‹ NantasChapitre 8 sur 9 · LA MOUT DOLIVIEII 13ÉCAILLE · texte numérisé non relu

LA MOUT DOLIVIEII 13ÉCAILLE

c'était un frère qu'elle venait de pleurer. Pourquoi aurais-je de nouveau dérangé sa vie? Un mort n'est pas jaloux. Lorsque je levai la tète, je vis que le jardin du Luxembourg était devant moi. J'y entrai et je m'assis au soleil, rêvant avec une grande douceur. La pensée de Marguerite m'attendrissait, maintenant. Je me l'imaginais en province, dans une petite ville, très heureuse, très aimée, très fêtée ; elle embellissait, ^ elle avait trois garçons et deux filles. Allons ! d j'étais un brave homme, d'être mort, et je ne ferais certainement pas la bêtise cruelle de ressusciter.

Depuis ce temps, j'ai beaucoup voyagé, j'ai vécu un peu partout. Je suis un homme médiocre, qui a travaillé et mangé comme tout le • monde. La mort ne m'eiïraie plus; mais elle semble ne pas vouloir de moi, à présent que je n'ai aucune raison de vivre, et je crains qu'elle ne m'oublie.

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Il y a huit jours que mon père, M. de Vaugelade, m'a permis de quitter le Boquet, le vieux château mélancolique où je suis né, dans la basse Normandie. Mon père a d'étranges idées sur les temps actuels, il est d'un bon demi- -iècle en retard. Enfin, j'habite donc Paris, que je connaissais à peine, pour l'avoir traversé deux fois. Heureusement, je ne suis pas trop gauche. Félix Budin, mon ancien condisciple du lycée de 'laen, a prétendu, en me revoyant ici, que j'étais >iiperbe et(^ue les Parisiennes allaient raiïuler de moi. Gela ma fait rire. Mais, quand Félix n'a plus été là, je me suis surpris dans une glace, à legarder mes cinq pieds six pouces, tout en souriant «le mes dents blanches et de mes yeux noirs.

Puis, j'ai haussé les épaules, car je ne suis pas , fat. I

Hier, pour la première fois, j'ai passé la soirée "; dans un salon parisien. La comtesse de P***, qui ; est un peu ma tante, m'avait invité à dîner. C'était son dernier samedi. Elle voulait me présen- 1 ter à M. Neigeon, un député de notre arrondis- j sèment de Gommerville, qui vient d'être nommé -^ sous-secrétaire d'Etat, et qui est, dit-on, en -■. passe de devenir ministre. Ma tante, beaucoup i plus tolérante que mon père, m'a nettement dé- j claré qu'un jeune homme de mon âge ne pou- ] vait bouder son pays, fùl-il en république. Elle •] veut me caser quelque part. |

— Je me charge de catéchiser ce vieil entêté j de Vaugelade, m'a-t-elle dit. Laisse-moi faire, mon cher Georges.

A sept heures précises, j'étais chez la comtesse. Mais il paraît qu'on dîne tard, à Paris; les convives arrivaient un à un, et à sept heures et demie, tous n'étaient point là. La comtesse m'a appris d'un air de désespoir qu'elle n'avait pu avoir M. Neigeon; il se trouvait retenu à Versailles par je ne sais quelle complication parlementaire. Cependant, elle espérait encore qu'il

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paraîtrait un moment dans la soirée. Voulant boucherie trou, elle avait invité un autre député de notre département, l'énorme Gaucheraud, comme nous le nommons là-bas, et que jeconnais pour avoir chassé une fois avec lui. Ce Gauche-

I aud est un homme court, jovial, qui a laissé pous- -I r ses favoris depuis peu, afin d'avoir l'air grave.

II est né à Paris, d'un petit avoué sans fortune; mais il possède chez nous un oncle riche et très influent, qu'il a décidé, je ne sais trop comment, à lui céder une candidature. J'ignorais d'ailleurs qu'il fût marié. Ma tante m'a placé, à table, près d'une jeune dame blonde, l'air fin et i(.li, que l'énorme Gaucheraud appelait Berthe, très haut.

On avait fini par être au complet. Il faisait j(jur encore dans le salon, exposé au couchant, et brusquement nous sommes entrés dans une pièce aux rideaux tirés, éclairée par un lustre et ilii lampes. L'ellél a été singulier. Aussi, tout I n prenant place, a-t-on causé de ces derniers dîners de la saison d'hiver, que le crépuscule attriste. Ma tante détestait cela. Et la conversation s'est éternisée sur ce sujet, sur la mélancolie de Paris traversé au jour tombant, lorsqu'on

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se rend en voiture à une invitation. Je me taisais, mais je n'avais nullement éprouvé celte sensa- i lion, dans mon fiacre, qui m'avait pourtant cahoté | durement pendant une demi-heute. Paris, aux ^ premières lueurs du gaz, m'avait empli d'un immense désir de toutes les jouissances dont il allait flamber.

Quand les entrées ont paru, les voix se sont levées, et l'on a causé politique. J'ai été surpris d'entendre ma tante formuler des opinions. Les autres dames, d'ailleurs, élaientau courant, appelaient les hommes en vue de leurs noms tout court, jugeaient et décidaient. En face de moi, Gaucheraud tenait une place énorme, parlant fort, sans cesser de boire ni de manger. Ces choses ne m'intéressaient point, beaucoup m'échappaient, et j'avais fini par ne plus m'occuper que de ma voisine, madame Gaucheraud, Berlhe, comme je la nommais déjà, pour abréger. Elle était vraiment très jolie. L'oreille surtout m'a paru charmante, une petite oreille ronde, derrière laquelle frisaient des cheveux jaunes. Berlhe avait une de ces nuques troublantes de blonde, couvertes de poils follets. A certains mouvements des épaule?, son corsage décolleté

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en carré bâillait légèrement par derrière, et je suivais, de son cou à sa taille, une ondulation souple de chatte. J'aimais moins son proOl un un peu aigu. Elle parlait politique avec plus d'acharnement que les autres.

— Madame, désirez-vous du vin?... Vous passerai-je le sel, madame?

