‹ Nany à la fenêtreChapitre 5 sur 6 · BONNE-MAMAN PERDUE · texte numérisé non relu

BONNE-MAMAN PERDUE

Bonne-maman perdue

A Francis Nautet .

J’ai entendu raconter, jadis, qu’une petite vieille femme de chez nous, nommée bonne-maman à cause de son grand âge, et peut-être aussi pour la douceur d’un sourire épanoui dans l’entrecroisement d’un millier de rides, j’ai entendu raconter que petite bonne-maman s’était perdue un jour, un jour de neige où le village semblait poudré de sucre et où, dans les chemins solitaires, on ne pouvait se reconnaître, ni savoir si le ciel était bien le ciel tant il ressemblait sans les pointes habituelles des jolis toits rou-

ges, à une grande mer de brouillard tout près d’envahir la terre.

C’était un Dimanche; il avait neigé toute la nuit et bonne-maman avait mis son châle bleu à fleurs jaunes, ses souliers fourrés et sur sa tête le plus beau des bonnets, celui aux larges rubans qui, noués sous le menton, semblent un immense papillon agitant les ailes sur une jolie fleurette séchée. Elle était partie au matin, à l’heure où la maison s’éveille au chant des trois canaris jaunes, s’égosillant dans la cage qu’on a vue de tous temps pendue au mur de la cuisine — et déjà la vache mugissait dans l’étable tandis que la servante, Marianne, encore mal éveillée, ouvrait les volets du salon... Des femmes en bras nus apparaissaient au rideau levé d’une fenêtre, s’habillant pour la grand’messe, et, bien qu’il fût très tôt, Joseph et Pierre et Antoine, les enfants du brasseur, se lançaient

des pelotons de neige à grands cris, cache-nez envolés, derrière le mur du cimetière, là où court cette ruelle malpropre qui semble le paradis des enfants de l’école.

Car elle habitait, petite bonne-maman, sur la place même de l’église et du cimetière, une maisonnette à volets gris tranchant sans dureté sur le jaune fané de la façade... deux marches étaient devant la porte, où sautillaient constamment trois ou quatre vieilles poules et un coq sans queue... un peu plus loin un petit tas de fumier... mais cela n’était qu’une basse-courette pour rire, car derrière la maison il y avait une vraie cour avec un hangar, un rang pour le porc, une étable où Michette ruminait tranquillement, et parfois on apercevait sa tête, passée par le carré découpé dans la porte...

Oui, dans les soirs d’été, bien souvent je l’ai vue ainsi, la bonne vache rousse,

regardant de ses gros yeux étonnés vers le porc folâtre se vautrant dans le purin... et plus loin, vers le clocher de l’église, élancé sur le fond vert d’un bois de sapins en pente, et plus loin encore, là où les prairies s’indéfinissent, roses, mauves fondues vers le ciel pacifique.,. Cela me donnait même une étrange impression; en la voyant ainsi, ses bons yeux étonnés, dans la cour où sèche un linge bien blanc sur des cordes tendues... en voyant le toit, les volets gris, les deux marches de pierre, un peu usées, rassemblement de ces choses, à ma grande surprise, formait bonne-maman, tout comme si elle eut été faite d’elles, et en voyant bonnemaman, son sourire ridé, le papillon de son bonnet, ses petites mains semblables à des pétales de rose si longtemps restés dans un livre de prières, qu’ils en seraient tout racornis... en la voyant ainsi, un peu courbée et toute

gentillette dans sa grâce fripée, je songeais aux volets gris, aux poules qui picorent devant la maisonnette, à la bonne vache qui interroge un bout de ciel derrière le clocher de l’église...

Mais, ce matin-là donc, il avait neigé beaucoup, et le clocher était tout blanc sur les prairies blanches et le ciel blanc, et le village semblait faire sa première communion et attendre, bien patiemment, que le bon Dieu daignât descendre. Bonne-maman marchait vite, d’un pas sautillant et menu, ses yeux ronds, son nez moqueur, toute son allure alerte et provocante lui donnait un peu l’air de ces moineaux francs qui viennent picorer du pain sous vos fenêtres et parfois agitent la queue avec des « cuic... cuic... » moqueurs; elle tenait sa robe d’une main et si retroussée qu’on voyait plus haut que la cheville ses jambes de poupée couvertes de bas violets — oh! jolies et douces petites

jambes violettes! petits évêques moqueurs, petits évêques de fleurs et de pierrots qui s’en iraient vite, vite, à travers l’hiver... Dans l’autre main, elle tenait bien serré un grand parapluie de coton, et, tout en marchant, parlotait, avec le parapluie, avec la neige, avec les bas violets... « Ai-je la clef de la maison ? — Oui ! la voilà... Marianne, pour sûr, oubliera de fermer l’étable et ma pauvre Michette va geler.. Tiens, me voici déjà à la ferme! Allons, je marche encore bien, mais le blanc, cela fait mal aux yeux! » Bien que tout cela n’eut rien de très gai, elle riait, pourtant, riait de toutes ses gencives, de la fine pointe frangée de son châle, ses mains riaient dans les gros gants de trois couleurs, et ses cheveux! les bouclettes d’or éteint qui frétillaient, petites vieilles évaporées, toutfollement sous la ruche du bonnet...

Comme elle allait ainsi, elle rencon-

ioo

tra des gens qui la saluèrent : « Ah! bonne-maman!... voilà bonne-maman en route ! Et où allez-vous comme cela, bonne-maman ? — Bonne-maman, faites bien attention, la neige est si épaisse... vous pourriez vous perdre; les meilleurs yeux ne s’y reconnaissent plus aujourd’hui... »

« Vraiment non, les meilleurs yeux! »

disait bonne-maman avec son fin sourire... « Eh bien, les miens valent mieux que ceux-là, voilà tout, mon garçon...»

Elle repartait, sautillante, et pas plus pesante sur la neige que ces petites femmes découpées en papier, et qui dansent en se tenant la main... Vraiment pour ceux qui s’arrêtaient à la voir s’en aller, elle avait la tournure fantasque et drôlette d’une vieille en carton peint... Et de très loin surtout, le parapluie profilé, le nez crochu, la ruche, la jambe violette, quand elle n’était plus qu’une minuscule vieille,

loi

bibelot d’étagère, toute prête, semblaitil, à s’évaporer dans la brume fondante du ciel... Elle n’avait cure des avis, mais elle rencontra d’autres gens qui l’avertirent encore et qui lui disaient des choses à hausser les épaules, avec un air sérieux, et un jeune paysan joufflu lui cria en passant : « — Bonne-maman ne dépassez pas le calvaire! Par delà, vers le bois d’Hayette, la route et les champs se confondent. Personne, depuis hier, n’a osé y passer, et aucune trace ne peut vous indiquer le chemin. » — Sans répondre, bonne-maman hochait le menton... le papillon, dessous, battait des ailes ironiquement : Ah!

ils avaient peur pour elle, comme si c’était à son âge qu’on allait ne plus connaître les chemins.., comme si elle allait se perdre surles routes qu’elle faisaitdéjàquandelleétaitencoreunetoute petite fille... Ah! cette jeunesse, cette jeunesse avec ses conseils ! Et tintement

ironique des volets gris doux, et les petits évêques mettent la crosse en l’air et se poussent du coude, et voici que j’ai vu dans l'entrebâillement de la porte le museau fûté d’une souris, tandis que le chat dort, couché en rond sur le toit du hangar.

