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POUR UNE INUIT D'AMOUR

La pclite ville de P... est bâtie sur une colline. Au pied des anciens remparts, coule un ruisseau encaissé et très profond, le Chanteclair, qu'on nomme sans doute ainsi pour le bruit cristallin de ses eaux limpides. Lorsqu'on arrive par la route de Versailles, on traverse le Chanteclair, à la porte sud de la ville, sur un pont de pierre d'une seul arche, dont les large* parapets, bas et arrondis, servent de bancs à tous les vieillards du faubourg. En face, monte la rue Beau- Soleil, au bout de laquelle se trouve une place silencieuse, la place des Quatre-Femmes, pavée de grosses pierres, envahie par une herbe drue, qui la verdit comme un pré. Les maisons dorment. Toutes les demi-heures, le pas traînard d'un [iiiysau fait aboyer un chien, derrière la

(l) L'iilée première de cette nouvelle a i-ti- prise dans Casanova.

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porte d'une écurie ; et l'émotion de ce coin perdu est encore le passage régulier, deux fois par jour, des officiers qui se rendent à leur pension, une table d'hôte de la rue Beau-Soleil.

C'était dans la maison d'un jardinier, à gauche, que demeurait Julien Michon. Le jardinier lui avait loué une grande chambre, au premier étage; et, comme cet homme habitait l'autre façade de la maison, sur la rue Catherine, où était son jardin, Julien vivait là tranquille, ayant son escalier et sa porte,- s'enfermant déjà, à vingt-cinq ans, dans les ma.nies d'un petit bourgeois retiié.

Le jeune homme avait perdu son père et sa mère très jeune, .autrefois, les Michon étaient bourreliers aux Alluets, près de Maiotcs. A. leur mort, un oncle avait envoyé l'enfant en pension. Puis, l'oncle lui-même était parti, et, Julien, depuis cinq ans, remplissait à la poste de P... un petit emploi d'expéditionnaire. 11 touchait quinze cents francs, sans espoir d'en gagner jamais davantage. D'ailleurs, IL faisait des économies, il n'imaginait point une condilion plus large ni plus heureuse que la si^mne.

Grand, fort, osseux, Julien avait de grosse»

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mains qui le gênaient. Il se sentait laid, la tête carrée et comme laissée à l'état d'ébauche, sous le coup de pouce d'un sculpteur trop rude; et cela le ^rendait timide, surtout quand il y avait des demoiselles. Une blanchisseuse lui ayant dit en riant qu'il n'était pas si vilain, il en avait gardé un grand trouble. Dehors, les bras ballants, le dos voûté, la tête basse, H faisait de de longues enjambées, pour rentrer plus vite dans son ombre. Sa gaucherie lui donnait un eiïarouchement continu, un besoin maladif de médiocritéetd'obscuritc. ILsemblaits'être résigné à vieillir delà sorte, sans une camaraderie, sans une amourette, avec ses goûts de moine cloîtré. Et cette vie ne pesait point à ses larges épaules. Julien, au fond, était très heureux. Il avait une âme calme et transparente. Son existence (juotidienne, avec les règles fixes qui la menaient, était faite de sérénité. Le malin, il se rendait à son bureau, recommençait paisiblement la besogne do la veille; puis, il déjeunait d'un pelit pain, et reprenait ses écritures ; puis, il dînait, il se couch.iit, il dormait. Le lendemain, le soleil ramenait la même journée, cela pendant des semaines, des mois. Ce lent défilé fir)issait par

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prendre une musique pleine de douceur, le berçait du rêve de ces bœufs qui tirent la charrue | et qui ruminent le soir, dans de la paille fraîche. ■ Il buvait tout le charme de la monotonie. Son i plaisir était parfois, après son dîner, de descen- ; dre la rue du Beau-Soleil et de s'asseoir sur le ] pont, pour attendre neuf heures. Il laissait pen- i dre ses jambes au-dessus de l'eau, il regardait j passer continuellement sous lui le Chanteclair, avec le bruit clair de ses flots d'argent. Des saujes, le long des deux rives, penchaient leurs têtes pâles, enfonçaient leurs images. Au ciel, \ tombait la cendre fine du crépuscule. Et il res- : tait, dans ce grand calme, charmé, songeant ■ coufusément que le Chanteclair devait être heu- '\ reux comme lui, à rouler toujours sur les : mêmes herbes, au milieu d'un si beau silence. ! Qand les mêmes étoiles brillaient, il rentrait se . coucher, avec de la fraîcheur plein la poitrine. : D'ailleurs, Julien se donnait d'autres plaisirs. ■ Les jours de congé, il partait à pied, tout seul, ; heureux d'aller très loin et de revenir rompu de | fatigue. Il s'était fait aussi le camarade d'un muet, < un ouvrier grgjteur, au bras duquel il se prorae- ! nait sur le Mail, pendant des après-midi entières.

