‹ Nancy; histoire et tableauChapitre 53 sur 56 · TROISIÈME LETT1Œ · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETT1Œ

Grâce au récit fidèlement rectifié des faits de 1525, faits dont V Univers avait eu la malheureuse bonté d'accepter et de reproduire un tableau chimérique, — vous avez déjà vu s'écrouler, messieurs, l'édifice d'inculpations dressé jadis, contre le duc Antoine, par les amis et partisans soit de l'Hérésie, soit du Communisme libertin. Il nous reste à compléter ce rétablissement de la vérité historique.

Et d'abord, nous avons à rayer, comme fabuleuse, la flétrissante origine attribuée au nom de la colline de Martyrmont. — Il y avait en cela, sans doute, quelque chose de dramatique, qui frappait les imaginations, et dont aussi les avocats de la cause protestante ne durent pas négliger autrefois de s'emparer. C'est dommage qu'un si bel effet romanesque ne repose sur rien. Marterberg ou Martyrmont , lieu consacré par une vieille dévotion catholique, s'appelait tout bonnement ainsi dès le moyen - âge , plusieurs siècles avant l'affaire de Saverne. Il en était de ce nom comme de Montmartre, qui signifie pareillement a la montagne des martyrs. »

Reprenons le fil des événements.

Lorsque fut enlevé le château fort , dernière retraite des Rustauds de Saverne, on amena devant le Duc le fameux Erasme Gerber et son principal confident. Ces deux chefs

n'ayant pas pu se disculper d'être les auteurs de l'infâme lettre, et môme n'ayant pas essayé de le nier, il n'y avait aucun moyen qu'on ne les livrât pas au prêvot, lorsqu'une si noire trahison était venue faire revivre tous leurs crimes antérieurs. Mais les exécutions se bornèrent là.

A ce propos, vous observerez, messieurs, que durant toute l'expédition des Lorrains en Alsace, — au milieu de tant de raisons qui poussaient à des arrêts sévères, — lorsque l'indignation était si vive, lorsque l'armée avait donné abri à tant de réfugiés, victimes des énormités commises par la gent insurgée, — il n'y eut (chose merveilleuse, et qui peint bien l'extrême bonté du Prince), il n'y eut de condamné à la peine capitale que ces deux hommes, et certains autres coupables tout -h -fait exceptionnels : un prêtre apostat, par exemple , qui s'était fait distinguer par son impudicité, et qui, pour le dire en passant, refusa, au pied du gibet, le secours d'un confesseur; ou bien quelques misérables qui , lors du pillage du sanctuaire de Marmoutier , avaient donné le signal de tous les genres de profanations et d'horreurs. Encore doit-on remarquer, — et certes le fait est digne d'attention , — que dans un siècle où les supplices raffinés, surtout pour de semblables crimes, étaient d'usage courant et général, Antoine, en laissant condamner ce très-petit nombre de scélérats, notables et hors de ligne, ne fil employer à leur égard que le genre de mort le plus simple d'alors : la potence, sans aucune torture (1).

(1) 11 y eut bien , celte année-là , en Lorraine , deux personnes qui montèrent au bûcher : savoir , deux habitants de Saint-Uippolyte , dont l'un avait joué le rôle d'espion , plus encore que de prédicant , et dont l'autre était ce beau jeune et galant curé , qui mourut comme en riant, dirent les chroniques, < tenant ferme aux erreurs de Luther et à l'amour féminin. » Mais les deux condamnations dont il s'agit ,

Du reste, une fois dépouillé d'illusions quant à l'espérance de conserver la vie, le tanneur Gerber se complut, par bravade, a ne pins rien dissimuler; et ses paroles, effrayantes de' vérité, furent la meilleure justification des Lorrains, et du mystérieux arrêt qu'avait porté la justice céleste. Selon lui , bien en prenait aux gens de n'y pas être allés de main morte, car autrement ils eussent été perdus. Avec moins de promptitude et de vigueur, disait-il, on aurait eu sur les bras soixante mille hommes réunis; et le torrent, une fois lancé, ne se fût plus arrêté : les sectaires anarchistes avaient partout des complices en France.

On profita de la leçon, car le péril n'avait point disparu. — Sans perdre temps, on se mit en marche pour aller droit aux rebelles restants, dont les troupes continuaient à s'accroître, et dont il fallait rompre le redoutable noyau avant la jonction de toutes les forces qui l'eussent rendu impossible a briser. Après avoir traversé Marmoutier, où d'épouvantables dévastations criaient vengeance, on rencontra les Rustauds non loin de Schélestadt, à Ghenonville ou Cherviller. Malgré l'absence de plusieurs bandes, qu'ils attendaient sous peu de jours, ils étaient déjà la vingtcinq mille.

Aussitôt, quoique le soleil baissât, et que la petite armée lorraine, à la suite d'une marche forcée, faite par une

conformes aux lois générales d'alors , furent prononcées en dehors de la guerre et par les tribunaux. Le duc Antoine n'y eut aucune part. Il y Tut aussi étranger que Test de nos jours un roi constitutionnel , ou un président de république, aux arrêts rendus par les cours d'assises.

chaleur étouffante, non seulement tombât de lassitude, mais ne fût pas même encore rassemblée toute entière.. , les catholiques, après s'être un moment consultés, se résolurent h livrer combat.

