‹ Nancy; histoire et tableauChapitre 41 sur 56 · ET DB LA CRÉATION · texte numérisé non relu

ET DB LA CRÉATION

D'UN MUSÉE LOBRAIK.

«Les monuments de la Lorraine offrent, ponr l'histoire de l'art, des régies particulières et tout exceptionnelles, qu'on n'a peut-être point assez étudiées. Soit, en effet, que l'on considère les vieilles fortifications de sa capitale, ou bien la cathédrale de Toul et l'église de Sainl-Nicolas-du-Port : militaires ou religieux , ces monuments appartiennent à une date inaccoutumée, tour à tour plus récente ou plus ancienne que celle des monuments analogues des autres provinces de la France. C'est ainsi que les fortifications de Nancy, construites au commencement du dix-septième siècle, ont précédé les fortifications de Vauban , qui n'en sont, à beaucoup d'égards, qu'une fidèle reproduction ; tandis que, de leur côté, les basiliques de Toul et de Saint-Nicolas, bien qu'appartenant à la fin du quinzième siècle et à la première moitié du seizième, accusent la plupart des règles arebitectoniques des treizième et quatorzième siècles , et , au grand étonnemenl de l'archéologue, perpétuent les meilleures traditions de l'art chrétien, à une époque que distingue partout ailleurs la décadence ou I oubli le plus complet du moyen âge. La conséquence de ces faits importants, c'est que , de tout ce qu'on a écrit sur l'histoire de l'art dans les autres provinces de la

France, presque rien ne s'applique exactement à la Lorraine i car la sont d'autres convenances ; et ces règles particulières qui tantôt prolongent le passé, tantôt anticipent sur l'avenir, accusent un caractère profondément local et un génie indigène, neuf et fécond autant que traditionnel.

» Les monuments historiques de la Lorraine méritent donc, à tous égards, la plus sérieuse attention. Cette province , que Napoléon appelait le pays des braves, a été , par excellence , le pays de l'inspiration. Patrie de Callot et de Claude le Lorrain, elle a été douée, comme ces deux artistes, des instincts d'une nature libre et vraie, parfois rebelle, mais toujours persévérante et originale. Malheur à qui méconnaitrait en elle ce caractère, et plus encore à qui ne l'aimerait pas après l avoir connu ! Non inultus premor, écrit autour d'un chardon verdoyant à feuilles aiguës , ou qci s'y frotte, s'y piqub, telle était l'ancienne devise de Nancy; et c'est aujourd'hui , comme toujours , l'expression la plus fidèle de l'amour des Lorrains pour la liberté. Or, ce caractère s'est traduit, dans l'histoire de l'art indigène, par les régies exceptionnelles que nous venons de signaler.

» De ce que l'art lorrain a une physionomie à part, il résulte évidemment que tous les monuments qu'on a pu en conserver ont une valeur particulière et supérieure ; il serait donc déplorable de les laisser dépérir. Aussi, la nécessité de créer un musée lorrain à Nancy, se fait-elle vivement sentir, comme seul moyen de porter à leur plus haut prix les richesses des archéologues et des artistes de la province, d'appeler d'autres trésors, et de féconder l'avenir de l'art après en avoir sauvé les vieux débris.

» Nancy, capitale de l'ancienne Lorraine, est, parmi nos villes de France, celle à qui l'extérieur monumcnial donne la physionomie la plus parisienne. Neuve, jolie et régulière tout à la fois, elle rappelle la beauté, mais un peu aussi la tristesse de Versailles. Cela tiendrait-il à ce que l'une et l'autre sont de date récente ? Quoiqu'il en soit, Nancy présente, à côté des constructions modernes du roi Stanislas , un reste unique et glorieux du palais de ses ducs : c'est la Salle des Cerfs, où il s'agirait d'établir le musée.

» Celte pièce , antique salle des pas perdus , servait de communication aux appartements du palais. Les Ducs avaient pris l'habitude d'y déposer les bois des cerfs vaincus à la chasse, et l'avaient ornée de ces pacifiques trophées dans tout son pourtour. A ces trophées étaient encore appendues les armes des arbalétriers et arquebusiers de garde au château. Mais le caractère distinctif de cette salle, la plus grande du palais , était de servir aux solennités publiques de la province, à la tenue des États et à celle de la cour, lorsque les Ducs recevaient les ambassadeurs étrangers ou l'hommage de leurs grands vassaux. Dans des temps plus rapprochés, Stanislas y avait établi sa bibliothèque, aujourd'hui devenue publique, et installé l'académie qu'il venait de fonder. Tous les souvenirs politiques , historiques et littéraires de la province, consacrent donc à la fois ce local , qu'un demi-siécle d'oubli a laissé sans destination. Nous nous trompons : la gendarmerie en fait maintenant son grenier a focrrage. Tel est l'emploi du monument le plus auguste de la Lorraine , du Louvre de ses anciens ducs, du palais de ces princes auprès de qui tous les autres paraissaient peuple.

