‹ Nancy; histoire et tableauChapitre 36 sur 56 · CONSERVATOIRES DE POLITESSE · texte numérisé non relu

CONSERVATOIRES DE POLITESSE

Or, dire cela , ce n'est pas peu dire ; car la politesse ne se réduit point à des conventions arbitraires , comme se l'imagine maint tapageur irréfléchi ; elle possède une valeur intrinsèque.

Préférence usuelle du prochain à soi-même , jusque dans les moindres circonstances; oubli savant et calculé du moi; attention empressée aux besoins et aux désirs d' autrui ; prévenance continuelle à son égard ; art délicat de se placer en toutes choses au dessous de lui ; sollicitude vigilante pour ne le froisser aucunement, — pour ménager les moindres susceptibilités de son âme, — la politesse n'est sans doute qu'une imitation mécanique de l'humilité et de la charité. Mais c'en est une imitation précieuse , dont l'apparence est agréable , dont les effets même sont utiles. Des formes si bien adaptées à ce que [demande la vertu, en rendent l'exercice plus aisé.

(o) Gmerosm, qui vient de race, a génère. Un coursier généreux, c'està-dire uo cheval de race ; un via généreux, c'est-à-dire chaud , provenant de bon plant, de bon crû, et non coupé ni altéré; des procédés gêné reux, des actions généreuses , c'est-à-dire, primitivement, des procédés et des actions nobles , convenables à un homme bien né et qui ne forligne point. Aussi n'a-l-on jamais rangé parmi les vertus généreuses la probité , mérite qne possédaient en commun les diverses classes , élevées ou bourgeoises; et moins encore l'économie, qualité dont même un degré tant soit peu prononcé s'appelait viltainie ou vilenie, comme chose particulière

NOTES

Ainsi la délicatesse du dedans s'était manifestée au dehors ; ainsi la noblesse des sentiments avait produit celle des manières.

Il n'est pas jusques au langage (car l'expression se moule toujours sur la pensée ) qui n'eût pris là un caractère d'élévation et d'élégante simplicité, égnlemcnt éloigné du trivial et du prétentieux. Louable par sa correction facile, par le perpétuel emploi du mot propre et choisi, le langage n'y avait rien de pédantesque, il n'y visait point au purisme; et cependant, au milieu même de l'entrain des conversations, jamais il ne laissait échapper de ces grosses fautes d'à présent, qui, non seulement sur les lèvres , mais jusque sous la plume de matadors à qui l'ignorance est impardonnable, révèlent aujourd'hui chez eux l'absence d'oreille et celle d'instinct national. — L'idiome des vrais salons, lors même qu'il cessait d'être académique, restait profondément français. Ses négligences n'étaient que des souplesses et des grâces ; ses écarts, que des gallicismes (a).

Les vrais salons... ! Dés longtemps déchus en partie, profanés par beaucoup de scènes fâcheuses , la plupart de ces temples du goût se sont écroulés pendant l'ouragan : ils ne se relèveront jamais.

Car le vieux monde a fini... ou va finir; il fait place à un monde nouveau; — ce qui ne dispense celui-ci ni d'étudier son prédécesseur, ni de chercher à lui emprunter ce qu'il y avait de bon et de beau. — Fléaux envoyés de Dieu , les révolutions ont eu à remplir la triste tâche d'Attila. Quoiqu'elles aient, comme le roi des Huns, tout en faisant bien des martyrs, puni des désordres sans nombre et déblayé le terrein de l'avenir, — le travail de l'homme intelligent (travail toujours réparateur, et qui n'a rien de commun avec le cours des vengeances célestes), doit être d'arracher à ce déluge les nobles débris qu'il charrie , et de préserver de la ruine , fût-ce au prix de mille soins bienveillants , le peu de monuments fiers ou délicats que les désastres ont laissés debout. — Ainsi opéra-t-on jadis, et avec raison, pour tous les restes admirables que nous léguait l'Antiquité, sans en excepter ceux qui portaient l'empreinte du paganisme. L'héritage des gloires du passé mérite d'être recueilli par le présent qui lui succède.

(a) Par parenthèse, ceci est la raison , non comprise de lout le monde , pour laquelle l'Académie française tenait à faire entrer constamment dans son sein un certaiu nombre de grands seigneurs , dhommes de vieille souche. Ils y figuraient comme dépositaires des traditions pures , comme confidents du génie de la langue ; et c'est de leur frottement contre les savants, et du frottement des savants contre eux , que jaillissait, avec avantage réciproque, une lumière à laquelle gagnaient les uns et les autres , et dont profilait aussi la science grammaticale.

DE LA SECONDE PARTI K

Une civilisation se greffe sur une autre ; la pensée inspire la pensée , l'art devient l'exemple de Fart ; et il n'y a que les sols qui , voulant sans nécessité tout recommencer ub ovo, méprisent, faute de la comprendre , la bonse besogne déjà faite.

D'autant que , si plusieurs choses restent susceptibles de progrès immenses, d'autres ont touché leur point culminant. Celles-là ne peuvent que descendre ; on n'en dépassera jamais , on en atteindra rarement les modèles. — En fait de sculpture , le ciseau moderne a vainement tenté d'égaler la Vénus de Médicis et l'Apollon du Belvédère, productions animées d'un souffle que certaines circonstances ont pu seules faire naître : en fait de formes convenues pour les relations sociales, les nations n'iront jamais au delà du beau idéal de politesse qu'avait su découvrir l'Europe , sous le rayon des croyances chrétiennes , au moment où l'heureuse influence du reste des institutions chevaleresques coïncidait avec l'attrait de l'égalité commençante («). «

Entrevu un moment chez les Grecs, au temps de Périclès et d'Aspasie, mais arrêté dans son germe par des usages de famille qui n'en permettaient pas le développement ; mieux essayé chez les Romains déjà christianisés , au temps de Tonancc Fcrréol et de Sidoine Apollinaire , mais étouffé presque aussitôt par la ruine de l'Empire et le triomphe des Barbares ; né de nouveau sous saint Louis et saint Ferdinand , — déjà grandi sous le Prince Noir , — puis enseveli de rechef sous les désastres de trop longues guerres; reparu ensuite dans les brillantes cours d'Italie, où régnaient malheureusement trop d'intrigues et de scandales; porté enfin à sa perfection en France et en Lorraine, — le savoir-vivre , la conversation (6), constituait véri-

(o) L'égalité , une fois adulte et complète, n'eût jamais inventé la courtoisie. Nous en avons la triste preuve par l'Amérique, où , faute de familles bien nées, dont le groupe constitue quelque part, ail pu servir de berceau à la politesse et d'école pour le savoir-vivre , on a vu déplorablcment s'établir un ensemble de façons grossières, qui, rendant brutaux, sous prétexte de fraternité, tes rapports entre les hommes, ôtc la moitié du charme de la vie, ramène la barbarie par l'autre bout, cl fait presque oublier le bonheur que donnent là des lois de sincère liberté.

