‹ Nancy; histoire et tableauChapitre 22 sur 56 · VILLE NEUVE · texte numérisé non relu

VILLE NEUVE

Bastion saint Jacques, vers le Jardin botanique et l'Ecole forestière.

f Porte saint Georges.

Bastion saint Georges, vers Frascati et le Tapis vert. Bastion de la Madeleine, en face de Tomblaine. Bastion de Haraucourt (t) , dans la direction du village de ce nom , c'est-à-dire couvrant l'hospice actuel des Orphelins.

(a) Soit du nom général des femmes de la Cour, soit de celui de deux dames courageuses qui là, Jadis, s'étaient élancées, dit-on, entre des combattants , pour les séparer.

(6) Du nom des premiers princes du sang.

(e) Du nom de deux gouverneurs de Nancy (Gaspard et Ballbazar de Haussonville, 1810 et 1564.)

(d) Du nom de la boulangerie militaire, où se fabriquaient les petites miches rondes, encore en usage pour la troupe.

(e) Du nom d'un gouverneur de Nancy (le comte Jean de Salm, 1894).

(f) Du nom de la régente Christine, mére de Charles III.

(g) Du nom de l'héritier de la couronne. De même qu'en France , le premier-né de. la famille royale était dauphin de Viennois, et s'appelait simplement le Dauphin, ainsi, en Lorraine, le fils aîné de la famille ducale était marquis de Pont- à- Mousson, et s'appelait, par abréviation, le marquis du Pont, ou le Marquis.

(h) L'un d'eux a été transformé en Calvaire, puis en gymnase; l'autre, en atelier de bâtisses.

(i) Du nom d'un gouverneur de Nancy (Elisée de Haraucourt, 1610).

88 NOTES

t Porte neuve Saint-Nicolas (o).

Bastion Saint-Nicolas, entre la ville et le faubourg du Montel. Bastion de Saulrupt (6) ou Sorru , en face de Sainte-Marie , ou de

l'ancien bois de la Garenne.

Bastion saint Thiébault (c), derrière l'hôpital militaire.

t Porte saint Jean.

Bastion saint Jean (derrière les Petites Carmélites , en face du Château carré ou du Dépôt de mendicité).

Pendant l'intérim de la domination étrangère, les Français, ouvrant aux habitants , comme, nous Pavons dit, une issue dans le rempart derrière les Cordeliers , jugèrent à propos de fermer, comme les guichets d'un château à leur usage , les deux portes Notre-Dame ; et c'est depuis lors, seulement, que l'espace compris entre les bastions le Duc et le Marquis et leurs arriére-corps ou cavaliers murés, a pris le nom de citadelle. En réalité , sous Henri-le-Bon , il n'y avait de citadelle que la ville vieille : forteresse séparée par une large esplanade de la ville neuve, à laquelle elle présentait ses remparts et ses glacis , et dont son artillerie pouvait balayer les rues.

Rien n'était plus imposant et plus beau que l'enceinte murale de Nancy, dont les remparts, assis sur des fondements de roche, et garnis d'un solide revêtement de briques , de diverses couleurs , qui les ornaient en mosaïque , abritaient d'autant mieux du boulet les maisons de la ville , qu'ils avaient soixante-et-un pieds d'escarpe franche. Des fossés « épouvantables de largeur et de profondeur, » dit un auteur du temps, et que l'on pouvait remplir d'eau à volonté, garnis de fortes demi-lunes et d'un chemin-couvert régulier, protégeaient seize bastions, la plupart casemates, et d'où partaient des galeries secrètes qui s'étendaient sous la campagne (d). Ces colosses militaires, à l'angle desquelles se dressaient de belles guérites en pierre de taille , étaient appelés royaux par le voyageur, « pour leur

(a) Du nom de la ville de Saint-Nicolas de Port. Ainsi , là , comme aussi en parlant du bastion voisin , qui lui empruntait sa dénomination, il faut admettre l'indivisibilité, et employer le Irait d'union , d'après te principe rappelé ci-devant (page 80).

(6) Du nom d'une campagne, placée entre Nabécor et le Cbarmois , qui s'est jadis appelée Saulrupt ou la vieille Nancy. On n'est pas d'accord sur l'origine de celte dernière appellation.

(c) Du nom de la source minérale , dite de Saint Thiébaut, qui coule encore au bas de l'hôpital militaire, derrière le quartier de cavalerie.

(d) Celle qui aboutissait au bastion de Dauncmarck avait , dit-on , plus d une lieue de long. .

DE LA PREMIERE PARTIE

hauteur, épaisseur, beauté et force sans égales; » et, sur leurs flancs, se voyaient les armoiries des princes lorrains ou des gouverneurs de Nancy, sculptées avec un merveilleux talent par Gérard Richier, de la famille de l'auteur du Sépulcre de Saint-Mimcl (a).

Tout cela, portes exceptées, fut renversé par Louis XIII, en violation de sa parole de gentilhomme et de roi. Louis XIV fit relever, sur les mêmes fondements, mais sans luxe, de nouvelles fortifications : seconde ceinture détruite aussi plus tard , et dont il ne reste que deux bastions avec leurs deux retranchements (6).

De la magnifique enceinte lorraine , un pan de mur, découronné , défiguré , méconnaissable , se trouvait seul avoir échappé ; c'est celui qui, compris entre la vieille Porte Saint-Nicolas et la Porte dite royale (à laquelle a succédé l'arc de triomphe), avait paru de trop peu d'étendue pour qu'on mit du prix à le renverser tout-à-fait , et dont on avait utilisé, pour caves ou écuries, les nombreuses casemates. Il vient d'être démoli (1847).

Au total , et malgré des descriptions ou qu'on ne lit pas , ou qu'on a l'air de prendre pour fabuleuses, peu de gens se font une idée juste de Nancy à l'époque de sa puissance , lorsqu'il possédait paix et richesse au dedans, force et majesté au dehors. Le montrer oculairement, graphiquement, tel qu'il était alors.., c'est faire plaisir aux amis des sciences historiques; et nous pensons leur avoir rendu service, en donnant pour frontispice à notre brochure le seul dessin qui représente au vrai , avec le paysage dont elle occupait le centre , l'ancienne capitale de la Lorraine.

Sur cette planche , due à M. Thorelle , qui a fidèlement reproduit la composition et le faire d'Israël Sylvestre, plusieurs détails sont encore frappants aujourd'hui. On y discerne très-bien les tours de la Craffc ou Notre-Dame. On y reconnaît parfaitement la porte saint Jean, — si insignifiante au dehors depuis que, mutilée par en haut, elle est, par en bas , à demi enterrée, — mais si admirable autrefois, lorsqu'elle montrait toute sa hauteur et qu'elle possédait ses deux obélisques.

C'est grâce à l'obligeance de M. le président Beaupré , qui joint aux études du magistrat celles de l'antiquaire , que nous avons pu

(a) J. Cayon, Histoire de Nancy, p. 141, 142.

(6) De la rue dite du Champ dtAsyle , on peut encore, par l'aspect, même actuel , du bastion le Marquis et de son fossé , malgré les ébouleinents et les comblements , prendre avec admiration quelque idée de ce que devait être Nancy fortifié.

NOTES

faire copier à Taise la grande planche dont nous parlons : morceau devenu tellement rare qu'il manquait dans les plus riches collections des lotharingophilcs.

A voir cette belle place, si forte, une réflexion se présente. Sans qu'il fût besoin de recourir à tout le machiavélisme qui fut déployé, à toutes les noirceurs dont le cabinet de Versailles fit usage, — assez de raisons prépondérantes entraînaient vers nous la Lorraine , pour que Ton puisse , en pleine certitude , affirmer qu'aujourd'hui , dans toute hypothèse , elle nous appartiendrait , sous une forme ou sous une autre , — elle graviterait autour de la France , — elle recevrait son impulsion de Paris. — Or, avec le système actuel de la guerre , dans un siècle où les petites forteresses ne servent plus à rien , où les grandes seules conservent leur importance et sont devenues des points décisifs, il est aisé de comprendre de quelle inestimable valeur serait un second Metz , situé à douze ou quinze lieues du premier. Au lieu d'en doubler, il en quadruplerait la force.

On y a bien songé depuis; on a même formé quelques projets, auxquels ne suffisaient pas, en aperçu, vingt-quatre millions de francs. Vaines chimères, afin de remplacer ce qu'on pouvait avoir sans peine, ce qu'on posséderait aujourd'hui pour rien, si Ton ne s'était pas jadis complu à le renverser, et cela au prix du parjure!

Quelquefois la méchanceté , la perfidie, même en ce monde, se trompent dans leurs calculs; et il arrive, dans certains cas, que la probité eût amené des résultats plus profitables que le crime.

Note 1C, page Vj.

« Sire, lui répondit Callot, je me couperais plutôt le pouce. »

C'est à bon droit que Jacques Callot a son tombeau aux Cordeliers, sous les voûtes de l'église patriotique; car il fut aussi bon citoyen que grand artiste. Un enfant de Nancy, le dramaturge Guilbcrt de Pixerécourt, voyant qu'on oubliait dans les iconographies métalliques cet homme justement célèbre , lui a fait consacrer une médaille.

DE LA PREMIERE PARTIE. 61

Note 17, page 15.

« Contre ses oppresseurs cardinalistes , et contre leurs Eéroces et sacrilèges complices, allemands ou suédois. »

Si Ton manque de temps pour vérifier avec détail de telles suites d'atrocités , on peut prendre quelque idée sommaire du caractère de celte affreuse époque , dans un petit écrit récent (a) , où nous avons eu occasion d'en parler.

Au sujet des révélations qu'on y trouve sur la hideuse politique de Richelieu , — l'auteur écrivait à un savant ami , vieux champion comme lui de la sincérité et de la liberté (6) :

c Vous aurez dû vous étonner» tant ce langage est peu commun, de la manière dont je m'exprime sur l'un des plus chers favoris de la Renommée : grand ministre, grand scélérat, — qui fut habile, cela n'est pas douteux ; — qui l'a prouvé surtout en se préparant une race toujours renaissante de panégyristes, au moyen du patronage qu'il s'est donné de quarante immortels; en sorte que, sans discussion , son éloge est répété depuis deux cents ans , par l'interminable écho de toutes les sommités littéraires françaises.

» Mais l'opinion du vulgaire ne m'a jamais imposé , et je ne reconnais de reine à qui j'obéisse... que la Vérité.

» Ici donc en passant, j'ai pu jeter quelques mots marqués au coin de l'exactitude , empreints de la teinte du réel, sur ce trop fameux personnage, à la fois tigre et renard, qui, tuant d'une part les protestants, et de l'autre les CATHOLIQUES loyaux, n'ayant jamais eu de respect ni pour la pensée indépendante , ni pour la foi sincère, mais ayant tout immolé au culte de la force, — culte qu'il propagea sans relâche , tantôt par le mensonge , tantôt par les baïonnettes , et tantôt par les échafauds, — est mort heureux et triomphant, sur les débris de toutes les vertus et de toutes les libertés ; ayant fait prévaloir en France le règne du bon plaisir, et fondé l'orgueilleux despotisme où se délecta plus tard le sultan de Versailles.

» Aux yeux du czar Pierre, Richelieu parut, comme on sait, l'idéal du beau , le type parfait à imiter : cela devait être.

