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sique heureuse. Il était seul, dans ce coin abominable, à g-relotter d'épouvante. Un moment, il recula, les cheveux hérissés: il lui semblait voir une lueur s'allumer«ur un siège. Lorsqu'il osas'approcheret toucher, il reconnut un corset de satin blanc. Il le prit, enfonça son visage dans l'étoffe assouplie paila gorge d'amazone de la jeune fille, respira longuement son odeur, pour s'étourdir. — Ohl quelles délices! Il voulut tout oublier. Non, ce n'était pas une veillée de mort, c'était une veillée d'amour. Il vint appuyer le front coiitre les vitres, en gardant aux lèvres le corset de satin ; et il recommença l'histoire de son cœur. En face, de l'autre côté de la rue, il apervait sa chambre dont les fenêtres étaient res- : i^s ouvertes. C'était là qu'il avait séduit Thérèse dans ses soirées de musique dévote. Sa flûte cliiintait sa tendresse, disait ses aveux, avec un tremblement do voix si doux d'amant timide, que la jeune fille, vaincue, avait fini par sourire. Ce satin qu'il baisait, était un salin à elle» un coin de sa peau, c|u't;Ue lui avait lais>é, pour qu'il ne s'impatientât pas. Son rêve devenait si net, qu'il (|uilla la fenêtre et courut à la porte, croyant l'entendre.
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Le froid de la pièce tomba sur ses épaules ; et, i dégrisé, il se souvint. Alors, une décision furieuse i le prit. Ah ! il n'hésitait plus, il reviendrait la ] nuit même. Elle était trop belle, il l'aimait trop. ; Quand on s'aime dans le crime, on doit s'aimer ' d'une passion dont les os craquent. Certes, il \ reviendrait, et en courant, et sans perdre une • minute, aussitôt le paquet jeté à la rivière. Et, I fou, secoué par une crise nerveuse, il mordait le ■] corset de satin, il roulait sa tète dans l'étode, i pour étouffer ses sanglots de désir. ]
Dix heures sonnèrent. Il écouta. Il croyait ; être là depuis des années. Alors, il attendit dans ^ l'hébétement. Ayant rencontré sous sa mam du ^ pain et des fruits, il mangea debout, avidement, avec une douleur à l'estomac qu'il ne pouvait apaiser. Cela le rendrait fort, peut-être. Puis, quand il eut mangé, il fut pris d'une lassitude immense. La nuit semblait devoir s'étendre à jamais. Dans l'hôtel, la musique lointaine se faisait plus claire ; le branle d'une danse secouait! par moments le parquet; des voitures com--! mençaient à rouler. Et il regardait fixement' la porte, lorsqu'il aperçut comme une étoile,, dans le trou de la serrure. 11 ne se cacha
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même pas. Tant pis , si quelqu'un entrait !
— Non, merci, François, dit Thérèse, en paraissant avec une bougie. Je me déshabillerai bien toute seule... Couche-toi, tu dois être fatiguée.
Elle repoussa la porte, dont elle fit glisser le verrou. Puis, elle resta un instant immobile, un doigt sur les lèvres, gardant à la main le bougeoir. La danse n'avait pas fait monter une rougeur à ses joues. Elle ne parla pas, posa le bougeoir, s'assit en face de Julien. Pendant une demi-heure encore, ils attendirent, ils se regardèrent.
Les portes avaient battu, l'hôtel s'endormait. Mais ce qui inquiétait Thérèse, c'était surtout le voisinage de Françoise, cette chambre où logeait la vieille femme. Françoise marcha quelques minutes, puis son lit craqua, elle venait de se coucher. Longtemps, elle tourna entre ses draps, comme prise d'insomnie. Enfin une respiration forte et régulière vint à travers la cloison.
Thérèse regardait toujours Julien, gravement. Elle ne prononça qu'un mot.
— Allons, dit-elle.
Us tirèrent les rideaux, ils voulurent rhabiller le cadavre du petit Colombe), qui avait déjà des
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raideurs de pantin lugubre. Quand cette besogne fut faite, leurs tempes à tous deux étaient mouillées de sueur.
— Allons! dit-elle une seconde fois.
