LES AMES
Les Ames
Huit heures sonnèrent, et en même temps, un chien hurla dans la campagne.
« Déjà huit heures !... » En ma tête lasse — Dieu sait pourquoi! — j’entendis l’écho loin d’une bonne voix de grand’mère; je m’assis près du foyer noir et tâchai de songer à des choses de maintenant...
A côté, les enfants riaient et jouaient : « Tante Louise!... Tante Louise!...» Ils vinrent frapper la porte de leurs petits poings, et puis, lassés de mon obstination, ils retournèrent à leurs jouets.
Ici, tout était silencieux : la lampe agonisait... en moi chantonnait toujours la vieille voix lointaine,... et je ne pouvais songer à des choses de maintenant.
Je fis pourtant tous mes efforts et, pour empêcher mes yeux de regarder autour de moi les vieux murs de jadis, je pris ma tête dans mes deux mains; les doigts devant les prunelles je m’appliquai désespérément àconcentrer mes idées sur un seul point... Peine perdue! Je vis ma nourrice câline et sa rude voix de paysanne me disait : < Louisette, si vous êtes bien sage je vous mènerai à la kermesse. » Et je vis le petit coin du salon où on me mettait en pénitence... Et la pelouse où je m’étendais pourrêver... Le maréchal-ferrant frappe sur son enclume : toc... toc... qu’on est doucement ainsi dans l’herbe! toc...
toc... Avec ces abeilles qui bourdonnent, comme de petites fées, au-dessus de
mon front... toc... toc... le ciel est bleu, tout bleu, tout bleu; un petit nuage flotte, et les abeilles bourdonnent...
toc... toc...
— Louise!... Mais viens donc !
Une main tâtonnait autour de la •clef. Doucement je me glissai vers l’autre porte et je descendis au jardin.
Il faisait calme et doux... La lune ronde brillait, au milieu d’un fourmillement d’étoiles... Elle éclairait tout le jardin et les marches du perron qu’elle faisait blanches et lumineuses...
Les arbres étaient pensifs et las, ainsique des vieillards... les fleurs immobiles... Il faisait mystérieux, très clair et sans un bruit; la pelouse scintillait comme une mer.
Rien n’avait été changé : Voici bien le vieux banc où il venait s’asseoir, et voici bien la plate-bande de pensées...
Je fis quelques pas dans l’allée principale, examinant chaque chose... Oui,
tout était comme jadis... même le ciel, toujours bleu et constellé; même les roses, même les cailloux du chemin...
Voici le lys tigré que nous avions planté ensemble et la corbeille de géraniums... Et voici la touffe de myosotis au pied de l’accacias, et le mur couvert de vigne-vierge... Jusqu’aux toutes petites araignées qui grimpaient le long des mêmes feuilles... jusqu’à la grenouille verte qui s’effaroucha en me voyant... Rien n’avait été changé.
Je m’assis sur le banc.
C’était le vieux jardin où j’avais joué tout enfant, et la maison dont je sortais était la vieille maison où s’étaient écoulées mes premières années, où mon père était mort l’an dernier... Je ne voulus pas songer à cela, c’était trop navrant! mais, ainsi que tantôt, ma volonté fut impuissante, et mes pensées s’en allèrent à la débandade dans le passé, faisant revivre Père, avec son
geste spirituel, ses vestes de velours, et ses belles mains blanches toujours tachées de couleurs... Il chanta d’anciens airs : « Trois jolis tambours...
revenaient de la guerre... » Il jeta sa palette... Il prit son lorgnon, rit, gronda. Et je me promenai avec lui, et nous allâmes, côte à côte, par une ruelle où courait un ruisseau, bordée de mûriers et d’arbustes sauvages, où le soleil glissait par fines traînées.
De la maison venaient des voix; des petits pieds coururent dans le vestibule : « Tante Louise!.,. » Les enfants me cherchaient : on s’inquiétait peut-être?
N’importe! je ne pouvais m’en aller...
J’écoutai quelques instants... les bruits cessèrent.
Il faisait frais et sain; les lueurs d’étoiles et de la lune baignaient mon front et mes mains... La nuit était lumineuse et douce, nuit de rêve et d’amour... Et c’était étrangement trou-
blant, ces corolles fermées qui dormaient dans une lueur blanche, la mer scintillante de la pelouse et ces arbres, à l’aspect de vieillards. Une angoisse indicible se glissa dans mon cœur et le serra, comme une main.