Je me faisais poli, je prévenais ses moindre^ désirs, interprétant ses gestes et ses regards. Elle m'avait regardé fixentîent en se mettant à table, comme pour me peser d'un coup.

— Ça vous ennuie, la politique, m'a-t-elle dit enfin. Moi, elle m'assomme. Mais, que voulezvous? il faut bien causer. On ne cause que deçà maintenant dans le monde.

Puis, elle a sauté à un autre sujet.

— Est-ce joli, Gommerville? Mon mari a voulu, l'été dernier, me mener chez son oncle; mais j'ai eu peur, j'ai prétexté que j'étais malade.

— Le pays est très fertile, ai-je répondu 11 y a (le très belles plaines.

— Bon! je suis fixée, a-t-elle repris en riant. (Test affreux. Un pays tout plat, des champs et t'iicore des champs, avec le même rideau de peupliers de loin en loin.

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J'ai voulu me récrier, mais elle était déjà re- ^ partie, elle discutait une loi sur l'enseignement j supérieur avec son voisin de droite , homme se- i vieux à barbe blanche. Enfin on a parlé théâtre. J Quand elle se penchait pour répondre à une ques- | lion lancée du bout de la table, l'ondulation féline de sa nuque me causait une émotion. Au Boquet, dans les sourdes impatiences de ma so- ■ litude, j'avais rêvé une maîtresse blonde; mais ' elle était lente, avec un visage noble, et la mine de souris, les petits cheveux frisés de Berthe dérangeaient mon rêve. Puis, comme on ser- ' vait déjà les légumes, j'ai glissé à une histoire folle, dont j'arrangeais les détails au fur et à mesure : nous étions seuls, elle et moi ; je la baisais par derrière sur le cou, et elle se retournait en souriant; alors, nous partions ensemble, pour un pays très lointain. On passait le dessert- A ce moment, elle s'est serrée contre moi, elle m'a dit à voix basse :

— Donnez-moi donc cette assiette de bonbons, là, devant vous.

Il m'a semblé que ses yeux avaient une douceur de caresse, et la légère pression de son bras

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nu sur la manche de son habit rtie chauffait délicieusement,

- J'adore les sucreries, et vous? a-t-elle icpris,

. croquant un fruit glacé.

Ces simples mots m'ont remué, au point que je me suis cru amoureux. Gomme je levais la t(te,j'ai aperçu Gaucheraud, qui me regardait

user bas avec sa femme : i! avait sa mine gaie,

ourlait d'un air encourageant. Le sourire du mari m'a calmé.

'ependant, le dîner tirait sur sa fin. Il ne m'a

- semblé que les dîners de Paris fussent beauip plus spirituels que les dîners de Gaen. Berlin^ seule me surprenait. Ma tante s'était plainte

'a chaleur, et l'on est revenu à la premièr'e iversation, on a discuté sur les réceptions du ilemps, en concluant qu'on ne mangeait réellent bien que l'hiver. Puis, on est allé prendre ifédans le petit salon.

l*eu à peu, il est arrivé beaucoup de monde. L-'S trois salons et la salle à manger s'emplissaient. Je m'étais réfugié dans un coin, et Comme mi tante passait près de mni, elle m'a dit rapidement ;

— Ne t'en va pas, Georges... Sa femme est

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arrivée. Il a promis de la venir prendre, et je te présenterai.

Elle parlait toujours de M. Neigeon, Mais je ne l'écoutais guère, j'avais entendu deux jeunes gens échanger devant moi quelques mots rapides, qui m'étonnaient. Ils se haussaient à une porte du grand salon, et au moment où Félix Budin, mon ancien condisciple de Caen , entrait et saluait madame Gaucheraud, le plus petit avait dit à l'autre :

— Est-ce qu'il est toujours avec elle?

— Oui, avait répondu le plus grand. Oh 1 un collage en règle. Maintenant ça durera jusqu'à l'hiver. Jamais elle n'en a gardé un si longtemps.

Ça n'a pas été pour moi une grosse soulfrance, je n'ai ressenti qu'une simple blessure d'à- || mour-propre. Pourquoi m'avait-elle dit , d'un ton si tendre, qu'elle adorait les sucreries? Certes, je n'entendais pas la disputer à Félix. Cependant, j'ai fini par me persuader que ces jeunes gens calomniaient madame Gaucheraud. Je connaissais ma tante, elle était très rigide, elle ne pouvait tolérer chez elle des femmes compromises. Gaucheraud, justement, venait de se précipiter au-devant de Félix, pour lui serrer la

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main; et il lui donnait des claques amicales sur l'épaule, il le couvait d'un regard attendri,

— Ah ! te voilà, m'a dit Félix, lorsqu'il m'adécouvert. Je suis venu pour toi... Eh bieni veuxtu que je te pilote?

Nous sommes restés tous les deux dans l'embiHsure de la porte. J'aurai> bien voulu le questionner sur madame Gjiuciieraud ; mais je ne savais comment le faire d'une façon dégagée. Tout en cherchant une transition, je l'interrogeais sur une foule d'autres fiersonnes^ qui m'étaient parfaitement indifférentes, El il me nommait les gens, il avait des renseignements précis sur chacun. Lui, né à Paris, avait passé seulement deux années au lycée de Caen, pendant qne son père était préfet du Calvados. Je le trouvais de paroles très libres. Un sourire pinçait sa lèvre inférieure, lorsque je lui demandais des détails sur certaines des femmes qui étaient là.

— Tu regardes madame Neigeon ? m'a-t-il dit tout d'un coup.

A la vérité, je regardais madame Gaucheraud. Aussi, ai-je répondu assez sottement :

— Madame Neigeon, ah 1 où donc?

— Cette femme brune , là-bas, près delà clie-

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minée, qui cause avec une femme blonde , décolletée.

En effet, près de madame Graucheraud, et riant gaiement, se trouvait une dame que je n'avais pas remarquée.

— Ah ! c'est madame Neigeon, ai-je répété à deux reprises.