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sans même échanger un signe. D'autres fois, au fond du Café des Voyageurs, il entamait avec le muet d'interminables parties de dames, pleines d'immobilité et de réflexion. Il avait eu un chien écrasé par une voiture, et il lui gardait un si religii-ux souvenir, qu'il ne voulait plus de bête chez lui. A la poste, on le plaisantait sur une gamine de dix ans, une fille en haillons qui vendait, jiieds nus, des boîtes d'allumettes, et qu'il régalait de gros sous, sans vouloir emporter sa raiarchandise ; mais il se fâchait, il se cachait pour glisser les sous à la petite. Jamais on ne le rencontrait en compagnie d'une jupe, le soir, aux remparts. Les ouvrières de P..., des gaillardes très dégourdies, avaient fini elles-mêmes par le laisser tranquille, en le voyant, suffoqué devant elles, prendre leurs rires d'encouragement pour des moqueries. Dans la ville, les uns le disaient

upide, d'autres prétendaient qu'il fallait se délier de ces garço(i?-là, qui sont si doux et qui vivent solitaires.

Le paradis de Julien, l'endroit où il respirait .1 l'aise, c'était sa chambre. Là seulement il se croyait â 1 abri du monde. Alors, il se redressait, il riait tout seul; et, quand il s'apercevait dans

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la glace, il demeurait surpris de se voir très ' jeune. La chambre était vaste ; il y avait installé '. un grand canapé, une table ronde, avec deux chaises et un fauteuil. Mais il lui restait encore ] de la place pour marcher : le lit se perdait au | fond d'une immense alcôve ; une petite com- i mode de noyer, entre les deux fenêtres, semblait j un jouet d'enfant. Il se promenait, s'allongeait, \ ne s'ennuyait point de lui-même. Jamais il n'écrivait en dehors de son bureau, et la lecture le fatiguait. Gomme la vieille dame qui tenait la • pension où il mangeait, s'obsjmait à vouloir 3 faire son éducation en lui prêtant des romans, il ■ les rapportait, sans pouvoir répéter ce qu'il y > avait dedans, tant ces histoires compliquées man- r quaient pour lui de sens commun. Il dessinait un ■ peu, toujours la même tête, une femme de profil, | l'air sévère, avec de larges bandeaux et une tor- j sadede perles dans le chignon. Sa seule passion t était la musique. Pendant des soirées entières, il | jouait de la llùte, et c'était là, par-dessus tout, -1 sa grande récréation, | Julien avait appris la flûte tout seul. Long- ^ temps une vieille flûte de bois JauAe, chez un | marchand de bric-à-brac de la place du Marché, -a

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était resiée une de ses plus âpres convoitises. Il avait l'argent, mais il n'osait entrer l'acheter, de peur d'être ridicule. Enfin, un soir, il s'élait enhardi jusqu'à emporter la flûte, cachée sous son paletot, serrée contre sa poitrine. Puis, portes et fenèlres closes, très doucement pour qu'on ne l'entendit pas, il avait épelé pendant deux années une vieille méthode, trouvée chez un pelit libraire. Depuis six mois seulement, il se risquait à jouer, les croisées ouvertes. Il ne savait que des airs anciens, lents et simples, des romances du

cie dernier, qui prenaient une tendresse infin;c, lorsqu'il les bégayait avec la maladresse d'un ('•love plein d'émoliun. Dans les soirées tièdes, quand le quartier dormait, et que ce chant léger sortait de la grande pièce éclairée d'une bougie, on aurait dit une voix d'amour, tremblante et basse, qui confiait à la solitude et à la nuit ce qu'elle n'aurait jamais dit au plein jour.

