CHAPITRE PREMIER
L'histoire de la Sicile doit marcher parallèlement à l'histoire de Naples. — Le détroit de Messine. — Charybde et Scylla. — Les Pélasges.— Temps fabuleux. — Les Cyclopes.— Les Lestrygons. — Temps historiques. — Colonies grecques. — Syracuse. — Agrigente. — Sélinonte. — Catane. — Forme républicaine. — Autocratie. — Tyrans célèbres. — Athènes et Syracuse. — Les Carthaginois. — Les Romains. — Verres. — Sextus Pompée. — Genséric. — Bélisaire. — Les Aglabiles. — Les Fatimites. — Ère nouvelle. — Le comte Roger. — Ses institutions. — Les souverains de Sicile légats-nés du saint- siège. — Roger 11 : — enlève la Calabre ; — annexe Naples ; — roi des Deux-Siciles ; — prend parti pour l'anti-pape Anaclet ; — force Innocent II à le reconnaître. — Palerme, capitale des Deux-Siciles. — Naples, simple province. — Grandes charges. — Haute domesticité, — Roger II tente la conquête de l'Italie ; — envahit la Grèce ; — soumet une partie de l'Afrique. — Guillaume le Mauvais. — Guillaume le Bon , — arbitre entre le Saint-Siège et l'Empire. — Prérogatives du parlement de Sicile. — Tancrède. — Guillaume III. — Dynastie des Hohenstaufen. — Code de Frédéric. — La magna curia. — Parlement de Lentini. — Conrad. — Intrigues des Papes. [ —Le bâtard Mainfroi. — Charles d'Anjou. — Sa tyrannie. —
Les Vêpres siciliennes. — Extinction de la maison de Souahe. — r»
Pierre d'Aragon. — L'État se sépare en deux royaumes. — Droits importants reconnus et consacrés par Frédéric II. — Jeanne I" enlève Messine et Palerme. — Charles de Duras fait étouffer la '■* reine de Naples. — Les deux maisons d'Anjou. — Charles de il Duras assassiné par la reine de Hongrie. — Ladislas. — Crimes j et débauches de Jeanne II. — Le comte de la Marche. — Succession indécise par la pluralité des adoptions. — Nouvelle réunion de Naples à la Sicile. [... 416 av. J. C. — 1435 de J. C]
Naples et la Sicile ne forment aujourd'hui qu'un État; mais, pendant longtemps, le premier de ces pays a constitué un royaume distinct et séparé de tout autre ; et lorsque, par intervalles, durant le cours de sept siècles, il y a eu réunion, c'est la Sicile qui a absorbé Naples. Ce serait donc manquer aux conditions de l'histoire et à la logique des événements, que de ne pas joindre aux annales de Naples les annales de la Sicile. Néanmoins, comme l'époque moderne est le principal objet de ce livre, on passera plus rapidement sur les temps antérieurs.
La Sicile, successivement nommée par les anciens Trinacria (aux trois caps), Sicania, et enfin Sicilia, se rattache aux plus antiques souvenirs. Séparée seulement de l'Italie par le détroit de Messine (4), cette lie paraît avoir fait originairement partie de la péninsule italique.
(1) Le Siculum fretum des anciens, tant renommé pour ses célèbres écueils de Charybde et de Scylla, d'où le proverbe : Tomber de Charybde en Scylla. D'après la fable, Charybde était une femme sicilienne qui avait volé des bœufs à Hercule. Jupiter, pour ce crime, fit tomber sur elle sa foudre, et la changea en un gouffre affreux. Scylla était une nymphe sicilienne, aimée de Glaucus. Elle fut métamorphosée en un rocher d'aspect terrible, par Circé sa rivale. L'onde, en tourbillonnant autour de ce. rocher, formait un gouffre plus affreux encore que celui de Charybde, qui en était tout près. Tous ces contes ont pour origine le danger de la navigation dans le détroit de Messine. Mais la puissance du tonnage, et l'invention de la vapeur, en ont fait un jeu pour les modernes.
