Nanon de Lartigues
A quelque distance de Libourne, ia ville si gaie, qui se mire dans les eaux rapides de la Dordogne, entre Fronsac et Saint-:\Jichel-la-Rivière, s'élevait autrefois un joli village aux murs blancs et
aux toits rouges, â demi-eniouis sous les sycomores, les tilleuls et les hêtres. La route de Libourne à Saint- André de ^jStbzac passait au milieu de ses maisons symétriquement alignées, et formait la seule vue qu'elles possédassent. Derrière une de ces rangées de maisons, à cent pas à peu près, serpentait le fleuve dont la largeur et la puissance commence, dès cet endroit, à annoncer le voisinage de la mer.
Mais la guerre civile a passé par-là : et d'abord elle a renversé les arbres, puis dépeuplé les maisons qui, exposées à toutes ses capricieuses fureurs, et ne pouvant fuir comme les habitants, se sont peu à
peu écroulées sur les gazons, en protestant à leur manière, contre la barbarie des guerres intestines ; mais peu ii peu, la terre, qui semble avoir été créée pour servir de tombe à tout ce qui fut, a recouvert le cadavre de ces maisons, autrefois si gaies et si joyeuses; enfin, riierbë a pousse sur ce soi laclice,elauj(mrd'hu"? \e voyageur qui suit la roule solil'air'èv es'f I()in (î^ se douter, en voyant paîti*^ sur les monticules inégaux un de ces grands troupeaux comme on en rencontre à chaque pas dans le midi, que berger et moutons foulent le cimetière où dort un village.
Mais au temps dont nous par Ions, c'est-
à-dire vers le mois de mai deV année 1 650, le village en question s'épanouissait des i deux côtés de la route, qui l'alimentait
comme une grande artère, avec un luxe de végétation et de vie des plus réjouissants : l'étranger qui l'eût traversé alors, eût trouvé de son goût ces paysans occupés à atteler et dételer les chevaux de leur charrue, ces bateliers tirant sur la rive leurs filets, où frétillait le poisson blanc et rose de la Dordogne, et ces maréchaux ferrants, frappant rudement sur l'enclume, et sous le marteau duquel jaillissait une gerbe divergente d'étincelles, qui illuminait la forge à chaque coup de marieau.
Cependant, ce qui l'eût le plus charmé.
surtout si la route lui eût donné cet appétit devenu proverbial chez les coureurs de grands chemins, c'eût été, à, cinq cents pas de ce village, une maison basse et longue, composée d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage seulement, exhalant par sa cheminée certaines vapeurs, et par ses fenêtres certains fumets, qui indiquaient, mieux encore qu'une figure de veau doré peinte sur une plaque de tôle rouge, laquelle craquait suspendue à une tringle de fer scellée dans l'entablement du premier étage, qu'il était arrivé enfin à l'une de ces maisons hospitalières, dont les habitants, moyennant une certaine rétribution, se chargent de réparer les forces des voyageurs.
Pourquoi l'hôtel du Veau-d'Cr était-il situé, me dira-t-on, à cinq cents pas du village, au lieu d'avoir pris son alignement naturel, au milieu des riantes maisons, groupées aux deux cotés du chemin.
D'abord, c'est que tout perdu qu'il était dans ce petit coin de terre, l'hôte était, en matière de cuisine, un artiste du premier ordre. Or, en prenant rang du commencement au milieu, ou à l'extrémité d'une des deux longues lignes de maisons qui formaient le village , il courait risque d'être confondu avec quelques-uns de ces gargoiiers, qu'il était forcé d'admettre comme ses confrères, mais qu'il ne
jroiivail gerJécider a regarder comme ses égaux : tout au contraire, en s isolant, il "attirait sur lui les regards, des connaisseurs, lesquels, dès qu'ils avaient goûté une fois seulement de sa cuisine , se disaient, les uns aux autres : — Quand vous
irez de Libourne à Saint-Andréde-Cubzac, ou deSaint-André-de-Cnbzac à Libourne, ne manquez pas de vous arrêter, pour déjeuner, dîner ou sou[ver, à l'auberge du Veau-d'Or, à cinq cents pas du petit village de Mnlilou.
