RECEVOIR
Après l'affaire de Cherviller, on l'engageait à rester trois
(i) E. ilu Boulay.
jours sur le champ de bataille. Outre que cela constaterait mieux sa victoire , lui disait le margrave de Bade, on viendrait l'y féliciter, et les seigneurs et les villes du Rhin lui apporteraient de riches cadeaux, en remerciement de leur délivrance. Or le prince s'y refusa : n'ayant agi que par zèle du bien , il ne voulait d'autre récompense que l'accomplissement de son devoir (1).
Une autre manière de se payer, (et plus décemment, pour un fils de roi , qu'en argent ou en pierreries), ç eût été de saisir l'occasion pour arrondir ses états. Et quoi que vous en disiez, messieurs, sans que le duc Antoine eût des forces égales à celles dont Richelieu disposa cent ans après , il lui était aussi facile , alors , qu'il le fut plus tard a la France , d'obtenir des accroissements de territoire. Mais il n'était pas moins pur d'ambition que de cupidité : de même qu'il ne rapporta pas un sac d'or, il ne se fit pas céder un seul canton , pas un seul village ou château fort. Aussi les contemporains, étonnés, ont-ils à l'envi mis en relief une modération si rare. « Il s'était armé pour la cause de Dieu, écrit un prosateur du temps, et non comme les Germains pour piller ou s'agrandir ( 2 ). » Prince , lui dit un poète, tu ne convoites point les richesses; nul désir de domination ne te fait chercher non plus à étendre ton sceptre au dehors;
Non inhiàs opibus ; regnandi nulla cupido Mentem sollicitât ; non exlera régna requiris (3),
Et certes, d'après l'ensemble des circonstances, il est assez clair, comme s'exprime avec raison Jean Herquel, que
(1) Volzir, 43.
(2) Emond du Boulay.
(.") Rusticiad. lib. I.
l'excellent Duc , en faisant cette guerre , fut uniquement animé du désir de défendre et la Religion et la république chrétienne, lesquelles, humainement parlant, ne furent sauvées que par son énergie, à l'instant du péril le plus formidable (1).
Du reste, ce désintéressement sans égal, «péché originel de la maison de Lorraine (2), » était chez Antoine une vertu de famille. Son père, le roi René II, en avait donné de grands exemples; notamment lorsqu'après la mort de Charles-le- Téméraire et la délivrance de Nancy, content de rentrer en possession de ses états, il n'avait pas essayé de s'approprier, comme indemnité de guerre, le moindre lambeau de ceux du vaincu. Ses neveux, dans leur brillante carrière, ne se distinguèrent pas moins par leur aversion pour le lucre ; surtout les deux plus illustres d'entre eux, ce Charles et ce François de Guise, dont les talents et les vertus portèrent si haut la fortune de la France, et qui, dans un siècle de guerres civiles, — où , sur toute la face de l'Europe, les partis se frappaient les uns les autres à coups de confiscations, — seuls parmi les puissants d'alors , ne consentirent jamais a profiter d'aucune parcelle du bien d'autrui (3).
(4) Ex rébus ge$ti$, satis liquere wjto Ântonium hoc bellum suscepitse, non avaritiœ aut ambitionis gratià, scd tutandœ tùm Re~ ligionis cùm Reipublicœ, quorum in proxitno erat interUu* nisi, etc. (Herculan. Antonii vita, XVI).
(2) Mot célèbre du duc Henri.
(3) Pas même à recevoir leur part dans les profils des guerres contre l'Elranger. Chacun sait qu'à la prise de Calais , le libérateur de la France Ait Je seul à ne rien s'approprier, dans l'immense butin qui enrichit tout son corps d'armée.
El ici peut-être, messieurs, s'il y avait place pour des digressions, ce serait le cas d en faire une, au proût de la science, au profit de l'équité surtout, en rétablissant 1a vraie physionomie de ces deux frères si calomnies : couple glorieux, couple excellent, doué de toutes les vertus; figures nobles et charmantes, qui se détachent non pas en noir, mais en clair, sur la sombre teinte des circonstances; — personnages éminents, sans doute, dont l'un fut le premier des généraux, et l'autre le premier des orateurs de son temps; grands hommes, chacun dans son genre , — mais plus remarquables encore par leur bonté que par leur génie.