(6) Prenant la partie pour le tout, on a restreint mal à propos le sens de conversation à celui de causerie ,- le mol avait une acception plus large. Causer forme bien le chapitre principal des rapports qu'embrassait l'idée de converses ; mais ce n'en est pas là l'ensemble ; et, faute d'un mot aussi juste qu'était celui-là, on ne sait plus guère de quelle façon les faire comprendre dans leur entier. Comment traduire le conversari des Latins? « Entretenir des relations » esi une locution lourde ; « avoir commerce »

NOTKS

tablement un art , un des beaux-arts : celui de tous qui méritait le mieux l'éloge de défricher, de cultiver, d'orner l'existence de l'homme (a), et de l'élever au-dessus des impressions, des tendances et des habitudes animales.

Nous avons dit «• en France et en Lorraine. » Jamais en effet la politesse, avec ses gracieux raffinements , ne fut portée plus loin que dans les deux cours de Versailles et de Lunéville. Si c'est au sein de la première que le vieux La Fare disait à une jolie femme :

La divinité qui s'amuse

A me demander mon secret , Si j'étais Apollon, ne serait poiot ma muse:

Elle serait Thélis , et le jour finirait i

c'est au milieu de la seconde , que Reboucher faisait ainsi parler la violette à l'une des beautés qui paraient le mieux les fétes ducales :

Modeste en ma couleur, humble dans mon séjour. Loin de chercher les yeux, je me cache sous l'herbe; Mais si sur voire front je puis me voir un jour, La plus humble des fleurs sera la plus superbe.

Aussi délicats l'un que l'autre, ces deux madrigaux, dont le premier a plus de trait , le second plus de retenue , peignent à la fois , par leur ressemblance et leur différence , la ressemblance et la différence des deux cours contemporaines qui furent les parangons de la politesse de l'Europe. Nous n'avons pas besoin de dire laquelle nous semble, en dépit des trompettes , avoir fait à la race humaine le plus d'honneur réel : à nos yeux, la question des mœurs passe en première ligne, et la vraie palme croissait sans bruit là où fleurissait la décence.

Maintenant , reste-t-il dans l'ancienne capitale du génie lotharingien, reste-t-il à Nancy, quelques vestiges de l'éminente culture dont nous parlons?

est amphibologique. Combien n'est-il pas devenu difficile de rendre , par exemple , la célèbre maxime de saint Paul : Convertatio nostra in cwlis est ! Faut-il écrire « nos relations sont dans les cieux? » cela sent terriblement le style de journal. Vaut-il mieux s'exprimer ainsi : « notre commerce est dans les cieux ? n mais certains lecteurs peuvent croire qu'il s'agit là de trafic et de gain. « Notre conversation est dans les cieux, » cela disait tout , lorsque le mot gardait sa vraie valeur, sa signification originelle.

(a) Vilam excoluêre per or tes. fftrg. .-Eneiod. VI J

IJE LA SECOM)E PARTIE .

Oui ; et, quoique devenus rares, quoique touchant à l'heure d'être effacés , ils y laissent subsister une trace intéressante , fort curieuse pour qui se trouve admis à l'apercevoir. Un petit nombre de salons y permettent encore à l'investigateur, au moraliste, de saisir certains traits appartenant à une civilisation du premier ordre : civilisation supérieure, aussi réelle (quoique bien des gens passent à côté sans en apercevoir les débris) que le fut celle dont Herculanum nous exhibe les preuves , malgré l'ignorant dédain du lazzarone qui foule en sifflant le sol de ces palais enterrés, — croyant qu'il n'a vécu là personne de moins grossier, de plus intelligent que lui.

Mais pour la reconnaître , il faut s'approcher, — et s'approcher avec le cœur droit et l'esprit libre ; en homme à qui nulle aversion injuste ne fait détourner la tête.., à qui nulle défiance puérile ne fait fermer les yeux.

Il y a quelques années , un Parisien bien connu , un garçon d'esprit et de cœur, estimable surtout pour l'indépendance de son caractère, se trouvait en Lorraine. Elevé dans l'éloignement , si ce n'est dans la haine, de tout ce qu'on appelle aristocratie, il avait eu beau élargir ses idées par la réflexion , par l'étude, et même, en dernier lieu, par mieux que cela.., il conservait, sans bien s'en rendre compte, à l'égard des anciennes familles , une défiance marquée. Ayant reçu à Nancy , de la part d'une des maisons dont nous parlons , l'engagement le plus poli, il en fut contrarié plutôt que flatté, et, quoiqu'il sût devoir y rencontrer des personnes de sa connaissance, il mourait d'envie de décliner l'invitation. — Pourquoi faire si fort le sauvage? lui demandait-on. — « Que voulez-vous! ceci ne me va pas. » — Mais enfin, pourquoi? — « Eh bien, » ditril en riant, « eh bien.., je n'aime pas les comtesses. >

