‹ Nancy; histoire et tableauChapitre 34 sur 56 · NUITS · texte numérisé non relu

NUITS

trie, la Pologne, allait commencer de mourir), — Marie Leczinska , laissant son corps aux caveaux de Saint-Denis , légua son coeir à la ville de Nancy.

Processionnellcinent apporté , reçu avec les plus touchants hommages (a), il fut déposé à Bon-Secours... Qui s'en souvient? — Il y est encore à présent; cor ex testamento, peut-on lire sur l'inscription... Qui est-ce qui va l'y visiter? Qui est-ce même qui en parle jamais ?

On dirait que par un affectueux échange dans la justice d'expiation, — par une de ces substitutions angéliques dont le Ciel seul a le secret, — la fille a payé pour les torts, pour les sécheresses du père. C'est elle, cl non pas lui, que l'on oublie. C'est elle qui recueille les fruits de I'arbre de l'ingratitude : fruits affligeants dont Stanislas n'a eu que peu à souffrir pour ses œuvres, — lui qui pourtant en avait ici introduit et planté la tige , inconnue avant lui eu

Note 30, page 150.

« Entouré des hommages de ses compatriotes, c'est là que Stanislas est grand. »

M. Noël , se laissant emporter au zélé de son idée d'abaissement du charlatanisme , — idée juste et vraie , mais qui le conduit au delà des bornes, — cherche à soutenir que Stanislas fut un aussi pauvre homme en qualité de Polonais que de Lorrain, n'ayant pas été plus observateur des lois de sa propre patrie, aux bords de la Vistule, qu'il ne sut, aux bords de la Meurthe, faire respecter plus tard les droits de ses sujets adoptifs. À notre avis, l'estimable lotharingophile est dans l'erreur sur ce point.

Judaïquement , peut-être , et a vouloir tout prendre au pied de la lettre , il n'est pas impossible que la balance paraisse à peu près s'établir entre les infractions réciproques du pacte constitutionnel polonais, commises par Stanislas et par ses compétiteurs; mais réellement,

(a) Comme , en l'apportant de Paris, on avait fait halte, pour attendre ie cortège funèbre, au bas de l'ancien vignoble des ducs de Lorraine appelé la Côle des Chanoines, — la maison dite de la Chatte, où ce repos avait eu lieu , en avait pris le nom de Caeur-m-côte , et c'est ainsi que la désignait encore de nos jours son propriétaire M. Charles Mandel.

DE LA SECONDE PARTIE

foncièrement , moralement parlant , la différence est énorme. Quelles qu'aient pu être les formes légales violées de part et d'autre , ses adversaires, traîtres à la Pologne, qu'ils empoisonnaient par leurs actes , représentaient le parti moscovite, l'ennemi capital du pays : lui , il était l'élu des anti-russes, c'est-à-dire l'homme de Varsovie et de Cracovie, le champion des intérêts de l'Aigle blanc.

II y a plus : sans avoir pleinement échappé à la morgue des nobles septentrionaux, et sans qu'il poussât l'amour et la compréhension di- peuple aussi loin , à beaucoup près , que le faisaient héréditairement les admirables princes lorrains , — il était plus avance en démocratie que ses compatriotes; il a droit sous ce rapport à ce qu'on le distingue. Lisez ses Considérations sur le gouvernement de Pologne, et vous y verrez des passages qui ne permettent pas de douter d'un commencement de libéralité dans ses vues, — moins généreuses , cela va sans dire , que les inspirations lorraines , mais plus larges et plus populaires que les habitudes sarmates (a).

(a) « Le bon sens, la religion, la politique, tout nous engage à ménager nos plébéiens. Sans cela , quelque ordre que nous puissions mettre dans notre Etat, il sera semblable à celte statue de Nabucbodonosor, faite des plus solides et des plus précieux métaux , mais qui fol renversée en uu moment parce que sa base n'était que d'argile. Le fondement de l'Etat, c'est le peuple; si ce fondement n'est que de terre et de bouc, l'Etat ne peut pas subsister longtemps. *»

Quand on a écrit de telles lignes (auxquelles seulement ou aurait dû veiller à rester fidèle , hors de Pologne comme en Pologne), on peut avoir commis des fautes, mais on n'esf pas un bomme à dédaigner.

Au reste, et sans parler même du degré de bénignité qui distinguait Stanislas parmi les nobles du Nord , il y a beaucoup à retrancher des idées que le public se forme sur ce qu'étaient, en fait de libéralisme, les compatriotes de ce roi. Il faut éviter avec soin les exagérations de- blâme où l'on a coutume de tomber, en confondant mal à propos le système polonais avec le système russe. Toul en convenant que l'ordre politique en Pologne avait jadis à progresser beaucoup, sous le rapport de la position des elasses inférieures, — moins malheureuses, pourtant alors, moins privées de bienêtre matériel que ne le sont force prolétaires de France ou d'Angleterre (et auxquelles, du reste, la constitution de 1791 était venue ouvrir toutes les voies d'élévation raisonnable, ne leur laissant plus aucun sujet de plainte), — c'était déjà une bien remarquable chose que le spectacle donné dans le Nord dés le 16° siècle par la république de Pologne. Là en effet, sur quatorze millions d'habitants des deux sexes, ex million d'hommes jouissaient delà plénitude des droits non seulement civils mais civiques; un million d'hommes étaient électeurs et même éligibles (éligibles à tout, fût-ce à la royauté). Il y avait là, sur sept mâles, un citoyen complet. — Est ce bien à nous , Français , qui , soit à tort, soit à raison , ne comp

NOTES

Selon M. Noël, Stanislas n'est digne d'éloges à aucun égard, et ne mérite qu'on aille lui porter des hommages nulle part. Nous pensons , nous, qu'à Bon-Secours, où il est Polonais, il se montre avec avantage, comme un tableau dans son vrai cadre.

Sans contredit, les hommes à cœur chaud ne purent voir d'un œil sec, en 1737, renverser avec un empressement significatif l'antique sanctuaire national , élevé sous Antoine , et dépositaire de tous les trophées comme de tous les vœux de la Lorraine. On sait le trait de ce vieux patriote, énergique bourgeois de Nancy , domicilié en face de la chapelle (a) , lequel , ne pouvant la sauver , mais voulant au moins protester dans un langage clair quoique muet.., fit murer ses quatre fenêtres, afin de ne pas la voir détruire.

Cependant , quelque désireux que fût le Roi de Pologne d'effacer tant de souvenirs palpitants, est-ce bien pour ce seul motif qu'il la fit abattre et relever?

Soyons pleinement équitables : l'église était assez petite, elle était vieille ; peu de gens appréciaient alors les antiquités , et partout , sans réclamations , les rois en renversaient de plus saillantes. Stanislas put croire, cette fois, ne faire qu'une chose louable. Difficilement nieraiton qu'il eût le droit de songer à s'arranger une chapelle funéraire ; et dès lors , quoique le vrai parti à prendre eût été d'en construire une exprès, mieux valait encore toutefois se préparer un tombeau royal à Bon-Secours... que d'aller violer la nef des Cordeliers, réservée pour la dynastie de ses prédécesseurs. D'ailleurs, les drapeaux et les ex-voto alors appendus aux murailles qu'on allait détruire, il les fit ou les laissa porter au lieu le plus convenable, — au couvent des Minimes ; chez ces religieux , les amis du pays , appelés jadis à Nancy par les Bassompierre , et qui, depuis le règne du duc Henri, avaient eu la pieuse garde de Notre-Dame de la Victoire.

Nous le répétons donc : Stanislas , dans cette circonstance , tout en soignant ses intérêts d'une manière plus habile que généreuse , ne nous semble pas avoir dépassé la mesure des choses que fait d'ordinaire, quand il en trouve l'occasion, un prince nouveau, un prince étranger, jaloux d'établir l'empreinte de son règne.

Ce qui n'empêche point que la bouderie du vieux Lorrain n'ait été sublime, — et que son acte silencieux, à l'unisson duquel on vibra, ne soit de ceux qui peignent une race.

tons encore qu'un électeur sur 140 habitants; est-ce bien à nous, faisant les fiers, à regarder de haut en bas d'anciennes institutions , imparfaites sans doute, mais certes, à divers égards , plus avancées que les nôtres!

