POUR UNE NUIT D'AMOUR
lait de lenrs amusements. Ils avaient, de la sorte, une existence secrète, une façon d'être ensemble qui changeait devant le monde. Quand i's étaient seuls, elle le traitait en joujou, avec des envies de le casser, curieuse de savoir ce qu'il y avait dedans. N'était-elle pas marquise, ne voyait-elle pas les gens à ses pieds ? Puisqu'on lui laissait un petit homme pour jouer, elle pouvait bien en disposer à sa fantaisie. Et comme elle s'ennuyait de régner sur Golombel, loin de tous les yeux, elle s'offrait ensuite le plaisir le plus vif de lui allonger un coup de pied ou de lui enfoncer une épingle dans le bras, au milieu d'une nombreuse compagnie, en le magnétisant de ses yeux sombres pour qu'il n'eût même pas un tressaillement. Golombel supporta cette existence de martyr, avec des révoltes muettes qui le laissaient tremblant, les yeux à terre, afin d'échapper à la tentation d'étrangler sa jeune maîtresse. Mais il était lui-même de tempérament sournois. Gela ne lui déplaisait pas d'être battu. Il y goûtait une récréation âpre, s'arrangeait parfois pour se faire piquer, attendait la piqûre avec un frisson furieux et satisfait de sentir le coup d'épingle; et il se perdait alors dans les délices
POUR UNE NUIT d'aMOUR 97
de la rancune. D'ailleurs, il se vengeait déjà, se laissait tomber sur les pierres en entraînant Thérèse, sans craindre de casser un membre, enchanté quand elle altrappait une bosse. S'il ne criait pas, lorsqu'elle le piquait devant le monde, c'était pour que personne ne se mit entre eux. Il y avait sim[)lement là une affaire qui les regardait, une querelle dont il entendait sortir vainqueur, plus tard.
Cependant, le marquis s'inquiéta des allures violentes de sa fille. Elle ressemblait, disait-on, à un de ses oncles qui avait mené une vie terrible d'aventures et qui était mort assassiné dans un mauvais lieu, au fond d'un faubourg. j Les Marsanne avaient ainsi, dans leur histoire, > tout un filon tragique; des membres naissaient avec un mal étrange, de loin en loin, au milieu de la descendance d'une dignité hautaine ; et ce mal était comme un coup de folie, une perver- -ion des sentiments, une écume mauvaise qui si'inblait pour un tempsépurer la famille. Le marquis, par prudence, ci ut donc devoir soumettre Thérèse à une éducation énergique, et il la plaça dans un couvent, où il espérait que la règle assouplirait sa nature. Elle yresta jusqu'à dix-huit ans.
08 pouH UNE NUIT d'amouh j
Quand Thérèse revint, elle était très sage et '
très grande. Ses parents furent heureux de cons- |
tater chez elle une piété profonde. A l'église, ,
elle demeurait abîmée, son front entre les mains. ',
Dans la maison, elle mettait un parfum d'inno- j
cence et de paix. On lui reprochait un seul ;
défaut : elle était gourmande, elle mangeait, du \
matin au soir, des bonbons, qu'elle suçait, les '
yeux demi-clos, avec un petit frisson de ses •
lèvres rouges. Personne n'aurait reconnu l'enfant |
muette et entêtée, qui revenait du jardin, en '.
lambeaux, sans vouloir dire à quel jeu elle i
s'était déchirée ainsi. Le marquis et la marquise, i
cloîtrés depuis quinze ans au fond du grand ;
hôtel vide, crurent devoir rouvrir leur salon. Ils i
donnèrent quelques dîners à la noblesse du pays. |
Ils firent même danser. Leur dessein était de i marier Thérèse. Et malgré sa froideur, elle se if, montrait complaisante, s'habillait et valsait, mais avec un visage si blanc, qu'elle inquiétait les jeunes hommes qui se risquaient à l'aimer.