» Evidemment, si la création d'un musée n'était pas le besoin artistique le plus urgent pour une ville comme Nancy, la Salle des Cerf* devrait encore le faire établir, ne fut-ce que pour donner à ces restes glorieux, lor-

rains par excellence, une consécration digne des hommes qui le conservent debout, comme de ceux qui l'ont créé.

» Le palais ducal, dont celte salle faisait partie, fut fondé, dans la première moitié du seizième siècle , par l'élève et l'ami de Louis XII , le duc Antoine, qui fit ses premières armes ao service de ce monarque contre les Génois , les Lombards et les Vénitiens (a). C'est sur les ruines du château que ses prédécesseurs habitaient, et dont l'origine remontait à Raoul , tué, en 1346, à la bataille de Crécy, qu'Antoine construisit ce palais, et l'élégante porterie attenante à la Salle des Cerfs.

» Aux ouvertures à plein cintre de ce portail, qui accuse, en ses détails, l'architecture transitoire de l'ogive a la renaissance du seizième siècle , deux pieds-droits s'élèvent, chargés d'arabesques et découpés à jour vers leurs extrémités. Us renferment , dans l'intervalle qui les sépare , la porte principale, au-dessus de laquelle est une niche spacieuse et profonde, a cintre légèrement surbaissé, et qui contenait autrefois la statue équestre du duc Antoine. Une niche supérieure était occupée par les armes de Lorraine, sculptées dans le cadre ogival de deux liges ornées de feuillages et richement lleuronnées au-dessus de leur jonction. Puis , entre deux autres pieds-droits, terminés à jour comme les premiers, et au-dessous d'un fronton à demi-rosace, que surmonte encore la réunion fleuronnée de deux liges , se trouvent les bustes affrontés de René II et de son fils Antoine , sculptés en bas-relief. Les détails charmants de celle décoration présentent le fini d'une ciselure sur bois ; l'ensemble en est aussi majestueux qu'élégant. La couronne du portail domine , de 4 méires environ , la partie inférieure du toit, tandis que ce portail est lui-même placé entre deux fenêtres, dont les balcons saillants en demi-octogones sont découpés en architecture flamboyante, et supportés par des figures grotesques.

» A côté delà grande entrée se trouve une petite porte, que surmontaient autrefois les armes de Lorraine; elle est décorée, au-dessus du tympan , d'une tige fleuronnée , au haut de laquelle le sculpteur a représente un singe habillé en Cordetier, et tenant des deux mains un livre ouvert. Enfin la toiture , élancée et couverte en ardoise , descend en pente rapide sur une corniche ornée de filets. Ces filets , posés de biais , figurent un câble tordu, et sont d'un effet original et gracieux.

» A tous ces détails de la célèbre porterie , joignez ceux qui concernent l'escalier tournant, placé à l'extrémité opposée de la Salle des Cerfs, et vous aurez une idée des trois parties dont la réunion forme une aile complète de l'ancien palais ducal.

» A présent que la création du musée lorrain a été comprise par l'opinion publique de Nancy, qu'elle a été discutée et proclamée nécessaire en plein conseil municipal (6), avons-nous besoin de prouver que l'cmpla-

(a) La construction du palais de Lorraine eut bien lieu principalement sous le vaillant et bon duc Antoine, le prince de pais ,• mais elle avait été commencée six ans avant lui, par son père René IL

(A) M. Raymond Thomassy ne se trompe-t-il pas à l'avantage des Nanccïens? Les choses sont moins avancées , ce semble \ et il n'y a peut-être encore , dans la Mcurlhe , que la commission départementale d'Antiquités, qui ait donne , sous ce rapport , aux exigences du bon sens, une expression officielle.

cernent unique et inespéré qui l'attend se trouve dans la Salle des Cerfs?

» Voici , du reste, comment la Commission des antiquités lorraines, dans un rapport au ministre de l'Intérieur, a parlé du projet de destiner cette Salle à rétablissement du musée local.

