‹ Nancy; histoire et tableauChapitre 42 sur 56 · R. TH · texte numérisé non relu

R. TH

On le voit : tandis que la ville intéressée sommeille, il existe au dehors, sur la question, compréhension générale. Et comment, en effet, les archéologues n'auraient-ils pas saisi du premier abord une idée si frappante et si claire! Pourquoi n eussent-ils pas goûté sur-le-champ une chose si peu contestable, si évidemment utile, si digne d'approbation à tous égards!

Nancy, du reste, a plus à gagner qu'eux à voir se réaliser la conception dont nous parlons.

Qu'est-ce, en France, hors de Paris, qu'un musée des beaux-arts! qu'un musée même d'antiquités...! Ces sortes de galeries, toujours pauvres en dépit des plus grands efforts, peuvent être bonnes à entretenir où elles existent, à fonder même où elles n'existent pas; elles peuvent plaire aux habitants éclairés d'une province, rendre de petits services locaux; — mais, au fond , l'importance en est bornée. — Jamais on ne se déplacera, de loin, dans le seul but de les venir voir : leur infériorité, devant les collections parisiennes, est trop irrémédiable.

Pour établir quelque chose qui en vaille la peine et qui attire vraiment les voyageurs, il faut choisir use spécialité, s'y renfermer, mais la rendre complète; il faut exceller en un point; il faut réussir à sortir de la ligne, et, sous un aspect, à primer tout.

Or cela est possible pour Nancy ; mais en une seule chose : en une chose dont ses antécédents lui fournissent l'élément naturel. Ancienne capitale de la Lorraine, que Nancy s'empare de cette donnée; qu'il l'exploite; qu'il en tire tout ce qu'il y a moyen d'en tirer. En s'altachant avec ardeur, avec persévérance, à rassembler et à classer, dans tous les genres, ses antiquités nationales, les productions diverses par où s'est mise au jour la pensée du peuple lorrain, — Nancy est maître de créer une collection dont l'équivalent ne puisse exister ailleurs; une collection, par conséquent, qui lui attire des visiteurs obligés. Il peut se procurer l'honneur de posséder chez lui Tune des pages de l'histoire de l'humanité.

Le local est déterminé. Si les Nimois ont mis avec raison leur musée grec et romain dans la Maison Carrée, afin que le contenant et le contenu fussent en rapport, — la même analogie indique aux Nancéyens, a titre de contenant

pour un musée lorrain , l'aile restante du palais de Lorraine.

Ilya même, en ceci , une convenance particulière de plus qu'à Nimes. En effet, les Arécomiques ne formaient, autour de leur centre à Némausus, qu'un groupe secondaire, non investi de l'indépendance absolue; et c'est Rome, leur maîtresse, qui était venue bâtir ou sculpter chez eux les belles antiquités que s'occupent a conserver leurs descendants. Bien autre est l'attitude d'une ancienne capitale, d'une ville qui fut le foyer d'un pays tout à fait autonome, et qui posséda longtemps en propre de véritables souverains, des princes à couronne réelle, sans suzeraineté au dessus d'eux. Si le Louvre et le château de Versailles sont devenus les musées des Français, la portion restante du palais ducal de Nancy doit devenir le musée des Lorrains. Où trônèrent les dvnastics d'autrefois, — personnifications animées par où se manifestaient la vie et la volonté des nations, — là sont appelés à venir s'asseoir les arts, expression conservée de la pensée des peuples éteints, précieux témoignage contemporain de leur existence. Or la Lorraine ne fut point une peuplade subordonnée, un pays vassal, une province , — mais une patrie, une nation (a).