Cependant, bonne-maman était arrivée au calvaire, précisément à ce calvaire qu’on lui avait tant recommandé de ne pas dépasser. C’était, dans un enfoncement, une grande croix où un Christ à longs cheveux achevait de mourir. — De très loin s’apercevaient les deux bras ouverts, et peut-être était ce la bénédiction du village. Bonnemaman monta en soufflant la petite terrasse où on avait planté la croix depuis des temps oubliés; elle se mit à essuyer, avec son mouchoir rouge, de l’eau sale dégouttant mélancoliquement du front et de la bouche entr’ou-

verte, et comme elle faisait ainsi, il lui parut soudain voir un sourire navré passer sur le visage du Christ... Mais ces sortes de choses sont presque toujours imaginations de vieilles gens, et elle n’y songea plus aussitôt... Elle s’arrêta devant le Christ à dire un pater, et plus elle le regardait, plus elle s’assombrissait de la tristesse de son pauvre corps torturé — car un souffle de peine, lourd et venu on ne sait d’où, avait frôlé soudain la cage tiède où son cœur voletait si également de barreau en barreau; et voilà qu’il s’était arrêté sur un bâton tordu, à regarder entre les fils de fer, la neige et les nuages gris.

Peut-être, en ce moment, bonnemaman eut-elle le sentiment d’un danger proche. — Autour du chemin qu’ellle venait de parcourir, d’autres chemins rayonnaient, cachés à sa vue par des talus et des monticules où des

buissons décharnés secouaient des fils de glace. Il y avait des routes et des sentiers qui tous aboutissaient au calvaire, pourtant, en se retournant, bonne-maman ne pouvait voir d’où ils venaient, car ils s’enfonçaient brusquement et comme dans un gouffre, et ainsi faisait aussi la route d’où elle venait... Mais cela n’était pas encore trop effrayant, car c’étaient des chemins bien tracés entre des talus et qu’il était impossible de ne pas retrouver, mais ce qui était terrifiant c’était cette vaste plaine de neige qui s’étendait de l’autre côté, uniformément bleue et lisse, sans un arbre, sans une maison, où un soleil blanc faisait scintiller des paillettes comme des larmes... Ah! dans les chemins enfoncés, là-bas, il devait passer de bonnes gens, des paysans en blouses soufflant dans leurs doigts et des fillettes en capelines rouges — car précisément sonnait le der-

nier coup de la messe — dreling! dreling! — toutes les cloches ensemble, et si lointaines, semblait-il, si lointaines, comme une petite voix joyeuse qui rirait, sous un pont, à l’autre bout du monde...

Bonne-maman restait, indécise, appuyée à la croix ; la neige s’était remise à tomber en ronde échevelée, et le grand parapluie refusait de s’ouvrir. — Ne ferait-elle pas mieux de s’en retourner tout simplement, aller dire son chapelet dans la vieille église, à sa place habituelle, sous la chaire, les pieds enfoncés dans le paillasson de laine? Peu à peu, comme elle pensait ainsi, toutes choses se transformaient autour de bonne-maman, et voici qu’elle se trouve devant l’autel et la vierge aux yeux candidement levés, et les paysans arrivent par groupes, tandis que les enfants se tassent sur les bancs et se détournent en reniflant

pour vous regarder entrer,.. Et Monsieur le Curé apparaît justement à la porte de la sacristie, très imposant avec son gros ventre, sous la chasuble et le surplis... l’enfant de chœur, derrière lui, agite la sonnette, et un mince rayon de soleil se glisse par les vitraux à travers la neige. — Mais voici une agitation, des rires étouffés, les filles pouffent dans leurs mouchoirs... Ah! c’est ce coquin de Tom, le chien du boucher, il s’obstine chaque dimanche à suivre son maître à la messe, et le voici arrivé presqu’au pied de l’autel : « Allons, Tom, dehors!... Non vilaine bête!... »

Chut!... l’orgue commence, ses petites notes cassées pleurent dans l’église avec un son de trompette vieillotte... Et au dessus de tout cela, ding, dong, drelingü... les trois cloches ensemble qui échevèlent leurs voix par la campagne.. .

Certes, en temps ordinaire, bonnemaman ne se fût pas obstinée; la vue

seule de la grande nappe de neige où nulle trace de chemin n’apparaissait, rien que cette vue l’eut fait revenir très agilement vers le village. Sans compter encore que les cloches l’appelaient, oui, appelaient bonne-maman avec une voix humaine : « Bonne-maman!

petite bonne-maman ! revenez! — dreling, dreling ! Voici que Monsieur le Curé entre dans la sacristie et qu’il décroche le surplis... Et les enfants de chœur versent l’eau et le vin dans les burettes et le clerc est monté à l’orgue... Revenez, petite bonne-maman, revenez! revenez! re-ve-nez! dreling!

dreling! dreling! » Tout cela, certes, l’eut décidée sans la moindre hésitation, mais voilà! bonne-maman était orgueuilleuse; dans sa si jolie tête de vieille, toute fleurie de bon sens, l’orgueuil avait poussé, Dieu sait comment, ainsi l’on voit la folle-avoine faire poindre une tête effrontée entre

les épis de froment si droitement alignés. « — Si je reviens, » pensa bonne-maman, « ils vont se moquer de moi... Oui, Jacques et Louis qui courent si hardiment derrière les filles à la kermesse et rient des vieilles gens; pour sûr ils se moqueront de moi, ils diront demain, à la fabrique : « Bonnemaman n’a pas voulu nous écouter, mais elle a eu peur quand elle a vu la neige... Oui, elle a méprisé nos avis et elle s’en allait fièrement, avec son beau bonnet et son châle à franges et vous auriez dit une grande dame...

mais un peu de neige dans le chemin, et elle est revenue bien vite! — Non, ils ne riront pas de moi, » pensa bonnemaman peu sagement, et la voici partie, droit devant elle, dans ce qu’elle supposait devoir être une route...

J’ai entendu dire qu’au moment même où elle s’avançait vers la plaine, les cloches s’étaient mises à sonner

plus vite, non ensemble mais l’une après l’autre, et puis la dernière éperdûment, éperdûment, jusqu’à ce que sa voix se brisât et mourût.

Bonne-maman était donc partie, au hasard, sur la grande nappe blanche...

Et où marchait-elle, à présent? Etaitce la route ? Etait-ce un champ? Vraiment on n’eut pu le dire. Si épaisse était la couche de neige qu’il était impossible de distinguer en dessous les pavés ou la terre durcie — mais pour rien au monde elle n’eut convenu de cela. Elle pensait : « Je suis sur le chemin : ici, la terre du fermier, à gauche le pré de Jean... en allant toujours tout droit j’arriverai dans une demiheure. Dans une petite demi-heure je vais voir apparaître les premières maisons. » Elle pensait ainsi, pas trop sûre tout de même, et malgré les lamentations de petite dame raison qui

no

protestait dans un coin de son âme...

Elle pleurait, la pauvre dame, son tablier sur sa tête, appuyée à la barre du poêle... « Je vous dis, bonnemaman... » Ah ! oui, personne ne l’écoutait! et le lutin de l’entêtement, à califourchon sur une flamme, se moquait d’elle et lui jetait des poignées d’étincelles au visage; et bonne-maman le laissait faire, bien qu’elle eût un peu honte, connaissant par son ange gardien que la bonne dame disait des choses sensées. — Elle laissait le lutin se moquer et tirer la langue, sachant bien que pour cela elle méritait un châtiment.

Cependant, quand après avoir marché vingt minutes... puis vingt-cinq...

puis une demi-heure bonne-maman n’aperçut toujours rien, elle eut un frisson de peur qui la secoua de la tête aux pieds; mais, même en frissonnant ainsi elle se disait encore : « Je ne

crains rien, je ne suis pas perdue...

peut-être me suis-je un peu écartée de la route... En obliquant à droite je ne peux manquer de la retrouver et dans cinq... non, dans dix minutes, je verrai des toits et des arbres... » car elle était plus têtue et déraisonnable qu’une enfant mal élevée. — Elle marcha donc à droite, et quand elle eut été ainsi pendant bien plus de temps qu’elle n’avait pensé, devant et derrière, et des deux côtés, la grande plaine de neige continuait de s’étendre, implacablement et touchant le ciel par tous ses bouts. — Alors elle dut bien se dire : « Je suis perdue... et pleurer dans son cœur des larmes gelées et misérables.