Et je l'ai examinée. C'était bien fâcheux qu'elle fût brune, car elle m'a paru également charmante, un peu moins grande que Berthe, avec une magnifique couronne de cheveux noirs. Elle avait des yeux à la fois vifs et tendres. Le nez petit, la bouche fine, les joues trouées de fossettes, indiquaient une nature à la fois turbulente et réfléchie. Telle a été ma première impression. Mais à la regarder, mon jugement s'est troublé, et je l'ai vue bientôt plus folle encore que son amie, riant plus haut.

— Est-ce que tu connais Neigeon? m'a demandé Félix. ^

— Moi, pas du tout. Ma tante doit me présenter à lui.

— Oh 1 un être nul, le sot parfait, a-t-ii continué. C'est la médiocrité politique dans tout son ! épanouissement^ un de ces bouche-trous si utiles

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SOUS le régime parlementaire. Gomme il n'a pas deux idées à lui et que tous les chefs de cabinet peuvent l'employer, il est des combinaisons les plus contraires.

— Etsafemme? ai-je dit.

— Sa femme , eh bien I tu la vois. Elle est charmante... Si tu veux obtenir quelque chose de lui, fais la cour à sa femme.

Félix, d'ailleurs, affectait de ne vouloir rien ajouter. Mais, en somme, il m'a laissé entendre que madame Neigeon avait fait la fortune de son mari et qu'elle continuait de veiller à la prospérité du ménage. Tout Paris lui donnait des amants.

— Et la dame blonde? ai-je demandé brusquement.

— La dame blonde, a répondu Félix sans se troubler, c'est madame Gaucheraud.

— Elle est honnête, celle-là?

— Mais sans doute elle est honnête.

Il avait pris un air grave, qu'il n'a pu garder ; Bon sourire a reparu, j'ai même cru lire sur son visage un air de fatuité qui m'a fâché. Les deux femmes s'étaient sans doute aperçues que nous nous occupions d'elles, car elles forçaient leurs rires. Je suis resté seul, une dame ayant emmené

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Félix : et j'ai passé la soirée à les comparer Tune à l'autre, blessé et attiré, ne comprenant pas bien, éprouvant cette anxiété d'un homme qui a peur de commettre quelque sottise, en se risquant dans un monde qu'il ne connaît point encore.

— Il est assommant, il ne vient pas, m'a dit ma tante, lorsqu'elle m'a retrouvé dans le même coin de porte. C'est toujours comme ça, d'ailleurs... Enfin, il est minuit à peine, sa femme l'attend encore.

J'ai fait le tour de la salle à manger, je suis allé me planter à l'autre porte du salon. De cette manière, je me trouvais derrière ces dames. Gomme j'arrivais, j'ai entendu Berthe qui appelait ?on amie Louise. C'est un joli nom, Louise. Elle portait une robe montante, dont la ruche laissait voir seulement, sous son lourd chignon, la ligne blanche de son cou. Cette blancheur discrète m'a paru, un instant, beaucoup plus provocante que le dos entièrement nu de Berthe. Puis, je n'ai plus eu aucun avis, elles étaient adorables toutes les deux, le choix me semblait impossible, dans l'état de trouble où je me trouvais.

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Ma tanle, cependant, me cherchait partout. 11 était une heure.

— Tu as donc changt de porte ? m'a-t-elle dit. Allons, il ne viendra pas : ce Neigeon sauve la France tous les soirs... Je vais toujours te présenter à sa femme, avant qu'elle parte. Et sois aimable, c'est, important.

Sans attendre ma réponse, la comtesse m'avait planté devant madame Neigeon, en me nommant et en lui contant mes aiïaires d'une phrase. Je suis resté assez gauche, j'ai trouvé à peine quelques mots. Louise attendait, avec son sourire : puis, lorsqu'elle a vu que je demeurais court, elle s'est inclinée simplement. Il m'a semblé que madame Gaucheraud se moquait de moi. Toutes deux s'étaient levées et se reliraient. Dans l'antichambre, où était installé le vestiaire, elles ont eu un accès de gaieté folle. Ce laisser-aller, ces allures garçonnières, cette grâce hardie, n'étonnaient que moi. Les hommes s'écartaient, les saluaient au passage, avec un mélange d'extrême politesse et de camaraderie mondaine qui me stupéfiait.

Félix m'avait nlFert une place dans sa voiture. Mais je me suis échappé, je voulais être seul; et je n'ai pas pris do (iucrc, heureux de marcher à

pied, dans le silence et la solitude des rues. Je ]

me sentais fiévreux, comme à l'approche de '<

quelque grande maladie. Etait-ce donc une pas- '

sion qui poussait en moi? Pareil aux voyageurs <

qui payent leur tribut aux climats nouveaux, i

j'allais être éprouvé par l'air de Paris. • l

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C'est cet après-midi que j'ai revu ces dames, au Salon de peinture, qui ouvrait précisément aujourd'hui. Je confesse que je savais devoir les y rencontrer, et que je serais fort en peine pour me prononcer sur la valeur des trois ou quatre mille tableaux, devant lequels je me suis promené pendant quatre heures. Félix, hier, avait offert de me venir prendre vers midi ; nous devions déjeuner dans un restaurant des Champs-Elysées.

J'ai beaucoup réûéchi, depuis la soirée de la comtesse, mais j'avoue que cela n'a pas amené une grande clarté dans mes idées. Quel étrange monde, que ce monde parisien, si poli et si gâté à la fois I Je ne suis point un moraliste rigide, je n'en reste [las moins gôné à l'idée des choses énormes que j'ai entendues, entre hommes, dans les coins du salon de ma tante. A écouter le,s paroles crues, échangées à demi-voix, plus de la moitié des femmes qui étaient là se conduisaient

comme des gueuses; et c'était, sous l'urbanité des ^ conversations et des manières, une brutalité d'ap- '. prédation qui les déshabillait toutes, les mères, j les filles, salissant les plus honnêtes autant que ' les plus compromises. Comment savoir la vérité, au milieu de ces histoires risquées, de ces affirma- ' tions du premier venu, décidant de la vertu ou de ' l'impndeur d'une femme ? J'avais d'abord pensé { que ma tante, malgré ce que mon père en disait, ; recevait du bien vilain monde. Mais Félix préten- '■ (lait qu'il en était ainsi dans presque tous les J salons parisiens ; les maîtresses de maison se- j vères devaient elles-mêmes se montrer tolérantes, sous peine de faire le vide chez elles. Mes premières révoltes s'étaient calmées, je n'avais plus que le besoin sensuel de profiter, moi aussi, de celte facilité du plaisir, de ces jouissances offertes avec une grâce si troublante.