Ses premiers habitants furent les Pélasges, dits Sicules etSicanes. La mythologie place en Sicile les Cyclopes, et les Lestrygons, qui, suivant l'Odyssée, auraient dévoré les compagnons d'Ulysse. Du onzième au huitième siècle avant notre ère, de nombreuses colonies grecques, tant doriennes que ioniennes, Syracuse, Agrigente, Sélinonte, Catane, etc., abordèrent en Sicile, et refoulèrent les indigènes vers les montagnes de l'intérieur. En proie, malgré leur prospérité, à des révolutions incessantes, les villes grecques furent soumises tantôt à la forme républicaine, tantôt à l'autorité d'un seul. Phalaris, au taureau d'airain, etThéron, chanté par Pindare; Gélon, le Juste et le Sage; son frère, Hiéron, ami des poètes et des arts; Denys l'Ancien, qui mourut d'une tragédie, et son fils, le maître d'école, sont célèbres parmi leurs tyrans. Athènes voulut conquérir la Sicile (416) : elle échoua devant Syracuse (413). Malgré la résistance qu'opposèrent Denys, Agathocle, et plus tard Pyrrhus, les Carthaginois furent plus heureux. Mais la fertilité proverbiale du pays appela l'attention des Romains; ils le disputèrent à ses conquérants. La première guerre punique leur valut (244) la partie que possédaient les Carthaginois, et après la deuxième guerre punique, toute l'île était à Rome (212). Soumise de 73 à 71 aux brigandages de Verres ^ de 44 à 36, siège de la puissance de Sextus Pompée, la Sicile put ensuite, pendant plus de quatre cents ans, être en paix le grenier du peuple romain. Au cinquième siècle de notre ère, vers 445, Genséric, le redouté, s'empare de la Sicile; Bélisaire la reprend en 535, et en fait la base de ses opérations contre l'Italie; en 827, les Aglabites l'envahissent; ils en sont chassés par les Fatiraites. Maintenant va commencer une ère nouvelle pour la Sicile.
Le comte Roger, douzième fils de Tancrède de Hauteville, était venu en Italie (4052) avec son frère Robert Guiscard, ou Y Avisé. Après avoir aidé le duc de Pouille dans ses expéditions de Calabre, Roger passa en Sicile (1061). Politique habile autant que guerrier, ce fut plutôt par les traités que par les armes qu'il imposa sa domination aux Arabes. Roger passa vingt-huit années de sa vie dans les fatigues, les combats, les courses et les combinaisons de tout genre; mais aussi, il eut le bonheur de fondre en une seule nation les anciens possesseurs du sol, les aventuriers qui l'avaient suivi, les races indigènes, et les colons récemment arrivés. En 1089, un nouveau royaume se trouvait fondé, et le monarque qui l'avait créé était maître de toute la Sicile, sauf les montagnes de l'intérieur. Aimé de ses sujets, puissant et redouté au dehors, Roger put sans difficulté introduire les lois féodales; mais ces institutions furent combinées avec les comices et assemblées populaires, qui dataient des républiques grecques, et s'étaient conservées sous les Romains et les empereurs de Byzance. Lorsque, plus tard, on eut adjoint les communes aux comtes et aux barons, on eut le parlement destiné à tempérer l'autorité du prince. Roger avait été fait grand comte en 1074. Une bulle (1098) du pape Urbain H, le créa chef de l'Église de Sicile. Cet acte fameux « donna naissance au singu- « lier privilège dont les monarques siciliens sont restés a en possession jusqu'à ce jour, et en vertu duquel ils a siègent dans la cathédrale de Palerme le chapeau en « tête et l'épée au côté comme légats -nés du Saint- « Siège (1). »
Roger I mourut en 1101, laissant l'héritage royal à
(1) Pantaleoni et Lumia, Mémoire historique sur le* droits politiques de la Sicile. Paris, 1849, p. 2.
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l'un de ses fils, sous la tutelle d'Adélaïde de Montferrat, sa troisième femme. Roger II accrut le domaine paternel* Lorsque le pape Léon IX avait donné au comte Hunfred Finvestiture de la Pouille, et de tout ce que les Normands pourraient conquérir en Sicile, il avait ajouté la Calabre au fief de son vassal. Postérieurement à cet acte, Robert Guiscard et ses compagnons ou successeurs avaient soumis à leur domination, outre la Pouille, la Calabre et la Sicile, la principauté de Capoue, le duché de Bari, les principautés de Salerne, d'Amalfi (1) et de Bénévent. Naples s'était constituée en république. Après la conquête, quelques provinces avaient échappé à leurs possesseurs; d'autres n'étaient que faiblement gouvernées.'Roger II enleva la Calabre (1120) à son cousin Guillaume, et devint duc de Pouille après la mort de ce prince (1127). Peu à peu, le jeune conquérant rattacha à la Sicile toutes les terres qui composent actuellement le royaume de Naples. Devenu par ses armes le souverain le plus puissant de l'Italie, Roger II convoqua les évoques, d'abord à Salerne (1429), puis à Palerme (1130). Fort de l'adhésion du parlement, dont il ne méconnut jamais les droits, Roger ceignit la couronne (1130), et se fit reconnaître roi de Sicile, dite d'Apulie et prince de Capoue, a ou en général, ainsi que l'observe un historien, roi des Deux-Siciles. » Son titre lui étant contesté par le Saint-Siège, Roger prit parti, pendant le schisme, pour l'antipape Anaclet; puis, il força Innocent II de le reconnaître (1139). Roger établit en Sicile le siège delà royauté, et fit de Palerme la capitale de ses États. « Tou- « tes les baronnies et les fiefs situés depuis Reggio jus- « qu'aux bords du Tibre ne furent regardés que comme
, (1) Les Pisans qui saccagèrent en 1135 la ville d'Amalfi, y trouvèrent le manuscrit des Pandectes devenu depuis si célèbre.