Souvent même, comme il savait les airs de mémoire, Julien soufflait sa lumière, par économie. Du reste, il aimait l'obscurité. Alors, assis devant une fenêtre, en face du ciel, il jouait dans le noir. Des passants levaient la tête, cherchaienl d'uu venait celte musique si frôle et si

jolie, pareille aux roulades lointaines d'un rossi- •

gnol, La vieille flûte de bois jaune était un peu ,

fêlée, ce qui lui donnait un son voilé, le filet de j

voix adorable d'une marquise d'autrefois, chan- j

tant encore très purement les menuets de sa jeu- >

nesse. Une à une, les notes s'envolaient avec \

leur petit bruit d'ailes. Il semblait que le chant J

vint de la nuit elle-même, tant il se mêlait aux i

souffles discrets de l'ombre.

Julien avait grand'peur qu'on se plaignît dans

le quartier. Mais on a le sommeil dur, en pro- |

vince. D'ailleurs, la place des Quatre-Femmes ;

n'était habitée que par un notaire, maître Savour- \

nin, et un ancien gendarme retraité, le capitaine

Pidoux, tous deux voisins commodes, couchés

et endormis à neuf heures. Julien redoutait ,

davantage les habitants d'un noble logis, l'hôtel I

de Marsanne, qui dressait de l'autre côté de la ■

place, juste devant ses fenêtres, une façade grise '■■

et triste, d'une sévérité de cloître. Un perron de \

cinq marches, envahi par les heibes, montait à i

,1 une poi te ronde, que des têtes de clous énormes i

défendaient. L'unique étage alignait dix croi- i

sées, dont les persiennes s'ouvraient et se fer- \

maient aux mêmes heures, sans rien laisser voir .:

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des pièces, derrière les épais rideaux toujours tirés. A gauche, les grands marronniers du jardin formaient un massif de verdure, qui élargissait la houle de ses feuilleg jusqu'aux remparts. Et cet hôtel imposant, avec son parc, ses murailles graves, son air de royal ennui, faisait songer à Julien que, si les Marsanne n'aimaient pas la flûte, ils n'auraient certainement qu'un mot à dire, pour l'empêcher d'en jouer.

Le jeune homme éprouvait du reste un respect rehgicux, quand il s'accoudait à la fenêtre, tant le développement du jardin et des constructions lui semblait vaste. Dans le pays, l'hôtel était célèbre, et l'on racontait que des étrangers venaient de loin le visiter. Des légendes couraient également sur la richesse des Marsanne. Longtemps, il avait gujelté le vieux logis, pour pênclrer les mystères de cette fortune loutc-puissanle. Mais, (tendant les heures qu'il s'oubliait là, il ne voyait toujours que la façade grise et le massif noir des marronniers. Jamais une âme ne montait les marches descellées du perron, jamais la porte verdie de mousse ne s'ouvrait. Les Marsanne avaient condamné cette porte, on entrait jjar une grjHe, rue Sainte-Anne; en outre, au bout

/2 pour, UNE NLIT D AMOUR i

d'une ruelle, près des remparts, il y avait une \

petite porte donnant sur le jardin, que Julien ne \

pouvait apercevoir. Pour lui, Thôtel restait mort, ■

pareil à un de ces paJ.iis des contes de fée, peu- ;

plé d'habitants invisibles. Chaque matin et cha- \

que soir, il distinguait seulement les bras du j

domestique qui poussaient les persiennes. Puis, ^

la maison reprenait son grand air mélancolique

de tombe abandonnée dans le recueillement d'un :

cimetière. Les marronniers étaient si touffus,

qu'ils cachaient sous leurs branches les allées

du jardin. Et cette existence hermétiquement |

close, hautaine et muette, redoublait l'émotion \

du jeune homme. La richesse, c'était donc cette

pnix morne, où il retrouvait le frisson religieux ^

qui tombe de la voûte des églises?

Que de fois, avant de se coucher, il avait soufflé ,

sa bougie et était resté une heure à sa fenêtre, \

pour surprendre ainsi les secrets de l'hôtel de '.