(a) Mouchcllc-Kcvaud , potier d élain.

DE LA SECONDE IWHTIK

Note 31 , page 1 51 .

« El pour chef de l'écu , le blason même de Lorraine («). »

Les armoiries de Nancy , dont l'origine se perd dans la nuit des temps, furent fixées et décrites en 1575, par le duc Charles III, de lu manière suivante : c D'argent, orné d'une tige arrachée de chardon verdoyant , à la (leur purpurine , arrangée de deux feuilles piquantes au naturel ; l'écu ayant pour chef les armes pleines de Lorraine. »

En 1811, Napoléon confirma cet écu quant au fond, le blasonnant ainsi : « D'argent , au chardon arraché , à deux feuilles de sinople , fleuri de pourpre. » Seulement, comme on voulait que toutes les bonnes villes de l'Empire eussent dans leurs armes un seul et même tiers supérieur, savoir c de gueules à trois abeilles d'or mises en fasce , » il fallut que Nancy prit ce chef général , au lieu du sien, bien autrement glorieux. Pour couronnement, on lui donnait < une couronne murale à sept créneaux, sommée d'une aigle naissante en cimier. »

En 1814, une ordonnance juste et simple ayant autorisé chaque ville à reprendre ses armes , Nancy est rentré de droit dans les siennes, qui pourtant n'ont été réglées d'une manière définitive qu'en 1825 : quelques buralistes de la Restauration ayant un moment imaginé de vouloir faire porter, en guise d'armoiries, à l'antique ville souveraine des Lorrains, les ignobles insignes d'esclavage dont l'avait flétrie Louis XIV pendant les temps de l'occupation violente et perfide dont il s'y était rendu coupable; insignes odieux, semblables à ceux que le czar Nicolas pourrait imposer à la ville de Varsovie, en exprimant avec cynisme l'argument du pur arbitraire, la première et dernière raison de qui n'en a pas à faire valoir d'autres (6).

(a) En blason, on appelle chef, c'est-à-dire tête, la pièce honorable quelconque dont la position est d'occuper tout le tiers supérieur de l'écu.

(6) « Deux simples pièces de canon en sautoir, sur fond d'or,» — l'or et la mitraille étant, aux yeux de Louis XIV, les deux seuls arguments valides. — Corrompre et tuer, ce sont en effet les deux grands moyens d'extension du pouvoir. Or les symboles de ces deux procédés devaient naturellement plaire à qui les avait employés avec succès pour s'agrandir ; à qui , « toujours maître chez lui et souvent chez les autres, » s'y regardait comme propriétaire du dernier homme et du dernier ccu ; à qui avait fait décider, par ses flatteurs mitres, que Dieu et l'autorité morale n'avaient

NOTES

Nancy donc, nous le répétons, a repris son héroïque et célèbre écusson. Seulement, on s'est trompé en ne lui rendant pour chef que le simple blason de Lorraine propre (la bande aux trois alérions), tandis que cette illustre pièce héraldique eût dû se composer des arme» pleines de Lorraine, c'est-à-dire des écus réunis de tous les royaumes et duchés dont Nancy fut la capitale honoraire.

« Et Mathieu de Dombasle, le créateur de Rôville. »

Nous ne ferons point ici la liste des agronomes distingués qui, réunis en Lorraine, où Sonnini leur avait donné l'exemple, y ont imprimé depuis vingt-cinq ans aux progrès de la culture un élan si remarquable , et dont l'activité donne lieu à la publication de deux journaux géoponiques à Nancy (a). Mais il y a deux hommes que l'importance exceptionnelle des services rendus par eux , permet de citer sans blesser leurs confrères. Comment la science agricole n'aurait - elle pas reçu dans cette contrée une impulsion remarquable, lorsque les sociétés qui s'en occupaient avaient M. de Dombasle pour président et M. Soyer- Willemct pour secrétaire!

Note 53, page 453.

« Le judicieux Palissot, qui sut le premier stigmatiser, du moins en partie, les honteuses chimères du philosophisme, à l'époque de leur vogue la mieux établie et de leur plus altière intolérance. »

Si l'on ne savait l'impérieuse domination qu'exercent en certains

rien à voir dans ses affaires; à qui, dévoré d'une ambition aussi grande que son absolutisme, commençait par dire » VElat c'est moi, » en alleo dant qu'il pût prononcer, comme il en eut un moment l'espérance : « l'Europe c'est moi. »

(a) Le Bon Cultivateur et le Rovillicn, rédigés, le premier par M. Soyer. le second par M. Chrétien.

DE LA SECONDE PARTIE. 240

temps certaines idées , et le degré jusqu'où , sans exception pour aucun de leurs écarts , elles entendent être respectées , nulle part on n'en pourrait mieux juger qu'en étudiant ce qui se passa au sujet de Palissot. On tombe des nues lorsque Ton voit à quel point fut assailli, déchiré , conspué , pour avoir simplement joué sur la scène quelques travers du philosophisme à la mode, un homme si peu prononcé contre cette doctrine, si plein de ménagements pour elle (a), si respectueux surtout envers le personnage qui la représentait par excellence. Quelles critiques timorées que les siennes.., pour avoir pu soulever de pareilles clameurs , et animer d'un tel courroux les seigneurs et maîtres de l'opinion d'alors! Chez eux l'irritation fut poussée si loin, comme on sait , que Tressan , le procureur-général de leurs colères , osa réquérir de Stanislas, comme chose indispensable, l'expulsion de Palissot du sein de l'académie de Nancy. Or, néanmoins, ce Palissot, contre qui la coterie s'indignait, ce faible champion des principes , ne possédant pas de principes lui-même , n'entrevoyait le vrai qu'en partie, et descendait 'aux plus déplorables concessions; allant jusqu'à ne pas oser comprendre le sale poème de la Pucelle dans le nombre des articles à retrancher du bagage admissible de Voltaire; et cela quoiqu'il aperçût bien quels avaient été les mérites de la vertueuse Jeanne.., gloire non seulement de l'Europe entière, mais spécialement de la Lorraine, où il était né (6). Modéré, mais voilà tout, il manquait de la dose de courage qu'exige une modération solide. Mourant de peur, au fond , de passer pour trop favorable à [des croyances complètes, il se retint soigneusement sur la pente du bien; il s'empressa de renier toute solidarité avec les honnêtes gens plus déterminés que lui; et c'est ainsi, par exemple, que son respect Amnurin lui fit désavouer Gilbert.

Sans doute , aux motifs un peu lâches qui lui conseillaient cette conduite , était venu se joindre le manque de sympathie , depuis que Gilbert , si bien disposé d'abord envers lui \ avait manifesté sa désapprobation sur les indécences de l'un des chants de la Dunciade. Mais le loyal satirique avait-il pu faire autrement? et tout homme pur n'avait-il pas, de même, pris en pitié le rôle d'un prétendu moraliste qui, par complaisance, outrageait lui-même la morale! Quel sage,

(à) c Mous démasquons 1rs faux et respectons les vrais % »

disait-il en parlant des philosophes. Or Dieu sait jusqu'où ce brave homme étendait le cercle des vrais , ne se montrant guère difficile là dessus.

(6) Je t'abandonne encore Jeanne, dit-il ,

Quoiqu'elle soit l'honneur de mon pays*

250 NOTES

en effet, que celui qui, devenu très-humble serviteur de la coutume ù laquelle il eût bien voulu résister, se laissait entraîner par le torrent, jusqu'au point d'introduire de sang froid dans son poème un chant libertin, par cela seul qu'il semblait falloir, alors, marquer au sceau du libertinage tout ce qu'on écrivait!

Mais il en fut toujours ainsi des organes de la simple sagesse humaine. Le jugement, la raison, la rectitude naturelle, ne donnent point la force ; et, sans un appui pris en haut, la vertu en reste constamment à des essais qui n'aboutissent point. C'est ce que montre l'histoire de tous les siècles, depuis Sénéque, justifiant, dans ses scélératesses parricides , Néron , qu'il avait tenté d'adoucir, jusqu'à Palissot, imitant dans leur cynisme les auteurs qu'il avait eu le projet d'épurer.