» Il n'y a pas, dans tout Nancy, un lieu plus convenable pour recevoir » le précieux dépôt des antiquités gauloises et romaines que, chaque jour, » le hasard Tait rencontrer dans le département de la Meurthe, cl que des » Touilles bien dirigées y découvriraient en grand nombre. Les autels , les » statues, les inscriptions qu'a recueillis depuis vingt-cinq ans l'Académie » de cette ville, les débris de l'antique Scarpone, de Dccempagi, et de tant » de bourgades aujourd'hui sans nom , répandues jadis sur le sol fertile » desLeucois et des Médiomalriciens, trouveraient, dans l'ancien palais » des ducs de Lorraine, un abri protecteur qui trop longtemps leur a man- » qné. Là aussi serait rassemblé ce que le temps a épargné des monuments » historiques et numismaliques de la vieille Austrasie et du duché de Lor- » raine, et ce que le vandalisme n'a pas anéanti des travaux, de genres et » de formes si variés , que l'art du sculpteur avait répandus dans ce pays » avec tant de profusiou , dont il avait décoré tant d'églises et de raonas- » téres maintenant transformés ou détruits. Un choix intelligent y réunirait » enfin les ouvrages des peintres, des graveurs et des autres artistes que » la Lorraine se glorifie d'avoir vus naitre ou d'avoir accueillis dans son

sein , et ce qu'on a conservé de plus remarquable parmi les produits de >- leur ancienne industrie. Le palais ducal de Nancy, monument lorrain au » premier rang dans l'histoire du pays et sous le rapport de l'art , devien- » drail ainsi le musée des monuments lorrains. *>

» Ajoutons enfin qu'on monterait à ce musée par l'escalier, à la foisjriitoresque et sévère , du vieux palais , au rez-de-chaussée duquel seraient si convenablement placés les débris de sculpture et d'architecture.

» La Salle des Cerfs répondrait donc , sous tous les rapports de convenance et d'étendue, à la destination dont il s'agit. Comme la Maison Carrée à Nimes , — ou mieux encore , comme le Louvre et le palais de Versailles , consacrés a toutes les gloires de la France , — l'aile restante du palais des ducs de Lorraine serait consacrée à tous les souvenirs lorrains. Ce musée historique , où tant de richesses artistiques , aujourd'hui amoncelées cl en quelque sorte enfouies dans une salle obscure de l'Hôtel de Ville (a), pourraient figurer avec honneur, appellerait encore d'autres richesses; il parlerait éloqnemment au patriotisme des premiers citoyens et permettrait aux actes de générosité de se produire dignement , en leur donnant la certitude de la publicité et de la durée. Parmi les possesseurs de collections fort remarquables, tous désireux de les conserver à leur ville natale, il s'en trouverait plusieurs qui feraient pour le musée ce que M. Beaulieu,

(a) Autre erreur. Le musée de l'Hôtel de Ville, composé des premier» tableaux venus, est sans caractère archéologique oi local; il ne concerne pas plus la Lorraine que l'Espagne, la Hollande ou la Cliîne. Parmi les morceaux qu'il possède, le seul peut-être qui soit historique, lorrain, nanccïen, et que réclame vivement le futur musée de la Salle des Cerfs, c'est le modèle en bronze de la statue équestre du duc Charles III dit le Grand, fondateur de ta ville uciti-e de Nancy.

vice-présideni de la société des antiquaires de France, a fail pour le cabinet d'histoire naturelle, en lui cédant sa belle collection de conchyliologie. Mais faute de musée ou de collection modèle , les collections particulières restent partielles , incomplètes, et constamment sous la menace d'une dispersion inattendue ; car l'existence n'en est point soutenue par l'esprit de la cité, et ne dépend que de la persévérance de quelques amateurs d'élite.

» Quant aui difficultés matérielles de l'établissement, il faut bien en dire un root, puisqu'elles seules semblent avoir suspendu Jusqu'ici le concours ofliciel des autorités locales.

» La Salle des Cerfs est occupée par la gendarmerie, qui en a fait un magasin à fourrage. Mais cette pièce, que nous avons trouvée presque entièrement vide, prouve par là qu'un local de médiocre étendue, et par conséquent peu coûteux, suffirait aux besoins de la gendarmerie. La question d'argent n'en est donc pas une , lorsque l'on peut s'entendre , à cet égard , avec le conseil général du département, intéressé à partager avec le conseil municipal de Nancy les dépenses du musée lorrain, et lorsqu'on sait, en même temps, le préfet tout disposé à soutenir les motifs de celle création auprès du ministre de l'Intérieur.