Julien, sans une hésitation, d'un seul effort,
saisit le petit Colombel, et le chargea sur ses épaules, comme les bouchers chargent les veaux. Il courbait son grand corps, les pieds du cadavre étaient à un mètre du sol. ,<
— Je marche devant vous, murmura rapide- .: ment Thérèse. Je vous liens par votre paletot, ; vous n'aurez qu'à vous laisser guider. Et avancez | doucement. *
Il fallait passer d^abord par la chambre de Françoise. C'était l'endroit terrible. Ils avaient \ traversé la pièce, lorsque l'une des jambes du \ cadavre alla heurter une chaise. Au bruit Fran- ;' 'çoise se réveilla. Ils l'entendirent qui levait la '\ tête en mâchant de sourdes paroles. Et ils res- \ talent immobiles, elle collée à la porte, lui écrasé sous le poids du corps, avec la peur que la mère ne les surprît charriant son fils à la rivière. Ce fut une minute d'une angoisse atroce. Puis Fran- |; çoise parut se rendormir, et ils s'engagèrent | 'dans le corridor, prudemment.
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Mais, là, une autre épouvante les attendait. La marquise n'était pas couchée, un filet de lumière glissait par sa porte entr'ouverte. Alors, ils n'osèrent plus ni avancer ni reculer. Julien sentait que le petit Golombel lui échapperait des épaules, s'il était forcé de traverser une seconde fois la chambre de Françoise. Pendant près d'un quart d'heure, ils ne bougèrent plus ; et Thérèse avait l'effroyable courage de soutenir le cadavre, pour que Julien ne se fatiguât pas. Enfin, le filet de lumière s'eflaça, ils purent gagner le rez-de chaussée. Ils étaient sauvés.
Ce fut Thérèse qui entrebâilla de nouveau l'ancienne porte cochère condamnée. Et, quand Julien se trouva au milieu de la place des Quatre-Femmes, avec son fardeau, il l'aperçut debout, en haut du perron, les bras nus, toute blanche dans sa robe de bal. Elle l'attendait.
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Julien était d'une force de taureau. Toutjeune, • dans la forêt voisine de son village, il s'amusait t à aider les bûcherons, il chargeait des troncs ; d'arbre sur son échine d'enfant. Aussi, portait-il j le petit Golombel aussi légèrement qu'une plume. ■ C'était un oiseau sur son cou, ce cadavre d'avor- ] ton. Il le sentait à peine, il était pris d'une joie • mauvaise, à le trouver si peu lourd, si mince, si '■. rien du tout. Le petit Golombel ne ricanerait '-^ plus en passant sous sa fenêtre, les jours où il ; jouerait de la flûte ; il ne le criblerait plus de ] ses plaisanteries, dans la ville. Et, à la pensée ï qu'il tenait là un rival heureux, raide et froid, | Julien éprouvait le long des reins un frémisse- î ment de satisfaction. Il le remontait sur sa nuque ] d'un coup d'épaule, il serrait les dents et hâtait \ le pas. .:
La ville élait noire. Cependant, il y avait de la j lumière sur la place des Qualre-Fcmmes, à la |
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fenêtre du capitaine Pidoux; sans doute le capitaine se trouvait indisposé, on voyait le profil élargi de son ventre aller et venir derrièie les rideaux. Julien, inquiet, filait le long des maisons d'en face, lorsqu'une légère toux le glaça. 11 s'arrêta dans le creux d'une porte, il reconnut la femme du notaire Savournin, qui prenait l'air, en regardant les étoiles avec de gros soupirs. C'était une fatalité; d'ordinaire, à cette heure, la place des Quatre-Femmes dormait d'un sommeil profond. Madame Savournin, heureusement, alla retrouver enfin sur l'oreiller maître Savournin, dont les ronflements sonores s'entendaient du pave, par la fenêtre ouverte. Et, quand celte fenêtre fut refermée, Julien traversa vivement la place, en guettant toujours le profil tourmenté et dansant du capitaine Pidoux.