Chaque matin, depuis quatre jours, je ne pouvais m'éveiller, dans mon petit appartement de la rue Laffitte, sans songer à Louise et à Berlhe, comme je les nommais familièrement. Il se produisait un singulier phénomène en moi, je finissais par les confondre. J'avais aujourd'hui la certitude que Félix était bien réellement l'amant

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de Berthe ; mais cela ne me blessait pas, au contraire ; je voyais là un encouragement, une certitude de me faire aimer. Je les associais donc toutes deux : puisqu'elles avaient cédé à d'autres, pourquoi ne me céderaient-elles pas, à moi ? C'était là le continuel sujet d'une rêverie déli-

; cieuse, à l'heure de mon lever. Je m'attardais

[ dans mon lit, jouissant de la tiédeur des couvertures, me retournant vingt lois, avec une paresse heureuse des membres. Et j'évitais de rien préciser, car il m'était agréable de rester dans le vague d'un dénouement que j'arrangeais sans cesse à ma guise. Je pouvais ainsi ralliner sur les circonstances qui me livreraient un jour Berthe ou Louise, je ne voulais pas même savoir au juste laquelle. Enfin, je me levais, avec l'absolue conviction queje n'avais qu'à choisir, pour

. être le maître de l'une ou de l'autre.

Quand nous sommes entrés dans la première salle de l'Exposition de peinture, j'ai été surpris

1 de la foule énorme qui s'y étouiïait

— Diable ! a murmuré Félix, nous venons un peu lard. Il va falloir jouer des coudes.

C'était une foule très mêlée, des artistes, des bourgeois, des gens du monde. Au milieu des

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paletots mal brossés et des redingotes sombres, \

il y avait de claires toilettes, ces toilettes printa- i

nières si gaies à Paris, avec leurs soies tendres et ;

leurs garnitures vives. Et j'étais surtout ravi par |

la tranquille assurance des femmes, coupant au ;

plus épais des groupes, sans s'inquiéter de leurs i

traînes, dont les flots de dentelles finissaient tou- >

jours par passer. Elles allaient ainsi, d'un tableau ■

à un autre, du pas dont elles auraient traversé '

leur salon. Il n'y a que les Parisiennes qui gar- ."

dent une sérénité de déesses dans les cohues po- '

pulaires, comme si les paroles entendues, les i

contacts subis, ne pouvaient monter jusqu'à elles ^

J et les salir. J'ai suivi un instant du regard une

dame, que Félix m'a dit être la duchesse d'A***; elle était accompagnée de ses deux filles, âgées de seize à dix-huit ans; et toutes trois regardaient sans sourciller une Léda, tandis que, derrière ell€s, un atelier de jeunes peintres s'égayaient du tableau en termes très libres.

Félix s'est engagé dans les salles de gauche, nne enfilade de grandes pièces carrées, où la foule était moins compacte. Un jour blanc tombait des plafonds vitrés, une lumière crue que des vélums de toile tamisaient; mais la poussière 1

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L soulevée par le piétinement du monde mettait comme une fumée légère au-dessus de la houle des tètes. Il fallait que les femmes fussent très jolies, pour résister à cet éclairage, à ce ton uniforme, que les tableaux , aux quatre côtés des murs, tachaient violemment. Là, c'était une bigarrure extraordinaire de couleurs, des rouges, des jaunes, des bleus qui détonnaient, toute une débauche d'arc-en-ciel dans l'or éclatant des cadres. Il commençait à faire très chaud. Des messieurs chauves, au crâne pâli, se promenaient en soufflant, leur chapeau à la main. Tous les

>iteur8 avaient le nez en l'air. Un s'écrasait 1 rvant certaines toiles. Il se produisait des cou-

nls, des poussées, une débandade de troupeau

II main lâché au travers d'un palais. Et, sans

: relâche, on entendait le roulement continu des

pieds sur les parquets, qui accompagnait la cla-

I ,»ur sourde et prolongée de ce peuple, grondant

inme la mer.

— Tiens! m'a dit Félix, voilà la grande ma-

line dont on parle tant.

t^inq rangs de personnes contemplaient la

ande machine. Il y avait des femmes avec dés .iiocles, des artistes qui causaient bas, mécham-

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ment, un grand monsieur sec en train de prendre f des notes. Mais je regardais à peine. Je venais -. d'apercevoir, dans une salie voisine, accoudées . à la barre d'appui, devant la cimaise, deux ' dames qui examinaient curieusement un petit ta- < bleau. Ce n'a été d'abord qu'un éclair : gous les. ' bavolelsdes chapeaux, j'avais vu d'épaisses tresses ] noires et tout un ébouriffement de cheveux • blonds ; puis, la vision s'en était allée, un flot de ^ foule, des têtes moutonnantes avaient noyé les i deux dames. Mais j'aurais juré que c'étaient elles. Au bout de quelques pas, entre les têtes sans cesse en mouvement, j'ai retrouvé tantôt ; les cheveux blonds, tantôt les tresses noires. Je < n'ai rien dit à Félix, je me suis contenté de le l conduire dans la salle voisine, en manœuvrant ■ de façon à ce (ju'il parût reconnaître ces dames ' le premier. Les avait-il vues comme moi? je le l croirais, car il m'a jeté un regard oblique, d'une 1 fine ironie. j

— Ah ! quelle heureuse rencontre ! s'est-il '] écrié en saluant.

Ces dames se sont tournées et ont souri. J'at- < tendais le coup de cette deuxième entrevue. Il a \ été décisif. Madame Neigeon m'a bouleversé, d'un !