Marsanne ! La nuit, l'hôtel barrait le ciel d'une \

tache sombre, les marronniers étalaient une {

mare d'encre. On devait soigneusement tirer les \

rideaux à l'intérieur, pas une lueur ne glissait '

entre les lames des persiennes. Même la maison

n'avait point celte respiration des maisons habi- -

poun UNE NUIT d'amour 73

lies, où l'on sent les haleines des gens endormis. Elle s'anéantissait dans le noir. C'était alors que Julien s'enhardissait et prenaitsa flûte. Il pouvait jouer impunément ; l'hôtel vide lui envoyait l'écho des petites notes perlées; certaines phrases ralenties se perdaient dans les ténèbres du jardin, où l'on n'entendait pas seulement un bat-

tnent d'ailes. La vieille flûle de bois jaune ,~. mblait jouer ses airs anciens devant le château de la Belle-au-Bois-dormant.

Lu dimanche, sur la place de l'église, un des employés delaposle montrabrusquementà Julien un grand vieillaid et une vieille dame, en les lui nomman'. G étaient le marquis et la marquise de .Marsannr'. Ils sortaient si rarement, qu'il ne les avait jamais vus. Une grosse émotion le saisit, tant il les trouva maigres et solennels, comptant Irurs pas, salués jusqu'à terre et ré|)ondant seulement d'un léger signe de lète. Alors, son camarade lui a[q)iil coup sur coup qu'ils avaient une lille encore au couvent, M"* Thérèse deMarsanne, i.iiis que le petit Colombel, le clerc de maître

ivournin, était le frère de lait de cette dernière. En eflet, comme les deux vieilles gens allaient prendre la rue Sainte-Anne, le petit Colombel

/i POUR UNE NUIT D AMOUR

qui passait s'approcbia, et le marquis lui tendit la j

main, honneur qu'il n'avait fait à personne. Julien |

souffrit de cette poignée de main ; car ce Colom- ■

bel, un garçon de vingt ans, aux yeux vifs, à la ■

bouche méchante, avait longtemps été son j

ennemi. Il le plaisantait de sa timidité, ameutait \

contre lui les blanchisseuses de la rue Beau- ^

Soleil; si bien qu'un jour, aux remparts, il y -j

avait eu entre eux un duel à coups de poing, '

dont le clerc de notaire était sorti avec les deux ]

yeux pochés. Et Julien, le soir, joua de la flûte j

plus bas encore, quand il connut tous ces *■

détails. j

D'ailleurs, le trouble que lui causait l'hôlel de 'i

Marsanne, ne dérangeait pas ses habitudes, d'une *

régularité d'horloge. Il allait à son bureau, il :

déjeunait, dînait, faisait son tour de promenade I

au bitrd du Ghanteclair. L'hôtel lui-même, avec |

sa grande paix, finissait par entrer dans la dou- '

ceur de sa vie. Deux années se passèrent. Il était i

tellement habitué aux herbes du perron, à la ^

façade grise, aux persiennes noires, que ces I

choses lui semblaient définitives, nécessaires au i.

sommeil du quartier. i

Depuis cinq ans, Julien habitait la place des 'l

POUR UNE NUIT d'aMOUR 75

Quatre-Femmes, lorsque, un soir de juillet, un événement bouleversa son existence. La nuit était très chaude, tout allumée d'étoiles. Il jouait de la flûte sans lumière, mais d'une lèvre distraite, ralentissant le rythme en s'endormant sur certains sons, lorsque, tout d'un coup, en face de lui, une fenêtre de l'hôtel de Marsanne s'ouvrit et resta béante, vivement éclairée dans la façade sombre. Une jeune fille était venue s'accouder, et elle demeurait là, elle découpait sa mince silhouette, levait la tête comme pour prêter l'oreille, Julien, tremblant, avait cessé déjouer. Il ne pouvait distinguer le visage de la jeune fille, il ne voyait que le flot de ses cheveux, déjà dénoués sur son cou. Et une voix légère lui arriva au milieu du silence.

— Tu n'as pas entendu ? Franruise. On auiait dit une musique.

— Quelque rossignol, mademoiselle, répondit une grosse voix, à l'intérieur. Fermez, prenez

irde aux botes de nuit.

