SUR LA ROUTE
Sur la Route
A Marie Closset.
La route s’étendait indéfiniment dans le brouillard. D’où étionsnous partis? Où allions-nous?
En avant, en arrière, le nuage de brûme voilait mélancoliquement les choses... Et nous avions cette impression que la mer devait être au loin, tout autour de nous. La lune glissait une pâle clarté blanche dans le chemin humide où nos pas frappaient mou...
Il était tard déjà; ni but, ni point de départ : c’était étrange. Nous étions des ombres dans des ombres. Les arbres semblaient à des distances alors qu’ils
étaient proches, à des distances, surgisde grands lacs rêveurs.
Reine et Alex qui marchaient en avant se retournèrent tout à coup :
— Toujours tout droit ?
— Mais oui; voyez-vous autre chose?'
— Rien que la route sans fin... C’est effrayant.
Ils rirent d’un rire perdu et loin : je vis Reine pencher ses cheveux fantômes vers la poitrine d’Alex. Ils étaient brouillés, confondus dans le gris...
leurs deux têtes s’estompaient vaguement, l’une sur l’autre penchée.
— Voici que nous allons depuis des heures, dit Reine, et je ne me sens pas fatiguée.
— Pas de fatigue, « dit Alex.
— ... Avez-vous remarqué ces sortes de fumées accrochées dans les branches : on dirait des linges morts.
— On dirait! C’est tout bonnement une ouate où se nichent des feuilles
vertes ; le soleil la déchire et fait éclater du printemps... Tenez, nos voix ellesmêmes ne sont-elles pas mortes?
— ...Oui!
— Et pourtant, écoutez l’écho :
« Reine ! »
Faiblement, dans un fond perdu, un lambeau du mot tomba comme dans une fosse... Reine et Alex écoutaient; de loin ils étaient des statues de brouillard; leurs voix venaient à nous portées par les molles vapeurs, dispersées en route, presqu’éteintes...
D’un monde, là-bas, Alex cria encore :
— Nous repartons?
Il attendit un instant, avec Reine suspendue à son bras... A demi effacés tout deux, si bien que Claire dit : « Où sont-ils? » Puis, les apercevant aussitôt : en avant! Et nous reprîmes la route sans fin.
Le silence était entre nous trois;
Claire et Agnès se tenaient la main; sur leurs mignonnes figures semblables, la lune jetait des reflets bizarres. Je les regardais marcher, leurs tailles flexibles courbées un peu, avec les chevelures flottantes balancées qui accrochaient le brouillard en passant... Nous étions trois fantômes sur la route et nous ne disions rien. Un peu de ténèbres erraient autour des yeux d’Agnès ; ses cheveux châtains ne prenaient pas de lumière, mais ils avaient des ondulations douces et lustrées comme les vagues d’une petite mer de cheveux.
Les boucles de Claire étincelaient en or et en argent ; et courts, et légers, et fous, ses cheveux frisés autour du front s’envolaient au souffle d’un mot; d’autres battaient ses épaules comme une caresse d’aile légère... il en venait dans ses yeux rieurs où le soleil avait laissé sa trace... Elle avait les mots d’une chanson sur les lèvres, Agnès les
répétait tout bas : je les regardais aller, les mains entrelacées.
Tout à coup, en rêve, Agnès demanda :
— Te souviens-tu de Daisy?
— Daisy? la petite étrangère au front auréolé... Celle qui cherchait des mondes au ciel? Je m’en souviens un peu.
— ... Elle avait de petites mains toujours jointes. Te souviens-tu des soirs où elle restait, rêveuse, à sa fenêtre, sous un ciel criblé d’étoiles... Dans le jardin en-dessous les petites chantaient : « Daisy, Daisy, your heart is. gone. » Elle regardait là-haut, entre les points d’or, des choses que nous ne pouvions voir, et de son châle blanc, sa petite figure sortait toute transparente, avec des yeux de lune morte.
Je la cherchais parfois à la fenêtre où grimpe la clématite... L’autre jour j’ai chanté tout bas « Daisy, Daisy, your
heart is gone. » Il m’avait semblé l’entendre parler; la fenêtre est restée fermée. La fenêtre est un cercueil; si on l’ouvrait on verrait l’âme de Daisy voleter dans la clématite. Je l’ai dans moi ainsi, parlant aux étoiles et des fleurs dans ses doigts fuselés. Elle est morte un soir.
— Quand cela?