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simple regard de ses yeux noirs, tandis qu'il m'a semblé retrouver une amie dans madame Gaucheraud. Cette fois, c'était le coup de foudre. Elle avait un petit chapeau jaune, couvert d'une branche de glycine; et sa robe était de soie mauve, garnie de salin paille, une toilette très voyante et très tendre à la fois. Mais je ne l'ai détaillée que plus tard ; car, à première vue, elle m'est apparue dans du soleil, comme si elle avait fait de la lumière autour d'elle.

Cependant, Félix causait.

— Hein? rien de fort, disait-il. Je n'ai encore rien vu.

— Mon Dieu ! a déclaré Berthe, c'est comme toutes les années.

Puis, se retournant verg la cimaise :

— Regardez donc ce petit tableau que Louise a découvert. La robe est d'un réussi 1 Madame de lluchelaiilc en avait une exactement pareille, au dernier bal de l'Elysée,

— Oui, a murmuré Louise; seulement, les ruches descendaient en carré sur le tablier.

Klles étudiaient de nouveau la petite toile, qui représentait une dame dans un boudoir, debout devant une cheminée, et lisant une lettre. La

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peinture m'a semblé très médiocre, mais je me i

suis senti plein de sympathie pour le peintre. ^

— Où est-il donc? a demandé Berthe brusque- h

ment, en cherchant autour d'elle. Il nous perd 1

tous les dix pas. ^•

Elle parlait de son mari. ;

— Gaucheraud est là-bas, a tranquillement \ répondu Félix, qui voyait tout le monde. 11 i regarde ce grand Christ en sucre, cloué sur une : croix de pain d'épice.

En efîet, le mari, l'air paisible et désintéressé,

faisait pour son compte le tour des salles, les ] mains derrière le dos. Quand il nous a aperçus,

il est venu nous donner une poignée de main; '

et il nous a dit de son air gai : '

— Avez-vous remarqué? il y a là-bas un l Christ d'un sentiment religieux vraiment remar- i quable.

Ces dames s'étaient remisesen marche. Nous les j suivions avec Gaucheraud. La présence du mari nous autorisait à les accompagner. On a parlé

de M. Neigeon : il allait sans doute venir, s'il ;

sortait assez tôt d'une commission, où il devait i faire connaître l'avis du gouvernement sur une

question très importante. Gaucheraud s'était em- (

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paré de moi et me comblait d'amitiés. Gela me -énail, car je devais répondre. Félix avait souri, . on me poussant légèrement le coude; mais je t n'avais pu comprendre. Et il profilait de ce que J'occupais le gros homme pour marcher en avant avec ces dames. Je saisissais des lambeaux de conversation.

— Alors, vous niiez ce soir aux Vuriélés?

— Oui, j'ai loué une baignoire. On dit cette pièce drôle... Je vous emmène, Louise. Oh ! je le veux 1

Et plus loin :

— Voilà la saison finie. Cette ouverture du salon est la dernière solennité parisienne.

— Vous oubliez les courses,

— Tiens ! j'ai envie d'aller aux courses de Maisons-Laffite. On m'a dit que c'est très gentil.

Pendant ce temps, Gaucheraud me parlait du lJ(jquet, une propriété superbe, disait-il, et dont mon père avait doublé la valeur. Je le sentais plein de ûalteries. Mais je ne l'écoutais guère, remué jusqu'au fond de mon être, chaque fois qu'en s'arrêtant bru3(juemenl devant un tableau Louise m'efileurail de sa longue traîne. Son coii blanc sous ses cheveux noirs, était délicat comme

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celui d'un enfant. D'ailleurs, elle gardait son '

allure garçonnière, ce qui me fâchait un peu. On ]

la saluait beaucoup, et elle occupait les gens par ]

les éclats de sa gaieté et les courses vives de ses î

jupes. Deux ou trois fois, elle s'était retournée i

pour me regarder fixement. Je marchais dans j

un rêve, je ne saurais dire combien d'heures je r

< l'ai suivie de la sorte, étourdi par les paroles de î

Gaucheraud, aveuglé par les lieues de peinture ]

qui se déroulaient à droite et à gauche. J'ai seu- }

lement conscience que, vers la fin, on mâchait de ^

la poussière dans les salles, et que je ressentais n

une horrible fatigue, tandis que les femmes '^

tenaient bon, souriantes.

A six heures, Félix m'a emmené dîner. Puis,

au dessert :

— Je te remercie, m'a-t-il dit tout d'un coup.

— De quoi donc? ai-je demandé, très surpris,

— Mais de ta délicatesse à ne pas faire la cour à madame Gaucheraud. Alors, tu préfères les brunes?

Je n'ai pu m'empêcher de rougir. Il s'est hâté d'ajouter :

— Je ne veux pas de tes confidences. Au contraire, lu as dû remarquer que je m'abstenais d'in-

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tervenir. J'estime qu'il faut faire seul son apprentissage de la vie.

Il ne riait plus, il était sérieux et amical.

— Alors, tu crois qu'elle pourra m'aimer? ai-je dit, sans oser nommer Louise.

— Moi! a-l-il répondu, je n'en sais rien du tout. Fais ce qu'il te plaira. Tu verras bien de quelle manière tourneront les choses.

J'ai regardé cela comme un encouragement. Félix avait repris son ton ironique; et légèrement, en manière de plaisanterie, il prétendait que Gaucheraud aurait voulu me voir tomber amoureux de sa femme.

— Oh! tu ne connais pas le bonhomme, tu n'as pas compris pourquoi il se jetait si fort à ton cou. L'influence de son oncle baisse dans ton arrondissement, et s'il était obligé de se représenter devant ses électeurs, il serait bien aise de pouvoir compter sur ton père... Dame! j'avais

leur, tu comprends, du moment où tu peux lui ire utile ; tandis que moi, aujourd'hui, il m'a isé.

— Mais c'est abominable ! me suis- je écrié.