Le dîner fut parfait , de convenance et de simplicité ; l'échange des idées s'établit et le rendit plein d'agrément; quelques personnes, venues ensuite lorsqu'on fut rentré au salon , animèrent un peu la soirée sans lui ôter son aspect de petit comité. L'étranger s'était détendu; et comment ne pas se détendre! Mêlé à la conversation, il parlait.., mais surtout il écoutait. En peintre de mœurs, il observait tout; or, chaque mot, chaque détail , venait ajouter à sa surprise. Au milieu des gens qui l'entouraient , il s'étonnait de se sentir à l'aise. Une dignité si douce , une élégance native si vraie , tant d'élévation avec si peu de morgue, tant de décence avec si peu de pruderie, tant de justesse de termes avec si peu de recherche, — des manières, en un mot , si nobles et si faciles à la fois , — le jetaient dans l'ébahissement. Jamais il n'avait cru, jusqu'alors, que dans cette haute région l'on pût respirer librement ; jamais il ne s'était représenté comme compatible avec ce degré de tenue et de distinction , ce degré

NOTES

de liant et de bienveillance. Le spectacle qu'il avait sous les yeux était pour lui une révélation, et lui expliquait mille choses. C'était la première fois , en effet , qu'il voyait de prés une chose fort rare , dont il n'y eut école en aucun temps que dans les résidences souveraines , mais qu'à présent surtout il faut beaucoup chercher, même à Paris , si Ton veut en découvrir des échantillons : à savoir, la vraie politesse éminente, non amoindrie, non altérée; cette politesse complète, délicieuse, inimitable, qui s'appelle la courtoisie (a).

Trois ou quatre heures s'étaient écoulées comme s'écoulent des minutes: on se retira. Le Parisien marchait en silence, méditant des impressions si nouvelles. — Eh bien, lui dit l'auteur de ce récit, que vous semble des maisons des comtesses? — t Mon cher ami , » répondit-il avec rondeur, e on se trompe faute d'avoir vu. Je me croyais affranchi de tous préjugés... J'en avais conservé de grands. »

Louable modestie chez le voyageur! sincérité que trop peu de gens imitent!

Il se bornait cependant, par là, à convenir d'une chose très-naturelle et très-simple , dont l'aveu ne devrait nullement coûter à l'amourpropre; car enfin,

On a beau faire : pour savoir, Il n'est rien de tel que de voir.

Se tromper, faute d'avoir vu, est une des misères les plus ordinaires de l'humanité, — et qui ne mériterait môme aucune sorte de reproche , si l'on n'y joignait pas la petite faiblesse de vouloir , par des conjectures , suppléer aux notions positives dont on manque.

Cette faiblesse, il est sûr que le vulgaire n'y est pas seul accessible. Ainsi , quant au sujet dont il s'agit dans la présente note, on a vu des gens d'esprit se représenter d'une façon tristement fausse, sévèrement injuste , les salons qu'ils affublent du nom d'aristocratiques ou d'héraldiques ; — s'en faisant l'idée la plus disgracieuse, — les suppo-

(a)En fait de sociabilité, le premier degré de culture des formes a été nommé urbanité, comme résultant plus ou moins de la simple demeure prolongée dans les villes. C'est celui que ne dépassèrent pas les peuples païens les plus avancés. Le second degré, plus affectueux et plus moral , amené par le christianisme, régnait déjà, dans les classes élevées, chez les Grecs sous Juslinien , ou même chez les Romains sous Théodose. C'est celui dont pour l'ordinaire on se contente, et qui se nomme la politesse. Le troisième, charmante fleur, dont bien des gens, même instruits, n'ont jamais eu la bonne fortune de pouvoir respirer les parfums ; le troisième, c'est la courtoisie.

DE LA SECONDE PARTIE. 275

saut le séjour des caquets, de la prétention, de la raideur, tandis que nulle part il n'y en a moins. — La méprise de ces penseurs rappelle tout-à-fait celle des géographes du vieux temps , qui , ne voulant pas laisser vides sur les mappe-mondes les parties de la terre inconnues pour eux, y plaçaient, sur des ouï-dire, certains pays habités d'êtres bizarres; — au lieu, par exemple, des belles et blondes races moscovites ou finlandaises, mettaient à l'orient de la Baltique un peuple de gryphons; ou bien, au lieu des grands et beaux nègres abyssins , faisaient vivre aux sources du Nil des monopodes et des cyclopes. — Car, notez que, le plus souvent, quand l'homme substitue ses inventions au vrai, c'est la puissance d'enlaidir qu'exerce son imaginalive. Les chimères ne sont-elles pas des monstres!

Il ne faut point, du reste, faire la guerre aux gens d'esprit dont nous parlons. Il suffit de leur conseiller (encore pourraient-ils, en y réfléchissant , trouver cela d'eux-mêmes) ; il suffit de leur conseiller « d'attendre , pour décrire une chose , qu'ils l'aient eue à loisir devant les yeux. » Ce qui leur a manqué n'était ni l'intelligence ni le talent. Us auraient su très-bien saisir, ils auraient été fort capables de reproduire; — mais rien ne remplace la vue réelle. En fait de dessin et de couleur, il est trop difficile de deviner.

Le chef de notre école artistique sous le Consulat et l'Empire , le fameux David, était si persuadé de ce principe, qu'il ne cessait de le prêcher à ses élèves. Et pour le leur mieux inculquer, il faisait emploi d'une phrase énergiquement familière. « Mes amis , leur disaitil , ne peignez rien sans modèle ; mais rien du tout , entendez-vous bien? rien, pas même un manche à balai. »

Il y a bien de l'engouement a se figurer que , pour épouser l'époque présente, et pour être un soldat du progrès, on soit obligé de méconnaître les heureux effets jadis produits dans certaines maisons par certaines traditions héréditaires. A quoi sert-il de s'aveugler ? Le principe des institutions modernes , moins brutal et moins intolérant qu'on ne vent le faire, n'a pas besoin de s'appuyer sur des erreurs. Sachons voir, sachons avouer ce qui est vrai. Nier des faits incontestables n'est jamais nécessaire à la défense des bonnes causes; et il n'y va nullement, dans ce cas-ci, de l'in lérét de la dignité humaine.