Jamais Thérèse n'avait reparlé du petit Colombel. Le marquis s'était occupé de lui et venait de le placer chez M* Savournin, après lui avoir fait donner quelque instruction. Un jour, Fran-
POUR UNE NUIT d'amour 99
çoiae ayant amené son fils, le poussa devant elle, en rappelant à la jeune fille son camarade d'autrefois. Golombel était souriant, très propre, sans le moindre embarras. Thérèse le regarda tranquillement, dit qu'elle se souvenait en effet, puis tourna le dos. .Mais huit jours plus tard, Golombel revint, et bientôt il avait repris ses habitudes anciennes. Il entrait chaque soir à l'hôtel, au sortir de son étude, apportait des morceaux de musique, des livres, des albums. On le traitait sans conséquence, on le chargeait des commissions, comme un domestique ou un parent pauvre. Il était une dépendance de la famille. Aussi, le laissait-on seul auprès de la jeune fille sans songer à mal. Comme jadis, ils s'enfermaient ensemble dans les grandes pièces, ils restaient des heures sous les ombrages du jardin. A la vérité, ils n'y jouaient plus les mêmes jeux. Thérèse se promenait lentement, avec le petit bruit de sa robe dans les herbes. Golombel, habillé comme les jeunes gens riches de la ville, raccompagnait en battant la terre d'une canne souple qu'il portait toujours.
Pourtant, elle redevenait reine et il redevenaij esclave. Certes, elle ne le mordait plus, mais elle
avait une façon de marcher près de lui, qui, peu à j
100 POUR UNE NUIT d'aMOUR
peu, le rapetissait encore, le changeait en un valet de cour, soutenant le manteau d'une souveraine. Elle le torturait par ses humeurs fantasques, s'abandonnait en paroles affectueuses, puis se montrait dure, simplement pour se récréer. Lui, quand elle tournait la tète, coulait sur elle un regard luisant, aigu comme une épée, et toute sa personne de garçon vicieux s'allongeait et guettait, rêvant une traîtrise.
Un soir d'été , .50us les ombrages lourds des marronniers, ils se promenaient depuis longtemps, lorsque Thérèse, un instant silencieuse, lui demanda d'un air grave :
— Dites donc, Golombel, je suis lasse. Si vous meporliez, vousvoussouvenez , comme autrefois?
Il eut un léger rire. Puis, très sérieux, il répondit ;
— Je veux bien, Thérèse.
Mais elle se remit à marcher, en disant simple-
plement :
— C'est bon, c'était pour savoir.
Ils continuèrent leur promenade. La nuit tombait, l'ombre était noire sous les arbres. Ils causaient dune dame de la ville qui venait d'épouser
POUR UNE NUIT d'amour 101
un ofûcier. Comme ils s'engageaient dans une allée plus étroite, le jeune homme voulut s'effacer pour qu'elle passât devant lui; mais elle le heurta violemment, le força de marcher le premier. Maintenant, tous deux se taisaient.
El, brusquement, Thérèse sauta sur l'échiné de Golombel, avec son ancienne élasticité de gamine féroce.
— Allons, va! dit-elle, la voix changée, étranglée par sa passion d'autrefois.
Elle lui avait arraché sa canne, elle lui en battait les cuisses. Cramponnée aux épaules, le serrant à l'étouiïer entre ses jambes nerveuses d'écuyère, elle le poussait follement dans l'ombre noire des verdures. Longtemps, elle le cravacha, activa sa course, Le galop précipité de Colombel s'étouffait sur l'herbe. Il n'avait pas prononcé une parole, il soufflait fortement, se raidissait sur -is jambes de petit homme, avec cette grande lilliî dont le poids tiède lui écrasait le cou.
M lis, quand elle lui cria : Assez ! il ne s'arièla pas. 11 galopa plus vite, comme emporté par son élan. IjCs mains nouées en arrière, il la tenait aux jarrets, si fortement, qu'elle ne pouvait sauter. C'était le cheval maintenant qui s'cnra-
geait et qui enlevait la maîtresse. Tout d'un coup, malgré les cinglements de canne et les égralignures, il fila vers un hangar dans lequel le jardinier serrait ses outils. Là, il la jeta par terre, et il la viola sur de la paille. Enfin, son tour était venu d'êlre le maître.
Thérèse pâlit davantage, eut les lèvres plus rouges et les yeux plus noirs. Elle continua sa vie de dévotion. A quelques jours de distance, la scène recommença : elle sauta sur le dos de Golombel, voulut le dompter, et finit encore par être jetée dans la paille du hangar. Devant le monde, elle restait douce pour lui, gardait une condescendance de grande sœur. Lui, était aussi d'une tranquillité souriante. Ils demeuraient, comme à six ans, des bêtes mauvaises/lâchées et s'amusant en secret à se mordre. Aujourd'hui seulement, le mâle avait la victoire, aux heures troubles du désir.