— Pourcjuoi dctnc abominable! a-t-il repris

Ï'un air si tranquille, que je n'ai pu savoir s'il se

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moquait. Quand une femme doit avoir des amis, ■'

autant que ces amis soient utiles au mé- .'

nage. i

En sortant de table, Félix a parlé d'aller aux ' Variétés. J'avais vu la pièce l'avant-veille ,; mais ' j'ai menti, j'ai témoigné un vif désir de la con- j naître. Et quelle charmante soirée! Ces dames ; étaient justement dans une baignoire voisine de ^ nos fauteuils. En tournant la tète, je pouvais j suivre sur le visage de Louise 4e plaisir qu'elle ', prenait aux plaisanteries des acteurs. J'avais ' trouvé ces plaisanteries intptes, deux jours aupa- '■ ravant. Mais elles ne me blessaient plus, j'y . guûtais au contraire une jouissance, parce qu'elles ■> me semblaient mettre une sorte de complicité | galante entre Louise et moi. La pièce était très ] leste, et elle riait surtout des mots risqués. Il suffisait quelle fût dans une baignoire, cela de-' venait une débauche permise. Quand nos yeux se rencontraient au milieu d'un éclat de rire, elle ne baissait pas la tête. Rien ne m'a paru d'une perversion plus raffinée, je me disais que trois heures passées inùin, dans cette commu* nauté de gaillardises, devaienjL fort avancer mes allaires. D'ailleurs, toute la salle s'amusait-,

MADAME NEIGEGN 213

beaucoup de femmes, au balcon, ne jouaient même pas de l'éventail.

Pendant un entr'acte, nous sommes allés saluer ces dames. Gaucheraud venait de sortir, nous avons pu nous asseoir. La baignoire était sombre, je sentais Louise près de moi. Ses jupes ont débordé, à un mouvement qu'elle a fait, et m'ont couvert les genoux. J^ai emporté la sensation de ce frôlement, comme un premier aveu muet, qui nous liait l'un à l'autre.

214 MADAME NEIGEON

Dix jours se sont écoulés. Félix a disparu, je ne ]

trouve aucun prétexte qui puisse me rapprocher i

de madame Neigeon. J'en suis réduit, pour m'occu l

per d'elle, à acheter cinq ou six grands journaux ^

où je lis le nom de son mari. Il est intervenu à *■

la Chambre, dans un grave débat, et a prononcé ;

un discours dont on s'occupe beaucoup. Ce dis- >

cours, à une autre époque, m'aurait paru assom- ',

mant ; il m'intéresse aujourd'hui, je vois les i

tresses noires et le cou blanc de Louise, derrière •

les phrases lîlandreuses. J'ai même eu, avec un \

monsieur que je connais à pei-ae, une discussion *

violente au sujet de M. Neigeon, dont je défends *

l'incapacité. Les attaques méchantes desjournaux <

me mettent hors de moi. Sans doute, cet homme i

est imbécile ; mais cela prouve d'autant plus l'in- " telligence de sa femme, si elle est, comme on le raconte, la bonne fée de sa fortune.

Pendant ces dix jours d'impatience et de

MADAME NEIGEON 215

courses vaines, je suis allé cinq ou six fois chez ma tante, espérant toujours une heureuse chance, quelque rencontre imprévue. D'ailleurs, lors de ma dernière visite, j'ai mécontenté la comtesse si vivement, que je n'oserai y retourner de sitôt. Elle s'était mis en tète de m'obtenir une situation dans la diplomatie, par le crédit de M. Neigeon; et sa stupeur a été grande, lorsque j'ai refusé, en alléguant mes opinions politiques. Le pis était que j'avais accepté, dans le premier moment, lorsque je n'aimais pas Louise et qu'il ne me répugnait pas encore de devoir un bienfait au mari. Aussi, ma tante, qui n'a pu comprendre mon accès de délicatesse, s'est-elle étonnée de ce qu'elle a appelé un caprice d'enfant. Est-ce que des légitimistes, aussi scrupuleux que moi, ne représentent pas la République à l'étranger? Au contraire, la diplomatie est le refuge des légitimistes; ils emplissent les ambassades, ils rendent à la bonne cause un service utile, en retenant les hautes situations que les républicain» invient. J'étais fort embarrassé pour répondre par de bonnes raisons, je me suis retranché dans un rigorisme ridicule, et ma tante a fini p^r me traiter de fuu, d'aulantplus furieuse, qu'elle avait

216 MADAME NEIGEON

déjà parlé de Taffaire à M. Neigeon. N'importe! Louise ne croira pas que je lui fais la cour pour obtenir un poste du ministère.

On rirait de moi, si je racontais par quels étranges sentiments j'ai passé depuis dix jours. D'abord, j'ai été persuadé que Louise s'était aperçue du trouble profond où m'avait jeté le frôlement de sa jupe sur mon genou ; et j'en concluais queje ne lui déplaisais pas, puisqu'elle ne s'était pas reculée tout de suite. Je trouvais là comme une avance sensuelle, qui allait plus loin que la coquetterie permise. Ce sont ici des notes sincères, une sorte de confession où je ne cache rien. Beaucoup d'hommes, s'ils disaient tout, avoueraient que les milieux changent, mais que la femme reste la même. En amour, la femme se donne ou permet qu'on la prenne. Je parle des femmes mariées, des mondaines ayant des convenances à garder. Les hommes qui les désirent, sentent vite si elles s'offrent, sous la bonne tenue de l'éducation et le raffinement du luxe. Tout ceci est pour dire que, dans mon égoïsrae d'amant, je trouvais naturelle une liaison possible de Louise avec moi. Ce bout de jupe sur mes

MADAME NEir.KON 217

jonoux était simplement d'une franchise etd'une crânerie charmantes.

Seulement, quelques heures plus lard, je me prenais à douter, je faisais les raisonnements contraires. Une fille seule pouvait s'offrir ainsi, j'étais un sot de croire qu'une femme se jetait à ma lête, même étourdimenl. Madame Neigeon ne pensait pas à moi. Elle avait peut-être des amants, mais ses liaisons étaient à coup surplus calculées et plus compliquée?. Il devait y avoir loin entre la femme que j'avais rêvée, la femme toute d'instinct, allant à son plaisir, et la femme adroite, la Parisienne pleine de dessous, qu'elle était sans doute.

Alors, elle m'a échappé tout à fait. Je ne la voyais plus, je ne savais même plus s'il était bien vrai que je fusse reste cinq minutes, dans l'ombVe d'une loge, à la sentir vivre contre moi. Et j'ai été très malheureux, au point qu'un instant j'ai songé à retourner m'enfermer au Boquet.

