GG
— Vous l'êtes.
— Ah ! c'est, vrai, dit le jeune homme, je l'avais oublié.
L'étranger fît signe au passeur de démarrer sa barque et de le conduire sur la rive opposée à celle d'où il était parti, et dans la direction d'un bouquet de bois qui se prolongeait jusqu'à la route.
Le jeune homme qui s'attendait peutêtre à quelque trahison, se souleva alors à demi pour le suivre des yeux, la main toujours appuyée à la gâchette de son pis-
toleti pr^^*%jre ieu au moindre mouvement shspect de l'étranger; mais celuici ne daigna pas même remarquer la défiance dont il était l'objet, et (ournant le dos au jeune homme avec une insousiance réelle ou affectée, il commença de lir^ la lettre , et fut bientôt entièrement absorbé dans cette Iç^cture.
— Rappelez-vous bien le moment, dit Cauvignac, c'est ce soir, à huit heures.
L^élranger ne répondit pas, et ne parut même pas avoir entendu.
— Àh ! dit Cauvignac à voix basse, el
se parlant a lui-même, tout eiT caressant la crosse de son pistolet ; quand on pense que si c'était mon plaisir je pourrais ouvrir la succession du gouverneur de la Guyenne, et arrêler la guerre civile, mai» le duc d'Épernon mort, à quoi me servirait son blanc-seing , et la ^uefre civile terminée , de quoi vivrai-je ; en vérité, il y a des moments où je crois que je deviens fou ! vive le duc d'Épernon et la guerre [civile : allons, batelier, à les rames, et gagnons l'autre rive; il ne faut pas taire attendre son escorte, a ce digne seigneur. ^^^ ^ ê^,
Un instant après , Cauvignac abordait â la rive gauche de la Dordogne,
juste au moment ou le vieux gentilhomme lui renvoyait Ferguzon et ces cinq bandits, dans le bac du passeur d'fson; il ne voulut pas être en reste d'exactitude avec lui, et renouvela à son batelier l'ordre de prendre dans sa barque, et de conduire à la rive droite les quatre hommes de l'inconnu : au milieu du lleuve, les deux barques se croisèrent, et se saluèrent poliment ; puis chacune aborda sur le point où elle était attendue; alors le vieuv gentilhomme s'enfonça, avec son escorte, dans le taillis qui s'étendait des rives du lleuve jusqu'au grand chemin; et Cauvignac, à la tête de son armée, prit le seniier
qui conduisait à Ison.
Une demi-heure après la scène que nous venons de raconter, la même fenêtre de l'hôtel de maître Biscarros, qui s'était refermée si brusquement, se r'ouvrit avec précaution, et sur l'appui de
cette fenêtre, après avoir reganJé atlentivement, à droite et à gauche, s'accouda un jeune homme de seize à dix-huit ans, vêtu de noir, avec des manchettes bouffantes au poignet, selon la mode d'alors ; une chemise de fine batiste brodée sortait orgueilleusement de son justaucorps, et retombait en ondulant sur son hautde-chausse tout boursoufflé de rubans; sa main petite, élégante et potelée, véritable main de race, froissait avec impatience des gants de daim brodés suri es coutures; un feutre de couleur gris de perles, ployant à son extrémité sous la courbe d'une magnifique plume bleue, ombrageait ses cheveux, longs et chatoyants de reflets dorés, qui encadraient merveilleu-
sèment une ligure ovale, au leint blanc, aux lèvres rosées, aux sourcils noirs.
Mais, il faut le dire, tout ce gracieux ensemble qui devait faire du jeune homme un des plus charmants cavaliers qui se pussent voir, était pour le moment tant soit peu assombri par un air de mauvaise humeur qui venait sans doute d'une attente inutile, car le jeune homme interrogeait de son oeil dilaté la route déjà noyée au loin dans la brume du soir.
Dans son impatience, il frappait sa main gauche de ses gants. Au bruit qu'il faisait, l'hôle qui achevait de plumer ses perdrix, leva la tét*', et ôlant son bonnet :
— A quelle heure souperez-vous, mon gentilhomme, dit-il, car on n'attend plus que vos ordres pour vous servir.
— Vous savez bien que je ne soupe pas seul et que j'attends un compagnon, dit celui-ci: quand vous le verrez arriver vous pourrez dresser votre repas
— Ah ! Monsieur, répondit maître Biscarros, ce n'est pas pour censurer votre ami, il est certainement bien libre de venir ou de ne pas venir; mais c'est une bien mauvaise habitude que de se faire attendre.
— Ce n'est pas la sienne cenendant, et je m'étonne de ce retard .
— Je fais plus que m'en étonner moi, monsieur, je m'en afflij^e; le rôti va être brûlé.
— Otez-le de la broche.
— Alors, il sera froid.
— Mettez-en un autre au feu.
— Il ne sera pas cuit.
— En ce cas, mon ami, faites comme vous voudrez, dit le jeune homme, ne pouvant, malgré sa mauvaise humeur, s'empêcher de sourire du désespoir de l'hote. J'abandonne la chose à votre suprême sagesse.
— Il n'y a pas de sagesse, fût-ce celle du roi Salomon, répondit l'hôle, qui puisse rendre mangeable un dîner réchaufle.
Et sur cet axiome que, vingt ans plus tard, Boileau devait mettre en vers , maître Biscarros rentra dans son hôtel en secouant douloureusement la tête.
Le jeune homme alors, comme pour tromper son impatience, rentra dans la chambre, fit sonner un instant ses bottes sur le plancher retentissant, puis au bruit lointain de quelques pas de chevaux qu'il croyait avoir entendus, il revint vivement à la-fenêtre.
— Enfin, s'écria-t-il, le voilà, Dieu soit loué!
En effet, au delà du massif où chantait le rossignol aux accents mélodieux, duquel le jeunehomme, à cause de sa grande préoccupation sans doute , n'avait accordé aucune attention, il vil apparaître la tête d un cavalier; mais, à son grand étonnement, il attendit en vain que le cavalier débouchât par le chemin : le nouvel arrivant prit à droite, entra dans le massit',où bientôt son feutre s'enfonça, preuve certaine que le cavalier avait mis pied à terre. Un instant après^ l'observateur aperçut à travers les branches écartées avec précaution, une casaque grise et
réclair d'un des derniers rayons du soleil couchant, retlélé sur le canon d'un mousquel.
Le jeune homme resta pensif à sa fenêtre; évidemment le cavalier caché dans le massif n'était pas le compagnon qu'il attentait, et l'expression d'impatience qui crispait son visage mohile, fit place à une expression de curiosité.
Bientôt un second chapeau se montra au coude de la route: le jeune homme s'effaça dé manière à ne pas être vu.
Même cas.'ique grise, même manœuvre du chevai , mémo mousqneion brillant :
— Tôle second arrivant adressa au premier venu quelques paroles qUe notre observateur ne put entendre à cause de la distance : et, à la suite des renseignements que lui donna sans doute son compagnon, il s'enfonça dans le taillis parallèle au massif, descendit à son tour de cheval, se blottit derrière un rocher, et attendit.
Du point élevé où il était, le jeune homme voyait le feutre au-dessus du rocher. A cô'lé du feutre étincciait un point lumineux : c'était le bout du canon du mousquet.
Un sentiment de vague terreur passa dans IVsprit du gentilhomme, qui regar-
— godait celle scène eu s'effaçant de plus en plus.
— Oh! oh! se demanda-t-il, est-ce à moi, et aux mille louis que je porte avec moi que l'on en veut. Mais non, car, en supposant que Richon arrive et que je puisse me mettre en route ce soir, je vais à Libourne el non à Saint-André-de Cubsac, par conséquent je ne passe point du côté où ces drôles sont embusqués. Si encore mon vieux Pompée était là : je le consulterais. iMais, si je ne me trompe, oui ma foi, ce sont deux hommes encore. Ouais, ceci m'a tout l'air d'un guet-àpens.
El le jeune homuie lit encore un pas en arrière.
En effet, en ce moment deux autres cavaliers paraissaient au même point culminant du chemin ; mais, celte fois, un seul des deux était vêtu de la casaque grise. L'autre, monté sur un puissant cheval noir et enveloppé d'un grand manteau, portait un feutre galonné, orné d'une plume blanche, et sous ce manteau que soulevait le vent du soir, on voyait reluire une riche broderie serpentant sur un justaucorps de couleur nacarut.
On eût dit que le jour se prolongeait pour éclairer celle scène, car les derniers
rayons du soleil se dégageant d'un de ces bancs denuages noirs qui, parfois s étendent d'une façon si pittoresque à l'horison, allumèrent tout-à-coup mille rubis aux vitres d'une jolie maison située à une centaine de pas du fleuve» et que le jeune homme n'eût point aperçue sans cela, perdue qu'elle était entre les branches, d'une épaisse tutaie. Ce renlort de lumière permit de voir d'abord que les regards des espions se tournaient alternativement vers l'entrée du village, et vers la petite maison aux vitres étincelantes, ensuite que les casaques grises paraissaient avoir le plus grand respect pour la plume blanche à laquelle elles ne parlaient que chapeau bas ; puis, entin^
qu'uiie des tenêties illuminées s'éiant ouverte, une femme se montra au balcon, se pencha un instant, comme si de son côté elle attendait quelqu'un, et rentra aussitôt craignant sans doute d'être vue.
£n même temps qu'elle rentrait, le soleil s'abaissait derrière la montagne, et, à mesure qu'il s'abaissait, le rez-de-chaussée de la maison semblait s'enloncer dans i'ombre, et la lumière abandonnant peu à peu les lénètres» montait au toit d'ardoises et disparaissait enfin, après s'être jouée, un dernier moment, à un faisceau de lleches d or qui laisaH girouette.
Pour tout esprit intelligent il y avait 1^
un nombre suftlsani d'indices, cl sur ces indices on pouvait établir, sinon des certitudes^du moins des probabilités.
Il était probable, que ces hommes surveillaient la petite maison isolée au balcon de laquelle une femme s'était montrée un instant; il était probable toujours que cette femme et ces homines attendaient une même personne, mais avec des intentions bien différentes; il était probable encore que cette personne attendue devait venir par le village et par conséquent passer devant l'auberge située à moitié route (lu village, au massif d'arbres ; comme le massif d'arbres lui-même était situé à mi-chemin de l'aivberge à la
maison , il était probable enfin , que le cavalier h la plume blanche était le chef des cavaliers aux casaques grises, et qu'à l'ardeur qu'il déployait en se haussant sur ses étriers pour voir de plus loin, ce chef était jaloux, et guettait certainement pour son propre compte.
Au moment où lé jeune homme achevait dans sa pensée cette série de raisonnements qui s'enchaînaient mutuellement les uns aux autres, la porte de sa chambre s'ouvrit et maître BiscArros entra.
— Mon cher hôte, dit le jeune homme, sans laisser le temps à celui qui entrait si à propos chez lui, de lui exposer le motif
— Socle sa visite , motif qu'il devinait d'ailleurs. Venez, ici, et apprenez-moi, s'il n^y a pas touletbis d'indiscrétion dans ma demande, à qui appartient cette petite maison, que l'on aperçoit là bas comme un point blanc au milieu des peupliers et des sycomores.
L'hôte suivit des yeux la direction du doigt indicateur, et se grattant le front :
— Ma foi, tantôt àruntanlôtàraulre, dit-il avec un sourire qu'il essayait de rendre narquois. A vous, si vous avez quelque motif de chercher la solitude : soit que vous désiriez vous cacher vousmême, soit que vous désiriez tout simplement y cacher quelqu'un.
Le jeune homme rougit.
— Mais aujourd'hui, demanda-t-il, qui habite cette maison?
— Une jeune dame qui se fai'i passer pour veuve et que l'ombre de son premier, et peut-être même de son second mari, revient visiter de temps à aulres. Seulement il y a une chose à remarquer : c'est que les deux ombres s'eniendeni probablement entre elles, et ne reviennent jamais en même temps.
— Et depuis quelle époque , demanda en souriant le jeune homme, la belle
veuve habite-l-elle cette maison isolée, si commode aux apparitions ?
— Depuis » 'eux. mois à peu près. Au reste, elle se tient fort à l'écart, et personne, je crois, depuis ces deux mois , ne peut se vanter de Tavoir vue; car elle sort fort rarement, et, lorsqu'elle sort, ne sortque voilée. Une petite camérière fort charmante , ma foi, vient chaque malin commander chez moi les repas de la journée : on les porte , elle reçoit les plats dans le vestibule, paie largement la carte et ferme immédiatement la porte au nez du garçon. Ce soir, par exemple, il y a festin, et c'est pour elle que je préparais les cailles [et les
perdreaux que vous m'avez vu plumer.
— Et à qui donce-t-elle à souper?
— Sans doute à l'une des deux ombres dont je vous ai parlé.
-^ Avez-vous vu parfois ces deux ombres?
— Oui, mais passer seulement, le soir quand le soleil était couché, ou le matin avant que le jour fût venu.
— Je n'en suis pas moins certain que vous avez dû les remarquer, mon cher
monsieur Biscarros ; car, au premier mot que vous dites, on voit que vous êtes un observateur. Voyons, qu'avezvous remarqué de particulier dans la tournure de ces deux ombres?
— L'une est celle d'un homme de
soixante à soixanie-cinq ans, et celle-là
m'a l'air d'être celle du prenier mari,
car elle vient comme une ombre sùre^
de l'antériorité de ses droits. L'autre est
celle d'un jeune homme de vingt-six à
vingt-huit ans, et celle-là, je dois le dire,
est plus timide , et a tout-à-fait l'air
d'une âme en peine. Aussi je jurerais
que c'est celle du -second mari.
— Et pour quelle heure avez-vous
reçu l'ordre de servir à souper aujourdhui?
— Pour huit heures.
— Il en est sept et demie , dit le jeune homme en tirant de son gousset une fort belle montre qu'il avait déjà plusieurs fois consultée. Vous n'avez donc pas de temps à perdie.
— Oh! il sera prêt ,. soyez tranquille; seulement j'étais monté pour vous parler du vôtre et pour vous dire que je venais de le recommeiicer complètement. Tâcher donc maintenant, puisque votre compagnon a tant fait que de se mettre
en relard , qu'il ne vienne plus que dans une heure.
— Ecoutez , mon cher hôîe , dit le jeune cavalier de l'air d'un homme pour qui celle grave affaire d'un repas servi à point n'est qu'une chose secondaire , ne vous tourmentez pas pour notre souper, même quand la personne qu(? j'attends arriverait, car nous avons à causer. Si le souper n'est pas prêt, nous causerons avant; s'il est prêt, au contraire, nous causerons après. '
— En vérité, monsieur, dit Ihôte^ vous êtes un gentilhomme fort accommodant , et puisque vous voulez bien
vous en rapporter à moi, vous serez content , soyez tranquille.
Sur quoi, maître Biscarros fit une pro- . fonde révérence, à laquelle le jeune homme répondit par un léger signe de tête, et sortit.
— Et maintenant , se dit le jeune homme en reprenant avec curiosité son poste à la fenêtre, je comprends tout.
La d<ime attend quelqu'un qui doit venir de Libourne, et les hommes du taillis se proposent daborder le visiteur, avant eue celui-ci ait eu le temps de heurter à la porte.
En même lemps, et comme pour justifier les prévisions de notre sagace oH^ servateur, le pas d'un cheval se fit entendre vers sa gauche. Prompt comme réclair, l'œil du jeune homme sonda aussitôt le taillis, pour épier l'altitude des gens embusqués. Quoique la nuit commençât à confondre les objets dans une demi- obscurité, il lui sembla que les uns écartaient les branches, et que les autres se soulevaient pour regarder par-dessus leur rocher, ceux-ci et ceuxlà se préparant à un mouvement qui avait toutes les apparences d'une agression. En môme temps , un bruit sec , comme celui d'un mousquet que l'on arme, vint à trois reprises frapper son
oreille et faire tressaillir son cœur. Alors il se tourna rapidemeni du côté de Libourne, pour tâcher d apercevoir celui que menaçait ce bruit meurtrier . et il vit sur un cheval parfaitement découplé et lancé au Irol apparaître, le nez au vent, l'air vainqueur, le bras arrondi sur la hanche , un beau jeune homme dont le manteau court, doublé de satin blanc, décou'^rait gracieusement l'épaule droite. De loin, celte Ggure semblait pleine d'élégance, de molle poésie et d'orgueil joyeux. De plus près, ce fut un visage aux lignes fines, au teint animé, à l'œil arJent, à la bouche entrouverte par l'habitude de sourire, à ia moustache noire et délicate , aux dents
fines et blanches. Un triomphant moulinet de houssine , un petit siflloltement pareil h celui dont avaient l'habitude les petits maîtres de lëpoque, et que M. Gaston d'Orléans avnit mis à la mode, achevait de taire , du nouvel arrivant, un cavalier parfait selon les lois du bel air, en vigueur à la cour de France, laquelle commençait déjà à donner le ton à toutes les autres cours de l'Europe.
A cinquante pas derrière lui, et montant un cheval dont il réglait l'allure sur celle du cheval de son maître, venait un hiquais fort prétentieux et fort rengorgé, qui paraissait tenir parmi les domestiques un rang non moins disiin-
gué, que son maître parmi les gentilshommes.
