‹ NantasChapitre 9 sur 9 · MADAME NEI&EON · texte numérisé non relu

MADAME NEI&EON

rv !

Je reviens des Mùreaux, et mon esprit est si j plein de pensées contradictoires, que moi-même ; j'ai besoin de me raconter la journée que je viens . de passer près de Louise, pour tâcher de me faire 1 une opinion nette. *•

Bien que les Mûreaux ne soient qu'à deux lieues duBoquet, je connaissais peu ce coin de notre pays. Nos chasses sont du côté de Gommerviile, et comme on fait un assez long détour pour traverser la petite rivière du Béage, je n'étais pas allé par là dix fois en ma vie. Le coteau est pourtant délicieux, avec sa route qui monte, bordée de grands noyers. Puis, sur le plateau, on redescend, et les Mùreaux se trouvent à l'entrée d'un vallon, dont les pentes se resserrent bientôt en une gorge étroite. L'habitation, une maison carrée du dix-septième siècle, n'a pas grande importance; mais le parc est magnifique, avec ses larges

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pelouses et le bout de forêt qui le termine, si inextricable, que les allées elles-mêmes ont été envahies parles branches.

Quand je suis arrivé à cheval, deux grands chiens m'ont accueilli par des aboiements et des bonds prolongés. Au bout de l'avenue, j'avais aperçu une tache blanche. C'était Louise, en robe claire, en chapeau de paille. Elle n'est pas descendue à ma rencontre, elle est restée immobile et souriante, sur le vaste perron qui monte au vestibule. Il était au plus neuf heures.

— Ah ! que vous êtes charmant ! m'a-l-elle crié. Vousêtes matinal au moins, vous!... Gomme vous voyez, je suis encore la seule levée au chûteau.

Je l'ai complimentée de ce beau courage de Parisienne. .Mais elle a ajouté en riant :

— 11 est vrai que je ne suis ici que depuis cinq jours. Je me lèverais avec les poules, les premiers matins... Seulement, dès la seconde semaine, je reprends petit à petit mes habitudes de paresseuse, je finis par descendre àdix heures, comme à Parirf... Enfin, ce matin, je suis encore une campagnarde.

Jamais je ne l'avais vue si ravissante. Dans sa

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hâte à quitter sa chambre, elle avait noué négligemment ses cheveux, elle s'était enveloppée dans le premier peignoir venu ; et, toute fraîche, les yeux humides de sommeil, elle redevenait enfant. De petites mèches s'envolaient sur son cou. J'apercevais ses bras nus jusqu'aux coudes, lorsque ses larges manches s'entr'ouvraient.

— Vous ne savez pas où j'allais ? a-t-elle répondu. Eh bien, j'allais voir, sur ce berceau là-bas, un rideau de volubilis, qui, paraît-il, est merveilleux, quand le soleil n'a pas encore fermé les fleurs. C'est le jardinier qui m'a dit ça ; et, comme j'ai manqué mes volubilis, hier, je ne veux pas les rater aujourd'hui... Vous m'accompagnez, n'est-ce pas ?

J'avais grande envie de lui offrir jnon bras, mais j'ai compris que ce serait ridicule. Elle courait comme une pensionnaire échappée. Arrivée au berceau, elle a eu un cri d'admiiation. Toute une draperie de volubilis pendait de haut, une pluie de clochettes emperléesde rosée et dont les teintes délicates allaient du rose vif au violet et au bleu pâles. On aurait dit une de ces fantaisies des albums japonais, d'une grâce et d'une étrangeté exquises.

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— Voilà la récompense, quand on se lève matin, disait Louise gaiement.

Puis, elle s'est assise sous le berceau, et je me suis permis de me mettre près d'elle, en voyant qu'elle reculait sa jupe pour me faire une petite place. J'étais très ému, parce qu'il me venait la (if-nsée de brusquer les choses, en la prenant à la taille et en la baisant sur le cou. Je sentais lien que c'était là une brutalité de sous-lieutenant forçant la vertu d'une chambrière. Mais je ne trouvais rien autre chose, et cette idée m'obsédait, tournait à une sorte de besoin physique. Je ne sais si Louise a compiis ce qui se passait en moi : elle ne s'est pas levée; seulement, elle a pris un air grave.