Richelieu , l'homme sans conscience , qui ne comprit point le de-

(a) Esquisses d'un voyage de Xancy à Bourbonne. (Nancy, librairie Vagner. Prix, 25 centimes.} (fc) Le médecin grec Piccolos, à Paris.

NOTES

voir, qui ne crut jamais qu'au succès, — au succès amené par tous les moyens , bons ou mauvais , — présentait un exemple louable , selon les idées du créateur de cet empire où le knout est l'argument qui remplace la justice et la raison.

» Personne n'ignore les mémorables paroles prononcées à Paris , devant le tombeau du parjure et sanguinaire cardinal , par le géant du Nord , par le fondateur du servilisme absolu ; par ce prince qui , ne souffrant point d'obstacles a ses caprices , n'eût pas hésité , de l'aveu de Voltaire, à porter pour lui seul une loi qui l'autorisât au divorce, s'il n'avait trouvé dans sa religion russe des usages qui le lui permissent; par l'homme qui faisait trancher la tète h ses sujets pour le crime de barbes non coupées , et qui aurait fait pendre le premier venu pour essayer un nouveau modèle de potence.

Il y avait parfaite analogie entre ces deux êtres, systématiquement oppresseurs, froidement perfides, savamment tyranniqtics, dont l'un résolut de sang-froid la mort de son fils, comme l'autre avait, par calcul , laissé périr son bienfaiteur. Rusés et féroces contempteurs de tout élan de générosité , — champions impudents de la force matérielle contre la force inorale , — ils étaient , du reste, tous deux , des hommes éclairés, joignant le jugement à l'énergique volonté ; des novateurs adroits , sachant discerner ce qu'on peut et ce qu'on ne peut pas oser sans péril ; marchant dans le sens où coulait l'eau , et prenant par conséquent la route de la réussite. Aussi sont-ils devenus les idoles de ces millions d'adorateurs niais que le bonheur traîne à sa suite : lâches cœurs dont la paresse accepte comme le suprême bienfait une centralisation quelconque, obtenue n'importe à quel prix.

» Pierre et Richelieu se valaient; l'admirateur était digne de l'admiré. »

Note 18, page 15.

« Les trésors de son riche arsenal. »

Comme tous les peuples très-braves et passionnés pour l'indépendance , les Lorrains s'étaient montrés ingénieux à compenser, par la supériorité des armes et par la manière de s'en servir, ce qui leur manquait du côté du nombre des combattants. Ils étaient arbalétriers parfaits et canonniers remarquables.

La compagnie des buttiers de Nancy, qui ne fut licenciée qu'à l'arrivée de Stanislas , et dont le terrein d'exercice était situé sous le bastion des Dames (au centre de la Pépinière actuelle), était célèbre

DE LA PREMIÈRE PARTIE. 83

pour le tir. Parmi les défenseurs de la Mothe , on a conservé le»nom de l'excellent pointeur Lallemand (a).

Nulle part la science des artificiers n'était poussée plus loin qu'en Lorraine, comme on le voit par le Recueil d'Appier-Hanzelet (6) et par sa Pyrotechnie (c) , ainsi que par les travaux postérieurs de Warren sur le même sujet. Les récits du temps , et surtout une belle planche gravée qui existe encore, montrent qu'aux fêtes données à Nancy pour célébrer le mariage de Léopold avec la fille du prince qui fut plus tard le Régent , on vit se dessiner en feu dans les airs , à travers mille sortes de fusées , les armes de Lorraine et d'Orléans , et les lettres V. S. A. (Vive Son Altesse.J

Distingués aussi comme fondeurs, les Lorrains avaient su tirer du cuivre un tel parti, qu'ils passaient, selon Aulbery, pour V adoucir; mais , si on les appelait dans tous les Etats de l'Europe pour couler des statues , le premier emploi de leur talent appartenait à la défense de leur pays; aussi, dés le règne du duc Jean I er , possédaient-ils d'énormes bombardes. Agrandi vers 1550, pendant la régence de Christine de Dannemarck. et de Nicolas de Vaudémont , le vaste arsenal de Nancy se remplit, sous Charles III et sous Henri, d'un riche amas de bouches à feu , dans la confection desquelles se distinguèrent surtout les Chaligny , père et fils.

Durant l'occupation française, presque tout ce qui s'y trouvait, ou qui garnissait les remparts , fut enlevé et transporté à Metz , par ordre de Louis XIV. Quelques pièces, qui restaient encore sous Stanislas, et qui n'étaient plus qu'un souvenir, reçurent la même destination. Enfin, l'arsenal lui-même, partiellement démoli, et changé en manutention des vivres , est devenu méconnaissable , depuis surtout qu'on a brisé les belles armoiries qui en décoraient les portes.

C'était une haute et importante fonction que la charge de grandmaltre de l'artillerie de Lorraine. On la voit occupée par : Deux Lénoncourt , Deux Haraucourt , Deux Ligniville , Un Du Châtelet, Un Ludres, Un Bassompicrre ,

(a) Ud moderne auteur baristeo fait jooer à ce Lallemand un grand rôle dans le roman historique inululé Frère Eus tache.

(b) Ponl-à-Mousson, 1630, chei Marchand ; in-4».

(c) ibidem, 1630, chez Bernard ; idem.

NOTES

Deux Raigecourt ,

Un Du Hauloy,

Un D'Haussonvillc (a).

Note 19, page 45.

« Contre la sublime et malheureuse citadelle de la Mothe. »

Ayant ici trop a dire , nous ne dirons rien , nous bornant à renvoyer les lecteurs à la courte brochure déjà citée (Voyage de Nancy à BourbonncJ, où des vérités qu'avaient réussi jusqu'à présent, soit à dissimuler, soit à faire oublier, la vénalité rampante des écrivains primitifs et la routine de leurs successeurs, ont été mises en lumière ; où d'abominables indignités, commises à froid et sans excuse, sont enfin appelées par leur nom.

Note 20, page 45.

« Durs et vils concussionnaires , qu'on appelait les bâchas de la Lorraine (6). »

On peut lire dans M. Cayon (p. 495, 496, etc.) quelques-uns des traits les plus saillants de leur avidité cruelle, au milieu d'une population désolée; mais c'est la durée d'un tel régime qui étonne : il

(a) Il y a eu, de ce nom, deux maisons bien distinctes. La première, originaire du pays même, et qui est celle des gouverneurs dont le nom fut donné à l'un des bastions de Nancy, a fini en 1880 dans la personne d'African d'Haussonville , dont les Neltancourt furent les héritiers. La seconde, venue de Franche-Comté (les Motsy de Cléron de Saffre) s'établit en Lorraine en 1620 , et obtint la baronnie d'Haussonville , dont elle prit les armoiries , par le mariage de Claude de Cléron , baron de Saffre , avec Gabrielle d'Averhoult , dont la mère était une Marcossey ( ancienne chevalerie). C'est à celle seconde famille , encore existante à Paris, qu'appartenait le D'Haussonville qui fut grand-mailre de l'artillerie.

(6) A celle époque le mi mot, pacha, n'était pas encore admis en français. Au Heu de l'emprunter aux Turcs, on ne le recevait, comme les Italiens, que de la bouche des Lévanlins de Syrie ou d'Egypte; or, en arabe, la lettre p n'existe pas.

DE LA PREMIERE PARTIE

sera toujours difficile de se rendre compte de tant de bassesse d'âme.

En présence des plus affreuses misères, quand l'herbe croissait dans les rues, quand il fallait murer la porte de maisons où ne restait plus un habitant, jamais l'idée ne vint aux bâchas de Louis XIII et de Louis XIV de restreindre en quelque chose à Nancy leurs ignobles profits illégaux. Non seulement aucun retour de probité , cela va sans dire , mais aucun mouvement de pitié , n'entrait dans le cœur de ces gouverneurs courtisans, — fripons comme des chouettes, insensibles comme des tigres.

« D'ailleurs, la retraite n'avait jamais été sincère; de honteuses lettres le prouvent. »

Un article fort remarquable de la Revue des deux Mondes (mars 1846) pdurrait servir de commentaire à la triste vérité que nous sommes forcés d'avancer. Et certes l'autorité que nous y emprunterions ne serait pas suspecte ; car l'habile et savant écrivain , au lieu de blâmer Louis XIV de ses fraudes , lui en fait un mérite , comme d'autant de preuves de la capacité de ce roi. 11 le loue d'avoir dirigé lui-même l'école diplomatique solide et charmante des Béthune et des Seignelay, composée de gens d'esprit « chez qui la volupté notait rien à l'habileté (o) , » et à laquelle on cessait d'appartenir dès qu'on était vertueux. Il l'applaudit de s'être mis personnellement à la tête d'une politique « dont toute la conduite était une comédie, » et qui avait pour agents des hommes tels que le chevalier de Grémonvitle , cet ambassadeur perfide , « le plus effronté des négociateurs , comme Louis XIV lui en donne le piquant éloge. >

Eloge est très-joli. Cependant on conçoit le mot, puisque l'auteur de l'article , après quelques regrets , en arrive à conclure, — non sans des restes de façons, mais positivement néanmoins, — que le machiavélisme peut fort bien être grand. Pourvu que les gens aient un esprit supérieur, « honneur et respect, dit-il, à ceux qui ont connu et employé le mal. »

Honneur donc et respect à Louis XIV ; car voici l'une de ses let-

(a) Chaulieu, cité par Sainte-Beuve.

m NOTES

très, où temploi du mal a toute la supériorité désirable. — Elle est du 29 août 1670, au maréchal de Créqui (a).

« Je tous dirai , en premier lieu , que le chevalier de Fourille m'ayant » écrit qu'il a manqué le coup dont je vous avais parlé,

Ce coup (c'est-à-dire, ce guet^apens) consistait à enlever le Duc, en pleine paix, au moyen d'une bande de soldats, rassemblés en cachette dans les bois de Hais , presque aux portes de Nancy.

» je n'ai pas changé pour cela, comme vous pouvez juger,

c Comme vous pouvez juger. » Il parait que le despote se savait parfaitement connu de son sbire.

» je n'ai pas changé mon premier dessein ,

C'est à savoir, celui de voler le bien d'autrui (les états d'un souverain légitime) , et de tuer les sujets fidèles qui s'opposeraient au dépouillement de leur prince.

» mais seulement la manière de m'en expliquer.

Tartuffe!

» Car je prétends bien , en effet , chasser le dix de Lorraine de son État,

Et vous l'avez tant nié, Sire.. ! Mais il y a certains complices qui méritent qu'on leur dise tout.

» et veux que vous exécutiez là dessus les ordres que je vous ai donnés de » vive voix;

Il eût fallu continuer de même , ne rien confier au papier. La poslérité, alors, eût à jamais ignoré la préméditation du crime, comme l'ignorèrent les contemporains.

» Mais j'ai jugé plus à propos que vous ne vous en exprimiez pas précisé- » ment en ces termes.

Aimable circonlocution ! Le mot de mensonge est grossier, et demande à être gazé.

» Il faudra seulement dire. . . Ah ! voyons quoi.

» que celte expédition n'est qu'une suite de celle que vous avez déjà faite » une fois en Lorraine , pour obliger le Duc à trois choses :

» L'une de faire un licenciement, effectif et non frauduleux, de ses trou- » pes , comme il s'y est engage dans votre premier voyage.

[a) Mémoire manuscrit du président Le BV'pue. L'original de la lettre V'iait aux mains du comte Le Prudhommcde Fontenoy.