Avant-hier, il m'a enfin poussé une idée que je m'étonne ne pas avoir eue tout de suite. C'était d'aller assister à une séance de la chambre ; peutêtre M, Neigeon parlerait-il, peut-être sa femne serait-elle là. Mais il él.u't dit que je ne verrais

218 MADAME NEIGEON

point encore ce diable d'homme. Il devait prendre '. la parole, et il n'a pas même paru : on racontait l qu'il s'était trouvé retenu dans je ne sais quelle ^ commission du Sénat. En revanche, comme je ' m'asseyais au fond d'une tribune, j'ai éprouvé une ] émotion, en apercevant madame Gaucheraud au ] premier rang de la tribune d'en face. Elle m'a î vu, elle m'a regardé en souriant. Hélas! Louise i n'était pas avec elle. Ma joie est tombée. A la i sortie, je me suis arrangé pour rencontrer "• madame Gaucheraud dans un couloir. Elle s'est i montrée familière. Félix, certainement, lui a 1 parlé de moi. ;

— Est-ce que vous vous êtes absenté de Paris? -^ m'a-t-elle demandé. ;

Je suis resté muet, révolté de cette question. '*. Moi qui battais si furieusement la ville! î

— C'est qu'on ne vous rencontre nulle part. La dernière réception, au ministère, a été superbe, et il y a eu une exposition hippique merveilleuse...

Puis, devant mon air désespéré, elle s'est mise à rire.

— Allons, à demain, a-t-elle repris en s'éloignant. On vous verra là-bas, n'est-ce pas ?

MADAME NEIGEON 219

J'ai répondu oui, slupide, n'osant risquer une question, de peur de l'entendre rire de nouveau. Elle s'était retournée, elle me regardait d'un air malicieux.

— Venez, a-t-elle murmuré encore, du ton discret d'une amie qui m'aurait réservé quelque surprise heureuse.

Il m'a pris une folle envie de courir derrière elle, pour l'interroger. Mais elle avait déjà tourné dans un autre couloir; je me suis emporté contre mon sot amour-propre, qui m'empêchait d'avouer mon ignorance. Certes, j'étais prêt à aller là-bas; mais où était-ce, là-bas? Le vague de ce rendez-vous me mettait l'esprit à la torture, et j'éprouvais en outre une honte à ne pas savoir ce que le monde savait. Le soir, j'ai couru chez Félix, en me proposant d'obtenir de lui, d'une façon habile, les renseignements dont j'avais besoin. Félix était absent. Alors, désolé, je me guis plongé dans la lecture des journaux, choisissant les plus mondains et les plus répandus, tâchant de deviner, au milieu des informations publiées puur le lendemain, quel était le lieu où le bon ton voulait qu'on se donnât rendez-vous. Mes perplexités ont grandi, il y avait toutes

220 MADAME NEFGEON |

sortes de solennités : une exposition de maîtres î

anciens, une vente de charité dans un grand ? cercle, une messe en musique à Sainte-Clotilde,

une répétition générale, deux concerts et une ;

prise de voile, sans compter des courses un peu j

partout. Gomment un débarqué de la veille, un -^

provincial qui avait conscience de ses gaucheries, ^

pouvait-il se débrouiller parmi une pareille con- ■}

fusion ? Je comprenais bien que le ton suprême "^

était de se rendre à un de ces endroits; mais ':

auquel, grand Dieu? Enfin, au risque de me |

morfondre toute une journée et de me dévorer *

d'impatience, si je me trompais, j'ai osé choisir. ;

Je croyais me souvenir d'avoir entendu ces dames |

parler des courses de Maisons- Laffîtte. Cette déci- jj

sion prise, je me suis senti plus calme. ]

Quel coin de terre ravissant, cette banlieue de ^ Paris! Je ne connaissais pas Maisons-Laffîtte, qui

m'a enchanté, a.vec ses maisons si gaies, bâties }

sur un coteau que borde la Seine. On est dans 'i^

les premiers jours de mai, les pommiers tout -.

blancs font de grands bouquets, au milieu de la -^ verdure tendre des peupliers et des ormes.

Cependant, je me suis trouvé d'abord bien '.

dépaysé, perdu entre des murs et des haies vives, ^

MADAME NEIGEON 221

ne voulant demander mon chemin à personne. J'avais eu la joie de voir beaucoup de monde prendre le même train; mais ces dames n'étaient pas là, et à mesure que je guettais les passants, dans Maisons-Laffitte, mon cœur se serrait. Je finissais par me perdre, hors des habitations, le long de la Seine, lorsqu'une grosse émotion m'a arrêté net, près d'une touffe de ronces. A cinquante pas, venant à moi, un groupe de personnes s'avançait lentement, et je reconnaissais Louise et Berthe; Gaucheraud et Félix, toujours inséparables, suivaient à quelques pas. Ainsi, j'avais deviné. Gelam'a emplid'orgueil. Mais mon trouble était si grand, que j'ai commis un véritable enfantillage. Je me suis caché derrière la touffe de ronces, pris de je ne sais quelle honte, craignant de paraître ridicule. Lorsque Louise a passé, le bord de sa robe a frôlé le bui?son. Tout de suite, j'avais compris la sottise de mon premier mouvement. Aussi me suis-je hâté de couper à ti avers champs; et, comme les promeneurs arrivaient à un coude de la roule, j'ai débouché de l'air le plus naturel possible, en homme qui se croit seul et qui s'abandonne à la rêverie du L'rand air.

— Tiens! c'est vous! a crié Gaucheraud. i J'ai salué, en affectant une vive surprise. ]

On s'est exclamé, on a échangé des poignées de ]

main. Mais Félix riait de son air singulier; tan- ^

dis que Berthe m'adressait un clignement d'yeux, '

qui a établi une complicité entre nous. On s'était ;

remis en marche ; je me suis trouvé quelques secondes en arrière avec elle.