Quand la façade fut redevenue nuire, Julien ne put quitter son fauteuil, les yeux pleins de la trouée lumineuse qui s'était faite dans celte muraille, morte jusque-là. Et il gardait un trem-

76 POUR UNE NUIT d'amour i

blement, il se demandait s'il devait être heureux «

de cette apparition. Puis, une heure plus tard, ]

il se remit à jouer tout bas. Il souriait à la pen- ;

séc que la jeune fille croyait sans doute qu'il y 'j avait un rossignol dans les marronniers.

POUR UNE NUIT d'aMOUR 77

Le lendemain, à la poste, la grosse nouvelle était que M'" Thérèse de Marsanne venait de (juilter le couvent. Julien ne raconta pas qu'il l'avait aperçue en cheveux, le cou nu. Il était iif'S inquiet; il éprouvait un sentiment indéfinis- ^ahle contre cette jeune fille, qui allait déranger ses hahiludes. Certainement, cette fenêtre, dont il redouterait de voir s'ouvrir les persiennes à toute heure, le gênerait horriblement. Il ne serait plus chez lui, il aurait encore mieux aimé un homme qu'une femme, car les femmes se moquent davantage. Comment, désormais, oserailil jouer de la flûte? il en jouait trop mal pour une demoiselle qui devait savoir la musique. Le soir donc, après de longues réflexions, il croyait délester Thérèse.

Julien rentra l'urtivement. Il n'alluma pas de bougie. De cette façon, elle ne le verrait point. Il voulait se coucher tout de suite, pour marpior

78 POUR UNE NUIT d'aMOUR 1

sa mauvaise humeur. Mais il ne put résister au ;

besoin de savoir ce qui se passait en face. La j

fenêtre ne s'ouvrit pas. Vers dix heures seule- \

ment, une lueur pâle se montra entre les lames J

des persiennes ; puis, cette lueur s'éteignit, et il \

resta à regarder la fenêtre sombre. Tous les \

soirs, dès lors, il recommença malgré lui cet :

espionnage. Il guettait l'hôtel; comme aux pre- j

micrs temps, il s'appliquait à noter les petits 1

souffles qui en ranimaient les vieilles pierres |

muettes. Rien ne semblait changé, la maison ]

dormait toujours son sommeil profond; il fallait '

des oreilles et des yeux exercés, pour surprendre >

la vie nouvelle. C'était, parfois^ une lumière j

courant derrière les vitres, un coin de rideau I

écarte, une pièce immense entrevue. D autres ^

fois, un pas léger traversait le jardin, un bruit l

lointain de piano arrivait, accompagnant une ;

voix; ou bien les bruits demeuraient plus vagues )

encore, un frisson simplement passait, qui indi- '-[

quait dans la vieille demeure le battement d'un i

sang jeune. Julien s'expliquait à lui-même sa {

curiosité, en se prétendant très ennuyé de tout ;,|

ce tapage. Combien il regrettait le temps où *

l'hôtel vide lui rendait l'écho adouci de sa flûte ! l

pour. UNE NUIT d'amour 79

Un de ses plus ardents désirs, bien qu'il ne se l'avouât pas, était de revoir Tliérèse. Il se l'imaginait le visage rose, l'air moqueur, avec des yeux luisants. Mais, comme il ne se hasardait pas le jour à sa fenêtre, il ne l'entrevoyait que la nuit, toute grise d'ombre. Un matin, au moment où il refermait une de ses persiennes, pour se garantir du soleil, il aperçut Thérèse debout au milieu de sa chambre. Il resta cloué, n'osant luer un mouvement. Elle semblait réfléchir, iii-s grande, très pâle, la face belle et régulière. ' ■ il eut presque peur d'elle, tant elle était difféile de l'image gaie qu'il s'en était faite. Elle lit surtout une bouche un peu grande, d'un l'iige vif, et des yeux profonds, noirs et sans it, qui lui donnaient un air de reine cruelle, itement, elle vint à la fenêtre; mais elle ne : ut pas le voir, comme s'il était trop loin, trop du. Elle s'en alla, et le mouvement rythmé son cou avait une grâce si forte, qu'il se sentit à ...lé d'elle plus débile qu'un enfant, malgré ses I itij^es épaules. Quand il la connut, il la redouta antage.