DE LA PREMIERE PARTIE. 6

Frauduleux! Louis ne tremble pas d'articuler ce mot, qui devrait lui brûler la bouche.

» La seconde, de réparer cent diverses contraventions, qu'il a faites » aux traités que nous avons ensemble.

« Cent diverses contraventions. » Lesquelles? — Le Roi ne le sait pas..., et ne s'en inquiète guère. Les premières venues; celles qu'il imaginera , par exemple , — comme l'on en va voir l'aveu.

» Et la troisième, de tirer de lui toutes les sûretés que j'estimerai être » nécessaire* pour avoir l'esprit en repos , qu'il ne continuera plus à l'ave- » nir ces mêmes contraventions , et qu'il n'entretiendra plus de pratiques » et de cabales contre mon service.

» Vous jugez bien que ces conditions, si générales, et surtout lader- » niàre, sont d'une nature. . .

Ecoutons ; écoutons , de grâce.

» que , quelque chose qu'il m'offre , hors de quitter son Etat , et de le faire » effectivement,

Eh bien?

» j'aurai toujours lieu de pousses l'affaub a ck but..., Bravo!

» en disant, sur tout ce qu'il pourrait m'offrir ou promettre , que cela n'est » pas suffisant pour m'assurer qu'il n'y manquera pas comme toujours , » et que j'en désire de plus grandes.

Voilà donc enfin, exposé à nu et dans son entier, le plan de la scélératesse. — Et depuis deux cents ans , les annalistes , ou dupes ou fripons, répètent à l'envi que le Roi ne cherchait , dans ses exigences, contre le duc de Lorraine, autre chose que des garanties.. C'est le duc Charles , débitentrils , qui, par son manque de franchise, forçait Louis à le dépouiller. — Histoire , histoire, comme on t'écrit!'

» Cependant (a) , vous irez toujours votre chemin , à le chasser des lieux » où il pourrait se retirer. Et s'il vous envoyait quelqu'un pour négocier, » sous prétexte de savoir ce que je demande. ..,

Sous prétexte! Ah , ceci est trop fort; cette incroyable expression, dernier degré des railleries d'un mauvais cœur, passe les bornes ordinaires de la perversité. Non , l'on n'insulte pas jusqu'à ce point la victime que l'on dépouille. Quoi ! il faut que le duc Charles ne sache pas même pourquoi on lui prend ses états héréditaires ! pourquoi on le chasse de partout! pourquoi on le poursuit, quelque part qu'il

(a) Iniercà, dans l'intervalle.

NOTES

aille...! Et s'il envoie demander ce qu'on lu veut, cette demande, de sa part, sera qualifiée un prétexte! — II y a là dedans plus que du vol , plus que de l'assassinat : il y a une sorte de sourire infernal , et comme une plaisanterie satanique.

» vous n'avez qu'à répondre qu'il peut s'adresser à mot ,

Qui ai résolu de ne rien écouter,

» et que vous n'avez d'autre pouvoir que d'exécuter mes ordres. »

» Ecrit à Saint-Germain en Laie, le 29 août 1670. — Signé LOUIS , et w plus bas : Dk Lionne. »

De Lionne. C'est en effet , selon la Revue des deux Mondes, l'un des professeurs de l'école solide et charmante dans laquelle il fallait tant se garder d'être vertueux. Certes on ne le voit point ici en danger d'encourir pareil reproche.

Arrêtons-nous. — Une simple note dans une simple brochure, n'est pas le lieu d'aborder en plein , comme elles en seraient dignes , des matières si curieuses et si fécondes. Notre projet, d'ailleurs, eussions-nous de la place et du loisir, ne serait pas, — grâce au respect profond que nous avons pour l'équité , même envers ceux qui la bravèrent , — ne serait pas , disons-nous , d'accabler un personnage royal dont la figure historique reste imposante; qui offrit certains côtés honorables ; qui surtout , dans sa vieillesse , à l'utile école du malheur, devint sage... et presque juste, — et qui, après avoir mal commencé , mal continué , eut le bonheur très-rare de bien finir.

Mais , à la suite de cet échantillon , témoignage irréfragable , révélation cruellement profonde des pensées et des intentions d'un souverain qui certes dirigeait ses conseillers , au lieu d'en recevoir l'impulsion; d'un souverain qui gouvernait, librement et par luimême , ainsi que l'a fort bien dit son adulateur sémi-païen , (a) — c'est le cas de poser du moins une réflexion finale, comme résultat acquis à la science.

Les courtisans de Versailles, et, à leur queue, les gens de lettres pensionnés, de qui les bourgeois de Paris se firent l'écho, donnèrent au fils d'Anne d'Autriche le nom de Louis le Grand.

Moins enthousiaste de son héros, l'académicien Lémontey pense qu'il faudrait le qualifier plutôt Louis l'administrateur.

En songeant à l'appareil solennel dont ce monarque, plus que tout

(a) El qui, seul, sans minisire, à l'exemple des Dieux , Soutiens tout par loi-même et vois tout par tes yeux.

'BOILEAC.)

I)t LA PREMIERE PARTIE.

autre , environna ses vices , — lui qui érigea pour ainsi dire en titre d'office la fonction des rivales de la reine , — quelques moralistes trouvent qu'il aurait été bien nommé Louis l'adultère.

D'autres , frappés de la sécheresse de cœur d'un homme qui demeura personnel jusqu'au milieu de ses amours, — et choqués, outre mesure, des orgueilleuses préoccupations de cet être, qui ne fut constant qu'à rapporter tout à lui-même , — voudraient que l'histoire le désignât sous le titre de Louis l'égoïste.

Mais, si l'on observe bien quelle fut sa marche en tant que roi , et quel caractère présenta sous lui la politique du cabinet de France ; si l'on étudie la série de duplicités persévérantes au moyen desquelles, pour faire réussir sa convoitise sur la Lorraine, l'Alsace et la Franche-Comté , il sut préparer de loin , par toutes sortes de mensonges et de trahisons , le succès de ses armes : — une expression plus juste encore se présente ; et l'on reconnaît que le demi-dieu du dix-septième siècle devrait surtout s'appeler... Louis le faux.

Note 22, page 46.

« D n'y eut pas une seule défection dans toute la chevalerie lorraine. »

fcela est vrai, pour l'époque dont nous parlons; et la chose est ad mirable, surtout quand on se reporte aux circonstances.

Lors de la première invasion française , sous Richelieu , un Lénoncourt avait quitté la cause de son pays ; mais il mourut sans avoir trouvé d'imitateurs parmi ses égaux ; et plus tard , quoique les malheurs de la contrée fussent allés croissant , Louis XIV ne parvint pas à créer en Lorraine un parti des ifs (a).

(a) Les ifs : ancienne expression , bien connue , par laquelle les gentilshommes des pays d'Etat désignaient ceux d'entre eux qui se vendaient au Pouvoir ou à l'Etranger. Ce sobriquet &if, donné par les hommes d'honneur aux lâches et aux faux-frères, se composait des Initiales de deux mots dont la réunion bizarre forme un juron trop militaire pour pouvoir être copié.

70 NOTES

Note 23, pack 17.

« Corps illustre et vraiment patriote, d'autant plus admirable dans sa coûteuse fidélité, que ses droits politiques avaient été méconnus et violés par le Duc. »

« Sublime institution, propre à la nation lorraine, et qui dcra, sans décadence abus ni reproches, aussi longtemps que la véritable indépendance du pays même , c'est-à-dire jusqu'à Tépoque des sanglants désastres qui ruinèrent à fond nos contrées par la noire et cruelle perfidie de Richelieu , — les Assises, dont la France ne posséda jamais l'équivalent (au moins d'une manière organisée et durable), étaient le tribunal souverain du pays, la Cour suprême qui tantôt décidait des intérêts généraux controversés , tantôt jugeait d'affaires particulières entre le Duc et ses sujets. Pas un mouvement factieux , pas un défaut de probité juridique , pas un manque de désintéressement, ne vint, pendant cinq cents ans, déconsidérer cette assemblée des rois , comme aurait dit Cinéas : sénat auguste , dont un respect immense environnait les conseils , toujours sages , et les arrêts , toujours équitables. On sait que dans ce noble corps , dont les travaux étaient gratuits , et où siégeaient seuls les chefs des familles patriotes immémoriales, dites d'anetVnnc chevalerie, — chacun des membres était libre d'échanger son rôle de juge contre le glorieux privilège de se faire, s'il le voulait, l'avocat de ses amis < ou des pauvres. • Il n'y avait pas de si haut personnage en Lorraine , fût-ce un Lénoncourt, un Du Chételet, un Des Armoises, un Beauvau, un Choiseul , un Bassompicrre , un Ludres , un Custine , un Ficquelmont , un Raigecourt, un D'Haussonvillc, à qui ne pussent aller s'adresser des paysans dans la misère.., en le priant de remplacer pour eux l'homme de loi , et de plaider leur cause. Touchant esclavage volontaire , attaché à la haute fonction de ces pères de la patrie (a) ! >

Que les cardinalislcs , sous Louis XIII , eussent brisé la cour des Assises , c'est tout simple : ils se défiaient , en Lorraine , de la justice du pays, qui n'aurait pas été la complice de leurs passions ; ils avaient besoin d'y introduire une magistrature soldée et d'origine étrangère. Mais que Charles IV, pour s'être habitué dans ses exils et ses guerres aux façons despotiques , ait agi plus tard comme avait fait

(<?) Esquisses d'un voyage de Nancy à Bourbonne, page ii

DE LA PREMIÈRE PARTIE

son adversaire ; mais qu'à son retour, trouvant commode un tribunal de robins , dont il ne fit que changer le personnel et non la forme , il n'ait pas réinvesti de leurs droits séculaires (reconnus pourtant et jurés par lui, lors de son avènement au trône) les martyrs de la nationalité , les Pères Conscrits des deux duchés qui avaient tant souffert pour sa couronne ; — mais qu'il se soit même irrité de leurs justes requêtes : — c'est le moins pardonnable des torts nombreux par lesquels il ne prêta que trop le flanc à qui voulait sa perte.

A diverses reprises , des délégués du corps (MM. de Tornielle , de Raigecourt, d'Igny, des Armoises, de Bouzcy, de Gournay, de Custine, de Seraucourt, de Vianges) lui furent en vain députés, pour l'engager à ne point méconnaître des titres sacrés , presque aussi anciens que la Lorraine : il n'en tint aucun compte. Son irascibilité contraignit même les pétitionnaires, lors de leurs réclamations itératives, à placer leurs signatures en rond, pour témoigner d'une entière solidarité, et ne paraître recevoir l'initiative d'aucun chef; car il avait exilé dans leurs châteaux , avec menaces de violences , deux des plus courageux réclamants : le baron de Saffre d'Haussonville et le comte de Ludres.

Adroite à profiter des fautes du Prince , l'Autorité française , lorsqu'elle occupa de nouveau la Lorraine, permit aux représentants des vieilles maisons de nom et d'armes, qui avaient eu séance aux Assises, de se réunir à Pont-à-Mousson , pour délibérer une fois. Louis XIV leur promettait de rétablir leur tribunal souverain , s'ils voulaient se déclarer en sa faveur. Ils pouvaient aisément faire (et sous un prétexte spécieux) ce que nous avons vu le Sénat faire à Paris en 4814, puisqu'on violant la constitution , le prince lorrain semblait les avoir dégagés de leurs serments. — Mais cette généreuse phalange de législateurs fut bien loin d'écouter ainsi ses intérêts de caste. Autant de membres , autant de Régulus. L'assemblée se tint (a), et les propositions du Roi furent rejetées a l'unanimité. Quoique profondément offensé par le Duc , qui se privait lui-même de ses meilleurs soutiens, car on ne s'appuie que sur ce qui résiste, le corps de l'Ancienne Chevalerie demeura fidèle à ce prince; ne voulant voir en lui, malgré ses torts , que la personnification de la patrie.