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« de simples dépendances (4). » Naples ne se trouva x plus qu'une province dans laquelle étaient envoyés, «4 comme ailleurs, a les officiers et magistrats chargés :> d'administrer au nom du roi (2). » 4
A l'imitation du royaume de France, d'où il tirait son « origine, Roger II établit les charges de grand connéta* :, ble, grand chancelier, grand justicier, grand amiral ; > puis, aussi, la haute domesticité (3), grand chambellan, grand maître des cérémonies, grand veneur, grand écuyer, grand sénéchal, etc. Il soumit le droit féodal à des règles certaines, traça des limites aux empiétements , des barons, pourvut à l'administration des municipes, et ; fixa les limites de la législation civile et criminelle. Mais sous le législateur se trouvait toujours le guerrier, Roger tenta la conquête de l'Italie entière, soutint la lutte contre l'empire d'Orient, envahit la Grèce (1145), et soumit une partie de l'Afrique (1149). Au nombre des bienfaits dont ce prince dota la Sicile, il faut compter, outre le mûrier (A) qu'il rapporta de Grèce, la canne à sucre et le ver à soie.
(1) Pantaleoni et Lumia, Mémoire historique sur les droits politiques de la Sicile, p. 3.
(2) Ibid.
(3) Dans l'origine, le mot de domestique , qui dérive de domi s tante, et signifie, au propre, attaché à la maison, était loin d'avoir le sens défavorable qu'on y attache aujourd'hui. Au sein de mœurs moins susceptibles que les nôtres, les souverains étaient parvenus à anoblir tout ce qui les entourait, et c'était un honneur que de les servir. C'est ainsi qu'un suzerain plus puissant que le roi de France, fut sur le point de lui déclarer la guerre, parce qu'il lui refusait la charge de grand sénéchal, c'est-à-dire le droit de poser les plats sur sa table.
(4) La Morée (ancien Péloponése), tire son nom de jxopia, mûrier, parceqoe c'est le premier pays où le mûrier fut acclimaté en venant de la Chine. (Milne-Edwards.)
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Roger mourut eu 4154. Il eut pour successeur son troisième fils, Guillaume I, que l'histoire a surnommé le Mauvais. Prince vicieux, et justement exécré, Guillaume ne maintint son pouvoir que par des cruautés. Sa mort (1166) fit passer la couronne à son fils, Guillaume II; mais il est à remarquer que ce fut le parlement assemblé qui la déféra, en nommant pour tutrice au jeune roi Marguerite de Navarre. Guillaume II mérita le titre de Bon pour les soins qu'il donna à la prospérité de ses sujets. Sous son règne, les lois devinrent plus humaines et plus justes. Quoique peu belliqueux de sa nature, ce prince fut souvent en guerre avec l'ambitieux Frédéric Barberousse. Il eut la gloire de jouer le rôle d'arbitre dans les négociations qui terminèrent à Venise (1177), les différends entre le Saint-Siège et l'Empire. Si l'on avait contesté que nul ne pouvait être roi de Sicile sans le consentement exprès de là nation, le doute aurait été levé à l'occasion de Guillaume. Comme il n'avait pas de descendant mâle, le parlement appela au trône (1185) Constance, femme de Henri de Souabe. Hais la violence et la cruauté du mari firent revenir le parlement sur le don fait à la femme. A la mort de Guillaume H, il attribua (1 189) la couronne à Tancrède, petit-fils de Roger. Ainsi deux fois, sous le même règne, le pays, par ses représentants, constata ses droits d'une manière éclatante. Tancrède mourut jeune, et son fils, Guillaume III, lui succéda (1194), sous la tutelle de la reine Sibylle, sa mère. Henri VI, né duc de Souabe, profita de la faiblesse des mains qui tenaient le sceptre, pour prétendre à la couronne, du chef de sa femme Constance. L'empereur s'empara de la Sicile ; mais il ne se crut possesseur légitime que lorsque le parlement l'eut salué roi (1194), et sacré dans la cathédrale de Palerme» A la dynastie Nor~
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mande succédait maintenant la dynastie des Hohenstaufen. Seulement les deux couronnes ne furent jamais confondues sur la même tête ; et lorsque les papes, particulièrement Innocent III et Honorius, manifestèrent la crainte que le royaume de Sicile ne fût réuni à l'empire, on s'empressa toujours de les rassurer. Ainsi Frédéric I, qui avait été couronné roi en 1210, et qui était monté sur le trône impérial en 1213 ; Frédéric, considérant la Sicile comme un patrimoine distinct et complètement séparé, en investit son fils aîné, Henri (1).