Quoique tous les citoyens , en effet, doivent être considérés comme primitivement égaux ; quoique ce soit , en général , l'éducation , non la naissance , qui forme le gentleman , l'homme à procédés nobles, l'homme délicat et parfaitement civilisé : les résultats de l'éducation, cependant, sont plus on moins grands, suivant qu'elle a été favorisée par des circonstances plus ou moins heureuses.

Or, pourquoi ne pas convenir qu'évidemment, toutes choses égales

NOTES

d'ailleurs , il y avait chance de meilleure réussite là où des antécédents préexistaient! là où convergeaient une foule de tendances analogues! là où nul désaccord, dans la façon de sentir et de vivre, ne venait contrarier la tendance qu'on s'efforçait d'imprimer vers un noble but! là où l'enfant se trouvait avoir respiré dès ses premières années , dans le commerce de toute sa parenté, une atmosphère naturelle d'élévation et de distinction!

Nous disons « dans le commerce de tout* sa parenté; » car l'homogénéité, l'universalité des entourages honorables.., telle est la bonne fortune, l'avance ou la prime réelle, échue aux uns plutôt qu'aux autres , par le tirage de cette loterie qui s'appelle la naissance.

On demandait , un jour, avec quelque scepticisme et quelque dédain, ce que c'était , au fond, qu'un homme bien né , et s'il y avait vraiment avantage à l'être. — « Etes- vous assez irréfléchis pour en douter? » répondit un sage! « L'homme bien né.., eh, c'est celui qui peut, par exemple, au mariage de ses enfants, inviter tout ce qui lui tient, jusques à ses derniers cousins, sans avoir à rougir d'aucun ; sans être forcé d'en excepter un seul pour que la fêle reste homogène , pour que les moindres convenances y demeurent observées , et pour que la conversation , fût-ce la plus familière, s'y maintienne au niveau de ce qu'exige la loi des meilleurs salons. » La réponse fut jugée un trait de lumière. El , dans le fait , échapper à la pénible alternative , ou d'admettre dans son intimité, avec des personnes délicates et polies , d'autres personnes dont les sentiments et le ton peuvent laisser à désirer, — ou bien, pour y obvier, d'écarter quelques-unes de celles à qui l'on est uni par le sang : — c'est là (hormis le cas de mésalliances), c'est là le bonheur des familles dont la notabilité remonte assez loin pour que leur tronc ait eu le temps de transmettre à toutes ses branches la sève que donne une éducation complète , développée sans rien qui la restreigne ou l'altère.

Sous quelques rapports , donc , l'avantage de la naissance n'est point arbitraire. En dehors de l'extension que lui avait donnée telle ou telle phase politique, — abstraction pleinement faite de ses prérogatives légales, — il y a des côtés par lesquels il est effectif; par lesquels il a ses racines dans la nature même et dans les plus profondes réalités.

Combien ne soul pas puissantes les impressions qui agissent sur nous au sortir du berceau! N'était-ce rien que de les avoir reçues bonnes! N'était-ce rien que de s'être, dès son jeune âge , trouvé placé de manière à entendre ou voir autour de soi, comme choses habituelles , et auxquelles on ne prit pas même la peine de songer, les procédés les plus honorables, les principes les plus élevés, tant en maximes qu'en exemples!

Nier cela, c'est nier la puissance de ('enseignement mutuel; c'est ne pas voir ce que l'exercice ajoute à la théorie ; c'est méconnaître l'avantage que possèdent pour manier une langue, sur les gens qui n'en ont reçu que des leçons au cachet, les geus qui l'ont apprise par l'usage et dans le pays même. Au fond , la classe dès longtemps constituée supérieure, — la classe appelée depuis des générations à se dévouer pour le bien public, et à pratiquer, comme règle indispensable jusque dans les moindres choses, l'oubli du mot pour Y autrui , — celte classe, malgré ses défauts, malgré la corruption qui s'y introduisit surtout avant sa chute , avait anciennement formé la phalange nationale d'élite , la légion d'honneur héréditaire. Et par conséquent, lorsque rien n'y altérait le résultat des principes posés, c'est

là que devait se trouver l'école des rapports les plus honorables ; c'est là que devait se parler le mieux l'idiome des âmes élevées.

Le corps des gentis homines ou des hommes spéciaux de la nation , ministres et serviteurs-nés du peuple, n'avait pas été gagné tout entier par la gangrène venue des cours. En dehors de l'action du chancre , il (iiait resté bien des parties saines dans la caste trop enviée qui, étrangère au cercle du bénéfice, — créée pour vivre dans le cercle du sacrifice, — dépouillée, par les lois de son rang, du droit de s'occuper de ses intérêts propres, et vouée de père en fils au sacerdoce du bien public, — se trouvait appelée , en vertu de son rôle , à la perpétuelle immolation d'ellemême; obligée qu'elle était, sans conteste , à donner à la patrie, s'il le fallait, tout son temps, toute sa fortune et tout son sang (a).

Et là, parmi ces familles, chargées à leurs dépens, comme des vestales, d'entretenir le feu sacré de l'honneur, — l'bouneur se conservait souvent, quoi qu'on en dise. — Il donnait aux vertus une chaleur particulière; il y ajoutait aux devoirs une pléniiude et des nuances inconnues ailleurs. Il créait, autour de certaios vieux foyers, une sphère d'habitudes charmantes, hautes à la fols et patriarcales, où la franchise el le désintéressement ne se raisonnaient pas, mais étaient affaire d'instinct; où l'horreur du moindre mensonge et de la moindre avarice précédait l'âge de l'intelligence (6).