— ... Un soir de ciel fané. Les vacances finies, le jardin vide. En automne quand les arbres perdent leurs feuilles et que cela tombe dans les chemins comme des joies qui vous quittent. Un moineau grelottait sur le mur; il clignait ses paupières blanches et la pluie ébouriffait ses plumes. Elle se mit à pleurer en le voyant... ses yeux de lune morte!... Elle regarda en haut et puis elle dit : où sont les petites étoiles? Et on ne répondait pas; elle regarda ainsi angoissée, et puis elle agita les mains vers la clématite
flétrie et ce fut tout. Le moineau du mur s’envola.
— ... La petite Dinette.
— Une autre, aux tresses blondes.
Elle avait la folie des fleurs. Elle en avait toujours, dans les cheveux et au cou, elle en emportait la nuit qu’elle cachait sous sa chemise; elle en mangeait!
Je me souviens de l’avoir vue un jour, au bout d’un sentier blond, avec des bluets emmêlés dans ses nattes, et d’autres dans son chapeau qu’elle balançait. Elle venait vers moi, riante et m’offrant ses fleurs, et c’était sous un ciel rose, à cette heure indécise où le soleil décline... Il était tard, et je ne l’espérais plus. Je l’appelai en lui tendant les bras. Le vent doux nous soufflait dans les cheveux: C’était dans une prière.
— Morte?
— Un soir aussi, en Avril, à la jonchée des fleurs de pommiers. Un
moment où les chemins sont tout blancs de pétales avec comme des petites traces de sang pâle. Elle ne voulut pas de lumière, et la mort vint la prendre dans l’obscurité; on avait laissé la fenêtre ouverte; des senteurs d’herbe jeune glissaient autour de nous et sur son lit où elle disparaissait sous une vague montante de ténèbres.
On n’a jamais su le moment exact où elle était partie.
— Quelqu’un dit: Elle n’estplus là...
« Et on se pencha sur son lit, et elle était morte. C’est alors qu’on apporta une lampe et qu’elle nous apparut toute blanche, avec de grands yeux livides enfoncés, et le geste d’une statue brisée, des bras qui n’étreindront plus et qui se seraient tendus, jadis, vers des choses inaccessibles. C’est ainsi qu’elle apparut devant nos coeurs glacés.
— Je me souviens encore de Tine.
— Oh! Tine!
La voix d’Agnès tinta comme un grelot, puis, rêveuse et lente, lente, tramant les mots dans le brouillard.
— Celle-là songeait parfois avoir des infinités de cœurs et que sa souffrance était de ne pouvoir les donner. Elle les sentait en elle des enfants infirmes, aux pauvres yeux avides de bons regards et sans cesse aux aguets, et elle eût voulu les calmer, leur donner des caresses, comme on donne des bonbons... Et c’était cela à des heures mauves, quand les ors se brunissent avant de s’effacer et que les teintes exquises viennent au ciel; à des heures de vie plus intense avant l’apaisement, quand la nature semble suspendre un grand souffle de vie que la nuit endormira. Parfois, elle se couchait sous un écroulement de gerbes, sous quelqu’arbre vieux aux branches parlantes, et elle restait
immobile, des minutes de rêve, à regarder venir les tons mélancoliques dans l’entrevue du ciel entre les feuilles. Alors s’éparpillait son âme en des rayons d’amour glissés au ras des herbes, ou envolés vers les cimes et les nuages, accrochés, les uns à quelqu’aile d’oiseau, et d’autres à la sonorité défaillante de cloches lançant leurs notes dans la campagne. Des choses, alors, remuaient en elle, une vie nouvelle, une vie intime et profonde, tour à tour alanguie d’extase et exaspérée d’un besoin d’expansion. Ainsi elle priait ce qui est beau, ce qui est bon, tout à la fois les arbres, les fleurs, les parfums, les sons, tout ce qui vivait cette même vie soulevée. Cela durait le temps d’épandre un peu de nuit, et s’en allait avec les premières ombres. Et elle appelait ce moment : l’éveil des coeurs d’amour.
Nous allions lourdement et péniblement. Je ne sais quelle sombre tristesse s’était épandue des paroles d’Agnès, immobilisée à nos coeurs maintenant qu’elle se taisait. Claire fermait ses yeux rieurs et tous les petits cadavres évoqués mettaient leurs fronts morts entre nous.
Tout à coup, comme un but atteint, un grand mur blanc heurta nos regards; il fermait un cimetière, et la grille bientôt apparut avec, derrière, l’alignement des tombes fantastiques sous la lune.