Le local, disons-nous, est déterminé. Celui où se trouvent mille convenances réunies, c'est l'édifice situé sur la Grande Rue de la Ville Vieille ; le seul corps de bâtiment qui soit resté du palais de René, d'Antoine et de Charles M, depuis qu'on a démoli et tout ce qui s'enfonçait du côté du bastion

(a) Nation. Voir, ci-avant , les pages 85 et 86 , où nous avons montré que, chez les Lorrains, la chose et le mot existaient. Se rappeler aussi qu'il fut décidé dans les congrès , malgré les efforts d'un certain roi, que les envoyés de Lorraine n'étaient pas de simples ministres plénipotentiaires ; qu'ils avaient droit au rang et au litre d'ambassadeurs.

des Dames (a) et tout ce qui s'étendait sur les deux flancs, à gauche vers la rue de l'Opéra , a droite le long du fond de la Carrière (6).

Cest l'aile qui se terminait par un bout à la chapelle ducale de Saint - Georges , détruite avec tant de vandalisme sous Stanislas (c), et qui, par l'autre bout, va toucher aux Cordeliers, précieux monument sauvé, mais dont l'existence n'est rien moins qu'assurée, si l'on ne prend, pour le préserver de maints périls futurs, des mesures plus efficaces que jusqu'à présent (d).

(a) Portion de la Pépinière située près du jardin du Gouvernement (préfecture).

(6) La Carrière, et non la place Carrière, mauvaise locution dont l'usage s'est introduit par ignorance, et qui ferait croire qu'on a voulu illustrer là un individu de ce nom. Une carrière (ou charriére, dans le style de quelques vieux auteurs) est une lice, ainsi appelée d'après des souvenirs qui remontent à l'Antiquité , parce que les hippodromes étaient primitivement destinés aux courses de chars (en italien carri); de là ces expressions c entrer dans la carrière, parcourir la carrière, etc. » II n'y eut, au moyen -âge, de carrière fixe et attitrée, que dans les capitales. Nancy, pour ses tournois et jeux chevaleresques, en possédait une auprès de son palais, — de même qu'il reste encore à Paris , auprès du Louvre , un terrein de carrousel. — Si là dedans on veut (chose inutile) mêler le mot place, il faut le faire suivre du génitif, et prononcer « place du Carrousel, place de la Carrière. » Mais encore cela est-il moins naturel pour le dernier des deux que pour le premier ; et si la plupart des Parisiens disent bien c j'ai traversé le Carrousel, » à plus forte raisoh les Nancéyens doivent- ils dire « je demeure sur la Carrière; » car le carrousel est proprement le jeu dont une carrière n'est que le terrein. Aussi les vieux habitants de Nancy ne manquent-ils pas de s'exprimer ainsi, et de parler de la Carrière sans y ajouter le mot de place : la tradition leur tient lieu en cela de savoir académique ; pure et conforme au bon sens , elle leur suggère un langage correct.

(c) Voyez pages 10, 40 et 41.

(d) Fondation de René II , l'église des Cordeliers (dont la Chapelle Ronde est une dépendance) a été dernièrement sur le point de voir

Ce qu'il convient de faire de cette aile n'est pas douteux ; la tâche a été formulée par la Société de conservalion des monuments français.

Assignant pour entrée le vrai portail, et débarrassant des attirails d'écurie, qui la souillent, la galerie du rez-de-chaussée située à gauche, on dégagerait ses pilastres, empâtés de mortier; on la réparerait dans le style convenable, on la rendrait propre au dépôt de toutes les antiquités pesantes, et l'on en ferait le passage par où les visiteurs gagneraient l'escalier.

L'escalier, ce modeste escargot, si peu semblable à la magnifique tour du Grand-Rond, où l'on pouvait arriver en voilure au premier étage (a), mais cet ouvrage contemporain du