(a) Un riche, s'il était bourgeois, pouvait échapper au service militaire : s'il était noble, il lui fallait payer de sa personne. Quant à ses biens, ménagés en temps de paix par une exemption honorifique d'impôt, on y comptait, pour les cas de besoin , comme sur la ressource extraordinaire dn pays. Car un officier, s'il était gentilhomme , n'était pas moralement admis à se retirer de l'armée pour défaut de solde; il devait, — selon le proverbe qui en est resié , — faire la guerre à ses dépens. Eût-il perdu et reperdu ses équipages (qu'alors on ne remboursait pas), peu importait encore : faute de revenus , il était tenu , par point d'honneur, de prendre sur ses propres fonds el sur le pain de sa famille. On le voyait alors vendre une terre, et en manger le prix en dépense d'armes , de chevaux , de subsistances militaires. Personne ne s'en étonnait; cela allait tout seul ; ce n'était que l'application de la maxime « noblesse oblige. »

(6) Beaucoup de gens, comme des perroquets, s'en vont répétant, pour l'avoir ouï dire, que l'essence de la vie nobiliaire consistait à ne point travailler. Sans doute , dans des moments de haine , on a pu prétendre cela, avec plus ou moins de vraisemblance; mais y croire sérieusement, c'est prendre une caricature pour un portrait. — L'idée morale qui présidait aux institutions abolies par 89 (dans lesquelles il y a niaiserie à s'imaginer que tout fût mauvais), c'est « que la charge des intérêts publics se conciliait mal avec la sollicitude des intérêts privés , et qu'il fallait par conséquent opter entre l'une et l'autre. » Ainsi, tant qu'on ne se jugeait pas assez riche, on était maître, sous la simple loi de rester probe, ou était maître de continuer à gagner de l'argent.., mais en faisant ses affaires, et non celles de l'Etat. Seulement, aussitôt que, nanti d'assez de fortune, on voulait devenir l'homme d'autrui , le serviteur obligé du prince

NOTKS

Aux doctrines , comme nous l avons dit, les usages avalent correspondu , — aux façons de sentir, les façons d'être et de s'exprimer; — car la forme tinit toujours par suivre le fond. Où vivaient des principes élevés et délicate, ils avalent créé des manières élevées et délicates; où ils régnaient au plus haut degré, ils avaient au plus haut degré laissé leur empreinte. Voilà pourquoi certaines familles offraient le rare spectacle d'une courtoisie ravissante, possible sans doute à imaginer autre part, mats incomplètement réalisée partout ailleurs , et dont c'était là qu'il fallait aller prendre leçon. C'est là aussi , qu'à présent même , des vestiges peuvent en être cherchés, par les zélateurs du beau et du bon , — attentifs, après que s'est couché le soleil de la politesse , à tourner les yeux vers quelques cimes couronnées de ruines , cjue ses derniers rayons éclairent encore.

Non que le même phénomène ne puisse spontanément avoir lieu ; mais alors, à moins de grands soins, il demeure individuel. De même que, parmi des milliers de sujets provenant de graine , le pépiniériste voit surgir tout à coup un arbre nouveau, d'une espèce excellente, — ainsi l'on voit apparaître ça et là , dans les rangs ordinaires , des personnes qui portent un cachet natif d'élégance et de distinction (o).

et du peuple.., alors, on perdait le droit de travailler à s'enrichir encore ; — une fois noble , la probité seule ne suffisait plus : il fallait le dépouillement et la générosité. — A part la simple rétribution (fort modique alors) des fonctions publiques; à part quelques autres exceptions bien motivées,— comme dans le commerce maritime lointain, parce que ces sortes d'entreprises encourageaient le patriotisme , exigeaient qu'on se rendit des services fraternels, et faisaient d'ailleurs courir risque de la vie, — le gentilhomme ne pouvait viser à aucune sorte de gain pécuniaire. L'honneur et le profil n'étant point jadis réputés compatibles , les gens qui avaient choisi le premier, renonçaient par là au second , et ne devaient plus s'en aller, par cumul, le disputer à ceux dont il était resté le partage. — En somme , ces paroles de Jésus-Christ « mieux vaut donner que recevoir, » melius e$t dort quàm accipere, formaient la devise de la noblesse; ainsi, ce que le point d'honneur exigeait dans celle caste , outre l'absence du mensonge, ce n'était pas l'absence du travail , mais celle du lccbb. Si la paresse existait parmi les rangs des gentilshommes , elle y comptait , tout comme ailleurs, pour vice; et l'occupation y était estimée, pourvu qu'elle eût lieu au profil d autrui. Ce qu'on appelait « vivre noblement » n'impliquait pas l'oisiveté ; vivre noblement n'exigeait que deux choses : m an cuise perpétuelle et désintéressement absolu.

(a) La ville même de Nancy a fourni de nos jours un type frappant de la chose : c'est Dieudonné Pierre , ce peintre , mon jeune an milieu de belles espérances, mais bien plus remarquable encore par le cœur que par le talent. Jamais homme dépourvu de race n'apporta du berceau, malgré sa modeslie , plus d'aristocratie naturelle , et n'eut des expressions et des pestes plus dislingues. Noble de corps , aussi bien que d'esprit et d'âme , il aurait pu passer pour appartenir au sang des La Trimouille , des Rohan ou des Montmorency, tant la puissance du dedans avait agi chez lui sur le dehors.

DE LA SECONDE PAIITIE

Mais, lout comme il n'y a que la greffe el ta culture qui conservent, propagent , rendent importants, les heureux hasards des semis, — il n'y a que l'éducation et l'entourage qui puissent prolonger, étendre» revêtir d'une valeur sociale considérable, les heureux hasards survenus en fait de naissances humaines. Des soins constants, donnés sur un terrein propice, font d'un accident une régie, mènent l'arbre de progrès en progrès, et introduisent dans les vergers une bonne race : ainsi en avait-il été dans les familles privilégiées dont nous parlons, où non seulement le bon germe s'était transmis comme par insertion , mais où tout avait favorisé le développement du bien. Une perpétuelle culture, résultant de la vie traditionnelle , avait reproduit, avait amélioré même, parmi les gens bien nés, ce qui fortuitement se manifeste chez les gens heureusement nés.

Ainsi, répétons-le : abstraction faite de la politique, et au simple point de vue de la pensée , il fut loin d'être indifférent jadis , il ne l'est pas même tout à-fait encore , d'avoir obtenu du sort telle ou telle origine. Appartenir à des familles de vieux sang qui aient gardé leurs bonnes traditions, — ou du moins avoir vécu dès l'enfance dans leur sein, — reste quelque chose de moralement profitable. Ce n'est point du tout un mérite, et il y aurait sottise à s'en targuer ; mais c'est une force, el il y aurait aveuglement à en méconnaître l'avantage.