A ce dernier, sachons toujours gré de ses intentions. Sans avoir rien opéré de conséquent ni d'énergique, parce que les bases réelles lui manquaient, — il a par moments essaye de combattre les torts de son époque , torts qu'il voyait , bien que confusément. Spirituel dans ses timides critiques , auxquelles il donna des formes ingénieuses , il a , malgré ses détours et ses réserves, passé encore pour trop hardi, tant la secte philosophique s'était faite dominatrice , jusqu'à ne pas supporter la moindre piquure d'épingle. Sous l'empire de l'atmosphère d'alors , sous l'oppression qu'elle faisait peser , il eût fallu , pour oser exprimer en entier la vérité morale , posséder un degré de courage que donne seule la vérité religieuse; or le pauvre Palissot n'avait plus la foi, généreux héritage de ses pères : il ne lui restait d'eux que la tradition du nos sens. — Tenons-lui compte du peu qu'il a tenté, parce que ce peu était beaucoup pour l'époque. On doit mesurer les choses à l'échelle du plan où elles se dessinent. Ainsi , tandis que la Lorraine produisait, au 18 e siècle, — dans Gilbert, âme forte et tendre, — le vengeur de toutes les saines doctrines.., il est encore honorable pour elle, que Nancy ait fourni en même temps , dans Palissot , un second organe des protestations contre le mal : homme moins digne d'éloges, il est vrai; homme à simples velléités, — mais à velléités déjà suffisantes pour le séparer de la clique en faveur, et pour donner lieu contre lui à des clameurs presque aussi violentes que s'il se fut dispensé d'hésitations sur une partie des choses, et de cajoleries pour une partie des personnes.

DE LA SECO.NHK PARTIE

Note 54, page 153.

« Le dramaturge Pixerécourt, qui joignit à une prodigieuse facilité de plume... une intention morale assez constante pour avoir exercé d'avantageuses influences. »

Le fécond écrivain dont nous parlons , descendu des magistrats lorrains nommés Guilbert , qui sous Léopold étaient seigneurs de Pixerécourt, terre à présent possédée par la maison d'IIoffelizc (a), portait l'habit de l'administration des Domaines , et aurait pu acquérir du poids comme fonctionnaire public; mais il ne fit marcher qu'en seconde ligne ses occupations ofliciclles, — plaçant au premier rang les travaux moins graves que demandaient ses deux goûts prononcés, de bibliophile et de mélodramaturge.

Au premier titre, il rassembla une foule de beaux et bons livres, dont le catalogue forme un gros volume ; mais il se trouva obligé de disperser dès avant sa mort cette précieuse collection.

Au second, il occupa de ses compositions, pendant quinze ou vingt ans, les théâtres du Boulevard; il y obtint une série de réussites qui prouve jusqu'où allait pour lui la sympathie d'un certain public; et possesseur d'un tel ascendant, il n'en usa que pour développer chez ses auditeurs tous les bons sentiments. Pendant la crise révolutionnaire et les temps qui la suivirent , on ne sait jusqu'où serait allé le peuple, si aux excitations du désordre politique fussent venues se joindre celles du désordre moral. Heureusement il n'en fut pas ainsi, et rien ne ressemble moins aux pièces immorales dont on lui a donné le spectacle plus tard , que les nombreux tableaux scéniques dont l'amusait Pixerécourt. Bâclés à la hâte , sans doute , comme les drames d'à présent, mais bien différents quant aux maximes, ils acceptaient et confirmaient la doctrine de l'ordre, au lieu de le dissoudre. Et cette prédication indirecte de tous les principes sociaux , écoutée ainsi avec plaisir, n'était pas sans utilité , bien s'en faut , sur des masses naguère turbulentes , toutes crottées encore de philosophismc; sur des masses qui, trop peu avancées pour pouvoir supporter autre chose que des lieux communs, n'eussent pas été capables de prêter l'oreille à un langage plus formel. Il fallait du temps et du progrès , avant qu'elles s'élevassent plus haut , et qu'elles

(a) Tarie comte dlloflelize de Rurangc, ancien pair de France.

258 NOTES

en vinssent à ne point repousser les enseignements moraux basés sur la religion positive t soleil alors bien éloigné encore de sa réapparition , et dont l'aurore s'annonçait à peine.

Note 35, page 15Ii.

« Henriet Israël , Israël Silvestre. »

Double et triple galimathias où tous les faits , toutes les dates se contredisent , — où les pères , les fils et les gendres sont pitoyablement confondus , — où la filiation est impossible à suivre raisonnablement, — l'histoire des graveurs qui ont porté les noms diàAAEL ou de Silvestre, présente aux hommes de bon sens une énigme jusqu'à présent indéchiffrable. Perdu dans ce labyrinthe d'erreurs , le bon Calmet (mal à propos suivi par Lionnois, qui s'est fait son copiste) débite là dessus d'amusantes énormilés , sans même s'en apercevoir.

Nous n'entreprendrons point ici de débrouiller un pareil enchevêtrement; mais nous le signalons aux amateurs. Il est digne de quelque érudit , biographe ou critique , de porter, durant ses loisirs, la lumière dans ce chaos, et de faire nettement connaître cette famille d'artistes remarquables , en y établissant la vraie séparation des individus; de manière que l'on puisse désormais attribuer à chacun d'eux son origine , son époque , sa vie et ses œuvres.

Note 56, page 4 lia.

« Et celui qu'il suffit de nommer, — Jacques Callot, le premier chalcographe du monde. »

On sait que la gravure est d'ordinaire une traduction : pour Callot, elle était un art original. Improvisateur plein de feu , il composait avec sa pointe.

Bien des gens , par une étrange ignorance , ne le considèrent que comme un auteur de grotesques; on devrait pourtant savoir que c'était là simplement les jeux, les délassements de sa riche imagination. Personne n'a su, sans doute, estropier les gens aussi plaisamment que lui , et mettre tant d'esprit dans les difformités ; mais aussi, quelle élévation dans son style, lorsqu'il traite des sujets

DE LA SECONDE PARTIE. 253

historiques, et surtout des sujets sacrés! « Quelle fierté dans ce chef » de guerre! quelle charité dans ce religieux qui exhorte un patient » à la mort! Remarquez le beau maintien de cette dame, l'élégance » de son cavalier, en contraste avec l'altitude humiliée du pauvre • qui sollicite leur pitié. Et cet enfant prodigue ! n'est-il pas aussi » noble quand il prend congé de son père , qu'il est dégradé quand » il revient implorer son pardon (a)! >

Le grand chalcographe nancéïcn a inspiré h M. des Marctz un éloge académique estimable (1828), et à M mc Elise Voïart un roman historique en deux volumes (1841), plein d'une couleur locale trop rare dans les ouvrages de ce genre.

Soit qu'on l'examine au point de vue du patriotisme ou du génie, Jacques Callot, dont le beau caractère enfermait la double fierté du digne membre de la noblesse lorraine et de l'artiste indépendant ; Jacques Callot, qui fut en outre un personnage de foi vive et de mœurs pures, est l'un des hommes les plus justement illustres qu'ait produits la ville de Nancy.

Or , loin de posséder ses cuivres (6), elle n'a pas même sur papier son oeuvre entier. Et cependant, n'y eût-il de cet œuvre qu'un seul exemplaire au monde, — qu'un seul parfaitement complet, — il devrait exister à Nancy , et former la première , la plus indispensable pièce du musée lorrain de la Salle des Cerfs.

Note 37, page 155.

« Sans donc nous occuper des chemins de fer, dont l'avantage en ceci est trop problématique, etc. »

Autant les routes ordinaires et les canaux apportent la vie aux cités, quelque part que ce soit, — autant, à quelques exceptions près , les chemins de fer produisent l'effet opposé. Faits pour tripler, pour décupler une centralisation qui ne pèche dès a présent que par l'excès ; créés au profit des capitales , où ils attirent le reste de vie que pouvaient avoir conservé les provinces, — ils por-

Ça) Des Maretz , Eloge historique de Callot.