Le bel adolescent qui se tenait à la fenêtre de rhôiel, trop jeune encore, sans doute, pour assister froidement a une scène dans le genre de celle qui lui était promise, ne put s'empêcher de frémir en songeant que les deux incomparables qui s'avançaient, si pleins d'insouciance et de sécurité, allaient, selon toute probabilité, être passés par les armes, en arrivant à l'embuscade qui les attendait. Un combat rapide parut se livrer chez lui entre la timidité de son âge et l'amour de son prochain. Enfin, ce fut l«' sentiment généreux qui l'emporla, et,
comme le cavalier allait passer devant la porte de l'auberge sans mêmt regarder de son côté , cédant à un éVan subit , à une résolution irrésistible, le jeune bomme se jeta en avant , et interpelant le beau voyageur :
— Holà! monsieur, cria-t-il, arrêtezvous , s'il vous plaît ; car j'ai quelque chose d'important à vous dire.
A cette voix et à ces paroles, le cavalier leva la tête , et voyant ce jeune homme à la fenêtre , arrêta son cheval , d'un mouvement de nihin qui eût lait honneur au meilleur écuyer.
— N'arrêtez pas votre cheval , monsieur , continua le jeune homme, et approchez-vous au contraire de moi, sans affectation , et comme si vous me connaissiez.
Le voyageur hésita un instant ; mais voyant à l'air de celui qui lui parlait, qu'il avait affaire à un gentilhomme de bonne tournure et de beau visage, il mit le chapeau à la main , et s'avança tout souriant.
— Me voici à vos ordres, monsieur, lui dit-il ; qu'y a t-il pour votre service.
— Avancez plus près encore , mon-
sieur, continua l'inconnu, de la fenêtre ; car ce que j'ai h vous dire ne peut se dire tout haut. Remettez votre chapeau , car jJ faut que l'on croie que nous nous connaissons depuis longtemps , et que c'est moi que vous venez voir à cette auberge.
— Mais, monsieur, dit le voyageur, je ne comprends pas.
— Vous comprendrez lout-à-l'heure; en attendant couvrez-vous; bien, avancez encore, plus près, plus près; tendezmoi la main, c'est cela; enchanté de vous voir. Maintenant ne dépassez pas celte auberge ou vous êtes perdu.
— Qu'y a-t-il donc? En vérité vous m'effrayez, dit en souriant le voyageur.
— Il y a que vous vous rendez h cette petite maison, à laquelle brille cette lumièie, n'est-ce pas? — Le cavalier fit un mouvement. — Mais sur la roule de cette maison , là , au coude du chemin , à ce taillis sombre , quatre hommes sont embusqués qui vous attendent.
— Ah ! 'fit le cavalier, en regardant de tous ses yeux le petit jeune homme pâle. Ah ! vraiment vous êtes sûr?
— Je les ai vus arriver les uns après
les autres; descendre de leurs chevaux; se cacher, les uns derrière les arbres, et les autres derrière des rochers. Enftn , quand, tout-à-l'heure, vous avez débouché du village , je les ai entendus armer leurs mousquets.
— Bon , dit le cavalier , qui commençait à s'effaroucher à son tour.
— Oui, monsieur, c'est comme je vous le dis, continua le jeune homme au teutre gris ; et s'il faisait plus clair , peutêtre pourriez-vous les voir et les reconnaître.
— Ohî dit le voyageur, je n'ai pasbe-
soin de les reconnaître , et je sais à merveille quels sont ces hommes. Mais vous. monsieur, qui vous a dit que j'allais à celte maison , et que c'était moi que l'on guettait ainsi ?
— Je l'ai deviné.
— Vous êtes un Œdipe très charmant , merci. AhT l'on veut me fusiller; etconabien sont-ils pour cette belle opéralion?
— Quatre, dont l'un paraît le chef.
— Cechef est plus vieux que les autres, n'est-ce pas ?
-*Oui, autant que j'ai pu en juger , d'ici.
— Voûté?
— Rond des épaules , plume blanche *r justaucorps brodé, manteau brun, le geste rare mais impératif.
— Justement c'est le duc d'Epernon,
— Le duc d'Epernon 1 s'écria le gentilhomme.
— Ah bien , voilà que je vous conte mes affaires, dit en riant le voyageur. Je n'en fais jamais d'autres ; mais n'importe, vous me rendez un assez grand service pour que je n'y regarde pas de si près avec vous. Et ceux qui l'accompagnaient, comment étaient-ils vêtus?
— De casaques grises.
— Précisément ce sont ses porte-bàtons.
— Qui aujourd'hui sont devenus des porte-mousquets.
— En mon honneur ; bien obligé.
Maintenant , savez-vous ce que vous devriez faire, mon gentilhomme?
— Non , mais dites votre avis ; et si ce que je dois faire peut vous servir , j'y suis d'avance tout disposé.
— Vous avez de;* armes?
— Mais... oui. J'ai mon épée.
t Si. Vous avez votre laquais?
— Sans cloute; mais il n'est pas ici; je l'ai envoyé au devant de quelqu'un que j'attends.
— Eh bien , vous devriez me donner un coup domain.
— Pourquoi faire?
— Pour charger ces misérables et leur faire demander merci à eux et à leur chef.
— Etes-vous fou, monsieur, s'écria le jeune homme avec un accent qui prou*
vait qu'il n'était pas le moins du monde disposé à une pareille expédition.
— En effet, je vous demande pardon, dit le voyageur, j'oubliais que la chose ne vous regarde pas.
Puis, se retournant vers son laquais, qui, en voyant son maître s'arrêter avait de son côté fait halte en conservant sa distance.
— Castorin, dit-il, venez ici.
Et en même temps, il porta la main aux fontes de sa selle, comme pour s'assurer que ses pistolets étaient en bon état.
— Ah ! monsieur, s'écria le jeune gentilhomme en étendant le bras comme pour l'arrêter, Monsieur, au nom du ciel ne risquez pas votre vie dans une pareille aventure. Entrez plutôt dans l'auberge afin de ne donner aucun soupçon à celui qui vous attend, songez qu'il s'agit de rhonneur d'une femme.
— Vous ayez raison, dit le cavalier, quoique dans celte circonstance, il ne s'agisse pas précisément de l'honneur, mais de la fortune. Gastorin, mon ami, continua-t-il en s' adressant à son laquais qui l'avait rejoint, nous n'allons pas plus loin pour le moment.
— Comment, s'écria Castorin, presque aussi désappointé que son maître; que dit donc, monsieur?
— Je dis que mademoiselle Francinette, sera privée ce soir du bonheur de 'vous voir, attendu que nous passons la nuit à rhôtel du Veau-d'Or; entrez donc, commandez-moi à souper, et me faites préparer un lit.
Et comme le cavalier s'aperçut sans doute que M. Castorin s'apprêtait à répliquer, il accompagna ces dernières paroles d'un mouvement de tête, qui n'admettait pas une plus longue discussion.
— no —
Aussi Castorin disparut -il sous la grande porte, l'oreille basse et sans oser risquer un seul mot.
Le Toyageur suivit Castorin un instîînt des yeux, puis, après avoir réfléchi, il pa« rut prendre sa résolution, mit pied à terre, entra par la grande porte après son laquais, au bras duquel il jeta la bride de son cheval, et, en deux bonds, il fut à la chambre du jeune gentilhomme, qui,' voyant tout-à-coup s'ouvrir sa porte, laissa échapper un mouvement de surprise mêlé de crainte que le nouvel arrivant ne put voir à cause de l'obscurité.
— Ainsi, dii le voyageur, en s'appro-
chant gaiement du jeune homme, et en secouant cordialement une main qu'on ne lui tendait pas, c'est convenu, je vous dois la vie.
-fi-
— Ah ! monsieur , vous exagérez le service que je vous ai rendu, dit le
jeune homme en faisant un pas en arrière.
— Non, pas de modestie : c'est comme je vous le dis, je connais le duc, il est brutal en diable. Quant à vous, vous êtes un modèle de perspicacité, un phénix de charité chrétienne. M usdites-moi, vous quiètes si aimable, si compatissant.
avezrvous poussé Tobligeance jusqu'à prévenir dans la maison.
— Dans quelle maison ?
— Dans la maison où j'allais, pardieu.
Dans la maison où l'on m'attend.
— Non, dit le jeune homme, je n'y ai point pensé, je l'avoue, et j'y eusse pensé d'ailleurs que je n'en avais pas le moyen. Je suis moi-même ici depuis deux heures à peine, et je ne connais personne dans cette maison.
— Ah ! diable,, fit le voyageur, avec un mouvement d'inquiétude. Pauvre Nanon, pourvu qu'il ne lui arrive rien.
— Nanon ! Nanoii deLarligues, s'écria le jeune homme stupéfait !
— Ah çà mais, vous êtes donc un sorcier , dit le voyageur. Vous voyez des hommes s'embusquer sur une route, et vous devinez à qui ils en veulent. Je vous dis un nom de baptême et vous devinez le nom de famille. Vite expliquez-moi la chose, ou sinon je vous dénonce et vous fais condamner au feu par le parlement de Bordeaux.
'— Ah ! celte fois vous en conviendrez, * reprit le jeune homme, il ne laut pas être Ijien malin pour vous avoir dépisîé ; une fots que vous aviez nommé le duc d'Éper-
— lU —
non, comme étant votre rival, il était évident que si vous nommiez une Nanon quelconque, ce devait être cette Nanon de Lartigues, si belle, si riche, si 'spirituelle, dit-on, dont le duc est ensorcelé et qui gouverne dans sou gouvernement, ce qui fait que dans toute la G uyenne elle est presqu'aussi exécrée que lui... Et vous alliez chez cette femme, continua le jeune homme avec un ton de reproche.
, — Ma foi ! oui, je l'avoue ; et puisque je l'ai nommO^ , je ne m'en dédis pas. D'ailleurs Nanon est méconnue et calomniée. Nanon est une charmante fille, pleine de fidélité à ses promesses tant qu'elle trouve du.plaisir à les garder, et
toute dévouée à celui qu'elle aime , tant qu'elle l'aime. Je devais souper avec elle ce soir, mais le duc a renversé la marmite. Voulez-vous que demain je vous présente à elle. Que diable, il faudra biei» que le duc, une heure ou l'autre, retourne à Agen !
— Merci, dit d'un ton sec le jeune gentilhomme. Je ne connais mademoiselle de Lartigues que de nom et ne désire point la connaître autrement.
— Eh ! vous avez tort, morbleu! Nanon est une fille bonne à connaître de toutes les façons. '
Les sourcils du jeune homme se froncèrent.
— Ah ! pardon , reprit le voyageur étonné. Mais je croyais qu'à votre âge...
— Sans doute , mon âge est celui où l'on accepte d'ordinaire de pareilles propositions, reprit le jeune homme, en s'apercevant du mauvais effet que faisait son rigorisme, et je l'accepterais, en effet volontiers, si je n'étais ici de passage et forcé de continuer mon chemin cette nuit.
— Oh 1 pardleu, vous ne vous en ivei pas, du moins que je ne sache quel est le
gentil cavalier qui m'a si galamment sauTé la vie.
Le jeune homme parut hésiter, puis après un instant :
— Je suis le vicomte de Cambes.
— Ah ! ah ! dit son interlocuteur, j'ai entendu parler d'une charmante vicomtesse de Cambes, qui a bon nombre de terres tout autour de Bordeaux et qui est a mie de madame la princesse.
— C'est ma parente, dit vivement le jeune homme.
— Ma foi, je vous en fais mon complî-
ment, vicomte, car on la dit incomparable ; j'espère que si l'occasion me fatorise en ce point vous me présenterez à elle. Je suis le baron de Canolles, capitaine dans Navaille, et pour le moment jouissant d'un congé que M. le ducd'Épernon a bien voulu m'accorder à la recomiTiandation de mademoiselle de Lar-
tigues.
— Baron de Canolles ! s*écria à son tour le vicomte , regardant son interlocuteur avec toute la curiosité qu'éveillait en lui ce nom fameux dans les aventures galantes du temps.
~ Vous me connaissez? dit Canolles.
— De réputation seulement, répondit le vicomte.
— Et de mauvaise réputation, n'est-c^^ pas? Que voulez-vous, chacun suit sa na* ture, moi j'aime la vie agitée.
— Vous êtes parfaitement libre, monsieur, de vivre comme il vous convient, répondit le vicomte. Mais cependant permettez-moi une réflexion.
— Laquelle.
— C'est que voilà une femme horriblement compromise à cause de vous et sur laquelle le duc va se venger de son désappointement à votre égard.
— Diable, vous croyez.
— Sans doule, pour être une femme...
légère... mademoiselle de Larligues n'en * «st pas moins femme, et compromise par Yous : c'est à vous de veiller à sa sûreté'.
— Vous avez ma foi raison, mon jeune Nestor: et j'oubliais dans le charme de loire conversation mes devoirs de gentilhomme : nous aurons été trahis et selon toute probabilité le duc sait tout. Il est vrai que si seulement Nanon était prévenue, elle est adroite, et je m'en rap- ^rterais à elle de faire demander pardon au duc. Voyons, voyons donc : savez-vous la guerre, jeune homme I
— Pas encore, répondit le vicomte en riant. Wais je crois que je vais l'apprendre où je vais.
— Eh bien ! une première leçon. Vous savez qu'en bonne guerre, quand la force est inutile, il faut employer la ruse. Aidezmoi donc à ruser.
— Je ne demande pas mieux ? Mais de quelle façon, dites.
— L'auberge à deux portes.
— Quant à cela, je n'en sais rien.
•r- Je le sais, mol; une qui donne sifr U
grande route, l'autre qui donne sur la campagne. Je sors par celle qui donne
sur la campagne, je décris un demi-cercle,
et je vais frapper à la maison de Naaon
qui a aussi une porte de derrière.
— Oui , pour qu'on vous surprenne dans cette maison, s'écria le vicomte!
Vous faites en vérité un beau tacticien !
— Qu'on me surprenne, reprit Canolles ?
— Sans doute. Le duc, las d'attendre, et ne vous voyant pas sortir d'ici , se retournera vers la maison.
— Oui, mais je ne ferai qu'entrer et sortir.
— Uiie^fois entré vous ne sortirei
plus.
— Décidément , jeune homme , dit Canolles, vous êtes magicien.
— Vous serez surpris, tué peut-être sous ses yeux , voilà tout.
—- Bah! dit Canolles, il y a des armoires.
— Oh ! fit le vicomte.
Ce eh ! fut prononcé de telle sorte, avec
Bne intonation si éloquente , il contenait tant de reproches voilés , tant de honte pudique, tant de suave délicatesse, que Canolles s'arrêta tout court, et attacha, malgré Tobscurité, son regard perçant tar le jeune homme accoudé à l'appui de )a fenêtre.
Le vicomte sentit tout le poids de ce regard et reprit d'un air enjoué :
— Au fait, vous avez raison, baron, allez-y ; mais cachez- vous bien, afin qu'on ne vous surprenne pas.
— Eh ! bien non , j'ai tort , dit Ca-
noUes, et c'est vous qui avez raison; mais comment la prévenir 7
— Il me semble qu'une lettre...
— Qui la portera?
— Je croyais vous avoir vu un laquais. Un laquais, en pareille circonstance, ne risque que quelques coups de bâton, tandis qu'un gentilhomme risque sa vie.
— En vérité, je perds la tète, dit Ganolles, et Castorin fer^ la commission 4 merveille, d'autant plus que je soupçonne
le drôle d'aToir des intelligences dans la maison.
— Vous voyez bien que tout peut s'arranger ici, dit le vicomte.
— Oui. Avez-vous de l'encre, du papier, des plumes?
— Non, dit le vicomte; mais il y en a en bas.
— Pardon, ditCanolles; mais, en vérité, je ne sais ce qui m'arrive ce soir , et je fais bêtise sur bêtise. N'importe? Merci de vos bons conseils, vicomte, et je vais les suivre à l'instant môme.
Et Canolles, sans quitter des yeux le jeune homme qu'il examinait déjà depuis quelques instants avec une singulière ténacité, gagna la porte et descendit Tescalier, tandis que le vicomte, inquiet et presque troublé, murmurait :
— Comme il me regarde ; m'auralt-il donc reconnu ?
Cependant Canolles était descendu, et, après avoir un instant regardé en homme profondément affligé les cailles , les perdrix et les friandises que maître Biscarros entassait lui-même dans la manne placée sur la tète de son aide de cuisine, et qu'un autre que lui allait manger peut-
être, quoique bien certainement elles lui fussent destinées, il demanda la chambre qu'avait dû lui préparer maître Caslorin, s'y fit apporter de l'encre, des plumes et du papier, et écrivit à Nanon la lettre suivante ;
« Chère Damé,
« A cent pas de votre porte , si la na- < ture a doué vos beaux yeux de la fac culte de voir pendant la nuit, vous * pouvez distinguer dans un tas d'arbres tt M. le duc d'Epernon, qui m'attend « pour me faire fusiller, et vous coma promettre horriblement ensuite. Mais « je ne me soucie ni de perdre là vie, ni
« de vous faire perdre voire repos. De- « meurez donc en paix de ce côié-là.
« Quant à moi , je vais un peu user du « congé que vous me fîtes signer l'autre e jour, afin que je profitasse de ma li- € bertc pour vous venir voir. Où je vais, € je n'en sais rien, et j'ignore même si € je vais quelque part. Quoi qu'il en soit, « rappelez votre fugitif quand l'orage « sera passé. On vous dira au Veau-d'Or € quelle route j'ai prise. Vous me saurez « gré, je l'espère, du sacrifice que je « m'impose. Mais vos intérêts me sont « plus chers que mon plaisir.'Je dis mon
c plaisir, parce que j'eusse eu quelque < agrément à rosser M. d'Epernon et ses c sbires sous leur déguisement. Ainsi,
« chère âme, croyez-moi votre bien dé < voué et surtout bien fidèle. »
Canolles signa ce billet tout bouillant de la fanfaronnade gasconne , et dont il connaissait l'effet sur la Gasconne Nanon. Puis, appelant son laquais :
— Venez çà, maître Castorin, lui dit-il, et avouez- moi ingénuement où vous en êtes avec mademoiselle Francinette.
