LA MORT D'OLIVIER BÊCAILLE
le pays tombait à une grande misère. Marguerite n'était encore qu'une enfant. Elle m'aimait, parce que je la promenais dans une brouette. Mais plus lard, le matin où je la demandais en mariage, je compris, à son geste efifrayé, qu'elle me trouvait affreux. Les parents me l'avaient donnée tout de suite; ça les débarrassait. Elle, soumise, n'avait pas dit non. Quand elle se fut habituée à l'idée d'être ma femme, elle ne parut plus trop ennuyée. Le jour du mariage , à Guérande, je me souviens qu'il pleuvait à torrents; et, quand nous rentrâmes, elle dut se mettre en jupon, car sa robe était trempée.
Voilà toute ma jeunesse. Nous avons vécu quelque temps là-bas. Puis, un jour, en rentrant, je surpris ma femme pleurant à chaudes larmes. Elle s'ennuyait, elle voulait partir. Au bout de six mois, j'avai> des économies, faites sou à sou, à l'aide de travaux supplémentaires; et, comme un ancien ami de ma famille s'était occupé de me tiouver une place à Paris, j'emmenai la chère enfant, poui- i|n'clle ne pleurât plus. En chemin de fer, elle riait. La nuit, la banquette des troi. sièmes classes étant très dure, je la pris sur mes gonoux, afin qu'elle put dormir mollement.
138 LA MORT d'olivier bécaillk
C'était là le passé. Et, à cette heure, je venais
de mourir sur cette couche étroite d'hôtel meu- j
blé, tandis que ma femme, tombée à genoux sur
le carreau, se lamentait. La tache blanche que !
percevait mon œil gauche pâlissait peu à peu ;
mais je me rappelais très nettement la chambre. •
A gauche, était la commode ; à droite, la chemi- . née, au milieu de laquelle une pendule délia- : quée, sans balancier, marquait dix heures six ; minutes. La fenêtre s'ouvrait sur la rue Dau- ] phine, noire et profonde. Tout Paris passait là, ] et dans un tel vacarme, que j'entendais les vitres i trembler. ■
Nous ne connaissions personne à Paris. Comme ] nous avions pressé notre départ, on ne m'atlen- î dait que le lundi suivant à mon administration. | Depuis que j'avais dû prendre le lit, c'était une i étrange sensation que cet emprisonnement dans 1 cette chambre, où le voyage venait de nous jeter, eucore effarés de quinze heures de chemin de fer, étourdis du tumulte des rues. Ma femme m'avai soigné avec sa douceur souriante; mais je sentais combien elle était troublée. De temps à autre, elle s'approchait de la fenêtre, donnait un «oup d'œil à la rue; puis revenait toute pâle.
effrayée par ce grand Paris dont elle ne connaissait pas une pierre et eu grondait si terriblement. Et qirallait-elle faire, si je ne me réveillais plus? qu'allait-elle devenir dans cette ville immense, seule, sansun soutien, ignorante de tout?
Marguerite avait pris une de mes mains qui pendait, inerte au bord du lit; et elle la baisait, et elle répétait follement :
— Olivier, réponds-moi... Mon Dieu ! il est niurt ! il est mort !
La mort n'était donc pas le néant, puisque j'entendais et que je raisonnais. Seul, le néant m'avait terrifié, depuis mon enfance. Je ne m'imaginais pas la disparition de mon être, la suppression totale de ce que j'olais; et cela pour toujours, pendant des siècles et des siècles encore, sans que jamais mon existence pût recommencer. Je frissonnais parfois , lorsque je trouvais dans un journal une date future du siècle prochain: je ne vivrais certainement plus à cette date, et cette année d'un avenir que je ne verrais pas, où je ne serais pas, m'emplissait d'angoisse. N'étaisje pas lej monde, et tout ne croulerait-il pas, lorsque je m'en irais?
llôvcr de la vie dans la mort, tel avait tou-
HO LA MORT d'olivier BÉC AILLE '
jours été mon espoir. Mais ce n'était pas la mort ^ sans doute. J'allais certainement me réveiller j tout à l'heure. Oui, tout à l'heure je me penche- : rais et je saisirais Marguerite entre mes bras, :■ pour sécher ses larmes. Quelle joie de nous retrouver ! et comme nous nous aimerions davan- ~ tage ! Je prendrais encore deux jours de repos, \ puis j'irais à mon administration. Une vie nou- \ velle commencerait pour nous, plus heureuse, ■ plus large. Seulement, je n'avais pas de hâte. \ Tout à l'heure, j'étais trop accablé. Marguerite ] avait tort de se désespérer ainsi, car je ne me I sentais pas la force de tourner la tête sur l'oreil- j 1er pour lui sourire. Tout à l'heure, lorsqu'elledirait de nouveau :
— Il est mort! mon Dieu ! il est mort !
— Je l'embrasserais, je murmurerais très bas,; afin de ne pas l'effrayer :
— Mais non, chère enfant. Je dormais. Tu vois bien que je vis et que je t'aime.
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Aux cris que Marguerite poussait, la porte a été brusquement ouverte, et une voix s'est écriée :
— Qu'y a-t-ii donc, ma voisine? .. Encore une crise, n'est-ce pas?
J'ai reconnu la voix, (l'était celle d'une vieille femme, madame Gabin, qui demeurait sur le même palier que nous. Elle s'était montrée très obligeante, dès notre arrivée, émue par notre position. Tout de suite elle nous avait raconté son histoire. Un propriétaire intraitable lui avait vendu ses meubles, l'hiver dernier, et, depuis ce temps, elle logeait à l'hôtel avec sa fille Adèle, une gamine di; dix ans. Toutes deux découpaient des abat-jour, c'était au plus si elles gagnaient quarante sous à cette besogne.
— Mon Dieu ! est-ce que c'est fini ? demandal-elle en baissant la voix.
Je compris qu'elle s'approchait. Elle me re-
142 LA MORT d'olivier BÉCAILLE
garda, me toucha, puis efle reprit avec pitié :
— Ma pauvre petite ! ma pauvre petite !
Marguerite, épuisée, avait des sanglots d'enfant. Madame Gabin la souleva, l'assit dans le| fauteuil boiteux qui se trouvait près de la chemi- ] née ; et, là, elle lâcha de la consoler. ^
— Vrai, vous allez vous faire du mal. Ce n'est 1 pas parce que votre mari est pa-rli, que vous \ devez vous crever de désespoir. Bien sûr, quand 3 j'ai perdu Gabin, j'étais pareille à vous, je suis , restée trois jours sans pouvoir avaler gros comme ' ça de nourriture. Mais ça ne m'a avancée à rien ; j au contraire, ça m'a enfoncée davantage... '; Voyons, pour l'amour de Dieu ! soyez raisonnable. ,
Peu à peu, Marguerite se tut. Elle était à bout ■
de force; et, de temps à autre, une crise de j
larmes la secouait encore. Pendant ce temps, la i
vieille femme prenait possession de la chambre, !
avec une autorité bourrue. ]
— Ne vous occupez de rien, répétait-elle. Jus- '
tcment, Dédé est allée reporter l'ouvrage ; puis, ■/ entie voisins, il faut bien s'entr'aider... Dites 1 donc, vos malles ne sont pas encore complète- j ment défaites ; mais il y a du linge dans la com- ? mode, n'est-ce pas? 2
Je l'entendis ouvrir la commode. Elle dut prendre une serviette, qu'elle vint étendre sur la table de nuit. Ensuite, elle frotta une allumette, ce qui me lit penser qu'elle allumait près de moi une des bougies de la cheminée, en guise de cierge. Je suivais chacun de ses mouvements dans la chambre, je me rendais compte de ses moindres actions.