Et les connaisseurs sarrôtaient, sortaient contents, renvoyaient d'autres connaisseurs, de sorte que l'intelligent hotellier faisait peu à peu sa fortune, ce qui
ne l'empêchait pas, chose rare, de continuer à tenir sa maison à la même hauteur gastronomique; ce qui prouve, ainsi que nous avons déjà dit, que maître Biscarros était un véritable artiste.
Or, par un de ces beaux soirs du mois de mai, où la nature déjà réveillée dans le midi, commence à se réveiller dans le nord , des fumées plus épaisses et des odeurs plus suaves encore que d'habitude, s'échappaient des cheminées et des fenêtres de l'auberge du Veau-d'Or, tandis qu'au seuil du logis, maître Biscarros, en personne, vêtu de blanc, selon l'usage des sacrificateurs de tous les temps et de tous les pays, plumait, de ses augustes mains,
des perdrix et des cailles, destinées à quelqu'un de ces fins repas qu'il s'entendait si bien à ordonner, et qu'il avait l'habitude, toujours par suite de l'amour qu'il portait à son art, de soigner dans leurs moindres détails.
Donc le jour baissait, les eaux de la Dordogne qui, dans une de ces tortueuses déviations dont est semé son cours, s'éloignaient de la route, à la dislance d'un quart de lieue environ, pour aller passer au pied du petit fort de Vayres, commençaient à blanchir sous les feuillages noirs. Quelque chose de calme et de mélancolique se répandait dans la campaç:ne avec la brise du soir: les laboureurs rentraient
avec leurs chevaux dételés, les pêcheurs avecleurs filets ruisselants; les bruits du \ijlage s'éteignaient, et le dernier coup de marteau, ayant retenti, fermant la laborieuse journée, le premier chant du rossignol commença de se taire entendre dans un massif voisin.
Aux premières noies qui s'échappèrent du gosier du musicien en plume , maître Biscarros se mit à chanter aussi, pour l'accompagner sans doute ; il résulta de cette rivalité harmonique et de ratienlioii que l'aubergiste donnait à son ouvrage, qu'il n'aperçut point une petite troupe composée de six cavaliers, laquelle apparaissait à l'extrémité du village de Matifou, et s'avançait vers son auberge.
Mais une interjection partie d'une fenêtre du premier étage, le mouvement rapide et bruyant avec lequel se ferma cette fenêtre, firent lever le nez au digne aubergiste; il vit alors le cavalier qui marchait en tête de la troupe s'avancer directement vers lui.
Directement n'est pas absolument le mot, et nous nous hâtons de nous reprendre, car cet homme s'arrêtait de vingt pas en vingt pas, lançant à droite et à gauche des regards scrutateurs, fouillant d'un clin-d'œil sentiers, arbres et buissons; tenant, d'une main, un mousqueton sur son genou, pour être prêt à l'attaque comme à la défense, et de t*!mps
en temps, laisantsigiie à ses compagnons, qui imitaient en tout ses mouvements, de se mettre en marche. Alors il se risquait de nouveau à faire quelques pas, et la même manœuvre recommençait.
Biscarros suivit des yeux ce cavalier, dont la marchej singulière le préoccupait si furieusement , que pendant tout ce temps il oublia de détacher du corps du volatille la pincée de plumes qu'il tenait entre le pouce et l'index.
C'est un seigneur qui cherche ma maison, dit Biscarros. Ce digne gentilhomme est sans doute myope ; cependant mon Veau-d'Or est repeint à neuf et la saillie
de l'enseigne est considérable. Voyons, mettons-nous en relief.
Et maître Biscarros alla se planter au milieu de la route où il continua de plumer la volaille avec des gestes pleins d'ampleur et de majesté.
Le mouvement produisit le résultat qu'en attendait l'aubergiste; à peine le cavalier l'eut-il aperçu qu'il piqua droit à lui, et le saluant avec courtoisie :
— Pardon, dit-il, maître Biscarros, n'avez-vous pas vu de ce côté une troupe de gens de guerre, qui sont mes amis et qui doivent être en quête de moi. Gens de
guerre pst beaucoup dire, gens d'épf^e est le mot, gens armés, erïfin ! oui, gens armés, cela rend mieux mon idée ! Au riezvous donc vu une petite troupe de gens armés?
Biscarros, on ne peut plus flatté d'être appelé par son nom, salua affablementà son lour; il n'avait point remarqué que d'un seul coup-d'œil lancé par l'étranger sur son auberge, celui-ci avait lu le nom et la qualité sur l'enseigne, comme il vtir nait de lire l'identité sur la figure du propriétaire.