Nous étions tous arrêtés; Reine et Alex eux-mêmes, comme hésitants, restaient immobiles, leurs doigts joints tout pâles dans l’or jaune et d’étranges lueurs aux front . Ils étaient
comme des êtres qui ne penseraient plus et ne sauraient plus où mène le chemin. Et nous qui les avions entendu rire, cela nous étonnait et nous brisait
l’âme. Je m’avançai, j’appuyai ma tête au grillage et, le secouant dans mes mains, j’eus le désir soudain et fou de m’en aller parmi les tombes rechercher celles des petits enfants; Tine, Dinette et Daisy, endormies sous la terre, leurs têtes fragiles entourées de fleurs... Oh l les arracher, les reprendre ! Refaire de la vie avec leurs corps froids, de la vie vécue à vivre encore! Claire ne souriait pas; à l’écart et maussade, elle semblait se demander ce que nous faisons là, puis, se couchant au long d’un talus, elle s’endormit, gracieuse, avec ses boucles molles auréolant son front.
Enorme, le mur nous écrasait, le mur haut qui barre la route et dresse vers le ciel ses pierres orgueilleuses comme pour le briser et s’élever audelà, puis, voici qu’apparut l’église, une silhouette sèche, découpant le ciel par lignes dures, et la croix inflexible étendant ses bras morts; cette croix où
l’on attend celui qui donnera ses mains pour les laisser percer de clous, celui-là aux pieds fixés et saignants, crucifié par les hommes qui l’ont reçu volontairement. Douloureusement attiré, mon regard ne pouvait se détacher de cette croix, l’église me hantait, telle que je la voyais au fond de moi, avec les froids rayons de lune couchés en travers comme des regards mauvais, les saints de pierre aux yeux sans prunelles. Je m’avançai un peu, mais un pas, derrière moi, me fit tourner la tête : C’était Agnès qui me suivait.
Etrangement belle, un sombre égarement sur son front obscur, et telle que je ne l’avais jamais vue encore, elle approcha son visage du mien :
— Cher aimé, « me dit-elle », pourquoi n’entrons-nous pas?
Je me tournai pour demander conseil aux autres, mais je ne les vis plus;
le brouillard s’était épaissi, nous étions seuls au seuil tentateur.
— Agnès, « lui dis-je » si nous entrons ici, peut-être que la nuit nous glacera entre ces pierres froides, et,, dans le noir, nous ne retrouverons plus la porte.
— Eh bien! « dit-elle », ne pouvons nous rester ici jusqu’au retour de la lumière ?
Et, s’exaltant par degrés, « ô Marct comme dans notre enfance, quand nous venions prier la Vierge, nos mains entrelacées, et que nous étions seulset petits dans l’église pleine d’ombre.
Te souviens-tu ? on entendait le bruit de nos petits pieds répété par l’écho ; nous étions graves et, sans parler, tu regardais mon visage. Entrons, tu me regarderas ainsi, nous prierons la Vierge jusqu’au jour. »
Elle était charmeuse çt belle, et ses paroles berçaient, mais, soudain, son
charme me fit peur. Il faisait un noir étrange, un noir où des voiles traîneraient, et j’appelai : « Reine! Alex! » Ma voix résonna étrangement et fondit vite; ils ne répondirent point.
Je ne voyais pas Claire, je ne voyais rien; seule, Agnès, dont le vêtement couleur de brûme me parut un morceau du brouillard et ce mur du cimetière, haut à toucher les nues.
« Reine! Alex! » Je les appelais éperduement, mes mains étendues palpaient de l’ombre. A la fin, épuisé, je me laissai tomber au bord du talus, à côté de Claire, comme morte, et derrière nous, Agnès versait des larmes douloureuses. Soudain, sur l’immense route déserte, une femme en deuil passa, les yeux baissés.
Inconscient et fou de solitude, j’allais la suivre, quand une teinte pâle colora le ciel. Des arbres épars surgirent du brouillard moins profond.
Alors, soulevée sur le coude, les yeux gros de sommeil, Claire cria : « Les voici! » et Agnès regardait, penchée sur mon épaule.
Ceux que nous avions cru perdus marchaient devant nous, étroitement enlacés; ils n’étaient pas très loin ; la lune, en se dévoilant, les montrait, graves et beaux et jeunes. Ils crièrent : « Partons-nous ? » comme tantôt d’une voix berçante, perdue... Claire et Agnès s’étaient repris la main. Du brouillard s’échevelait aux branches; et moi, au milieu d’eux, je sentais ma pensée se calmer, tandis que nous nous éloignions, laissant derrière nous le cimetière.
Aux fenêtres des maisons qui bordaient le chemin, des têtes d’enfants apparaissaient.