tomber la voûte de sa nef; et maintenant, quoique, tirée de ce danger, elle peut en courir mille autres , sur lesquels ce n'est pas ici le lieu de s'étendre. Qu'il suffise de se bien persuader qu'en France, dans l'état présent des lois et des mœurs , une église non affectée au culte paroissial , n'est nullement certaine de pouvoir perpétuer sa durée. Bon-Secours , quoique dépositaire des mausolées du roi et de la reine de Pologne , a failli s'écrouler, faute de réparations , et n'est définitivement sauvé que depuis qu'on l'a érigé en paroisse. Autant y a-t-il à faire pour les Cordeliers, dont la ruine entraînerait celle des tombes de toute la dynastie de Lorraine. — Cette heureuse idée, qu'il faut savoir gré à X Espérance de Nancy d'avoir émise (numéros du 4 et du 6 février 4846), est d'autant plus nécessaire à prêcher, jusqu'à ce qu'on en vienne à réalisation.., qu'elle se trouve correspondre à un autre besoin , à celui du culte , — une seule enceinte religieuse ne pouvant suffire à tous les fidèles de la Ville Vieille, malgré les efforts que l'on tente pour leur donner place à Saint- Epvre. — Une ligne droite, tracée dans l'axe de la rue Raoul (rue Saint Michel), séparerait d'une manière simple et commode le territoire qui resterait à la cure dont saint Epvre est le patron , d'avec la succursale qui se formerait au-delà, et qui aurait pour siège les 1 Cordeliers.

(a) Il est aisé de la reconnaître sur le dessin du palais ducal , pris à vol d'oiseau, que M. Thorelle a reproduit d'après De Ruet, et que nous avons joint au présent volume, page M.

moins encore de la souveraineté de Nancy, servirait de montée pour conduire à la Salle des Cerfs, dont la restauration, admirable thème pour les artistes, — impliquerait celle de tout l'édifice (a). Une fois qu'on en aurait rouvert les fenêtres, il va sans dire qu'on aurait à réparer et les balcons et la Porterie , et la haute toiture aiguë, dont le hardi faitage demande à être de nouveau couronné de l'élégante et riche dentelle de fer qui le surmontait. — Il faudrait que cette dentelle, semée d'alérions, de barbeaux, de croix de Lorraine et de croix de Jérusalem , fût commandée exprès, fondue exprès dans les usines : eh bien , quoi d'étonnant? ces choses-là se font partout ; Rouen , Paris les réalisent ; l'exemple en devient général. Pourquoi le mouvement de réveil, historique et artistique, viendrait-il tristement se briser contre les limites du pays lorrain? Déjà d'heureux symptômes s'en manifestent du côté des Vôges; et la ville de Nancy, seule en retard sous ce rapport, finira par rougir de son inconcevable somnolence.

Pour recevoir ce qu'on aurait à conserver, — tableaux , gravures, ciselures, médailles, manuscrits, chartes, atlas, livres spéciaux, vitraux, armes, joyaux ou meubles, — la Salle des Cerfs serait assez grande. Elle ne le semble même que trop, aux gens irréfléchis et paresseux, qui se demandent en bâillant : « Aura-t-on de quoi la remplir? »

D'abord, pourrions nous leur répondre, il ne s'agit point de la remplir. Tant s'en faut qu'on doive désirer de la voir pleine, qu'il importe même qu'elle ne le soit point : le vide y déplairait bien moins que l'encombrement. Loin d'arriver à

(a) Dès 1820, M. Grillot père avait ébauché quelques plans , pour adapter le palais ducal à la destination d'un musée d'antiquités. Mais plus tard, et avec plus de détail, M. Châtelain, ancien architecte départemental de la Meurthe , a fait là-dessus les projets nécessaires ; il les publiera si besoin est.

308 D'UN MUSft LORRAIN.

1 état de plénitude, ne fût -elle seulement pas garnie, — dès quelle serait réparée, elle remplirait son but; car elle a son mérite intrinsèque. Combien Nancy, devenu si pauvre en fait de salles pour les grandes cérémonies, ne gagnerait -il pas à retrouver, pour les jours de passage de princes, ou pour d'autres circonstances extraordinaires (a), une si majestueuse galerie, — dût -on, sans y rien apporter, ne faire que la reconstruire telle qu'elle était sous les Ducs , telle que nous en donnons le dessin, c'est-à-dire, qu'en rétablir le parquet et les beaux plafonds, et qu'en repeindre les murailles (6)!