— Alors, vous êtes venu ? m'a-t-elle dit gaie- -; ment, à demi-voix. '',

Et, sans me laisser le temps de répondre, elle 'i

m'a plaisanté, en ajoutant que j'étais bien heu- ' reux d'être encore si enfant. Je sentais une alliée,

il me semblait qu'elle aurait goûté une joie per- j

sonnelleà mettre son amie dans mes bras. Puis, ;

Félix s'étant retourné, pour demander : ■

— De quoi riez-vous donc? ;

— G'estmonsieurde Vaugelade qui me raconte \ son voyage avec toute une famille d'Anglais', v a-t-elle répondu tranquillement. * •

Gaucheraud avait repris le bras de Félix et

l'entraînait, comme pour ne pas gêner mon tête- \ à-tête avec sa femme. Je suis resté seul entre

Louise et Berlhe, j'ai passé là une heure exquise, !

sur cette route ombreuse, qui suivait la Seine. •

Louise avait une robe de soie claire, et son ombrelle, à doublure rose, baignait son visage d'une lumière fine et chaude, sans une ombre. La campagne la rendait plus libre encore, parlant haut, me regardant en face, répondant à Berlhe qui la lançait dans des conversations hardies avec une insistance dont j'ai été frappé plus tard.

— Donnez donc le bras à madame Neigeon, a fini par me dire cette dernière. Vous n'êtes pas galant, vous voyez bien qu'elle est fatiguée.

J'ai offert mon bras à Louise, quis'yestappuyée tout de suite. Berthe avait rejoint son mari et Félix, nous restions seuls, à plus de quarante pas de distance. La route montait le coteau, et nous avons marché très lentement. En bas, la Seine coulait, entre des prairies étalées comme des lapis de velours vert. Il y avait là une île mince et longue, que coupaient les deux ponts, Il des trains passaient avec un roulement loinlin de foudre. Puis, de l'autre côtfi de l'eau, une laine immense, des cultures s'étendaient jus- , ii'au mont Valérien, dont on apercevait, au bord du ciel, les constructions grises, dans un poudroiement de soleil. Et, surtout, ce qui m'attendrissait aux larmes, c'était l'odeur de printemps ré-

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pandue autour de nous, montant des herbes, aux bords de la route.

— Retournez-vous bientôt au Boquei? m'a demandé Louise.

J'ai eu la sottise de répondre non, ne prévoyant pas qu'elle allait ajouter:

— Ah ! c'est fâcheux, nous partons la semaine prochaine pour Ips Mûreaux, cette propriété que mon mari possède à deux lieues de chez vous, je crois, et il comptait vous inviter à nous venir voir.

J'ai balbutié, j'ai dit que mon père me rappellerait peut-être plus vite que je ne pensais. II m'avait semblé sentir son bras s'appuyer davantage sur le mien. Était-ce donc un rendez-vous qu'elle me donnait? Dans l'idée galante que je me faisais de celte Parisienne, si libre et si raffinée, j'ai bâti tout de suite un roman, une liaison offerte à la campagne, un mois d'amour sous de ! grands arbres. Oui, c'était cela, elle me trouvait sans doute des grâces de gentilhomme campagnard, elle voulait m'aimer là-bas, dans mon cadre.

— J'ai à vous gronder, a-t-elle repris tout d'un coup, en prenant un air tendre et maternel.

MADAME NEIGEON 225

— Comment cela? ai-je murmuré.

— Oui, votre tante m'a parlé de vous. Il paraît que vous ne voulez rien accepter de notre main. C'est très blessant, cela. Pourquoi refusez-vous, dites?

Jai rougi une seconde fois. J'étais sur le point de risquer ma déclaration, décrier: « Je r-efuse, parce que je vous aime. » Mais elle a eu un geste, comme si elle comprenait et qu'elle voulût me faire taire. Puis elle a ajouté, en riant:

— Si vous êtes fier, si vous tenez à rendre service pour service, nous acceptons bien volontiers votre protection là-bas. Vous savez qu'il y a un conseiller général à nommer. Mon mari se porte, mais il craint d'être battu, ce qui serait très désagréable dans sa situation... Voulez-vous nous aider?

On ne pouvait être plus charmante. Cette histoire d'élection m'a paru un prétexte de femme spirituelle, pour nous retrouver aux champ.s.

— Mais sans doute je vous aiderai ! ai-je répondu avec gaieté.

— El si vous faites nommer mon mari, il est entendu que mon mari vous donne à son tour un coup d'épaule ?

226 MADAME NEIGEON

— Marché conclu.

— Oui, marché conclu.

Elle m'a tendu sa petite main, et j'ai tapé dedans. Nous plaisantions tous les deux. Gela me semblait ravissant, en vérité. Les arbres avaient cessé, le soleil tombait d'aplomb en haut de la côte, et nous marchions dans une grande chaleur, muets tous les deux. iMai» cet imbécile de Gaucheraud est venu troubler ce silence frissonnant, sous le ciel de Ûamme. Il nous avait entendus parler du conseil général, il ne m'a plus lâché, me contant l'histoire de son oncle, manœuvrant pour se faire présenter à mon père. Enfln, nous sommes arrivés au champ de courses. Ils ont trouvé les courses superbes. Moi, tout le temps, debout derrière Louise, j'ai regardé son cou délicat. Et quel adorable retour, par une brusque ondée I Le vert de la campagne, sous la pluie, s'était attendri encore, les feuilles et la terre sentaient bon, d'une odeur d'amour. Louise avait fermé les yeux à demi, lasse et comme envahie par les voluptés du printemps.

— Rippelez-vous notre marché, m'a-t-elle dit à la gare, en montant dans sa voiture qui l'alten-

(lait. Aux Mûreaux, dau» quinze jouis, n'est-ce pas?

J'ai serré la main qu'elle me tendait, et je crains même d'avoiiélé un peu brutal, car pour la première fois je l'ai vue grave, avec deux plis de mécontentement aux lèvres. Mais Berthe semblait toujours m'encourager à oser davantage, et Félix gardait toujours son rire éuigmatique, tandi? que Gaucheraudme tapait surl'épaule, en criant :

— Aux Mûreaux, dans quinze jours, monsieur de Vaugelade... Nous y serons tous.

Le diable l'emporte!

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