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POUR UNE NUIT DAMOUR

avec des yeux verts et une-légère barbe frisée à son menton doglilet. Ah ! s'il l'avait encore tenu dans uncoindes remparts, comme il lui aurait fait

payer cher le bonheur de voir Thérèse chez elle ! Un an s'écoula. Julien fut très malheureux. Il ne vivait plus que pour Thérèse. Son cœur était dans cet hôtel glacial, en face duquel il se mourait de gaucherie et d'amour. Dès qu'il disposait d'une minute, il venait la passer là, les regards fixés sur le pan de muraille grise, dont il connaissait les moindres tâches de mousse. Il avait eu beau, pendant de longs mois, ouvrir les yeux et prêter les oreilles, il ignorait encore IVxistence inlciieure de cette maison solennelle, où il empiisonnait son être. Des biuits vagues, des lueurs perdues l'égaraient. Etaient-ce des fêtes, élaient-ce des deuils? il ne savait, la vie était sur l'autre façade. 11 rêvait ce qu'il voulait, selon ses tristesses ou ses joies : des jeux bruyants de Thérèse et de Colombe!, des promenades lentes de la jeune fille sous les marronniers, des bals qui la balançaient aux bras des danseurs, des chagrins brusques qui l'asseyaient pleurante dans des pièces sombres. Ou bien il n'entendait peut-être que des petits pas du marquis et de la

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marquise trottant comme des souris sur les vieux parquets. Et, dans son ignorance, il voyait toujours la seule fenêtre de Thérèse trouer ce mur mystérieux. La jeune fille, journellement, se montrait plus muette que les pierres, sans que jamais son apparition amenât un espoir. Elle le consternait, tant elle restait inconnue et loin de lui.

Les grands bonheurs de Julien étaient les heures où la fenêtre demeurait ouveite. Alors, il pouvait apercevoir des coins de la chambre, pendant l'absence de la jeune fille. 11 mit six mois à savoir que le lit était à gauche, un lit dans une alcôve, avec des rideaux de soie rose. Fuis, au bout de six autres mois, il comprit qu'il y avait en face du lit, une commode Louis XV, surmontée d'une glace, dans un cadre de porcelaine. En face, il voyait la cheminée de marbre blanc. Cette chambre était le paradis rêvé.

Son amour n'allait pas sans de grandes luttes. lise tenait caché pendant des semaines, honteux de sa laideur. Puis, des rages le prenaient. Il avait le besoin d'elalcr ses gros membres, de lui imposer la vue de son visage bossue, brûlé de fièvre. Alors, il restait des semaines à la fenêtre,

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il la fatiguait de sou regard. Même, à deux reposes, il lui envoya des baisers ardents, avec cette brutalité des gens timides, quand l'audace les affole.

Thérèse ne se fâchait même pas. Lorsqu'il était caché, il la voyait aller et venir de son air royad, et lorsqu'il s'imposait, elle gardait cet air, plus haut et plus froid encore. Jamais il ne la surprenait dans une heure d'abandon. Si elle le rencontrait sous son regard, elle n'avait aucune hâte à détournerla tète. Quand il entendait dire à la poste que M"" de Marsanne était très pieuse et très bonne, parfois il protestait violemment en lui-même. Non, non! elle était sans religion, elle aimait le sang, car elle avait du sang aux lèvres, et la pâleur de son visage venait de son mépris du monde. Puis, il pleurait de l'avoir insultée, il lui demandait pardon, comme à une sainte enveloppée dans la pureté de ses ailes.