Mais garnie, elle le sera. C'est là, premièrement, qu'il faut mettre et la tente conquise sur le Téméraire, et le modèle en bronze de la statue de Charles III, et tous les objets d'art lorrain que l'on pourra se procurer,— à commencer par l'œuvre complet du roi des graveurs , et par ce que Nancy possède du roi des paysagistes, (c). — C'est là qu'il faut rassembler les portraits de tous les personnages, soit de la maison souveraine, < soit des divers rangs sociaux , qui firent honneur à la nation pendant sa durée. C'est là qu'il faut recueillir, sous une série d'écussons, les souvenirs de ces familles d'Ancienne Chevalerie, si vaillantes et si sages, qui furent le patriotisme incarné.

(a) Nous disons extraordinaires ; car ii va sans dire qu'une pareille salle ne saurait être livrée que rarement , qu'avec précaution , au public, et à un public de choix. La foule pourrait , sans cela, perdre ou gâter les précieux objets qu'on aurait pris soin d'y réunir.

(6) Ce qu'on ne peut pas discerner sur la gravure de La Ruelle , c'est que les embrasures des fenêtres étaient richement peintes aux armes de Lorraine.

(c) La Ville possède un Claude le Lorrain, que lui a donné M. de Saint- Beaussant. Elle n'a pas l'œuvre de Callot; mais cet achat, pour elle , est obligatoire. De telles dépenses , propres à lui donner son rang , et à la faire visiter par les étrangers , seraient non seulement plus nobles et plus flatteuses , mais plus profitables aussi , que celles, par exemple , dont elle s'est grevée pour le chemin de fer.

APPENDICE. 3CW

C'est là qu'il faut transférer la partie lorraine du médaillier de la Ville. C'est la qu'il faut préparer et des panneaux et des armoires vitrées, à l'intention de recevoir ce qui viendra. — Et puis on s'arrêtera pour attendre.

Mais il n'y a plus à différer : le passé s'éloigne, les vétérans meurent, les traditions s'effacent, les objets gardés se dispersent. Pour peu que Nancy tarde encore à créer la galerie historique dont tous les connaisseurs lui conseillent, comme à l'envi , de s'accorder le profit et l'honneur.., il verra tout lui échapper; il ne pourra, faute de place, ni acheter les curieuses collections lorraines, à mesure qu'elles seront à vendre (a), ni s'enrichir même des cadeaux que les antiquaires lui feraient, mais renonceront a lui faire, en s'apercevant qu'il ne possède rien; car on n'aime à donner qu'aux riches, et l'eau va toujours à la rivière. Ainsi , d'autres que lui , cliez fut, viendront enlever sans concurrence, — a vil prix.., peutêtre gratis, — ce qu'on se proposait de lui céder, voire de lui donner : les plus notables fleurons de sa couronne, les plus chers débris de sa gloire.

Hélas, depuis quinze ou vingt ans qu'il tergiverse, combien de choses rares, curieuses, désirables au plus haut point, n'a-t-il pas tristement laissé s'évanouir l'unique et fugitive occasion d'acquérir !

Les unes, recueillies par des hommes éclairés, dont nous devons tout à la fois applaudir et déplorer le zèle, sont allées augmenter, dans des villes voisines, des collections secondaires, qui, fussent-elles publiques, demeureront toujours

(a) Il est impossible de ne pas songer, par exemple , à celle de M. Noël le lotharingophile. Que deviendra-t-elle après lui? — Si les départements lorrains se la laissent enlever, il n'y aura guère, dans la langue, de terme plus offensant que relui qu'on leur appliquera.

sans vraie valeur au point de vue lorrain , ne formant pas spécialité, n'ayant pas a cet égard couleur et caractère (a).

Les autres ont passé a des amateurs particuliers , lointains, et le pays même les a perdus.

Ceci rappelle un trait frappant , qu'on ne peut citer sans douleur.

Il y a une dixaine d'années, un objet riche et remarquable, lia lit décoré en or et en couleurs, à la devise de René II, se voyait chez un brocanteur, qui ne demandait qu'à s'en défaire. Précieux par son élégance, il Tétait plus encore par son origine ; car on venait de le découvrir à Vaudémont, entre le fond d'une vieille maison et l'un des rares pans de mur qui sont restés de la forteresse. Mis en vente,— où? à Nancy même, — il fut visité avec* mollesse, presque avec pleine indifférence. La capitale des Lorrains (faut-il le dire!) ne fit pas d'offres; et c'est a Paris qu'il finit par être envoyé, chez les marchands de bric-a-brac.