Je ne vous souhaite pas de connaître jamais l’horrible angoisse qui plia l’âme de la pauvre vieille, quand elle se vit perdue et seule sur l’immense étendue bleutée où elle n’était pas plus de

chose qu’un caillou noir, pas plus grande ni importante qu’un petit berger d’arche de Noë enfantine, jeté sur une pelouse de neige... Encore, s’il lui était donné tout-à-coup de se dresser sur sa rondelle de bois, à force de sautiller sans repos et sans découragement, le petit berger devrait bien finir par se retrouver devant la maison; mais hélas! pour être de chair et d’os les jambes de bonne-maman n’en allaient pas plus vite et allaient moins longtemps... Elles avaient froid, elles se plaignaient, parfois même, comme dans une velléité de révolte, semblaient ne plus vouloir avancer — « et que devenir, que devenir, se disait bonnemaman, si mes jambes ne me portent plus ? »

Elle revint en arrière; la neige, à mesure, cachait les traces de ses pas et elle allait mollement, car on est bien plus lourd et plus usé quand la

confiance ne voltige pas devant soi...

C’est une petite flamme rose qui badine et vous tire la langue, et, parfois, vous mène dans des pays étrangers et très loin d’où vous deviez être, mais cependant, tant qu’on la voit danser on ne se plaint de rien et la peine s’oublie, et on est prêt à la suivre encore, n’importe où elle voudra mener... La flamme s’était éteinte depuis ce moment où, s’étant retournée, bonne-maman avait vu la plaine indéfinie comme quelque monstre prêt à l’engloutir...

et même avait-elle jamais brillé sur la neige ? Peureuse, elle était restée làbas aux pieds du Christ, et des petits oiseaux allaient s’y réchauffer.

Des images effrayantes se dressaient, une à une, devant bonne-maman, à mesure qu’elle se décourageait davantage, comme des êtres sinistres et méchants qui s’amuseraient à arracher par lambeaux sa pauvre âme peu-

reuse... Oh! pour une si petite âme, c’était une bien grande étendue de neige et de pensée... C’était un bien grand ciel pour une petite âme habituée à le regarder à travers les vitres d’une fenêtre. — Elle en connaissait un seul coin, celui qui s’étend au-dessus de la place et où le coq du clocher s’élance triomphalement, le même qui baise au front les bois de sapins et les toits rouges. Ce ciel-ci était immense et sans yeux... Son regard était là-bas, sans doute, posé sur la maisonnette jaune?... Ici il n’y avait qu’un seul visage éteint, un immense visage penché, qui vous tuerait en vous baisant...

Dans beaucoup de tableaux lugubres, obstinément une même pensée venait hanter la vieille, jusqu’à la faire trembler sur ses jambes lasses. C’était le souvenir d’un chien qui avait hurlé toute une nuit de Noël et qu’on avait trouvé mort, gelé dans la neige, au

matin.,. Ah! ces hurlements lamentables et terribles! Elle les entendait encore! Elle avait beau enfouir les oreilles dans son châle, ils grelottaient de plus en plus près, et tout ce soir terrible revivait,.. Elle se retrouvait dans son lit, dressée, une sueur au front, et voici que de nouveau, elle se levait en hâte, se penchait à la fenêtre : — « Est-ce toi, Tom ?... » Un grand silence; toutes les vitres sont noires... des tas de neige semblent des tombes... la lune disperse de grandes plaques jaunes sur le sol... Comme la place ressemble à un cimetière... et ces maisons silencieuses, ne dirait-on pas des gens qui veillent les morts? Comment avoir vécu tant d’années dans ce cimetière et le voir aujourd’hui seulement?.., Oui, en ce moment, c’étaient ces choses qu’elle revoyait, et non seulement cela, mais des questions absurdes venaient s’agiter devant elle,

comme des pantins sautant au bout d’un fil... Qui était ce chien? d’où venait-il? pourquoi avait-il hurlé précisément cette nuit de Noël et l’angoissant, elle seule, de tout le village ?... Elle allait mourir, mourir comme le chien, peut-être pour ne l’avoir pas secouru,.. On raconterait plus tard aux enfants comment petite bonne-maman s’était perdue dans la neige pour n’avoir pas voulu écouter la cloche qui lui disait de revenir,., dreling! ding!

ding!... oui, la voix d’une autre petite bonne-maman bien plus vieille encore, et qui tricote depuis toujours dans la tour de l’église et avec ses aiguilles... ding!... frappe l’annonce à la messe sur des portes de fer...

Voyez-vous, elle commençait déjà à radoter un peu, comme si la mort se fût hâtée d’étendre un doigt sur son frêle cerveau... Elle serait sans doute

devenue folle tout-à-fait, elle serait revenue au village tenir de propos idiots, semblable à ces vieilles en enfance que les gamins poursuivent de leurs moqueries... Cette triste chose aurait pu arriver si tout-à-coup une vue inouïe, éblouissante ne l’avait jetée en arrière... et c’était tout simplement deux de ces gamins si cruels qui s’avançaient vers elle, en poussant devant eux une énorme boule de neige. Le cou tendu, les narines dilatées, la vieille s’arrêta :

«Joseph ! Antoine ! » elle criait ainsi les premiers noms qui lui venaient aux lèvres, sans songer que ce n’étaient pas ceux de ces petits inconnus et qu’ils ne la comprendraient point...

« Antoine ! Antoine 1 » de toute la force de son âme palpitante.

Ces enfants n’étaient pas plus méchants que d’autres; c’étaient deux garçonnets qu’on avait envoyés jouer et ils s’en donnaient à cœur joie. — Ils

entendirent bien cette vieille crier vers eux, mais en quoi cela les regardaitils ?... Ils s’appelaient Charles et Philippe; ce Joseph, cet Antoine étaient sans doute deux petits garçons méchants enfuis de chez leur grand’ mère?.,. Ils auraient bien pu s’approcher de la vieille et tâcher de l’aider, car elle semblait bien vieille et bien seule dans la plaine. Ils pensaient ainsi dans le fond de leurs cœurs, dans ce coin caché derrière le rideau que l’Enfant Jésus seul connaît et soulève parfois; mais le jeu était si amusant!

Et ils sifflotaient, évitant mutuellement leurs regards comme ceux qui savent mal faire ; ils s’éloignèrent ainsi, et comme ils s’en allaient, il parut à la vieille qu’ils poussaient son cœur devant eux, son propre cœur, gelé, durci, énorme, bondissant sur la neige au hasard de leurs volontés...

Or, voyez comme il ne faut jamais désespérer, c’est à ce moment où tout semblait perdu qu’un grand espoir nouveau jaillit. En suivant la trace de la boule de neige, bonne-maman retrouverait les enfants... qui sait? le village!... Cetteidée lui donna des jambes et des yeux nouveaux, et la voilà partie, vaillante petite vieille, de toute son âme partie vers le retour.

Elle était vraiment une petite bonnemaman nouvelle, rajeunie, et mille fois plus douce et plus forte que l’ancienne, tandis qu’elle trottinait à travers mille réflexions profitables. Maintenant, et tout à coup, les vilaines images hurlantes s’étaient en allées de son cœur et d’autres visions toutes tièdes les avaient remplacées... Oui, et je crois que la flammèche rose revenait de loin danser devant elle, car elle se penchait à tout moment et regardait la trace avec des yeux humides... « A cette

heure, pensait-elle, Marianne a fini de diner, car il est bien plus de midi!... Et mon café chauffe doucement sur le côté du poêle.» Elle revoyait la cuisine, et les tableaux noircis et la cage des serins. Et elle revoyait encore la petite cour, et elle-même jetant du grain aux poules. — « Eh bien! bonne-maman, comment cela va-t-il? » — « Pas mal, Pierre, j’en ai encore pour quelques ans... — Et vos enfants, bonne-maman?