— Ce pauvre monsieur I murmura -t- elle.
Heureusement que je vous ai entendu crier, ma riière.
El, tout d'un coup, la lueur vague que je voyais encore de mon œil gauche, disparut. M"** Gabin venait de me fermer les yeux. Je n'avais pas eu la sensation de son duigt sur ma [taupière. Quand j'eus compris, un léger froid commença à me glacei-.
Mais la porte s'était rouverte. Dédé, la gamine de dix ans, entrait en criant de sa voix tlûtée :
— Maman I maman ! ah ! je savais bien que tu étais ici!... Tiens, voilà ton compte, trois francs quatre sous... J'ai rapporté vingt douzaines d"al)at-jour...
— Chut! chut! tais-toi donc ! répétait vainement la mère.
144 LA MORT d'olivier BÉCAILLE
Gomme la petite continuait, elle lui montra le lit. Dédé s'arrêta, et je la sentis inquiète, reculant vers la porte.
— Est-ce que le monsieur dort? demandât-elle très bas.
— Oui, va-t'en jouer, répondit M"® Gabin. Mais l'enfant ne s'en allait pas. Elle devait me
regarder de ses yeux agrandis, eflarée et comprenant vaguement. Brusquement, elle parut prise d'une peur folle, elle se sauva en culbutant une chaise.
— Il est mort, oh ! maman, il est mort.
Un profond silence régna. Marguerite, accablée dans le fauteuil, ne pleurait plus. M™' Gabin rôdait toujours par la chambre. Elle se remit à parler entre ses dents.
— Les enfants savent tout, au jour d'aujourd'hui. Voyez celle-là. Dieu sait si je l'élève bien ! Lorsqu'elle va faire une commission ou que je l'envoie reporter l'ouvrage, je calcule les minutes pour être sûre qu'elle ne galopine pas... Ça ne fait rien, elle sait tout, elle a vu d'un coup d'oeil ce qu'il en était. Pourtant, on ne lui a jamais montré qu'un mort, son oncle François, et, à cette époque, elle n'avait pas quatre ans...
LA MORT d'olivier BÉCAILLE 145
Enfin, il n'y a plus d'enfants, que voulez-vousl Elle s'inlerrompit, elle passa sans transition à un autre sujet.
— Dites donc, ma petite, il faut songer aux formalités, la déclaration à la maiiie, puis tous les détails du convoi. Vous n'êtes pas en état de vous occuper de ça. Moi, je ne veux pas voug laisser seule... Hein? si vous le permettez, je vais voir si M. Simoneau est chez lui.
Marguerite ne répondit pas. J'assistais à toutes ces scènes comme de très loin. Il me semblait, par moment, que je volais, ainsi qu'une flnmme subtile, dans l'air de la chambre, tandis qu'un étranger, une masse informe, reposait inerte sur le lit. Cependant, j'aurais voulu que Marguerite ;-ât les services de ce Simoneau. Je l'avais .ipcrçu trois ou quatre fois durant ma courte maladie. Il habitait une chambre voisine et se montrait très serviable. M"" Gabin nous avait raconté qu'il se trouvait simplement de passage à Paris, où il venait recueillir d'anciennes créances de son père, retiré en province et mort dernièrement. Celait un grand garçon, très beau, très fort. Je le détestais, peut-être parce qu'il se portait bien. La veille, il était encore entré, et
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j'avais souffert de le voir assis prèe de Marguc- \ rite ! Elle était si jolie, si blanche à côté de lui ! ■ Et il l'avait regardée si profondément, pen- ; dant qu'elle lui souriait, en disant qu'il était bien bon de venir ainsi prendre de mes nou- ' velles. ,
— Voici M. Simoneau, murmura M"- Gabin • qui entrait. j
Il poussa doucement la porte, et, dès qu'ellel'aperçut, Marguerite, de nouveau, éclata en larmes. La présence de cet ami, du seul homme qu'elle connût, réveillait en elle sa douleur. Il n'essaya pas de la consoler. Je ne pouvais le voir ; mais, dans les ténèbres qui m'enveloppaient, j'évoquais sa figure, et je le distinguais nettement, troublé, chagrin de trouver la pauvre femme dans un tel désespoir. Et qu'elle devait être belle, pourtant, avec ses cheveux blonds dénoués, sa face pâle, ses chères petites mains d'enfant brûlantes de fièvre!
— Je me mets à votre disposition, madame, murmura Simoneau. Si vous voulez bien me charger de tout...
Elle ne lui répondit que [)ardes paroles entrecoupées. Mais, comme le jeune homme se reti-
rail, M™* Gabin l'accompagna, et je l'entendis qui parlait d'argent, en passant près de moi. Cela coûtait toujours très cher; elle craignait bien que la pauvre petite n'eût pas un sou. En tout cas, on pouvait la questionner. Simoneau fit taire la vieille femme. 11 ne voulait pas qu'on tourmentât Marguerite. 11 allait passera la mairie et commander le convoi.
Quand le silence recommença, je me demandai si ce cauchemar durerait longtemps ainsi. Je vivais, puisque je percevais les moindres faits extérieurs. Et je commençais à me rendre un compte exact de mon état. Il devait s'agir d'un de ces cas de catalepsie dont j'avais entendu parler. Déjà, quand j'étais enfant, à l'époque de ma grande maladie nerveuse, j'avais eu des .«yncopes deplusieures heures. Évidemment, c'était une crise de celte nature qui me tenait rigide, comme mort, el (jui trompait tout le monde autour de moi. Mais le cœur allait reprendre ses ballemenls, le sang circulerait de nouveau par la délente des muscles; et je m'éveillerais, et je consolerais Marguerite. En raisonnant ainsi, je mexhortai h la patience.
Les heures passaient. M°" Gabin avait apporté
148 LA MORT d'olivier bécaille
son déjeuner. Marguerite refusait toute nourriture. Puis, l'après-midi s'écoula. Par la fenêtre laissée ouverte, montaient les bruits de la rue Dauphine. A un léger tintement du cuivre du chandelier sur le marbre de la table de nuit, il me sembla qu'on venait de changer la bougie. Enfin, Simoneau reparut.
— Eh bien? lui demanda à demi-voix la vieille femme.
— Tout est réglé, répondit-il. Le convoi est pour demain onze heures... Ne vous inquiétez de rien et ne parlez pas de ces choses devant cette pauvre femme.
M™* Gabin reprit quand même :
— Le médecin des morts n'est pas venu encore. Simoneau alla s'asseoir près de Marguerite,
l'encouragea, et se tut. Le convoi était pour le lendemain onze heures: cette parole retentissait dans mon crâne comme un glas. Et ce médecin qui ne venait point, ce médecin des morts, comme le nommait M"" Gabin! Lui, verrait bien tout de suite que j'étais simplement en léthargie. Il ferait le nécessaire, il saurait m'éveiller. Je l'attendais dans une impatience affreuse. Cependant, la journée s'écoula. M"' Gabin, Il
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pour ne pas perdre son temps, avait fini par apporter ses abat-jour. Même, après en avoir demandé la permission à Marguerite, elle fît revenir Dédé, parce que, disait-elle, elle n'aimait guère laisser les enfants longtemps seuls.