{b) La mère de M-« de Graffigoy, peliie-niéce de Callot, en avait mal heureusement déjà détruit la majeure partie.

tent à des télés déjà apoplectiques le peu de sang qui circulait encore dans les membres des empires. Peut-être bien ne sont-ils pas désavantageux à certains lieux où il faut absolument que l'on s'arrête, — comme des eaux thermales, par exemple, au delà desquelles on ne peut aller, ou comme Strasbourg, dont la situation terminale, au bout du royaume, commande une halte forcée ; — mais ils ruinent, épuisent, frappent de dépérissement, les autres villes par lesquelles (ou plutôt à côté desquelles) ils passent.

A côté: cette expression est la seule juste, puisque, fût-il question d'une ville qui se trouvât le point de jonction de dix relrôdes (a), tous ils partent d'un seul et même enclos extérieur, tous ils demeurent nécessairement en dehors de l'enceinte habitée , — leur nature ne permettant pas qu'ils en suivent les rues et les places.

Dans ces rues donc et dans ces places , devenues désertes , l'herbe ne tarde pas à croître. Nulle arrivée, nul départ de postes ou de diligences , n'y vient plus égayer la vie. A l'exception de l'omnibus , qui les parcourt pour aller gagner encore quelque auberge centrale (jusqu'à ce que toute auberge centrale ait péri) , plus une voiture ne les anime , plus un bruit joyeux ne s'y fait entendre. Faute de passants, les boutiques , après avoir langui abandonnées, se ferment; les enseignes s'abattent. La petite industrie, le commerce de détail, les diverses ressources des familles indépendantes et laborieuses , — tout ce qui offrait variété, spontanéité, intelligence, tout ce qui n'était pas manufacture en règle , atelier servilement mécanique , — se paralyse et meurt. Le long de ces voies dépeuplées , transformées en espèces de chemins de ronde , ou , si l'on veut , de corridors de monastères , les habitants , réduits à une vie claustrale , mais à une vie claustrale sans vocation , se mettent en bâillant à leurs fenêtres , s'efforçant de tromper l'ennui d'interminables journées que rien ne vient plus distraire. Et vainement voudraient-ils , pour aller se réfugier dans la capitale , seul séjour demeuré vivant , se défaire de leur maison : cela même ils ne le peuvent, — chacun à la fois désirant vendre, et personne ne se souciant d'acheter.

Un tel effet des chemins de fer, qui ne laisse plus le souffle de la vie qu'à une seule ville à peu près par royaume, on peut l'observer, par exemple, en Belgique, dans toutes les cités non frontières. Il n'en faut pas excepter Malines , devenue pourtant la croisière universelle, la maille centrale du réseau. Foyer même du rayonnement, Malines , dont la station voit peut-être passer par nn plus d'un mil-

la) Kelrôde, chemin de fer: c'est l'anglais rail-road francisé.

DE LA SECONDE PARTIE. 253

lion de voyageurs , n'a pas échappé mieux que ses sœurs à l'influence fatale des voies ferrées. Un silence effrayant régne à présent dans ses rues, où les enseignes des auberges et des boutiques sont tombées; ou s'y trouve sous une impression glaciale de décrépitude et de mort.

Ceci n'empêche pas que l'heure des relrôdes ne soit venue, que des besoins artificiels ne les réclament, et qu'on ne puisse en méconnaître la quasi-nécessité.., dans un siècle d'activité fébrile , qui croit se rendre heureux en s'agitant ; qui s'étourdit en multipliant sans terme et les affaires et ce qu'il nomme les plaisirs; qui regarde comme la mieux employée possible une journée pendant laquelle on a pu , le matin , s'en aller débiter au loin , en commis-voyageur, son orviétan quelconque, et revenir le soir à l'opéra. Outre la mode universelle , outre la manie de locomotion rapide qui s'est emparée des esprits , et qui fait sacrifier aujourd'hui tous les avantages , moraux , intellectuels , artistiques, à la promptitude du transport, — une raison moins futile se manifeste , et diminue encore la résistance. Quand l'étranger semble avoir créé des moyens de venir jeter en un moment cent mille hommes sur tel ou tel point de nos frontières , il n'est plus guère naturel de se refuser à des mesures qui paraissent seules rendre possible d'y amener aussi vite des masses équivalentes (a).

Il sied donc aux villes dont ceci prépare la perte , de faire acte de dévouement, d'oublier leur intérêt, et, par patriotisme général, de se laisser tuer sans mot dire ; d'adhérer même à leur immolation (6).

(a) Nous nous servons des termes sembler, paraître, car il est trop tôt pour rien affirmer. L'expérience n'a pas encore montré quelle sera sur les mouvements de troupes, dans la guerre, l'iniluence réelle des chemins de fer. Lorsque l'on songe que pour y entraver tout, il suffît d'y déranger les rails en un seul point, — chose que peut opérer en deux heures le inoindre escadron de hussards, le moindre bataillon de voltigeurs bien déterminé, — il y a lieu de croire que, militairement parlant, les relrôdes constituent le moyen de transport le plus incertain qui soit au monde; des masses armées, dont l'espérance serait là,' pouvant à tout moment se trouver arrêtées et affamées , faute du puissant véhicule sur l'efficacité duquel elles avaient compte, mais qui, après les avoir portées sur un point éloigné, leur manquera tout à coup.

(6) C'est dans ce sens que l'auteur du présent morceau a cru devoir luimême, dans le sein du conseil municipal de Nancy, se réunir à l'assentiment commun , en faveur du relrôde à substituer aux roules ordinaires , — quelque funeste que doive être à la ville, selon toute apparence, la révolution dont il s'agit. — Ne partageant point de naïves illusions, il n'avait pas, pour dire oui, les raisons qui là dedans paraissent avoir agi sur plusieurs esprits mal informés; mais ce qu'on aurait lieu de repousser comme nancéyen, on peut l'adopter comme patriote français ; et tel est le point de vue où s'est placé, dans son vote, l'homme qui écrit ces réflexions.

NOTES

Et néanmoins, on sourit avec tristesse... en découvrant que, dans leur crédule ignorance , elles prennent pour un gain fatur la ruine qui les menace , et en s'apercevant que c'est à qui d'entre elles se remuera le mieux pour obtenir (obtenir!) le passage du chemin de fer. On ne peut sans hocher la tête , hélas , les voir s'empresser follement d'acheter, au prix du peu qu'elles possèdent , « des verges pour se faire fouetter ; » quand , au lieu de se résigner avec calme au sacrifice que Paris leur demande à son profit , elles s'empressent de voler en étourdies , sur le plus clair des faibles ressources qui leur restent , des subsides pour hâter encore l'heure , déjà si prochaine , de leur décadence finale.

Jusqu'à quel degré doivent s'appliquer au sort futur de Nancy ces fâcheux présages , fondés sur de trop nombreux exemples? Nous n'en décidons point à l'avance. Beaucoup de personnes pensent que cette ville , exceptionnellement , sera préservée , du moins en grande partie, par sa situation géographique, qui, la mettant à neuf ou dix heures de distance du centre (journée suffisante pour des voyageurs), fera que l'on puisse vouloir s'en faire un lieu de halte et de couchée, soit en arrivant de Paris , soit en s'y rendant. Il y a là liberté d'opinion; l'expérience viendra confirmer ou renverser la conjecture.

Mais une chose hors de doute, ce sont les dégâts déplorables qu'opérera autour de Nancy la création du relrôde.

Ils auraient été dix fois moindres , si l'on eût voulu , conformément à un projet dont nous avons vu les dessins (a) , faire passer le chemin de fer à gauche de la ville , du côté des prairies , et non à droite, du côté des jardins et des campagnes. Ce projet , beaucoup moins vandale , procurait en outre , sur la ligne de Paris à Strasbourg , qu'il dirigeait par Moycnvic , un raccourcissement notable , par conséquent une importante économie d'argent (6).