(a) Bermann, Dissertation historique, etc. Nancy, 1703.

NOTES

Note 24, page 17.

« Je viens de perdre le plus grand, le plus sage, et le plus généreux de tous mes ennemis. »

Grand, sage et généreux, à la bonne heure; mais ennemi, est-ce te mot propre? et Louis XIV avait- il le droit de s'en servir envers Charles V, homme aussi bon qu'héroïque, dont il n'avait reçu aucune provocation, aucune offense? dont il continuait seulement à voler l'héritage ?

Lorsque des larrons s'en vont attendre un homme au coin d'un bois, et, le poignard en main, lui prennent sa bourse, ils ne sont pas autorisés à dire : t Nous venons de détrousser un ennemi. »

Note 25, page 18.

« Nancy fut témoin de l'entrée de ce prince, et, bientôt après, de celle de son glorieux père. »

Revenu dès le 17 août 1698 avec M. de Mahuet et quelques autres Lorrains fidèles, Léopold ne fit à Nancy son entrée solennelle que le 10 novembre, c'est-à-dire après avoir épousé déjà (à Bar, le 25 octobre) Elisabeth -Charlotte d'Orléans, fille du prince qui fut plus tard le Régent.

Un autel avait été dressé dans l'espace qui sépare l'une de l'autre les deux faces de la porte Saint-Nicolas de la ville neuve ; et ce fut là que le jeune Duc jura , entre les mains du doyen de la Primatiale (M. Le Bègue), de respecter les droits du pays. Milord Carlinford lui offrit les clefs de la ville; M. d'Hoffelize, conseiller d'Etat, le complimenta au nom de la magistrature. Léopold s'avança par la rue Saint-Dizier vers la collégiale de Saint-Georges, à la ville vieille, suivi d'un nombreux cortège , où figuraient notamment huit cents chevaux et beaucoup de chameaux, pris par les Lorrains sur les Turcs.

Les chevaux transylvains furent placés au haras de Sarralbe, ou distribués aux laboureurs; et ils créèrent dans nos contrées cette race, dédaignée à tort, cette petite race infatigable, qui résista seule en 1812 dans la retraite de Russie, où elle traînait encore du canon

DE LA PREMIÈRE PARTIE

lorsque tous les autres attelages avaient péri (a). Quant aux chameaux , ils furent logés sous les vastes voûtes qui en ont longtemps gardé le nom , prés du bastion de Haussonville (6).

Cette fête fut magnifique, par la beauté des costumes et des équipages , mais plus remarquable encore par le sincère enthousiasme du peuple.

Pour ce qui est de l'entrée triomphale et funèbre du grand Charles V, elle eut lieu le 48 avril 1700, et, le 49, on descendit aux caveaux de la Chapelle Ronde ce héros de la Chrétienté. Son corps , déposé dix ans à Inspruck, avait été ramené d'Allemagne, au milieu d'honneurs immenses , par le comte de Custine , premier chambellan , qui fut plus tard gouverneur de Nancy. Pendant la marche du catafalque dans les rues, lors de cette pompe doublement imposante , le marquis de Lénoncourt , grand-écuyer , portait Cépée ducale hors du fourreau ; M. de Mitry, son survivant dans la même charge, la cornette jaune; le comte de Raigecourt, grand -veneur, l'étendard de Lorraine , et le comte d'Haussonville , grand-maître de l'artillerie, le pannonceau. Le comte de Ficquelmont suivait, à la tête d'une compagnie de chevaux -légers. — Ce fut le célèbre Père D'Aubenton qui prononça l'oraison funèbre.

Note 26, page 48.

« Et les drapeaux conquis par l'épée lorraine sur les formidables armées du Grand-Seigneur. »

(a) L'auteur tient cette particularité de la bouche même du général Tirlet.

(b) Elles dépendaient de l'ancienne porte Saint-Nicolas , bien éloignée de la nouvelle. Cette ancienne porte, qui, comme nous l'avons dit, appartenait à l'enceinte primitive de la ville vieille, y donnait entrée dans la Grande Rue ; et , au dehors , elle correspondait à l'axe de la rue des Dominicains, du Ponl-Mouja et du faubourg Saint-Nicolas. Situées donc vers le bas de la rue de la Pépinière (qui n'existait pas alors, puisqu'un fossé profond et une large esplanade séparaient les deux villes), les voûtes des Chameaux avaient été de vastes casemates, dont beaucoup subsistaient encore en 1800, et où les enfants allaient alors chasser aux chauves-souris. l>cs dernières qui restassent de ces voûtes , beaucoup moins hautes que les autres, viennent d'être démolies, avec la courtine dont elles faisaient partie, en février et mars 1847.

NOTKS

De ces drapeaux, — les plus glorieux du monde entier, par l'idée qu'ils représentent..., et auxquels on ne peut comparer en importance, en titres aux respects historiques, que les trophées de Lépante, — quatre sont encore suspendus aux voûtes nancéïenncs de Bon- Secours. Et l'un des quatre , s'il fallait en croire ce que nous avons ouï dire (sans preuves, il est vrai), aurait été conquis par la propre main de Léopold; aurait été enlevé, dans une lutte corps à corps avec un chef de janissaires, par ce jeune prince, alors héritier présomptif seulement de la couronne ducale , mais qui , digne de tous les genres d'éloge, préludait en héros, par la plus brillante bravoure, aux sages et douces vertus qu'il déploya plus tard sur le trône.

C'est lui, du moins, la chose est certaine, qui, à la bataille de Témeswar , avait rallié l'armée chrétienne. « Les Turcs ont fait rage, écrivait M. Le Bègue , et , dans ce combat sanglant , le jeune Léopold s'est trop aventuré ; mais il inarche sur les traces de son pére. Sa valeur a arrêté la défaite. — M. de Carlinford est un très-mauvais maître pour empêcher son élève de courir au feu ; il lui donne l'exemple, et le sang de Lorraine n'en a pas besoin. •

Note 27, page 19.

« Règne d'une félicité, d'une perfection idéale, etc. »

Ne faisant pas l'histoire d'un pays, mais le simple croquis de celle d'une ville , nous n'avons pas ici la place de nous étendre sur ce qui concerne Léopold. Il fut , — avec Antoine peut-être , — le meilleur des ducs de Lorraine ; et certes ce n'est pas peu dire. Il fut le complément , le bouquet , d'une série de princes rares , chéris en même temps qu'honorés : hommes étonnants par leur apparition successive ; tellement bons et distingués , tellement remarquables , que tous, à l'exception d'un seul (lequel encore, au milieu de ses folies, fut constamment brillant et brave) , semblèrent donnés à leurs peuples par une fortune spéciale; semblèrent, comme l'a dit un écrivain (a), aussi avantageusement appelés au trône par la naissance, que si le choix le9 y eût placés. Car, pour les Lorrains , seuls entre les peuples , il est arrivé pendant des siècles , hormis sous Charles IV,

(a) Bcxon , cl I on ne saurait disconvenir de la justesse de sa pensée.

DE LA PREMIERE PARTIE. 7

que le hasard de l'hérédité de leurs chefs ait équivalu aux résultats de l'élection , et d'une élection éclairée.

Léopold fut un Louis XII , moins les mesquineries domestiques et les ruineuses expéditions étrangères ; ou , si l'on veut , un Henri IV, moins le scepticisme , les gasconnades et les maîtresses (a).

Gomme législateur, il dota sa nation d'un code que les royaumes voisins lui enviaient (6); il les précéda dans la philanlhrophique institution des défenseurs d'office; il dépassa de loin Pussort, si vanté par Boileau, dans l'art de c raccourcir les griffes noires de la Chicane (e). > Il sut empêcher le duel , qu'ailleurs les peines les plus sévères n'arrêtaient pas.

Comme administrateur, il sextupla en trente années la population de ses états ; il fit d'une contrée désolée , dévastée , couverte de ruines, une sorte de paradis agricole et commercial , le petit pays le plus florissant de la Chrétienté. Résistant aux illusions , il n'y laissa point pénétrer les chimères de la banque de Law. 11 y créa , sans vexations ni pour les travailleurs ni pour les dépossédés, des routes jugées admirables dans leur temps ; routes qu'on a pu surpasser depuis , mais qui n'avaient point alors d'égales en Europe, (d) Il y fonda, par un mécanisme intelligent, des greniers d'abondance, aussi prudents que peu coûteux, dont , à présent encore, on serait heureux de posséder la ressource. Il eut le premier l'idée d'un cadastre, elles linéaments primitifs en ont été crayonnés sous son règne (e). Il avait conçu le projet d'unir la Saône , la Moselle et la Meuse ; il l'avait

(a) Les badauds de la cour de France, ne pouvant pas croire à des mœurs pures cbez un souverain, supposèrent à Léopold une maîtresse (la marquise de Reauvau), mais le vengeur de sa gloire montre parfaitement l'absurdité de cette fable. (Mémoires, t. II, p. 162-167.)

(6) « Le code Léopold est un chef-d'œuvre,» dit M. Noël, qui en ceci , sauf quelques réserves à faire, a visiblement raison.

(e) « Lors de la réunion de la Lorraine à la France, le Fisc, ne trouvant » pas de telles lois assez productives pour lui, voulut introduire la rui- » neuse procédure parisienne; mais, malgré la cabale des procureurs et » des intendants, on résista ; et les bienfaits de Léopold se sont fait sentir » jusqu'en 1807, époque du Code de procédure, beau cadeau qui fut fait » aux avoués. Jusque là la Lorraine avait été le pays où la justice se ren- » dait le plus promptement et à moins de frais. » (Noël, 5« mémoire, tome I , p. 51.)

(d) Elles comprenaient plus de 800,000 métrés de chaussée, douze grands ponts , quatre cents ponlceaux, etc. Celles de la France, sous Louis XV, n'en furent que les copies.

(e) Ce genre de travail s'appela sous lui le Pied cerlain.

MOTKS

fait examiner; et il l'eût réalisé sans délai, à F aide des hommes spéciaux qu'il avait attirés à son service , si la France avait seulement consenti à partager les dépenses d'une entreprise énorme , dont elle eût recueilli dès lors même les principaux avantages.

Comme protecteur des arts et des sciences , il mit à leur juste place Bourdier, Claude Charles, Provcnsal, Chassel, Christophe, Renard, Jacquart, Bordenave, Dumont, Guibal, Bugnon, Baviller ; il découvrit Valentin Duval ; il encouragea et féconda le génie de Wayringe (a); il forma le précieux musée qu'a dispersé, huit ans après , le départ de sa dynastie.