Leurs amours furent terribles. Thérèse reçut Golombel dans sa chambre. Elle lui avait remis une clef de la petite porte du jardin, qui ouvrait sur la ruelle des remparts. La nuit, il était obligé de traverser une première pièce, dans laquelle couchait justement sa mère. Mais les amants
POUR UNE NUIT d'aMOUR 103
montraient une audace si tranquille, que jamais on ne les surprit. Ils osèrent se donner des rendez-vous en plein jour. Golombel venait avant le dîner, attendu par Thérèse, qui fermait la fenêtre, afin d'échapper aux regards des voi- >ins. A toute heure ils avaient besoin de se voir, non pour se dire les tendresses des amants de vingt ans, mais pour reprendre le combat de leur orgueil. Souvent, une querelle les secouait, s'injuriant l'un l'autre à voix basse, d'autant plus liemblanls de colère, qu'ils no pouvaient céder •1 l'envie de crier et de se battre.
Justement, un soir, avant le dîner, Colonabel '■lait venu. Puis, comme il marchait par la chamlirc, au-pieds encore et en manches de chemise, il avait eu l'idée de saisir Thérèse, de la soulever ainsi que font les hercules de foire au début d'une lutte. Thérèse voulut se déyager, en disant :
— Laisse, tu sais que j»; suis plus furie que toi, Je te ferais du mal.
Coionibcl eut un petit rire.
— Eli bien ! fais-moi du mal, murnuira-t-il.
Il la secouait toujours, pour l'abattre. Alors, fclle ferma les bras. Us jouaient souvent à ce jeu.
104 POUR UNE NUIT d'aMOUR '
par un besoin de bataille. Le plus souvent, c'était ; Colombel qui tombait à la renverse sur le tapis, ' sufToqué, les membres mous et abandonnés. Il ] était trop petit, elle le ramassait, l'étouffait ] contre elle, d'un geste de géante. ,
Mais, ce jour-là, Ttiérèse glissa sur les genoux^ , et Colombel, d'un élan brusque, la renversa. Lui, i debout, triomphait. [
— Tu vois bien que tu n'es pas la plus forte, | dit-il avec un rire insultant.
Elle était devenue livide. Elle se releva lentement, et muette, le reprit, agitée d'un tel tremblement de colère, que lui-même eut un frisson. . Oli ! l'étouffer, en finir avec lui, l'avoir là inerte, à j jamais vaincu ! Pendant une minute, ils luttèrent ' sans une parole, l'haleine courte, les membres j craquant sous leur étreinte. Et ce n'était plus un ' jeu. Un souffle froid d'homicide battait sur leurs j têtes. Il se mit à râler. Elle, craignant qu'on ne les entendit, le poussa dans un dernier et terrible effort. La tempe heurta l'angle de la commode, il s'allongea lourdement par terre.
Thérèse, un instant, respira. Elle ramenait ses cheveu.v devant la glace, elle défripait sa jupe, en affectant de ne pas s'occuper du vaincu. Il
POUR UNE NUIT d'amour 105
pouvait bien se ramasser tout seul. Puis, elle le remua du pied. Et, comme il ne bougeait toujours pas, elle finit par se pencher, avec un petit froid dans les poils follets de sa -nuque. Alors, elle vit le visage de Golombel d'une pâleur de cire, les yeux vitreux, la bouche tordue. A la tempe droite, il y avait un trou; la tempe s'était défoncée contre l'angle de la commode. Golombel était mort.
Elle se releva glacée. Elle parla tout haut, dans le silence.
— Mort ! le voilà mort, à présent !
Et, tout d'un coup, le sentiment de la réalité l'emplit d'une angoisse affreuse. Sans doute, une ."■econde, elle avait voulu le tuer. Mais c'était bête, cette pensée de colère. On veut toujours tuer les gens, quand on se bal ; seulement, on ne les tuejamais, parce que les gens morts sont trop gênants. Non, non, elle n'était pas coupable, elle n'avait pas voulu cela. Dans sa chambre, songez donc 1
Elle continuait de j)arler à voix haute, lâchant des mots entrecoupés.
— Eh bien! c'est tiui... 11 est mort, il ne s'en ira pas tout seul.