Alors, commença pour le jeune homme une fxistencc misérable. Cette belle demoiselle, si

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grave et si noble, qui vivait près de lui, le déses- !

pérait. Elle ne le regardait jamais, elle ignorait-

son existence. Mais il n'en défaillait pas moins ;

en pensant qu'elle pouvait le remarquer et le i

trouver ridicule. Sa timidité mal^ive lui faisait]

croire qu'elle épiait chacun de ses actes pour se ''

moquer. Il rentrait l'échiné basse, il évitait de ;

remuer dans sa chambre. Puis, au bout d'un 1

mois, il souffrit du dédain de la jeune fille. Pour- '■

quoi ne le regardait-elle jamais ? Elle venait à la 1

fenêtre, promenait son regard noir sur le pavé j

désert, et le relirait sans le deviner, anxieux, de 1

l'autre côté de la place. Et de même qu'il avait j

tremblé à l'idée d'être aperçu par elle, il frisson- '

nait maintenant du besoin de la sentir les yeux i

sur lui. Elle occupait touteslesheures qu'il vivait, i

Quand Thérèse se levait, le matin, il oubliait ■.

son bureau, lui si exact. Il avait toujours peur i

de ce visage blanc aux lèvres rouges, mais une ;

peur délicieuse, dont il jouissait. Caché der- ^

rière un rideau il s'emplissait de la terreur.

qu'elle lui inspirait jusqu'à s'en rendre malade, ;

les jambes cassées comme après une longue mai- ;

che. 11 faisait le rèvequ'elleleremarquaittout d'un ;

coup, qu'elleluisouriait et qu'il n'avaitplus peur. ;

POUR UNE NUIT d'aMOUR 81

Et il eut l'idée alors de la séduire, à l'aide de sa tlùle. Par les soirées chaudes, il se remit à j 'Lier. Il laissait les deux croisées ouvertes, il jouait dans l'obscurité ses airs les plus vieux, des airsde pastorale, naïfs comniedesrondesde petite ijlie- C'étaient des notes longuement tenues et tremblées, qui s'en allaient sur des cadences simples les unes derrière les autres, pareilles à des dames amoureuses de l'ancien temps, étalant leurs jupes. Il choisissait les nuits sans lune; la place était noire, on ne savait d'où venait ce chant si doux, rasant les maisons endormies, de l'aile molle d'un oiseau nocturne. Et, dès le premier soir, il eut l'émotion de voir Thérèse à

Il coucher s'approcher tout eu blanc de la fenêtre, où elle s'accouda, surprise de retrouver cette musique, qu'elle avait entendue déjà, le jour de son arrivée.

— Ecoute donc, Françoise, dit-elle de sa voix ave, en ?e tournant vers l'intérieur de laijièce.

Ce n'est pas un c>igeau.

— Oh ! répondit une femme âgée, dont Julien n a percevait que l'ombre, c'est bien ëtirquch] ue comédien qui s'amuse, et liés loin, dans le faubourg.

— (Jui, très loin, répéta la jeune fille, après un

82 POUR UNE NUIT d'aMOUR j

silence, rafraîchissant dans la nuit ses bras nus. j

Dès lors, chaque soir, Julien joua plus fort. ;

Ses lèvres enflâÏÊHt le son, sa fièvre passait dans

la vieille flûte de bois jaune. Et Thérèse, qui !

écoutait chaque soir, s'étonnait de cette musique '■

vivante, dont les phrases, volant de toiture en :

toiture, attendaient la nuit pour faire un pas i

j vers elle. Elle sentait bien que la sérénade mar- j

chait vers sa fenêtre, elle se haussait parfois, ]

comme pour voir par-dessus les maisons. Puis, |

une nuit, le chant éclata si près, qu'elle en fut •

effleurée; elle le devina sur la place, dans une

des vieilles demeures qui sommeillaient. Julien ;

soulflait de toute sa passion, la flûte vibrait avec \

des sonneries de cristal. L'ombre lui donnait une ']

telle audace, qu'il espérait l'amener à lui par i

la force de son chant. Et Thérèse, en efTet, se t

penchait, comme attirée et conquise. '

— Rentrez, dit la voix de la dame âgée. La | nuit est orageuse, vous aurez des cauchemars, f Cette nuit-là, Julien ne put dormir. Il s'imagi- 1 nait que Thérèse l'avait deviné, l'avait vu peut- ;; être. Et il brûlait sur son lit, il se demandait s'il | ne devait pas se montrer le lendemain. Certes, il £ serait ridicule, en se cachant davantage. Pour- :•

POUR UNE NUIT d'aMOUR 83

tant, il décida qu'il ne se montrerait pas, et il était devant sa fenêtre, à six heures, en train de remettre sa flûte dans l'étu.!, lorsque les persiennes de Thérèse s'ouvrirent brusquement.