— Et Catherine?... » Elle avait ainsi d’anciens menus propos tintant dans les oreilles, Oh! les jolies clochettes fidèles! Puis, tout à coup, s’apercevant combien elle en éprouvait de plaisir, elle se disait : « Non, non, je ne reverrai plus tout cela ! Petite bonne-maman, vous n’irez plus jeter le grain aux poules!... » Elle tâchait de s’imaginer le village en émoi, les paysans partis à la nuit, avec leurs lanternes qu’ils lèvent parfois en criant bien haut :

« Bonne-maman !... petite... bon...

ne... maman !... » Et elle promettait des cierges à la vierge, mais c’était cela par jeu, car elle se sentait approcher, la trace se déroulait devant elle comme un ruban, et c’en était fini de craindre.

Dois-je raconter encore comment après avoir marché un peu de temps bonne-maman se retrouva aux pieds de la croix, et comment elle se laissa tomber à genoux, avec un grand cri, et comment, dans la suite, elle écouta toujours les sages conseils?... Non, car vous l’avez deviné sans moi.

Mais l’histoire de petite bonnemaman m’a fait penser à ces cœurs simples qui se fatiguent un jour de regarder le clocher et les poules par une petite fenêtre. Ils partent comme

pour une promenade, une simple promenade dans la neige, et ils ne craignent rien parce qu’ils ont de bons yeux très clairs et des jambes vaillantes.

Eux aussi rencontrent des hommes qui leurs disent : « N’allez pas plus loin! vous allez vous perdre! »

Mais ils rient et secouent la tête.

Et j’ai pensé cela avec infiniment de tendresse et de pitié, car je sais qu’ils auront à souffrir mainte angoisse avant de retrouver la croix où les mène la boule de neige des enfants...

Mais voici le soir venu, et bonnemaman ferme les volets gris.

petit gosse.

Petit Gosse...

A Julia Belval.

etit gosse parti, un soir...

Un soir très clair, avant la

JL nuit, quand les routes sont tièdes encore du soleil de tantôt et que les vaches reviennent des champs dans un nuage de poussière... A l’instant où la maman dit : « Le jour finit; on allumera bientôt... » et que le papa fume sa pipe au jardin... Et que les poules, une à une, grimpent au long de l’échelle et restent immobiles, en boules, un œil ouvert tout rond et fixe, plein de songe bizarre.

Petit gosse parti...

Il a son grand chapeau de paille; à cause de la forte chaleur, on ne lui a pas mis de blouse et ses bras sortent nus du corsage en coutil. Il a l’air très crâne tout de même, avec ses deux petis bras nus, raidis, et les menottes dans les poches, et les jambes écartées ayant, au bout, les petits sabots qui font clic-clac... Petit gosse parti; petit gosse en allé au clic-clac des sabots de bois et très crâne, avec ses petits bras, son petit pan de chemise envolé, son grand chapeau et ses grands yeux sous le bord du chapeau de jonc.

— J’irai, j’irai, dit petit gosse, jusque dans un autre pays.

Et le voilà parti — clic-clac, clicclac — sur la grand’route qui mène au bois.

C’est par un soir très clair, c’est par un soir très doux, et le ciel est tout rose, là-bas, là-bas où regardent les grands yeux.,. Si rose, il fait penser à l’œuf en

fondant rose que les cloches ont jeté dans la touffe de violettes.,. Le ciel est un grand œuf de Pâques, la terre est herbue et fleurie — pâquerettes et campanules, — des deux côtés herbue, deux larges bandes à la route blanche. Il sent bon et des chiens aboient, au loin dans la campagne... et le grillon sonne sa sonnette d’argent, et l’on n’entend rien d’autre.

Petit gosse marche crânement, les ■deux mains dans ses poches; il tient la tête levée, et pour ceux qui sont loin, le bout du nez en l’air entre effrontément dans le ciel. A le voir ainsi, vous le croiriez parti à la conquête du paradis... Les sonnettes d’argent lui tintent dans les oreilles — ding, ding, ding, — le ciel rose lui entre dans les yeux, le ciel rose lui entre dans le nez, et jusqu’au pan de chemise qu’un coup de vent agite orgueilleusement, étendard glorieux et hardi: Ohé! ohé! à la conquête!

Pan de chemise et grands yeux et sabots à clic-clac s’arrêtent après un temps : Reposons-nous ; c’est bien gagné.,, s’installent sur un tertre où poussent des verveines — ouf! il fait chaud! — sur un tertre fleuri où les sauterelles vertes dansent une ronde du soir... et voilà petit gosse, les jambes pendantes, à regarder la lune toute ronde tomber dans un vieux arbre dont les feuilles sont noires sur le ciel.

Ah! le bon vieux arbre! on dirait Thomas, le vacher, quand il revient, le soir, le visage vers la terre... et ses rides! et ses grands bras!... Et cette branchette grêle et ces feuilles, disposées ainsi cela forme la silhouette d’un autre petit gosse, très crâne aussi,, avec ses deux mains dans ses poches et une ligne sur l’épaule... Uu petit pêcheur qui regarde, penché sur une branche, un petit pêcheur qui aurait pris la lune,..

— Tiens ! le pêcheur, il est joli ! Il a un petit cou et des joues toutes rondes, et des bras nus comme moi,.. Sa maman aura dit aussi : Il fait trop chaud, tu ne mettras plus tablouse.— Ouest ton filet?,., où sont tes poissons?... Il a pêché des petits poissons d’argent, un s’agite encore au bout de la ligne, des petits poissons d’argent, des petits poissons d’or, des petits poissons d’émeraude...

— ... Des petits poissons en eau, dit nonchalamment le pêcheur.

— Ah! vraiment?... C’est très joli .les petits poissons en eau... Et où les avez-vous mis ?

— Là-bas.

Le pêcheur parle sans bouger; on ne distingue pas les traits de son visage. Il reste très immobile, au haut de sa branche, l’air fainéant, avec des menottes insolentes qui gonflent les (poches de sa culotte.

— Là-bas.

— ... Je les ai pêchés dans la lune... Vous voyez, derrière moi?

— La lune! s’exclame petit gosse.

— Oui. C’est une petite mer ronde,, toute en lumière blanche; quand on se penche au-dessus, on voit luire son visage comme une étoile qui rit, et les petits poissons sont en lumière aussi... Vous voyez celui-là, au bout de ma ligne ? C’est un rayon de la mer-lune.

— C’est beau!

— Oui... On a des feux qui dansent autour de la tête, des fines flèches en flammes roses et bleues... Le sable du rivage est en feu, et les hei'bes sont en or vert. Cela brille, et c’est petit comme vous voyez; on en fait le tour avec son bras.

— Oh!

— ... Après avoir beaucoup pêché, j’étais fatigué, et pour prendre tout d’une fois, j’ai pêché la lune... La voyez-vous ?

— Oui, dit petit gosse.

Il voit alors que ce qu’il prenait pour un poisson d’argent est la lune ronde, accrochée au bout de la ligne... la ligne sans corde et sans hameçon, seulement un bâton de ligne avec, au bout, la lune, percée au milieu comme une grosse pomme.

— Et vous pêchez souvent comme cela?

— Oui, souvent; mais, pour la lune, c’est la première fois que je la prends... Maman sera contente; nous la mettrons sous globe, dans la belle chambre, à la place de la vierge qui a le front fendu ; cela nous éclairera, et de temps en temps j’irai y pêcher des petits poissons d’argent. »

Le pêcheur ne dit plus rien, et petit gosse regarde, émerveillé. Comme il lève la tête très fort, son nez cogne le ciel, ce qui le fait rire, — mais le pêcheur, lui, ne rit pas. Il ne parle plus,

il ne bouge pas, mais un souffle de vent passe... Alors, sa tête se détache un peu et flotte au-dessus de son cou grêle, des bras nus, du petit corps crâne et nonchalant toujours immobile, les mains dans les poches... Il semble presque faire flotter sa tête ainsi par moquerie et bravade, comme d’autres font un pied-de-nez — et par plaisir aussi, comme on fait monter un ballon, doucement balancé dans un beau ciel d’été...