— Mais, Monsieur, re'pondit Castorin fort étonné de la question , je ne sais si je dois...
— Soyez tranquille, maître fat, je n'ai
aucune intefniion sur elîe, et tous n'avez pas rbonneur d'êlre mou rival. Ce que je vous demande, c'est un simple renseignement.
— Ab! dans ce cas, Monsieur, c'est autre chose, et mademoiselle Francinette a eu l'intelligence d'apprécier mes qualités.
— Ainsi, vous êtes au mieux, n'est-ce pas, Monsieur le faquin ? Fort bien. Prenez ce billet, alors; tournez par la prairie.
— Je sais le chemin', Monsieur, dit Castorin, d'un air suffisant.
— C'est juste. Et allez heurter à la porte de derrière. Sans doute , vous connaissez aussi cette porte?
— Parfaitement.
— De mieux en mieux. Prenez donc ce chemin, allez donc frapper à cette porte , et remettez la lettre que voici à mademoiselle Francinette.
— En ce cas, monsieur, dit Caslorin joyeux , je puis donc..^
— Vous pouvez partir à l'instant même, vous avez dix minutes pour aller et venir. Il faut que cette lettre soit re*
mise à l'instant même à mademoiselle Nanon de Lanigues.
— Mais , monsieur , dit Casiorin qui flairait une mésaventure , si l'on ne
UYlliO*]
m'ouvre pas la porte?
— Vous serez un sot, car vous devez
avoir quelque manière particulière de
frapper, grâce à laquelle on ne laisse
point dehors un galant homme ; s'il en
est autrement, je suis un gentilhomme
bien à plaindre d'avoir à mon service
un bélilre comme vous.
— J'en ai une, monsieur, dit Castorin
de son air le plus conquérant. Je frappe T. I. 9
- :-tt -
d'abord deux coups à intervalles égaux, puis un troisième...
— Je ne vous demande pas de quelle manière vous frappez : peu m'importe, pourvu qu'on vous ouvre . Allez donc; et si Ton vous surprend, mangez le papier, sinon je vous couperai les oreilles, à votre retour, si cela n'est pas déjà fait.
fiUJiJli t'.
Castorin partit comme^ réclair. Mai»
en arrivant au bas de l'escalier il s'arrêta, et, au mépris de toute règle, glissa le billet dans le haut de sa botte , puis sortant par la porte de la basse -cour et faisant un. long circuit, traversant les buissons comme un renard, franchissant
les fossés comme un lévrier, il s'en vint heurter à la porte dérobée de cette façon particulière qu'il avait tenté d'expliquer à son maître, et qui avait tant d'efficacité qu'à l'instant même la porte s'ouvrit.
Dix minutes après , Gastorin était de retour sans mésaventure aucune, et annonçait à !5on maître que le billet avait été remis entre les belles mains de mademoiselle Nanon.
Canolles avait employé ces dix minutes à ouvrir son porte-manteau , à préparer sa robe de chambre et à se faire dresser sa table. U écouta avec une satisfactioa
' Visible le rapport de M. Castorin, alla faire un tour dans la cuisine, en donnant tout haut ses ordres pour la nuit, et en bâillant démesurémentjcomme un homme qui attend avec impatience le moment de se coucher. Cette manœuvre avait pour but, si le duc d'Epernon le faisait guetter, de lui apprendre que l'intention du baron n'avait jamais été de dépasser l'auberge, où il était venu, simple et inoffensif voyageur, demander un souper et un gîte; en effet, ce plan obtint le résultat que s'en promettait le baron : une espèce de paysan qui buvait dans le coin le plus obscur de la salle, appela le garçon, paya son écpt, se leva et sortit sans affectation , et tout en
grommelant un triolet. Canolles le suivit jusqu'à la porte, et le vit se diriger vers la massif d'arbres ; dix minutes après, il entendit le pas de plusieurs chevaux qui s'éloignaient: l'embuscade était levée.
Alors le baron rentra, et l'esprit toutà-fait libre du côté de Nanon , il ne songea plus qu'à passer sa soirée de la façon la plus divertissante possible : en conséquence , il ordonna à Castorin de préparer des cartes et des dés, et ce soin accompli d'aller demander au vicomte de Cambes s'il voulait bien lui faire l'honneur de le recevoir.
Castorin obéit, et trouva au seuil de la
chambre un vieil écuyer, à poils blancs, lequel tenant la porte, à peine entrebâillée , répondit à son compliment d'un ait fort rébarbatif.
— Impossible pour le moment , monsieur lé vicomte ei^t en affaires.
fo^ Très bien, dit Canolles,j*attendrau
-Et comme il entendait un grand bruit devers la cuisine, il alla, pour tuer lé temps , voir un peu ce qui se passait dans cette importante partie de la maison.
C'était le pauvre marmiton qui rêve-
naît plus mort que vif; au coude du chemin, il avait été arrêté par quatre hommes qui l'avaient interrogé sur le but de sa promenade nocturne, et qui apprenant qu'il allait porter à souper à la dame de la maison isolée, Pavaient dépouillé de son bonnet, de sa Yeste blanche et de son tablier : le plus jeune d^s ,quatre hommes avait alors revêtu les insignes de sa profession , avait posé le panier en équilibre sur sa tête et avait continué, au lieu et place de l'apprenti cuisinier' , le
chemin vers la petite maison. Dix minuit ■■ ■ .
tes après, il était revenu , s'était entre-
tenu tout bas avec celui qui paraissait
ie chef ae la troupe. Alors on avait rendu
au marmiton sa veste, son bonnet et son
tablier, on lui avait remis son panier
sur la tête, et on lui avait donné un coup de pied au derrière pour le mettre
dans la direciion qu'il devait suivre. Le pauvre diable n'en avait pas demandé davantage. Il était parti tout courant, et
était venu tomber à demi-mort de terreur sur le seuil de la porte, où l'on vè-
îiait de le ramasser.
^ ; ioff. ïurrr. >TrnfriOff
Cette aventure était fort inintelligible
pour tout le monde, excepté pour Ca-
^nolles; mais comme celui-ci n'avait aucun
motif d'en donner l'explication , il laissa hôte , garçons, servantes , cuisinier et marmiton se perdre en conjectures sur l'événement, et tandis qu'ils battaient la
campagne à qui mieux mieux, il monta chez le vicomte, et, présumant que la première demande qu'il lui avait adressée par l'entremise de M. Castorin le dispensait d'une seconde démarche du même genre, il ouvrit la porte sans façon et entra.
Une table illuminée; et chargée de deux couverts était dressée au milieu de la chambre , n'attendant plus, pour être complète , que les plats dont elle devait être ornée. J* ^ - -t~<^^^-
-IJUli: îl'Mfl >ini3Ql
. Canolles remarciua ces deux couverts or»
«t en lira un ioveux augure. . . ■ .
Cependant en l'apercevant, le vicomte se leva d'un mouvement si brusque qu'il était aisé de voir que sa visite avait surpris le jeune homme, et que ce n'était point à lui , comme il s'en était flatté d'abord, qu'était destiné le second couvert.
Ce doute fut confirmé par les premières paroles que lui adressa le vicomte.
— Puis-je savoir , monsieur le baron, lui demanda celui-ci en s'avançant, toujours cérémonieux vers lui, à quelle nouvelle circonstance je dois l'honneur de votre visite.
— Mais , répondit CanoUes, un peu ébouriffé de cette disgracieuse réception, à une circonstance toute naturelle. La faim m'est venue. J'ai pensé qu'elle devait vous être venue aussi. Vous êtes seul, je suis seul, et je voulais avoir l'honneur dé vous proposer de souper avec moi.
Le vicomte regarda Canolles avec une défiance visible et parut éprouver quelque embarras à lui répondre :
— Sur moïi Sonneur , dit Canolles en riant, on dirait que je vous fais peur; êtesvous donc chevalier de Malte ? Vous destine-l-on à l'Église, ou votre respectable
famille vous aurait-elle élevé dans l'horreur des Canolles?..
^^ —Voyons, pardieu ! je ne vous perdrai pas, pour une heure passée ensemble, chacun d'un côté d'une table.
— Impossible de descendre chez vous, baron.
'** — Eh bien, ne descendez pas chez moi. Mais puisque je suis monté chez vous...
— Encore plus impossible, monsieur.
J'attends quelqu'un.
Pour cette lois Canolles fut désarçonné.
— Ah ! vous attendez quelqu'un, dit-il.
— Oui.
— Ma foi, dit Canolles, après un instant de silence, sur ma foi, j'aimerais presque autant que vous m'eussiez laissé continuer ma route, au risque de ce qui pouvait m'enarri ver,quede gâter ainsi , par cette répulsion que vous me manifestez, le service que vous m'avez rendu, et dont il me semblait que je ne vous avais point encore assez remercié.
Le jeune homme rougit et se rapprocha de Canolles.
— Pardon monsieur, dit-il d'une voix treml)lante, je comprends toute mon impolitesse, aussi si ce n'étaient d'affaires sérieuses , d'affaires de famille que nous
't . aVons à causer avec la personne que j'at-
• tends, ce me serait à la fois un honneur et un plaisir de vous admettre en tiers, quoique...
— Oh! achevez, dit Canolles, quelle que chose que vous me disiez, j'ai décidé que je ne me fâcherais point contre vous.
— Quoique, continua le jeune homme, notre connaissance, soit un de ces effets imprévus du hasard, une de ces rencon-
très fortuites, une de ces relajjons éphémères
— Et pourquoi cela? demandaCa-
nolles. . . C'est de cette façon , au contraire,
que se lient les longues et sincères amitiés : il ne s'agit que de faire un mérite à
la Providence de ce que vous attribuez
au hasard.
— La Providence ! monsieur, reprit le vicomte en riant, veut que je parte dans deux heures et que, selon toute probabilité, je suiv^une route tout opposée à la vôtre ; recevez donc tous mes regrets de ne pouvoir accepter, comme je le désirerais, cette amitié que vous m'offrez si cor-
(Ualement A que j'apprécie à sa valeur.
— Ma foi, dit Canolles, décidément vous %i^ tih singulier garçon , et votre
élan de générosité m'avait d'abord donné une toute autre idée de votre caractère.* Mais enfin qu'il soit fait comme vous le. désirez : je n'ai certes pas le droit d'être exigeant, puisque c'est moi qui suis votre obligé , et que vous avez fait pour moi beaucoup plus que je n'avais le droit d'at-^ tendre d'un inconnu. Je m'en retourne donc souper seul; mais en vérité, vicomte^^i cela me coûte : le monologue n'est point , dans mes habitudes. âo/„oqen
-no!> i^.xmTlo'fr pîtot mw «^iliinn '.)îf»^3 ,^'ffn Et, en effet, malgré ce qu'avait dit Ca-
nolles et la résolution de se retirer qu'annonçaient ses paroles, il ne se relirait pas; quelque chose le clouait à sa place dont il ne se rendait pas compte; il se sentait inyinciblement attiré vers le vicomte ; mais celui-ci prenant un flambeau s'approcha de CanoUes et avec un charmant sourire :
— Monsieur, dit-il, en lui tendant la main, quoi qu'il en soit, et si courte qu'ait été notre entrevue /croyez que je suis enchanté d'avoir pu vous être bon h quelque chose.
Canolles ne vit que le compliment : il
saisit la main que le vicomte lui présen- T. I. 10
lait et qui, au lieu de répondre à sa masculine et amicale pression, se retira liède et frémissante ; puis comprenant que tout enveloppé qu'il était d'une phrase obligeante, le congé que lui donnait le jeune homme n'en était pas moins un congé, il se retira tout désappointé et surtout tout pensif.
A la porte , il rencontra le sourire éJenlé du vieux valet, qui prit le flambeau des mains du vicomte, reconduisit cérémonieusement CanoUes jusqu'à son appartement et remonta incontinent vers son maître, lequel l'attendait au haut de l'escalier. ,^\f ,^ j^j.p jjjgfj, gf
— Que fait-il, demanda le vicomte à voix basse.
— Je crois qu'il se décide à souper seul, répondit Pompée.
— Alors il ne remontera plus.
— Je l'espère du moins.
— Commandez les chevaux. Pompée, ce sera toujours du temps de gagné; mais ajouta le vicomte en prêtant l'oreille, qu'est-ce que ce bruit?
— On dirait la voix de M. Richon.
Et celle (Je M. de Ganolles.
— Us se querellent, ce me semble.
— Au contraire, ils se reconnaissent, écoutez.
— Pourvu que Richon ne parfë point.
— Oh ! il n'y a rien à craindre , c'est un homme fort circonspect.-
— Chut....
Les deux écouteurs se turent, et l'on entendit alors la voix de Ganolles.
— Deux couverts, maître Biscarrosse,
criait le baron, deux couverts ! M. Richon soupe avec moi.
— Non pas, s'il vous plaît, répondit Richon : impossible.
— Ah ! çà mais, vous voulez donc souper seul comme ce jeune gentilhomme.
— Quel gentilhomme?
~ Celui qui est là haut.
— Comment l'appelez -vous.
— Le vicomte de Cambes.
—Vous connaissez donc le vicomte ?
— ih^ —
—Pardieu, il m'a sauvé la viq. ^^ jj^j^,^
— Lui.
— Oui lui.
— Comment cela ?
— Soupez avec moi, et je vous conterai la chose en soupant.
— Je ne puis pas : je soupe avec lui.
— En effet, il attend quelqu'un.
— C'est moi, et comme je suis en retard, vous permettrez que je vous quitte, n'eèt-ce pas*, feîaton ? —
— N on sacrebleu! je ne le permets pas, s'écria Canolles. J*ai mis dans ma tête que je souperais en compagnie, et vous soupe rai avec moi ou je souperai avec vous. Maître Biscarros deux couverts.
Mais pendant que Canolles se retournait pour voir si cet ordre était exécuté, Richon avait enfllé l'escalier, et en montait rapidement les degrés. En arrivant sur la dernière marche, sa main rencontra une petite main qui l'attira dans la chambre du vicomte de Cambes dont la porte se referma derrière lui, et dont pour plus grande sûreté, les deux verroux vinrent corroborer la clôture.
^n vérité, murmura CanoUes, encherchant imUilement des ye ux Richon dis- g paru, et en s'as seyant à sa table soljtairep^,^ envérité.jenesaiscequ'ily a contre moi ^ dans ce maudit pays : les uns courent après moi pour me tuer, les autres me fuient comme ci j'avais la peste. Corbleii! mon appétit s'éteint, je sens que je m'attriste, je suis capable de me griser ce,: soir comme un lansquenet. Holà ! Casto- rin, venez là que je vous rosse. Ah ça! mais ils s'enferment là haut comme s'ils conspiraient. Ah ! double bœuf que je suis ; en effet, ils conspirent; c'est cela : voilà qui m'explique tout. Maintenant pour qui conspirent-ils? est-ce pour le coadjuteur, est-ce pour les princes, est-
ce pour le parlement, est-ce pour le roi, est-ce pour la reine, est-ce pour M. de Mazarin? Ma toi qu'ils conspirent contre qui ils voudront, cela m'est bien égal, et Tappétit m'est revenu. Castorin, faites servir et versez-moi à boire, je vous pardonne.
Et Canolles entama philosophiquement le premier souper qui avait été préparé pour le vicomte de Cambes, et que, faute de provisions nouvelles, maître Biscarosse était forcé de lui servir réchauffé.
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Tandis que le baron de Canolles chcr^ chail inutilement quelqu'un pour souper avec lui, et lassé'deses recfierches infruclaeuâes, se décidâît enfin à souper seul, voyons en qui se passait chez Nanon :
Nanon , quoiqu'en ait dit et écrit ses ennemis , et au nombre de ses ennemis il faut compter la plupart des historiens qui se sont occupés d'elle, était, à cette époque, une charmante créature de vingtcinq à vingt-six ans; petite de taille , brune de peau, mais avec une allure souple et gracieuse , mais avec de vives et fraîches couleurs, mais avec des yeux d'un noir profond , dont la cornée limpide s'irisait comme celle des chats, de tous les feux et de tous les reflets; gaie à la surface, rieuse en apparence, Nanon était cependant bien loin de laiser aller son esprit à tous ces caprices et à toutes ces futilités qui brodent de folles arabesques la trame soyeuse et do-
rée dont se compose d'ordinaire la vie d'une petite maîtresse ; tout au contraire, les plus graves délibérations, mûrement et longuement pesées dans sa tête mutine, prenaient un aspect à la fois plein de séduction et de lucidité en se traduisant par sa voix vibrante et fortement empreinte d'accent gascon. Personne n'eût deviné sur ce masque rose, aux traits fins et souriants, derrière ce regard plein de promesses voluptueuses et tout pétillant de vives ardeurs, la persévérance infatigable, la ténacité invincible et la profondeur de vues de l'homme d'Etat. Et cependant telles étaient les qualités ou les défauts de Nanon, selon qu'on voudra les examiner par la face ou par le revers de
— im —
la médaille : tel (5tàit l'esprit calculateur, tel était le cœur ambitieux, auxquels un corps plein d'élëgance servait d'enveloppe.