A mesure que le temps fuyait, cette angoisse grandissait, se précisait jusqu’à prendre une forme, devenir quelqu’un. Toute impression heureuse s’évanouit, comme si mon âme m’eût:
quittée brusquement pour s’en aller errer par les anciens chemins... Je voyais la nuit lumineuse et le ciel pointé d’or... J’entendais les bruits familiers, les miaulements d’un chat sur le mur, les frôlements des feuilles, la voix lointaine d’un violon... Je voyais,, j’entendais, mais je ne sentais rien, rien que la douleur et la désillusion qui chuchotaient dans une alléelointaine...
« Te souviens-tu de ton vieux Père?' » Te souviens-tu comme il chantait
» pour t’endormir et qu’il te berçait » dans ses bras? Te souviens-tu qu’il » te faisait sauter sur ses genoux et » qu’il te portait sur son épaule pour » te faire voir son « grand tableau »? » Tout cela est fini... Il est mort... » Cela ne reviendra jamais ! »
Je me levai du banc avec un lourd soupir et je m’avançai d’un pas lent dans une nouvelle allée.
Celle-ci était toute bordée de résédas, des deux côtés, de résédas verts qui embaumaient... Ainsi, dans la lumière de lune, c’étaient des résédas de ciel, des résédas de paradis, avec un parfum mystérieux et doux jusqu’à la défaillance. C’était bien ceux de jadis, mais avec quelque chose de plus qui flottait aussi dans les buissons et les petits cailloux, sous chaque brin d’herbe et dans chaque corolle... Je me baissai pour en cueillir, mais il me sembla qu’ils avaient un peu de mon âme par-
tie, dans leurs feuilles, et que c’eût été m’en arracher des lambeaux,,. Je me relevai, et mon âme partie continua de flotter dans les résédas de paradis avec ce quelque chose de doux et de mystérieux qui était aussi dans les arbres et sur tout le jardin.
J’allais dans mon Passé par les chemins solitaires... Chaque pas me menait plus loin... Chaque pierre foulée était un an fini... J’allais avec mon père, avec ses yeux, son sourire, son front mort... Parfois, son souffle me frôlait... il disait : « Me voici » d’une voix de tombe... Et, quand je me tournais, nerveuse et oppressée, j’avais l’impression d’une chose impalpable s’évanouissant à mon côté, comme si un être, infiniment léger, se fut enfui dans un peu de vent...
Je marchais, ainsi qu’un automate, dans les chemins rayés d’argent.,. Entre deux fleurs, un ver luisant brillait,
et sur lui, point étincelant, ce quelque chose d’insaisissable était aussi et l’enveloppait avec mon âme... Mon âme, mon âme ! qui donc la retenait ainsi loin de moi? Je l’entendais pleurer, dans la nuit silencieuse... Je l’appelais et je la plaignais... « O mon âme! en » toi aussi s’étend la nuit... ma pauvre » âme jeune et vieillie ! par ta blessure » ouverte le sang coule comme d’une » source! » Et, dans la lune indifférente, je cherchais des rayons d’espoir.
Des pensées vagues flottaient en moi, tandis que j’allais ainsi... je songeai à la mort... je songeai au mystère de toutes les vies humaines, infinité de parcelles d’amour éparses par le vaste monde, silencieuses ou éclatantes, pauvres, oubliées, méconnues... tant diverses et tant semblables!... Où donc s’en allaient ces pauvres étincelles, une fois le corps inerte? Etait-ce à la source infinie conçue par Tolstoï? Ou
bien devaient-elles errer, feux-follets solitaires dans les endroits chéris, durant l’éternité?... Oui, ce devait être! Il me sembla qu’un grand soleil déchirait du brouillard, et mon cerveau en fut illuminé. Je compris tout.
Ce qui flottait, insaisissable, c’était l’âme de mon père... Elle était dans les plantes qu’il avait aimées, dans les résédas, sur le ver luisant ,. Elle était comme une brise, sous les brins d’herbe et dans les buissons... dans les vieux arbres tristes et les chemins anciens.