Pendant cette première année, les jours suivirent les jours, sans amener un changement. Lorsque l'été revint, il éprouva une singulière sensation : Thérèse lui sembla marcher dans un autre air. C'étaient toujours les mêmes petits événements, les persiennes poussées le matin el

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refermées le soir, les apparitions régulières aux heares accoutumées; mais un souffle nouveau sortait de la chambre. Thérèse était plus pâle, plus ^ande. Un jour de lièvre, il se hasarda une troisième fois à lui adresser un baiser du bout de ses doigts fiévreux. Elle le regarda fixement, avec sa gravité troublante, sans quitter la fenêtre. Ce fut lui qui se retira, la face empourprée. Un seul fait nouveau, vers la fin de l'été, se produisit et le secoua profondément, bien que ce fait fût des plus simples. Presque tous les jours, au crépuscule, la croisée de Thérèse, laissée entr'ouverte, se fermait violemment, avec un craquement de toute la boiserie et de l'espagnolejtte, Ce bruit faisait tressaillir Julien d'un sursaut douloureux; et il demeurait torturé dangoi&se, le cœur meuitii, sans qu'il sût pourquoi. Après cet ébranlement brutal, la maison retombait dans une telle mort, qu'il avait peur de ce silence. Longtemps, il ne put distingu'r quel bras fermait ainsi la fenêtre ; mais, un soir, il aperçut les mains pales de ThéL;èse ; Qjétait elle (]ui tournait l'espagnolette d'un élan si furieux. Kl, lor3(|ue, une heure plus tard, elle rouvrait la fenêtre, mais sans hâte, pleine d'une lenteur

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digne, elle paraissait lasse, s'accoudait un ins- ';

tant ; puis, elle marchait au milieu de la pureté 1

de sa chambre, occupée à des futilités de jeune i

fille. Julien restait la tète vide, avec le continuel ^

grincement de l'espagnolette dans les oreilles. -j

Un soir d'automne, par un temps gris et doux, \

l'espagnolette eut un grincement terrible. Julien \

tressaillit, et des larmes involontaires lui coulé- ^

rent des yeux, en face de l'hôtel lugubre que le j

crépuscule noyait d^ombre. 11 avait plu le matin, \

les marronniers à moitié dépouillés exhalaient \

une odeur de mort. ,■

Cependant, Julien attendait que la fenêtre se .■ rouvrit. Elle se rouvrit tout d'un coup, aussi

rud ment qu'elle s'était fermée. Thérèse parut. '

Elle était toute blanche, avec des yeux très •;

grands, les cheveux tombés dans son cou. Elle se ï

plantadevant la fenêtre, elle mit les dix doigts ;■

sur sa bouche rouge et envoya un baiser à Julien. ^

Eperdu, il appuya les poings contre sa poi- \ trine, comme pour demander si ce baiser était i pour lui. • '

Alors, Thérèse crut qu'il reculait. Elle se pen- \

cha davantage, elle remit les dix doigts sur sa \

bouche rouge, et lui envoya un second baiser. \

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Puis, elle en envoya un troisième. C'étaient comme les trois baisers du jeune homme qu'elle rendait. Il restait béant, Le crépuscule était clair, il la voyait nettement dans le cadre d'ombre de la fenêtre.

Lorsqu'elle pensa l'avoir conquis, elle jeta un coup d'œil sur la petite place. Et, d'une voix cloufTée :

— Venez, dit-elle simplement.

Il vint. Il descendit, s'approcha de l'hôtel. Comme il levait la tête, la porte du perron s'en- Irebàilla, cette porte verrouillée depuis un demisiècle peut-être, dont la mousse avait collé les vaiilaux. Mais il marchait dans la stupeur, il ne s'étunnail plus. Dès qu'il fût entré, la porte se referma, et il suivit une petite main glacée qui l'emmenait. Il monta un étage, longea un corridur, traversa une première pièce, se trouva enfin dans une chambre qu'il reconnut. C'était le paradis rêvé, la cliarnbre aux rideaux de soie rose. Le jour s'y mourait avec une douceur lente, il fut tenté de se mettre à genoux. Cependant, Thérèse ge tenait devant lui toute droite, les mains serrées fortement, si résolue, qu'elle restait victorieuse du frisson dont elle était secouée.