Comme créateur, il fll sortir de terre, — à Nancy, la Cathédrale, Saint-Sébastien , la Monnaie , le quartier de cavalerie ; trois autres édifices bien plus beaux, qui ont disparu : l'imposante église des Bénédictins, à la rue des Ponts, le maltre-corps du nouveau palais ducal, sur la Carrière, et l'admirable salle de spectacle dont la rue de l'Opéra porte encore le nom (6);— à Lunéville, à Einville-aux- Jard , à la Malgrange , des châteaux accompagnés de parcs , dont le premier seul subsiste , dépouillé encore de son luxe et de ses eaux vives ; — à Gondrcvillc, un vaste hôpital , près du palais du duc d'EIbeuf, etc.; — sans compter tout ce que son exemple faisait bâtir par la main d'autrui , notamment les nombreux hôtels dont s'embellit sous lui sa capitale.

Comme souverain , sans rien outrer en fait de pompe , sans faire payer aux Lorrains des vanités qui leur fussent inutiles, il sut tenir, soit dans sa cour et par lui-même , soit dans les autres cours et par ses plénipotentiaires, une attitude majestueuse, un rang digne de son titre de roi (c). Unissant , par on ne sait quel secret , la magni-

(a) "Wayringe, surnommé le sorcier pour ses connaissances extraordinaires , le véritable inventeur, le premier auteur effectif des machines à vapeur (dont Papin n'avait trouvé que le principe, et non l'application). Par une prudence que l'on conçoit sous un règne si paternel , il ne voulut point révolutionner l'industrie de la Lorraine ; mais il créait des forces mécaniques là où leur apparition n'enlevait à personne un travail nourricier, là où, tout au contraire, elle soulageait des malheureux. Ainsi , par exemple , sans sortir de Lunéville, il faisait des pompes à feu pour les mines du Pérou , diminuant ainsi la peine des ouvriers indiens demi-esclaves.

(6) Construite sur les desseins du Bimane, elle était ornée des peintures de Charles et de Provensal; et ses machines à illusions, supérieures à celles de Versailles, étaient alors réputées les premières de toutes.

(c) Quoiqu'il ne s'appelât qn'Allesse royale et non pas Majesté, Léopold , que l'on reconnaissait pour le premier duc de l'Europe, timbrait ses armes de la couronne de roi, en qualité de monarque honoraire d'Aragon , de Hongrie , de Sicile et de Jérusalem.

DE LA PREMIÈRE PARTIE

licence avec Tordre et l'économie ; simple et sans luxe dans sa dépense, qui n'admettait point de fantaisies, mais grand chaque fois qu'il le fallait ; il parvint , après avoir traversé les circonstances les plus difficiles (même l'effroyable hiver de 1709), — après avoir pourvu trente ans aux besoins internes ou externes , — avoir eu des envoyés à tous les congrès , des ambassadeurs dans toutes les capitales (a) , — avoir toujours payé noblement , et s'être montré dans ses dons aussi large qu'ingénieux (6), — il parvint à ne laisser la Lorraine endettée que d'une somme inférieure à deux années de revenu.

Comme héros et comme chevalier, il n'avait pas uniquement , en Hongrie , dans sa jeunesse , déployé sa bravoure , pour la cause de la civilisation contre les Barbares : dans l'âge mûr, quand les puissances du Continent , baissant pavillon devant l'Angleterre , refusaient un asyle au descendant des Stuarts..., il osa, prenant sur son compte la dette d'honneur que personne n'acquittait, donner une leçon muette à de plus forts que lui. Digne fils de ses généreux pères, représentant comme eux des droits de la conscience contre la force , défenseur comme eux du libre-arbitre contre le fatalisme (c), il accueillit dans ses états la royale victime de l'intolérance protestante.

Comme sage , il sut en même temps , évitant tout ce qui eût approché du rôle de fanfaron , et (selon ce qu'il avait fort bien dit luimême dans une autre occurrence) , ne faisant pat plus le téméraire que le comédien, se renfermer dans le raisonnable, donner aux choses une franchise décente mais sans éclat, et ne point transformer en une

(a) Louis XIV n'avait pas voulu reconnaître aux plénipotentiaires de Lorraine le titre d'ambassadeurs , réservé pour les puissances de premier rang ; mais l'Europe diplomatique décida la question contre lui.

(6) Ce que ses dons avaient d'ingénieux , on pourrait en juger rien que par la manière dont il s'y prit pour racheter d'esclavage le médecin Marquet (Ouvrage cité, t. I, p. 128.). Mais pour montrer ce qu'ils avaient de large , de magnifique , d'impérial , un trait suftit. Lorsque Léopold , en 1718 , s'en fut passer à Paris six semaines au Palais Royal , chez son beau-père le Régent, il laissa au départ, pour les gens de service de la maison d'Orléans , cent mille livres en or. D'après la valeur commerciale des monnaies , c'est l'équivalent de deux cent cinquante mille francs d'aujourd'hui. — On est tenté de croire qu'il s'agit là d'un conte des Mille et une nuits; — mais non; et telle avait été pendant des siècles l'altitude de celte famille de Lorraine, « près de qui tous les autres princes paraissaient peuple. »

(r) Voir la On des notes 14 et 29.

78 NOTES

dangereuse incartade, dont ses sujets pussent avoir à souffrir, un acte de vigueur inoffensive, qui fut aussi calme que courageux (a).

Comme père des peuples , enûn , il fut regretté a un degré qui n'avait jamais eu d'égal. Pendant son inhumation , à la Chapelle Ronde , les chants funèbres étaient comme étouffés sous un concert de sanglots; et, ce qui ne paraît pas possible, ce qui ne s'était vu nulle part, ce qui ne s'était dit qu'en métaphore..., le pavé de l'église du Monastère fit matérialemeat humecté de pleurs.

De ces manifestations extrêmes de sentiments populaires prodigieux, l'histoire n'en connaît que deux. 11 faut placer au même rang, — comme vérités qu'on est tenté de prendre pour fabuleuses, — les oiseaux tombant des airs , à Corinthe , au gigantesque cri de joie poussé par les Grecs délivres, — et le pavé des Cordclicrs, à Nancy, mouillé de larmes à l'enterrement de Léopold.

Note 28, page 19.

« Et dont l'esquisse, tracée par une main célèbre et presque contemporaine, forme la plus belle page peut-être que Voltaire ait jamais écrite. »

Non qu'elle soit crayonnée à l'effet : Voltaire en offre mille des plus piquantes; mais parce qu'elle présente un mérite de justesse que l'auteur, qui n'y arrivait que par moments et par éclairs, a bien rarement (ou n'a jamais) atteint ailleurs au même degré. La voici :

« Le duc Charles V, appui de l'Empire et vainqueur des Turcs , était mort : son fils Léopold prit , à la paix de Riswick , possession de sa souveraineté; dépouillé, à la vérité, de ses droits réels, car il n'était pas permis au Duc d'avoir des remparts à sa capitale. Mais on ne put pas lui ôter un droit plus beau , celui de faire du bien à ses sujets; droit dont jamais prince n'a si bien usé que lui.

(a) On n'eût pu recevoir en roi le chevalier de Saint George saos se mettre en guerre avec l'Angleterre ; mais comme on était maître , par égard pour lui, de renoncer à ses propres droits, Léopold avait celle attention délicate. Quand Jacques 111 se trouvait en la compagnie du Duc , on ne rendait pas les honneurs à ce dernier, et , au passage devant les postes , les tambours lorrains ne batiaienl point aux champs.

DE LA PREMIÈRE PARTIE

» Que la dernière postérité apprenne qu'un des plus petits souverains de l'Europe a été celui qui a fuit le plus de bien à son peuple. Il trouva lu Lorraine désolée et déserte ; il la repeupla , il l'enrichit. Il Ta toujours conservée en paix , pendant que le reste de l'Europe était ravagé par la guerre. Il a eu la prudence d'être toujours bien avec la France et de rester aimé de l'Empire ; tenant avec bonheur ce juste milieu qu'un prince sans pouvoir n'a presque jamais pu garder entre deux grandes puissances.

» Il a procuré à ses peuples l'abondance, qu'ils ne connaissaient plus. Sa noblesse, réduite à la dernière misère, a été mise dans l'opulence par ses bienfaits. Voyait -il la maison d'un gentilhomme en ruine , il la faisait rebâtir à ses dépens. Il payait leurs dettes , il mariait leurs filles; il prodiguait les présents, avec cet art de donner qui est encore au dessus des bienfaits. Il mettait dans ses dons la magnificence d'un prince et lu politesse d'un ami.

» Les arts, dans sa province, produisaient une circulation nouvelle, qui fait la richesse des états. Sa cour était formée sur le modèle de celle de France; on ne croyait presque pas avoir changé de lieu quand on passait de Versailles à Lunéville. A l'exemple de Louis XIV, il faisait fleurir les belles-lettres. Il établit à Lunéville une espèce d'université, où la jeune noblesse d'Allemagne venait se former; on y apprenait de véritables sciences, dans des écoles où la physique était démontrée aux yeux par des machines admirables. Il a cherché les talents jusque dans les boutiques et les forêts , pour les mettre au grand jour et les encourager. Enfin , pendant tout son règne , il ne s'est occupé que du soin de procurer à sa nation de la tranquillité, des richesses, des connaissances et des plaisirs. Je quitterais demain ma souveraineté, disait-il, si je ne pouvais faire du bien.. Aussi a-t-il goûté le bonheur d'être aimé , et j'ai vu , longtemps après sa mort, ses sujets verser des larmes en prononçant son nom. Il a laissé, en mourant , son exemple à suivre aux plus grands rois , et il n'a pas peu servi à préparer à son fils le chemin du trône de l'Empire. »

{Siècle de Louis XIV.)

El un tel prince n'a pas dans sa capitale , dans ce Nancy dont il fut l'orgueil et l'amour, une seule place, une seule rue qui porte son nom!

NOTES

Note 29, page 49.

« LAntonin ferma les yeux, mais il laissait son Marc-Aurèle; et déjà Ton se félicitait d'avoir retrouvé Léopold dans le vertueux François III, qui lui avait succédé. »

Ce langage n'est pas au dessus des mérites de François- Etienne (le duc François III ou l'empereur François I"), prince excellent, qui, pendant les voyages de sa jeunesse, n'avait guère pu gouverner la Lorraine , mais qui pourtant s'était montré à ses peuples (a), suffisamment pour leur ainsi donner la solide espérance d'un régne non moins chéri que celui de la régente sa mère (6).

(a) Il assistait notamment, le 6 janvier 1738 , à la procession patriotique des Lorrains à Nancy. (Voir page 42.)

(6) La régenco de Madame Royale (Elisabeth-Charlotte d'Orléans) avait été réglée dans une assemblée tenue au château de Lunéville , le 28 mars 1729 , où l'on avait fait lecture du testament de Léopold , apporté exprès de Nancy par M. Maillard de Crelle, alors garde du trésor des Charles. Le procès-verbal de celle séance, laquelle a de l'intérêt, mentionne comme y ayant assisté , sous la présidence de S. A. R. la veuve de Léopold :

Le prince Charles , qui restait alors le frère unique du nouveau souverain (S. A. R. François-Etienne ou François III);

Hesseigneurs d'Elbeuf , de Guise , de Lixbeim , princes du sang ;

Le comte Le Bègue, garde des sceaux;

MM. Labbé (J.-M. et Cl.-Fr.) barons de Coussey, M. Labbé du Rouvrais, M. de Manuel, comte de Lupcourt, M. llumbert, comte de Girecoun, et M. de Rennel, secrétaires d'Etat; M. de Rulant, contrôleur général des finances ;

M. Bourcier de Villers, baron d'Amer mont, M. de Tervenus et M. du Bois de Riocour, maître des requêtes ;

Le comte de Gondrecourt, premier président, M. d'Hoffelize et M. de Nay (Richecourt), présidents de la Cour souveraine; M. Bourcier, baron de Montliureux, procureur général ; M. deTouslain de Viray, avocat général ;

Le marquis de Beauvau, le marquis de Ligniville et le comte de Bouzey, maréchaux de Lorraine ;

Le comte du Hautoy, grand-sénéchal, le marquis de Stainville, grandveneur, et le chevalier de Porcelet, chambellan;

Le marquis de Cusline, gouverneur de Nancy, colonel du régiment des Gardes , et le comte de Rorté , marquis de Bullegnéville (M. des Salles] , capitaine des gardes-du corps ;

Enfin , le comte Cardon de Vidampierre , premier gentilhomme de MM*" les princes enfants de Lorraine.