— En tait de gens armés, monsieur, répondit-il après avoir réfléchi un instant,
je n'ai vu qu'un gentilhomme et son écuyer, lesquels sont arrêtés chez moi depuis une heure environ.
— Ah ! ah ! fit l'étranger, en caressant le bas d'une figure presque imberbe, et cependant déjà empreinte de virilité :
ah! ah! li y' a un gentilhomme, et son écûyer ilâns vôtre hôtel ! et tous deux armés, dites-vous?
^ Mon Dieu oui. Monsieur; voulezvous que je fasse dire à ce gentilhomme que vous désirez lui parler ?
— Mais, reprit l'étranger, est-ce bien convenable; dc'ranger ainsi un inconnu est peut-être en user trop familièrement,
si cet inconnu surtout est de qualité. Non, non, maître Biscarros, veuillez seulement me le dépendre: ou mieux encore, me le montrer sans qu'il me voie.
— Vous le montter est difficile, Monsieur, vu qu'il a l'air de se cacher luimême, car il a fermé sa fenêtre au moment où vous et vos compagnons avez paru sur la route ; vous le dépeindre est donc plus aisé : c'est un petit jeune homme blond et délicat, âgé de seize ans à peine, et qui semble avoir tout juste la force de porter la petite épée de salon pendue à son baudrier.
Le front de l'étranger se plissa sous l'ombre d'un souvenir.
— Fort bien, dit-iU je sais ce que vous voulez dire; un jeune maître blonJ et efféminé monté sur un rheval barbe et suivi d'un vieil écuyer, raids comme le valet de pique; ce n'est point cela que je cherche.
— Ah ! ce n'est pas celui que monsieur cherche, dit Biscarros,
— Non.
—Eh bien, en attendant celui que monsieur cherche et qui ne peut manquer de passer par ici puisqu'il n'y a que cette route, Monsieur pourrait entrer chez moi, et se rafraîchir lui et ses compagnons.
— Non. Merci, il me restf^ à vous remercier, voilà tout, et à vous demander quelle heure il peut être?
♦ — Voici six heures qui sonnent à l'horloge du village, Monsieur, enlendezvous la grosse voix de la cloche"?
— Bien. Maintenant un dernier service, Monsieur Biscarros?
— Avec plaisir.
-^ Dites-moi, s'il vous plaît, comment je pourrais me procurer un bateau et on batelier.
— Pour traverser la rivière?
— Non, iK)iir ww promeiior sur le fleuve.
— Rien de plus facile, le pécheur qui me fournit mon poisson. Aimez- vous le poisson, Monsieur? demanda Biscarrosj en manière de parenthèse, et revenant à son idée de faire souper l'étranger chez lui.
— C'est une médiocre chair, répondit le voyageur; cependant quand il est convenablement assaisonné, je n'en fais pas fi.
— J'ai toujours du poisson excelleni.
Monsieur.
— Je vous en félicite, maître Biscarros, mais revenons à celui qui vous fournit.
— C'est juste; eh bien, à cette heure il
a fini sa journée, et dîno probablement. Vous pouvez voir d'ici sa barque amarrée à ces saules loui là-bas près de cetorme. Quant à la maison, elle est cachée dans cette oseraie. Vous le trouverez à table très certainement.
— Merci, maître Biscarros, merci, dit l'étranger; et, faisant signe à ses compagnons de le suivre, il piqua rapidement vers les arbres et frappa à la cabane désignée. La femme du pêcheur ouvrit.
Comme l'avait dit maître Biscarros, le pêcheur était à table.
— Prends tes avirons, dit le cavalier et suis-moi, il y a un écu à gagner.
Le pécheur se leva avec une précipitation qui lénioignait du peu de libéralité que mettait dans ses marchés i'aubergilse, du Veau-d'Or.
— Est-ce donc pour descendre à Vayres, demanda-t-il.
— C'est uniquement pour me conduire au milieu de la rivière et y rester avec moi pendant (jnelquos minutes.
Le pécheur ouvrit de, grands yeux à l'exposé de ce caprice étrange; mais comme il y avait un écu à gagner et qu'à vingt pis derrière le cavalier qui avait heurté à sa porte, il vit se dessiner les sil-
houetles de ses compagnons, il ne fit aucune diiïiculté, pensant bien que l'absence (le sa bonne volonté amènerait l'emploi de la force, et que dans le conflit il perdrait la récompense otîerte.