Mais, non plus sa bonne âme vivante, mais un fantôme qui s’était accroché à la mienne et la tenait d’une étreinte désespérée... Et l’âme disait :
— « Nous venions nous asseoir ici » lorsque j’étais ton père et que je vi- » vais... voici le chemin où nous ve- » nions ensemble... voici les fleurs que » nous avons plantées... Nous ne plan- » ferons plus de fleurs!... Nous n’irons
» plus par les chemins! fini! fini!
» fini!... » Et mon âme sanglotait.
Pendant des jours et des ans, des ans et des siècles... pendant ces temps infinis qui furent trente minutes, les âmes allèrent, côte à côte, dans les vieilles allées, ne parlant plus, mais se regardant et disant, parfois, l’une à l’autre : « Est-ce bien toi?... » Elles allèrent sous la lune et sous les étoiles blanches comme autrefois les corps avec leurs esprits vivants... De loin, je les regardais, avec l’angoisse de ne pouvoir les saisir et les emporter. Et l’âme de mon père chantait une vieille chanson, une naïve petite chanson d’amour dont les notes frêles tremblotaient en s’évanouissant dans les branches...
Cela me serrait le cœur.
— « Combien de temps cela va-t-il » durer?... Combien de temps!,.. »
Dans un mouvement brusque, je me heurtai au tronc d’un arbre. Un arbre
sec, mince, tout tordu et courbé, d’une allure simple et résignée tel qu’un vieux paysan qui se serait longtemps penché vers la terre... Il me sembla l’entendre parler, dans un patois mystérieux.,., dire des choses très tristes... Je lui répondis : « oh! vous avez rai- » son! oh! la vie est bien longue!... » Dans ses branches presque nues, deux pâles étoiles luisaient, comme des yeux pleins de larmes... Et, tout au bout d’un chemin profond, les âmes, immobiles, se regardaient toujours.
Alors, ce fut si triste et si épouvantable, que mon corps tressaillit... Vite, dans l’inconscience, je hâtai mes pas vers la maison, piétinant les fleurs, m’écrasant aux arbres, avec cette seule idée : fuir loin d’ici!... Là-haut les étoiles passaient comme une gerbe d’étincelles, et cela dansait devant mes \reux fous...
Je sentis alors dans une lutte atroce
mon âme haleter et se débattre et s’arracher à l’autre qui suppliait... Je gravis, en courant, les marches du perron, et quand, palpitante, je me retournai vers le jardin : sous le ciel profond d’où tombait la lumière, dans l’or pâle de la lune et les parfums des fleurs, je vis l’âme abandonnée qui me regardait fuir.
la
maisonnette
La Maisonnette
A Henry Maubel.
Par taquinerie, on lui disait :
— Vous ne la connaissez plus, votre maisonnette!
— Si, si, disait-il, je m’en souviens bien... Elle est basse, avec de petites fenêtres claires; deux pommiers sont de chaque côté... » Il traînait les paroles avec extase, et l’on voyait passer ce qu’il disait dans ses prunelles. Les pommiers, en avril, alors qu’ils sont tout roses et sentent bon, et ces petites fenêtres ouvertes dès le matin.
On avait des visions de village ancien, dans des odeurs de trèfle; de soirs
doux où les cloches usées accrochent des paroles tremblantes aux buissonsdu chemin, tandis que les petits enfants, chantent de vieux noëls.
— Les petits enfants jouent sur le seuil, » disait le vieux, et on les voyait,, avec leurs petites jupes relevées, danser des rondes en se tenant par la main.. — Quand il avait beaucoup parlé on lui disait : « Mais, grand-père, pourquoi donc songer toujours à votre maisonnette? On vous a mis sur un beau chemin pour aller vers un pays nouveau. Il y a là mille choses que vousne connaissez pas et que vous aimerez- Allez-y donc, grand-père! »
Mais lui, secouant sa tête de vieux rêveur :
— ... Non, non, » disait-il, « c’était plus beau là-bas. Les roses y sont grandes comme la main. Les chemins du jardin bordés de buis et semés de sable blanc. Dans la maison, les petites
chambres ont un pavement rouge qu’on lave tous les jours; dans chacune d’elles il y a un bon Dieu. — Quand j’étais petit, je disais mes prières devant le bon Dieu et je voyais par la fenêtre, le marronnier tout vert ou plein de neige... Je voudrais bien le voir encore, et le noyer qui se penchait au-dessus du mur...