'Nanon était d'Agen. M. le ducd'Epernon, fils de cet inséparable ami de Henri IV, qui était dans sa voiture au
moment où le couteau de Ravaillac le frappa, et sur lequel planèrent des soup-
çons qui retentirent jusqu'à '^"'^"^ de Médicis , M. le duc d'Epernon, nommé gouverneur de la Guyenne, oii sa morgue, ses insolences et ses exactions l'avaient fait généralement exécrer, avait distingué cette petite bourgeoise , fille d'un simple avocat. Il lui avait fait la cour, en
avait triomphé à grand' peine, et après une défense soutenue avec l'habileté d'un grand tacticien qui veut faire sentir à son vainqueur tout le pfix de sa victoire. Mais comme rançon de sa réputation désormais i>erdue, Nanon avait dérobé au duc sa puissance et sa liberté. Au tout de six mois de liaison avec le gouverneur de la Guyenne, c'était elle qui gouvernait en réalité cette belle province, rendant avec usure à tous ceux qui autrefois l'avaient lésée ou humiliée les torts et les offenses qu'elle en avait reçus. Reine de hasard, elle se fit tyran par calcul, pressentant,^ avec sa subtile inlelligepce , qu'il fallait suppléer
par l'abus à la brièveté probable du règfne.
En conséquence, elle s'empara de tout, accapara tout : trésor , influence , honneurs; elle fut riche, nomma aux emplois, reçut les visites de Mazarin et des premiers seigneurs de la cour. Combinant avec une admirable adresse les divers éléments dont elle disposait, elle s'en fit un amalgame utile à son crédit, profitable à sa fortune. Chaque service' que r endait Nanon était coté à son prix. Un grade dans l'armée, une charge dans la magistrature avaient leur tarif: Nanon faisait accorder ce grade ou cet emploi; mais on les lui payait en bel et bon ar-
gent ou par un riche et royal cadeau : en sorte que se dessaisisant d'un fragment de pouvoir au bénéfice de quelqu'un, elle récupérait ce fragment sous une autre espèce, donnant l'autorité, mais retenant l'argent qui en est le nerf.
V ii
Cela explique la durée de son règne; car les hommes dans leur haine hésitent à renverser un ennemi auquel restera une consolation. Ce que veut la vengeance, c'est une ruine totale, c'est une prostration complète. Les peuples chassent avec regret un tyran qui emporterait leur or et qui s'en irait en riant. Nanon
de Lartigues avait deux millions !
Aussi vivait-elle avec une sorte de sécurité sur ce volcan qui, sans relâche, ébranlait tout autour d'elle. Elle avait senti la haine populaire monter comme une marée, grandir et battre de ses flots le pouvoir de M. d'Epernon qui, chassé de Bordeaux dans un jour de colère, avait entraîné Nanon avec lui comme la barque suit le vaisseau. Nanon plia sous Torage, quitte à se relever quand l'orage serait passé : elle avait pris M. de Mazarin pour modèle, et, humble écolière, pratiquait de loin la politique de l'adroit et souple Italien. Le cardinal remarqua cette femme, qui grandissait et s'enrichissait par les mêmes moyens qui avaient ^ait de lui un premier ministre , posses-
seur de cinquanle millions: il admira la peiite Gascoime ; il lu plus , il la laissa faire. Peut être plus tard saura-t-oii pourquoi.
Malgré tout cela, et quoique quelqueslins qui se disaient mieux informés prétendissent qu'elle correspondait directement avec M. de Mazarin , on parlait peu des intrigues politiques de la belle Nanon. Canolles lui-même, qui, du reste, beau, jeune et riche, ne comprenait pas qu'on eût besoin d'être intrigant, ne savait point à quoi s'en tenir sur ce point. Quant à ses intrigues amoureuses , soit queNanon, occupée de plus graves soins les eût renvoyées à plus tard, soit que le
bruit que faisait l'amour de M. d'Épernon pour elle eût absorbé le bruit que pouvaient faire des amours secondaires, ses ennemis mêmes n'avaient pas été prodigues de scandale envers elle, et CanoUes pouvait, avec quelque droit, croire , dans son amour-propre personnel et national, Nanon invincible avant son arrivée. Soit qu'effectivement Canolles eût eu le premier élan amoureux de ce cœur accessible seulement jusque-là à l'ambition, soit que la prudence eût conseillé à ses prédécesseurs une discrétion absolue, Nanon , maîtresse, devait èire une charmanie femme ; Nanon, offensée, devait être une terrible ennemie.
La connaissance de Nanoii et de Canolles s'était faite de la façon la plus naturelle. Canolles, lieutenant au régiment deNavailles, avait voulu devenir capitaine : pour cela il dut écrire à M. d'Épernon , colonel- général de l'infanterie. Ce fut Nanon qui lut la lettre : elle répondit à son ordinaire, croyant avoir une afifaire à traiter, et donnant à Canolles un rendez-vous d'affaires. Canolles choisit parmi ses bijoux de famille une bague magnifique, et ((ui pouvait valoir cinq cents pistoles: c'était toujours moins cher que d'acheter une compagnie, et se rendit à son rendez- vous. Mais, celle fois, le vainqueur Canolles, précédé de son cortège pompeux de bonnes fortunes, mit en déroute
les calculs et la fiscalité de mademoiselle de Larligues. C'était la première l'ois qu'il voyait Nanon, c'était la première fois que Nanon le voyait: ils étaient jeunes, beaux et spirituels tous deux. L'entrevue se passa en compliments réciproques; de l'affaire en instance il ne fut pas dit un mot, et cependant l'affaire fut faite. Le lendemain Canolles reçut son brevet de capitaine, et lorsque la bague précieuse passa de son doigt à celui de Nanon, ce ne fut plus comme le prix de l'ambition satisfaite, mais comme le gage de l'amour heureux.
Quant à expliciuer ia résidence de Nanon près du village de Matifou, l'hisloire suffira. Comme nous ravonsdit, le duc d'Épernon s'était fait haïr en Guyenne.
Nanon, à qui on avait fait l'honneur de la
Iraiistormer en mauvais génie, s'y était fait exécrer. L'émeute les chassa de Bordeaux et les repoussa à Agen. Mais à Agen, rémeute recommença. Un jour on renversa sur un poTlt4^4i^rrosse doré dans lequel Nanon allait rejoindre le duc. Xanon, sans qu'on sut comment, se trouva dans la rivière, et ce lut CanoUes qui l'en retira. Une nuit le feu prit à la maison de ville de Nanon , et ce fut Ganolles qui pénétra à poini jusque dans sa chambre à coucher et qui la sauva du feu. Nanon jugea qu'une troisième épreuve pourrait bien réussir aux Agenois. Quoique Ganolles s'éloignât d'elle le moins possible* c'eût été miracle qu'il se trouvât toujours là à point nomme pour la tirer de péril.
Elle profila d'un départ du duc, qui allait tenter une tournée dans son gouvernement , et d'une escorte de douze cents hommes dont le régiment de Navaillcs avait fourni sa part, pour sortir de la ville en même temps que Canolles, narguant de la portière de son carrosse la populace , qui eût bien voulu mettre ce carrosse en pièces, mais qui ne l'osait point.
Alors le duc et Naîion choisirent, ou plutôt Canolles avait secrètement choisi pour eux la petite cami)agne, où il fut décidé que Nanon demeurerait , tandis qu'on lui monterait une maison à Libourne. Canolles eut un congé, en apparence pour
aller lerm.ner chez lui quelques affaires de famille, en réalité pour avoir le droit de quitter son régiment, qui était retourné à Agen, et ne pas trop s'éloigner de Matifou où sa présence tutélaire était plus urgente que jamais. En effet, les événements commençaient à prendre une gravité alar/ mante. Les princes de Condé, de Conti et de Longueville, arrêtés le 17 janvier précédent et enfermés à Vincennes , offraient aux quatre ou cinq partis qui divisaient la France à cette époque , un excellent prétexte de guerre civile. L'impopularité du duc d'Epernon , que Ton savait tout entier à la cour, allait croissante, quoique raisonnablement on eût pu espérer quelle ne pouvait plus croî-
tre. Une catastrophe souhaitée de tous les partis, qui, dans l'étrange situation où se trouvait la Fi ance, ne savaient pas où ils en étaient eux-mêmes , devenait imminente. Nanon, comme les oiseaux qui voient venir l'orage , disparut de l'horizon et rentra dans son nid de feuillage, pour y attendre, obscure et ignorée, révénement.
Elle se donna pour une veuve qui cherche la retraite. C'était ainsi, on se le rappelle, que l'avait désignée maître Biscarrosâe.
Donc, M. d'Epernon était venu visiter la veille la charnianie recluse, en lui an-
nonçant qu'il parlait pour une tournée de huit jours; et, aussitôt son départ, Nanon avait envoyé par le percepteur, son protégé , un petit mot à Candies, qui , grâce à son congé, se tenait dans les environs. Seulement , comme nous l'avons dit, ce petit mot original avait disparu entre les mains du messager, et était devenu une copie d'invitation sous la plume de Cauvignac. C'était à cette invitation que l'insouciant gentilhomme s'empressait de se rendre, lorsque le vicomte de Cambes l'avait arrêté à quatre cents pas de son but.
Nous savons le reste.
^anon attendait donc CanoUes, comme
attend une temme qui aime, c'esl-à-dire en tirant dix fois pnr minute sa montre de sa poche, en s'approchant à chaque instant de la croisée , en épiant chaque bruit, en interrogeant du regard le soleil rouge et splendide qui se cachait derrière \a montagne pour faire place aux premières ombres de la nuit. D'abord on frappa à la porte de devant, et elle lança Francinelte vers la porte. Mais ce n'était rien autre chose que le marmiton supposé , lequel apportait le souper auquel manquait le convive. Nanon plongea ses yeux dans raniichambre et vit le faux messager de maître Biscarros, qui, de son côté, insinuait son regard dans la chambre à coucher où était dressée une petite
table à deux couverts. Nanou recommanda à Francinelte de tenir les viandes chaudes, referma tristement la porte et s'en revint à sa fenêtre, laquelle lui montrait, autant qu'elle pouvait le voir au milieu des premières ténèbres, la route vide.
Un second coup, un coup frappé d'une manière particulière, retentit à la petite porte de derrière , et Nanon s'écria : le voici. Mais, dans la crainte que ce ne frtt point lui encore, elle resta debout v- ir.i mobile au milieu du chemin. Un instant après, la porte s'ouvrit, et mad^m^i^/^lle Francinetle apparut sur le seuil l'air consterné, muette et tenant le billet. La jeune
femme aperçut le papier, bondit vers la camérière, le lui arracha de la main, l'ouvrit rapidement et lut avec angoisse.
A cette lecture, Nanon fut comme frappée de la foudre: elle aimait fort Canolles; mais chez elle l'ambition était un sentiment presque égal à l'amour, et en perdant le duc d'Épernon, elle perdait non seulement toute sa fortune à venir, mais peut-être même encore sa fortune passée. Cependant, comme c'était une femme de tête, elle commença par éteindre la bougie qui eût fait transparaître son ombre, et courut à la fenêtre. Il était temps, quatre hommes s'approchaient
de la maison, dont ils n'étaient plus qu'à une vingtaine de pas. L'iiomme au manteau marchait le premier, et, dans l'homme au manteau, Nanon.à n'en pas douter, reconnut le duc. En ce moment, mademoiselle Francinette entrait, une bougie |à la main. Nanon jeta un coupd'œil de désespoir sur la table, sur les deux couverts, sur les deux fauteuils, sur les deux oreillers brodés, qui étalaient leur blancheur insolente sur le fond cramoisi des rideaux de D <mas, enfin sur son appe'tisant négligé de nuit si bien en harmonie avec tous ces préparatifs.
— Je suis perdue, pensa-t-elle.
Mais presqu'aussilôt la pensée revint à cet esprit subtil, un sourire passa sur ses lèvres ; plus prompte qne l'éclair, elle saisit le verre de simple cristal destiné àCanolle, et le lança au hazarddans le jardin, tira d'un étui le gobelet d'or aux armes du duc, plaça près de son assiette son couvert de vermeil; puis, froide de terreur, mais avec un sourire composé à la hâte, elle se précipita par les" degrés et arriva devant la porte au moment où venait d'y retentir un coup grave et solennel.
Francinette voulut ouvrir, mais Nanon la saisit par le bras, la. poussa de côté, et avec ce regard rapide qui, chez les
femmes surprises, complète si bien la pensée :
C'est M. le duc que j'attends, dit-elle, et non M. de CanoUes. — Servez.
Puis , elle tira elle-même les verroux , et se jetant au cou de l'homme à la plume blanche, qui préparait une mine des plus farouches :
— A,h! s'écria Nanon, mon rêve ne m'a donc pas trompé ! Venez , mon cher duc , vous êtes servi , et nous allons souper.
D'Epernon demeura stupéfait; mais
comme une caresse de jolie femme est toujours bonne à prendre , il se laissa embrasser.
Mais se rappelant aussitôt quelle preuve accablante il possédait :
-- Un moment, Mademoiselle, dit-il , expliquons-nous, s'il vous plaît.
Et , faisant de la main un signe à ses acolytes, qui s'écartèrent respectueusement , mais sans s'éloigner cependant tout à fait, il entra seul, et d'un pas grave et compassé dans la maison.
— Qu'avez-vous donc, mon cher duc,
lui dit Nanon avec une gaité si bien feinte qu'on aurait pu la croire naturelle. Eslce que vous avez oublié quelque chose la dernière fois que vous êtes venu ici, que vous regardez avec tant de soin de tous les côte's.
— Oui, dit le duc, j'ai oublié de vous dire que je n'étais pas un sot, un Géronle comme M. Cyrano de Berger ac en met dans ses comédies, et ayant oublié de vous le dire, je reviens en personne pour vous le prouver.
— Je ne vous comprends pas , monseigneur, dit Nanon, del'airle plus calme
et le plus franc. Expliquez-vous donc, je vous en supplie.
Le regard du duc s'arrêta sur les deux fauteuils , passa aux deux couverts, des deux couverts aux deux oreillers. Là ils se fixèrent plus longtemps, et le rouge de la colère monta au visage du duc.
Nanon avait prévu tout cela et elle attendait le résultat de l'examen, avec un sourire qui découvrait ses dents blanches comme des perles. Seulement ce sourire ressemblait fort à une crispation, et ces dents si blanches se fussent entrechoquées si l'angoisse ne les eût serrées les unes contre les autres.
Le duc ramena son regard courrouce sur elle.
— J'attends toujours le bon plaisir de votre seigneurie , dit Nanon avec une gracieuse révérence .
— Le bon plaisir de ma seigneurie, dit^il, est que vous m'expliquiez pourquoi ce souper.
— Parce que; je vous l'ai déjà dit, j*ai fait un rêve qui m'annonçait que, quoique vous m'eussiez quittée hier , vous reviendriez aujourd'hui. Or, mes rêves ne me trompent jamais. J'ai donc
fait préparer ce souper à votre intention.
— Le duc fit une grimace, qu'il eut l'intention de faire passer pour un sourire ironique.
— Et ces deu x oreillers, dit-il ?
— Monseigneur aurait-il donc l'intention de retourner coucher à Libourne?
Celte fois mon rêve aurait menti , car il m'annonçait que monseigfneur resterait.
Le duc fit une seconde grimace plus significative encore qae la première.
— Et ce charmant négligé , madame, et ces parf u ms exquis ?
— C'est un de ceux que j'ai l'habitude de mettre quand j'attends monseigneur. Ces parfums viennent des sachets de peaux d'Espagne que je mets dans mes armoires et que monseigneur m'a dit souvent qu'il préférait à toutes les autres odeurs, attendu que c'était l'odeur que préférait la reine.
— Ainsi vous m'attendiez, continua le duc avec un ricanement plein d'ironie.
— Ah ça ! monseigneur, dit Nanon
en fronçant le sourcil h son tour, je crois, Dieu me pardonne , que vous avez envie de regarder dans les armoires. Seriezvous jaloux par hasard? Et Nanon éclata de rire.
Le duc prit un air majestueux.
— Moi, jaloux! oh! non pas, Dieu merci , je n'ai pas ce ridicule. Vieux et riche , je sais naturellement que je suis fait pour être trompé. Mais à ceux qui me trompent, du moins, je veux prouver que je ne suis pas leur dupe.
— Et comment leur prouverez-vous
cela? dit Nanon. Je suis curieuse de l« savoir.
— Oh! cela ne sera pas difficile. Je n'aurai qu'à leur montrer ce papier.
Le duc tira un billet de sa poche.
— Je ne fais pas de rêves , moi , dit-il, à mon âge on ne rêve plus, même éveillé. Mais je reçois des lettres. Lisez celle-ci ; elle est intéressante.
Nanon prit en frémissant le billet que lui tendait le duc, et tressaillit en voyant récriture; mais ce tressaillement fut imperceptible , et elle lut :
« Monseigneur le duc d'Epernon est prévenu que , ce soir, un homme qui , depuis près de six mois, a des familiarités avec mademoiselle Nanon de Lartigue, viendra chez el'e, et qu'il y restera à souper et à coucher.
« Comme on ne veut laisser à monseigneur le duc d'Epernon aucune incertitude, on le prévient que ce rival heureux se nomme M. le baron de Candies. >
Nanon pâlit : le coup portait en plein cœur.
— Ah! Roland! Roland! murmura-
l-elle, je croyais cependant bien être débarrassée de toi.
— Suis-je renseigné ? dit le duc triompbant.
— Mais assez mal , répondit Nanon, et si votre police politique n'est pas mieux faite que \otre police amoureuse, je vous plains.
— Vous me plaignez.
— Oui.carenGn, ce M. de Canolles, à qui vous faites l'honneur gratuit de le croire votre rival , n'est point ici , et ,
d'ailleurs, vous pouvez attendre , et vous verrez s'il y viendra .
— Il y est venu .
' — Lui, s'écria Nanon, ce n'est point vrai.