Si à celte liste on ajoutait le marquis de Lénoncourt-Blainville, alors

DE LA PREMIERE PARTIE

François conserva en Allemagne les sentiments sucés par lui avec le lait dans nos contrées. On sait, entre autres preuves de vertu, quelle fut sa conduite à Vienne dans l'inondation de 4744, où personne ne l'égala en courageuse charité. Ce Frédéric de Brunswick , dont le dévouement est si connu, ne fit, plus tard, qu'imiter sur l'Oder ce dont l'époux de Marie-Thérèse avait donné l'exemple sur le Danube.

Dans l'extraordinaire oubli qu'on est parvenu à créer, il semble aux Nancéyens que ce dernier souverain de leur sang, ce duc sous qui la Lorraine, en i736, comptait encore au nombre des puissances , portait encore le diadème , levait encore complètement la tète, et ne différait pas moins de la France que de la Suisse; il semble que François III soit un monarque des vieux âges, un homme du temps ou de saint Louis ou de Charles Quint. Or c'est le propre grand -père de deux princesses restées vivantes : S. M. la reine des Français, et Madame la duchesse d'Angouléme.

Porté au trône des Césars en 1745, remplacé comme empereur après vingt ans de règne, par un successeur assez brillant , mais qui avait le cœur sec et l'esprit faux , — François-Etienne quitta le sceptre et la vie en 4765. C'était mourir à propos. Ainsi que Stanislas, qui le suivit au tombeau l'année d'après, il eut le- bonheur de ne pas voir les premiers triomphes du machiavélisme russe en Pologne.

S'il eût vécu encore lors de la confédération de Bar, on ne sait ce qui fût arrivé ; mais probablement , des efforts , qui n'eurent pas lieu , auraient été risqués. Sans doute il y avait peu d'espérance de salut , pour les Polonais , dans l'unique résistance du Corps germanique affaibli, lorsque la France, épuisée du combat, s'était retirée dès 4763 pour lécher ses plaies; et cependant, tout porte à croire que l'Empereur, pour qui l'idée du devoir passait avant celle du succès , ne se fût pas bouché les oreilles au cri de détresse des Polonais , et n'eût pas pu se montrer témoin impassible des abominations de la Czarine. Bien différent de sa femme, princesse aimable, mais qui n'avait reçu , en définitive , que des traditions tudesques ;

grand-maître de la garde-robe ; le marquis de Lamberlyc et le président Canon , priucipaux ambassadeurs; le fameux président Lefebvre; MM. de Serres cl de Roosmard, conseillers à la Cour souveraine, l'abbé De Riguet, grand-prévôt de Saint-Dié, le corme de Bresse y, chambellan, le baron de Pfûtschoer, gouverneur des princes, et les personnages que nous avons cités à propos de l'entrée funèbre de Charles V (pages 72, 73), on se formerait une idée assez fidèle de la plupart des hommes à qui leurs fonctions donnèrent de l'importance sous le régne de Léopold.

Si

plus différent encore de son fils Joseph II, monarque allemand, hérétique de cœur , — personnage fait pour s'entendre aisément avec l'odieuse Catherine II , puisqu'il s'était constitué le champion du despotisme et de l'incrédulité tout ensemble, — François -Etienne était demeuré le noble (ils de ses pères ; il était resté Lorrain, c'est-à-dire défenseur du catholicisme et du libéralisme réunis.

Religion et liberté , c'est , en effet , la double cause qu'avait constamment servie le généreux drapeau des Alérions : refuge des honnêtes gens opprimés, amour des peuples malheureux ; depuis Naples, où on l'invoquait pour vengeur contre la tyrannie espagnole, jusqu'aux plages irlandaises, où le navire qui tentait d'aller porter secours aux infortunes, s'appelait Y Espérance de Lorraine,

Religion et liberté, c'est la double pensée pour laquelle la race de René II souffrit et combattit pendant des siècles, — toujours calomniée , toujours martyre ; — s'opposant aux Suédois , aux Anglais , aux Turcs , aux Huguenots , à toutes les espèces de fatalistes et d'iconoclastes; payant de sa bourse, de son épec, de sa parole, de sa réputation , de sa vie , — et versant les flots de son sang, non pas seulement sur les champs de bataille, pour y repousser les Barbares, mais partout où la haine du bien voulait avoir une victime ; mais sous la balle du perfide Poltrot , sous le poignard des sicaires de Henri III , ou sous la hache des bourreaux d'Elisabeth (a).

(a) On sait aujourd'hui ce qu'il faut penser des odieux nuages jetés sur Marie Sluart : gratuites inventions de bourreaux qui avaient besoin de déconsidérer leur victime, mais inventions qui, une fois acceptées (comme beaucoup d'autres erreurs) par De Thou, qu'on suppose infaillible, ont été répétées et vulgarisées par Hume, Voltaire, etc., et dès lors, ont dépouillé de sa couronne de venus une créature angélique , ne lui laissant que le simple intérêt de ses malheurs.

Le fait est que la plus belle et la plus gracieuse des femmes du seizième siècle en fut aussi la plus irréprochable. Tout ce qui passe pour probable sur ses infidélités au roi Darnley, soit avec le secrétaire artiste Riccio, soit avec BoUiwell (qu'elle n'épousa que par raison et afln de donner un protecteur à son fils), tout cela est absolument faux; c'est l'œuvre, savamment élaborée, des scélérats qui formaient le parti d'Elisabeth et de Murray, œuvre infernale qui a réussi à s'accréditer sous la plume de leur avocat Bnchanan. — Lorsque, par l'article Marie Sluart de la Biographie universelle, une trame si noire fut signalée pour la première fois , il y eut surprise et reste de doute ; mais , à présent , la chose ne peut plus faire question , et l'on doit proclamer avérée l'entière innocence de la victime de Foiberingay : âme blanche et céleste , seconde Jeanne d'Arc, pour qui les injustes outrages faits à sa réputation ont été la plus cruelle partie de son martyre.

DE LA PREMIÈRE PARTIE

Religion et liberté : c'est l'alliance que longtemps, longtemps, en opposition au vil mariage du scepticisme et de l'autocratie , avaient représentée dans leur personne les aïeux de François III, et dont sa maison ne cessa qu'après loi d'être l'expression vivante.

A Joseph II, à cet empereur que son impiété tracassiére fit regarder comme ridicule par le grand Frédéric lui-même, prince incrédule mais intelligent ; à Joseph II , rapetissé au point de n'être plus, de son propre aveu, « que royaliste, > il appartenait d'abjurer les grandes traditions du sang de Lorraine , — et d'être assez méchamment sot, au milieu de tout son esprit, pour s'imaginer se grandir en essayant de violer tous les droits : droits du Ciel et droits de la terre.

Lui, le premier de sa lignée, il rompit et avec les idées de moralité civique, et avec l'Eglise, leur vieille protectrice. D'une main , il outrageait la Papauté dans Rome ; de l'autre , il déchirait le pacte des constitutions à Bruxelles. — Déplorable novateur, qui , tout enivré des vapeurs de l'orgueil anti-chrétien, se complaisait à désoler le Saint-Siège, antique appui des franchises de l'Europe! Pauvre insensé , qui , se flattant d'asseoir solidement ce cher absolutisme , tant prêché par les rêveurs philosophes de son temps , — et ne prévoyant point , pour ses successeurs , les fruits de l'arbre d'anarchie, dont il jetait lui-même la semence sous leurs pas, — jubilait de se sentir sans frein, et de pouvoir humilier à ses pieds, par un court et dangereux triomphe , la majesté de Dieu et celle du peuple !

Qu'il était loin, par là, de ses ancêtres..! eux, qui, chevaliers infatigables de ta vérité et de la vertu , avaient , au prix des plus coûteux sacrifices , gardé leur double foi , orthodoxe et libérale ! Eux , qui , promoteurs ardents de toute espèce de bien , — guides et chefs dê la Civilisation, dont ils étaient salués les têtes de colonne, — avaient marché fermement dans la ligne où le respect de l'Evangile et de la Chaire apostolique s'unit au zèle de l'intérêt des masses ! Eux , qui , sans courtiser les passions basses , pour s'en faire des auxiliaires, à l'exemple de Louis XI ou de Richelieu.., avaient su, probes à la fois et progressifs, se montrer les plus constants défenseurs de la dignité humaine, et mériter que leur maison fît dire d'elle en forme de proverbe, aux nations de la République chrétienne : hine libertas; « c'est de là que part la liberté (a). >

(a) Bine libertas : telle était encore la devise du dernier des Guise célèbres; de celui qui vola en 1647 au secours de la démocratie napolitaine.

NOTES

On ne sait pas assez cela , — une ardeur passionnée en faveur des Bourbons s'étant trouvée , par hasard , concourir avec les efforts de l'impiété, pour empêcher les livres de le dire, et les gens de le comprendre. — Rien de ce qu'on imprime ou de ce qu'on enseigne, au sujet des princes lorrains, ne laisse percer en leur faveur la glorieuse vérité. Aucun professeur fait-il observer que c'est eux qui les premiers , a la guerre , prirent soin des blessés de l'ennemi ? Le vulgaire se doute-t-il , seulement , que , deux cents ans avant que la sensibilité négrophile devînt à la mode , eux seuls , réduisant en pratique le principe posé par les Papes , refusaient de rendre à la servitude les esclaves échappés à ce joug («)?— Chétifs laquais de la Routine, tous les écrivains, depuis le régne de Henri IV, se bornent, en parlant du rôle d'une race héroïque, jadis objet de l'enthousiasme universel des cœurs généreux; se bornent, disonsnous, à copier, soit les injures que vomissaient jadis contre elle des sectaires plus ou moins fanatiques , peu scrupuleux sur le chapitre du mensonge , — soit les opinions mesquines de froids légistes à vue courte , de robins immobiles et paperassiers < à qui rien ne battait sous la mamelle gauche. » — C'est pitié que de voir nos annalistes , placés en face d'événements immenses, croire bonnement en donner la clef lorsqu'ils allèguent de petites raisons personnelles, en répétant comme des perroquets, pour expliquer la colossale grandeur des figures lorraines du seizième siècle , ces clameurs banales d'intrigue et d'ambition qui n'expliquent rien du tout.