— Allons, entre, murmura-t-elle en amenant la petite, et ne fais pas la bête, ne regarde pas de ce côté, ou tu auras à faire à moi.
Elle lui défendait de me regarder, elle trouvait cela plus convenable. Dédé, sûrement, glissait des coups d'oeil de temps à autre, car j'entendais sa mère lui allonger des claques sur les bras. Elle lui répétait furieusement :
— Travaille, ou je te fais sortir. Et, celte nuit, le monsieur ira te tirer les pieds.
Toutes deux, la mère et la fille, s'étaient installées devant notre table. Le bruit de leurs ciseaux découpant les abat-jour me parvenait distinctement; ceux-là, très délicats, demandaient sans doute un découpage compliqué, car elles n'allaient pas vite : je les comptais un à un, pour c(jmbattre mon angoisse croissante.
Et, dans la chambre, il n'y avait que le petit bruit des ciseaux. Marguerite, vaincue par la fatigue, devait s'être assoupie. A deux reprises'.
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Simoneau se leva. L'idée abominable qu'il profi- ' tait du semmeil de Marguerite, pour effleurer des lèvres ses cheveux, me torturait. Je ne con- ' naissais pas cet homme, et je sentais qu'il aimait ma femme. Un rire de la petite Dédé acheva \ de m'irriter.
— Pourquoi ris-tu, imbécile? lui demanda sa mère. Je vais te mettre sur le carré... Voyons, j réponds, qu'est-ce qui te fait rire?
L'enfant balbutiait. Elle n'avait pas ri, elle avait toussé. Moi, je m'imaginais qu'elle devait avoir vu Simoneau se pencher vers Marguerite, et que cela lui paraissait drôle.
La lampe était allumée, lorsqu'on frappa.
— Ah! voici le médecin, dit la vieille femme. C'était le médecin, en effet. Il ne s'excusa même
pas de venir si tard. Sans doute, il avait eu bien des étages à monter, dans la journée. Gomme la lampe éclairait très faiblement la chambre, il demanda:
— Le corps est ici?
— Oui, monsieur, répondit Simoneau.
Marguerite s'était levée, frissonnante. M"» Ga-
bin avait mis Dédé sur le palier, parce qu'un enfant n'a pas besoin d'assister à ça; et elle s'ef-
LA MOHT D'OLIVrER BECAILLE 151
forçait d'entraîner ma femme vers la fenêtre, afin de lui épargner un tel spectacle.
Pourtant, le médecin venait de s'approcher d'un pas rapide. Je le devinais fatigué, pressé, impatienté. M'avait-il touché la main? Avait-il posé la sienne sur mon cœur? Je ne saurais le" dire. Mais il me sembla qu'il s'était simplement penché d'un air indifférent.
— Vouiez -vous que je prenne la lampe pour vous éclairer? offrit Simoneau avec obligeance.
— Non, inutile, dit le médecin tranquillement. Comment; inutile! Cet homme avait ma vie
entre les mains, et il jugeait inutile de procéder à un examen attentif. Mais je n'étais pas motl ! j'aurais voulu crier que je n'étais pas mort !
— A quelle heure est-il mort? reprit-il.
— A six heures du matin, répondit Simoneau. Une furieuse révolte montait en moi, dans les
liens terribles qui me liaient. Oh ! ne pouvoir parier, ne pouvoir remuer un membre!
Le médecin ajouta :
— Ce temps lourd est cnauvais... Rien n'est f.itigant comme ces premières journées de printemps.
152 LA MORT d'olivier BÉCAILLE -
Et il s'éloigna. C'était ma vie qui s'en allait, j Des cris, des larmes, des injures m'étouffaient, ] déchiraient ma gorge convulsée, où ne passait « plus un souffle. Ali! le misérable, dont l'babi- ^ tude professionnelle avait fait une machine, et j qui venait au lit des morts avec l'idée d'une i simple formalité à remplir! Il ne savait donc ' rien, cet homme ! Toute sa science était donc j menteuse, puisqu'il ne pouvait d'un coup d'oeil j distinguer la vie de la mort ! Et il s'en allait, et il s'en allait!
— Bonsoir, monsieur, dit Simoneau.
Il y eut un silence. Le médecin devait s'incliner devant Maiguerite, qui était revenue, pendant que M°" Gabin fermait la fenêtre. Puis, il sortit de la chambre, j'entendis ses pas qui descendaient l'escalier.
Allons ! c'était fini, j'étais condamné. Mon dernier espoir disparaissait avec cet homme. Si je ne m'éveillais pasavant le lendemain onze heures, on m'enterrait vivant. Et cette pensée était si effroyable, que je perdis conscience de ce qui m'entourait. Ce fut comme un évanouissement dans la mort elle-même. Le dernier bruit qui me frappa fut le petit bruit des ciseaux de IM™* Ga-
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Ijin et de Dédé. La veillée funèbre commençait Personne ne parlait plus. Marguerite avait refusé de dormir dans l'a chambre voisine. Elle était là, couchée à demi au fond du fauteuil, avec son beau visage pâle, ses yeux clos dont les cils restaient trempés de larmes ; tandis que, silencieux dans l'ombre, assis devant elle, Simoneav la regardait.
154 LA MORT d'olivier BÉCAILLE
Je ne puis dire quelle fut raon agonie, pen- i dant la matinée du lendemain. Gela m'est de- : meure comme un rêve horrible, où mes sensations étaient si singulières, si troublées, qu'il me J serait difficile de les noter exactement. Ce qui | rendait ma torture affreuse, c'était que j'espérais j toujours un brusque réveil. Et, à mesure que l'heure du convoi approchait, l'épouvante m'étranglait davantage.
Ce fut vers le matin seulement que j'eus de nouveau conscience des personnes et des choses qui m'entouraient. Un grincement de l'espagnolette me tira de ma somnolence. M"' Gabin avait ouvert la fenêtre. Il devait êlre environ sept heures, car j'entendais des cris de marchands, dans la rue, la voix grêle d'une gamine qui vendait du mouron, une autre voix enrouée criîint des carottes. Ce réveil bruyant de Paris me calma d'abord ; il me semblait impossible
LA. MORT d'olivier bécaille i55
qu'on m'enfouît dans la terre, au milieu de toute celte vie. Un souvenir achevait de me rassurer. Je me rappelais avoir vu un cas pareil au mien, lorsque j'étais employé à l'hôpital de Guérande. Un homme y avait ainsi dormi pendant vingtquatre heures, son sommoil était même si profond, que les médecins hésitaient à se prononcer; puis, cet homme s'était assis sur son séant, et il avait pu se lever tout de suite. Moi, il y avait déjà vingt-cinq heures que je dormais. Si je m'éveillais vers dix heures, il serait temps encore.
Je lâchai de me rendre compte des personnes qui se trouvaient dans la chambre, et de ce qu'on y faisait. La petite Dédé devait jouer sur le carré, car la p(jrte s'étant ouverte, un rire d'enfant vint du dehors. Sans doute, Simoneau n'était plus là : aucun bruit ne nie révélait plus 8a présence. Les savates de M*' Gabin traînaient seules sur le carreau. On parla enliu.
— Ma chère, dit la vieille, vous avex tort de ne pas en prendre pendant qu'il es», chaud, ça vous soutiendrait.