Cette fois il y avait un accent de profonde vérité dans l'exclaniation de l'accusée.
— Je veux dire qu'il est venu à quatre cents pas d'ici , et qu'il s'est arrêté houreusemenl pour lui à l'auberge du Veau-d'Or.
— IQi —
Nanon comprit que le duc était beaucoup moins avancé qu'elle, ne l'avait cru d'abord; elle haussa les épaules, puis une autre idée que lui avait sans doute donnée cette lettre qu'elle tournait et retournait dans ses mains commençait à germer dans son esprit.
— Est-il possible , dit-elle , qu'un homme de génie, un des plus habiles politiques du royaume, se laisse prendre à des lettres anonymes ?
— Mais enfln, anonyme tant que vous voudrez. Comment expliquez- vous cette lettre?
— Oh I l'explication n'est point difficile : c'est une suite des bons procédés de nos amis d'Agen. M. de Canolles vous a demandé, pour affaires de famille, un congé que vous lui avez accordé; on a su qu'il venait par ici , et l'on a bâti sur son voyage cette ridicule accusation.
Nanon s'aperçut que la physionomie du duc au lieu de se dérider se renfrognait de plus en plus.
— L'explication serait bonne , dit-il, si la fameuse lettre que vous attribuez à vos amis, n'avait pas certain post scriptum que, dans votre trouble, vous avez oublié de lire.
Un frisson mortel courut par tout le corps de la jeune femme; elle sentait que si le hasard ne venait point à son aide , elle Recourrait longtemps soutenir la lutte.
— Un post-scriptum ! répéta-t-elle.
— Oui, lisez, dit le duc, vous avez la lettre entre tes mains.
Nanon essaya de sourire; mais elle sentit elle-même que ses traits contractés ne se prêteraient plus à cette démonstration de calme ; elle se contenta donc de lire, de l'accent le plus assuré qu'elle pût prendre.
« J'ai dans mes mains la lettre de ma- • demoiselle de Lartigues à M. de Canolies, par laquelle le rendez- vous que je vous annonce est fixé à ce soir. Je donnerai cette lettre en échange d'un blanc-seing que M. le duc fera déposer par un seu^ homme en bateau sur la Dordogne en l'ace du village de Saint-Michel-la-Rivière, à six heures du soir, i»
— Et vous avez eu l'imprudence?... dit Nanon.
— Votre écriture. m'est si précieuse, chère dame, que je n'ai point pensé que je pusse payer trop cher une lettre do vous.
— Exposer un pareil secret à l'indiscrétion d'un confident! ah ! monsieur le duel...
— Ces sortes de confidences , ma* dame, on les reçoit en personne, et c'est ainsi que j'ai reçu celle-là. L'homme qui a été sur la Dordogne, c'était moi.
— Alors vous avez ma lettre î
— La voici.
Par un effort rapide de mémoire, Nanon essaya de se rappeler ce que contenait cette lettre. Mais la chose lui fut im-
possible, son cerveau commençait à se troubler.
Force lui fut donc de prendre sa propre lettre, et de la relire, elle contenait ' trois lignes à peine : Nanon les embrassa d'un regard avide, et reconnut avec une joie indicible que cette lettre ne la compromettait pas complètement.
— Lisez tout haut, dit le duc. Je suis comme vous , j'ai oublié ce que contenait cette lettre.
Nanon retrouva le sourire qu'elle avait inutilement cherché quelque secondes
RU[«ra?ant, et, se rendant à l'invitation <\w duc, elle lut :
« Je souper ai à huit heures. Etesvous libre? je le suis. En ce cas, soyez exact, mon cher Canolles, et ne craigniez rien pour notre secret. »
— Voilà qui est clair , ce me semble ! stVria le duc pâle de fureur.
-^ Voilà qui m'absout, pensa Nanon.
— Ab! ah! continua le duc:, vous âv^z un secret avec M. de Canolles.
Nanon comprit qu'une hésitation d'imc seconde la perdait. D'ailleui-s, elle a\ati eu tout le loisir de mûrir dans son cerveau le plan que lui avait inspiré la lettre anonyme. • :i. ('.Il" M. '
— Eh bien! oui, dit-elle en regardant tixement le duc, j'ai un secret avec ce gentilhomme.
— Vous l'avouez , s'écria le duc d'Bpernon.
•— Il le faut bien , puisqu'on ne peut rien vous cacher.
— Oh ! vociféra le duc.
— Oui , j'attendais M. de GanoUes , continua tranquillement Nanon.
— Vous l'attendiez?
— J« l'attendais.
— Vous osez en convenir?
— Hautement. Maintenant , savez- Tous ce que c'est que M. de Canolles.
— C'est un fat que je punirai cruellejnent de son impudence.
— C'est un noble et brave gentilhomme à qui vous continuerez vos bonlés. ^
— Oii ! je jure Dieu , qu'il n'en sera rien, par exemple.
- Pas de serment, M. le duc, avant du inoins que je n'aie parlé , répondit Nanon en souriaut.
— Parlez donc, mais parlez vite...
— N'avez-vous pas remarqué, vous
qui sondez les plus profonds replis du cœtir, reprit Nanon , toutes mes préférences pour M. de Canolles. Mes instances près de vous à son sujet, ce brevet de capitaine que je lui ai fait avoir, cette allocation de fonds pour un voyage en Bretagne avec M. de la Weilleraye , ce congé récent, en un mot, ma constante étude à l'obliger.
— Madame, madame, dit le duc, vous passez les bornes. «
— Pour Dieu, monsieur le duc, attendez-donc jusqu'au bout.
— Qu'ai-je besoin d'attendre davantage, et que vous reste-t-il à me dire?
' — Que j'ai pour M. de Canolles le plus tendre intérêt.
— Je le sais pardieu bieni
— Que je lui suis dévouée corps et âme.
— Madame, vous abusez...
— Que je leseryirai jusqu'à la mort, et cela parce que...
— Parce que il est votre amant, cela n'est point difficile à deviner.
■ tj«
— Parce que, continua Nanon en sai-
sissant par un mouvement dramatique le bras du duc tremblant, parce qu'il est mon frère.
Le bras du duc d'Epernon retomba le long de sa cuisse.
— Votre frère, dil-il. Nanon fit un signe de tôle accompagné d'un sourire triomphateur.
Puis au bout d'un d'instant.
— Ceci demande explication , s'écria le duc.
— Et je vais vous la donner , dit Nanon. A quelle époque mon père est-il mort?
— Mais, dit le duc en calculant, voilà huit mois à peu près.
— A quelle époque avez-vous signé ce brevet de capitaine pour M. de Canolles.
— Eh ! mais, vers le môme temps, continua le duc.
-- Quinze jours après, dit Nanon» î^
— Quinze jours après , c'est possible.
— II est triste pour moi , continua Nanon, de révéler la honte d'une autre
femme, de divulguer ce secret, qui est notre secret, enfendez-vous! Mais votre jalousie étrange m'y pousse^ vos façons cruelles m'y obligent. Je vous imite, monsieur le duc, je manque de générosité.
— Continuez, continuez, s'écria leduc, qui commençait déjà à se prendre aux imaginations que forgeait la belle Gasconne.
— Eh, bien ! mon père était un avo-
cat qui ne manquait pas d'une oerîaine célébrité- Il y a vingt-huit ans, mon père était encore jeune : mon père avait toujours été beau. If aimait, dès avant son mariage, la mère de monsieur de Canolles , qu'on lui avait refusée , parce qu'elle était noble et qu'il était roturier. L'amour se chargea de réparer, comme cela arrive souvent, l'erreur de la nature, et pendant un voyage de monsieur de
Canolles Comprenez-vous, niainte-^
nant?
— Oui ; mais comment cette nmiti'!
pour monsieur de Canolles vous a-t-cHt^ prise si lard ?
— Parce qu'à la-mort de mon père sou-
lemeDt, j'ai su le lien qui nous unissait ; parceque ce secret était consigné dans une lettre que le baron lui-même m'a remise en m' appelant sa sœur.
— Et où est cette lettre? demanda le duc.
— Oubliez-vous l'incendie qui a tout dévoré chez moi ? mes |bijoux les plus précieux et mes papiers les plus secrets!.... ♦
— C'est vrai, dit le duc.
— Vingt fois j'ai voulu vous raconter cette histoire, bien sûre que vous feriez
tout pour celui que j'appelle tout bas mott frère ; mais il m'a toujours retenue , toujours priée, suppliée d'épargner la réputation de sa mère, qui vit encore. J'ai respecté ses scrupules , parce que je les comprenais.
— Ah ! V raiment? dit le duc presque attendri; pauvre Canollesl
— Et cependant, continua Nanon, c'était sa fortune qu'il refusait.
— C'est d'une âme délicate, reprit le duc, et ce scrupule lui fait honneur.
— J'avais fait plus : j'avais fait serment
que jamais ce mystère ne serait révélé à qui que ce fût au monde; mais vos soupçons ont fait déborder la coupe. Malheur à moi ! j'ai oublié mon serment !. . . malheur à moi ! j'ai trahi le secret de mon frère....
Et Nanon fondit en larmes.
Le duc se précipi ta à ses genoux el baisa ses jolies mains, qu'elle laissait pendre avec abattement, tandis que ses yeux, levés au ciel^ semblaient demander à Dieu pirdon de son parjure.
— Vous dites : malheur à moi ! s'écria le duc; dites donc : bonheur pour tous ! Je veux qu'il répare le temps peràu , ce
cher Canolles ! . .. Je ne le connais pas , mais je veux le connaître. Vous me le présenterez, et je l'aimerai comme un
fils !
— Dites comme un frère, reprit en souriant Nanon.
Puis, passant à une autre idée :
— Monstres de délateurs! s'éciia telle ^^ en Irpissant la lettre qu'elle fit semblant
de jeter au feu^ mais qu'elle serra soigneusement dans sa poche pour en rattraper plus lard l'auteur.
— Mais j'y pense , dit le duc, que ne
vient-il ce garçon? Pourquoi attendrais -je T. I. 14
pour le voir? Je vais à l'instant même l'envover chercher au Veau-d'Or.
— Ah ! oui , dit Nanon , pour qu'il sache (jue je ne puis rien vous cacher, et qu'au mépris de mon serinent, je vous ai tout dit.
— Je serai discret.
— Ah çà ! monsieur le duc, à moi de vous l'aire une querelle, reprit Nanon avec Cl' sourire que les démons emprunleiit aux anges.
— Et pourquoi donc, ma chère belle "'
— Parce qu'autrefois vous étiez plus
friand de tête-à-lète que maintenant.
Soupons, croyez-moi, et demain matin il sera temps d'envoyer chercher Canolles.
D'ici à demain, se disait Nanou , j'aurai le temps de le prévenir.
— Soit, dit le duc. Mettons-nous à table.
Et, mu par un reste de doute, il ajouta tout bas.
— D'ici à demain je ne la quitterai pas, et elle sera sorcière ou elle ne trouvera pas moyen de le renseigner.
— Ainsi donc, dit Nanon en posant ion
bras sur l'épaule du duc , il me sera permis de solliciter mon ami pour mou I rère ?
— Gomment donc, reprit d'Epernon, tout ce que vous voudrez, de l'argent?...
— Oh ! de l'argent, dit Nanon, il n'eu a pas besoin , et c'est lui qui m'a donné cotte magnifique bague que vous avez remarquée et qui vient de sa mère.
— De l'avancement alors, dit le duc ?
— Oh I oui de l'avancement. Nous le ferons colonel , n'est-ce pas ?
— Peste ! colonel , comme vous y al-
lez, ma mie, dit le duc. Il faudrait pour cela qu'il eût rendu quelque service à la cause de Sa Majesté.
— Il est prêt à rendre tous ceux qu'on lui indiqiiera.
— Oh ! dit le duc en regardant du coin de l'œil Nanon. Ah ! j'aurais bien une mission de confiance pour la cour
— Une mission pour la cour^ s'écria Nanon.
— Oui , reprit le vieux courtisan ; mais cela vous séparerait. ♦
Nanon vit qu'il fallait anéantir ce reste de défiance.
— Oh! ne craignez pas cela, mon cher duc. Qu'importe la séparation , pourvu que la séparation lui soit profitable ! De près, je le servirai mal, — vous en êtes jaloux ; — mais (Je ioin, vous étendrez votre puissante main sur lui. Exilez-le, expatriez-le, si c'est pour son bien, et ne vous inquiétez pas de nioi. Pourvu que l'amour de mon ditr duc me reste, n'est-ce pas plus quM i.c m'en iaut-pour me rendre licureu:: o ?
— Eh! Lien , c'est dit, reprit le duc , demaij^ matin je l'enverrai chercher, et lui donnerai ses inï-lruclions. Et maintenant, comme vous l'avez dit, continua le duc en jetant un regard fort radouci sur
les deux Yauteuils, les deux couverts et les deux oreillers... et œainlenantsoupons, ma toute belle.
Et chacun d'eux se mît h table, le visage souriant. Si bien que -Francinette elle-même, quelque habitude qu'elle eût, en sa qualité de camérière de confiance, des laçons du duc et du caractère de sa maîtresse, crut que sa mnîlresse e'tait parfaitement tranquille et le duc complètement rassuré. %
Le cavalier que Canolles avait salué du nom (le Richon était monté au premier étage de l'auberge du Veau-d'Or, et soupait en compagnie du vicomte.
C'était lui que le vicomte attendait avec
impatience , lorsque le hasard l'avait rendu témoin des préparatifs hostiles de M. d'Epernon , et l'avait mis à même de rendre au baron de Canolles le service signalé que nous avons dit.
Il avait quitté Paris il y avait huit jours, et Bordeaux le jour même ; il apportait donc des nouvelles récenies sur les affaires quelque peu embrouillées qui, de Paris à Bordeaux, sourdissaient en ce moment en trames inquiétantes. A mesure qu'il parlait, taniôt de l'emprisonnement des princes , qui était l'affaire du jour , tantôt du parlement de Bordeaux qui était la puissance de l'endroit , tantôt de M. de Mazarin , qui était le roi du
moment, le jeune homme observait en silence sa figure mâle et brunie, son œil perçmt et plein d'assurance, ses dents blanches et aiguës apparaissant sous sa longue moustache noire, signes divers qui taisaient de Kichon le type du véritable officier de fortune.
— Ainsi , dit le vicomte au bout d'un instant, madame la princesse est à cette heure à Chantilly.
On sait que c'était ainsi qu'on appelait les deux duchesses de Condé : seulement, à la duchesse de Condé la mère on ajoutait le titre de douairière.
— Oui, répondit Richon, c'est là qu'elle vous attend le plus tôt possible.
— El dans quelle situation est-elle là?
— Mais dans un véritable exil : on l'y surveille, ainsi que sa belle-mère, avec le plus grand soin, att(;ndu qu'on se doute bien à la cour qu'elles ne s'en tiennent pas à des requêtes au parlement , et qu'elles machinent quelque chose de plus efficace en laveur des princes. Malheureusement, comme toujours, l'argent...
A propos d'argent, avez-vous touché ce^ lui qui vous était dû? C'est une question qu'on m'a fort recommandé de vous Taire.
, — Mais, ditle vicomte, j'ai à grand'peine recueilli une vingtaine de mille livres que j'ai là en or: voilà tout.
,fv
— Voilà tout ! Pesle, comme vous y allez, vicomte; on voit bien que vous êtes millionnaire. Parler avec un pareil mépris d'une pareille somme en un pareil moment ! Vingt mille francs!... nous allons être moins riches que M. de Mazarin , mais nous serons plus riche que le roi.
— Ainsi, vous croyez Richon, que celte humble offrande sera acceptée de madame la princesse?
— Avec reconnaissance : vous lui apportez de quoi payer une armée.
-— Croyez-vous donc que nous en aurons besoin ?
— De quoi, d'une armée?
— Assurément, et nous nous occupons d'en réunir une. M. de La Rochefoucauld a enrôlé quatre cents gentilshommes, sous prétexte de les faire assister aux obsèques de son père. M. le duc de Bouillon va partir avec pareil nombre, si ce n'est plus, pour la Guyenne. M. de Turenne promet de faire une pointe sur Paris, dans le but de surprendre Vincennes et d'enlever les princes par un coup de main : il aura trente mille hommes, — toute son armée du Nord qu'il débauche du service royal. — Oh ! les choses sont en bon train, continua Richon ; soyez tranquille, et je ne sais pas si nous ferons
granJe besogne , mais, à coup sûr, nous ferons grand bruit...
— Et n'avez-vous pas rencontré le duc d'Epernon , interrompit le jeune homme, dont les yeux pétillaient de joie à cette énuméralion de force, qui lui promettait le triomphe du parti auquel il était atliiché.
— Le duc d'Epernon? demanda l'ofiicier de fortune en ouvrant de grands yeux, et où voulez- vous que je l'aie rencontré? Je ne viens pas d'Agen, mais de Bordeaux.
— Vous pourriez l'avoir rencontré à
quelques pas d'ici , repril en souriant le vicomte.
— Ah '.c'est juste, labelIeNanon de Lttigues ne demeure-t-elle pas dans les environs?
— A deux portéesde mousquet de co!lo auberge.
— Bon ! voilà qui m'explique la présence du baron de Canolles àl'hôîeldu Veau -d'Or.
— Vous le connaissez?
— Qui? le baron?., oui... Je pourrais même presque dire que je suis son ami , ^^i ^K de Canolles n'élait pas d'excellente rio-
blesse, Jandis que moi, je ne suis qu'un pauvre roturier. *-
— Les roturiers comme vous, Richon, valent des princes, dans la situation où nous sommes. Vous savez, du reste, que je l'ai sauvé du bâton, et peut -être de quelque chose de pis , votre ami M. le baron de CanoUes.