Cela n'empêcha point le souverain en titre d'opérer des réformes considérables en Sicile. La puissance féodale avait envahi : il fallait la refouler; la bourgeoisie réclamait sa part aux droits politiques : il fallait lui en faciliter l'accession. Dans un parlement réuni à Melfi (juin 1231), Frédéric présenta un code, qui contenait à la fois les lois jusqu'alors éparses des rois Normands et celles qu'il se proposait de publier. Le parlement, après avoir examiné ce code pendant deux mois, en fit luimême la publication (août 1231). Dès ce moment, les juridictions féodales et les jugements de Dieu 'furent abolis ; la magistrature eut des attributions mieux déterminées, et la magna curia, tribunal suprême, vit son importance grandir. Ce n'était qu'un premier pas vers des institutions plus larges.
« Au parlement de Lentini, en l'an 1233, il fut établi que deux fois l'année se tiendraient dans chaque district des assemblées publiques d'une espèce particulière où siégeraient, avec les évoques et les barons de la province, quatre buoni uomini (bourgeois) pour chaque ville et deux pour chaque bourg ou village. Dans ces assemblées,
(1) Pantaleoni et Lumia, Mémoire historique sur les droits politiques de la Sicile, p. 7*
toujours présidées par un envoyé du roi, chacun avait le droit d'apporter ses doléances contre les justiciers et les autres officiers publics. Ce n'était pourtant là que le prélude de nouveautés plus grandes, car peu après les communes furent invitées à envoyer chacune deux notables aux comices généraux tenus à Foggia en 1232. Enfin, Fan 1240 vit définitivement consacrer la représentation populaire par l'admission au parlement des terres et villes royales, c'est-à-dire libres de droits féodaux. Ainsi le parlement se trouva dès lors composé de trois éléments : le corps baronnial, le corps ecclésiastique et le corps municipal ou domanial, ainsi qu'il était nommé à cette époque (1). »
Frédéric mourut en 1250, laissant, outre un fils légitime, Conrad, un fils naturel, Mainfroi. Rome, qui n'avait pas laissé au père un instant de repos, fit passer sa haine sur les enfants. Aux intrigues des papes se joignirent les cabales des grands. Sous Conrad, la Sicile, les provinces de Calabre et de Pouille, furent troublées et désunies. Le règne de ce prince, si cruellement persécuté par Innocent IV, ne fut pas long. Il mourut en 1254. On a soupçonné son frère naturel de l'avoir fait empoisonner; mais rien ne justifie cette atroce accusation. L'histoire a également qualifié Hainfroi d'usurpateur : il est certain pourtant, que, en 1258, « le bâtard Mainfroi, qui par son courage avait refait pièce à pièce le royaume démembré, fut porté au pouvoir par le libre choix du parlement du vivant même de Conradin, héritier direct de son père et de son aïeul, mais qui vivait alors retiré en Allemagne (2). »
(I) Pantaleoni et Lumia, Mémoire historique sur les droits politiques de la Sicile, p. 8.
(I) Ibid., p. 9.