Mais les préjugés existants s'y opposaient. En présence de l'ardeur aveugle qui pousse toutes les villes à vouloir le relrôde chez elles , on ne pouvait guère en priver Lunéville , population bien plus importante que Vie et Moycnvic ; et dès lors il était difficile à l'homme distingue qui préside en Lorraine à cette œuvre (c), d'y donner auprès de Nancy un tracé différent de celui dont on a fait choix, — tracé contre lequel , même , personne n'a réclamé (d).

(a) Il avait élé dressé par M. Dausse, l'ingénieur envoyé de Paris. (6) On y gagnait plus d'un million sur la dépense à faire. (c)M. Collignon, député.

(rf) Celle absence totale de réclamations est remarquable Comme irait de mœurs; elle appartient encore à un reste de l'ancien caractère local. Le

DE LA SECONDE PARTIE

Seulement, il n'y a point de bassin de ville où jamais auront été si grands , au point de vue du pittoresque , les désastres amenés par l'introduction du nouveau système routier. En fait de maisons de campagne, de pavillons, d'avenues, de bosquets, de pelouses, de vignobles , de vergers et de jardins de toute espèce , ce qu'il y aura de jolies choses gâtées , de Champigneulle & Montaigu , passe toute croyance. Traversant par le beau milieu un ensemble d'habitations champêtres dont le groupe , pendant dix kilomètres , était peut-être unique en France , — la voie de fer, qui ne laissera pour ainsi dire intacte aucune de ces charmantes villas, plus gracieuses les unes que les autres, — aura tout profané, tout sali, tout corrodé sur son passage : comme une traînée de lave brûlante.., lorsqu'elle descend de l'Etna vers la mer, à travers les délicieux paysages que Théocrite a rendus célèbres.

Note 38, page ioC.

« Chefs-d'œuvre éphémères , servis par des Vatels locaux , avec la réputation d'un mérite classique. »

Le majestueux décorum de cette maison de Lorraine, si patriarcale et si simple dans sa vie ordinaire , mais si imposante dans ses jours de fête , avait développé autour d'elle tous les genres de pompe et de bon goût, y compris le luxe de la table. Servis, à leur grand couvert, en vaisselle d'or, les ducs lorrains faisaient présider à leurs banquets une magnificence royale , qui s'étendait jusqu'à la perfection des mèts; aussi les maîtres queux de leurs palais formèrent-ils en cuisine une école, qui cherchait à réunir, dans son faire, la plus fine sapidité au plus haut degré d'élégance : école que maintint et favorisa Stanislas, sauf addition par lui introduite de quelques bizarreries septentrionales , — ce prince ayant été moins cor-

Lorrain d'autrefois , à qui l'on appliquait le root de l'Ecriture fortis el paîtras, était d'une résignation presque sans bornes, tant que le devoir ne lui parlait pas. S'il mettait dans sa résistance une ténacité prodigieuse, héroïque, — s'il la poussait jusqu'à lutter un contre vingt et sans se décourager, —c'est qu'il ne prodiguait pas l'opposition ; ne résistant jamais par fantaisie, el réservant sa colère pour les atteintes portées soit à sa conscience religieuse , soit à sa nationalité.

rect, en fait île style culinaire, que ses processeurs , quoique bien plus gastronome qu'eu* (a).

Sans prendre au sérieux l'importance de la |srétenduc science dont Ucrchoux, Grimod de la Reynière, Carême et Brillai-Savarin, ont fait pénétrer les termes dans le dictionnaire presque courant de notre langue, on peut quelques moments en parler l'idiome, quand il s'agit de présenter certains faits qui tiennent au costume, et qui complètent le tableau des mœurs.

De ce nombre a été, au commencement de notre siècle, la présence à Nancy d'un héritier des plus pures traditions de la table, cl la renommée qu'il s'acquit sur ce théâtre , en y développant ce que le palais de Lunéville et le château de Girccourt lui avaient transmis du génie spécial de Yécole lorraine (b).

Pareil à Michalon , si supérieur d'instinct à ses occupations , et chez qui le statuaire perçait à travers le coiffeur , — un homme que le hasard faisait cuisinier, mais que la nature avait fait peintre , Alnot , porta dans l'exercice de son métier un ordre de sentiments et de facultés que d'ordinaire on n'applique qu'aux beaux arts. S'il fut célèbre pendant trente ans auprès des amateurs de la bonne chère ; s'il sut attirer à Nancy des curieux qui faisaient soixante lieues pour y venir manger de sa cuisine, — on doit convenir qu'il méritait à la fois, par son caractère et par son talent, la notoriété de son nom. Par son caractère ; car, honnête et bon citoyen , il avait le désintéressement d'un véritable artiste, poursuivant parmi ses travaux l'idéal seul, sacrifiant tout pour y arriver, et ne songeant aucunement à la fortune. Par son talent ; car il en déployait énormément , dans ces chefs-d'œuvre fugitifs qu'un moment voyait disparaître.

C'est grand dommage , sans contredit , de dépenser tant de soin , tant d'invention et de labeur, pour des productions aussi vaines,

(a) Voir M. Noël , 5 e Mémoire , tome tl , pages 22G et 227.

(6) Son père, formé dans les laboratoires où vivaient encore des témoins de la splendeur et du bon goùl de Léopold, élait devenu cuisinier du brillant château de Girccourt l'Urbion, où l'on voyait affluer à des fêtes continuelles les restes si polis de la cour de Lorraine expirante : société d'élite dont les débris se pressaient autour du comte Dieudonné Gabriel , l'une des colonnes de l'édifice écroulé.

Oncle du beau comte de Bourcicr de Viller, ce M. de Girecourt, en effet, — personnage en qui restait du bienfaiteur, du seigneur et de l'homme de lettres, — fondateur de l'hospice de Bruyères cl membre de l'académie de Nancy, — était le propre Gis du secrétaire d'étal llumberl de Girecourt , charge sous les Ducs de la création des routes alors admirées, par lesquelles la Lorraine laissait derrière elle le reste de l'Europe.

DE LA SECONDE PARTIE

et dont rien ne subsiste le lendemain. Mais quoi! la même frivolité" (qui , dans toutes les choses humaines , no varie guère que du plus au moins) se retrouve au môme degré en d'autres efforts trèsapplaudis. A la fin d'une soirée musicale , que rcstc-t-il de l'exécution réalisée par le chanteur ou par l'instrumentaliste le plus émincnl? Absolument rien. Tout s'est envolé.., et l'on se souvient seulement que pendant une heure le personnage a flatté l'oreille, comme on se rappelait que pendant une heure Alnot avait flatté les yeux et le palais.

Oui , lis yeux , et même beaucoup, attendu que la recherche des harmonies dans la gamme des saveurs n'était qu'une partie de son art. Connaisseur en fait de tableaux, et destiné à devenir dans sa vieillesse le gardien d'une galerie (a) , le jeune Alnot était né peintre, nous l'avons dit; on pouvait s'en apercevoir de deux manières. En lui, le dessinateur se révélait, aux formes gracieuses qu'il savait donner à ses produits; et le coloriste aussi se montrait, au ton général de teinte dont il savait agréablement les revêtir. Sous ce dernier rapport surtout , il atteignit des résultats surprenants. L'aspect doré , joyeux , rayonnant, d'une table servie par lui , ne permettait pas un seul instant de la confondre avec un autre. Il semblait disposer, pour illuminer ses œuvres , de la clarté du soleil ; et , par allusion , avantageusement inverse , à ces pièces dont parle Boilcau pour les ridiculiser,

Où , jusqu'à «je vous hais, » loul se dit tendrement ,

on eût pu caractériser le style d' Alnot en disant, mais à son éloge, Que jusqu'en leurs plcUs bruns ses diners étaient blaucs.

En voilà assez sur un sujet qui, foncièrement futile, doit jusqu'à un certain point demeurer tel , et qu'il y aurait abus à vouloir doter d'une gravité factice. C'eût été pour nous un tort, cependant, que de n'en point faire mention; car il y a lieu de louer les gens qui profitent des moindres choses, de celles que le hasard leur met sous la main , pour s'en former comme un langage élevé , propre à manifester leur élau vers le bon et le beau.