— Oui , il m'a dit deux mots de cela , mais je ne l'ai point trop écouté ; j'étais pressé de monter près de vous. Etes-vous sûr de n'avoir pas été reconnu par lui?
— On reconnaît mal ceux qu'on n'a jamais vu. *
, — Aussi est-ce devine que j'aurais dû
dire.
T. i. iB
— En effet , reprit le vicomte , il me
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regardait fort.
Kichon sourit.
— Je le crois bien , dit-il ; on ne rencontre pas tous les jours des gentilshommes de votre façon.
— C'est un cavalier qui mé paraît joyeux, dit le vicomte, après un instant de silence.
-^ Joyeux et bon , un charmant esprit et un grand cœur. Le Gascon , vous le savez, n'est pas médiocre : il est excellent ou ne v%LUt rien. Celui-là est de bon aloi. En amour comme en guerre, c'est
à la fois un petit maître ei uu brave capitaine; je suis tâché qu'il tienne contre nous. En vérité, vous eussiez dû , puisque le hazard vous avait mis en relation avec
lui , profiter de la circonstance pour le
-)^''i .'vilî>'j h gagner à notre cause.
Une rougeur lugilive passa comme un météore sur les joues pttlesdu vicomte.
— 11 m'a paru bien tutile , votre ami ,
dit le vicomte.
— Eh, mon Dieu ! répondit Richon avec cette philosophie mélancolique que l'on rencontre parfois dans les hommes vigoureusement trempés, sommes -nous
donc si sérieux et si raisonnables , nous autres , qui manions de nos mains imprudentes le flambeau de la guerre civile , comme nous ferions d'un cierge d'église. Est-ce un homme bien sérieux que M. le coadjuteur, qui d'un mot calme et soulève Paris? Est-ce un homme bien sérieux que M. de Beaufort, qui exerce une telle influence dans la capitale, qu'on l'appelle le Roi des Halles? Est-ce une femme bien sérieuse que madame de Chevreuse , qui fait et qui défait les ministres à sa volonté? Est-ce une femme bien sérieuse que madame de Longueville , qui cependant a trôné trois mois à l'Ilôtel-de-Ville ? I]st-ce enfln une femme bien sérieuse que madame la princesse
de Condé, qui, hier encore, ne s'occupait que de robes, de bijoux et de diamans ? Enlin , est-ce un chef de parti bien sérieux que M. le duc d'Enghien , qui joue encore au polichinelle , entre les mains des femmes, et qui peut-être mettra son premier haut-de-chausse pour bouleverser toute la France? Enfin, moi-même, si vous permettez que mon nom vienne après tant d'illustres noms , suis-je donc un personnage bien grave; moi, le fils d'un meunier d'Angouiême ; moi , ancien serviteur de M. de la Rochefoucault ; moi, auquel un jour mon maître, au lieu d'une brosse ou d'un manteau , a donné une épée que je me suis mise bravement au côte , en m'improvisant
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homme de guerre? et cependant voilà
le fils du meunier d'Angoulême , l'ancien valet de chambre de M. de la Rochefoucault, devenu capitaine ; le voilà qui lève une compagnie, qui réunit quatre ou cinq cents hommes, avec la vie desquels il y^ jouer à son tour , comme si Dieu lui en eût donné le droit. Le voilà qui marche sur le chemin des grandeurs ; le voilà qui va être colonel, gouverneur de place, qui sait? Le voilà qui arrivera peut-être à tenir, pendant dix minutes, une heure, un jour même , le destin d'un royaume entre ses mains. Vous le voyez , cela ressemble fort à un rêve , et c< pendant je le prendrai pour une réalité, jusquau jour
OÙ quelque grande catastrophe me réveillera...
— Et ce jour-là , reprit le vicomte , malheur à ceux qui vous réveilleront , Richon ; car vous serez un héros...
— Un héros ou un traître , selon que nous serons les plus forts ou les plus faibles. Sous l'autre cardinal, j'y eusse regardé à deux fois, car j'eusse joué ma tête.
— Allons donc , Richon , n'allez-vous pas essayer de me faire croire que de pareilles considérations retiennent un homme comme vous ; vous que l'on cite
comme un des plus braves soldats de l'armée !
— Eh ! sans doute , dit Richon , avec un intraduisible mouvement d'épaules , j'ai été brave lorsque le roi Louis XIFI , avec sa figure pâle, son cordon bleu et son œil brillant comme une escarboucle, criait de sa voix stridente et en mâchant sa moustache : Le roi vous voit : en avant! Messieurs. Mais quand il me faudra retrouver , non plus derrière moi , mais en face de moi , sur la poitrine du fils ce même cordon bleu que je vois encore sur la poitrine du père , et crier à mes soldais : Feu sur le roi de France ! ce jourlà, continua Richon en secouant la tête ,
ce jour-là . vicomte , j'ai peur d'avoir peur et de tirer de travers.. .
— Sur quelle herbe avez-vous donc marché aujourd'hui , que vous mettiez ainsi les choses au pis, mon cher Richon, demanda le jeune homme? La guerre civile est une chose triste , je le sais , mais parfois nécessaire.
— Oui , comme la peste , comme la fièvre jaune , comme la fièvre noire , comme la fièvre de toutes les couleurs. Croyez-vous, par exemple, qu'il soit bien nécessaire, M. le vicomte, que moi qui ce soir ai serré avec lant de plaisir la main de ce brave Canolles, j'aille demain
lui planter mon épée dans le ventre, parce que je sers Madame la princesse de Condé qui se moque de moi, et lui, M. de Mazarin dont il se moque ? Ce sera ainsi pourtant.
Le vicomte fit un mouvement d'horreur.
— A moins toutefois, continua Richon, que je ne me trompe , et que ce ne soit lui qui me troue la poitrine d'une façon quelconque. Ah î vous ne comprenez pas la guerre , vous autres ; vous ne voyez qu'une mer d'inlrigues, et vous vous y plongez comme dans votre élément naturel; et tenez, je le disais l'autre jour à
— ti59 — son Altesse , et elle en convint : Vous vivez dans une spère de laquelle les feux d'artillerie qui nous tuent vous semblent de simples feux d'artilice.
— En vérité, Richon, St'îe vicomte, vous me faites peur, et si je n'étais sûr de vous avoir la pour me protéger, je n'oserais me mettre en route ; mais, sous vitre escorte, ajouta le jeune homme en tendant sa petite main au partisan, je ne crains rien.
— Mon escorte, dit Richon, ah! oui, c'est juste, et vous m'y faites penser. Il faudra vous en passer de mon escorte, monsieur le vicomte, et la partie est rompue.
— Mais ne devez vous donc pas revenir avec moi à Chantilly?
— C'est-à-dire que je devais revenir dans un cas, celui où je ne serais pas nécessaire ici; mais, comme je vous le disais, mon importance a-tellement grandi, que j'ai reçu l'ordre positif de madame la princesse de ne pas quitter les environs du fort sur lequel il paraît que l'on a des projets.
Le vicomte poussa une exclamation d'elTroi. .
— Partir ainsi, sans vous! s'ccria-t-il, partir avec ce digne Pompée, qui est cent fois plus poltron que moi encore , traver-
ser la moitié de. la France ainsi seul, ou à peu près. Oh! non, je no partirai pas, j'enjure; je mourrais de peur avant d'être arrivé.
— Oh î monsieur le vicomte, répUqua Richonen éclatant de rire, vous ne pensez donc plus à l'épée qui vous pend au côté?...
" — Riez , tant mieux, mais je ne partirai pas. Madame la princesse m'a promis que vous m'accompagneriez, et ce n'est qu'à cette condition que je me suis engagé.
— Ce sera comme vous voudrez, vicomte, dit Uichon, avec une teinte gra-
vite. Touietois', on compte sur vous à Chantilly, et prenez garde, les princes ne sont pas longs à perdre patience, surtout lorsqu'ils attendent de l'argent.
-i- Dt pour comble de malheur, dit le vicomte, il faut que je parte pendau.t la
nuit...
ne lin
— Tant mieux, dit Richon en riant, on ne verra pasl^ue vous avez peur^ et vous rencontrerez plus poltrons que vous encore que vous ferez fuir.
— Vous croyez? dit le vicomio mal j as- •*
sure, malgré celte promesse.
— D'ailleurs, dit Richon, il y a un
moyen de tout concilier : c'est pour l'argent que vous avez peur, n'est-ce pas?
eh bien, laissez-moi l'argent, je l'enverrai par trois ou quatre hommes sûrs.
Mais, croyez-moi, le moyen le plus certain qu'il arrive, c'est de le porter vousmême.
rnif^Pf"' 'Mît iv-
— Vous avez raison, je vais partir,
Richon, et comme il faut être l^ave toutrà-fait, je garde l'argent. Je crois que son Altesse, d'après ce que vous me dites, a encore plus besoin de l'argent que de moi ; peut-être donc serais-je mal venu en arrivant sans argent?
— Je vous ai bien dit en entrant que
vous aviez l'air d'un héros ; d'ailleurs il y a partout des soldats du roi et nous ne sommes pas encore en guerre; cependant ne vous y fiez pas trop, et recom-" mandez à Pompée de charger ses pistolets.
— C'est pour me rassurer que vous me dites cela ?
— Sans doute, qui connaît le danger
ne se laisse pas surprendre. Partez donc, continua Richon en se levant, la nuit sera belle, et avant le jour vous pourrez ^tre à Monligu.
— Et notre baron no va-t-il pas épier notre départ?
— Oh '.dans ce moment-ci, il fait ce que nous venons de taire, c'est-à-dire qu'il soupe, et pour peu que son souper ait valu le nôtre, il est trop bon convive pour quitter la table sans un puissant molif. D'ailleurs je vais descendre et le retenir.
— Alors faites-lui mes excuses sur
mon impolitesse envers lui. — Je ne veux pas, s'il me rencontre un jour, en moins
généreuse disposition qu'il n'était aujourd'hui, qu'il me cherche une querelle. Avec cela que ce doit être un véritable raffiné que votre baron ?
— Vous avez dit le mot, et il serait homme à vous suivre au bout du monde,
rien que pour croiser l'épée avec vous; mais , soyez tranquille, je lui ferai vos compliments.
— Oui; seulement attendez que je sois parti.
— Peste ! je n'y manquerez point.
— Et pour son Altesse, n'avez- vous pas quelque commission ?
— Je le crois bien : vous me rappelez le plus important'
— Vous lui avez écrit?
— Non, il n'y a que deux mots à lui transmettre.
— Lesquels ?
— Bordeaux. — Oui.
— ElJe saura ce que cela veut dire?
— Parlaitemenl, et sur ces deux mois, elle peut partir en toute assurance; vous lui direz que je réponds de tout.
— Allons, Pompée, dit le Vicomte au vieux servileurqui, en ce moment, montrait sa tête par l'ouverture de la porte qu'il venait d'enlrebailler ; allons, mon ami, il faut partir.
— Oh! oh ! partir, dit Pompée. Monsieur le vicomte y pense-t-il? Il va fc^ire un orage aiïreux.
— Que dites-vous donc là, Pompée?
répondit Richon ; il n'y a pas un nuage au ciel.
— Mais pendant la nuit nous pouvons uous tromper de chemin.
— Ce serait difficile ; vous n'avez que la grande route à suivre : d'ailleurs il fait uu clair de lune magnifique.
— Clair de lune ! clair de lune! murmura Pompée; vous comprenez bien que ce n'est pas pour moi ce que j'en dis, monsieur Riclion ?
— Sans doute, dit Rijchon; un vieux
soldat !
— Quand on a fait la guerre contre les Espagnols et qu'on a été blessé à la bataille de Corbie... continua Pompée en se rengorgeant.
— On n'a plus peur de rien, n'est-ce pas ! Eh bien ! cela tombe à merveille, car monsieur le vicomte n'est pas rassuré du tout, je vous en préviens.
— Oh! oh! dit Pompée en pâlissant; vous avez peur ?
— Pas avec loi, mon brave Pompée, dit le jeune homme. Je te connais, et je sais que tu te ferais tuer avant qu'on arrivât à moi.
— Sans doute, sans doute , reprit Pompée; si cependant vous aviez trop peur, il faudrait attendre à demain.
— Impossible , mon bon Pompée .
Transporte donc cet or sur la croupe de ton cheval ; je viiis te rejoindre dans un instant.
— C'est une grosse somme pour s'exposer la nuit, dit Pompée, pesant la sacoche.
— Il n'y a pas de danger; du moins, Richon le dit. Voyous, les pistolets sontils aux fontes, l'épee au fourreau, le mousqueton au crochet ?
— Vous oubliez , r(^pon(lit le vieil écuyer, en se rcl ressaut, que, lorsqu'on a été soldat toute sa vie, ou ne se laisse pas prendre en défaut. Oui, monsieur le vicomte, chaque cliose est à son poste.
— Voyez , dit Richon , si Ton peut avoir peur avec un pareil compagnon !
Bon voyage donc, vicomte I
— Merci du souhait ; mais la route est longue, répondit le vicomte, avec un reste d'angoisse que ne pouvait dissiper l'air martial de Pompée.
— Bahl dit Richon, toute route a un commencement et une fin. — Mes hommages à madame la princesse; dites-lui
que je suis à elle et à monsieur de Larochel'oucault jusqu'à la mort ; et n'oubliez pas les deux mots en question : — Bordeaux— Oui. — Moi, je vais retrouver monsieur de CanoUes.
— Dites donc, Richon, reprit le vicomte en arrêtant celui-ci par le bras, au moment où il mettait le pied sur la première marcbe de l'escalier, si ce CanoUes est aussi brave capitaine et aussi bon gentilhomme; que vous le dites , pourquoi! ne feriez- vous pas quelque tentative de le débaucher à notre parti ; il pourrait nous rejoindre soit à Chantilly, soit pendant le voyage; le connaissant déjà un peu, je le présenterais.
Richon regarda le vicomte avec un singulier sourire, que celui-ci qui lut sans doute sur les traits du partisan ce qui se passait dans son esprit, se hâta de lui dire :
— Au reste, Richon, prenez que je n'ai rien dit, et faites là-dedans ce que vous croyez devoir faire. Adieu.
Et, lui tendant la main, il rentra vivement dans sa chambre, soit de crainte (jue Richon vît la rougeur subite qui avait couvert son visage, soit de crainte d'èire entendu -de Canolles, dont les éclats bruyants arrivaient jusqu'au premier étage.
Il laissa donc le partisan descendre l'escalier, suivi de Pompée, qui portait la valise avec une négligence apparente, pour ne pas laisser soupçonner ce qu'elle pouvait contenir ; et, ayant laissé passer quelques minutes, il se tàta pour voir s'il n'avait riea oublié, éteignit ses chandelles, descendit à son tour avec précaution, hasarda un coup d'œil timide à Iravers la fente lumineuse d'une porte da rez-dechàussée ; puis, s'enveloppant d'un manteau épais que lui tendrait Pompée, mil son pied dans la main de l'écuyer, sauta légèrement sur son cheval , gourmanda un instant en souriant la lenteur du vieux soldat, et disparut dans Tombre,
Au moment où Richon était entré dans la chambre de Canolles, qu'il devait amuser, tandis que le petit vicomte ferait ses préparatifs de départ, un hou; ah de joie poussé par le baron à demi-renversé sur sa chaise, prouva que celui-ci n'avait pas de rancune. *
Sur la table, au milieu de deux corps diaphanes qui avaient été des bouteilles pleines, s'élevait, trapue et orgueilleuse de sa rotondité, une fiole matelassée de roseaux, p^r les interstices desquels la Tivc lumière de quatre bougies faisait jaillir des étincelles de topazes et de rubis : c'était un flacon de ces vieux vins de Collioure dont un palais déjà échauffé
aime à savourer l'épice mielleuse; de belles figues sèches , des amandes , des biscuits, des Iromages piquants, des raisins confits révélaient le calcul intéressé de l'hôte , calcul dont deux bouteilles vides et une troisième à moitié pleine dénotaient la savante exactitude. En effet, il était certain que quiconque toucherait à ce dessert provocateur ferait nécessairement, quelque sobre qu'il fût, une large consommation de liquide.
Or, Qanolles ne se piquait pas d'être un anachorète. Peut-être aussi, en sa qualité de huguenot (Canolles était de famille protestante, et professait tant bien que mal la religion de ses pères), peut-
être, disons-nous, en sa qualité de huguenot, Canolles ne croyail-il pas à la canonisation de ces pieux solitaires qui avaient gagné le ciel en buvant de l'eau et en mangeant des racines. Aussi, loiit attristé, ou même tout amoureux qu'il lût, Canolles n'éiait-il jamais insensible au fumet d'un bon dîner et à la vue de ces bouteilles de forme particulière, et aux bouchons rouges, jaunes ou verts qui emprisonnent, sous un liège fidèle, le plus pur du sang gascon , champenois oit bourguignon. Dans celte circonstance , Canolles avait donc comme d'habitude cédé aux charmes de la vue ; de la vue il avait passé à l'odorat; de l'odorat au goût, et comme sur les cinq sens dont
faTait doué celte bonne mère commune qu'on nomme dame nature, trois étaient complètement satisfaits, les deux autres prenaient tout doucement patience et attendaient leur tour avec une résignation pleine de béatitude.
Ce fut dans ce moment que Richon entra et trouva Canolles se dandolinant sur sa chaise.