— D'abord, causons de nos affaires, voulezvous ? m'a-l-elle dit.

Mes oreilles bourdonnaient, je me suis efforcé de l'écouter. 11 faisait sombre et un peu froid, sous le berceau. Le soleil trouait le feuillage des volubilis de minces fusées d'or ; et, sur le |)eignoir blanc de Louise, c'était comme des mou- <hes d'or, des insectes d'or qui se posaient.

— Où en sommes-nous, m'a-t-elle demandé, d'un air de complice.

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Alors, je lui ai raconté l'étrange revirement que je venais de remarquer chez mon père. Lui qui, pendant dix ans, s'était emporté contre le nouvel état de choses, en me défendant de ne jamais servir la République, m'avait laissé entendre, dès le soir de mon arrivée, qu'un garçon de mon âge se devait à son pays. Je soupçonnais ma tante de celte conversion On devait avoir lâché des femmes sur lui. Louise souriait, en ! m'écoutant. Elle finit par dire : ^

— J'ai rencontré monsieur de Vaugelade, il y ] a trois jours, dans un château voisin, où je me ; trouvais en visite... Nous avons causé.

Puis, elle a ajouté vivement : ^

— Vous savez que cette éleclion au conseil « général a lieu dimanche. Vous allez vous mettre | en campagne tout de suite... Avec votre père, le 'j succès de mon mari est certain. ■

— Monsieur Neigeon est ici ? ai-je demandé 1 après une hésitation. ]

— Oui, il est arrivé hier soir... Mais vous ne j le verrez pas ce malin, car il est reparti du coté

de Gommerville, pour déjeuner chez un proprié- •

taire de ses amis, qui a une grande influence. ;

Elle s'était levée, je suis resté assis un instant

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encore, regrettant décidément de ne pas lui avoir baisé le cou. Jamais je ne retrouverais un petit coin si noir, à cette heure matinale, lors- (ju'elle était au saut du lit, à peine habillée. Maintenant, il était trop tard ; et j'ai si bien senti que j'allais la faire rire en tombant à ses pieds sur la terre humide, que j'ai remis ma déclaration à un moment plus favorable.

D'ailleurs, au bout de l'allée, je venais d'apercevoir la silhouette épaisse de Gaucheraud, En nous voyant sortir du bosquet, Louise et moi, il a eu un petit ricanement. Puis, il s'est extasié sur notre courage à nous lever si matin. Lui descendait à peine.

— El Berthe? lui a demandé Louise; a-t-elle passé une bonne nuit?

— Ma foi, je n'en sais rien, a-t-il répondu. Je ne l'ai pas vue encore.

Et, s'apercevanlde mon étoimement,il a expliqué que sa femme avait la migraine pour la journée, lorsqu'on entrait chez elle le matin. Ils avaient deux chambres; cela était plus com- \ mode, à la campagne surtout. 11 a conclu tranquillement en disant sans rire :

— Ma femme adore coucher seule.

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Nous traversions alors la terrasse qui domine le parc, et je n'ai pu m'empêcher de penser aux histoires gaillardes qu'on raconte sur la vie de château. Il me plaisait de rêver un coin d'élégante débauche, des amants marchant pieds nus et sans chandelle le long des corridors, allant rejoindre des dames dans des chambres discrètes, dont les portes restaient entrebâillées. C'étaient là des régals de Parisiennes perverses promptes â profiter des libertés de la campagne, qui donnaient un regain de vivacité à leur liaison près de se rompre. Et, tout d'un coup, j'ai eu la conviction que mon rêve était une réalité, en voyant soitir du vestibule Berthe et mon ami Félix, l'un et l'autre nonchalants, comme brisés, malgré la grasse nuit qu'ils venaient de dormir.

— Vous n'êtes pas soufi'rante? a demandé obligeamment Louise à son amie.

— Non, merci. Seulement, vous savez, le changement, ça vous rend toute nerveuse... Et puis, au petit jour, il y a des oiseaux qui ont fait un bruit!