Il s’éloignait ainsi dans son idée fixe; à ceux en qui il avait foi, il confiait tout bas comment souvent il avait voulu s’en aller vers ce pays nouveau dont chacun lui parlait, et que, toujours, la maisonnette l’avait égaré de sa route. Il était parti vers elle par des chemins inconnus où il errait depuis des ans, se reprenant, parfois, pour retourner vers le monde mystérieux qui ne l’attirait pas, et dont il se détournait vite; maintenant qu’il était très vieux, il n’avait plus la force de s’essayer encore et se fatiguait à s’en aller
en arrière, par ces sentiers embrouillés où ses pieds buttaient sans cesse; mais il pensait à son repos, là-bas, dans le jardin de la maisonnette, sous les feuilles du marronnier, au coin du chemin bordé de buis,.. Quand on entend jaser les enfants au dehors, et que les insectes bourdonnent à vos oreilles dans une odeur de pommes... Les aprèsmidi immobiles, dans le vieux fauteuil qui l’attend, où la fumée bleue de sa pipe monte en spirales vers le ciel d’autrefois et que le coq chante, et que celui du voisin répond... Et voir passer sur la route des femmes avec leurs paniers d’œufs où le soleil pleut une eau d’or, et on entend la voix de l’instituteur dire : b-a, ba, en cadence au bruit des fléaux dans les granges...
Les hirondelles passent comme des flèches; les crix d’oiseaux, avec le caquètement des poules et le chevrotement de quelque chèvre là-bas, se
mêlent et s’épandent dans les feuillages... Le vieux dort un peu; ceux qui passent le regardent avec de bons yeux francs, par dessus le mur bas... Il s’éveille, sourit... on cause de la moisson... Une vache beugle, et, sous un coup de vent tiède, on entend soudain frissonner tous les arbres... Il est quatre heures; la ménagère moud le café du goûter... l’eau chante dans la bouilloire...
Le vieux rit béatement; il ne sent plus les pierres de la route. Ah!.., Ah!... Aah!.., Sa voix tremble au fond de sa gorge, elle chatouille comme un petit oiseau, et il passe les doigts dans sa barbe blanche... Il fait si chaud qu’il a peine à se tenir, et puis, ses souliers sont usés. — Là-bas on fait de bonnes chaussures; il s’achètera des bottines à clous comme celles qu’on lui mettait, au temps de l’école, et qu’il ôtait pour
se baigner les pieds dans le ruisseau,.. Il y avait aussi là, Félix et Auguste, deux bouts d’hommes aux cheveux en broussailles; on s’assayait à trois au bord de l’eau claire qui reflète des dentelles de feuillage; on la faisait clapoter et jaillir sur les jambes en pluie de gouttelettes ensoleillées; les papillons venaient voleter sur leurs menottes...
eux fermaient les yeux, un peu, chatouillés de la chute lente d’une goutte au long du mollet... et par la fente des paupières s’apercevaient les maisons du village dans leur nids de bois et de prairies, les toits rouges, ou ceux de chaume qui accrochent des rayons et luisent comme une lune. — L’eau sautille avec de petits cris sur les pierres : tri... tri... tri...; l’herbe est toute chaude; un grelot de grillon sonne claire dans le silence.
Un homme passe et, tout de suite, le vieux l’arrête pour lui parler de là-bas...
— ...Vous ne connaissez pas? Une maisonnette pas très haute... Mon Dieulon n’est que des paysans!. ..Vous tournez à droite, une route avec deux gros chênes aux coins, tout creux, énormes, même que les enfants ont creusé, dans le tronc, des niches pour des saintes vierges... Les fenêtres sont petites, toutes claires comme si elles riaient, ouvertes dès le matin... Les enfants beaux et gras, avec des joues comme des framboises; ils viendront vous regarder en mordant dans leur tartine... Vous n’y avez pas été? Vous ne pouvez pas me dire le chemin?
Je suis vieux, voyez-vous, la tête ne va plus... Pourtant je me rappelle bien...
Alors ses yeux s’illuminaient ; il grandissait, une lumière lui tombait sur le front, et la procession des vieux rêves paisibles commençait lentement dans ses prunelles :
— ... Si jolie, notre maisonnette !