— Ah ! tenez , s'écria celui-ci , vous arrivez bien, mon cher Richon , j'avais besoin de trouver quelqu'un à qui faire l'éloge de maître Biscarros, et j'allais être réduit à le vanter à ce bélitre de Castorin, qui ne sait ce que c'est que de boire
et à qui je n'ai jamais pu apprendre à manger. — Tenez , regardez celle étagère, cher ami, et jetez les yeux sur celte table à laquelle je vous invile à vous asseoir. N'esl-ce pas un véritable artiste, un homme que je veux recommander à mon ami le duc d'Epernon, que rhôtelier du Veau-d'Or? Ecoulez le détail de ce menu, et jugez, — vous, Richon, qui êtes un appréciateur — : Potage de bisques, hors-d'œuvres d'huîtres ninrinécs, d'anchois, de petits pieds, chapon aux olives avec une bouteille de Médoc dont voici le cadavre, — un perdreau trufle, des pois au caramel, une gelée de merises, arrosée d'une bouteille de Chambertin ici gisante;— tie plus, ce dessert et cette
l)outeille de Collioure qui essaie de se défendre et qui y passera comme les autres, surtout si nous nous mettons deux contre elle. — Sarpejeu ! je suis de fort belle humeur, et Biscarros est un grand maître. — Mettez-vous là, Richon ; vous avez soupe, qu'importe ! moi aussi j'ai soupe ; — mais cela ne fait rien , nous recommencerons.
— Merci, baron, dit en riant Richon, je n'ai plus faim.
— J'admets cela à la rigueur, — on peut n'avoir plus faim, — mais on doit toujours avoir soif; — goûtez-moi de ce Collioure.
Richon tendit son verre.
— Ainsi, vous avez soupe, continua Canolles, soupe avec voire petit béliire de vicomte. — Ah! pardon , Uichon. — Non pas, je me trompe, un charmant garçon, au contraire, auquel je dois le plaisir de savourer la vie par son beau côté ; — au lieu de rendre l'âme par trois ou quatre trous que comptait faire à ma peau ce brave duc d'Epernon. — Je lui suis donc reconnaissant à ce joli vicomte,
— ce ravissant Ganymède. Ah ! Richon !
— vous m'avez bien l'air d'èlrc ce que l'on dit, c'est-à-dire le vrai serviteur de monsieur de Condé.
— Allons donc, baron, s'écria Richon en éclatant; n'ayez pas de ces idées-là, vous me feriez mourir de rire.
— Mourir (le riroî vous, allons donc; non pas, très cher.
Igne tantum perituri
Quia estis
Landeriri.
Vous connaissez la complainte, n'est-ce pas ; c'est un noël de votre patron, tait sur le fleuve Germain-Zî/ie/iMs, un jour qu'il rassurait un de ses compagnons qui craignait de mourir par l'eau. Diable de Richon, val N'importe, j'ai horreur de votre petit gentilhomme ; s'intéresser ainsi au premier beau cavalier qui passe !
EtCanoUes se renversa sur sa chaise en éclatant de rire, et en frisant sa mons-
tache avec un paroxisine d'hilarité que Richon ne put s'empêcher de partager.
— Ainsi, dit Ganolles, ainsi, sérieusement, mon cher Richon, vous conspirez, n*est-ce pas ?
Richon continua de rire, mais d'(m rire moins franc.
— Savez-vous que j'avais bonne envie de vous taire arrêter, vous et votre petit gentilhomme. Corbleu! c'eût été drôle, et surtout facile. J'avais sous la main les porte-bàlons de mon compère d'Epernon.
Ah! Richon au eorps-de-garde, et le petit gentilhomme aussi I landeriri!
En ce moment, on entendit le galop de deux chevaux qui s'éloignaient.
— Ohé! dit Canolles, écoutant. Qu'estce que ceci, Richon? le savez-vous?
— Je crois m'en douter.
— Dites alors.
— C'est le petit gentilhomme qui part.
—Sans me dire adieu ! s'écria Canolles; décidément c'est un croquant.
— Non pas, mon cher baron; c'est nn homme pressé : voilà tout.
Canolles fronça le sourcil.
— - Quelles singulières façons! dit-il.
Et où a-t-on élevé ce garçon-là? Richon, mon ami, je vous préviens qu'il vous t'ait ton. On ne se conduit pas ainsi entre gentilshommes. Corbleu ! je crois que, si je le tenais, je lui frotterais les oreilles. Le diable emporte son bonhomme de père!
qui par lésinerie sans doute ne lui a pas donné de précepteur.
— Ne vous fâchez pas, baron, dit Richon en riant; le vicomte n'est pas si mal élevé que vous le croyez; car il m'a, en parlant, chargé de vous exprimer tous ses regrets, et m'a recommandé de vous dire mille choses flatteuses.
— Bon, bon! dil Canolles, eau bénite
de cour, qui fait d'une grande impertinence une petite impolitesse: voilà tout. Corbleu! je suis d'une hnmeur féroce; cherchez-moi donc querelle, Richon!
Vous ne voulez pas? Attendez. Sarpejeu!
Richon, mon ami, je vous trouve fort laid !
Richon se mit à rire.
— Avec cette humeur-là, baron, ditil, vous seriez, si nous jouions, capable de me gagner cent pistoles ce soir. Le jeu, vous le savez, favorise les grands chag:rins.
Richon connaissait Canolles. et savait
ce qu'il taisait en ouvrant ce débouché à la mauvaise humeur du baron.
— Ah! pardieu, le jeu ! s'écria-t-il. Oui, le jeu', vous avez raison. Mon ami, voilà une parole qui me réconcilie avec vous. Richon, je vous trouve très agréable; Richon, vous êtes beau comme Adonis, et je pardonne à M. de Gambes. — Castorin, des cartes'.
Caslorin accourut, accompagné de Biscarros : tous deux dressèrent une table, et les deux compagnons se mirent à jouer. Caslorin, qui rêvait depuis dix ans une martingale sur le trente et quarante, et Biscarros qui couvait l'argent d'un œil de
convoitise, restèrent debout, de chaque côté de la table, à les regarder. En moins d'une heure, malgré la prédiction qu'il avait faite à Canolles, Richon gagna à son adversaire quatre-vingts pistoles. Alors Canolles, qui n'avait plus d'argent sur lui, commanda à Castorin d'en aller chercher dans sa valise.
— Inutile, dit Richon, qui avait entendu Tordre; je n'ai pas le temps de vous donner votre revanche.
— Comment ! vous n'avez pas le temps, dit Canolles.
— Non. Il est onze heures, dit Richon,
et h minuit il Faut que je sois à mon poste.
— Allons (Jonc ! vous voulez rire, dit Canolles.
— Monsieur le baron, dit gravement Richon, vous êtes militaire, et, par conséquent, vous savez la rigueur du service.
— Alors que ne parliez-vous avant de me gagner mon argent? reprit Canolles, moitié riant, moitié bourru.
-- Me reprochez-vous par hasard de vous avoir rendu visite? demanda Kicbon.
>— A Dieu ne plaise. Cependant, voyons : je n'ai pas la moindre envie de dormir, ei je vais m'ennuyer horriblement ici. Si je vous proposais de vous accompagner, Ri-
chon ?
— Je. refuserais cet honneur, baron»
Les affaires du genre de celles dont je suis chargé se traitent sans témoins.
— Fort bien! Vout allez... de quel côté ?
— J'allais vous prier de ne pas me faire cette question.
— Et de quel côté est allé le vicomte?
— Je dois vous répondre que je n'en sais rien.
Canolles regarda Richoii pour s'assurer que la raillerie n'entrait en rien dans ces réponses désobligeantes ; mais l'œil si bon et le sourire si franc du gouverneur de Vayres désarmèrent, sinon son impatience, du moins sa curiosité.
— Allons, dit Canolles, vous êtes ce soir tout confit de mystères, mon cher Richon; mais, liberté complète; j'aurais été fort ennuyé, moi-même, que l'on me suivît, il y a trois heures, quoique, au bout du compte, celui qui m'eûtsuivi, eût été aussi désappointé que moi. Ainsi donc, un dernier verre de ce vin de Collioure et bon voyage !
Sur ce, Canolles remplit les verres, et
Richon, après avoir trinqué et bu à la santé du baron, sorlit, sans qu'il vînt même à la pensée de celui-ci de chercher à savoir par quel chemin il s'éloignait; mais resté seul au milieu des bougies à demi-consumées, des bouteilles vides, des cartes éparses, le baron ressentit une de ces tristesses qu'on ne comprend bien qu'en les éprouvant ; car sa gaîté de toute la soirée avait été faite avec un désappointement sur lequel il avait cherché à s'étourdir, sans y être complètement parvenu.
Tl se trahi i donc vers sa chambre à coucher, en lançant à travers les vitres du corridor un regard plein de regret et
décolère dans la direction delà petite maison isolée, dont une t'enêlre, illuminée d'un reflet rougeàtre, et traversée de temps en temps "par des ombres, indiquait assez que mademoiselle de Lartigues passait une soirée moins solitaire que la sienne.
Sur la première marche de l'escalier, Canolles heurta quelque chose du bout de sa botte; il se baissa, et ramassa un des petits gants gris-perle du vicomte, que celui-ci avait laissé tomber dans sa précipitation à sortir de l'auberge de maître Biscarros, et qu'il n'avait sans doute pas jugé assez précieux pour perdre son temps à le chercher.
Quoi qu'en ail pensé Canolles dans un
moment de misanthropie bien pardonnable chez un amant dépilé, il n'y avait pas dans la maison isolée une plus vive satisfaction que dansl'hoteldu Vecui-d'Or .
Nanon, toute la nuit inquiète et agitée, roulant mille plans pour prévenir Ganolles, avait mis en usage tout ce qu'il y a d'esprit et de fourberies dans une tête de femme bien organisée, pour se tirer de la situation précaire où elle se trouvait. Il ne s'agissait que d'escamoter une minute au duc pour parler à Francinette, ou deux minutes pour écrire une ligne à CanoUes, sur un morceau de papier.
Mais on eût dit qne le duc, se doutant
de tout ce qui se passait en elle et lisant l'inquiétude de son esprit à travers le masque joyeux dont elle avait couvert son visage, s'était juré à lui-même de ne pas lai laisser cette liberté d'un instant qui lui était cependant si néces saire.
Nanon eut la migraine; M. d'Epernon ne voulut point permettre qu'elle se levât pour prendre son llacon de sels et alla le lui chercher lui-même.
Nanon se piqua d'une épingle, laquelle fit poindre tout- à-coup un rubis au bout de son doigt nacré, H voulut aller chercher dans son nécessaire une parcelle de ce fameux (alfetas rose que l'on coiiimen-
çail h apprécier dans celte époque.
M. d'Epernon, inl'aligable dans sa complaisance, se leva, découpa la parcelle de taffetas rose avec une adresse désespérante et referma le nécessaire à double toiir.
Nanon alors teignit de dormir profondément : presque aussitôt le duc se mit à ronfler; alors Nanon rouvrit les yeux, el, à la lueur de la veilleuse, placée sur la table de nuit dans son enveloppe d'albâtre, elle lâcha de tirer les tablettes mêmes du duc de son justaucorps, placé près du lit et à la portée de sa main ; mais, au moment où elle tenait déjà le
i rayon et venait de de'chirei' une icuille de papier, le duc ouvrit un œil.
— Que l'aites-vous, ma mie? dit^il.
— Je cherchais s'il n'y avait pas un calendrier dans vos tablettes, répondit
\anon.
— Pourquoi faire? demanda le duc.
— Pour voir à quelle époque ton:hc votre i'ête.
— Je m'appelle Louis, et ma fôle
tombe le 25 août, comme vous savez;
vous avez donc tout le temps de vmis y
} Kparer, chère belle.
El il lui reprit les labletles des mains et î?s replaça dans son justaucorps.
Xîinon avait au moins à cette dernière niaiîOHiTre, gagné un crayon et du papier. El!e Courra l'un et l'autre sous son Iravprsin et renversa fort adroitement la veilleuse, espérant pouvoir écrire dans les ténèbres; mais le duc sonna aussitôt { « ancinette et demanda de la lumière à glands cris, prétendant qu'il ne pouvait dormir sans y voir. Francinette accourut <]iioNau()n n'avait pas encore eu le temps d écrire la moitié de sa phrase, et le duc, de puiir d'un accident pareil à celui qui v«v;iail d'arriver, 'ordonna à Franc incite <{ ' phc M' les doux baugies sur la chemi-
née. Ce fut alors Naiion, qui (léclarn qu'elle ne pouvait dormir en y voyanf, et qui, toute fiévreuse d'impatience, tourna le nez contre le n ur, attendant le jour avec une nnxiélé Facile à comprendre.
Ce jour iani redouté finit enfin par luire à la cime des peupliers et fit pâlir la lumière des deux bougies. M. le duc d'Epernon, qui se faicait un mérite de suivre les habitudes de la vie militaire, se leva au premier rayon qui filtra par les jalousies, s'hybilla seul pour ne pas quitter d'un seul instant sa petite Nanon, passa une robe de chambre, et sonna pour savoir s'il n'y avait rien de nouveau.
Francinette répondit à cette, demande en apportant au duc un paquet de dépêches que Courlauvaux, son piqueur favori, avait apportées pendant la nuit.
Le duc se mit à les décacheter et à les lire d'un œil; l'autre œil, auqueMe duc essayait de donner l'expression la plus amoureuse possible, ne quittait pas Nanon.
Nanon eût mis le duc en morceaux si elle avait pu.
— Savez vous, lui dit le duc, après avoir lu une portion de ses dépêches, ce que vous devriez faire, chère amie?
— Non, monseigneur, répondit Nanon; mais si vous vouliez ^donner vos ordres, on s'y conformerait.
— Ce serait d'envoyer chercher votre frère, dit le duc. Je reçois justement de Bordeaux une lettre qui contient les renseignements que je désirais, et il pourrait partir à l'instant même, si bien qu'à son retour j'aurais un prétexte pour lui donner le commandement que vous désirez.
La figure du duc exprimait la plus franche bienveillance.
-- Allons, se dil tout bas Xanon, du courage! j'ai la chance que Canolles lira
dans mes yeux ou comprendra à demimot.
Puis tout haut :
— Envoyez vous-infime , mon cher duc, répondit-elle; ~ car elle se doutait que, si elle voulait se charger de la commission, le comte ne la laisserait pas faire.
D'Épernon appela Francinette et la dépêcha vers l'aubi'rge du Veau^d'Or, sans autre instruction que ces mots:
— Dites à monsieur le baron de Canolles que nDudemoiselle de Lartigues l'attend à déjeûner.
Nanon lança un coup d'œil à Francinette; mais, si éloquent que fût ce coupd'œil, Francinette ne pouvait pas y lire: Dites à monsieur le baron de Canolles que je suis sa sœur.
Francinette partit, comprenant qu'il y avait quelque anguille sous roche, et que peut-être celle môme anguille était un bel el bon serpent.
Pendant ce temps, Nanon se leva el se plaça derrière le duc, de l'açon à pouvoir, du premier regard, inviter Canolles à se tenir sur ses gardes, et elle s'occupa à préparer une phrase ariiOcieuse à l'aide de laquelle, dès les premiers mots, le ba-
ron devait être instruit de tout ce qu ii devait savoir pour ne pas faire de notes discordantes dans le trio de famille qu'on allait exécuter.
Du coin de l'œil elle embrassait toute la roule, jusqu'à ce coude où s'était caché la veille monsieur d'Épernon avec ses sbires.
— Ah! dit tout-à coup le duc, voilà Francinette qui revient.
Et il fixa ses yeux sur ceux de Nanon, qui fut alors forcée de détourner la vue du chemin, pour répondre aux regards du duc.
Le cœur de Nanon battait à rompre sa poitrine ; elle n'avait pu voir queFrancinelte, et c'eût été Candies qu'elle eût voulu voir, pour chercher sur sa physionomie quelque ligne rassurante.
On monta les degrés : le duc prépara un sourire à la fois noble et amical. Nanon repoussa la rougeur qui montait à ses joues, et s'anima au combat.
Francinette heurta légèrement à la porte.
— Entrez, dit le duc.
Nanon affila la fameuse phrase dont elle devait saluer Canolles.
La i porte s'ouvrit; Francinette était seule. Nanon interrogea rantichambre d'un regard avide; il n'y avait personne dans l'antichambre.
— Madame, dit Francinette avec l'imperturbable aplomb d'une soubrelte de comédie, monsieur le baron de Canolles n'est plus à Thôlel du Veau-d'Or.
Le duc ouvrit de grands yeux et s'assombrit.
NanoM renversa sa tète en arrière et respira.
— Comment, dit le duc, monsieur le
^ 287 — baron de Canolles n'est plus à l'hôtel du
— Vous vous trompez sûrement, Francinelle! ajouta Nanon.
— Madame, dit Francinette , je répète ce que m'a dit monsieur Biscarros lui-même.
— Il aura tout deviné, ce cher Canolles, murmura tout bas Nanon. Aussi spirituel, aussi adroit que brave et beau.
— Allez chercher à l'instant même maître Biscarros, dit le duc avec sa mine des mauvais jours.
— Oh l je présume, dit précipitamment
Nanon, qu'il aura su que vous étiez ici et qu'il aura craint de vous déranger. ïl est si timide, ce pauvre Candies!
— Timide, lui, dit le duc; ce n'est cependant pas la réputation qu'on lui a faite, ce me semble.
— Non madame, ditFrancinette, monsieur le baron est bien réellement parti.
an — Mais madame, dit d'Épernon, comment se fait-il que le baron ait eu peur de moi, puisque Francinette avait charge seulement de l'inviter de votre pari?
— Vous lui avez donc dit que j'étais ici, Francinetie? répondez.
— Je n'ai pu le lui dire, monsieur le duc, puisqu'il n'y était pas.