Petit gosse éveillé...

D’abord il croit être chez lui et qu’il a dormi — il fait ainsi souvent — sur la table de la cuisine. Il frotte ses yeux et appelle sa maman : « Maman, j ’ai sommeil, couche-moi dans mon lit. » Mais la maman ne répond pas et... la lampe brille étrangement. Petit gosse frotte encore ses yeux, et voilà qu’il se regarde, tout seul sous un ciel si grand

qu’on n’en voit pas la fin ; tout seul sur un petit tertre, au bord d’une longue, longue route, dans une clarté de nuit, devant un vieux arbre où un petit pêcheur le regarde moqueusement, penché sur une branche...

Il fait silencieux comme à l’église après la messe, quand tout le monde est sorti et que le clerc éteint les cierges; les brins d’herbe ont fermé leurs yeux. Personne ne passe sur la route et il n’y a pas de maisons. — Il est tard, peut-être, si tard, si tard que tout le monde dort, — et, peut-être, il a été loin, petit gosse perdu, dans un pays où il n’y a personne, où on ne le retrouvera jamais, où des sauterelles vivent seuls, sous la garde d’un petit pêcheur.

Petit gosse, épouvanté, se lève tout droit sur son tertre de fleurs. — Il n’est plus crâne, il pleure... le bout de chemise pend piteusement, le joli bout

de chemise : Ohé ! ohé ! à la conquête !... Il court jusqu’au milieu de la route, clic-clac, clic-clac, les tristes sabots de bois!... Il regarde à droite; c’est la forêt, une effrayante masse noire; il regarde à gauche... et à force de regarder à gauche, il voit sa maison, une toute petite maison, mais si petite qu’on se demande comment il fera pour y rentrer...

Tout de même, il se met en route, le coeur battant dans sa gorge; il songe à son papa, le forgeron, et au bruit clair du marteau sur l’enclume. Entendra-t-il encore ses marteaux?... Il songe aux apprentis, avec leurs visages noirs, à sa maman, qui tricote des bas, dans les soirées, sous la lumière de la lampe en cuivre... Il les revoit tous, et ses petits camarades de l’école, et le chien du fermier qui aboie quand il passe... Les larmes coulent, laissent q, | des traces noirjb sur son visage... Petit gosse, petit gosse perdu...

— Où allez-vous ainsi, petit gosse?

C’est un homme qui l’arrête, un brave homme avec une figure gaie.

— Je retourne chez nous, dit petit gosse.

— Et pourquoi pleurez-vous?

— Parce que c’est si loin ! dit encore petit gosse.

Alors l’homme se met à lire et le prend sur son épaule; ils partent, ils vont vite, vite, et la maison grandit à chaque pas. « Tout de même, on y entrera bien », dit petit gosse. Et il songe qu’il faudra donner une goutte à ce brave homme... Et, comme il n’a plus peur du tout, il songe encore aux étranges propos du petit pêcheur, penché au-dessus de la branche, avec la lune au bout de sa ligne, percée au milieu comme une grosse pomme.

L'œuf re

L'Œuvre

A Monsieur Elisée Reclus.

Ils habitaient ensemble la petite maison à volets roses qui domine la vallée et rit si simplement entre les branches vertes des ormes. Sur la marche usée qui est devant la porte, l’un avait creusé, avec la pointe d’un clou, deux J entrelacés... et plus loin était un trou rond où ils faisaient la soupe avec de l’eau et des brins d’herbe, quand ils étaient petits enfants en robes courtes, et qu’ils jouaient au ménage, assis l’un près de l’autre.

Maintenant c’étaient des hommes, Jacques et Jean, deux frères jumeaux

et orphelins, et le soir, à l’époque des abeilles, leur journée de travail finie, ils venaient s’asseoir comme autrefois, l’un près de l’autre, le dos appuyé à la porte ; Jacques, parfois, mettait un doigt dans le trou où, jadis, on faisait la soupe; du coin de son mouchoir rouge Jean frottait parfois les vieilles lettres gravées dans la pierre, et tous les deux avaient un peu de rêve au fond des yeux.

Ils étaient maçons.

Jacques avait dit un jour : « Si tu le veux bien, nous ne nous marierons pas; nous vivrons ensemble toute la vie; nous aimant comme aujourd’hui, et sans crainte de déplaire à une femme. » — Après un peu de réflexion, Jean dit : — Tu as raison; les ouvriers doivent être libres... Un jour, peut-être, nous irons là-bas, nous aussi. » — Il étendait le bras vers le chemin de la montagne qui conduit à la ville loin-

taine, là où plusieurs s’en sont allés, qu’on n’a jamais revus. — C’était en hiver, on entendait la pluie glisser lugubrement ses doigts au long des vitres; dans la nuit il avait gelé... Mais quand revinrent les abeilles et leurs bourdonnements parfumés de rose, et que les enfants recommencèrent à s’éparpiller dans les chemins avec, au dos, le sac brun d’écolier, et qu’on les entendit chanter la petite vie qui s’accroche aux branches des arbres... alors que les filles sont rêveuses et perdent leurs faucilles dans l’herbe, tandis que leurs yeux regardent au loin, ils eurent un trouble et un remords; mais, simplement et loyalement, comme ils faisaient toutes choses, ils s’avouèrent leur secret — et, le même jour, ils se marièrent dans la petite église fleurie de lys et de roses d’or.

Au seuil de la maisonnette où ils

vivaient ensemble, Jacques et Jean regardaient vers les chemins qui montent. — En été, les blés jaunes là-bas frissonnent et ondulent, courbant les rouges têtes des coquelicots, chaque souffle nouveau de la brise qui souffle amene un papillon — et c’était ainsi dans le temps ancien où, seuls pourtant, ils avaient des frissons de vie bonne à regarder pousser l’herbe au bord des routes, et les filles revenir du champs, pliées sous le poids du sac de fourrage qu’elles portent sur l’épaule.

— Ainsi les gamins encore se groupaient autour de la fontaine et s’amusaient à se faire des grimaces dans l’eau, tandis que les fillettes assises sur une pierre, l’ardoise entre les genoux, écrivaient leur devoir, et que les tout petits faisaient : « hou! hou! » à la vache brune... Ce leur était une joie de se retrouver ainsi à voir ces choses anciennes, après tant d’ans passés, sans T44

que rien eût altéré jamais la sérénité de leurs âmes. — Ils avaient été le tout petit qui fait : hou! hou! à la vache brune, et le gamin penché sur la fontaine, et puis l’ouvrier joyeux qui descend le chemin en chantant; mais si insensiblement ils avaient passé d’une phase à l’autre phase, et leurs vies étaient une eau qui coule sur de la mousse, reflétant des toits rouges et un bout de ciel calme de la source à là-bas, aussi loin qu’on peut voir... Maintenant, tandis qu’ils suivaient d’un œil doux la fumée de leurs pipes envolée vers le ciel, ils entendaient dans la maison le pas des deux femmes faire craquer le sable du plancher — o les petits pas bénis! Ainsi deux voix douces qui chuchoteraient sans cesse des choses heureuses. — Ils écoutaient : la bouilloire chantonnait de l’espoir qu’elle avait chantonné jadis à de vieilles mères flétries... un meu-

ble remué... la brebis qui bêle dans l’étable... Et c’était, avec l’insouciance du lendemain, la joie du repos après une journée de labeur facile, la joie du repos sans jamais le désir de s’en aller travailler là-bas, plus loin, vers les chemins qui montent entre les ormes droits.

Puis vinrent deux petits enfants qui firent la soupe, avec de l’eau et des brins d’herbe, dans le trou de la marche usée...

Puis, très étrangement, tout cela finit un jour.