A chaque an on blanchit sa façade ; elle est sur la route comme une bonne vieille sans dents; on voit son grand âge; mais toujours si propre : Un nid d’hirondelle'" s’est accroché au toit :
on dit que c’est du bonheur... Tous les Christ luisent par les fenêtres ouvertes, et par la porte ouverte vous verrez le jardin, au fond du petit corridor, avec ses lys jaunes et les ronds de pensées dans le gazon. — Tenez, je les ai devant moi... Les soirs de mai on entend la voix du curé dire des prières en latin tandis que l’orgue ronfle et que les enfants chantent : Marie, notre mère adorée... Des fois un hanneton dégringole d’un arbre, et des papillons volent dans les choux...
Les paroles s’éteignaient une à une, comme si elles se fussent endormies dans son cœur... Il restait longtemps, le regard vague, avec le petit
oiseau au fond de la gorge : ah... aah...
Mais, si le passant faisait mine de partir, vite, il le rattrapait par la manche, avec l’idée de revoir des choses lointaines.
— Attendez donc !... ne vous en allez pas encore... vous n’êtes pas si pressé. J e vous parlais des lys ; on en a mis dans un vase bleu, le jour de ma première communion. — J’étais fier; ma maman m’avait dit que c’était à cause de moi... J’avais des bottines vernies qui craquaient, un livre de prières à l’agrafe d’argent. — C’était par un beau jour, du soleil plein le jardin et des oiseaux à ne pas s’entendre. Il avait plu la nuit, le chèvrefeuille pleurait des larmes d’argent... Nous avons aussi un chèvrefeuille, je ne vous l’ai pas dit?.., les abeilles nichaient là-dedans, par milliers... Et puis un noisetier rouge qui regarde par dessus le mur... Des
roses grandes comme la main... »
Les doigts dans sa barbe, il partait, les mots retombés au fond de l’âme, oublieux de celui qui l’écoutait; il partait vers sa maisonette, ses lys et son noisetier, infatigable et sans se rebuter, une vague sonnerie de cloches dans les oreilles, en bas de lui, l’image du tout petit qu’il était, le jour de sa communion, avec le cire du cierge qui coulait sur ses mains et ses bottines vernies... Et la chute d’un hanneton, frôlements de feuilles, vieilles voix de vieilles gens mortes, autour de sa tête blanche.
Parfois, pourtant, il lui venait de la curiosité :
— Voyons, » disait-il, « est-ce vraiment si beau, ce pays ?
— Ah! grand-père! oui, c’est beau!
Il y a des champs, des champs énormes, et des fleurs rares qu’il faut savoir trouver... Les maisons sont superbes;
pourvu que vous travailliez un peu, on vous en ouvre les portes et vous pouvez prendre ce que vous aimez; les arbres sont étranges.
— Oui, oui, » faisait-il, « les arbres, les pommiers... » il regardait au fond du chemin... « un pommier de chaque côté, les fleurs roses à y mordre... Cela rit au soleil...
Et qu’y a-t-il encore ?
— Tant de choses, grand-père! — Des oiseaux au plumage éclatant et des fruits d’une saveur exquise; sur la route est une poussière d’or où le pied ■enfonce... Et, plus on avance dans ce merveilleux pays, plus les arbres sont grands, les fruits savoureux, les oiseaux splendides et de voix adorable... On élit que nos enfants en verront plus que nous et nous les amenons au seuil pour qu’ils aillent plus loin, et leurs enfants iront plus loin encore. Un pays de chants glorieux, grand-père,
où le travail est doux et la récompense belle.
— Oui, oui, » faisait encore le vieux.,. « un pays de grand soleil... Chez nous les petits moutons descendent dans la nuit grise; ils dévalent la colline en bêlant... Les oiseaux dorment parfois, quand le ciel est bien chaud. — Et vous y avez été, vous, dans ce pays? »
— Non. Ceux qui y ont été n’en reviennent pas. — Là, on ne peut s’arrêter ni retourner en arrière... On est poussé en avant, toujours, par une main invisible... Des choses de chemins lointains s’entrevoient à chaque tournant de route et toutes les nuits des étoiles brillent au ciel. On mène les enfants vers les étoiles ; on les révère de ce qu’ils en approcheront plus que leurs pères... Il faut ouvrir les yeux grands, dans ce pays ; les aveugles sont conduits au dehors, sur des routes qui ne mènent nulle part, où ils s’éga-
rent et meurent... Moi, pour arriver là, je marche de nuit et de jour et rien ne me fatigue. — Dur est mon chemin, mais je vois, au loin, les cimes des premiers arbres et les étoiles qui brillent comme des feux de joie.