J'avais serré la main de Félix. Et, je ne sais pourquoi, au sourire que les deux femmes ont échangé, tandis que Gaucheraud sifflotait, le

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dos arrondi et complaisant, il m'est venu la pensée que Louise n'ignorait rien de ce qui se passait chez elle. Elle devait entendre, la nuit, ces pas d'homme le long des corridors, ces portes ouvertes et refermées avec des lenteurs sages, ces souffles d'amour sortant des alcôves noires et courant dans les murs. Ah! pourquoi ne laf avais-je pas baisé le cou, sous le berceau ! Puisqu'elle tolérait ces choses, elle ne se serait pas fâchée. Je calculais déjà par quelle ouverture de la maison je pourrais entrer, lorsque je viendrais la nuit, pour monter chez elle. Il y avait une fenêtre basse, à gauche du vestibule, qui me sê'mblait excellente.

On déjeunait à onze heures. Après le déjeuner, Gaucheraud a disparu pour faire la sieste. Il s'était ouvert à moi, en me confiant qu'il craignait de ne pas être réélu, aux futures élections, et en ajoutant qu'il comptait résider trois semaines dans l'arrondissement, afin d'y gagner des sympathies. Aussi, après être descendu chez son oncle, avait-il voulu passer quelques joara aux Mùreaux, désireux de montrer à tout le pays qu'il était au mieux avec lesNeigeou ; cela, pensait-il, devait lui faire gagi.er des voix. J'aicom-

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pris qu'il éprouvait la grande envie d'être égale- |

ment invité chez mon père. Le malheur était que ;

je paraissais ne pas aimer les blondes. ]

J'ai passé, en compagnie de ces dames et de \

Félix, une après-midi très gaie. Cette vie de cbà- J

teau, ces grâces parisiennes qui s'ébattent au

grand air, dans les premiers soleils de l'été, sont •

vraiment charmantes. C'est le salon élargi et cop- i

tinué sur les pelouses ; non plus le salon d'hiver

où l'on est parqué un peu à^l'étroit, où les femmes

décolletées jouent de l'éventail, au milieu des ^

habits noirs deboutlelong des murs; mais un i

salon en vacances, les femmes vêtues de clair "s courant librement dans les allées, les hommes en ^ vestons osant se montrer bons enfants, un * abandon de l'étiquette mondaine, une familiarité qui exclut l'ennui des conversations toutes faites. Je dois confesser cependant que les allures de ces dames continuaient à me surprendre, moi grandi en province parmi des dévotes. Louise, après le déjeuner, comme nous prenions le café sur la terrasse, s'est permis une cigarette. Berthe lâchait des mots d'argot, naturellement. Pluard, toutes deux ont disparu, avec un grand bruit de jupes, riant au loin, s'appelant, pleines

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d'une étourderie qui me troublait. C'est sot à avouer, mais ces façons, nouvelles pour moi, me faisaient espérer de la part de Louise un rendezvous pour une nuit très prochaine. Félix fumait des cigares, paisiblement. Je le surprenais parfois à me regard'-r de son air railleur.

A quatre heures et demie, j'ai parlé de m'en aller, Louise s'est récriée aussitôt.

— Non, non, vous ne parlez pas. Je vous garde à dîner... Mon mari varoiilrer sûrement. Vous le verrez enfin. Il faut pourtant que je vous présente à lui.

Je lui ai expliqué que mon père m'atlen'iait. Il y avait, au Boquet, un dîner auquel je me trouvais Forcé d'assister. J'ai ajouté en riant.

— C'est un dîner électoral, je vais travailler pour vous.

— Oh! alors, a-t-elle dit, partez vile... Et vous savez, si vous réussissez, venez chercher votre récompense.

11 m'a semblé qu'elle rougissait en disant cela. Voulait-elle seulement parler du poste diplomatique que mon père me presse d'accepter? J'ai cru pouvoir prêter un sens plus tendre à ses paroles, j'ai pris sans doute un air si insupportable-

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ment fat, que je l'ai vue une seconde fois devenir grave, avec ce pli des lèvres qui lui donne une expression de mécontentement hautain.

D'ailleurs, je n'ai pas eu le temps de réfléchir à ce brusque changement de physionomie.