Patience ! Tôt ou tard, prêtant l'oreille aux vieux cris étouffés des populations honnêtes ; aux anciennes délibérations de la bonne et saine bourgeoisie municipale; aux protestations, mises en oubli, des campagnards probes et chastes , opprimés jadis par des seigneurs hérético- libertins.., un âge de libéralisme pur et sincère, qui ne peut manquer de venir, retrouvera , sous la poussière des archives, le véritable titre de gloire des anciens princes de Lorraine : celui d'avoir lutté pour les droits de l'âme , contre la force matérielle ;

De s'être montrés les champions de l'ordre moral , les constitutionnels de leur époque ;

D'avoir été choisis, par l'Opinion, comme types de la légalité généreuse; comme chefs d'une opposition permanente â quiconque prétendait s'arroger par succession les nations en propriété , les posséder comme un bétail , et les taxer de rébellion si elles voulaient stipuler des garanties pour leur conscience ;

(«) Voir surtout la vie du grand François de Guise.

DE LA PREMIERE PARTIE. 85

De s'être dépensés sans réserve , en répondant à la confiance de la classe faible, qui les implorait; d'avoir employé pour elle leurs avantages physiques et sociaux, — leur beauté, leur esprit , leur bravoure , leur richesse , et jusqu'à leur haute naissance , — contre des pouvoirs corrompus , obscènes , et insolemment oppresseurs , qui se croyaient tout permis en vertu de leur généalogie ;

Enfin , d'avoir été longtemps en Europe les seuls Grands de race royale, impériale même (a), qui ne missent point leur bon plai- $ir à la place des lois suprêmes, et qui ne se posassent point en faux dieux; les seuls qui, traitant l'homme en créature respectable , aimassent le peuple tout de bon et non par calcul ; les seuls aussi qui en fussent vivement et constamment aimés.

Note 30, page 19.

« Hélas! on ne se doutait guère que, si florissante en apparence, la nation fût à la veille de mourir. »

Dans l'ignorance générale qui régne sur le sujet dont nous parlons, beaucoup de gens, confondant l'ancienne attitude de la Lorraine avec celle de la Champagne ou de la Normandie , — pays qui avaient bien , il est vrai , des comtes ou ducs royaux , mais subordonnés à la France par les liens du vasselage,— pourront s'imaginer que le mot de nation,, appliqué ici , est une impropriété. Ils auront tort.

Malgré son peu d'étendue géographique , — circonstance qui n'y faisait rien (car tous les peuples héroïques , tous ceux qui furent l'honneur culminant de l'humanité , avaient un petit territoire), — la Lorraine était, par essence, autre chose qu'une province. Il ne suffirait pas de dire que c'était , comme la Bourgogne , une province libre , une province douée de garanties constitutionnelles : non , non ; c'était une nation , dans toute la force du terme , et dont les souverains portaient avec raison la couronne fermée , signe d'entière indépendance. Comme jadis les Athéniens ou les Spartiates , — comme plus tard les Vénitiens , les Génois , les Florentius ou les Suisses, —

(<i) Impériale même ; puisque. les princes de Lorraine étaient très-certainement, par les femmes, le plus direct et le plus pur sang deCharlemagne, empereur dont il ne restait point d'héritiers mâles.

86 ' TSOTES

les Lorrains formaient un peuple véritable : peuple numériquement faible, mais fort de son patriotisme, et tout aussi réel, tout aussi bien animé de sa vie propre , que les Français ou les Anglais.

Se rendaient- ils compte du fait? — Oui, a merveille, et ce n'est pas nous qui leur en prêtons l'intelligence. — Non seulement la Lorraine était une nation , mais elle avait la conscience de l'être , mais elle s'en attribuait le titre. On le trouve employé dans tous ses écrivains , lorsqu'ils parlent d'elle.

Un pauvre religieux , qui avait donné à des Lorrains épuisés de fatigue quelques morceaux de viande et une bouteille de vin , ayant été prévôlalcment assassiné, pendu par les ennemis à cause de ce secours "délivres, ce fut, dit Héraudeldans ses vers ,

« Pour l'avoir envoyé, par inclination , A des soldais passants et de la nation. »

Dans une lettre de 1654 , le duc Nicolas-François , écrivant au colonel Bcaufort au sujet de la défection de deux officiers des troupes lorraines , lui dit : « Je ne doute point que vous n'en conceviez horreur, surtout pour le préjudice cause par eux à la nation, qui n'avait point encore produit d'exemples de cette nature. >

Ecoutons le vertueux lhi Bois, le conseiller d'Etat, l'un des ancêtres des Riocour : « Et moi , prenant le parti de la solitude, et retiré dans ma maison champêtre de Damblain, je repassais plusieurs pièces, que j'avais autrefois ébauchées, touchant l'histoire de notre nation. »

D'ailleurs , Voltaire , qui savait le français et ne prenait pas un mot pour un autre , a écrit , dans son Siècle de Louis XIV, que le duc Léopold , < pendant tout son règne , ne s'est occupé que de procurer à sa nation de la tranquillité, des richesses , des connaissances et des plaisirs. »

Note 51 , page 20.

« Ce Nancy au prix duquel Charles IV avait jadis refusé de racheter une couronne. »

Il y eut un moment où l'on proposa au Duc de lui rendre ses Etats, s'il consentait à céder Nancy, et à recevoir en échange la ville de Toul pour en faire sa capitale. Son refus honorable fut approuve après lui par son successeur Charles V.

DE LA PREMIÈRE PART IF

Note 52, page 21.

« Auguste et chère dynastie, en qui, par tant de siècles de succès ou de revers communs, par des gages si multipliés d'intelligence et d'amour réciproque, tout un peuple s'était incarné. »

Les lecteurs judicieux n'ont pas besoin d'avertissement pour se préserver ici de l'anachronisme, et pour ne point donner à nos paroles une portée qu'elles ne sauraient avoir.

Autant, lorsqu'on les applique au passé, ces idées sont justes, certaines , indubitables , autant il serait peu rationnel de vouloir les étendre au temps présent. Il va sans dire que des princes nés en Allemagne ou en Italie , quelque sang qu'ils aient dans leurs veines , ne sont plus pour l' Austrasie ce qu'étaient leurs aïeux , c'est-à-dire ne représentent plus, comme eux, par leurs droits et par leurs instincts, les peuples d'entre Rhin et Meuse.

Si la Lorraine chérissait si vivement ses ducs, c'était en qualité d'enfants de son sol, de fidèles interprètes de sa pensée, d'honorables organes de ses sympathies et de ses répulsions ; en qualité aussi d'inséparables compagnons de sa bonne ou mauvaise fortune. Ce qu'elle affectionnait en eux, à le bien prendre, c'est elle-même; elle-même par ses beaux côtés.

Et un tel sentiment lui faisait honneur ; car, si l'égoïsmc est un vice chez les individus, Yégoïté est une vertu chez les nations; et nul peuple ne mérite une place glorieuse dans l'histoire, s'il s'est laissé absorber par d'autres sans d'énergiques efforts de résistance ; s'il n'a pas fait d'immenses sacrifices au maintien de son nom , de son caractère et de sa vie propre. — L'amour extrême , généreux , passionné , l'amour célèbre des Lorrains pour leurs princes , n'était que I'amour de la patrie : il a dû s'éteindre avec elle , ou ne lui survivre que peu.

On sent toute la niaiserie du pathos des complimenteurs, quand ils déclaraient à Louis XV que les Lorrains devaient raffoler de lui, puisqu'il était leur prince. Comme si cet amour fameux se fût jadis attaché à la seule qualité de monarque, sans distinction entre les nationaux et les étrangers! Leurs princes , cela voulait dire les princes qui leur étaient propres ; les princes nés en Lorraine , dévoués à la Lorraine , vivant et mourant pour la Lorraine , pour ses lois , son indépendance, son bonheur, et pour la gloire de son drapeau.

Pareil amour, disons-nous, a dû cesser avec l'existence même de la

NOTES

patrie. Cette tendresse, néanmoins, est restée vive et réciproque jusqu'au décès des derniers princes nationaux ; c'est-à-dire de ceux qui étaient encore nés du vivant du pays , avant son asservissement et sa mort politique.

Un fils de Léopold, surtout, — Charles-Alexandre , qui n'a fini qu'en 4780 (a), — n'avait point cessé d'être le sincère ami des anciens sujets de son père, et son cœur vibrait tout entier au moindre souvenir de la Lorraine.

Le comte Joseph de Gondrecourt , encore vivant aujourd'hui , se souvient d'avoir été conduit à Bruxelles chez ce prince , alors gouverneur général des Pays-Bas. Comme il avait paru beaucoup admirer une belle sonnerie à pendule musicale, Charles-Alexandre, voulant le satisfaire , monta lui-même sur un fauteuil , afin de faire jouer le ressort, et de lui procurer une seconde fois le même plaisir. Il était touchant de voir un homme qui , à double titre , soit ofliciellement, soit personnellement, était si respecté, — un vice -roi septuagénaire et de race auguste , — se donner de pareils soins pour un écolier. Mais c'était pour un écolier lorrain.... Le vainqueur de Dcttingen , — ce bon vieux prince , oncle de l'Empereur alors régnant , — était bien toujours, de plein cœur, l'enfant de Lunéville et de Nancy : de Lunéville , où , sans architectes , il avait bâti son petit château; de Nancy, où, s'échappant du palais paternel, il venait, jusque dans la rue des Dominicains , jouer aux chiques avec les enfants des bourgeois.

Note 33, page 23.

« Les perrons des jardins de Henri et leurs imposantes statues.., tout cela périt sous les coups d'un vandalisme doucereux. »

« Stanislas se proposait d'eflàcer le souvenir des ducs de Lorraine ; il crut pouvoir atteindre à ce but en devenant le plus grand destructeur connu. A peine arrivé , il fit démolir Notre-Dame de la Victoire (Bon-Secours), la Malgrange, une partie d'Einville-au-Jard,

(a) On l'appelait ordinairement le prince Charles , nom qui a passé après lui à son pet il- neveu, le seul homme de guerre connu qui soit resté dans la maison de Lorraine.

DE LA PREMIERE PARTIE

les châteaux d'Ancerville , de Gondreville, de Ligny, le palais ducal , l'hôtel-dc-ville de Nancy, l'église de Lunéville , le château souverain de Bar, etc., etc.; puis il fit rebâtir quelques monuments, sur la place d'une partie de ceux qu'il avait détruits. La plupart des constructions de Stanislas ne sont que des palimpsestes ; et il en est de même de plusieurs de ses fondations , qui ne sont que de* constitutions nouvelles, données en son nom à des établissements anciens (a). »

De toutes les ruines qui s'opérèrent alors , et sur lesquelles , pour le moins , Stanislas ferma les yeux, la plus révoltante , par sa lenteur surtout, et par la persévérance qu'il fallut y mettre.., fut la destruction des belles figures colossales placées à la montée qui conduisait du premier parterre à celui du bastion des Dames (6). Commandées par Charles III , terminées sous Henri , ces majestueuses statues , témoins de tant de nobles fêtes, étaient l'ouvrage de Florent Drouin , dont le ciseau nous reste connu par des échantillons qui permettent encore d'en juger la valeur (c).

Lorsque fut résolue la démolition du palais de Boffrand, aucune mesure ne fut prise pour les abriter contre les coups des ouvriers

(a) Noël, Mémoire n° 5, tome I, p. 221.

Partout où se trouvaient des institutions, Stanislas , sous prétexte de les compléter par des règlements défioilifs , y mettait la main , et semblait indiquer qu'il en était le créateur. Tels sont, par exemple, les greniers d'abondance, créés par Léopold; l'établissement pour l'opération de la Uille, séculaire dans l'hôpital de Lunéville, etc.. Al hospice de Plombières il existait des fondations remontant à plusieurs siècles, faites par les ducs de Lorraine , les abbés d'Elival ou le chapitre de Remiremont : on les dénatura ; Stanislas les créa de nouveau sous son nom seul , les Ût moins nombreusts, moins riches qu'elles n'étaient précédemment; — et aujourd'hui il semble avoir seul le mérite de bienfaiteur de Plombières.