A la stupeur froide du premier moment, suc- ■ cédait en elle une fièvre qui lui montait des en- I trailles à la gorge, comme une onde de feu. Elle > avait un homme mort dans sa chambre. Jamais ' elle ne pourrait expliquer comment il était là, \ les pieds nus, en manches de chemise, avec un { trou à la tempe. Elle était perdue. j
Thérèse se baissa, regarda la plaie. Mais une > terreur l'immobilisa au-dessus du cadavre. Elle ■ entendait Françoise, la mère de Golombel, pas- ] ser dans le corrider. D'autres bruits s'élevaient, ^ des pas, des voix, les préparatifs d'une soirée qui \ devait avoir lieu le jour même. On pouvait l'appeler, la venir chercher d'une minute à l'autre. ? Et ce mort qui était là, cet amant qu'elle avait \ tué et qui lui retombait sur les épaules, avec le poids écrasant de leur faute !
Alors, étourdie par la clameur qui grandissait sous son crâne, elle se leva et se mit à tourner dans la chambre. Elle cherchait un trou où jeter ce corps qui maintenant lui barrait l'avenir, regardait sous les meubles, dans les coins, toute secouée du tremblement enragé de son impuissance. Non, il n'y avait pas de trou, l'alcôve n'était pas assez profonde, les armoires 6 talent trop
POUR UNE NUIT d'aMOUR 107
étroites, la chambre entière lai refusait une aide. Et c'était là, pourtant, qu'ils avaient caché leurs baisers! Il entrait avec son petit bruit de chat vicieux et partait de même. Jamais elle n'aurait cru qu'il pût devenir si lourd.
Thérèse piétinait encore, battait toujours la chambre avec la folie dansante d'une bète traquée, lorsqu'elle crut avoir une inspiration. Si elle jetait Golorabel par la fenêtre? Mais on le trouverait, on devinerait bien d'où il était tombé. Cependant, elle avait soulevé le rideau pour regarder la rue ; et, tout d'un coup, elle aperçut le jeune homme d'en face, l'imbécile qui jouait de la flûte, accoudé à sa fenêtre, avec son air de chien soumis. Elle connaissait bien sa figure blême, sans cesse tournée vers elle, et dont elle était fatiguée, tant elle y lisait de tendresse lâche. La vue de Julien, si huml)le et si aimant, l'arrêta net. Un sourire éclaira son visage pâle. Le salut était là. L'imbécile d'en face l'aimait d'une tendresse de dogue enchaîné, qui lui obéirait jusqu'au crime. D'ailleurs, elle le récompenserait de tout son cœur, de toute sa chair. Elle ne l'avait pas aimé, parce qu'il était trop doux; mais elle l'aimerait, elle l'achèterait à jamais par le.
108 POUR UNE NUIT d'amour 1
don loyal de son corps, s'il touchait au sang <
pour elle. Ses lèvres rouges eurent un petit bat- '
tement, comme à la saveur d'un amour épouvanté ■
dont l'inconnu l'attirait. .
Alors, vivement , ainsi qu'elle aurait prison ^
paquet de linge, elle souleva le corps de Colom- ;
bel, qu'elle porta sur le lit. Puis, ouvrant la fe- \
nêtre, elle envoya des baisers à Julien. ;
POUR UNE NUIT d'aMOUR 109
Julien marchait dans un cauchemar. Quand il reconnut Colombel sur le lit, il ne s'étonna pas, il trouva cela naturel et simple. Oui, Colombel seul pouvait être au fond de cette alcôve, la tempe défoncée, les membres écartés , en une pose de luxure affreuse.
Cependant, Thérèse lui parlait longuement. Il n'entendait pas d'abord, les paroles coulaient dans sa stupeur, avec un bruit confus. Puis il comprit 'qu'elle lui donnait des ordres, et il écouta. Maintenant, il fallait qu'il ne sortît plus delà chambre, il resterait jusqu'à minuit, à attendre que l'hôtel fût noir et vide. Cette soirée que donnait le marquis, les empêcherait d'agir plus tôl; mais elle offrait en somme des circonstances favorables; elle occupait trop (out le monde pour qu'on songeât à monter chez la jeune fille. L'heure venue, Julien prendrait le cadavre sur son dos, le descendrait et Tirait je-
110 rOUR UNE NUIT d' AMOUR
ter dans le ChanLeclair, au bas de la rue Beau- Soleil. Rien n'était plus facile, à voir la tranquil lité avec laquelle Thérèse expliquait tout ce plan Elle s'arrêta, puis posant les mains sur lei épaules du jeune homme, elle demanda:
— Vous avez compris, c'est convenu ?