Comme je partais, une légère voiture s'est arrêtée devant le perron. Je croyais déjà au retour du mari. Mais il n'y avait, dans la voiture, que deux enfants, une petite fille de cinq ans environ et un petit garçon de quatre, accompagnés par une femme de chambre. Ils tendaient les bras, ils riaient ; et, dès qu'ils ont pu sauter à terre, ils ont couru se jeter dans les jupes de Louise. Elle les baisait sur les cheveux.

— A qui sont ces beaux enfanls ? ai-je demandé.

— Mais ils sont à moi ! m*a-t-elle répondu, d'un air de surprise.

A elle ! Je ne saurais exprimer le coup que cette simple parole m'a porté. 11 m'a semblé que, brusquement, elle m'échappait, que ces petits êtres-là creusaient de leurs mains faibles un fossé infranchissable entre elle et moi. Gomment ! elle avait des enfants, et je n'en savais rien ! je n'ai pu retenir ce cri brutal :

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— Vous avez des enfants !

— Sansdoule, a-t-elle dit tranquillement. Ils sont allés voir leur marraine, ce matin, à deux lieues d'ici... Permettez- moi de vous les présenter : mon^ieur Lucien, mademoiselle Marguerite.

Les petits me souriaient. Je devais avoir l'air slupide. Non, je ne pouvais m'habiluer à l'idée qu'elle était mère. Gela dérangeait toutes mes idées. Je suis parti, la têle bourdonnante, et à cetteheure encore je ne sais quepenser. Je vois Louise sous le berceau de volubilis, et je la vois baisant les cheveux de Lucien et de Marguerite. Décidément, ces Parisiennes sont trop compliquées pour un provincial de mon espèce. Il faut que je dorme. Je lâcherai de comprendre demain.

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Ceci est le dénouement de l'aventure. Oh ! 1 quelle leçon ! Mais lâchons de conter les choses -t froidement. f

Dimanche, M, Neigeon a été nommé conseiller | général. Après le dépouillement du scrutin, ij est devenu évident que, sans notre appui, le ^ candidat échouait. Mon père, qui, lui, a va J M. Neigeon, m'a laissé entendre qu'un homme si | absolument médiocre n'était pas à craindre ; ' d'ailleurs, il s'agissait débattre le candidat radi- '] cal. Le soir, après le dîner, le vieil homme s'est 'l réveillé chez mon père, et il s'est contenté de me ^ dire : '^

— Tout cela n'est pas bien propre. Mais ils m'ont tous répété que je travaillais pour toi... Enfin, fais ce que tu dois faire. Moi, je n'ai qu'à m'en aller, car je ne comprends plus.

Le lundi et le mardi, j'ai hésité à me rendre aux Mûroaux. Il me semblait qu'il y avait quel-

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que brutalité à aller si vite chercher des remerciements. D'ailleurs, les enfants ne me gênaient plus. Je m'étais raisonné, en me prouvant que Louise était aussi peu mère que possible. Ne (lisait-on, pas dans ma province, que les Parisiennes ne sacrifiaient jamais un plaisir à leurs enfants, et qu'elles abandonnaient ceux-ci aux domestiques, pour être libres? Hier, mercredi, tous mes scrupules ont donc disparu. L'impatience me dévorait. Je suis parti en guerre, dès huit heures.

Mon projet était d'arriver aux Mûreaux comme la première fois, le malin, et de trouver Louise seule, à son lever. Mais, quand je suis descendu de cheval, un domestique m'a dit que madame n'était pas encore sortie de sa chambre, sans m'ofTrir d'ailleurs d'aller la prévenir. J'ai répondu que j'attendrais.

Et j'ai attendu, en effet, deux grandes heures. Je ne sais plus combien de fois j'ai fait le tour du parterre. De temps à autre, je levais les yeux vers les fenêtres du premier étage; mais les persiennes en restaient hermétiquement closes. Las et énervé de cette promenade prolongée, j'ai fini par aller m'asseoir sous le berceau de volubilis.

242 MADAME NEIGEON j

Ce matin-là, le temps était couvert, le soleil ne .^

glissait pas en poussière d'or entre les feuilles, -j.