Elle s'adressait à Marguerite, et le léger cgoul-
156 LA MORT d'olivier bécaille •
tement d'un filtre, sur la cheminée, m'apprit \ qn'elle était en train de faire du café. .V
— Ce n'est pas pour dire, continua-t-elle, mais ^ j'avais besoin de ça... A mon âge, ça ne vaut I rien de veiller. Et c'est si triste, la nuit, quand il ! va un malheur dans une maison... Prenez donc du café, ma chère, une larme seulement. }
Et elle força Marguerite à en boire une tasse.
— Hein? c'est chaud, ça vous remet. Il vous faut des forces pour aller jusqu'au bout de la journée... Maintenant, si vous étiez bien sage, vous passeriez dans ma chambre, et vous attendriez là.
— Non, je veux rester, répondit Marguerite résolument.
Sa voix, que je n'avais plus entendue depuis la veille, me toucha beaucoup. Elle était changée, brisée de douleur. Ah ! chère femme! je la sentais près de moi, comme une consolation dernière. Je savais qu'elle ne me quittait pas des yeux, qu'elle me pleurait de toutes les larmes de son cœur.
Mais les minutes passaient. Il y eut, à la porte, un bruit que je ne m'expliquai pas d'abord. On
aurait dil l'emménagement d'un meuble qui se heurtait contre les murs de l'escalier trop étroit, Puis, je compris, en entendant de nouveau les larmes de Marguerite. C'était la bière.
— Vous venez trop tôt, dit madame Gabin d'un air de mauvaise humeur. Posez ça derrière le lit.
Quelle heure était-il donc? Neuf heures peutêtre. Ainsi, cette bière était déjà là. Et je la voyais dans la nuit épaisse, toute neuve, avec ses planches à peine rabotées. Mon Dieu ! est-ce que tout allait finir? est-ce qu'on m'emporterait dans celle boite, que je sentais à mes pieds?
J'eus pourtant une suprême joie. Marguerite, malgré sa faiblesse, voulut me donner les derniers soins. Ce fut elle qui, aidée de la vieille femme, m'habilla avec une tendresse de sœur et d'épouse. Je sentais que j'étais une fois encore entre ses bras, à chaque vêtement qu'elle me passait. Elle s'arrêtait, succombant sous l'émotion ; elle m'étreignait, elle me baignait de ses pleurs. J'aurais voulu pouvoir lui rendre son étreinte, en lui criant: a Je vis! ») et je restais impuissant, je devais m abandonner comme une masse inerte.
158 LA MORT d'olivier BÉCAILLE
— Vous avez tort, tout ça est perdu, répétait M""' Gabin.
Marguerite répondait de sa voix entrecoupée:
— Laissez-moi, je veux lui mettre ce que nous avons de plus beau.
Je compris qu'elle m'habillait comme pour \ le jour de nos noces. J'avais encore ces vêtements dont je comptais ne me servir à Paris que i les grands jours. Puis, elle retomba dans le fauteuil, épuisée par l'ellort qu'elle venait de faire.
Alors, tout d'un coup, Simoneau parla. Sans doute, il venait d'entrer.
— Ils sont en bas, murmura-l-il.
— Bon, ce n'est pas trop tôt, répondit M°" Gabin, en baissant également la voix. Ditesleur de monter, il faut en finir.
— C'est que j'ai peur du désespoir de cette pauvre femme.
La vieille parut réfléchir. Elle reprit :
— Écoutez, monsieur Simoneau, vous allez l'emmener de force dans ma chambre... Je ne veux pas qu'elle reste ici. C'est un service lui rendre... Pendant ce temps, en un tour de main, ce sera bâclé.
LA MORT d'oLIVJER BÉCAILLE 159
Ces paroles me frappèrent au cœur. Et que devins-je, lorsque j'entendis la lutte affreuse qui s'engugea ! Simoneau s'était approché de Marguerite, en la suppliant de ne pas demeurer dans dans la pièce.
— Par pilic, iinplorait-il, venez avec moi, épargnez-vous une douleur inutile.
— Non, non, répétait ma femme, je resterai, je veux rester jusqu'au dernier moment. Songez donc que je n'ai que lui au monde, et que, lorsqu'il ne sera plus là, je serai seule.
Cependant, près du lit, M"' Gabin soufÛait à l'oreille du jeune homme:
— Marchez donc, empoignez-la, empurtez-Ia dans vos bras.
Est ce que ce Simoneau allait prendre Marguerite et l'emporter ainsi? Tout de suite, elle cria. D'un clan furieux, je voulus me mettre ''•'bout. Mais les ressorts de ma cliair étaient biisés. Et jJ restais si ligide, que je ne pouvais même soulever les [)aupières pour voir ce qui se passait là, devant moi. La lutte se prolongeait, ma femme s'accrochait aux meubles, en répétant:
160 LA MORT d'OLIYIER BÉCAILLE
— Oh! de grâce, de grâce, monsieur... Lâchez
moi, je ne veux pas. i
Il avait dû la saisir dans ses bras vigoureux, |
car elle ne poussait plus que des plaintes d'en- î
fant. Il l'emporta, les sanglots se perdirent, et je }
m'imaginais les voir, lui grand et solide, l'em- i
menant sur sa poitrine, à son cou, et elle, éplo- i
rée, brisée, s'abandonnant, le suivant désormais i partout où il voudrait la conduire.
— Fichtre ! ça n'a pas été sans peine I murmura M™° Gabin. Allons, houp I maintenant que le plancher est débarrassé!
Dans la colère jalouse qui m'affolait, je regardais cet enlèvement comme un rapt abominable. Je ne voyais plus Marguerite depuis la veille, mais je l'entendais encore. Maintenant, c'était fini ; on venait de me la prendre ; un homme l'avait ravie, avant même que je fusse dans la terre. Et il était avec elle, derrière la cloison, seule à la consoler, à l'embrasser peut-être I
La porte s'était ouverte de nouveau, des pas lourds marchaient dans la pièce,
— Dépêchons, dépêchons, répétait M"* Gabin. Cette petite dame n'aurait qu'à revenir.
LA MORT d'oLIVIEII BÉCAILLE 16!
Elle parlait à des gens inconnus et qui ne lui répondaient que par des grognements.
— Moi, vous comprenez, je ne suis pas une parente, je ne suis qu'une voisine. Je n'ai rien à gagner dans tout ça. C'est par pure bonté de cœur que je m'occupe de leurs affaires. Et ce n'est déjà pas si gai... Oui, oui, j'ai passé la nuit. Même qu'il ne faisait guère chaud, vers quatre heures. Enfin, j'ai toujours été bète, je suis trop bonne.
A ce moment, on lira la bière au milieu de la chambre, et je compris. Allons, j'étais condamné, puisque le réveil ne venait pas. Mes idées perdaient de leur netteté, tout roulait en moi dans une fumée noire ; et j'éprouvais une telle lassitude, que ce fut comme un soulagement de ne plus compter sui- rien.
— On n'a pas épargne le bois, dit la voix enrouci* d'un croque-mort. La boite est trop longue.
— Eh bien ! il y sera à l'aise, ajouta un autre eu .-■'(''gayant.
Je n'étais pas lourd, et ils s'en félicitaient, car ils avaient trois étages à descendre. Gomme ils m'empoignaient par les épaules et par les pieds, M™ Gabhi tout d'un coup se fâcha.
162 LA MORT d'olivier BÉCAILLE i
— Sacrée gamine ! cria-t-elle, il faut qu'elle | mette son nez partout... Attends, je vas te faire l regarder par les fentes.