L'un, François, ou le grand duc de Guise, qui introduisit dans le métier des armes, non seulement une discipline, une probité, mais une philanthropie, regardée avant lui comme impossible; cet homme qui joignit à la triple gloire d'avoir su à Metz, à Calais, et au delà des Alpes, arrêter les Allemands, chasser les Anglais et délivrer la Papauté, le mérite d'avoir le premier, comme un ange de bénignité au milieu des scènes sanglantes, réussi à supprimer les pillages militaires, autorisés par la coutume, et déployé le soin le plus affectueux envers les blessés, y compris ceux de l'ennemi (1). Lui, qui, payé, ce semble, pour aimer la guerre, puisqu'il fut vainqueur autant de fois qu'il combattit.., ne désirait, ne prêchait que la paix, s'évertuait à la rendre praticable , souhaitait qu'on pût l'accorder même aux plus mauvais citoyens. Lui , qui , après avoir été forcé, à Dreux, de mettre en fuite, pour sauver la France, ces Huguenots anti-patriotes dont la trahison venait de livrer le
(1) Soigner les blessés de l'ennemi : cette idée qui parait à présent si simple , cette idée, on ne peut trop le répéter, n'exista d'abord que chez les Lorrains , et notamment chez les princes de la maison de Guise.
Havre à l'odieux drapeau d'Albion , leur faisait encore offrir par la Cour les conditions les plus sortables; que dis-jc? travaillait a la réunion « tout comme s'il y avait eu intérêt », et même était allé, de sa personne, encourager les négociateurs, le propre jour où il fut blessé à mort (1). Lui qu'on ne pouvait voir sans l'aimer, et dont la majesté sereine aurait, de l'aveu de Poltrot , rendu impossible de le frapper, si on l'eût regardé en face. Lui qui, pendant ses souffrances finales, qui durèrent toute une semaine, ne laissa pas échapper un mot d'impatience ou de haine; loin de la : qui, continuant à s'informer des moyens de réconciliation entre les partis,donna les conseils les plus sages, calma et consola ses proches, et témoigna pour son meurtrier les généreux sentiments que Voltaire prête a Guzman dans Àlzire. Lui, qui, s'examinant au lit de mort, avec la sévérité d'un honnête homme et d'un humble chrétien, déclarait n'avoir rien à se reprocher sur l'involontaire tumulte de Vassy, « dans lequel il avait été défendeur et non point agresseur (2), » et ne voyait, de souvenir qui lui pesât, que celui de quelques punitions capitales infligées aux maraudeurs de son armée : punitions conformes pourtant a l'ordre promulgué, et d'ailleurs jugées nécessaires à la sûreté des populations d'Italie, mais dont la rigueur, pour simple vol, avait toujours répugné a sa belle âme.
L'autre, Charles, ou le grand cardinal de Guise , que son immense considération faisait appeler le cardinal de France. Cet évéque zélé, sobre et chaste, ennemi des abus, réformateur
(4) c J'ai désiré et pourchassé par tous le* moyens possibles une bonne paix, disait-il. Et qui ne la désire n'est pas homme de bien, ni amateur du service du Roi ; et honni soit qui ne la veut. » (Témoignage de Lancclot de Caries.)
(2) Id. dans Nie. Boucher (Conjonction des lettres et des armes, page 164).