Il se hâta donc de dire à l'étranger qu'ij était à ses ordres, lui, sa barque et
ses avirons.
La petite troupe alors s'achemina immédiatement vers la rivière, et tandis que l'étranger s'avançait jusqu'au bord de l'eau, elle s'arrêta sur le haut du talus, se disposant de crainte desurprise, sans doute, de manière à voir de tous les côtés.
D^oùelle élaii placée, elUt pouvait à la t'ois dominer la plaine qui s'ël»'nilait derrière elle et proléger l'embarquement ({ui se faisait à ses pieds.
Alorsrélranger,quiëtait un grand jeune homme blond, pâle et nerveux quoique maigre.etd'une physionomie intelligente, bien qu'un cercle de bistre entourât ses yeux bleus et qu'une expression de vulgaire cynisme errât sur ses lèvres, l'étranger, disons-nous, visita ses pistolets avec soin, se passa son mousqueton eii bandouilière, lit jouer une longue rapière dans son fourreau et flxa ses regards attentifs sur la rive opposée, vaste prairie coupée- par un s«»nlierqui partait
de la berge du fleuve et aboutissait en droite ligne au bourg d'Ison, dont on appercevait dans la vapeur dorée du soir le clocher bruni et la blanche fumée.'
De l'autre côté encore, et à un demiquart de lieue à peu près, se levait à droite le petit fort de Vayres.
— Eh bien! dit l'étranger, qui commençait à s'impatienter, s'adressant à ses compagnons en sentinelle, vient-il, et le voyez-vous pomdre enfin, à droite ou à gauche, devant ou derrière ^
— Je crois, dit l'un des hommes, distinguer un groupe noir sur le chemin dl-
son, mais je ne suis pas encore bien sûr, vu que le soleil ni'éblouit. Atiendez, oui, oui, c'est bien cela : un, deux, trois, quatre, cinq hommes, un chapeau bordé en tête avec un manteau bleu. C'est le messager que nous attendons qui se sera fait escorter pour plus grande sûreté.
H en a le droit, répondit flegmatiquement l'étranger. Venez prendre mon cheval , Ferguzon.
Celui auquel cet ordre était adressé, d'un ton moitié amical, moitié impératif, s'empressa d'obéir et descendit le talus; pendant ce temps, l'étranger mettait pie<l à terre et au moment où l'auire lejoi-
gnail, il lui jela la hride au bras, ot s'apprêta à passer dans le bateau.
— Écoutez, dit Ferguzon, en lui mettant la main sur le bras, pas de vaillantise inutile, Cauvignac, si vous voyez le moindre mouvement suspect de la part de votre homme, commencez par lui loger une balle dans la lête ; vous voyez qu'il amène tout une troupe, le rusé compère.
— Oui,, mais moins torte que la nôtre. Ainsi, outre la supériorité du courage nous avons encore celle du nombre, il n^ a donc rien à craindre. Ah! ah! voici leurs têtes qui commencent à ai)paraîtr«.
— Ah çà, coinmeiit vont- ils faire, dit Ferguzon, ils ne pourront pas se procurer un bateau. Ah! si fait, voilà qu'il s'en trouve un là comme par enchantement.
— C'est celui de mon cousin, le passeur d'Ison, dit le pécheur, que les pré- [>aratifs seml)laient intéresser vivement, et qui tremblait cependant qu'un combat naval n'eut lieu au bord de sa chaloupe et de celle de son causin.
— Bon, voilà le manteau bleu qui s'embarque, dit Ferguzon : seul, ma foi, dans les strictes conditions du traité.
— \e le faisons donc pas attendre, reprit l'étranger, et, sautant astjn totudans
le bateau, il fit signe au pêcheur de se placer à son poste.
— Faites bien attention, Roland, reprit Ferguzon, revenant à ses prudentes recommandations ; la rivière est large, n'allez pas avancer auprès de l'autre bord pour recevoir une décharge de mousquets que nous ne pourrions rendre; tenez- vous, s'il est possible, en deçà de la ligne de démarcation.
Celui que Ferguzon avait appelé tantôt Roland, tantôt Cauvignac, et qui répondait à ces deux noms, sans doute parce que l'un était un nom de baptême, et l'autre son nom de famille ou son nom de guerre, iil un signe de la lêle.