Pourtant, il se rassura, dans l'étranglement de la rue Beau-Soleil. Là, les maisons étaient si rapprochées, la pente du pavé si tortueuse, que la clarté des étoiles ne descendait pas au fond de ce boyau, où semblait s'alourdir une coulée d'ombre. Dés qu'il se vit ainsi abrité, une irrésistible envie de courir l'emporta brusquement dans un galop furieux. C'était dangereux et stù-
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pide, il en avait la conscience très nette ; mais il | ne pouvait s'empêcher de galoper, il sentait ' encore derrière lui le carré vide et clair de la ; place des Quatre-Femmes, avec les fenêtres de la ' notaresse et du capitaine, allumées comme deux l grands yeux qui le regardaient. Ses souliers fai- : salent sur le pavé un tapage tel, qu'il se croyait ] poursuivi.Puis,toutd'uncoup,ils'ai'rêta. Atrente l mùlres^ il venait d'entendre les voix des officiers -; de la table d'hôte qu'une veuve blonde tenait rue .' Beau-Soleil. Ces messieurs devaient s'être offert i un punch, pour fêter la permutation de quelque ; camarade. Le jeune homme se disait que, s'ils j remontaient la rue, il était perdu ; aucune rue l latérale ne lui permettait de fuir, et il n'aurait i certainement pas le temps de retourner en arrière. Il écoutait la cadence des bottes et le j léger cliquetis des épées, pris d'une anxiété qui ^ l'étranglait. Pendant un instant, il ne put se : rendre compte si les bruits se rapprochaient ou ^ s'éloignaient. Mais ces bruits, lentement, s'alTai- ; blirent. Il attendit encoie, puis il se décida à con- ,'■ tinuer sa marche, en étouffant ses pas. Il aurait î marché pieds nus, s'il avait osé prendre le temps .^ de se déchausser. . |
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Enfin, Julien déboucha devant la porte de la ville.
On ne trouve là ni octroi, ni poste d'aucune sorte. Il pouva/it donc passer librement. Mais le brusque élargissement de la cantipagne le terrifia, au sortir de l'étroite rue Beau-Soleil, La campagne était toute bleue, d'un bleu très doux; ujie haleine fraîche soufflait; et il lui sembla qu'une foule immense l'attendait et lui envoyait son souffle au visage. On le voyait, un cri formidable allait s'élever et le clouer sur place.
Cependant, le pont était là. 11 distinguait la route blanche, les deux parapeis, bas et gris comme des bancs de granit ; il entendait la petite musique cristalline du Cbanteclair, dans les hautes herbes. Alors, il se hasarda, il marcha courbé, évitant les espaces libres, craignant d'être aperçu des mille témoins muets qu'il sentait autour de lui. Le passage le plus elîrayant, (i.iit le pont lui-même, sur lecjuel il se trouvait a (li'convert, en face de toute la ville, bâtie en amphithéâtre. El il voulait aller au bout du pont, à l'endroit où il s'asseyait d'habitude, les jambes pendantes, "pour respirer la fraîcheur des belles soirées. Le Gbanteclair avait, dans un grand
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trou, une nappe dormante et noire, creusée de petites fossettes rapides par la tempête intérieure \ d'un violent tourbillon. Que de fois il s'était amusé à lancer des pierres dans cette nappe, pour j mesurer, aux. bouillons de l'eau, la profondeur du trou ! Il eut une dernière tension de volonté, ; il traversa le pont. ,
Oui, c'est bien là. Julien reconnaissait la dalle, j polie par ses longues stations. Il se pencha, il | vit la nappe avec les fossettes rapides qui dessi- ' naient des sourires. C'était là, et il se déchargea j sur le parapet. Avant de jeter le petit Golombel, i il avait un irrésistible besoin-de le regarder une dernière fois. Les yeux de tous les bourgeois de 1 la ville, ouverts sur lui, ne l'auraient pas empêché de se satisfaire. Il resta quelques secondes face à face avec le cadavre. Le trou de la tempe avait noirci. Une charrette, au loin, dans la campagne endormie, faisait un bruit de gros sanglots. Alors, Julien se hâta ; et pour éviter un plongeon trop bruyant, il reprit le corps, l'accompagna dans sa chute. Mais il ne sut comment, les bras du mort se nouèrent autour de son cou, si rudement, qu'il fut entraîné luimême. Il se rattrappa par miracle à une saillie.
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Le petit Colombel avait voulu l'emmener.