— Oui, » disait le vieux, « moi non plus, rien ne me fatigue. »
El il repartait, songeur, vers la maisonnette.
Il alla ainsi tant que ses jambes furent assez vaillantes et ses yeux assez clairs, s’égarant de jour en jour, plus loin de la maisonnette.... Il avait, plus que jamais, la manie de dire les mêmes choses et racontait sans cesse son départ de là-bas; il disait volontiers comment on l’avait fait partir, bien petit encore, et comment il se retournait toujours pour regarder derrière lui... Et comment la maisonnette, d’abord, était si proche qu’il pouvait,
par les fenêtres, voiries tables de l’intérieur et le rouge du pavement... Puis, comment elle s’était rapetissée, les pommiers, deux bouquets roses, et le chemin , un grand ruban j aune entre eux deux. — Au bout d’une colline il l’avait vue pour la dernière fois, un jou-jou d’arche de Noé, un papillottement de couleurs claires, dans ses prunelles, que les larmes avaient effacé. — Deux pas encore, et elle n’était plus là...
— Je la reverrai, » disait-il obstinément, « je la reverrai !
... On ne lui parlait plus maintenant, du beau pays où chacun se dirigeait...
Il était trop vieux et trop cassé. — La mort le prendrait un de ces jours...
Elle le prit un soir doux, dans la chute du soleil couchant.
Il avait bien marché ce jour-là, et ses jambes tremblaient comme des jambes molles . — Il essaya de se raffermir, mais ne sut... Sa tête ballottait aussi.
— Qu’est ce que cela ? » pensa-t-il, et il s’assit au bord du chemin, sur un talus de petites pâquerettes roses, car c’était en avril.
Comme il était ainsi, un peu de pluie tomba, mais il ne le sentit pas. — Cela mit seulement une fraîcheur, pleine d’odeurs jeunes, autour de lui. — Il la huma, pensant : c’est comme làbas ! » ...Les pluies d’avril qui faisaient choir les pétales des fleurs des pommiers et le parfum du chèvrefeuille aux larmes d’argent ! — Il glissa sur le dos, béatement : Ah!... aah !... Le ciel rougeoyait entre ses paupières micloses. — La maisonnette passa, tout illuminée, avec une majesté étrange, et elle était dans une musique faite du bourdonnement des abeilles et de la voix de l’instituteur : b-a, ba. — Alors, il se souvint aussi d’une vieille chose qu’il avait oubliée, une phrase que disait sa grand’mère en lui coupant son
pain : « Mon fi, priez le bon Dieu. » La grand’mère, l’instituteur, la maisonnette, les abeilles et le chèvrefeuille, et les offices du mois de mai, et le caquètement des poules, et le frisson du feuillage, et l’homme qui lui parle par dessus le mur. — vite, vite, vite,
— « Mon fi, priez le bon Dieu. » Et le vieux pensa :
— On dirait que je m’en vais?
Il s’en allait, et il le sentit tout de suite. — Vite, vite, vite, la mort aux talons. — Le ciel devait être d’or, làhaut, mais il ne pouvait plus rien voir.
— Alors, il se laissa aller, à la dérive, se croyant redevenu tout petit enfant et que sa maman allait le prendre entre ses bras... « Maman! Maman! » Il l’appela de sa vieille voix chevrottante... Oh! qu’il devait faire bon, làbàs, dans ce soir paisible où les vieux s’asseyent aux portes pour voir sauter les petits enfants! — L’époque des
hannetons qu’on attachait au bout d’un fil pour les faire bourdonner dans la classe... Ils bourdonnent, ils cognent les murs au tic-tac de l’horloge... le soleil crève d’or le plafond blanc... Oh! qu’il devait faire doux, à cette heure, écouter le silence des arbres endormis, bleuté par les voix des petits moutons mélancoliques qui descendent la colline, et puis, voir toutes choses s’endormir au son des dernières cloches... les femmes rentrer une à une dans leurs maisons... Et, s’étant couché dans un bon lit de paysan... ramener le drap jusqu’au menton... et s’endormir, s’endormir...
— Tiens ! » pensa tout-à-coup le vieux, « si j’avais été, pourtant, dans ce pays?... »
Mais, tout de même, quand il mourut, ce fut la maisonnette qu’il vit dans ses prunelles.