Or les lecteurs ont à savoir quels sentiments, d'ordre élevé, s'attachaient à ce beau débris. Témoignage de la splendeur du château comtal de Vaudémont, échantillon du mobilier

(a) Des éloges affligeants , par exemple , sont dus au musée d'Epinal , s'il recueille , comme on le dit , ce que les Nancéyens laissent se disperser. Et pourtant Épinal ne parviendra jamais, comme Nancy pourrait le faire, à réunir des choses dignes par leur ensemble d'amener les gens de cent lieues. Les Vôges, quant au présent, quant à l'avenir, peuvent, si elles le veulent, se séparer de Nancy; mais quant au passé, elles en dépendent. Historiquement, il reste leur centre , le foyer de leurs souvenirs ; il demeure la capitale de cette Lorraine, leur antique et glorieuse patrie.

Quant à la ville de Bar, elle pourrait , avec droit et raison , fonder chez elle un musée barrois , pourvu qu'il n'embrassât rien de postérieur à 1450. Depuis cette date jusqu'à 47G6, c'est Nancy qui fut sa capitale , et où ses souvenirs doivent prendre place. Passé 1766, elle entre dans le tourbillon général dont le centre est à Paris.

APPENDICE. 31 i

qui y garnissait l'appartement des princes, ce n était pas seulement un reste curieux , mais un reste laborieusement sauvé, mais une relique touchante. Lorsqu'on effet les modernes Vandales se complurent à détruire , sous Charles IV, toul ce que possédaient d'admirable les régions d'entre Rhin et Meuse ; quand les Suédois et leurs alliés d'Occident ( les vrais Russes de ce temps-la ) , exercèrent un ravage systématique sur la Pologne mosellane, martyre alors de la foi et de la liberté : — de braves gens s'efforçaient a l'envi de sauver quelques nobles choses. Presque jamais ils n'y réussissaient, car le désastre était savant, et, quand on avait assez pillé, on faisait toul sauter par la mine ; telle était la méthode commandée a froid par Richelieu, et la poudre faisait sous lui ce que la flamme fit sous Louvois. Maintenant, voyez-vous d'ici un honnête serviteur de la patrie lorraine , les yeux en pleurs , chercher à soustraire quelque chose a la brutalité des cardinalistes? Le pauvre homme a trouvé une cachette, il a muré le beau lit des René entre ses arrière-celliers et le rempart même élevé par Brunehaut et les petits-fils de Gérard. Surviennent alors les ennemis, qui se livrent à leurs fureurs ordinaires, et dont le cynisme destructeur, après avoir tout saccagé, fait sauter, pour son vil plaisir, les superbes tours de Vaudémont. Par hasard, au milieu du désordre, un pan de mur n'a pas croulé, et c'est justement celui contre lequel on avait adossé le trésor. Quelle n'est pas la joie muette du patriote, qui a pu dérober un objet, un seul, au vandalisme étranger! — Hélas, le pauvre vieux Lorrain resta obligé de se taire ; car il ne vit pas revenir la pleine indépendance de son pays; car il ne put vivre jusqu'à l'avènement de Léopold. Mais, quand la tombe emporta son secret, il mourut consolé du moins de penser qu'un jour la trouvaille se ferait, et que d'autres générations, moins malheureuses que la sienne, reverraient d'un œil charmé d'un œil ému , ce beau fragment de l'héritage de leurs pères

S'il eût pu pressentir l'hébétement, l'ingratitude, l'indifférence inouïe, monstrueuse, des futurs habitants de sa capitale chérie..., il fût mort avec désespoir.

Espérons que l'hiver moral est passé, que le printemps approche ; qu'un tel excès d'engourdissement ne livrera plus les Nancéyens à l'indignation et a la risée des gens instruits.