Au reste , pour peu que les gens soient raisonnables , toutes ces supériorités fortuites ne doivent inspirer ni vanité à ceux qui les possèdent, ni envie à ceux qui ne les possèdent pas. Simples prêts que Ton a reçus, et desquels on aura compte à rendre.., d'une part, elles ne sont point un sujet d'éloge, de l'autre, elles entraînent des obligations spéciales, — chacun devant appliquer à l'utilité de ses frères les facultés par lesquelles il les dépasse. — Plus robuste qu'eui, il doit porter leurs fardeaux ; plus rapide qu'eux, faire leurs messages; plus grand qu'eux, cueillir à leur profit ce qu'ils seraient incapables d'atteindre ; plus riche qu'eux, les soulager ; plus clairvoyant qu'eux, les conseiller; plus spirituel qu'eux, plaider leurs causes. Par celte loi donc, mieux né ou mieux élevé que beaucoup d'autres, il est astreint à se faire , comme nous l'avons dil , leur initiateur, leur patron , et à leur enseigner doucement l'art de monter l'échelle sociale, l'art de se civiliser à son exemple. La charité, descendue du ciel, aime à s'étendre sur la terre , et Dieu n'accorde aux hommes aucune faveur que ceux-ci ne doivent essayer de faire tourner au bien-être de leur prochain. C'est là l'égalité volontaire et celle qui porte du fruit; l'égalité qui ne résulte point d'une entière similitude entre les divers lois humains (chose à laquelle on arrivera toujours diflicileraeot, même avec les lois et les mœurs futures), mais de cette bienveillance par où ,— les forts prêtant assistance aux faibles, comme des pères à leurs fils , ou comme des atnés à leurs cadets,— personne ne dédaigne son voisin; personne ne refuse de tendre la main à ceux qui sont derrière soi , pour les aider à gravir le sentier où par hasard on les précède (a).

[a) Eu terminant celte note , que les préventions actoelles rendaient opportune (et dont il eût jadis écrit la contre-partie , lorsque dominaient des prévcniious opposées), l autenr se félicite du hasard de sa position moyenne , qui , l'appelant à beaucoup comparer, — à vérifier de ses pro-

NOTES

Note 42, page 161.

« Le Courrier lorrain, fondé par M. Mirguet. »

De même qu'il n'est plus possible à un homme mûr de revenir aux illusions de Fenfancc, ni à qui s'est accoutumé aux solides leçons de l'histoire de se contenter du roman , — ainsi l'apparition de ce journal , sérieusement et positivement religieux à la façon moderne (journal le premier de son genre qui ait paru en Europe hors de Paris), avait tué sur le champ à Nancy toute concurrence éventuelle, de la part des Gazettes ou feuilles diverses qui expriment les idées du passé. Leur unique vitalité durable, en effet, consistant dans une portion de la vérité divine , dont elles prennent la défense là où personne ne s'en porte avocat sincère, — l'embrasser, cette vérité , se l'assimiler, lui donner un corps, une voix, c'est les priver de la sève qui leur reste. Le Courrier lorrain donc, même après sa mort volontaire (a), et huit ans avant que d'autres écrivains plus jeunes ne créassent sur les données analogues Y Espérance, conçue sinon dans la même méthode, au moins dans la même ligne (6); le Courrier lorrain, rien que par son souvenir et son ombre , rendait impossible , là où il avait été lu , l'existence de tout organe des pensées arriérées. Après les lumières qu'il avait jetées , et qui séparaient complètement le noble drapeau religieux des chélifs drapeaux politiques, aucune feuille d'Ancien Régime ne restait en état de vivre sur le terrein nancéïen.

près yeux mille choses, au lieu d'en décider de loin , — lui rend aisées à tous égards les appréciations équitables. Placé , par sa destinée , au point de rencontre de plusieurs classes et de plusieurs opinions,— intermédiaire naturel entre des groupes de penseurs bien différents, — il se trouve heureux d'un lot providentiel qui , propre à le garantir de bonne heure des exagérations des partis , en lui fournissant au complet les éléments de l'étude cl du contrôle, — et lui donnant à connaître, par anticipation sur les tardives leçons de l'expérience, le peu de fond qu'il faut faire sur les tranchantes assertions de tant de playdoyers contradictoires , — le mettait à portée de voir, dés sa jeunesse, avec quelle précipitation fautive les hommes se jugent, dans leur sévérité réciproque.

(a) Septembre 1832. Le Courrier lorrain s'était tû volontairement , ne voulant ni trahir la cause de la liberté de conscience , ni tomber dans les exagérations où il pressentait que M. de la Mcnnais allait s'engager. Il avait voulu laisser au temps le soin d éclaircir les questions; or la marche des faits est venue prouver qu'il avait vu juste.

ib) « Foi pour qui a ce bonheur, liberté pour tous. »

DE LA SECONDE PARTIE. 281 Voici les écrits périodiques qui se publient ù Nancy en 1847 :

Opinion légitimiste Néast (a).

Opinions conservatrices indépendantes et progressives , croyance chrétienne Espérance.

Opinion centrale. Journal de la Meurthe.

Opinion de pleine gauche Patriote.

Théâtres, anecdotes, etc Aunodie.

Avis divers Feuille d'annonces.

Note 43, page 162.

« Le pacifique parti de Dieu, qui aura son rôle quelque jour. »

« Courage, Messieurs, » se disait-on, dés 1838 au sein de la société Foi et Lumières, lorsque déjà commençaient à se répandre, sur le but et l'esprit des croyants nancéyens , toutes ces fables absurdes que l'oisiveté maligne a inventées et que la crédulité a gobées; ■ cou- » rage ! Marchons avec notre siècle dans ce qu'il y a de bon ; mar- * chons avec la vérité divine , qui est bonne dans tous les siècles.

» Soyons fermes, quoique modestes; défions-nous de notre puis- » sanec propre, mais confions -nous beaucoup en la puissance du » Sauveur.