de son clergé, instituteur du premier séminaire français; chef de colonne des prêtres édifiants , auxquels il fournissait modèle en même temps que leçon. Ce distributeur éloquent du pain de la parole, pour qui, lorsqu'il devait prêcher, les basiliques de Rheims et de Paris n'étaient plus assez spacieuses. Ce prélat aux vastes largesses , aux munificences éclairées , fondateur d'hôpitaux et d'universités, bienfaiteur de tous les pauvres, protecteur de tous les savants, Mécène de tous les artistes. Ce judicieux antagoniste des aveugles et des immobiles, intelligent défenseur de la pensée chez Ramus, — chez Ramusque ne savait pas même protéger Genève, tout à la fois téméraire et routinière (1). Ce promoteur de tous les progrès sérieux, même dans Tordre matériel; cet auteur de richesses publiques, qui, créées par le travail seul, d'après ses utiles conseils, fournissaient de quoi subvenir aux nouvelles dépenses de l'esprit, sans rien coûter à personne (2). Ce petitfils de roi, qu'on avait vu dans son enfance, sur les bancs des collèges, ne se distinguer des autres écoliers que par son application aux études ou son observance de la discipline; et qui plus tard, au comble des honneurs, dans un siècle où le rang et la naissance tenaient encore tant de place, accueillait gracieusement et faisait asseoir à sa table les gens de mérite, de quelque humble origine qu'ils vinssent. Cette lumière de l'Eglise, ce docte adversaire des protestants, qui est demeuré leur victime; car, — n'ayant pas pu réussir, malgré huit ou dix tentatives d'assassinat, à s'en défaire par l'arquebuse ou le couteau , — ils l'ont tué moralement, par les plus odieux mensonges. Cet homme
(\) J. J. Guillemin, Le Cardinal de Lorraine, 1847. (2) Notamment les marais qu'il fit dessécher, et sur lesquels il trouva moyen de doter son université de Rheims,
qu'on n'a pas rougi de représenter bénissant les poignards de la Saint-Barthélémy, tandis qu'à l'époque dont on parle , il était a quatre cents lieues de Paris , s'occupant d'associer contre la barbarie turque, pour la grande lutte de Lépante, toutes les forces de l'Europe civilisée. — Comme si d'ailleurs, un pareil rôle pouvait sans absurdité être prêté, même fictivement, au plus doux de tous les princes, mitissimo principi (1)! A un prélat dont la modération, dont la tendance inoffensive, éclate dans ses harangues au concile de Trente et au colloque de Poissy, — et dont, au reste, la suavité d'âme se peignait physiquement, d'une manière indubitable, rien que dans le limpide regard de ses grands yeux bleus!
Mais rentrons dans notre sujet; revenons des neveux à l'oncle : à cet Antoine que vers 1580, trente-six ans après sa mort , tout le monde appelait encore le Bon Due, « pour la singulière vertu , douceur et humanité , qui lui avait gagné si beau titre (2). »
Aimé des Lorrains jusqu'à l'adoration , il n'avait pas borné à ses états la sphère de ses tendances bienveillantes, ni des actes qu elles lui inspiraient. Son amour du bonheur des hommes, plus chaud et plus large que cela, le portait sans cesse à des sollicitudes d'intérêt général. En 1538, il était allé à ses dépens à Nice, pour tâcher de pacifier le monde, et c'est lui qui était parvenu â faire conclure une trêve entre les parties belligérantes. Aussi , partout sur son passage , à Tarascon , Lyon, Beaune, Dijon, Langres , les gens criaient lorsqu'il revint : « Vive le bon duc de Lorraine ! Vive le bon
(1 ) Termes de l'épitaphe du cardinal.
(2) Nicolas Boucher, 1579.
prince de paix!» Et plus tard, atteint déjà de sa dernière maladie, il voulut faire encore un dernier voyage, pour moyenner le repos de l'Europe, « dût-il périr, disait-il, plutôt que de ne point travailler à une œuvre si sainte ( 1 ). » Aussi, lors de sa fin, qui fut calme, sublime, éloquente, et que les auteurs contemporains appellent « le plus calholicque trépas de prince qu'il y eût eu depuis plusieurs cents ans en la Ghrétiennelé (2) », son unique regret fut de n'avoir pu solidement terminer les querelles des potentats ; et ses sujets , joignant à un éloge venu d'eux-mêmes l'éloge que lui avaient décerné les nations voisines , répétaient ce double gémissement : « Hélas, le bon père du peuple! Hélas, le bon prince de paix ! »
S'il se montra tellement courageux et déterminé ; s'il sut être, au moment décisif, le bouclier de l'Europe et de l'Eglise : ce fut , nous l'avons dit , pour protéger les populations dont il était le tuteur; et cbez lui la bravoure ne fut qu'une des formes de la bonté. Héritier de Bayard , il appartenait à la même classe d'hommes; il représenta le dernier cet ordre de sentiments. — Un trait inaccoutumé, surtout, permet de mesurer le degré d'éminente estime dont il jouissait. Au moment qui précéda la bataille de Cherviller, plusieurs étrangers de marque, qui avaient déjà reçu l'ordre de chevalerie, voulurent être de rechef armés chevaliers de sa main ; se regardant comme mieux institués champions de l'honneur et de la justice , si l'accolade solennelle leur était conférée par le vertueux duc de Lorraine.