Il faisait presque nuit, dans ces verdures. Je réflé- >;

chissais, je me disais que je devais jouer le tout |

pour le tout. Ma conviction était que, si j'hési- ^

tais de nouveau, Louise ne serait jamais à moi. ;

Je m'encourageais, j'évoquais ce qui me l'avait |

fait juger complaisante et facile. Mon plan était "5

simple et je le mûrissais ; dès que je me trouve- ^

rais seul avec elle, je lui prendrais les mains, ^

j'affecterais d'être troublé, afin de ne pas trop 1

l'effaroucher d'abord ; puis, je lui baiserais le ^

cou, et le reste allait tout seul. Pour la dixième }\

fois, je perfectionnais mon plan , lorsque tout d'un i

coup Louise a paru. 'j

— Où vous cachez-vous donc ? disait-elle gaie- ?

ment, en me cherchant dans l'obscurité. Ah ! vous ^

êtes- là ! Il y a dix minutes que je cours après '\

vous... Je vous demande pardon de vous avoir j

fait attendre. 2

Je lui ai répondu, la gorge un peu serrée, que ^

l'attente n'avait rien d'ennuyeux, lorsqu'on son- ^:

geait à elle. ■j

— Je vous avais averti, a-t-elle repris sans '.' paraître s'arrêter à cette fadeur ; je ne suis cam- S

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pagnarde que la première semaine. Maintenant, me voilà redevenue Parisienne, je ne puis plus quitter mon lit.

Elle était restée à l'entrée du berceau, comme si elle n'eût pas voulu se risquer dans le noir des feuilles.

— Eli bien ! vous ne venez pas ? a-t-elle fini par me demander. Nous avons à causer.

— Mais on est très bien là, ai-je dit, la voix frémissante. Nous pouvons causer sur ce banc.

Elle a eu encore une hésitation d'une seconde. Puis, bravement :

— Gomme vous voudrez. C'est qu'il fait si noir! Il est vrai que les paroles n'ont pas de couleur.

Et elle s'est mise près de moi. Je me sentais défaillir. L'heure était donc arrivée ! Encore une minute, et je lui prenais les mains. Cependant, toujours très à l'aise, elle continuait à parler de sa voix claire, qu'aucune émotion n'altérait.

— Je ne vous remercierai pas en phrases toutes laites. Vous nous avez donné là un bon coup d'épaule , sans lequel nous restions sur le carreau,..

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J'étais hors d'état de l'interrompre. Je trem- }

biais, je m'exhortais à l'audace. j

— D'ailleurs, entre nous, les mots sont inuti- j

les, avait-elle repris. Vous savez, nous avons ^ conclu un marché... v

Elle riait en disant cela. Ce rire m'a décidé

■il

brusquement. Je lui ai saisi les mains, et elle ^

ne les a pas retirées. Je les sentais toutes pe- ■"

tites et toutes tièdes dans les miennes. Elle les ,

abandonnait amicalement, familièrement, tandis ^

qu'elle répétait : ^

— Oui, n'est-ce pas? c'est à moi de m'exécuter maintenant.

Alors, j'ai osé la brutaliser, lui tirer les mains pour les poser sur mes lèvres. L'ombre avait"; augmenté, un nuage devait passer sur nos têtes, l'odeur forte des herbes me grisait dans ce trou de feuillage. Mais avant que mes lèvres se soient , posées sur sa peau, elle s'est dégagée avec une force nerveuse que je n'aurais pas soupçonnée, et à son tour elle m'a pris rudement par les poignets. Elle me maintenait, sans colère, la voix toujours calme, un peu grondante pourtant.

— Voyons, ne faites pas d'enfantillages , a-t-

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elle dit. Voilà ce que je craignais. Me permettezvous de vous donner une leçon, pendant que je vous tiens là, dans un petit coin?

Elle avait la sévérité souriante d'une mère qui réprimande un gamin.