» Qu'importe que notre bataillon paraisse faible! Nous voici » déjà réunis en plus grande assemblée que les Apôtres , qui n'e- » taient que douze , et qui ne se crurent point obligés pour cela d'ou- » vrir les portes du Cénacle à tous venants. Il n'en est pas des com- » bats chrétiens comme des combats humains : nous serons toujours > assez nombreux si nous sommes assez fidèles ; si , méritant par nos » prières que Dieu ne nous retire jamais l'arme céleste de la foi, nous » pouvons dire comme les premiers chrétiens : Hœe est Victoria » quœ vincit mundum, fides nostra.

(a) Les personnes qui, daos les contrées du Nord-Est, désirent recevoir un journal provincial de celte couleur, font venir la Gazette de Mets , laquelle, faute de sœur à Nancy, a joint à son nom celui de Gazette de Lorraine.

NOTKS

» Comme on nous a vus étrangers aux intrigues du monde , à ses » partialités, à ses colères..., on n'a trop su sous quel drapeau nous » ranger ; et , détournant de son véritable sens une belle expression » de Vincent de Paul, prononcée par le saint prêtre pour caractéri- » ser son propre rôle au milieu des haines de la Fronde , — une ex- » pression dont on ignorait l'origine et dont on méconnaissait la

> douce et intelligente largeur , — on a voulu nous rendre ridicules ,

> sous le nom mal compris de parti de Dieu. Oh! Messieurs, loin » de repousser ce titre, efforçons -nous d'en devenir plus dignes! et » redoublons d'amour pour tous les hommes, à l'exemple du divin

> Maître de qui nous suivons la bannière!

» Oui , soyons du parti de Dieu , afin de n'être d'aucun autre.

» Soyons-en , par générosité ; car il est noble et beau d'y apparte- • nir, comme à une armée de conquérants pacifiques, phalange » d'élite du genre humain.

» Soyons-en même par prudence, et quand nous voudrions, à la » façon des mondains, ne calculer que notre intérêt. Car, après cette » vie si courte, — au jour du prochain Jugement, — à l'heure où FA- » gneau ressuscité s'appellera le Lion de Juda , et où l'étendard de » la Croix sera celui de la victoire , — avoir choisi le parti de Dieu , » ce sera finalement s'être mis du parti du plus port (a). »

Note 44, page 163.

« Ames supérieures que rien n'arrête, et qui foulent aux pieds les liens de la routine et de l'orgueil, tout en prévoyant bien l'ingratitude. »

Aux grandes époques de renouvellement social , quand Dieu appelle une classe d'hommes à en remplacer une autre au timon des affaires du monde , il se rencontre dans la classe détrônée (pourvu qu'existe chez elle le principe de la croyance à la religion du Calvaire , seule religion du vrai sacrifice) ; il s'y rencontre , disons-nous , des âmes éminemment désintéressées , lesquelles , subsissant avec amour la volonté divine , vont elles-mêmes au devant du fait nouveau qui s'opère à leur détriment , — le regardent en face, l'acccp-

[a) Foi el Lumières , secoude édition , pages 263, 264.

DE LA SECONDE l'AKTIK

tent, le favorisent, et lui fournissent en personne les moyens à l'aide desquels il peut s'accomplir sans sec ousse. Facilitant avec courage la transition des deux ordres de choses, elles agissent absolument comme font les pères et mères, qui, de leur vivant, se dépouillent peu à peu au profit de leurs enfants, et qui, par les soins, les conseils, les richesses dont ils les dotent, les aident eux-mêmes à leur succéder.

Un tel sentiment d'abnégation, instinctif chez les parents, ne semblerait pas pouvoir s'étendre hors du cercle au delà duquel se rompent les liens du sang ; mais la foi chrétienne (surtout quand elle est complète, c'est-à-dire orthodoxe) inspire à l'égard de l'humanité ce que la nature produit pour une famille (a).

Ainsi l'on a vu, par exemple, lors des invasions des Barbares , les Romains, alors catholiques , qui possédaient le sceptre du monde (et qui avaient d'abord résisté à l'irruption, comme c'était leur droit et leur devoir, pour sauver toutes les bonnes et belles choses que les Barbares écrasaient); aussi les a-t-on vus, — une fois éclairés par de grands signes sur la volonté d'en haut , — une fois convaincus , par des preuves irrécusables, que la cité de Dieu allait survivre, mais que celle des hommes périssait , — cesser des efforts inutiles , reconnaître les fait$ accomplis, et, sacrifiant non seulement l'empire de leur patrie, mais jusqu'à la juste douleur qui les eût retenus du moins à l'écart.., venir eux-mêmes bâtir en quelque sorte leur tombeau, c'est-à-dire présider à la formation de la société nouvelle, lui apporter les trésors moraux qu'ils possédaient; faire, en un mot , aux dépens du passé et au profit de l'avenir, l'éducation de ces peuples du Nord , leurs adversaires , que l'on ne pouvait plus espérer de vaincre, et qu'il fallait civiliser.

Telle fut la conduite des Romains pieux ; des plus distingués surtout, et de ceux qui tenaient alors le premier rang. Les gens qui avaient le plus à perdre au déplacement du pouvoir, furent ceux qui prirent le plus franchement, le plus généreusement , l'initiative de tous les abandons.

(a) Il n'y a pas même, au sérieux, d'autre fraternité universelle que celle-là. Malgré les belles phrases des plus larges républicains et des plus hardis humanitaires, tous les hommes ne sont rafcHEs, dans la pleine valeur du mot, que pour les chrétiens: seuls philosophes qui admettent comme non douteuse, 1° l'imité primitive du genre humain, non sorti de plusieurs souches; 2° son adoption par un Père commun, à savoir, par le Seigneur lui-même , depuis l'envoi de ce Verbe fait chair qui , Dieu et homme tout ensemble, a daigné se rendre notre égal , afin de nous élever au rang de ses frères et de ses cohéritiers [Paul, ad Rom., VIII, 17 ).