Voici que se montrent quelques premiers bons signes de renaissance. C'en est un, que l'idée venue au Conseil général de la Meurthe, de faire de la Salle des Cerfs le dépôt des archives départementales; car des liasses, des ballots de registres, sont chose déjà moins grossière que du fourrage (a).

Toutefois, ce n'est pas du tout là que le progrès doit s'arrêter.

Et même, quoique louable par un côté, la proposition, si l'on s'empressait aveuglément d'y donner suite, serait fâcheuse par un autre, comme pouvant empêcher une grande restauration indispensable. Le bien peut se changer en mal , quand il est l'ennemi du mieux, et d'un mieux devenu nécessaire. — L'illustre, la glorieuse, la magnifique Salle des Cerfs, est lorraine, et non pas meurthoise. Si le cri général des savants réclame qu'on la reconstruise, c'est, à coup sûr, pour autre chose que pour recevoir empilés des colis administratifs.

En tant que le Département possède , dans les casiers de la Monnaie (6), des choses d'avant lui, des choses appartenant

(a) Dès le 27 el le 29 août 1 84;>, le Conseil général avait invile M. le Préfet à faire étudier le projet de translation des archives du local de la Monnaie à celui de l'ancien palais des Ducs. Il y a insisté le 16 septembre 184C.

(6) L'ancien hôtel de la Monnaie de Lorraine , devenu le siège du tribunal de première instance de Nancy.

a un ancien organisme plus large et plus réel , à une vitalité politique dont le centre était jadis à Nancy, — y aurait- il convenance à faire un triage des archives, et a transférer au palais ducal (sauf à discuter sur la place a leur y donner) les papiers relatifs au temps des Ducs (a)?— -C'est un point à examiner (6). — Mais d'abord, et certainement, ce qui n'a point appartenu à l'ancienne Lorraine, ce qui est postérieur a 1766, ne doit en aucun cas y être apporté. La Salle des Cerfs, nous le répétons, n'est pas faite pour être remplie, profanée, par des paperasses récentes et vulgaires, qui n'ont rien de commun avec l'histoire.

Par la même raison, rien d'antérieur a l'existence de la Lorraine ne doit être admis non plus au palais lorrain. — Et, pour le dire ici en passant, la Commission d'Antiquités n'a pas assez réfléchi sur son vœu, quand elle a indiqué comme pouvant recevoir des antiquités quelconques la partie basse de l'édifice dont nous parlons. Des inscriptions païennes, des morceaux d'art grecs ou romains, quoique dignes de conservation et même d'intérêt , ne sont pas là mieux à leur place que des niaiseries meurthoim. Qui dit musée lorrain dit tout. On ne saurait trop s'y tenir ; la spécialité fait la force. En voulant sortir de sa sphère, on ne s'enrichit pas de ce qu'on y ajoute, on s'appauvrit de tout ce qu'on n'y ajoute pas; et c'est ainsi qu'on paraît misérable (c).

(a) Leur consacrerait une chambre, à l'extrémité du premier étage ? Ne pourrait-on pas , plutôt , disposer à cette intention une partie du rez-de-chaussée? — Les projets seraient à mûrir.

(6) Une circonstance favorable à l'étude de celte question , si Ton voulait arriver à la résoudre avec maturité , c'est la présence d'un lotharingiste , M. Henri Le Page, au poste de gardien des archives.

(c) S'il y avait des débris romains ou grecs qui eussent besoin d'être sauvés, on ferait bien, sans doute, de les placer au rez-dechaussée de l'édifice ducal , mais a titre piremext provisoire.

Rien d'avant la Lorraine, et rien d'après. Huit cent sept ans sont un cycle bien suffisant pour fournir les matériaux d'un musée historique (a).

Rien d'avant la Lorraine et rien d'après : a de telles conditions, seulement, Nancy aurait chance de créer une collection remarquable.