Celait Dédéqui entrebâillait la porte et passait sa tête ébouriffée. Elle voulait voir mettre ie monsieur dans la boîte. Deux claques vigoureuses retentirent, suivies d'une explosion de ; sanglots. Et quand la mère fut rentrée, elle cau?a ! de sa fille avec les hommes qui m'arrangeaient ": dans la bière. ^
— Elle a dix ans. C'est un bon sujet ; mais elle ' est curieuse... Je ne la bats pas tous les jours. ;; Seulement, il faut qu'elle obéisse.
— Oh! vous savez, dit un des homme?, toutes ; les gamines sont comme ça... Lorsqu'il y a un mort quelque part, elles sont toujours à tourner j autour. j
J'étais allongé commodément, et j'aurais pu '■ croire que je me trouvais encore sur le lit, sans une gêne de mon bras gauche, qui était un peu ■ serré contre une planche. Ainsi qu'ils le disaient, ■
je tenais très bien là-dedans, grâce à ma petite ^ taille. 1
— Attendez, s'écria madame Gabin, j'ai promis ; à sa femme de lui mettre un oreiller souâ la tête. ^
LA MOKT d'uLIVIER BÉCAJLLE 163
i Mais les hommes étaient pressés, ils fourrèrent l'oreiller en me brutalisant. Un d'eux cherchait partout le marteau, avec des jurons. On l'avait oublié en bas, et il fallut descendre. Le couvercle l'ut posé, je ressentis un ébranlement de tout mon corps, lorsque deux coups de marteau enfoncèrent Je premier clou. C'en était fait, j'avais vécu. Puis, les clous entrèrent un à un, rapidement, tandis que le marteau sonnait en cadence. On aurait dit des emballeurs clouant une boite de fruits secs, avec leur adres.se insouciante. Dès lors, les bruits ne m'arrivèrent plus qu'assourdis et prolongés, résonnant d'une étrange manière, comme si le cercueil de sapin s'était transformé en une grande caisse d'harmonie. La dernière parole qui lia|)pa mes oreilles, dans cette chambre de la rue Dauphine, ce fut cette phrase de M"" Gabin :
— Descendez duucoment, et méfiez-vous de la I .iinpe au second, elle ne tient plus.
On m'emportait, j'avais la sensation d'être roulé dans une mer houleuse. D'ailleurs, à partir de ce moment, mes souvenirs sont très vagues. Je me rappelle pourtant que l'unique préoccupalion qui me tenait encore, préoccupation imbécile
164 LA MORT d'olivier BÉCAILLE ]
et comme machinale^ était de me rendre compte , de la roule que nous prenions pour aller au '' cimetière. Je ne connaissais pas une rue de Paris, i j'ignorais la position exacte des grands cime- ] tière, dont on avait parfois prononcé les noms j devant moi, et cela ne m'empêchait pas de con- '' centrer les derniers efforts de mon intelligence, afin de deviner si nous tournions à droite ou à : gauche. Le corbillard me cahotait sur les pavés. \ Autour de moi, le roulement des voitures, le pié- i linement des passants, faisaient une clameur | confuse que développait la sonorité du cercueil. D'abord, je suivis l'itinéraire avec assez de netteté. Puis, il y eut une slation, on me promena, et je compris que nous étions à l'église. Mais quand le corbillard s'ébranla de nouveau, je perdis toute conscience des lieux que nous traversions. Une volée de cloches m'avertit quenous passions près d'une église ; un roulement plus \ doux et continu me fit croire que nous longions une promenade. J'étais comme un condamné mené au lieu du supplice, hébété, attendant le coup suprême qui ne venait pas.
On s'arrêta, on me tira du corbillard. Et ce fut bâclé tout de suite. Les bruits avaient cessé,
LA MORT d'OLIVIEH BÉC.VILLE 1G5
je sentais que j'étais dans un lieu désert, sous des arbres, avec le large ciel sur ma têle. Sans doute, quelques personnes suivaient le convoi, les locataires de l'hôtel, Simoneau et d'autres, car d< s chuchotements arrivaient jusqu'à moi. Il y eut une psalmodie, un prêtre balbutiait du lalin. On piétina deux minutes. Puis, brusquement, je sentis que je m'enfonçais; tandis que des cordes frottaient comme des archets, contre les angles du cercueil, qui rendait un son de contre-basse fêlée. C'était la fin. Un choc terrible, jiareil au retentissement d'un coup de canon, éclata un peu à gauche de ma tête ; un second choc se produisit à mes pieds; un autre, plus violent encore, me tomba sur le ventre, si sonorC; que je crus la bière fendue en deux. Et je m'évanouis.
166 LA MORT d'olivier bécaille
Combien de temps restai-je ainsi ? je ne saurais le dire. Une éternité et une seconde ont la J même durée dans le néant. Je n'étais plus. Peu j à peu, confusément, la conscience d'être me re- ' vint. Je dormais toujours, mais je me mis à ré- i ver. Un cauchemar se détacha du fond noir qui ! me barrait mon horizon. Et ce rêve que je fai- i sais était une imagination étrange, qui m'avait ! souvent tourmenté autrefois, les yeux ouverts, ; lorsque, avec ma nature prédisposée aux inven- -; tions horribles, je goûtais l'atroce plaisir de me ; créer des catastrophes. -
Je m'imaginais donc que ma femme m'alten- S
dait quelque part, à Guérande, je crois, et que i
j'avais pris le chemin de fer pour aller la re- t joindre. Con)me le train passait sous un tunnel,
tout à coup, un effroyable bruit roulait avec un ^
fracas de tonnerre. C'était un double écroule- •"
ment qui venait de se produire. Notre train ^
LA MORT d'olivier BÉCAILLE 167
n'avait pas reçu une pierre, les wagons restaient intacts; seulement, aux deux bouts du tunnel, devant et derrière nous, la voûte s'était effondrée, et nous nous trouvions ainsi au centre d'une monlasne, murés par des blocs de rocher. Alors
inmençait une longue et affreuse agonie. Aucun espoir de secours ; il fallait un mois pour déblayer le tunnel ; encore ce travail demandait-il des précautions infinies, des machines puissantes. Nous étions prisonniers dans une sorte de cave sans issue. Notre mort à tous n'était plus qu'une question d'heures.
Souvent, je le répète, mon imagination avait travaillé sur cette donnée terrible. Je variais le Hiame à l'infini. J'avais pour acteurs des hommes, 1 - femmes, des enfants, plus décent personnes, toute une foule qui me fournissait sans cesse de nouveaux épisodes. Il se trouvait bien quelques
ivisions dans le train ; mais la nourriture manquait vite, et sans aller jusqu'à se manger entre eux, les misthables affamés se disputaient férocement le dernier morceau de pain. C'était un vieillard qu'on repoussait à coups de poing et qui agonisait; c'était une mère qui se battait comme une louve, pour défendre les trois ou
168 LA MORT d'olivier BÉCAILLE
quatre bouchées réservées à son enfant. Dans -j mon wagon, deux jeunes mariés râlaient aux ], bras Tun de l'autre, et ils n'espéraient plus, ils ^ ne bougeaient plus. D'ailleurs, la voie était libre, les gens descendaient, rôdaient le long du train, • comme des bêles lâchées, en quête d'une proie. .; Toutes les classes se mêlaient ; un homme très j riche, un haut fonctionnaire, disait-on, pleurait " au cou d'un ouvrier, en le tutoyant. Dès les premières heures, les lampes s'étaient épuisées, les >; feux de la locomotive avaient fini par s'éteindre. \ Quand on passait d'un wagon à un autre, on ta- •; (ait les roues de la muin pour ne pas se cogner, n et l'on arrivait ainsi à la locomotive, que l'on ■
reconnaissait à sa bielle froide, à ses énormes j
flancs endormis, force inutile, muette et immo- j
bile dans l'ombre. Rien n'était plus effrayant '■
que ce train, ainsi muré tout entier sous terre, :
comme enterré vivant, avec ses voyageurs, qui mouraient un à un.