Un jour, tandis que Jean travaillait dans son jardin, il entendit une voix chuchoter près de lui. — Il tourna la tête : personne n’était là... Un peu de vent passait dans les feuilles. — « C’est le vent », se dit Jean. — Mais le len-

demain, d’autres jours, et pendant des semaines le même fait bizarre se reproduisit.

C’était une voix étrange, monotone et implacable, qui de nuit et de jour, incessamment redisait la même chose :

Fais ton œuvre... Fais ton œuvre.

N’avait-elle pas parlé tandis que Jean écoutait les battements lourds du balancier? — Elle était comme un balancier inflexible agitant également sa masse pesante dans son cœur... Tout le jour, elle l’accompagnait... Il s’éveillait dans l’ombre pour l’écouter; et son tic-tac énorme tombait sur le front de sa vie comme del’eau glacée, goutte àgoutte...

Uue nuit, n’y tenant plus, Jean se leva; il s’habilla à la hâte, tâtonnant dans l’ombre, et sortit de la maison furtivement, avec des yeux hagards.

La porte grinça comme il l’ouvrait; il la retint avec son pied, écouta... Rien n’avait bougé; la femme et l’enfant

dormaient; on entendait leurs respirations égales, et puis aussi cette horloge qui répondait à quelque chose en lui. Il se glissa dans la nuit comme un voleur.

U ne ombre épaisse et lourde tombait d’un ciel de plomb. — C’était en hiver; sans lune, sans étoiles; il avait neigé... la nuit descendait sur une immense nappe blanche, et les deux infinis semblaient s’étreindre dans le silence...

Comme si là elle eut été plus forte et plus certaine, la voix s’éleva, colossale, du fond de l’âme de Jean. — Alors il se laissa glisser à genoux dans la neige en murmurant : Mon Dieu!... Mais il se releva effaré; car une autre voix, comme un écho, à une faible distance avait redit : Mon Dieu.

— C’est toi Jacques?

— C’est toi Jean?

Ils s’étaient reconnus tout de suite, et maintenant ils étendaient les bras

sans se voir, avec des tâtonnements et des mains de misère...

Jean dit :

— Je ne sais pas où tu es... La nuit et la neige sont des abîmes où je me perds. — Penses-tu que je marche vers toi?

— Je ne sais, dit Jacques.

Ils restèrent un moment silencieux à trembler de froid et de peur... Maintenant la maison leur semblait si petite, un si infime point dans la neige qu’ils ne pourraient la retrouver, et ils avaient la crainte angoissante de ne pas se rejoindre, de se parler ainsi, sans savoir d’où, à travers des ténèbres énormes.

— Jean!

— Quoi ?

— N’entends-tu rien?

— Si!

— Mon Dieu! Et cela m’écrase le cœur!

— Chut !... Il faut faire une œuvre...

Un silence encore, puis, tout à coup, ils se trouvèrent très près l’un de l’autre, à la porte de la maison... Et, chuchotant, les mains étreintes et sanglotantes :

— Entends-tu ?

La voix parlait toujours.

Dès que le jour parut, Jacques et Jean se levèrent; ils firent un paquet de leurs outils et de leurs vêtements.

Sans s’être rien dit, chacun savait ce que voulait l’autre et ils ne se parlaient point. Quand ils eurent fini, ils éveillèrent les femmes.

Il gelait, des branches grêles couvertes de neige venaient frapper la fenêtre.

— Femme », dit Jean, « levez- vous; voici que nous partons...

Elles étaient mal éveillées encore et se frottaient les yeux de leurs poings, sans comprendre ce qu’ils disaient, car

elles croyaient qu’ils s’en allaient à leur besogne habituelle. Mais quand elle vit les paquets et l’armoire presque vide, la femme de Jacques s’étonna.

— Où allez-vous? » dit-elle. « Et pourquoi vous habiller ainsi? »

Jacques dit gravement :

— Ecoute : N ous n’avons fait encore que des petits travaux faciles et sans importance, mais une voix a parlé :

Avec l’argent que nous avons gagné, nous allons bâtir chacun une maison immense. — Nous reviendrons quand l’œuvre sera achevée.

A ces étranges paroles les femmes se mirent à pleurer, mais, comme d’habitude, elles allumèrent le feu et préparèrent les tartines. ..Un mince rayon de soleil pâle se glissait dans la chambre, brisé aux angles des meubles, et c’était comme une lumière de joie fanée et très ancienne, qui fut venue regarder tristement vers l’avenir.

Les frères mangeaient en silence ; — une vie nouvelle et grave mettait une étincelle d’argent dans leurs regards.

La porte de la maison était ouverte ; un peu de lumière rousse s’éparpillait au seuil ; au loin, on entendit un chariot rouler lentement. Les vieilles images pieuses étaient toutes à leurs places — et n’est-ce pas étonnant de les voir rangées aux murs ainsi qu’on les a toujours vues quand dans la chambre de l’âme c’est un si grand bouleversement ? — Aussi sur la cheminée un St-Joseph noirci élevait l’enfant Jésus, et comme le regard de Jacques tombait par hasard sur le trou de la marche, il détourna les yeux et se leva brusquement :

— Il est temps.

Sa femme était entrée dans la chambre à coucher ; à ses paroles elle revint, et elle tenait l’enfant sur son cœur ; le petit n’était pas éveillé

encore. Elle le posa tout endormi dans les bras de son père et s’assit en joignant les mains.

— Allez », dit-elle.

L’homme prit l’enfant.

Il était petit, il était beau,., il avait une fossette au menton et dans la joue droite comme si un ange, chaque nuit, fut venu le baiser là... Ses paupières étaient calmes et sa bouche entr’ouverte. Ses petites jambes pendaient...

On voyait à son cou les grains jaunes d’un collier d’ambre ; Jacques se mit à baiser chaque grain, l’un après l’autre, et ses lèvres tremblaient.

— Allons ! dit Jean...

Jacques pleura :

— Attends donc !... Tu n’embrasses pas ton enfant ?

— C’est inutile, il dort... Viens, Jacques, il faut...

L’homme, alors, posa le petit à terre, mais voici qu’il s’éveilla et

s’accrocha à ses jambes, mais bien que son cœur fut à demi brisé, Jacques le repoussa doucement vers sa mère.

Comme ils sortaient, la femme de Jean se jeta sur la porte en criant :

— Vous ne vous en irez pas comme cela !.. De quoi allons-nous vivre quand vous serez partis ?

— Il y a de l’argent dans le coffre, dit Jacques.

■ — Et quand il n’y aura plus d’argent ?

— Vous vendrez la maison,

— Et quand il n’y aura plus de maison ni d’argent?

— A la grâce de Dieu !

— Regarde autour de toi, Jacques! »

dit la femme en se cramponnant à lui, « une dernière fois regarde ta maison ! »

Il regarda, et voici que c’était l’été avec les fleurs épanouies dans les vases de faïence et les guêpes qui se cognent aux vitres... et, par la porte

entr’ouverte, se voyait la chambre à coucher, avec le lit défait et le berceau où traînait un petit chausson de laine... Et c’était, par bouffées, les parfums doux des soirs anciens tandis que le petit, en chemise, grelottait dans le soleil triste et que la mère pleurait dans ses mains jointes... et, là-bas, la petite fenêtre au rideau levé sur les chemins blancs... Et c’était tout cela, avec le mur à demi élevé où les deux maçons ne travailleront plus, et le St-Joseph noirci et les images pieuses, et puis encore, cette marche usée avec un trou...

— Adieu, dit Jacques.

... Ils sortirent lentement en refermant la porte.