Tout au plus pourrait-on y admettre , y loger sous le vestibule, les monuments austrasiens, si Ton se trouvait en posséder. L'Austrasie, du moins, fut aussi un germe du sol, une production spontanée du terroir d'entre Rhin et Meuse. Ou, si l'on veut, l'Auslrasie fut la chenille dont la Lorraine a été le papillon (b).

Espérons, encore une fois, que la compréhension nouvelle produira ses fruits, que l'on ne continuera pas a rester aveugle, et qu'ici sonnera bientôt, comme elle sonne ailleurs, l'heure des réparations. Tout la prépare : on a vu comment se prononce la Société de conservation des monuments fran- « çais, cette phalange intelligente dont le portefeuille de l'Intérieur encourage les travaux; le ministre de Instruction publique fixant son attention sur Nancy, a fait en quelque sorte à cette ville des ouvertures significatives, qu'elle aurait pu saisir plus vivement (c); le ministre dirigeant, lui-même, le chef du cabinet politique, s'honore du litre d'historien... Quand le Gouvernement est si bien disposé à seconder les

(a) Voir ci-avant , page 35, l'explication de ces 807 ans , et les diverses manières dont peut se compter la durée de l'être vivant qui s'est nommé Lorraine.

(6) Sa chrysalide, dans celte métaphore, a été la Lotharingie, tant royale que bénéficiaire, forme nationale comprise entre le temps des Carlovingiens et celui de Gérard d'Alsace.

(c) L'auteur même de ces pages avait fait part à M. Wclche, alors Maire de Nancy, d'une lettre importante de M. de Salvandy ; mais on a sommeillé. Vigilantibm jura prosunt .

entreprises du genre dont il s'agit, est-ce aux intéressés à hésiter de les former! est-ce aux autorités secondaires à se laisser décourager, ou par des obstacles aisés a lever avec le temps, ou par des complications qu'un peu de patience et d'adresse peut débrouiller! Il suffit qu'on sache vouloir : les difficultés disparaîtront; et la chose fera honneur à ceux qui auront su y attacher leur nom.

Le chiffre des dépenses présumées, sans être énorme, franchirait les bornes vulgaires : — soit. — Il fait sourciller, dit-on, quelques timides citoyens. Mais que ces braves gens veuillent bien, un moment, sortir de leurs étroites habitudes. Pour des conceptions extraordinaires, on ne doit pas s'arrêter a la limite des budgets ordinaires. Or ce n'est point une etiose accoutumée que la création d'un musée spécial, national, — qu'il soit égyptien, espagnol ou lorrain ; — quand surtout il doit être unique; quand il n'y aura pas ailleurs d'autre établissement destiné a ressusciter scientifiquement la nation dont il représentera la vie.

A-t-on peur de n'être pas aidé, et d'avoir tout le fardeau à porter...? Mais c'est pitié. Que Nancy ait seulement de la détermination ; qu'il sache commencer hardiment.., et Paris achèvera. Pourvu que l'œuvre soit nettement comprise, expliquée comme elle doit l'être, — elle trouvera des patrons en haut lieu, elle sera payée sans lésine. Il n'y a pas à craindre, en ceci, mesquinerie de la part des dépositaires du pouvoir. Ils sauront et ordonnancer des fonds pour refaire la Salle, et prescrire des restitutions en nature pour la meubler (a).

(a) Rien de plus facile à l'Autorité supérieure que de faire renvoyer à Nancy les richesses lorraines dispersées en France dans des bibliothèques ou galeries, parisiennes ou autres, où leur dissémination leur enlève tout leur prix. Et le Gouvernement, n'en doutons pas, aura l'intelligence de le faire , aussitôt que le musée spécial de Nancy offrira pour ces objets un centre de réunion naturel.

Car la France, si une fois elle adopte ce plan, ne peut vouloir le réaliser qu'avec grandeur. Or, pourquoi ne ladopterait-elle pas? Sans compter l'intérêt scientifique (qui serait déjà suffisant pour la déterminer), tout lui impose d'accepter cette charge; la prendre est un noble procédé qui lui sied. — Elle le doit, en effet, par honneur propre, comme héritière de la Lorraine; elle le devrait par générosité, comme son

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