Je me complaisais, je descendais dans l'hor- •;
reur des moindres détails. Des hurlements tra- •.•
versaient les ténèbres. Tout d'un coup, un voisin t
qu'on ne savait pas là, qu'on ne voyait pas, s'a- ^
battait contre votre épaule. Mais cette fois, ce <
LA MORT d'olivier BÉCAILLE 169
dont je souITiais surtout, c'était du froid et du manque d'air. Jamais je n'avais eu aussi froid; un manteau de neige me tombait sur les épaules, une humidité lourde pleuvait sur mon crâne. Et j'étoud'ais avec cela, il me semblait que la voûte de rocher croulait .-ur ma poitrine, que toute la montagne pesait et m'écrasait. Cependant, un cri de délivrance avait retenti. Depuis longtemps, nous nous imaginions entendre au loin un bruit -ourd, et nous nous bercions de l'espoir qu'on travaillait près de nous. Le salut n'arrivait point de là [)Ourtant. Un de nous venait de découvrir un puits dans le tunnel; et nous courions tous, nous allions voir ce puits d'air, en haut duquel on apercevait une tache bleue, grande comine un pain à cacheter. Oh ! quelle joie, cette tache bleue ! C'était le ciel, nous nous grandissions vers elle pour respirer, nous distinguions nettement des points noirs qui s'agitaient, sans doute des ouvriers en train d'établir un treuil, afin d'opérer notre sauvetage. Une clameur furieuse : t Sauvés ! sauves ! » sortait de toutes les bouchrs, tandis que des bras tremblants se levaient vers la petite tache d'un bleu pâle.
Ce fut la violence de cette clameui- qui m'é-
170 Lx MORT d"olivier bécaille ]
veilla. Où étais-ie? Encore dans le tunnel sans " doute. Je me trouvais couché tout de mon long, ' et je sentais, à droite et à gauche, de dures po- • rois qui me serraient les flancs. Je voulus me lever, mais je me cognai violemment le crâne. Le roc m'enveloppait donc de toutes parts ? Et la tache bleue avait disparu, le ciel n'était plus là, même lointain. J'étouffais toujours, je claquais des dents, pris d'un frisson.
Brusquement, je me souvins. Une horreur souleva mes cheveux, je sentis l'affreuse vérité couler en moi, des pieds à latêle, comme une glace. Etais-je sorti enfin de cette syncope, qui m'avait frappé pendant de longues heures d'une rigidité de cadavre ? Oui, je remuais, je promenais les mains le long des planches du cercueil. Une dernière épreuve me restait à faire : j'ouvris la bouche, je parlai, appelant Marguerite, instinctivement. Mais j'avais hurlé, et ma voix, dans cette boîte de sapin, avait pris un son rauque si efFrayant, que je m'épouvantai moi-même. Mon Dieu I c'était donc vrai ? je pouvais marcher, crier que je vivais, et ma voix ne serait pas entendue, et j'étais enfermé, écrasé sous la terre I
Je fis un effort suprême pour me calmer et
LA MOIIT DOLIVIER BÉCAILLE 171
réfléchir. N'y avait-il aucun moyen de sortir de là? Mon rêve recommençait, je n'avais pas encore le cerveau bien solide, je mêlais l'imagination du puits d'air et de sa tache de ciel, avec la réalité de la fosse où je suffoquais. Les yeux démesurément ouverts, je regardais les ténèbres. Peut-être apercevrais-je un trou, une fente, une goutte de lumière 1 Mais des étincelles de feu passaient seules dans la nuit, des clartés rouges s'élargissaient et s'évanouissaient. Rien, un gouffre noir, insDndablti. Puis, la lucidité me revenait, j'écartais ce cauchemar imbécile. Il me fallait toute ma tête, si je voulais tenter le salut.
D'abord, le grand dinger me parut être dans létoufiementiiui augmentait. Sans doute, j'avais pu rester si longtemps privé d'air, grâce à la -ynccpe qui suspendait en moi les fonctions de I existence ; mais, maintenant que mon cœur battait, que mes poumons soufflaient, j'allais mourir d'asphyxie, si je ne me dégageais au plus t(M. Je souffrais également du froid, et je crai gnais de me laisser envahir par cet engourdissement mortel des hommes qui tombent dans la neigo, pour ne plus se relever.
Tout en me répétant qu'il me fallait du calme,
172 LA MORT d'olivier BÉCAILLE '
je sentais des bouffées de folie monter à mon ] crâne. Alors, je m'exhortais, essayant de me rappeler ce que je savais sur la façon dont on ,^ enterre. Sans doute, j'étais dans une concession j de cinq ans ; cela m'ôtait un espoir, car j'avais j remarqué autrefois, à Nantes, que les tranchées de la fosse commune laissaient passer, dans leur ". remblaiement continu, les pieds des dernières bières enfouies. Il m'aurait suffi alors de briser ) une planche pour m'échapper : tandis que, si je me trouvais dans un trou comblé entièrement, • j'avais sur moi toute une couche épaisse de terre, .j qui allait être un terrible obstacle. N'avais-je '[ pas entendu dire qu'à Paris on enterrait à six \ pieds de profondeur? Gomment percer cette j masse énorme? Si même je parvenais à fendre le "1 couvercle, la terre n'allait-elle pas entrer, glisser \ comme un sable fin, m'emplir les yeux et la bouche? Et ce serait encore la mort, une mort abominable, une noyade dans de la boue.
Cependant, je (âlai soigneusement autour de moi. La bière élait grande, je remuais les bras avec facilité. Dans le couvercle, je ne sentis au cune fente. A droite et à gauche, les planches étaient mal rabotées, mais résistantes et solides.
LA MOUT d'olivier bécaille 173
Je repliai mon bras le long de ma poitrine, pour remonter vers la tête. Là, je découvris, dans la [ilanche du bout, un nœud qui cédait légèrement - aïs la pression ; je travaillai avec la plus grande peine, je finis par chasser le nœud, et de l'autre rrSlé, en enfonçant le doigt, je reconnus la terre, une terre grasse, argileuse et mouillée. Mais cela ne m'avançait à rien. Je regrettai même d'avoir ôlé ce nœud, comme si la terre avait pu entrer. Une autre expérience m'occupa un instant : je lapai autour du cercueil, afin de savoir si, par hasard, il n'y aurait pas quelque vide, à droite ou à gauche. Partout, le son fut le même. Comme je donnais aussi de légers coups de pied, il me sembla pourtant que le son était plus clair au bout. Peut-être n'élait-ce qu'un effetde la sonolilé du bois.
Alors, je commençai par des poussées légères, les bras en avant, avec les poings. Le bois résista. J iMiiployai ensuite les genoux, m'arc-boutant sur les pieds et sur les reins. Il n'y eut pas un (•ia(}uement. J<; finis par donner toute ma force jo poussai du corps entier, si violemment, que mes 08 meurtris criaient. Et ce fut à ce moment que je devins fou.
