SOCIÉTÉ FRANÇAISE DE LA CONSERVATION DES IOXEMEÏÏS
A S. E. LE MWrSTtŒ DE L INTERIEUR, A PARIS.
« Monsieua le Ministre ,
> Au nombre des monuments historiques français qui , si l'on en reconnaît trois classes , doivent être placés dans la première , ou tout au moins dans les plus éminents de la seconde, il en est un sur lequel n'a point été jusqu'ici suffisamment appelée l'attention de Y. £. C'est à savoir, l'allé encore subsistante du palais ducal de Nancy.
» Un tel oubli tient à diverses causes, dont la principale, sans doute, est qu'en ce moment personne ne songe à démolir l'édifice. Mais Y urgence du péril de destruction n'est pas , en faveur d'un monument, l'unique motif admissible d'intérêt; et dans ce cas-ci, par exemple, l'objet mérite toute sollicitude. Il en est digne par luimême, indépendamment des périls plus ou moins prochains qui peuvent le menacer.
» Le bâtiment dont il s'agit, d'ailleurs, n'est pas de ceux qu'il suffise de conserver.
» Dans son état présent, il semble dire peu de chose. Pour re-
prendre aux yeux du public la valeur qu'il ne possède aujourd'hui que devant les connaisseurs , il a besoin de restauration , et , qui plus est, d'une restauration significative, grande, hardie, intelligente. Or, comme , pour en arriver là , bien des inerties seront à vaincre ; comme la disparition des obstacles demandera du zèle, du temps et de l'argent : il n'est pas trop tôt d'y songer, et de prendre dès à présent quelques mesures en conséquence.
> Malgré les coupures vandales que lui a fait subir sa distribution en écuries et en greniers a foin , l'aile restante du palais ducal de René et d'Antoine peut encore à merveille se rétablir. Rien de plus aisé, au point de vue de l'art, que d'opérer cette curieuse et désirable résurrection.
» Mais , pour ne pas donner à la restauration dont nous parlons un caractère inférieur à celui qu'elle doit avoir, il convient de remplir deux conditions essentielles : 1° En chercher l'idée dans la nature spéciale et les antécédents de l'édifice. 2° Y attacher un but d'utilité. Non pas, sans doute, d'utilité matérielle et vulgaire, mais d'utilité prise dans l'ordre des études d'art et d'histoire.
» Ces deux avantages, Monsieur le Ministre, se trouvent réunis, et au plus haut degré , dans une conception , trop longtemps écartée soit par l'indifférence, soit par des vues erronées et chétives, mais que vient enfin d'adopter en principe la commission des Antiquités de la Meurthe; dans le projet, tout à la fois brillant et raisonnable, de faire du bâtiment dont il s'agit un musée historique lorrain (a).
» En entrant par l'élégante et riche porterie, qui ne demande que de légères réparations, on parcourrait à gauche une galerie-vestibule, dont les colonnes à chapiteaux ornés subsistent encore, empâtées dans des maçonneries d'où le marteau peut les dégager en un clin d'oeil. Cette galerie, qui occupe tout le rez-de-chaussée, et qui ne se termine qu'à l'ancien escalier, conduirait dignement au premier étage. Là, par l'abattage des cloisons et la réouverture des fenêtres,
Cerfs. Admirable thème pour un chéf-d'ceuvrc de rénovation, où la liberté de l'homme de génie trouverait à s'exercer, dans le cercle des traditions déterminées et des données architecturales existantes ; précieuse bonne fortune pour l'artiste à qui échoirait la tâche de rc-
(o) Lorrain, et non pas meurthoù, ce qui serait misérable et grotesque. Le département de la Meurthe est une simple coupure, moderne et arbitraire, bonne pour la gestion des affaires , mais qui n'a rien de commun avec l'histoire. La Lorraine, au contraire, fut un être réel cl vivant.
majestueuse Salle des
construire, avec ses hauts plafonds et ses embrasures armoriées, cette salle vraiment souveraine.
» Une fois rétablie, elle recevrait, rangés, autant que possible, par ordre de siècles, à la façon du musée qu'Alexandre Lenoir avait formé à la rue des Petits Augustins (et il en est bien temps , car, faute d'un grand centre historique pour la Mcurthc , la Meuse et les Vôges, une foule de choses belles et rares se sont déjà perdues); elle recevrait tous les objets d'art qui se rattachent aux annales du glorieux pays dans lequel ont été taillés les trois départements lorrains. On y placerait peintures, sculptures , gravures , ciselures, médailles, vitraux coloriés et meubles curieux ; sauf à laisser déposés dans la galerie de dessous , entre la porterie et l'escalier, les autels païens , les pierres tumulaires , les débris de Nasium et de Scarpone , tous les morceaux d'antiquité auxquels leur grosseur et leur poids assignent pour emplacement naturel le rez-de-chaussée.
» Quant aux tableaux et bustes d'origines diverses, rassemblés pour la simple étude des beaux arts , ou aux médailles dont les séries concernent d'autres contrées , il va sans dire que , n'ayant rien de commun avec les souvenirs locaux, et ne pouvant figurer à aucun titre dans un musée historique lorrain , les premiers continueraient à faire partie à Nancy du musée ordinaire, et les seconds de la bibliothèque urbaine.
» Une foule de considérations vous prouveraient , Monsieur le Ministre, la convenance et l'importance du projet que nous avons l'honneur de vous recommander; mais les bornes d'une lettre s'y opposent.
> Nous eussions même été plus courts , si la complication des |>ctils obstacles qui se présenteront à lever, puisque la Commune possède la nue propriété des lieux, tandis que le Département en a l'usufruit et que la Gendarmerie les occupe; si, disons-nous, une telle complication n'avait pas dû faire sentir à notre société le besoin de fixer fortement sur ce point l'attention de l'Autorité supérieure , élevée au-dessus de la région des intérêts de détail. Non seulement il appartient à V. E. de classer l'édifice parmi les monuments a conserver, mais elle seule, par ses conseils dans la Mcurthc, communiquera peut-être avec efficacité l'impulsion nécessaire à une ville comme Nancy, judicieuse mais habituellement froide, et dont il faut savoir vaincre la torpeur.
» La fondation d'un musée lorrain placé dans le palais de Lorraine, au cœur même, au centre dynastique, de l'une des provinces les plus caractérisées qui se soient fondues dans la France et qui lui aient apporte le tribut ifo leur vieille énergie; l'établissement d'un foyer local pour les études d'histoire et d'art relatives à cette nationalité
éteinte : une telle conception , réalisée surtout , est digne du gouvernement du monarque qui a créé le musée de Versailles. > Nous sommes avec la plus respectueuse considération , etc.
» Les membres de la Société de conservation des monuments français :
» Signé : De Caumont, A. Cobmarmo.nd , V. Simon, Mowiea, Bégix, T. -H. Cheveheaix , A. Richelet , chevalier Joseph Bard , etc , etc. »
Voici ensuite l'article de M. Raymond Thomassy, ancien élève de l'école des Chartes. Ce morceau qui, malgré quelques inexactitudes de détail , est digne d'une grande attention , a paru dans [Artiste du 9 novembre 1842 :
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