Il eut un tressaillement.
— Oui, oui, tout ce que vous voudrez. Je voui appartiens.
Alors, très sérieuse, elle se pencha. Gomme i ne comprenait pas ce qu'elle voulait, elle reprit :
— Embrassez-moi.
Il posa en frissonnant un baiser sur son fron glacé. Et tous deux gardèrent le silence, j
Thérèse avait de nouveau tiré les rideaux di lit. Elle se laissa tomber dans un fauteuil, où ell se reposa enfin, abîmée dans l'ombre. Julieai après être resté un instant debout, s'assit égale^ ment sur une chaise. Françoise n'était plus dant la pièce voisine, la maison n'envoyait que des bruits sourds, la chambre semblait dormir, peu à peu emplie de ténèbres.
Pendant près d'une heure, rien ne bougei Julien entendait, contre son crâne, de grand coups qui l'empêchaient de suivre un raisonne?
POUR UNE NUIT d'aMOUR 111
ment. Il était chez Thérèse, et cela l'emplissait de félicité. Puis, tout d'un coup, quand il venait à penser qu'il y avait là le cadavre d'un homme, au fond de cette alcôve dont les rideaux, en l'eflleurant, lui causaient un frisson, il se sentait défaillir. Elle avait armé cet avorton. Dieu juste! tail-ce possible? Il lui pardonnait de l'avoir tué; ce qui lui allumait le sang, c'étaient les pieds nus de Golombel, les pieds nus de cet homme au milieu des dentelles du lit. Avec ■ |iicllejoie il le jetterait dans le Ghanteclair, au Itout du pont, à un endroit profond et noir qu'il connaissait bien! Ils en seraient débarrassés tous les deux, ils pourraient se prendre ensuite. Alors, à la pensée de ce bonheur qu'il n'osa itrôver le matin, il se voyait brusquement sur le lit, à la place même où gisait le cadavre, et la place était froide, et il éprouvait une répugnance terrifiée. Renversée au fond du fauteuil, Thérèse ne remuait pas. Sur la clarté vague de la fenêtre, il > voyait aimplement la tache haute de son chignon. Rlle restait le visage entre les mains, sans qu'il fut possible de connaître le sentiment qui l'anéantissait ainsi. Etait-ce une simple détente physiquf, après l horrible crise qu'elle venait de
traverser? Elait-ce un remords écrasé, un regret de cet amant endormi du dernier sommeil? S'occupait-elle tranquillement de mûrir son plan de salut, oubiencachait-ellele ravage de sapeur sur sa face noyée d'ombre? 11 ne pouvait le deviner.
La pendule sonna, au milieu du grand silence. Alors, Thérèse se leva lentement, alluma les j bougies de sa toilette: et elle apparut dans son beau calme accoutumé, reposée et forte. Elle semblait avoir oublié le corps vautré derrière les rideaux de soie rose, allant et venant d'un pas tranquille d'une personne qui s'occupe, dans l'intimité close de sa chambre. Puis, comme elle dénouait ses cheveux, elle dit sans même se retourner :
— Je vais m'habiller pour cette fête... Si l'on venait, n'est-ce pas? vous vous cacheriez au fond de l'alcôve.
Il restait assis, il la regardait. Elle le traitait déjà en amant, comme si la complicité sanglante qu'elle mettait entre eux, les eût babitués l'un à l'autre dans une longue liaison.
Les bras levés, elle se coiffa. Il la regardait toujours avec un frisson, tant elle était désirable, le dos nu, remuant paresseusement dans l'air
POUR UNE NUIT d'aMOUR 113
is coudes délicats et ses mains effilées, qui enroulaient des boucles. Voulait-elle donc le sé- ■ duire, lui montrer l'amante qu'il allait gagner, afin de le rendre brave ?
Elle venait de se chausser, lorsqu'un bruit de pas se fit entendre.
— Cachez-vous dans l'alcôve dit-elle à voix basse.
Et, d'un mouvement prompt, elle jeta sur le cadavre raidi de Colombel tout le linge qu'elle avait quille, un linge tiède encore, parfumé de son odeur.
Ce fut Françoise qui entra, en disant:
— On vous attend, mademoiselle.
— J'y vais, ma bonne, répondit paisiblement Thérèse. Tiens! tu vas m'aider à passer ma robe.