174 LA MORT d'olivier BÉCAILLE ]
Jusque-là, j'avais résisté au vertige, aux souf- i fies de rage qui montaient parinstants en moi, ' comme une fumée d'ivresse. Surtout, je répri- ' mais les cris, car je comprenais que, si je criais, ! j'étais perdu. Tout d'un coup, je me mis à crier, ; à hurler. Cela était plus fort que moi, les hurlements sortaient de ma gorge qui se dégonflait. ', J'appelai au secours d'une voix que je ne me ^ connaissais pas, m'affolant davantage à chaque i nouvel appel, criant que je ne voulais pas mourir. El j'égratignais le bois avec mes ongles, je me tordais dans les convulsions d'un loup enfermé. Combien de temps dura celle crise ? Je l'ignore, mais je sens encore l'implacable dureté du cercueil où je me débattais, j'entends encore la tempête de cris et de sanglots dont j'emplissais ces quatre planches. Dans une dernière lueur de raison, j'aurais voulu me retenir et je ne pouvais pas.
Un grand accablement suivit. J'attendais la mort, au milieu d'une somnolence douloureuse. Ce cercueil élait de pierre ; jamais je ne parviendrais à le fendre ; et cette certitude de ma défaite me laissait inerte, sans courage pour tenter un nouvel effort. Une autre sou fl'rance, la faim,
LA MORT d'olivier BÉCAILLE 175
s'était jointe au froid et à l'asphyxie. Je défaillais. Bientôt, ce supplice fut intolérable. Avec mon doigt, je tâchai d'attirer des pincées de terre, par le nœud que j'avais enfoncé, et je mangeai cette terre, ce qui redoubla mon tourment. Je mordais mes bras, n'osant aller jusqu'au sang, tenté par ma chair, suçant ma peau avec l'envie d'y enfoncer les dents.
Ah ! comme je désirais la mort, à cette heure ! Toute ma vie, j'avais tremblé devant le néant ; et je le voulais, je le réclamais, jamais il ne sei'ait assez noir. Quel enfantillage que de redouter ce sommeil sans rêve, cette éternité de silence et de ténèbres ! La mort n'était bonne que parce qu'elle supprimait l'être d'un coup, pour toujours. Oh! dormir comme les pierres, rentrer dans l'argile, n'être plus !
Mes mains tâtonnantes continuaient machinalement à se promener contre le bois. Soudain, je piquai au pouce gauche, et la légère douleur ni' lira de mon engourdissement. Qu'était-ce il'inc? Je cherchai de nouveau, je reconnus un clou, un clou que les croque-morts avaient enfoncé de travers, et qui n'avait pas mordu dans le boid du cerciioil. 11 était très long, très
176 LA MOUT d'olivier bécaille
pointu. La tête tenait dans le couvercle, mais je ^ sentis qu'il rennuait. A partir de cet instant, je ] n'eus plus qu'une idée : avoir ce clou. Je passai : ma main droite sur mon ventre, je commençai à ^ l'ébranler. Il ne cédait guère, c'était un gros ■' travail. Je changeais souvent de main, car la . main gauche, mal placée, se fatiguait vite. Tan- < dis que je m'acharnais ainsi, tout un plan s'était i développé dans ma tête. Ce clou devenait le salut, j II me le fallait quand même. Mais serail-il temps encore ? La faim me torturait, je dus m'arrèter, en proie à un vertige qui me laissait les mains molles, l'esprit vacillant. J'avais sucé les gouttes qui coulaient de la piqûre de mon pouce. Alors, je me mordis le bras, je bus mon sang, éperonné parla douleur, ranimé par ce vin tiède et acre qui mouillait ma bouche. Et je me remis au clou des deux mains, je réussis à l'arracher.
Dès ce moment, je crus au succès. Mon plan était simple. J'enfonçai la pointe du clou dans le couvercle et je traçai une ligne droite, la plus longue possible, où je promenai le clou, de façon à pratiquer une entaille. Mes mains se roidissaient, je m'enlêlais furieusement. Quand je pensai avoir assez entamé le bois, j'eus l'idée de me
LA m:rt d'olivier bécaille 177
retourner, dame mettre sur le ventre, puis, en me soulevant sur les genoux et sur les coudes, de pousser des reins. Mais, si le couvercle craqua, il ne se lendit pas encore. L'entaille n'était pas assez profonde. Je dus me replacer sur le dos et reprendre la besogne, ce qui me coûta beaucoup de peine. Entin, je tentai un nouvel effort, et cette fois le couvercle se brisa, d'un bout à l'autre.
Certes, je n'étais pas sauvé, mais l'espérance m'inondait le cœur. J'avais cessé de pousser, je ne bougeais plus, de peur de déterminer quelque éboulement qui m'aurait enseveli. Mon projet était de me servir du couvercle comme d'un abri, tandis que je tâcherais de pratiquer une sorte de puits dans l'argile. Malheureusement ce travail présentait de grandes difficultés : les iiiulles épaisses qui se détachaient, embarras-
i 'ut les planches que je ne pouvais manœur ; jamais je n'arriverais au sol, déjà des ulemenls partiels me pliaient l'échiné et m'enfonçaient la face dans la terre. La peur me reprenait, lorsqu'en m'allongeant pour trouver un point d'appui, je crus sentir que la planche qui fermait la bière, aux oieds, cédait sous la
178 LA MOiiT d'olivier bécaille
pression. Je tapai alors vigoureusement du talon, songeant qu'il pouvait y avoir, à cet endroit, une fosse qu'on était en train de creuser.
Tout d'un coup, mes pieds enfoncèrent dans le vide. La prévision était juste : une fosse nouvellement ouverte se trouvait là. Je n'eus qu'une mince cloison de terre à trouer pour rouler dans cette fosse. Grand Dieu ! j'étais sauvé !
Un instant, je restai sur le dos, les yeux en l'air, au fond du trou. Il faisait nuit. Au ciel, les étoiles luisaient dans un bleuissement de velours. Par moments, un vent qui se levait m'apportait i une tiédeur de printemps, une odeur d'arbres. Grand Dieu ! j'étais sauvé, je respirais, j'avais chaud et je pleurais, et je balbutiais, les mains dévotement tendues vers l'espace. Oh ! que c'était bon de vivre !
LA MOUT d'olivier BÉCAILLE 179
Ma première pensée fut de me rendre chez le gardien du cimetière, pour qu'il me lit reconduire chez moi. Mais des idées, vagues encore, m'arrêtèrent. J'allais efl'rayer tout le monde. Pourijuoi me presser, lorsque j'étais maître de la situation? Je me tâtai les membres, je n'avais que la légère morsure de mes dents au bras gauche ; et la petite fièvre qui en résultait m'excitait, me donnait une force inespérée. Certes, je jMiirrais marcher sans aide. .\lors, je pris mon temps. Toutes sortes de tiries confuses me traversaient le cerveau. j ivais senti près de moi, dans la fosse, les outils (!'•< fossoyeurs, et j'éprouvais le besoin de répanr le dégât que je venais de faire, de reboucher le trou, pour qu'on ne pût s'apercevoir de ma résurrection, A ce moment, je n'avais aucune idée nette ; je trouvais seulement inutile dé publier l'aventure, éprouvant une honte à vivre,
180 LA MORT d'olivier BÉCAILLE
lorsque le moade entier me croyait moi t. En une demi-heure de travail, je parvins à ellacer toute trace. Et je sautai hors de la fosse.