— Dès le premier jour, j'ai bien compris. On vous a conté des horreurs sur mon compte, n'estce pas?... Vous avez espéré des choses, et je vous excuse, car vous ne savez rien de notre monde, vous êtes tombé à Paris avec les idées de ce pays de loups... Puis, vous vous dites encore que c'est un peu de ma faute, si vous vous êtes trompé. J'aurais dû vous arrêter, vous vous seriez retiré sur un mot de moi. C'est vrai, je n'ai pas prononcé ce mot, je vous ai laissé aller, vous devez me regarder comme une abominable coquette... Savez-vous pourquoi je n'ai pas dit ce mot?

J'ai balbutié. L'étonnement de cette scène me [iiiraiysait. Elle me serrait les poignets davantage, elle me secouait, me parlant de si près, que je sentais son souffle sur mon visage.

— Je ne l'ai pas dit, parce que vous m'intél'ssiez et que je voulais vous donner cette l'çon .. Vous ne comprenez pas encore, mais Vous réfléchirez et vous devinerez. On nous ca-

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lomnie beaucoup. Nous faisons peut-être tout ce qu'il faut pour cela. Seulement, vous le voyez, il y en a qui sont honnêtes, même parmi celles qui paraissent les plus folles et les plus compromises... Tout cela est très délicat. Je vous répète que vous réfléchirez et que vous comprendrez.

— Lâchez-moi, ai-je murmuré tout confus.

— Non, je ne vous lâcherai pas... Demandezmoi pardon, si vous voulez que je vous lâche.

Et, malgré son ton de plaisanterie, j'ai senti qu'elle s'irritait, que des larmes de colère montaient à ses yeux, sous l'affront que je lui avais fait. Un sentiment d'estime, un véritable respect pour celle femme si charmante et si forte, gran- \ dissaient en moi. Sa grâce d'amazone à porter vertueusement l'imbécillité de son mari, son J mélange de coquetterie et de rigueur, son dédain des mauvais propos et son rôle d'homme dans le ménage, caché sous l'étonrderie de sa conduite, en faisaient une figure très complexe, qui m'emplissait d'admiration.

— Pardon ! ai-je dit humblement.

Elle m'a lâché. Je me suis levé aussitôt, tandis qu'elle restait tranquille sur le banc, ne craignant plus rien de l'obscurité, ni de l'odeur trou-

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blante des feuillages. Elle a repris sa voix gaie, en disant :

— Maintenant , je reriens à notre marché.

Comme je suis très honnête, je paie mes dette?... Tenez, voici votre nomination de secrétaire d'ambassade. Je l'ai reçue hier soir.

Et, voyant que j'hésitais à prendre l'enveloppe qu'elle me tendait :

— Mais, s'esl-elle écriée avec une pointe d'ironie, il me semble qu'à présent vous pouvez bien être l'obligé de mon mari.

Tel a été le dénouement de ma première aventure. Lorsque nous sommes sortis du berceau, Félix se trouvait sur la terrasse, avecGaucheraud et Berthe. Il a pincé les lèvres, en me voyant venir, ma nomination à la main. Sans doute il était au courant de tout, et il se moquait de moi. Je l'ai pris à l'écart, pour lui reprochrT amiîrcment de m'avoir laissé commettre une pareilte faute ; mais il m'a répondu que l'expérience seule formait la jeunesse; et, comme je lui désignais d'un signe Berthe qui marchait devant nous, l'interrogeant aussi sur celle-là, il a eu un haussement d'épaules, d'une signification fort claire. Les choses étant ainsi, je dois avouer que, malgré

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tout, je ne comprends pas encore très bien l'étrange morale du monde, où les femmes les plus honnêtes montrent des complaisances singulières.

Ce qui m'a donné le dernier coup, c'a été d'apprendre par Gaucheraud lui-même que mon père les avait invités, lui et sa femme, à venir passer trois jours au Boquet. Félix s'était remis à sourire, en nous annonçant qu'il rentrait à j Paris le lendemain. "

Alors, je me suis sauvé, j'ai prétexté que j'avais Iç formellement promis à mon père d'être de retour r pour l'heure du déjeuner. J'étais déjà au bout de î l'avenue, lorsque j'ai aperçu un monsieur dans .'• un cabriolet. Ce devait être M. Neigeon. Ma foi| " j'aime mieux l'avoir manqué encore. C'est di- i manche que Gaucheraud et sa femme viennent j s'installer au Boquet. Quelle corvée !

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