Après les incendies qui eurent lieu à Saint-Dié en 1757, on augmenta de 100,000 fr. l'impôt général , pour venir au secours de cette ville ; et quoique l'argent fut entré dans les coffres dès 1758, on ne le délivra qu'en trois ans ; encore ce fut à condition de faire bâtir une rue, une place, une église, sous le nom de Stanislas. Les bois de construction furent pris sur les forêts de la Ville même , ou , en cas d'insuffisance, sur ceux des communes voisines ; si l'on en voulait des forêts de S. M., il fallait les payer au prix d'estimation. Où est ici le bienfaiteur ? Certes ce n'est pas Stanislas, lequel ne donne rien, et seulement ordonne aux autres de donner. ( Idem , ibidem , p. 232 , 233, 234.)

(6) On les distingue très-bien , à l'œil , sur la perspective que nous donnons du palais des Ducs prise à vol d'oiseau.

(c) Notamment la statue agenouillée du cardinal de Vaudémont (dans le chœur des Cordeliers, en face de l'entrée de la Chapelle Ronde).

NOTKS

ou des enfants. De premiers accidents survenus ne servirent pas davantage à donner l'éveil; toute liberté continua d'être laissée aux dégâts. Puis , quand ils furent allés si loin que les réclamations devinrent à peu près sans objet , alors on décida que les statues n'étaient plus réparable*. En conséquence.., on les rompit à coups de pic, pour en faire des matériaux de bâtisse; — et maintenant elles existent cobmk moellons, dans les murs de l'édifice nommé Gouvernement ou Préfecture.

Une telle indignité n'est pas croyable ,' vont s'écrier les lecteurs. Incroyable tant qu'on voudra , elle est purement et simplement vraie.

Note 34, page 23.

« Non que le Roi ne fût équitable et sage; non qu'il ne Ht preuve envers les hommes d'une justice qui lui manquait envers les pierres. »

M. Joseph Bard fait observer, pour diminuer les torts de Stanislas , que ce prince , engoué des chétives idées artistiques de son temps, supposait peu regrettables les choses auxquelles il croyait en substituer de charmantes. A la bonne heure , et nous admettrons volontiers cette excuse.., pour ce qu'elle vaut, c'est-à-dire comme circonstance atténuante. Car il est certain que le bon monarque avait , en fait d'arts , un très-pauvre goût ; comme il l'a prouvé surtout à Cbambord : délicieux château qu'il a pitoyablement gâté lorsqu'il l'habitait , en n'hésitant pas , pour se débarrasser de la peine d'entretenir les fossés , à le faire enterrer d'un étage, —et en rendant ainsi vulgaire, épais, et presque monstrueux par défaut de proportions , un chef-d'œuvre d'élégance architecturale.

Mais dans l'empressement de Stanislas à tout renverser en Lorraine , sous prétexte de tout renouveler et de tout embellir, il y eut trop d'affectation, trop d'ardeur, pour que l'on puisse n'y voir qu'un défaut de jugement, et n'attribuer sa manie qu'à un excès de déférence envers la mode. Evidemment , il cherchait aussi à ne rien laisser subsister de beau, dans ses duchés, qui fût antérieur à son règne ou à celui de son gendre.

Si le calcul n'est pas noble , au moins lui paraissait-il innocent , parce que l'odieux ne s'en exerçait, comme nous le disons, que sur des pierres.

Toutefois, pour qu'à défaut de générosité la simple innocence

l)E LA l'IŒMIKHE l'AUTli:

existât, il eût peut-être fallu que le Roi de Pologne, — qui sans doute ne dit ni fit précisément rien contre lu gloire de ses prédécesseurs à Nancy , mais qui ne mit pas non plus le moindre scrupule à se hâter d'effacer leurs œuvres et leurs souvenirs, — n'eût été tenu envers la maison de Lorraine à aucun égard particulier. Or voici, par exemple, ce qui s'était passé en 4714 :

Stanislas, déchu de son trône électif, traversait Lunéville sous le nom de comte de Cronstein. Réduit à la plus grande gène, il y mit en gage ses bijoux chez un joaillier de la Cour, voulant les vendre secrètement. M. de Beauvau, qui les y vit, devina la chose : il en instruisit Léopold. Le Duc, s'étant informé de ce que le vendeur en demandait, chargea le jeune Lénoncourt, fils du premier des quatre grands chevaux (a), d'aller, sans mot dire à personne , reporter â Stanislas ses bijoux... et leur prix en or.

Dans le premier moment , le royal exilé fut assez touché du bienfait et de la grâce qu'on y avait mise, pour le divulguer lui-même, ce qui lui fit honneur. Mais plus tard , devenu heureux , on ne voit pas qu'il en ait eu d'égards , en retour, pour la mémoire d'une famille envers qui plus de respect, de sa part, n'aurait été que justice et reconnaissance. Stanislas figure pourtant sur la liste des bons rois , et nous ne disons pas qu'il faille l'en effacer ; mais , en fait de grandeur et de délicatesse , il y a toujours eu loin de ce qu'on appelait les meilleurs rois à ce qu'étaient les ducs de Lorraine (6).

Si l'on voulait pousser un peu loin cet examen des procédés réciproques, la comparaison serait triste; triste pour le monarque dont on a de tant de manières amplifié les mérites.

Quoique n'ayant aucune raison de se louer de lui , le fils de Léopold , le dernier duc François III , devenu roi de Hongrie , se plut toujours, par grandeur d'âme, â témoigner de loin d'aimables attentions pour le maître de ses anciens sujets. Le sachant gastronome ,

(a) Chacun sait que l'on appelait ainsi les quatre grandes maisons qui . sans avoir de privilèges au dessus des autres familles de noms et d'armes dont se composait le corps de l'Ancienne Chevalerie lorraine , possédaient sur elles une prééminence d'opinion , comme les quatre plus vieilles colonnes du pays. C'était : Nancy (dit Lénoncourt), Haraucourt, Ligoiville et Du Chàtelet.

(6) L'auteur des Marseillais à Nancy dit quelque part, dans ce livre, que l'hémicycle delà Carrière , construit par ordre de Stanislas, portait des groupes qui faisaient allusion aux victoires du duc Charles V sur les Ottomans; mais M. Barthélémy a été induit en erreur. Ce qu'on a pris pour des Turcs représentait simplement l'Asie, parmi des symboles relatifs aux quatre Parties du monde.

par exemple (a), il lui envoyait périodiquement an barril de vin de Tokai, que Stanislas acceptait chaque fois avec grand plaisir.

Lorsque , par une cupidité sans excuse , et par une flagrante violation du consentement écrit qu'elles avaient donné à la pragmatique sanction de Charles VI, des puissances bassement jalouses voulurent dépouiller de ses États la fille de cet empereur, — innocente et courageuse reine dont les droits ne furent sauvés que par le généreux enthousiasme des Hongrois (6) ; — lorsque dans cette guerre , disons-nous , les armées de Marie-Thérèse , en repoussant l'attaque la plus évidemment injuste qu'on ait vue , obtinrent assez de succès pour entamer un moment l'Alsace, après la bataille de Dettingen, et pour faire craindre aux agresseurs (honteux alors, non de leur crime, mais de leur insuccès) que la maison de Lorraine ne put être ramenée par la victoire jusqu'à ses possessions primitives , qu'elle venait à peine de quitter : — les hôtes polonais de Lunéville tressaillirent ; la peur les prit , et ils coururent se cacher derrière les remparts de Metz. Or le prince Charles , qui se trouvait à l' avantgarde , venait pourtant de faire bien plus que de les rassurer. Avec une courtoisie digne des temps du Prince Noir, il venait d'écrire aux royaux époux... de ne point quitter son palais paternel ; de ne pas même s'y resserrer, pour lui faire une place ; que , s'il entrait à Lunéville , il se contenterait d'y loger à son petit château. — C'est ainsi qu'on appelait une maisonnette ducale , pavillon qu'il avait personnellement fait construire à l'âge de douze ou quinze ans, et qui avait été l'un des jeux de son adolescence (c).

En regard de ce trait délicieux , ravissant de charme et de grâce, et qui fit venir les larmes aux yeux à tous ceux qui en eurent connaissance , voici ce qu'on trouve à placer, de la part de Stanislas.

En 1742, la mère d'un prince si chevaleresque, la veuve du grand et bon Léopold,— Madame royale, fille du Régent,— mourut à Commercy, dont elle était restée souveraine au départ de ses enfants. Sa petite principauté tombait sous le sceptre de Stanislas. L'unique lambeau de territoire qui fût demeuré en possession des anciennes lois et franchises lorraines , allait cesser de contraster, par

(a) Le Roi de Pologne aimait la bonne chère, et , pour ses raffinements culinaires, on victimait certains animaux d'une manière bizarre et cruelle.

(6) On sait qu'ils s'écrièrent tous, en tirant leur sabre : « Mourons pour notre roi Marie-Thérèse ! » Moriamur pro rege nostho Marià-Theresia!

(c) Ce château-joujou existe encore -, c'est la maison Saucerotle ou Conigliano. On peut lire dans M. Noël (tome I , pages 17, 177) l'intéressante anecdote qui se rattache à sa construction.

DE LA PREMIÈRE PARTIE

son aspect libre et prospère , avec la couleur d'esclavage et de misère qui déjà commençait à se répandre sur le pays. Désormais plus de comparaisons fâcheuses; toute rivalité morale s'éteignait; tout finissait avec la vie de la Duchesse douairière. C'était donc le cas, ou jamais, pour le Roi de Pologne, de se montrer large une fois , le pouvant sans aucun péril , et de faire , pour acquitter une partie au moins de sa dette , quelque chose de ce qu'a fait de nos jours envers Napoléon le roi Louis-Philippe , qui n'était pourtant pas son obligé. Ne fût- ce qu'afin de justifier l'attente de l'Europe, qui le regardait, et de ne point se montrer inférieur à la famille qu'il avait remplacée , Stanislas devait ensevelir avec honneur et magnificence le souvenir de ses prédécesseurs lorrains; il devait, sans s'effaroucher d'une ombre , saluer au moins noblement (surtout dans la personne d'une princesse née française, arriére petite-fille de Henri IV) les splendeurs expirées de la dynastie dont il achevait d'hériter. C était pour lui , dans sa position , une affaire de tact et de bon goût. A défaut de la gratitude , la sensibilité en faisait loi ; à défaut de sensibilité même, la convenance l'exigeait encore.

Eh bien , non seulement une froideur calculée fit tout au monde pour amoindrir et pour restreindre, en cette occasion suprême, l'élan des hommages publics ; non seulement on alla jusqu'à priver de la publicité par voie d'impression l'oraison funèbre qu'on n'avait pu s'empêcher de laisser prononcer (a) ; mais il n'est pas jusqu'au cérémonial funèbre qui ne vint gauchement laisser voir, par une incroyable lacune , ce qui , du côté des inspirations du cœur, manquait au nouveau souverain. — Au touchant service mortuaire de la dernière duchesse de Lorraine.., Stanislas, présent en Lorraine, ne

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