Quelle belle nuit ! Un silence profond régnait dans le cimetière. Les arbres noirs faisaient des ombres immobiles, au milieu de la blancheur des tombes. Comme je cherchais à m'orienter, je remarquai que toute une moitié du ciel tlambait d'un reflet d'incendie. Paris était là. Je me diri- j geai de ce côté, filant le long d'une avenue, dans l'obscurité des branches. Mais, au bout de cinquante pas, je dus m'arrèler, essoufflé déjà, Elje m'assis sur un banc de pierre. Alors seulement, je m'examinai : j'étais complètement habillé, chaussé même, et seul un chapeau me manquait. Combien je remerciai ma chère Marguerite du pieux sentiment qui l'avait fait me vêtir! Le brusque souvenir de Marguerite me remit debout. Je voulais la voir.
Au bout de l'avenue, une muraille m'arrêta. Je montai sur une tombe, et quand je lus pendu au chaperon, de l'autre côté du mur, je me laissai aller. La chute lut rude. Puis je marchai quelques minutes dans une grande rue déserte, qui tournait autour du cimetière. J'ignorais coin-
LA MOKT d'olivier UÉCAILLE 181
plètement où j'étais; mais je me répétais, avec l'entêtement de l'idée fixe, que j'allais rentrer dans Paris et que je saurais bien trouver la rue Daupbine. Des gens passèrent, je ne les questionnai même pas, saisi de méfiance, ne voulant me confier à personne. Aujourd'hui j'ai conscience qu'une grosse fièvre me secouait déjà et que ma tète se perdait. Enfin, comme je débouchais sur une grande voie, un éblouissemenl me prit, et je tombai lourdement sur le trottoir.
Ici, il y a un trou dans ma vie. Pendant trois • mairies, je demeurai sans connaissance. Quand je me réveillai enfin, je me trouvais dans une chambre inconnue. Un homme était là à me Soigner. Il me raconta simplement que, m'ayant ramassé, un malin, sur le boulevard Montparnasse, il m'avait gardé chez lui. C'était un vieux docteur qui n'exerçait plus. Lorsque je le remerciai, il me répondit avec biusquerie que mon cas lui avait f4aru curieux et qu'il avait voulu létuilier. D'ailleurs, dans les premiers jours de maconvalescence. il ne me permit de luiadresser aucune ijuestion. Plus tard, il ne m'en fit aucune. Durant huit jours encore, je gardai le lit, la tête faible, 1)0 cheichant pas môme à me souvenir, car le
182 LA MORT d'olivier BÉCAILLE J
souvenir était une fatigue et un chagrin. Je ^
me sentais plein de pudeur et de crainte. Lors- j
que je pourrais sortir, j'irais voir. Peut-être, j
dans le délire de la fièvre, avais-je laissé échapper ]
un nom ; mais jamais le médecin ne fît allusion à i
ce que j'avais pu dire. Sa charité resta discrète. .;
Cependant, l'été était venu. Un matin de juin, -. j'obtins enfin la permission de faire une courte
promenade. C'était une matinée superbe, un de i
ces gais soleils qui donnent une jeunesse aux 1
rues du vieux Paris. J'allais doucement, ques- j
tionnant les promeneurs à chaque carrefour, ;
demandant la rue Dauphine, J'y arrivai, et j'eus ^
de la peine à reconnaître l'hôtel meublé où nous ;
étions descendus. Une peur d'enfant m'agitait, t
Si je me présentais brusquement à Marguerite, ]
je craignais de la tuer. Le mieux, peut-être, ;
serait de prévenir cette vieille femme, M""' Ga- î bin, qui logeait là. Mais il me déplaisait de mettre quelqu'un entre nous. Je ne m'arrêtais à
rien. Tout au fond de moi, il y avait comme un l
grand vide, comme un sacriflce accompli depuis ;; longtemps.
La maison était toute jaune de soleil. Je l'avais ,
reconnue à un restaurant borgne, qui se trouvait x
LA MORT d'olivier bécaille 183
au rez-de-chaussée, et d'où Ton nous montait la nourriture. Je levai les yeux, je regardai la dernière fenêtre du troisième étage, à gauche. Elle était grande ouverte. Tout à coup, une jeune femme ébouriffée, la camisole de travers, vint s'accouder; et, derrière elle, une jeune homme '|ui la poursuivait, avança la lêle et la baisa au cou. Ce n'élait pas Marguerite. Je n'éprouvai aucune surprise. Il me sembla que j'avais rêvé cela et d'autres choses encore que j'allais apprendre.
Un instant, je demeurai dans la rue, indécis, -ungeant a monter et à questionner ces amoureux qui riaient toujours, au grand soleil. Puis, je pris le parti d'entrer dans le petit restaurant, en bas. Je devais être méconnaissable : ma barbe avait poussé pendant ma fièvre cérébrale, mon visage s'était creusé. Comme je m'asseyais à une table, je vis justement M°" Gabin qu. apportait une tasse, pour acheter deux sous de café ; et elle se planta devant le comptoir, elle entama avec la dame de l'établissement les commérages de tous les jours. Je tendis l'oreille.
— Eh bien! demanda la dame, cette pauvre petite du troisième a donc fini par se décider 7
184 LA MORT d'olivier BÉCAILLE
— Que voulez- vous? répondit M*"* Gabin, c'était ce qu'elle avait de mieux à faire. M. Simoneau lui témoignait tant d'amitié !... Il avait heureusement terminé ses affaires, un gros héritage, et il lui offrait de l'emmener là-bas, dans son pays, vivre chez une tante à lui, qui a besoin d'une personne de confiance.
La dame du comptoir eut un léger rire. J'avais enfoncé ma face dans une journal, très pâle, les mains tremblantes.
— Sans doute, ça finira par un mariage, reprit M™* Gabin. Mais je vous jure sur mon honneur que je n'ai rien vu de louche. La petite pleurait son mari, et le jeune homme se conduisait parfaitement bien,.. Enfin, ils sont partis hier. Quand elle ne sera plus en deuil, ils feront ce qu'ils voudront.
A ce moment, la porte qui menait du restaurant dans l'allée s'ouvrit toute grande, et Dédé entra.
— Maman, tu ne montes pas?... J'attends, moi. Viens vite.
— Tout à l'heure, tu m'embêtes ! dit la mère. L'enfant resta, écoutant les deux femmes, de
son air précoce de gamine poussée sur le pavé de Paris.
LA MORT d'olivier BÉCAILLE 18S
— Dame! après tout, expliquait M™* Gabin, le défunt ne valait pas M. Simoneau... Il ne me revenait guère, ce gringalet. Toujours à geindre ! Et pas le sou ! Ah I non ! vrai I un mari comme ça, c'est désagréable pour une femme qui a du sang... Tandis que M. Simoneau, un homme riche, fort comme un Turc...
— Oh! interrompit Dédé, moi, je l'ai vu, un jour qu'il se débarbouillait. Il en a, du poil sur If's bras I
— Veux-tu t'en aller! cria la vieille en la liiiusculant. Tu fourres toujours ton nez où il ne doit pas être.
Puis, pour conclure :
— Tenez ! l'autre a bien fait de mourir. C'est une fière chance.
Quand je me retrouvai dans la rue, je marchai lentement, les jambes cassées. Pourtant, je souffrais pas trop. J'eus même un sourire, apercevant mon ombre au soleil. En effet, ! lais bien chélif, j'avais eu une singulière idée il'i'pouser M.irguerite. Et je me rappelais ses • iitiuis de Guérandc, ses impatiences, sa vie. morne et fatiguée. La chère femme se montrait bonne. Mais je n'avais jamais été son amant,