— Ne crains rien, j'y pensais à l'instant même, c'est bon pourcenx qui n ont rien à risquer de faire des imprudences; mais l'affaire est trop avantageuse pour que je m'expose sottement à en perdre le fruit; donc, s'il y a une imprudence commise dans cette occasion, ce ne sera point de ma part. En route, batelier.
Le pécheur détacha son amarre, plongea sa longue galfe dans les herbes, et la barque commença de s'éloigner du bord,
en même temps que de la rive opposée partait la chaloupe du passeur d'ison.
Il y avait au milieu de l'eau une petite estacade de trois pièces surmontée d'un
drapeau blanc, lequel servait à indiquer aux longs bateaux de transport qui descendent la Dordogne , un banc de roches d'un dangereux accès. Dans les basses eaux on pouvait mênae apercevoir, noire et lisse, au dessus du cours de la rivière, la pointe de ces roches, mais dans ce moment où la Dordogne était pleine, le petit drapeau et un léger bouillonnement de Teau indiquaient seulâ la présence de recueil.
Les deux baleliers comprirent sans doute que ià pouvait avoir lieu la jonction des parlementaires; en conséquence, ils dirigèrent les esquifs de ce côté ; ce fut le passeur d'isop qui aborda le premier et
qui, d'après l'ordre de son passager, attacha son bateau à l'un des anneaux de l'estacade.
En ce moment, le pêcheur qui était parti de la rive opposée, se tourna vers son voyageur pour prendre ses ordres, et ne fut pas peu surpris de ne plus trouver dans sa barque qu'un homme masqué et e^Y,^loppé dans son manteau.
La frayeur qui ne l'avait jamais quittée redoubla alors, et ce ne fut qu'en balbutianlqu il demanda ses ordres à cet étrange personnage.
— Amarre le canot à cette pièce de
bois, dit Cauvignac en éteiuiant la main vers un des poteaux, le plus près possible du canot de Monsieur.
Et sa main indicatrice passa du poteau désigné au gentilhomme amené par le passeur d'Ison.
Le batelier obéit, et les deux barques rangées bord à bord par le courant, permirent aux deux plénipotentiaires d'ouvrir la conférence suivante.
■: 'jiR/mi
n'a Contacncf.
— Quoi! vous êtes masqué, monsieur, dit avec une surprise mêlée de dépit le nouveau venu, gros homme, d'environ cinquante-cinq à cinquante-huit ans , à l'œil sérère et lixe comme celui d'un oi- T I. 3
seau (le proie, à la moustache, et à la royale grisonnantes, et qui, s'il n'avait pas mis de raasfjue, avait du moins caché, le plus possible, ses cheveux et son visage «ous un vaste chapeau galonné, et son corps et ses vêtements sous un manteau bleu à longs plis.
Cauvignac, en considérant de plus près le personnage qui venait de lui adresser la parole, ne put s'empêcher de trahir sa surprise par un mouvement involontaire.
— Eh bien, monsieur, demanda le gentilhomme, qu'avez- vous donc?
— Rien, monsieur ; j'ai failli perdre
réquilibrp. Mais vous me faisiez, je crois, l'honneur de m'adresser la parole, que me -disiez -vous, s'il vous plaît?
— Je vous demandais pourquoi vous vous étiez masqué ?
— La question est franche, dit le jeune homme, et j'y répondrai avec une franchise égale : je me suis masqué pour vous cacher mon visage.
— Je le connais donc?
— Je ne crois pas ; mais Payant vu une fois, vous pourriez plus tard le reconnaître, ce qui, dans mon opinion du moins, est parfaitement inutile.
— Mnis il me semble qu<i vous êtes au moins aussi franc que moi.
— Oui, quand ma Iranchise ne peut pas me faire de tort.
— Et celte franchise va jusqu'à révéler les secrets des autres?
— Pourquoi pas? quand cette révélation peut me rapporter quelque chose.
— C'est un singulier élat que vous faites là.
— Dame, on fait ce qu'on peut, monsieur, j'ai été tour-à-tour, avocat, médecin, soldat et partisan ; vous voyez que
je ne manquerai pas, taule de profession.
— Et maintenant qu'êtes-vous?
— Je suis votre serviteur, dit le jeune homme en s'inclinanl avec un respect affecté.
— Avez-vous la lettre en question ?