Julien, par un entrebâillement des rideaux, i-'^ apercevait toutes les deux, et il frémissait de
uidace de la jeune fille, ses dents claquaient si fort, iju'il s'était pris la mâchoire dans son poing, pour qu'on n'entendit pas. A côté de lui, sous la chemise de femme, il voyait pendre l'un des pieds glacés de Colombel. Si Françoise, si la mère avait tiré le rideau el s'était heurtée ^au pied de son enfant, ce pied nu qui passait!
114 POUR UNE NUIT d'amour
— Prends bien garde, répétait Thérèse, va doucement: tu arraches les fleurs.
Sa voix n'avait pas une émotion. Elle souriait maintenant, en fille heureuse qui allait au bal. La robe était une robe de soie blanche, toute garnie de fleurs d'églantier, des fleurs blanches au cœur teinté d'une pointe rouge. Et, quand elle se tint debout au milieu de la pièce, elle fut comme un grand bouquet, d'une blancheur virginale. Ses bras nus, son cou nu continuaient la blancheur de la soie.
— Oh! que vous êtes belle! que vous êtes belle ! répétait complaisamment la vieille Françoise. Et votre guirlande, attendez !
Elle parut chercher, porta la main aux rideaux, comme pour regarder le lit. Julien laiUit laisser échapper un crid^angoisse. Mais Thérèse, sans se presser, toujours souriante devant la glace, reprit:
— Elle est là, sur la commode, ma guirlande. Donne-la moi... Oh ! ne touche pas à mon lit. J'ai mis des affaires dessus. Tu dérangerais tout.
Françoise l'aida à poser la longue branche d'églantier, qui la couronnait, et dont un bout flexible lui tombait sur la nuque. Puis, Thérèse
POUR UNE NUIT d'aMOUR 115
resta là, un instant encore, coniplaisamment. Elle était prèle, elle se gantait.
— Ah bien ! s'écria Françoise, il n'y a pas de honnes-vierges si blanches que vous, à l'église!
Ce compliment lit de nouveau sourire la jeune tille. Elle se contempla une dernière fois et se dirigea vers la porte, en disant :
— Allons, descendons... Tu peux souffleries bougies.
Dans l'obscurité brusque qui régna, Julien • iitendit la porte se refermer et la robe de Thérèse s'en aller, avec le frôlement de la soie le long du corridor. 11 s'assit par terre, au fond de la ruelle, n'osant encore sortir de l'alcôve. La nuit profonde lui mettait un voile devant les \eux; mais il gardait près de lui, la sensation de ce pied nu, dont totite la pièce semblait glacée. Il était là depuis un laps de temps qui lui happait, dans un embarras de pensées lourd inmeune somnolence, lorsque la porte fut rouverte. An premier- bruit de la soie, il reconnut Thérèse. Elle nes'avança pas, elle posa seulement ijuelque chose sur la commode, en murmurant:
— Tenez, vous ne devez pas avoir dîné... Il faut manger, entendez- vous!
116 POUR UNE NUIT d'amour
Le petit bruit recommença, la, robe s'en alla une seconde fois, le long du corridor. Julien, secoué, se leva. Il étouffait dans l'alcôve, il ne pouvait plus rester contre ce lit, à côté de Golombel. La pendule sonna huit heures, il avait quatre heures à attendre. Alors il marcha en étouffant le bruit de ses pas.
Une clarté faible, la clarté de la nuit étoilée, lui permettait de distinguer les taches sombres des meubles. Certains coias se noyaient. Seule, la glace gardait un reflet éteint de vieil argent. Il n'était pas peureux d'habitude; mais dan» cette chambre, des sueurs, par moments, lui inondaient la. face. Autour de lui, les masses: noires dea meubles remuaient, prenaient des formes menaçantes. Trois fois, il crut entendre des soupirs sortir de l'alcôve. Et il s'arrêtait, terrifié. Puis, quand il prêtait mieuxl'oreille, c'étaient des bruits de fête qui montaient, un air de danse, le murmure rieur d'une foule. Il fermait les yeux ; et, brusquement, au lieu du trou noir de la chambre, une grande lumière éclatait, un salon flambant, où il apercevait Thérèse, avec sa robe pure, passer sur un rythme amoureux, entre les bras d'un valseur. Tout l'hôtel vibrait, d'une mu-