Et ce goût du bon et du beau n'appartenait pas seulement , dans les contrées du Nord-Est , à certains hommes heureusement nés : grâce aux nobles inspirations qui régnaient sous la bannière des Alérions ,

(<i) M. Alnot est à présent conservateur du musée de Nancy.

i>tiû

NOTES

il élail devenu général en Lorraine. Répandu parmi toutes les classes de la bourgeoisie de Nancy , il s'y faisait reconnaître par un indéniable cachet d'élégance et de distinction , par une tendance frappante à transformer tous les métiers en arts : tendance qui , comme nous en avons consigné ailleurs la remarque (a), est demeurée trèsvisible dans le choix des genres de travail dont s'occupe encore l'industrie nancéyenne (6).

« Dans la composition des festins, on n'y découvre pas la moindre trace de cette abondance lourde et superflue... qui presque partout se laisse apercevoir aux connaisseurs, comme un cachet de gaucherie prétentieuse. »

Depuis un petit nombre d'années , pourtant , on y a vu quelques personnes se mettre à donner de ces dîners, chargés et follement coûteux, qui sont essentiellement provinciaux par leur surabondance, sentant la noce , le gala , et les façons du bourgeois gentil/tomme. — C'est là, parmi d'autres indices, l'un des signes, légers mais sûrs, de la décadence commençante de Nancy. Jusqu'à nos jours, la table des bonnes maisons s'y était distinguée (comme à Paris, comme dans toutes les capitales) par celte noble simplicité, la compagne naturelle des habitudes élevées.

Quant aux commérages , fléau dont nous avons entendu des voyageurs y admirer avec surprise la merveilleuse absence , — se récriant sur un pa*reil bonheur, et déclarant n'avoir rien vu de semblable chez eux, quoiqu'ils vinssent de villes de soixante ou quatre-vingt mille âmes, — l'auteur d'une histoire de Nancy présente cette plaie comme existante. Deux assertions aussi contradictoires en apparence que la sienne et la nôtre, peuvent se concilier : tout dépend du lerrein où l'on se place pour observer. Ainsi , du genre de monde dont parle l'auteur, lui-même exclut ce qu'il appelle l'Aristocratie et la Finance, c'est-à-dire, au fond, les deux classes supérieures

(a) Voir ce que nous avons dit précédemment , pages 186 el 137.

(6) Nous continuons d'écrire alternativement nancéyen et nancéten, pour montrer que les deux orthographes sont permises, qu'elles équivalent l'une à l'autre et doivent se prononcer de même.

DE LA SECONDE l'AUTIE.

(Tune ancienne, l'autre moderne) formées à la distinction soit des sentiments , soit des manières , par le maniement des fonctions pu- Niques et l'habitude de s'élever à d'autres intérêts qu'aux intérêts propres. Dès lors, rien ne s'oppose à ce que ses allégations ne puissent être justes , toutes sévères qu'elles sont. Pour nous , au contraire, dans nos remarques, il est question de la société, au sens où l'on a coutume de prendre ce mot; or, là, or, dans les salons nancéyens qui, n'ayant point rompu avec le passé, ont gardé quelque chose de la haute civilisation lorraine , jadis si éminente , — certes le régne de cette bienveillante largeur où viennent se fondre et se réduire à rien les caquets et les médisances, est un fait évident, impossible à révoquer en doute.

Puisque nous en sommes aux grandes habitudes, vestiges de l'ancienne existence souveraine de Nancy, — à laquelle aussi on s'est conformé dans l'emploi même de découvertes postérieures qui ajoutent au luxe , — c'est peut-être ici le lieu de noter qu'à l'exception des restaurants à la carte (pour le bon entretien desquels il n'existe pas assez de population flottante), on y trouve, employées en pratique courante et facile , les diverses ressources matérielles qui sont d'usage dans les capitales : éclairage au gaz à volonté, bains avec jardins, bains à domicile, école de natation pour hommes et femmes, fiacres, etc., etc., et jusqu'à un service d'omnibus, dont le modeste chiffre des habitants ne semblait pas rendre possible l'existence. Tandis que Versailles n'a que des remises, genre de véhicule fort cher; tandis qu'Amiens , ville de cinquante mille âmes, ne possède que des voitures capricieuses, qu'il faut marchander chaque fois, et qui n'attellent que si le temps et le prix leur plait, — Nancy a toujours eu des fiacres ordinaires , marchant à la course ou à l'heure, moyennant le même tarif qu'à Paris (a).

Ses magasins, d'ailleurs, sont d'une richesse et d'un bon goût qui rappelle les villes de cent mille âmes ; et c'est, en France, la seule cité qui, n'ayant pas moitié de cette population, puisse fournir néanmoins tout ce que demande , par exemple, l'acheteur d'une corbeille de mariage.

(a) Du temps du la Lorraine, ils stationnaient sur les places de Nancy. Depuis, leur emploi étant devenu moins fréquent, ils sont rentrés sous la remise des loueurs; mais il suffit encore de les faire appeler. Leurs exigences n'ont pas changé : elles consistent dans les conditions parisiennes.

NOTES

Note 40, page 160.

« On ne compte plus, dans la ville découronnée, que quatre ou cinq des grandes familles historiques du pays ; mais il y en reste encore un certain nombre, du second ou du troisième ordre, qui servent de noyau a la société, etc. »

L'Ancienne Chevalerie de Lorraine, ce corps auguste de pères de la patrie, qui, pendant toute sa durée, ne vit pas entrer dans son sein un seul membre nommé par la Couronne ; cet admirable sénat , si justement respecté, lequel, — soigneux de maintenir par sa composition, étrangère aux volontés ducales, une indépendance dont il n'usa jamais que pour le bien , — se composait uniquement , ou des véritables grandes maisons lotharingicnncs primitives , tutrices naturelles du pays, — ou d'autres familles, immémoriales aussi, qui, après s'être greflees sur son tronc par des mariages , avaient été admises à l'honneur de siéger aux assises , par décision des Assises mêmes; — l'Ancienne Chevalerie, disons- nous, tuée par le temps, ou dispersée par les révolutions diverses , conserve à peine , dans la capitale où brillait jadis sa gloire, quelques représentants à qui puisse s'en attacher le souvenir.

Tuée, d'abord. — De ses quatre principales maisons, connues sous le nom de Grands Chevaux, trois n'existent plus : les Lénoncourt, les Haraucourt et les Du Chàtelet; il ne reste que les Ligniville. Beaucoup d'autres de ses familles ont disparu de même. Les Lunéville, lesD'Amance, les Flévillc, les Florainville , les Pierrefort , les Itayon , les Gerbéviller, avaient péri depuis longtemps : les Trcstondan, les Failly, les D'Alamont, les Scrocourt, les Chahanay, les Watronville, les Marcossey, les Saiut-fialemont, les avaient suivis; les Slainvillc s'étaient fondus dans les Choiscul , cl les Gournay dans les Raigecourt : le siècle dernier vit s'éteindre les Bressey, les D'Anglurc de Franc, les Des Armoises; et celui-ci a vu finir les Saint- Ignon, les Du Hauloy et les Bassompierrc (a).

Dispersée ensuite. — Les Choiscul, les D'Haussonville, les Bouzey de Champagne, vivent à Paris; les l*i Vaulx en Picardie, les Mon-

te) On nous dit néanmoins que le nom de Uassom|>ierrc est encore porté. Est-ce avec droit? — Il reste aussi, nous assure ton, des Sainpiguy, que l'on croit bons. — Nous manquons, sur ces deux points, de renscipnemenis positifs

DE LA SECONDE PARTIE

tarby en Franchc-Comlé, les Bricy en Belgique ou en Vcrdunois, les Ficquelmont en Autriche. Trois familles , qui ne se sont pas entièrement éloignées, habitent encore plus ou moins la lorraine, mais n'ont plus d'hôtel à Nancy : ce sont , d'une part , les Beauvau et les Lambcrtye, restés possesseurs de leurs châteaux héréditaires, — llaroué-C.raon et Gerbéviller (a), — et de l'autre, les D'Hunoldstein , établis dans le pays messin. Quant aux Lignivillc, brisés par les événements , ils sont revenus vivre ou mourir plus près du vieux foyer lorrain : à Viller , où le grand Callot possédait sa maison des champs.