— Avez-vous le blanc -seing demandé? ^•
— Le voici.
— Voulez-vous que nous fassions l'échange ?
— Un instant, monsieur, dit l'étranger
au manteau bleu, votre conversation me plalt, et je n'en voudrais pas sitôt perdre l'agrément.
— Comment donc, monsieur, elle est toàte à votre service, ainsi que moi , répondit Cauvignac; causons donc, si cela peut vous être agréable.
-^ Voulez-vous que je passe dans votre bateau, ou prélérez-vous passer dans le mien, afin que, dans le bateau qui restera libre, nous tenions nos bateliers éloignés de nous.
— Inutile, monsieur, vous parlez sans doute une langue étrangère ?
— Je parle l'espagnol.
— Moi aussi, causons donc en espagnol, si celte langue vous convient.
— A merveille! quelle raison, continua le gentilhomme, adoptant à partir de ce moment l'idiome convenu, vous a
porté à dévoiler au duc d'Epernon l'infidélité de la dame en question ?
— J'ai voulu rendre un service à ce digne seigneur, et me mettre dans ses bonnes grâces.
— En voulez-vous donc à mademoiselle de Lartii,^ues?
— Moi, tout :iu contraire, jt! lui ai
même» je dois l'avouer, quelques obligations, et serais fort fâché qu'il lui arrivât malheur.
'Si V
— C'est donc M. le baron de Canolles que vous avez pour ennemi ?
# ~ Je ne l'ai jamais vu, ne le connais que de réputation, et, je dois le dire, il a celle d'un galant cavalier et d'un brave gentilhomme.
— Ainsi, aucun motif de haine ne vous fait agir?
— Fi donc! sij'en voulais à M. le baron de Canolles, je le prierais de se brûler la
cervelle ou de se couper la gorge avec moi, et il est irop galant homme, pour refuser jamais une partie de ce genre.
— 11 faut donc que je m'en rapporte à ce que vous avez dit ?
— C'est, je crois, ce que vous avez de de mieux à faire.
— Bien ! donc, vous avez cette lettre, qui prouve l'inlidélité de mademoiselle de L^riigues.
— La voici ! sans reproclio, c'est la seconde fois que je vous la montre.
Le vieux gentilhomme jetta de loin un
regard plein de tristesse sur le papier fin, au travers duquel apparaissaient des caractères.
Le jeune homme déplia lentement la lettre.
— Vous reconnaissez bien l'écriture I n'est-ce pas?
— Oui.
— Alors, don nez- moi le blanc-seing, et vous aurez la lettre.
— Tou! à i'hiMiie! me permetlezvous une guetrlion?
— Faites, monsieur.
Et le jeune homme replia tranquillement le papier, qu'il remit dans sa poche.
— Comment vous êtes-vous procuré ce billet ?
— Je veux bien vous le dire.
— J'écoute.
— Vous n'ignorez pas que le gouvernement tant soit peu délapidaleur du duc dÈpcrnon, lui a suscite de grands embarras en Guyenne.
— Bien, passons.
— Vous n'ignorez pas que le gouvernement effroyablement avaricieux de M. de Mazarin, lui a suscité des embar-, ras fort grands dans la capitale.
— Qu'ont à faire dans cela M. de Ma-
zarin et M. d'Épernon?
— Attendez : de ces deux gouvernements opposés est sorti un état de choses qui ressemble fort à une guerre générale, dans laquelle chacun prend parti. M. de Mazarin fait dans ce momenl-ci la guerre pour la reine ; vous faites la guerre pour le roi; M. le coadjuteur fait la guerre
pour M. deBeauiort; M. de Beaulorl tait la guerre pour madame de Monlbazon; M.deLaRochefoucauft fait la guerre pour madame de Longueville; M. lé duc d'Orléans fait la guerre pour mademoiselle Soyon ; le Parlement l'ait la guerre pour le peuple; enfin, on a mis en prison M. de Condé qui faisait la guerre pour la France. Or, moi qui ne gagnerais pas grand' chose à faire la guerre pour la reine, pour le roi, pour M. le coadjuieur, pour M. de Beaufort, pour madame de Montbazon, pour madame de Longueville, pour mademoiselle Soyon, pour le peuple ou pour la France, il m'est venu cette idée : c'est de n'adopter aucun parti, mais de suivre celui vers lequel je me sens momen-
tanément entraîné. Tout est donc chez moi une affaire d'à-propos ; que ditesvous de l'idée?