Dans la grande ville sombre, aux deux bouts d’un terrain où l’herbe ne

poussait plus sous les déchets de briques et les cendres, où le ciel toujours obscurci de fumée ne ressemblait pas au ciel du village, ils commencèrent leurs maisons. De la distance où ils étaient l’un de l’autre, ils pouvaient se parler, en criant fort dans leurs mains en cornet, et ainsi, les premiers jours, ils s’envoyaient sans cesse des choses de leur village, souvenirs frêles et jolis, libellules bleues, mouches nacrées, tout une lâchée d’insectes aux attouchements soyeux qui voltigeaient, légers, dans l’air toujours brûmeux. Ils parlaient de choses simples : ainsi d’une fillette qu’ils voyaient chaque jour descendre vers l’école et des hêtres de la grand’ route, où nichent des pinsons... Ils aimaient à dresser en ombres autour d’eux la route, et les sorbiers en fruits, le ruisseau fleuri d’anémones, les maisonnettes coquettes, les toits roses dans

leurs nids de branches et mille choses de jadis qui déjà semblait loin !.. Mais, peu à peu, les paroles mêmes furent des épines à leurs âmes déchirées, et, dans de longs silences, ils laissaient leurs vies solitaires fuir vers des visions fixes... Jean surtout; il avait accroché son âme à des ailes légères toujours en allées vers là-bas et qui revenaient parfois en entraînant des choses au bout de leurs plumes — et ce fut un jour le chant d’une fauvette...

— Entends-tu, dit-il.

— Quoi donc ?

— L’oiseau... la fauvette...

— Ah ! fit Jacques.

Il croisa ses mains calleuses, tendant l’oreille anxieusement. — Comme une mer houleuse, dans le fond de son âme, la voix grondait mystérieusement... pourtant à force d’écouter, il perçut le chant de l’oiseau.

— J’entends! j’entends!

Jean leva le doigt. — Ils étaient assis au bord du mur qu’ils élevaient chacun et presqu’à même hauteur, mais autour d’eux et un à un surgis, les arbres, les maisons, les chaumières penchées, le toit de l’école où s’éparpille la pâle poussière du soleil levant, s’étaient élevés dans une vapeur de rêve.., et sur tout cela, et sur eux, la fauvette égouttait les perles de son chant doux, monotone, exquis, débordant sur leurs cœurs...

La fauvette! le village!

Ils s’étonnaient parfois d’avoir pu quitter ces choses, et la femme et l’enfant, et les vieux, au seuil des vieilles maisons, et les fillettes qui descendent le chemin en croquant des noisettes, et encore le jardin planté d’arbres anciens, avec ses chemins de cendre...

Et pourquoi ?... pour une voix qui avait parlé! Mais si impérieuse était cette

voix ! Ils sentaient que si c’eût été à refaire, ils l’eussent refait encore...

oui, franchir le seuil et s’en aller vers les chemins blancs entrecroisés, tandis que l’enfant dort dans les bras de sa mère, sa petite bouche ouverte ingénument, ses petites jambes pendantes, avec, au cou, les grains de son collier d’ambre baisés l’un après l’autre...

Après un long regard, et tant d’années passées entre le Saint-Joseph noirci, et les murs de chaux, et la marche usée avec un trou...

Et puis l’enfant, et son collier d’ambre !

— Je n’ai pas revu le mien! » pensait Jean. Et il imaginait dans quelle pose gracieuse le petit dormait, peutêtre, quand ils étaient partis, et comment il avait appelé : Papa! en courant en chemise à travers la chambre... Oh!

cette petite voix! frêle, et vieillotte des trous de gencives où les dents n’ont

pas encore poussé.,, frêle et vieillotte comme si elle eut appelé tant et tant qu’elle en fut usée... Son cœur grelottait à l’entendre, mais pour l'œuvre à accomplir, Jean serait mort à deux pas de l’enfant sans détourner la tête... car cette maison qu’il bâtissait de par l’ordre de Dieu, c’était le labeur douloureux qui devait consacrer sa vie. — Elle serait immense; son toit toucherait le ciel; chacun verrait que Jean avait accompli l’œuvre...

Pourtant la voix parlait toujours.

Du temps passa ainsi, un temps long, mais ils n’avaient plus la notion des années; pourtant ils se sentaient changer et vieillir; ils étaient tristes et ne se parlaient plus que rarement. — Une fois ils plantèrent quelques fleurs autour d’eux, mais elles dépérirent et moururent, et d’autres furent écrasées sous les éclats de pierre... Ceux qui

passaient s’arrêtaient parfois à considérer ces deux ouvriers qui bâtissaient, chacun seul, une maison si haute, mais on finit par s’habituer à les voir là, et les maisons s’élevaient, ils étaient làhaut, comme des oiseaux au bout de branches gigantesques, et le soir, ces deux ombres falottes faisaient peur aux enfants.

Un jour, ils atteignirent le toit, et ce jour-là, Jacques appela :

— Jean!

Il avait, à présent, une voix vieille et pauvre, et cassée; si tenue! on eut dit un fil toujonrs prêt de se rompre — et cela tremblota dans l’air...

— Quoi ?

— ... La fauvette... Tu l’entends encore?

Jean chevrota :

— Depuis bien longtemps je ne l’entends plus; voici que plus rien ne s’amène!

— Rien ne s’amène?

— Oui, de là-bas!.,, les parfums, les ailes... Jacques !

A travers ses mains en cornet, l’autre demanda :

— Quoi donc encore?

— Il me semble... N’as-tu pas de rides?

— Si, et ma barbe est blanche, dit Jacques.

— Aussi la mienne; elle descend jusqu’à ma ceinture.

— Mes dents branlent...

— Oui... Et les vieilles mains qui ne vont plus...

Ils se turent.

Pourtant, les maisons furent achevées.

Ils descendaient lentement l’échelle, vacillante où ils avaient été tant d’années, et c’était si long qu’ils craignaient de n’arriver au bout. — Jusqu’alors ils

avaient monté et descendu en rêve sans rien voir autour d’eux, mais maintenant que l’œuvre était finie, voici que les choses reprenaient leurs formes et leur vérité... Mon Dieu! ces grands hommes de là-haut, c’étaient deux petits vieux, courbés, ridés, entre des choses énormes...

— Mon pauvre Jacques!

— Mon pauvre Jean!

Ils se regardaient, silencieux et défiants, avec des yeux sournois. Depuis tant de temps passé sans s’approcher, ils s’étaient déshabitués de l’étreinte des mains et des cœurs... et puis, longtemps, là-haut, ils avaient pensé à cette œuvre qu’ils accomplissaient tous deux, et maintenant ils se demandaient laquelle serait la plus parfaite, avec une jalousie qui creusait leurs deux cœurs.

Ils s’éloignèrent un peu; un grand orgueil faisait battre leurs tempes, et c’était la première minute bonne depuis

les ans qu’ils avaient quitté le village! Ils avaient la joie énorme d’avoir été forts et vaillants pour faire ce qui devait être fait — * et ils reculaient, une main au dessus des yeux, les deux petits maçons, pour mieux voir leurs très grandes maisons.

Elles étaient immenses, elles étaient monstrueuses, lourdes et tristes de toutes leurs pierres grises, en face l’une de l’autre comme deux ennemies, également laides et puissantes, avec leurs yeux indifférents ouverts sur les fumées, les murs, les toits sales. Devant elles les petits maçons semblaient deux mouches à peine; alors comme un vertige d’orgueil les faisait chanceler, soudain leurs yeux s’égarèrent, ils arrêtèrent le geste de leurs bras triomphants, pâles, hagards, les genoux entrechoqués, comme en cette nuit lointaine, la dernière du passé...

— Entends-tu?

... La même voix terrifiante s’était ■élevée du fond de leurs âmes — et comme d’énormes cloches sonnant sous leurs fronts morts, elle redisait inflexiblement : Fais ton œuvre... fais ton œuvre...

Et ce fut à chacun comme si la maison s’écroulait sur son cœur.

Un matin clair d’avril... le ciel sortait lentement de son enveloppe de brûme rose ; c’était l’heure où les petits enfants s’en vont deux à deux, et se tenant la main, à travers les rubans dénoués du soleil. — Dans les branches, les frous-frous d’ailes se mêlaient au claquement des feuilles et les voix très aiguës des moineaux lançaient des fusées de cris comme des gerbes d’étincelles. — On entendait, dans tout cela, des voix qui criaient « hue! » tandis

qu’un fouet claque brusquement, et un enfant pleurer au fond d’une chambre.