Lorsqu'il se trouva assis sur la dalle, il fut pris d'une faiblesse. Il demeurait là, brisé, l'échiné pliée, les jambes pendantes, dans l'attitude molle de promeneur fatigué qu'il y avait eue si
iivent. El il contemplait la nappe dormante, u reparaissaient les rieuses fossettes. Cela était certain, le petit Colombel avait voulu l'emmener; il l'avait serré au cou, tout mort qu'il était. Mais rien de ces choses n'existait plus ; il respirait largement l'odeur fraîche de la campagne; il suivait des yeux le reflet d'argent de la rivière, entre les ombres veloutées des arbres ; et ce coin de nature lui semblait comme une promesse de paix, de bercement sans fin, dans une jouissance discrt'te et cachée.
Puis, il se rappela Thérèse. Elle Tattendait, il m était sûr. Il la voyait toujours en haut du porroii ruiné, sur le seuil de la porte dont la mousse mangeait le bois. Elle restait tonte droite, avec sa robe de soie blanche, gainie île fleurs flf-glanlier au cœur teinté d'une pointe de rouge. IN'ut-ètre, pourtant, le froid l'avait-il prise. Alors elle devait être remontée l'attendre dans '^ri chambre. Elle avait laissé la porte ouverte.
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elle s'était mise au lit comme u«e mariée, le soir '■■
des noces. j
Ah ! quelle douceur 1 Jamais une femme ne ;
l'avait attendu ainsi. Encore une minute, il ^
serait au rendez-vous promis. Mais ses jambes '
s'engourdissaient, il craignait de s'endormir. |
Etait-il donc un lâche ? Et, pour se secouer, il
évoquait Thérèse à sa toilette, lorsqu'elle avait
laissé tomber ses vêtements. Il la revoyait les j
bras levés, la gorge tendue,, agitant en l'air ses |
coudes délicats et ses mains pâles. Il se fouettait l
de ses souvenirs, de l'odeur qu'elle exhalait, de 1
sa peau suuple, de cette chambre d'épouvan- ;
table volupté où il avait bu une ivresse folle. '.
Est-ce qu'il allait renoncer â toute cette passion ; offerte, dont il avait un avant-goût qui lui brù- ] lait les lèvres ? Non, il se traînerait plutôt sur les genoux, si ses jambes refusaient de le porter. { Mais c'était là une bataille perdue déjà, dans ] laquelle son amour vaincu achevait d'agoniser. ] Il n'avait plus qu'un besoin irrésistible, celui de 1 dormir, dormir toujours. L'image de Thérèse i pâlissait, un grand mur noir montait, qui le séparait d'elle. Maintenant, il ne lui aurait pas j effleuré du doigt une épaule, sans en mourir. Son \
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désir expirant avait une odeur de cadavre. Cela devenait impossible, le plafond se serait ('croulé sur leurs têtes, s'il était rentré dans la cliambre et s'il avait pris cette fille contre sa chair. ï Dormir, dormir toujours, que cela devait être bon, quand on n'avait plus rien en soi qui valût le plaisir de veiller ! Il n'irait plus le lendemain à la poste, c'était inutile; il ne jouerait plus de la flûte, il ne se mettrait plus à la fenêtre. Alorp, pourquoi ne pas dormir tout le temps? Son existence était finie, il pouvait se coucher. Et il regardait de nouveau la rivière, en tâchant de voir si le pelit Golombel se trouvait encore la. Golombel était un garçon plein d'intelligence ; il savait pour sûr ce qu'il faisait, quand il avait voulu l'emmener.
La nappe s'étalait, trouée parles rides rapides de ses tourbillons. Le Ghanteclair prenait une douceur musicale, tandis que la campagr)C avait un élargissement d'ombre d'une paix souveraine. Julien balbutia trois fois le nom de Thérèse. Puis, il se laissa tomber, roulé sur lui-même, comme un paquet, avec un grand rejaillissement décume. Et le Ghanteclair reprit sa chanson dans les herbes.
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Lorsqu'on retrouva les deux corps, on «'ut à I une bataille, on inventa une histoire. Julien devait! avoir guetté le petit Golombel, pour se venger de ses moqueries ; et il s'était jeté dairs la rivière, après l'avoir tué d'un coup de pierre à la tempe. Trois mois plus tard, M"* Thérèse de Marsanne épousait le jeune comte de Véteuil; Elle était eif' robe blanche, elle avait un beau visage calme, d'une pureté hautaine.