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— Vous m'aimez ? demanda-t-elle d'une voix basse. \

— Oh ! oui, oh ! oui, balhutia-t-il. i Mais elle eut un geste, pour lui défendre les j

paroles inutiles. Elle reprit, d'un air hautain qui '

semblait rendre ses paroles naturelles et chastes, l

dans sa bouche de jeune fille : ;

— Si je me donnais, vous feriez tout, n'est-ce ,< pas? j

Il ne put répondre, il joignit les mains. Pour un J

baiser d'elle, il se vendrait. j

— Eh bien I j'ai un service à vous demander. ; Comme il restait imbécile, elle eut une brus- ■

que violence, en sentant que ses forces étaient à •

bout, et qu'elle n'allait plus oser. Elle s'écria : '

— Voyons, il faut jurer d'abord... Moi je jure j de tenir le marché... Jurez, jurez donc I 1

— Oh! je le jure ! oh ! tout ce que vous vou- < drez ! dil-il, dans un élan d'abandon absolu. ]

L'odeur pure de la chambre le grisait. Les ri- ;

deaux de la chambre étaient tirés, et la seule ;

pensée du lit vierge, dans l'ombre adoucie de la j

soie rose, l'emplissait d'une extase religieuse. ■

Alors, de ses mains devenues brutales, elle •

écarta les rideaux, montra l'alcôve, où le crépus- |

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cule laissait tomber une lueur louche. Le lit était en désordre, les draps pendaient, un oreiller, tombé par terre, paraissait crevé d'un coup de dent. Et, au milieu des dentelles froissées, gisait le corps d'un homme, les pieds nus, vaijr tré en travers.

— Voilà, expliqua-t-elle d'une voix qui s'étranglait, cet homme était mon amant... Je l'ai poussé, il est tombé, je ne sais plus. Enfin, il est mort... Et il faut que vous l'emportiez. Vous comprenez bien ?... C'est tout, oui, c'est tout. Voilà!

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Toute petite, Thérèse de Marsanneprit Golombel pour souffre-douleur. Il était son aine de six '' mois à peine, et Françoise, sa mère, avait achevé 1 de l'élever au biberon, pour la nourrir. Plus ' lard, grandi dans la maison, il y occupa une i position vague, entre domestique et camarade de ^ jeux de la jeune fille. .^

Thérèse était une enfant terrible. Non qu'elle j se montrât garçonnière et bruyante. Elle gardait, ' au contraire, une singulère gravité, qui la faisait .: considérer comme une demoiselle bien élevée, par ; les visiteurs auxquels elle adressait de belles ré- | vérences. Mais elle avait des inventions étranges: i elle éclatait brusquement en cris inarticulés, en i trépignements fous, lorsqu'elle était seule ; ou ^

bien elle se couchait sur le dos, au milieu d'une ^

allée du jardin, puis restait là, allongée, refusant ;

obstinément de se lever, malgré les corrections î

qu'on se décidait à lui administrer parfois. ;

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Jamais on ne savait ce qu'elle pensait. Déjà, dans ses grands yeux d'enfant, elle éteignait toute flamme; et, au lieu de ces clairs miroirs où l'on aperçoit si nettement Tâme des fillettes, elle avait deux trous sombres, d'une épaisseur d'encre, dans lesquels il était impossible de \\\\\

A six ans, elle commença à torturer Colombel. Il était petit et chélif. Alors, elle l'emmenait au fond du jardin, sous les marronniers, à un endroit assombri par les feuilles, et elle lui sautait sur le dos, elle se faisait porter. C'étaient des chevauchées d'une heure auloiii' d'un large rond-point. Elle le serrait au cou, lui enfonçait des coups de talons dans les flancs, sans le laisser reprendre haleine. Il était le cheval, elle élail la dame. Lorsque, étourdi, il semblait près de tomber, elle lui mordait une oreille au sang, se cramponnait d'une étreinte si furieuse, qu'ellt; lui entrait ses petits ongles dans la chair. Et le galop reprenait, cette reine cruelle de six ans passait entre les arbres, les cheveux au vent, emportée par le gamin (|ui lui servait do bêle.

Plus tard, en présence de ses parents, elle le pinçait et lui défendait de crier, sous la continuelle menace de le faire jeter à la rue, s'il par-

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