La jeune fille, qui ne se levait jamais avant huit heures, parut en pei^oir, s'accouda, les cheveux tordus sur la nuque. Julien resta stupidc, la tête levée, la regardant en face, sans pouvoir se détourner ; tandis que ses mains gauches essayaient vainement de démonter la ûùte. Thérèse aussi l'examinait, d'un regard fixe et souverain. Elle sembla un instant l'étudier dan^ ses gros os, dans son corps énorme et mal ébayçhé, da.js toute sa laideur de géant timide. Et elle n'était plus l'enfant fiévreuse, qu'il avait vue la veille ; elle était hautaine et très blanche, avec ses yeux noirs et ses lèvres rouges, (juand elle l'eut jugé, de l'air tranquille dont elle se serait demandé si un chien sur le pavé lui plaisait ou ne liiijUaisait pas, elle le condamna d'une légère m^e j'ouïs, tournant le dos, sans se hâter, elle ferma la fenêtre.

Julien, les jambes molles, se laissa tomber dans son fauteuil. Et des paroles entrecoupées lui échappaient.

84 POUR UNE NUIT d'amour

— Ah! mon Dieu ! je lui déplais... Et moi qui l'aime, et moi qui vais en mourir !

Il se prit la tête entre les mains, il sanglota. Aussi pourquoi s'être montré. Quand on était mal bâti, on se cachait, on n'épouvantait pas les filles. Il s'injuriait, furieux de sa laideur. Est-ce qu'il n'aurait pas dû continuer à jouer de la flûte dans l'ombre, comme un oiseau de nuit, qui séduit les cœurs par son chant, et qui ne doit jamais paraître au soleil, s'il veut plaire? Il serait resté pour elle une musique douce, rien que l'air ancien d'un amour mystérieux. Elie l'aurait adoré sans le connaître, ainsi qu'un Prince- Charmant, venu de loin, et se mourant de tendresse sous sa fenêtre. Mais, lui, brutal et imbécile, avait rompu le charme. Voilà qu'elle le savait d'une épaisseur de bœuf au labour, et que jamais plus elle n'aimerait sa musique 1

En effet, il eut beau reprendre ses airs les plus tendres, choisir les nuits tièdes, embaumées de l'odeur des verdures : Thérèse n'écoutait pas, n'entendait pas. Elle allait et venait dans sa chambre, s'accoudait à la fenêtre, comme s'il n'avait pas été en face, à dire son amour avec des petites notes humbles. Un jour même, elles'écria:

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— Mon Dieu, que c'est énervant, cette flûte qni joue faux !

Alors, désespéré, il jeta sa flûte au fond d'un tiroir et ne joua plus.

Il faut dire que le petit Colombel, lui aussi, se moquait de Julien. Un jour, en allant à son élude, il l'avait vu devant la fenêtre, étudiant un morceau, et chaque fois qu'il passait sur la place, il riait de son air mauvais. Julien savait que le clerc de notaire était reçu chez les Marsanne, ce qui lui crfiiail le cœur, non qu'il fût jaloux de cefavôxio^u, mais parce qu'il aurait donné tout son sang pour être une heure à sa place. La mère du jeune homme, Françoise, depuis des années dans la maison, veillait maintenant sur Thérèse, dont elle était la nourrice. Autrefois, la demoiselle noble et le petit paysan avaient grandi ensemble, et il semblait naturel qu'ils eussent coiisi-rvé quelque chose de leur camaraderie ancienne. Julien n'en soufl'rait pas moins, quand il rencontrait Colombel dans les rues, les lèvres pincées de son mince sourire. Sa répulsion devint plus grande, le jour où il s'aperçut que l'avorton n clail pas laid de visage, une tête ronde de ciial, mais très fine, jolie et diabolique

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