Entre les petits-Cls des hauts seigneurs qui formèrent le corps oV Y Ancienne Chevalerie, deux chefs de famille seulement n'ont point quitté Nancy : le marquis de Ludres et le marquis de Haigecourt. L'écussoti de Ncttanrourt y subsiste, mais il n'y a pour gardiens que des enfants. On y a vu revenir un Gourcy ; les devoirs de quelque mariage propre à rappeler que noblesse oblige , pourraient un jour y fixer, ce semble, l'héritier du nom de Mitry. Le sang des Choiseul, des Cusliiic et des Ficquelmont , y coule encore, mais ce ne sont plus que des femmes qui en reçoivent le nom (6). Celui des D'Ourchcs n'y est plus même porté , M mc Aline d'Ourchcs étant devenue la marquise de Molac (c). Ainsi en est-il pour la maison Des Salles ; et à la mort de la vicomtesse douairière de Ludres , née Aurore des Salles , dernière descendante des barons de Rorté et des marquis de Bullcgnéville, l'éeu de ces fiers chevaliers finira, comme a déjà fini leur nom.

A la suite de la noblesse d'assises, venait celle qui, bien qu'immémoriale, n'était pas agrégée à cet illustre patriciat. Nous ne la savons plus représentée à Nancy que par une seule maison : les D'IIoflelizc, originaires du pays de Liège , mais établis depuis longtemps sur la Seille, où ils possédaient déjà des fiefs sous le règne du duc Jean II (rf).

(a) Quoique les Lambcrtye n'aieni point siégé aux assises souveraines, on peut les considérer comme du corps de l'Ancienne Chevalerie , en tani qu'ils sont devenus les héritiers du nom de Torniellc.

(6) M" ,p de Choiscul-Meuse , chanoinesse , M ,ne Amélie de Cnslinc , ei Sœur Maximilicnne du Cœur de Marie (M m * Caroline de Ficquelmont, jadis célèbre pour sa rare beauté. ) — La comtesse de Moniliureux , mère de la marquise de Villencuvc-Trans , est née aussi Ficioclniont, s<rur comme elle de l'ambassadeur d'Autriche en Russie.

(c) Il reste un comte d'Ourchcs, mais à Paris.

(rf) Hcnauld d'IIoflelizc se fixa en 1456 à Obersing. On voit dos 1251 un de ses aïeux, Henri d'IIoflelizc, se reeonuaitre déjà vassal du duc Ferry III, mais seulement pour des biens situés à Sicrck. Alors celle famille liégeoise n'habitait pas encore la Lorraine.

>OTES

En tète des autres familles , et aussitôt après celles de nom et d'armes, une mention particulière semble être due aux Gondrecourt, gentilshommes irréprochables, estimés depuis des siècles, et qui, datant d'avant 1400, pouvaient à Versailles, comme on sait, selon les règles de l'Ancien Régime, monter dans les carosses du Roi.

Quant au reste des familles connues pour avoir, dans les diverses fonctions publiques, servi l'Etat pendant la vie de la nation lorraine, beaucoup se sont éteintes aussi, et beaucoup d'autres sont allées demeurer ailleurs.

Parmi les premières, il faut compter, par exemple (en suivant l'ordre d'ancienneté, sinon réelle, au moins notoire), lesMélian, les Des Fours, les Des Pilliers, les Yoillot, les Bourgongne, les Bagadour-Cachet, les Chaubourel, les Chastcnoy, les Caboat, les Hordal, les Cardon de Vidampierre, les Millet de Chevers, les Tervenus, les La Réaulté , les Fournier, les Dattel , les Bermand , les Gennetaire , les Henry de Séchamp , les D'Ardennes , les Alix , les Nay de Richecourt, les Bournon, les D'Alençon, les Philbert de Gérardcourt, les Mauljean, les Maimbourg, les Combles , les Lisle de Maisoncelle, les Labbé, soit de Coussey, soit de Morvilliers (fondus dans les Spada), les Humbert de Girecourt (fondus dans les Bourcier), les Batllivy, les Menu de Roncourt, les Callot, les Mory d'Elvange, les Cachedenier de Vassimon, les Legrand de Chambrey, les Le Moleur, les Manessy , les Reboucher, les Héraudel , les Vigneron , les Canon de Ville, les Bardin, les Perrin de Brichambault , les Lombillon, les Marcol , les Protin de Vulmont , les Collenel , les Mathieu de Mou- Ion, les Charvet, les Mortal, les Des Maretz, etc.

Parmi les secondes , les De Serre et les Le Prudhomme de Fontenoy sont allés vivre à Paris; les Pange, dans leur terre de ce nom, prés de Metz; les Bourcier à Girecourt et à Bathelémont; les Le Febvre à Villcr et a Tumejus ; les Manonville, les Mercy et les Rogéville dans le Scarponais ; les Lalance dans le Barrois , les KJopstein à Châlillon (a) ; les Martimpré à Romécourt, les Doré de Crépy à Toul, les Bazelairc à Saint-Dié ou à Lyon. Quant aux Malhortie, connus depuis le temps de René II , ils existent encore en Lorraine , mais n'ont jamais habité Nancy.

Du nombre des familles notables mentionnées à divers titres par les annales de la Lorraine avant sa mort , voici , sauf erreur ou omis-

fa) Ces deux familles, néanmoins, sont encore représentées à Nancy, en lait, si ce n'est pas en nom : la première par M me de Villemotte , et la seconde par M w « de Metz.

patrie :

Abauinont (Thibault).

Mahuet.

Arbois.

Monthureux (Bourcicr).

Bacourt (Fourier).

AlorviUe (Rousselot).

Beaurhnmp (Cueillet).

Bousmard.

Pillement.

Kanlaing.

Bouvier.

Raulecour (Kcgnuult).

Colin de Bcnavillc.

Ravinel.

(.olhnetde la Salle.

Riocour (Du Bois).

Contenot.

Roguier.

l abvier.

Rouot.

Failionet.

Roxard de la Salle.

Fériet.

H ■ ■ ( a né

mitant.

Fourier.

Saint-Beaussant (Thierry).

Gauvain.

Saint-Ouen (Urguet).

Gellenoncourt (Beaufort).

Saint-Remy (Guyot).

Girmont (Le Bègue).

Sauveget.

Haldat.

Tonnoy (Hunibert).

Hausen.

Ubexy (Renault).

Landrian (a).

Vaudechamp.

Le Febvre de Saint-Germain.

Zincourt (Abram).

L'£spéc.

Celles des artistes nationaux pourraient être ajoutées à la liste, s'ils avaient laissé postérité ; mais Jean Lamour est le seul qui ait sa descendance à Nancy; encore ne porte-t-ellc plus son nom (6). On peut

(a) Reconnus encore pour cousins par les marquis LandrianI, gentilshommes de nom et d'armes dont les armoiries ne différent point des leurs, les Landrian sont Italiens, et non Lorrains ; leur famille était immémoriale en Lombardie. Mais la branche cadette qui vint s'établir dans nos contrées à la suite du duc Antoine , y est devenue profondément lorraine ; si lorraine que, n'ayant point apporté ses litres, elle avait pour ainsi dire négligé son origine, dont la reconnaissance officielle n'eut lieu qu'assez lard; en sorte que l'on a coutume de les considérer comme s'ils avaient reçu noblesse chez nous , et de ne les faire dater que du temps de leur arrivée, c'est-à-dire d'environ 1515.

(b) Elle s'est fondue dans l'estimable famille Benoit , l'une de celles qui ne se sont élevées que par d'hoonéles moyens, et que Ton peut citer pour exemple du développement démocratique, considéré en ce qu'il a de légitime et de beau.

NOTES

y mentionner, il est vrai , la présence du petit-fils et de l'arriérepetit-fils d'un sculpteur célèbre qui , bien que d'origine méridionale , doit passer pour l'enfant adoptif du pays : Guibal , l'auteur de la statue de Louis XV , et dont le séjour dans les duchés lorrains remontait au règne de Léopold.