Malgré cette riposte de Francinette, qui venait avec toute la rapidité de la franchise et de la vérité, le duc parut reprendre toute sa défiance. Nanon , joyeuse, ne trouvait plus la force de rien dire.
— Faut-il toujours que je retourne appeler maître Biscarros? demanda Francinette.
— Plus que jamais, dit le duc de sa
grosse voix; ou plutôt , oui, attendez. Restez ici, voire maîtresse pourrait avoir besoin de vous, et je vais envoyer Courtauvaux.
Francinetle disparut. Cinq minutes après, Courtauvaux grattait à la porte.
— Allez dire à l'hôtelier du Veau-d'Or, fit le duc, qu'il vienne me parler, et qu'en venant il apporte le menu d'un déjeuner. Donnez-lui ces dix louis pour que le repas soit bon. Allez.
Courtauvaux reçut l'argent sur la basque de son hnbit, et sortit aussitôt pour aller exécuter les ordres de son niaîire.
C'était un valet de bonne maison et sachant son métier, à en remontrer à lous les Crispins et à tons les Mascarilles du temps. Il alla trouver Biscarros et lui dit;
— J'ai persuadé à monsieur de vous commander un déjeuner fin ; il m'a donné huil louis: j'en garde deux naturellement pour 1;î commission; en voilà sii pour vous: venez tout de suite.
Biscarros, tout frémissant de joie, noua autour de ses reins un tablier blanc, empocha les six louis, et serrant la main à Couriauvaux, s'élança sur les traces du piqueur [\u\ le mena tout courant justju à la petite maison.
Celle fois Nanon ne tremblait plus :
l'assurance de Francinetle l'avait complètement tranquillisée ; elle éprouvait même le plus vif désir de causer avec Biscarros. Il fut donc introduit aussitôt
son arrivée.
Biscarrosentra,son tablier galamment retroussé dans sa ceinture et son bonnet à la main.
— Vous aviez hier chez vous un jeune gentilhomme, dit Nanon; M. le baron de CanoUes, n'est-ce pas ?
— Qu'est-il devenu? demanda le duc.
BiscarroS; assez inquiet, car le piqueur et les six louis lui faisaiei pre sse ntir le grand personnage sous la robe de chambre, répondit d'abord évasivement :
"'— Mais, Monsieur, il est parti .
— Parti, dit le duc. véritablement
— Vérilableineni.
— Où est-il all(^? demanda à son lour Nanon
— Cela, je ne puis vous le dire; car en vérité je rignikre, Madame.
— Vous savez au moins quelle route il a prise?
— La route de Paris.
— Et à quelle heure a-t-il pris cette route T demanda le duc.
— Vers minnit.
— El sans rien dire , demanda timidenienl Nanon.
— Sans rien dire? il a seulement laissé une lettre en recommandant de la remeltre à mademoiselle Francinetle.
— Et pourquoi n'avez- vous pas remis celte lettre? maraud, dit le duc, est-ce là le respect que vous avez pour la recommandation d^un gentilhomme?
— Je l'ai remise , Monsieur, je l'ai remise,
— Fran('in(3lle! vociléra le duc.
Francinelle, qui se tenait aux écouies,
ne fit qu'un bond de l'anlichambre dans la chambre à coucher.
— Pourquoi navez-vous pns rendu a voire maîtresse la lettre que M. de CanoUes avait laissée pour elle? demanda le due.
— Mais, Monseigneur... murmura la camérière tout épouvantée.
— Monseigneur, pensa Biscarros «éperdu en se blotissani dans l'angle le plus éloigné de l'appartement ; Monseigneur !.. c'est quelque prince déguisé.
— Je n<; la lui ai pas demandée, se hâta de dire Nanon toute pâle.
— Donnez, fit le duc en étendant la main.
La pauvre Francinelte alongea lentenaent la lettre en tournant vers sa maîtresse un regard qui voulait dire :
— Vous voyez bien qu'il n'y a pas de ma faùVé; c*est cet imbécille de Biscarros qui a toul perdu.
Un double éclair jaillit de la prunelle de Nanon et alla poignarder Biscarros dans son angle.
Le malheureux suaità grosses gouttes, et eût doimé les six louis qu'il avait dans sa ) oche pour être devant ses fourneaux.
la queue d'une casserole à la main.
Pendant ce temps, le duc avait pris la lettre, l'avait ouverte, et lisait. Durant la lecture, Nanon debout, plus pâle et plus froide qu'une statue, ne se sentait plus vivre qu'au cœur.
— Que signifie ce grimoire? dit le duc.
Nanon comprità cesquelques mots que la lettre ne la compromettait pas.
— Lisez tout haut et je vous l'expliquerai peut-être, dit-elle.
— « Chère Nanon, » lut le duc.
Et après ces mots, il se tourna vers la
jeune lemme qui, se remettant de plus en plus , supporta son regard avec une admirable audace.
— » Chère Nanon, reprit le duc, je profite du congé que je vous dois, et je vais, pour me distraire, faire un temps de galop sur la route de Paris. Au revoir; je vous recommande ma fortune. »
— Ah ça, mais il est fou, ce Canolles !
— Foui pourquoi? demanda Nanon.
— Est-ce que Ton part comme cela à minuit sans motif? demanda le duc.
— En effet, dit Nanon, en se parlant à elle-même.
— Voyons! explicfiiez-moi ce départ?
— Eh ! mon Dieu î ditNanon avec un sourire charmant, non de pkis facile.
Monseigneur.
— Elle aussi l'appelle monseigneur !
murmura Biscarros. Décidément c'est un prince.
— Voyons, dites?
— Comment, vous ne devinez pas ce dont il s'agit ?
— Non, pas le moins du monde
— Eh bien, Ganollcs a vingt-sept ans ; il est jeune, beau, insouciant. A quelle
folie pensez-vous qu'il donne la préférence? à l'amour. Eh bien! il aura vu passera l'hôtel de maître Biscarros quelque jolie voyageuse, et Canolles l'aura suivie.
— Amoureux ! vous croyez ? s'écria le duc souriant à celte idée toute naturelle que, si Canolles était amoureux d'une voyageuse quelconque, il n'était pas amoureux de Nanon.
— Eh ! sans doute, amoureux. N'est-ce pas, maître Biscarros? dit Nanon enchantée de voir le duc adopter son idée 7 Voyons, répondez franchement : n'est-ce pas que j'ai deviné juste?
Biscarros pensa que le moment était venu de rentrer dans les bonnesgrâcesde la jeune femme, en abondant dans son sens, et tout en faisant fleurir sur ses lèvres un sourire de quatre pouces d'envergure :
— En effet , dit-il , madame pourrait bien avoir raison.
Nanonfitun pas vers l'aubergiste, et dit en frémissant malgré elle
— N'est-ce pas?
— Je le pense, madame, répondit Biscarros d'un air lin.
— Vous le pensez?
— Oui ; attendez donc : en effet ; vous m'ouvrez les yeux.
— Ah! contez nous cela, maître Biscarros, reprit Nanon commençant à se laisser aller aux premiers soupçons de la jalousie; voyons , dites , quelles sont les voyageuses qui se sont arrêtées chez vous cette nuit?
— Oui, dites, (it d'Epernon , en alongeani sesjambesetens'accoudantdans un fauteuil.
— Il n'est pas venu de voyageuses , dit Biscarros.
Nanon respira.
— >fai^ seulement , continua l'aubergisie, sans se douter que chacune de ses paroles faisait bondir le cœur de Nanon, un petit gentilhomme blond, mignon, potelé, qui ne mangeait pas, qui ne buvait pas, et qui avait peur de se mettre en route la nuit. . . un gentilhomme qui avait peur, continua Biscarros en faisant un petit mouvement de têle plein de finesse, vous comprenez, n'est-ce pas?
— Ah ! ah ! ah ! fit avec une hilarité superbe le duc mordant franchement à l'hameçon.
Vanon répondit à ce rire par une espèce de grinc':^ment.
— Continuez, dit-elle, c'est charmant:
Et sans cloute le petit gentilhomme attendait monsieur de Canolles?
— Non pas, non pas; il attendait à souper un grand monsieur à moustaches , et a même quelque peu rudoyé monsieu r de Canolles quand il a voulu souper avec lui . Mais il ne se démonta point pour si peu de chose, le brave gentilhomme,... C'est un compagnon entreprenant, à ce qu'il paraît... et, ma foi, après le départ du grand , qui avait tourné à droite , il a couru après le petit , qui avait tourné à gauche.
Et sur celte conclusion rabalaisienne.
BiscaiTOS, voyant la ligure épanouie du duc, crut pouvoir se permettre de détonner sur une gamme d'éclats de rire tellement formidables, que les vitres en tremblèrent.
Le duc, entièrement rassuré, eût embrassé Biscarros, s'il eût été le moins du monde gentilhomme. Quanta Nanon, pâle et avec un sourire convulsif glacé sur les lèvres, elle écoutait chaque parole qui tombait des lèvres de l'aubergiste avec celte foi dévorante qui pousse les jaloux à boire à longs lraiis,etjusqu'àlalie,le poison qui les lue .
—Mais qii vous fait penser, dit-elle
que ce peiif genlilhomnie soit une femme, que monsieur deCanolles soit amoureux de cette femme , et qu'il ne court pas le grand chemin par ennui et par caprice ?
^-Te qui me le fait penser ? répondit BiscarroSj qui tenait à faire passer la conviction dans l'esprit de ses auditeurs. Attendez; je vais vous le dire...
— Oui, dites-nous-le , mon cher ami, reprit le duc. Vous êtes en vérité fort réjouissant...
, — Monseigneur est trop bon, ditBiscarros. Voilà :
Le duc devint tout oreilles. Nanon écouta en serrant les poings.
— Je ne me doutais de rien, et j'avais pris tout bonnement lepetit cavalier blond pour un homme, lorsque je rencontrai monsieur de CanoUes au milieu de l'escalier, tenant de la main gauche sa bougie, etdeladroite, un petitgant qu'il examinait et flairait passionnément...
— Oh ! oh ! oh ! flt le duc, dont, à mesure qu'il cessait de craindre pour lui, la rate se dilatait outre mesure.
— Un gant ! répéta x\anon en cherchant à se rappeler si elle n'avait pas laissé pareil gage en la possession de son chevalier, un gant dans le genre de celui ci?
Et elle montra à l'aubergisle un de ses gants.
— Non pas , dit Biscarros ; un gant d'homme...
— Un gant d'homme?... Monsieur de Canolles, regarder et flairer passionnément un gant d'homme!... Vous êtes fou!
— Non pas, car c'était un gant du petit gentilhomme, du joli cavalier blond, qui ne buvait pas, quine mangeait pas, et qui avait peur la nuit... un tout petit gant , où la main de madame eût entré à peine, quoique madame ait, certes, une jolie main...
Nanon poussa un petit cri sourd , comme si elle eût été frappée par un dard invisible.
— J'espère, dit- elle avec un effort violent, que vous voilà suffisamment renseigné, monseigneur, et que vous savez tout ce que vous désirez savoir.
Et les lèvres frémissantes, les dents serrées, les yeux fixes, elle montrait du doigt la porte à Biscarros, qui , remarquant sur le visage de la jeune femme ces signes de colère, n'y comprenait plus rien, et restait la bouche béante et les yeux écarquillés.
— Si l'absence de ce gentilhomme,
pensn-l-il, est une si suprême intorluno,
son retour serait un grand bonheur. Flattons ce noble seigneur d'un doux espoir,
afin qu'il ait bon appétit.
En vertu de ce raisonnement, Biscarros prit son air le plus gracieux, et, portant par un mouvement plein de grâce sa jambe droite en avant :
— Après tout , dit-il , le cavalier est parti ; et d'un moment à l'autre, il peut revenir...
Le duc sourit à celte ouverture.
— C'est vrai, dit-il ; pourquoi ne reviendrait-il pas?.. Peut-être même est- il déjà
revenu... Allez-y voir, inonsieurBiscarros, et me rendez réponse.
— Maisle déjeuner? dit vivement Nanon.
Je meurs de faim, moi...
— C'est juste, dit le duc, etCourtauvaux ira. Venez çà, Courtauvaux : allez jusqu'à Tauberge de maître Biscarros , et voyez si monsieur le baron de Canolles ne serait pas deretour. . . S'il n'y était pas, demandez, informez-vous, cherchez aux environs...
Je tiens à déjeuner avec ce gentilhomme. Allez.
Courtauvaux partit. Et Biscarros, qui remarquait le silence embarrassé des deux personnages, fit mine d'émettre un nouvel expédient :
— Ne voyez- vous pas que madame vous fait signe de vous retirer? ditFrancihette.
— Un moment ! un moment ! s'écria le duc; que diable, voilà que vous perdez la tête> à votre tour, ma chère Nanon... Et le menu , doncl.. Je suis comme vous, moi : j'ai une faim dévorante... Tenez, maître Biscarros, ajoutez ces six louis aux autres : c'est pour payer l'agréable histoire que vous venez de nous raconter.
Puis il ordonna à l'historien de faire place au cuisinier ; et, hâtons-nous de le dire, maître Biscarros ne brilla pas moins
dans le second emploi que dans le premier.
Cependant Nanon avait réfléchi et embrassé d'un coup d'œil toute la situation où la plaçait la supposition de maître Biscarros : d'abord cette supposition étaitelle bien exacte ? et puis, au bout du Compte, le lût-elle, Canolles n'était-il pas excusable ? En effet, quelle déception cruelle pour un brave gentilhomme comme lui, que ce rendez- vous manqué, et quel affront que cet espionnage du duc d'Epernon, et cette nécessité imposée, à lui Canolles, d'assister, pour ainsi dire, au triomphe de son rival ! Nanon était si éprise , qu'ai tiibuaiit cette fugue à ua
paroxisme de jalousie, non seulement elle excusa,mais encore elle plaignit Candies, s'applauaissant presque d'être aiméepour avoir provoqué de sa part cette petite vengeance. Mais aussi, avant toute chose, il fallait couper le mal dans sa racine, il fallait arrêter les progrès de cet amour à peine naissant.
Ici, une réflexion terrible passa par l'esprit de Nanon et pensa foudroyer la pauvre femme.
Si cette rencontre de Canolles et du petit gentilhomme était un rendez-vous !
Mais non, elle était folle, puisque le petit gentilhomme attendait un monsieur
à moustaches, puisqu'il a rudoyé Canolles, puisque CanoUes lui-même n'a peut-être reconnu le sexe de l'inconnu qu'à ce petit gant trouvé par hasard.
— N'importe, il fallait contrecarrer Canolles.
— Alors, s'armant de toute son énergie, elle revint au duc qui venait de renvoyer Biscarros chargé de compliments et de recommandations.
— Quel malheur, Monsieur, dit-elle, que Tétourderie de ce fou de Canolles le prive d'un honneur comme celui que vous alliez lui faire ! Présent, son avenir était assuré; absent, il perd peut-être tout son avenir.
— Mais, dit le duc, si nous le retrouvons...
— Oh î il n'y a pas de danger, dit Nanon;s'il s'agit d'une femme, il ne sera pas revenu.
— Que voulez-vous que j'y fasse, ma mie, répondit le duc; la jeunesse est l'âge du plaisir : il est jeune et il s'amuse.
— Mais moi, dit Nanon, moi qui suis plus raisonnable que lui, je serais bien d'avis que l'on troublât quelque peu cette joie intempestive.
— Ah! sœur grondeuse! s'écria le duc.
^- îl m'en voudra peut-être dans le
moment, continua Nanon , mais à coup sûr il m'en remerciera plus tard.
— Eh bien! voyons , avez- vous un plan? Je ne demande pas mieux , si vous en avez un, de l'adopter, moi.
— Sans doute.
— Dites alors.
— Ne voulez-vous pas l'envoyer à la reine pour porter une nouvelle pressée ?
— Sans doute, mais s'il [n'est pas revenu?
— Faites courir après lui, et puisqu'il est sur la route de Paris ce sera toujours autanide chemin fait.
•— Vous avez pardieu! raison.
— Chargez-moi de cela, moi, et Canolles aura l'ordre dès ce soir ou demaia au plus tard. Je vous en réponds.
— Mais, qui enverrez-vous?
— Âvez-vous besoin de Courtauvaux?
— Moi, pas le moins du monde.
— Donnez-le-moi, alors, et je l'envoie avec mes instructions.
— Oh! la bonne tête de diplomate; vous irez loin, Nanon.
— Que je reste éternellement à faire mon éducation sous un si bon maître, dit Nanon, c'est tout ce que j'ambitionne.
Et elle passa son bras an cou du vieux duc qui trossaillit de joie.
— Quelle délicieuse plaisanterie à faire à notre Céladon ! dit-elle.
— Ce sera charmant à raconter, ma chère.
— En vérité, je voudrais courir moimême après lui pour voir la figure quMl fera au messager. .
— Malheureusement, ou plutôt heureusement , ce n'est pas possible, et vous êtes forcée de rester près de moi.
— Oui, mais ne perdons pas de temps.
Voyons, duc, écrivez votre ordre, et mettez Courlau vaux à ma disposition.
Le duc prit une plume et écrivit sur un morceau de papier ces denx seuls mots:
— Bordeaux, non.
Et il signa.
Puis sur l'enveloppe de cette dépêche laconique il écrivit cette adresse :
c A sa majesté la reine Anne d'Autriche, régente de France^ »
iVanon, de son côté, écrivit deux lignes qu'elle adjoignit au papier après les avoir montrées au duc.
Voici ces deux lignes :
« Mon cher baron, comme vous le voyez, la dépêche ci-jointe est pour sa