NOTES

Des circonstances analogues réclament une conduite semblable. Elles appellent, de nos jours, à I' immolation volontaire la classe supérieure , à qui échappe le gouvernail du navire social : classe qui , après avoir d'abord résisté , et non sans raison , aux premières agressions des hordes égalitaires , — si aveugles et si brutales lors de leur début, — doit reconnaître maintenant, à des phénomènes toujours croissants de force et de sagesse chez le peuple , que l'avènement de la démocratie entre dans les desseins du Ciel.

Aussi, des rangs de la noblesse, quoique dépossédée par les classes inférieures , commence-t-on à voir sortir les patrons , les tuteurs gratuits , les amiables professeurs de ces mêmes classes , auxquelles par là elle met entre les mains de quoi la remplacer mieux encore, de quoi la dédaigner et l'oublier toujours de plus en plus. Cette ingratitude certaine, on doit la prévoir, en sourire.., et passer outre. Elle n'arrête pas un père, une mère, dans son dépouillement spontané : elle ne doit pas arrêter les chrétiens dans le leur.

Mais s'il y a une ville où l'heureux mouvement dont nous parlons se soit marqué jusqu'à l'évidence, c'est Nancy. Là , plus qu'en aucun autre centre de province , restaient des familles vraiment anciennes , non pas nanties de pareftemins seulement, mais assez honorables pour qu'elles eussent tout-à-fait le droit de regretter un passé où leurs pères avaient mérité le rang élevé qu'ils tenaient. Elles auraient pu très -bien, sinon s'opposer, du moins ne point s'associer, à la transmutation qui s'opère : changement auquel , humainement parlant, elles perdent tout; et certes, leurs antécédents les eussent rendues parfaitement excusables. — Or, loin d'encourager les boudeurs, ce sont en partie celles-là, qui se sont mises, comme nous l'avons dit, à la tète de la propagande de paix , afin de hâter la fusion ; reproduisant ainsi le consolant exemple de ces familles sénatoriales et consulaires du V e siècle, qui tandis que tout s'écroulait, — au lieu de s'accrocher aux débris encore séduisants de leur puissance et de leur gloire, — repoussaient du pied le sol ébranlé, auquel s'attachaient en désespérés les aristocrates du paganisme, et ne s'occupaient, elles, que d'œuvres de réconciliation, d'apostolat, de charité (a).

Nous ne citerons point de noms : chacun pourra suppléer à notre silence.

Qui ne sait, notamment, ce qu'a opéré dans l'intérêt du rapprochement des partis; ce qu'a prêché de raisonnable et d'utile, sous les formes les plus diverses, — quelquefois même les plus étranges,

(a) Sciyiadttm sanguù, Metellorum sobolct, disait saint Jérôme, Romœ prœlulil BelhUhem.

DE LA SECONDE PARTIE

afin de se faire mieux comprendre, — un excellent fils des vieux Lorrains.., l'héritier, soit naturel, soit adoptif, de deux écussons irréprochables? Qui ne sait les dons, les démarches, les efforts constants et modestes, d'un autre citoyen qui contribue à tout, quoiqu'il s'efface de partout? philosophe converti, homme de pensée et de goût, qu'appréciait éminemment le général Drouot.., et en qui les démocrates à préjugés, désabusés presque malgré eux , s'étonnent d'être forcés d'aimer le gentilhomme , l'ancien baron du Saint Empire ? Qui n'a connu , entrevu du moins , quelque chose de Faction judicieuse , de l'esprit de sagesse et de conciliation d'une femme remarquable , qui , après avoir passé sa jeunesse à combattre dans les salons l'aigreur politique et la futilité mondaine , — dans les salons , où elle pouvait, avec le crédit de sa parole aimable et l'autorité du nom qui présidait sous François III la magistrature lorraine, faire pénétrer, en même temps que la piété, le bon sens, la modération, la douceur, la résignation aux événements empreints du caractère providentiel ; — après avoir, disons -nous , employé au profit des gens bien élevés la première moitié de sa vie.. , dépense la seconde au profit du peuple, dont elle soigne et instruit les enfants, dont elle partage les travaux , — n'étant plus pour le monde officiel , et aussi pour certains railleurs, qu'une couturière !

Plaçons ici quelques lignes qui lui furent adressées il y a quatre ou cinq ans , vers le temps où cette âme douce et courageuse opérait par degrés sa retraite, dont elle a su dissimuler l'austère résolution sous de nombreuses nuances successives. Ces strophes seront une sorte d'hommage général à toutes les personnes qui lui ressemblent , et serviront à caractériser une ville et une époque.

Si des salons où vole Maint hommage flaiteur.

La royauté frivole Eût charmé votre cœur :

Des tributs qu'à la femme Paye un monde ébloui , Plus que vous , noble dame, Nulle autre n'eût joui.

Mais, chélifet précaire Devant l'éclat divin , Tout cet échil vulgaire, Vous l'avez jugé vain.

Votre âme , qui s'exile Par un aurait meilleur, S'est choisi pour asyle Un nid près du Seigneur.

Loin de la Toute errante , Loin des sentiers battus, Fleurit plus odorante La rose des vertus.

Un Dieu bon vous dérobe , En son amour jaloux...

Eb! qu'offrait notre globe Qui fût digue de vous !

De votre paix profonde Sachant par fois sortir, Vous vous prêtez au monde , Mais pour le convertir.

Son bonheur éphémère Séduirait-il vos yeux ?

Chrétienne, vierge et mère , Vous touchez presque aux cicux.

A qui porte l'empreinte Du sceau d'humilité , Madame, on peut sans crainte Montrer la vérité.

Près de vous la louange Reçoit un faible accueil ; Non , vous n'êtes pas l'ange Qui s'élève d'orgueil.

Votre reconnaissance A Dieu sait renvoyer L'honneur de la puissance Qu'il vous daigoe octroyer.

Si vous marchez fidèle , C'est grâce à son appui ; S'il vous pose en modèle , La gloire en est à lui.

Généreuse ouvrière De ses vastes desseins , Forte par la prière , A l'exemple des saints :

Aidez , — vous dont la lampe A de l'huile et du feu , — Ceux dont l'âme , qui rampe , Voit tant et fait si peu!

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