A propos de Léopold, disons que l'hôtel des Loups (a), l'un de ceux qui rappellent le plus vivement le temps du meilleur des ducs , est possédé par M. Alfred d'Hennezel, d'une famille lorraine aussi, dont le nom est celui d'un village de l'ancien bailliage de Darney.

Notons enfin , — pour ne pas omettre quatre souvenirs qui sont à leur terme et qui s'éteignent , — que M" 1 " la vicomtesse de Nettancourt est la dernière Oryot d'Apremont ; que M me Thouvenel , mère de la vicomtesse Gabriel Molitor, est la dernière Lescut de Rennel ; que M"** de Bâcourt et de Cresollcs sont les dernières Maillart , et que M" 16 la baronne de Bœsner est la dernière Fisson du Montet (b).

Comme il faut s'imposer des bornes , ici s'arrêtera notre revue du personnel que Nancy a conservé. — Si l'on s'étonnait de nous y avoir vus passer sous silence plusieurs familles considérables qui l'habitent, importantes et même titrées, c'est que Ton se méprendrait sur le présent tableau et sur ce qu'il a dû embrasser. Jamais nous n'avons songé à y faire entrer celles qui se distinguent par leurs antécédents, même illustres , s'ils n'ont rien de local ; de même que nous n'indiquons pas non plus les notabilités nancéïennes de l'administration, de la magistrature ou du commerce. Il ne s'agit point pour nous, en effet, d'établir ce qu'on appelle des classes, — de naissance, de crédit ou de fortune. — Occupés , dans cette note , à considérer l'inuigénat, qu'avons-nous eu le projet de signaler..? les principaux restes de la population primitive; les débris subsistants de celle qui avait trouvé

(a) Si cet hôtel prend sa dénomination des deux loups en ronde bosse qui en marquent rentrée, c'est, comme on sait, parce qu'il était sous Léopold le siège de la grande louvetcrie de Lorraine. Le grand louvetier qui l'avait fait bâtir, était Nicolas-François d'IIennequin, comte de Cure) et de Fresnel, sénéchal de Joinville, lequel avait épousé en 1693 Elisabeth Le Prudhouimc de Vilrimont.

[h) Ce nom n'est plus porté que par la baronne douairière du Montet , née La Boulelièrc, de la famille du cardinal de la Fare; mais le dernier titulaire (l'excellent M. du Montet, aussi zélé philanthrope rpi'il avait été brillant militaire) l'a légué à M. Hcné de Landrian , avec prière de l'ajouter nu sien, en sorte qu'il faut ranger ce souvenir parmi ceux qui n'ont pas encore entièrement fini.

DE LA SECONDE l'AHTIE.

occasion de se faire déjà plus ou moins coimailre avant la On de l'existence nationale des Lorrains ; voilà tout. Loin de nous le but misérable d'avoir voulu flatter des vanités ! Nous ne faisons point ici de l'aristocratie, mais de l'histoire.

Que si nos lecteurs désiraient, en finissant, jeter un coup d'œil sur la banlieue de Nancy , ils trouveraient à Machéville la famille Le Petit ; à Montaigu , celle de Passoncourt (a) , etc. ; mais , parmi les villages des environs , le mieux habité , au point de vue des souvenirs lorrains , c'est Viller , entre Lâchou et Vandœuvre. Là ne demeure pas seulement le comte A. de Lignéville (6) , de l'illustre maison de ce nom , mais les Le Febvrc de Moritjoic, descendants du vertueux président Le Kebvre, le célèbre conseiller de Léopold; mais aussi l'un des comtes Le Febvre de Saint-Germain (d'une famille différente de la précédente, famille d'épéc et non de robe); mais enfin le frère de M me de Vannoz, — M. de Sivry, fils du président de ce nom (du secrétaire perpétuel de l'académie de Stanislas) ; M. de Sivry, le survivant d'une race éteinte , le seul membre non disparu de l'ancienne commission chargée à la fois, par les princes de l'antique dynastie, de répandre leurs bienfaits posthumes et de veiller sur la Chapelle Honde; M. de Sivry, dont l'enfance se passa au milieu de gens qui avaient vu François III et même Léopold ; M. de Sivry , ce vieillard piquant et poli , le dernier de* Lorrains : le seul homme chez qui l'on puisse étudier encore ce langage à formes choisies, cet agrément, cet esprit, ce trait, cet usage du monde, — parfait, et cependant indigène , auslrasien , local , — qui sent si bien la cour et la grande ville, et qui pourtant, ayant le précieux mérite de ne point ressembler à tout ce qu'on sait par eceur, ne rappelle aucunement Paris.., parce qu'en effet il n'en vient pas; parce qu'il est le jet d'une autre sève et le produit d'un autre sol.

Note 41 , page 161.

« Nulle part les membres de la classe élevée ne se prêtent de meilleure grâce au rôle généreux d'initiateurs, de simples

(a) [tranche du la famille du niiuisirc Le Bègue, garde des sceaux sous les derniers Dues.

{!>) Lignéville; c'est ainsi qu'il est d'usage de prononcer le nom des Liçnivillc (comme les La Tr émail le scdiscnl La Trémouillc , cic }.

frères aînés; enseignaot à leur prochain à s'ennoblir comme eux par des habitudes de désintéressement, de décence et d'honneur. »

Chaque siècle a ses préjugés, qui lui imposent leur joug; ses erreurs dominantes, que partage l'inattentif et que flatte le complaisant; mais dont c'est aux hommes de bon sens et de caractère à saper hardiment l'empire.

Et l'éclaircissement , le redressement, ne sont pas de simples satisfactions d'esprit : tout y gagne, y compris la morale. Qui connaît mal , en effet , juge mal ; on est souvent inique par ignorance.

Autrefois , — en fait de fausses appréciations des citoyens , les uns à l'égard des autres , — l'intolérance et l'incompréhension partaient d'en haut. A présent, il n'est pas rare, dans ce genre, que la inéprise, que le manque d'intelligence et de justice, vienne d'en bas.

Quelque part que régnent , suivant les époques , les ténèbres de la prévention , c'est là qu'il faut porter le flambeau.

Non qu'il s'agisse d'examiner quels ont été , en somme , les bons ou mauvais côtés de la noblesse , cette institution qui eut jadis un rôle si important dans le drame de la vie des peuples. — Bientôt le moment viendra de la juger sérieusement , puisque la voici arrivée au terme de son existence , et qu'elle a , comme on dit, fait son temps. Mais en quoi a-t-elle rempli sa mission sociale? en quoi y a-t-elle failli? Mais sur qui doivent principalement tomber les reproches auxquels elle a donné lieu, surtout dans sa décadence..? Quand la place ne nous manquerait pas pour résoudre ici de pareils problèmes, nous n'aurions encore aucune envie de les aborder. Rien ne presse; la philosophie de l'histoire aura assez d'écrivains à son heure, et ce ne sont pas là des questions qu'il convienne de remuer à la légère.

Nous n'avons à jeter les yeux que sur un phénomène actuel : sur la nature des formes , des usages , des relations qui s'établissent à présent, là où d'anciennes familles existent en assez grand nombre pour exercer une influence par leur exemple.

Or pourquoi ne pas convenir que cette influence a d'heureux effets? Ils sont aisés à reconnaître, quand on apporte à observer les faits un esprit libre, dégagé d'aversions routinières et affranchi de défiances politiques puériles.

Le maniement des grandes affaires, qui donne de la largeur aux vues; le souci permanent de l'intérêt général , qui fait oublier l'intérêt privé; le culte héréditaire de l'honneur, joint au mépris héréditaire du profit, — avaient formé de dignes habitudes dans certaines familles, placées en vue * sur le chandelier, » et devenues depuis

DE LA SECONDE PARTIE

plusieurs générations les brillantes victimes du bien public. Là se remarquait , non seulement l'absence de minuties , d'aigreurs et de tatillonnages, mais une double condescendance pour les besoins et pour les torts; mais un double penchant, bien connu, à donner et à

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