Un peu de vent secouait à terre une jonchée de pétales blancs, et tous ces bruits semblaient paisibles et joyeux.

La servante de la ferme descendait la route derrière les vaches blanches et noires qui s’arrêtaient parfois, pour happer un peu d’herbe toute perlée de rosée. — Au loin, un gamin suivi d’un gros chien dégringolait la pente d’un talus vert ; une femme les regardait, une main au-dessus des yeux, au seuil d’une maisonnette qui semblait un jou-jou; le fichu rouge de ses cheveux faisait une tache éclatante sur le ciel d’argent... déjà les poules caquetaient aux marches des chaumières et les premiers chariots roulaient lentement dans les chemins creux... Une petite fille qui sortait pour tirer de l’eau à la pompe, s’arrêta tout à coup, un pied nu au bord du bac de pierre et l’anse.

•du sceau dans ses deux mains, à regarder quelque chose, là-bas, à travers les mèches rousses de ses cheveux emmêlés.

Deux petits vieillards arrivaient vers elle; ils portaient le tablier blanc de maçon, et un gros bâton dans la main; ils devaient avoir cent ans pour le moins, car ils étaient plus courbés et branlants que tous ceux qu’on a vus...

Ils arrivaient, tout dorés de la fraîche lumière du matin ; leurs grandes barbes blanches les faisaient ressembler à deux saints tout à coup descendus de leurs niches... A quelques pas de la petite, ils s’arrêtèrent.

— Pourriez-vous nous indiquer la demeure de Jacques et de Jean?

Ils parlaient d’une voix chevrottante comme en ont les vieux qui vont bientôt se taire... La fillette les regarda avec de grands yeux sauvages, et puis ■elle passa la tête dans la maison.

— M’ an! eh! m’ an !

Une femme en jupon court parut à la porte; elle avait les manches retroussées jusqu’aux coudes et les bras tout blancs d’écume; elle écouta les vieux en secouant la tête.

~ Je ne sais de qui vous parlez dit-elle doucement. « mais voici mon père qui vit ici depuis toujours et peut-être pourra-t-il vous aider. »

Comme elle disait ces mots, un vieillard en blouse sortit de la maison; il regarda les vieux avec des yeux perçants, puis il dit :

— Jacques et Jean?,.. Voilà bien des ans, ils sont partis d’ici, abandonnant femme et enfant... Les femmes sont mortes de misère, les petits enfants, aussi. »

Les vieux ne répondirent pas. Les yeux un peu plus ouverts, ils semblaient regarder quelque chose derrière eux. Des gamins s’étaient rassemblés

et écoutaient en retenant leur souffle... Un chien aboya... On le fit taire impérieusement.

Enfin Jacques demanda :

— Et la maison... Où est la maison?

— Là-bas, au haut du sentier que voici; c’est mon petit fils qui l’habite.

— Oui, pensa Jean, « nous leur avions dit de vendre la maison.

Us s’éloignèrent.

Les vieux marchaient, les bras ballants et comme cassés, et des images soigneusement voilées déchiraient soudain leur enveloppe pour apparaître, encore trempées de larmes et fanées de baisers... Et c’étaient les journées anciennes où l’ouvrier joyeux chante avec ses compagnons sous le ciel bleu zébré de rose, les guêpes bourdonnantes autour de l’églantier, puis le jour du départ et la porte lentement refermée sur les femmes qui pleurent et l’enfant

endormi. « — Jacques, tu as baisé le tien ?...

— Oui, oui, sur son collier... Et comme ses petits yeux riaient dans le soleil... » — « Le mien dormait?

tu sais, il appuyait la tête sur sa menotte fermée... » — Ils échangeaient ainsi de très naïfs propos tandis que des larmes, une à une, coulaient au.

creux de leurs rides... Ils avaient les yeux grands ouverts sur des choses infiniment loin.

Jacques dit :

— Tout de même, nous nous sommes trompés et nous aurions pu rester au village ?

— Peut-être, dit Jean, « maisqu’était-ce donc ?

L’autre ne répondit pas. Par une porte ouverte, au fond de leurs cœurs, ils regardaient un jouet sur une planche... un petit bas à terre et une pomme rouler dans du soleil. Ils mon-

taient le sentier connu, et là on n’avait pas abattu d’arbres, et les sorbiers fleuris agitaient doucement leur dentelle sous la brise. — Un enfant vint les regarder à travers un trou de haie.

Cette tête d’enfant, dans les mûriers, combien de fois ils l’avaient vue dans leurs rêves ! Et là-bas, le verger avec ses troncs tordus et la floraison blanche des arbres, épanouie au-dessus du front des vaches qui ruminent... Ici le sentier fait un coude, et voici la petite rigole où coule sans cesse un peu •d’eau claire, les sauterelles immobiles dans l’herbe, les caillous aux veines bleues... Et voici la maison avec ses volets roses.

Ils s’arrêtèrent et firent : Ah! seulement. — Quand' on est très vieux, les paroles sont usées et, couchées au fond de l’âme, ont grand peine à remonter aux lèvres... Et eux étaient bien vieux, bien vieux; les années de douleur

comptent double et ils avaient au cœur la minute d’écroulement qui vaut cinquante années.

Ils vinrent tout près et, timidement, comme le front d’un enfant ils caressèrent la porte. — La maison était fermée encore; on entendait une femme qui grondait un bébé... quelque chose grelotta en eux.

... L’épouse, le gamin qui serait un homme et qui dormait dans le berceau, avec ses yeux de fleurs entr’ouverts ; ce petit chausson vide et les brassières rangées au fond d’une armoire qu’on n’ouvrira plus...

Quand on est vieux et qu’on revient au village, les mains tremblantes et qui lâchent l’outil, on ne peut pas songer à recommencer sa vie?... Et pourtant, au fond de leurs cœurs, la voix inflexible parlait toujours :

Fais ton œuvre.

Ils regardaient autour d’eux, stupides et les jambes molles, fatigués, brisés, tant qu’ils se tenaient à peine. — Jean avisa un bloc de pierre à demi enterré dans le sol; il s’y assit, machinalement.

— Tiens, » dit Jacques, « il y était déjà dans le temps. »

— Oui.

Ils regardaient la pierre avec un attendrissement, et le regret des très petites choses passées inaperçues dans le chemin de leur vie les prenait tout à coup. — Jean dit :

— Elle est restée là tant d’années, inutile... Nous aurions pu la soulever et la porter dans le jardin... Cela aurait fait un banc pour les femmes.

— Oui, » dit encore Jacques.

Il suivait des yeux, distraitement, la tresse dénouée d’un nuage... elle balança, puis fondit ainsi qu’une caresse ; et Jean disait :

— Là, au sommet du talus, on aurait planté des fleurs tout autour,,.

De là-haut les enfants auraient vu le village et les chemins de sable qui mènent vers la montagne... En été, on aurait invité les voisins.

Oui...

Sans y songer, ils avaient pris les deux bouts de la pierre et tentaient de la soulever.,, mais, tout à coup, elle leur échappa des mains et ils se regardèrent avec des yeux hagards...

... Car la voix s’était tue.

— Je.., Je ne l’entends plus, » dit Jacques.

— Ni moi.

Ils écoutèrent, et une immense tristesse se levait dans le silence. — Puis Jean dit :

— Alors, l’œuvre, c’était cela?

Devant la simplicité de la chose, leurs cœurs se brisaient tout doucement, comme un objet très vieux dans

une main délicate; ils songeaient aux maisons de là-bas, vides et dressées stupidement vers le ciel, à la femme, aux enfants morts, et ils restaient, stupides, à regarder avec leurs yeux lassés, des choses qui n’avaient pas été.

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