» D'ailleurs , le conseil municipal , qui a consacré des centaines de mille francs pour la construction d'un abattoir et n'en a pas volé moins pour faire passer dans ses murs la grande ligne duebemin de fer de Paris à Strasbourg, ne peut, après ces actes de libéralité en faveur des intérêts matériels du pays, négliger ses intérêts artistiques et scientifiques : d'autant plus que ces intérêts, en définitive, se résolvent toujours en argent comptant. Ainsi, la bonne conservation des monuments historiques, la bibliothèque publique, la collection du cabiuel d'histoire naturelle, les travaux de l'académie de Stanislas, el bientôt, nous l'espérons, la création du musée lorrain, peutêtre ensuite rétablissement d'une faculté des lettres (a), appelleront et feront séjourner à Nancy autant d'étrangers que peut, de son côté, en appeler le commerce. Les hommes instruits y dépenseront leur argent, aussi bien que les commis-voyageurs ; eullo, les familles de la haute société, qui tendent de plus en plus à se réfugier à Paris pour y goûter les plaisirs de l'intelligence et de l'imagination, se trouveront retenues dans leur ville natale par le charme des leitres et des beaux-arts, et avec elles les grosses fortunes s'attacheront aux destinées locales. L'industrie, qui comprend largement ses intérêts, doit doue encourager la science, qu'elle dédaigne trop souveut comme un luxe de civilisation, sans songer que ce superflu esi la chose la plus nécessaire comme la plus honorable en tout pays.

» Du reste, l'industrie ne ferait en cela que protéger sa mère; car les succès de la pratique sont presque toujours dus aux théories scientifiques, aux investigations des esprits spéculatifs, au dévouement pur et désintéressé des artistes, qui se ruinent, les trois quarts du temps, pour les hommes de métiers, mais dont les découvertes devraient, au moins, leur donner droit à quelque gratitude publique. Ajoutons, comme exemple à signaler, que cette haute intelligence des intérêts matériels a été parfaitement comprise par un des commerçants les plus actifs de Nancy, M. Favier, qui a

(u) El d'une <-'c»>le d« droit. (Voir page 141). Le minislie «le l'Instruction publique a témoigne, ilâns une lettre formelle, qu'il apercevait cette convenance.

transporté une babitalioo suisse au confluent de la Meurlbe et de la Moselle, et a crée, dans un séjour délicieux, une ferme-modèle dont l'art nancéïen a fait un musée agricole. Ce noble usage du commerce, qui rappelle quelque chose des Médicis, parlera, sans doute, trop éloquemmeni aux membres du conseil municipal, pour qu'il soit nécessaire de les encourager à doter la Lorraine d'une nouvelle création artistique et historique. Celle dont il s'agit sera la part légitime qui, dans la satisfaction de tous les intérêts , revient aux hommes de science et d'imagination, aux artistes et aux érudits. Or, le nombre de ceux-ci n'a jamais été rare à Nancy. L'académie de Stanislas leur donne, depuis longtemps, on théâtre d'activité considérable. Par leurs travaux particuliers, comme par des mémoires collectifs, Us honorent autant qu'ils enrichissent la ville qui les a vus naitre.

» Des hommes d'un mérite aussi réel, aussi propre à former de nouveaux talents, prouvent donc qu'il faut dans chaque cité des foyers intellectuels, résultais libres et spontanés du développement national ; manifestation locale de cet esprit investigateur qui, depuis douze ans, déchiffre et publie toutes les vieilles chroniques, et cherche, sur tous les points de la France, la confirmation des lois historiques de l'art et de l'érudition, ou des exceptions qui fassent découvrir les lois nouvelles et plus générales delà science du pays.

» C'est pour l'accomplissement de celte œuvre, qui renferme tout l'avenir du mouvement intellectuel de la France, qu'un musée lorrain établi à Nancy n'y serait pas moins utile qu'une bibliothèque publique et qu'une académie locale. Le premier de ces établissements compléterait les deux autres, et achèverait de grouper en faisceaux des facultés encore éparscs, des ressources encore incomplètes et disséminées. L'opinion publique de la cité le réclame, les organes du pays l'ont déjà reconnu nécessaire en principe. Que l'activité vienne donc en aide à cette bonne volonté! Que les comités des arts et monuments interviennent de Paris, s'il le faut, par une bienveillante initiative; et Nancy, qui, l'année dernière, a si bien encouragé la classification de ses manuscrits, ordonnée par M. le ministre de l'Instruction publique, et qui possède une riche bibliothèque et des archives départementales en ordre si parfait, verra de même les monuments de tous les âges se ranger en archives lapidaires et indestructibles, dans l'ancienne Salle des Cerfs , glorieux et unique débris de son vieux palais ducal. •>

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