La chose, pourtant, semblait improposable. Quand on aurait eu sous la main tout ce qu'on possédait de monde , il ne s'agissait de rien moins que d'entreprendre, — avec des soldats harassés , mourants de fatigue et de chaleur, — quoi..? de surmonter des troupes fraîches, qui, nombreuses à trois contre un , étaient munies d'une puissante artillerie. Et où fallait-il les aller battre? Dans une forte position, du choix de l'ennemi lui-même, qui s'y était environné de barricades et d'enceintes.

Mais qu'est-ce que ne sauraient opérer des hommes en qui la vigueur de l'âme est au comble? L'impossible fut essayé, et l'impossible réussit.

Rien de beau et delectrisant comme cette bataille de Cherviller. Se frayant route à travers les obstacles, passant les fossés, franchissant les haies et les épaulements, écartant les charriots liés qui servaient de chevaux-de-frise, les premiers arrivés attaquèrent, — bientôt suivis par le centre de la ligne de marche , puis par les gens de l'arrière-garde, qu'en dépit de leur épuisement, le bruit du canon faisait accourir. — Les milices ducales et leurs cohortes auxiliaires rivalisèrent de bravoure; en diverses colonnes d'attaque, chacun Ht son* devoir a qui mieux mieux. La lutte s'engagea de toutes parts, au mousquet puis à Parme blanche; elle fut acharnée, sanglante. Le duc de Guise, en chargeant avec la cavalerie, vit tomber à côté de lui Pierre de Haraucourt; le prince de Vaudémont, qui s'était mis à la tête des fantassins , eut son casque tellement froissé qu'il en perdit presque l'œil; et sa pertuisane lui ayant fait tout à coup défaut , il allait peut - être périr ,

n'ayant plus d'armes que l'épée, lorsqu'un officier de lansquenets, Polonais de naissance , lui mit en main sa propre hallebarde. — À la fin, le drapeau des alérions flotta planté sur Cherviller; les révoltés ou prirent la fuite, ou succombèrent par milliers en défendant le vallon derrière ce poste; et là où, trois heures auparavant, s'élevaient, entremêlées aux décharges des mousquets et des couleuvrines, les clameurs rugissantes de Luther, Luther, vive Luther.., on n'entendit plus retentir que le cri « Lorraine et victoire (1).*»

La nuit pleine était survenue : les vainqueurs couchèrent sur le théâtre du combat, parmi des tas de cadavres de six pieds de haut. Antoine, l'infatigable Antoine, qui n'avait pas mangé de la journée , et dont le souper se composa d'un œuf obtenu à grand'peine (c'était un samedi) , — voulut, dans sa paternelle sollicitude pour son monde, être encore des rares dévoués qui, de peur de surprise, veillèrent jusqu'au matin; et les annalistes ont observé qu'au moment où il consentit à goûter enfin quelques moments de repos, il était resté seize heures à cheval.

Mais tant de soin, heureusement, cessait d'être indispensable : la fougue des Rustauds s'éteignait , et leur puissance tombait avec elle; on ne tarda pas à reconnaître qu'ils ne prendraient plus l'offensive. Dix mille d'entre eux ayant succombé dans l'affaire, les autres s'étaient en partie dispersés; et quant à ceux qui , non débandés, s'allaient réunir en Haute Alsace aux troupes encore nombreuses de leurs amis, ils y

(l) Emond du Boulay et Nicolas Boucher.

emportaient le profond décourage ment que donnent trois défaites successives. Une fois donc bien informé de l'état des choses, le Duc, avec son coup -d'oeil calme, jugea que Ton pouvait laisser aux princes allemands le soin de terminer la guerre ; et ceux-ci l'achevèrent en effet. Pour lui , « véritable imitateur de ses pères, qui toujours avaient préféré à leurs particuliers négoces les besoins de la Chrétienneté (1) ; » pour lui, — sitôt qu'il vit la révolte frappée au cœur, les honnêtes gens réconfortés, l'Occident sauvé de sa perte, — il crut sa mission terminée. S'apercevant que la victoire finale, désormais hors de doute , n'offrirait plus que des profits au lieu de périls.., il reprit, sans tarder d'un seul jour, la route de ses états. Sitôt arrivé à la ville de Saint-Nicolas , il licencia ses troupes; et dès avant de rentrer a Nancy, où l'attendait un joyeux Te Deum f chanté par les populations délivrées , il renvoya, gratifiés d'une double solde, les étrangers dont la vaillance lui avait prêté si grand secours.

Ceux-ci avaient ramené sur des charriots, il est vrai, leur butin de Saverne et de Cherviller ; mais, dans le droit de guerre d'alors, c'était leur profit légitime; et quant aux exactions commises sur les amis ou sur les neutres, — à moins que, par abus, on ne veuille donner ce nom aux simples réquisitions militaires nécessaires pour faire vivre l'armée, — le reproche n'en a pour fondement que de vieilles calomnies. Loin de prendre la moindre chose , Antoine ne voulut seulement pas

Page 1