— Elle est ingénieuse.
— En conséquence, j'ai rassemblé une armée. Vous la voyez rangée sur le bord de la Dordogne.
■— Cinq hommes, peste!
—C'est un de plus, que vous n'en avez vous-même, vous auriez donc fort mauvaise grâce à les mépriser.
^ Fort mal vêtus , continua le vieux gentilhomme , qui était de mauvaise
humeur, et par conséquent en train de déprécier.
— Il est vrai, reprit son interlocuteur ,
qu'ils ressemblent un peu aux compagnons
de Falstaff. Ne faites pas attention;
Falstaff est un gentilhomme anglais de
ma connaissance ; mais ce soir ils seront * habillés de neuf, et si vous les rencontrez,
demain, vous verrez que ce sont réellement de jolis garçons.
— Revenons à vous, je n'ai que faire de vos hommes.
— Eh ! bien, donc, en taisant la guerre
pour mon compte, nous rencontrâmes le y
percepteur du district , qui allait de village en village, airoridissant la bourse de sa majesté ; tant qu'il lui resta une seule taxe à récolter , nous lui limes Adèle escorte ; et , je l'avoue , en voyant cette sacoche grossissante, j'eus envie de me mettre du parti du roi. Mais les événements embarrassés en diable, un mouvement de mauvaise humeur contre M. de Mazarin, les plaintes que nous entendions de tous côtés contre M. le duc d'Épernon, nous firent rentrer en nousmêmes. Nous pensâmes qu'il y avait du bon, et beaucoup, dans la cause des princes, et naa loi, nous l'embrassâmes avec ardeur ; le percepteur terminait sa tournée, par cette [»etite maison isolée que
vous voyez là-bas, peHne dans les peupliers et les sycomores.
— Celle de Nanon, murmura le gentilhomme ! oui , je la vois.
— Nous le guettâmes à la sortie, nous le suivîmes comme nous faisions depuis cinq jours , nous passâmes avec lui la Dordogne, un peu au-dessous de Saint- Michel, et lorsque nous fûmes au milieu du fleuve, je lui fis part de notre conversion politique, en l'invitant, avec toute la politesse dont nous sommes capables, à nous remettre l'argent dont il était porteur. O'oyez-vous, monsieur ! qu'il refusa ; alors mes compagnons le fouillèrent, et
comme ii cr iait de laçon à faire scandale, mon lieutenant , garçon plein de ressources, celui que vous voyez là-bas, en manteau rouge, et tenant mon cheval en main, réfléchit que Peau, interceptant les courantsd'air, interrompait, par cette raison , la continuité du son ; c'est un axiome de physique que je compris, en ma qualîM de médecin, et auquel j'applaudis. Celui qui avait émi8 la proposition courba donc la tête du récalcitrant vers la rivière, et la maiintint un pied sous l'eau, pas davantage ; en effet, le précepteur ne cria plus, ou pour mieux dire, on ne l'entendit plus crier; nous pûmes donc saisir, au nom des princes, tout l'argent qu'il portait, et la correspondance dont il était
chargé. J'ai donné l'argonl à mes soldats qui, comme vous l'avez fort judicieuseipent reniaïqué, avaient besoin de s'équiper à neuf, et j'ai gardé les papiers, celui-ci , ' ntre autres ; il paraît que le brave percepteur servait de Mercure galant à mademoiselle de Larligues.
— En effet , murmura le vieux genlilhomine, c'était, si je ne me trompe , une ciéature de Nanon : et qu'est devenu ce misérable.
-- Ah ! vous allez voir si nous avons bien fait de le tremper dans l'eau, ce misérable, comme vous l'appelez! En effet, sanscetteprécaution, ileûtameulé laterre
eatière; figurez- vous que lorsque nous le retirâmes de la rivière, quoiqu'il y fût resté un quart d'heure à peine, il était mort de rage.
— Et vous l'y avez replongé, sans doute ?
— Gomme vous dites.
— Mais si le messager a été noyé...
— Je n'ai pas dit qu'il eût été noyé,
— Ne discutons pas sur les mois, si le messager est mort.
— Ohl quant à cela, oui» bien mort.
— M. (Je Cauolles n'aura pas été prévenu, et parconséquent ne viendra point au rendez-vous.