Au reste, je n'ai guère présenté jusqu'ici que des considéra -
( 1 ) Emond du Boulay.
(2) Idem.
lions terrestres: que serait-ce si, parlant avec tous; messieurs, le langage que des chrétiens comprennent, j'avais cité en propres termes la règle de conduite d'Antoine , le principe qui animait toutes ses actions : Plutôt mille fois périr que de commettre un seul péché mortel! — Il n'avait pas, disait-il, passé un jour de sa vie sans se rappeler cette règle , qu'il tenait de sa mère. Or cette mère ( bien supérieure à Blanche de Castille, dont on parle tant) n'était antre que la pieuse Philippe de Gueldres , reine de Sicile , morte clariste à Pont-à-Mousson, en odeur de sainteté , et investie du don des miracles.
Souche d'une famille de héros, elle l'a été d'une famille de martyrs; d'une généreuse famille qui jusqu'au siècle dernier (jusques à Joseph II l'apostat , lequel la fit changer de route), était demeurée le drapeau de la religion sincère, aussi bien que celui du libéralisme et du progrès. La croix de Jésus- Christ , qu'avait choisie en partage la femme de René II , devint, surtout pendant les cent premières années, le lot de ses descendants..., combattus tous, outragés tous, noircis tous à cause de Dieu, quand il ne leur arriva pas d'être tués pour lui. « Cette vertu, disent les annalistes (1), fut propre et péculière aux princes de la maison de Lorraine* d'avoir soutenu là liberté de la religion chrétienne; l'eximant, autant que faire se pouvait, des mains de ses ennemis; n'y épargnant ni leurs biens, ni leur sang, jusqu'à entreprendre pour sa défense des choses quasi-impossibles à leurs forces. »
Quasi - impossibles , c'est le mot , d'après leurs efforts gigantesques. Mais ils ne se faisaient aucune illusion sur le peu d'équité de l'histoire ; ils savaient à merveille que les éloges humains, — presque toujours refusés aux véritables gens de bien , — ne servent guère de paiement qu'a
(t) Emond du Boulay, Nicolas Boucher, etc.
la demi - vertu. L'un d'eui , le grand cardinal Charles , avait coutume de dire que « le meilleur loyer qu'il espérât était de souffrir pour la justice; » ajoutant que « point ne faut se lasser de bien faire, et que ceux-là doivent s'attendre à l'insulte et à la persécution, qui veulent , en toute vérité, vivre selon la loi de Dieu. » — Il est triste de penser que les méchants ne sont pas les seuls a incomber ainsi sur les bons, et que bien souvent les chrétiens , dans leur candeur trop peu défiante, répètent aussi , sur le compte des plus généreux de leurs frères, les blâmes immérités, les inventions perverses des incrédules.
Placé dans la nécessité de vous éclairer sur ce point, messieurs , et de rétablir à vos yeux l'admirable figure du duc Antoine, — je n'avais que l'embarras de choisir, entre des flots de preuves surabondantes. La seule chose que je craigne, au lieu d'avoir exagéré, c'est de n'avoir pas dit assez; car ce serait une impropriété, que de sembler descendre à l'apologie là où il n'y a lieu qu'au panégyrique. Honte à moi si j'avais timidement parlé d'un prince louable à tous égards, et type de perfection; d'un prince dont la victoire, — qui fut celle de la pensée contre la force, et de la morale contre le vice, — lui valut les félicitations universelles des gouvernements et des peuples, et fut célébrée par l'Eglise sous la magnifique forme d'un jubilé!
Justifier un pareil homme.., fi donc! — Le glorifier, à la bonne heure.
P. G. Dl'MAST.