— Oh ! un instant, je fais la guerre aux puissances, mais point aux particuliers. M. de CanoUes a reçu un duplicata de la lettre qui lui donnait un rendezvous; seulement, pensant que le manuscrit autographe avait quelque valeur, je l'ai conservé.
— Que pensera-t-il, en ne reconnaissant pas l'écriture?
— Que la personne qui le convie à le voir a, pour plus grande précaution,
employé le secours d'une main étrangère.
L'étranger regarda Cauvignac avec une certaine admiration, causée par tant d'impudence, mêlée à tant de présence d'esprit.
II voulut voir s'il n'y aurait pas moyen d'intimider ce hardi joueur.
— Mais le gouvernement, mais les enquêtes, dit- il, n'y songez- vous point quelquefois?
— Les enquêtes, reprit le jeune homme en riant, ah! bien oui, monsieur d É-
pernon a bien autre chose à faire qoe des enquêtes; et puis ne vous ai -je pas dit que ce que j'en avais fait c'était pour me procurer ses bonnes grâces, il serait donc bien ingrat s'il ne me les accordait pas.
— Je ne comprends pas lout-à-fait, dit alors le vieux gentilhomme avec ironie; comment, vous qui avez de votre propre aveu embrassé le parti des princes, il vous est venu celte idée étrange de vouloir rendre service à M. d'Épernon.
— C'est cependant la chose du monde la plus simple, l'inspection des papiers
— co —
pris sur le percepteur, m'a convaincu de la pureté des intentions du roi ; Sa Majesté est justifiée entièrement à mes yeux, et M. le duc d'Épernon a mille fois raison contre ses administrés. Là, est donc la bonne cause, et là-dessus j'ai pris parti pour la bonne cause.
— Voilà un brigand que je ferai pendre si jamais il tombe entre mes mains, grommela le vieux gentilhomme, en tirant les poils hérissés de sa moustache.
— Vous dites, demanda Cauvignac , en clignant des yeux sous son masque ?
— Rien. Maintenant, une question; que tercz-vous du blanc-seing que vous exigez?
— Le diable m'emporte si j'ai pris une résolution là-dessus; j'ai demandé un blanc-seing, parce que c'est la chose la plus commode, la plus portative, la plus élastique; il est probable que je 1^ ménagerai pour quelque circonstance extrême; il est possible que je le gaspille pour le premier caprice qui me passera par l'esprit ; peut-être vous le présenterai-je moi-même avant la fin de la semaine, peut-être ne vous reviendra-t-il que dans trois ou quatre mois avec une douzaine d'endosseurs, comme un billet lancé dans
le commerce ; mais, en tous cas, soyez tranquille, je n'en abuserai pas pour l'aire des choses dont nous ayons, vous et moi^ à rougir. On est gentilhomme, après tout.
— Vous êtes gentilhomme?
— Oui, Monsieur, et des meilleurs.
— Alors je le ferai rouer, murmura l'inconnu^ voilà à (juoi son blanc-seing lui servira.
— Êtes vous décidé à me donner ce blanc-seing, demanda Cauvign^c?
— II le faut bien, répondit le vieux gentilhomme.
— Je ne vous force pas, entendonsnous : c'est un échange que; je vous propose ; gardez votre papier, et je garderai le mien.
— La lettre?
— Le blanc-seing ?
Et il lendit la lettre d'une main, tandis que de l'autre il armait un pistolet.
— Laissez votre pistolet au repos, dit l'étranger en ouvrant son manteau, car
j'en ai aussi, moi, des pistolets, et de tout armés même. Franc jeu de part et d'autre : voici votre blanc-seing.
— Vou i votre lettre.
L'échange des papiers se fit alors loyalement, et chacune des parties examina
en silence, à loisir et avec attention, celui qu'on venait de lui remettre.
— Maintenant, Monsieur, dit Cauvignac, quel chemin prenez-vous?
— Il faut que je passe sur la rive droite de la rivière.
— El moi sur la rive gauche, répondit Cauvignac.
— Comment allons nous taire ? Mes hommes sont du côlé où vous allez, et vos hommes sont du côté ou je vais.
— Eh bien! mais rien de plus facile, renvoyez-moi mes hommes dans votre bateau, et je vous renverrai vos hommes dans le mien.
— Vous avez l'esprit rapide et inventif.
— J' étais né pour être général d'armée.