Urbain IV et Clément IV avaient hérité l'irritation d'Innocent IV contre la maison de Souabe. Disposant des trônes comme de leur bien, l'un et l'autre de ces papes offrirent successivement au frère de saint Louis la couronne de Sicile. Le second la fit accepter. Tenant le pouvoir de telles mains, Charles d'Anjou, dans sa folle confiance, se crut tout permis. Mainfroi, pour d'autres Manfred, en le combattant, avait péri (1266) dans la plaine de Grandella, près de Bénévent. Conradin fut appelé d'Allemagne par les Siciliens indignés ; mais il était peu redoutable. C'était un enfant de quinze ans, et encore, avait-il vécu à l'écart. Lorsqu'il voulut reconquérir le trône, il fut aisément vaincu. Charles d'Anjou le défit à Tagliacozzo (1268), s'empara de lui, et le fit mettre à mort, après un simulacre de jugement. Ainsi s'établit la maison d'Anjou.
Charles nomma toujours Palerme siège et métropole •de la monarchie \ mais il transporta la cour à Naples, pour n'être pas séparé par la mer de Rome et de la Provence,
Telle était, avons-nous dit, la déplorable sécurité de Charles d'Anjou, qu'au lieu de chercher à faire oublier son origine par une conduite sans reproche, il se montra un véritable tyran. Après avoir violé les lois et les immunités du pays qu'il était, dans sa rare fortune, appelé à gouverner; il provoqua audacieusement la nation, la blessa dans sa dignité, froissa ses intérêts, suspendit son parlement, foula aux pieds les droits les plus sacrés, et fit peser sur le peuple toutes sortes de maux. La conséquence de ces inqualifiables procédés ne se fit pas attendre. D'un bout à l'autre de la Sicile, il n'y eut bientôt que haines, et haines violentes, contre le joug étranger.
Hais, comme si la fortune voulait combler Charles de ses faveurs en raison du peu qu'il faisait pour les mériter,
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il lui vint an nouveau royaume. Marie, fille du prince d'Antioche, lui céda tous ses droits sur le royaume de Jérusalem et d'Antioche. Charles put dès lors ajouter à ses autres titres, celui de roi de Jérusalem (1 277) . Il va perdre plus qu'il n'a gagné ; et, de même qu'il arrive trop souvent, les innocents payeront pour les coupables.
Un gentilhomme italien né, vers 1225, dans 111e de Procida, s'était acquis comme médecin une grande renommée. Jean de Procida avait été successivement comblé de faveurs et élevé aux dignités par Frédéric, par Conrad et par Mainfroi. Après la mort de Conradin, Charles d'Anjou commit l'imprudence et aussi l'injustice de le dépouiller. Pour se venger, Procida qui était puissant, même sans biens, résolut d'enlever la couronne à Charles, et il conçut un projet infernal. Avivant les hostilités déjà si furieuses; ourdissant avec un art et des peines infinies une conspiration effroyable, il décida ses compatriotes à égorger tous les Français sans distinction. Le moment fixé pour l'exécution fut, à Palerme, le lundi de Pâques, 1282, au premier coup de la cloche de Vêpres; et dans le reste de la Sicile, les jours suivants. Cet horrible drame s'accomplit comme il avait été prévu, et aucune victime ne fut épargnée.
Don Pedro ou Pierre III, roi d'Aragon, mari de Constance et compétiteur de Charles, a passé pour l'instigateur des Vêpres siciliennes. 11 serait difficile de le prouver; et peut-être l'assertion n'a-t-elle d'autre base que la suite des événements. Sans doute Procida, qui mourut très-vieux, devint le conseiller fidèle des princes aragonais. Mais que de criminels ont vécu dans l'intimité et la confiance des souverains !
Avec le meurtre de Conradin s'était éteinte la descendance directe delà maison de Souabe; Hainfroi n'avait
pas laissé de postérité masculine; et Charles d'Anjou venait d'être chassé comme usurpateur. Le peuple sicilien eut un moment des velléités républicaines; mais le parlement inclinait vers la monarchie, et il tourna les masses à son opinion. La couronne fut offerte à Pierre d'Aragon, alors en Afrique, « à la condition d'observer toutes les « lois existantes, de respecter les privilèges et les fran- « chises du royaume, et d'employer ses forces à en chas- « ser l'ennemi. » Ces propositions furent acceptées. Dans un parlement tenu à Palerme, Pierre jura ce qu'on lui demandait. Il fut reconnu et intronisé.
Dès ce moment (1282), l'État se sépare en deux royaumes. Charles règne à Naples, et représente la maison d'Anjou; Pierre Ier gouverne la Sicile, et constitue la maison d'Aragon. Des luttes s'établissent entre les deux couronnes; mais la séparation continue. Dans un parlement tenu à Messine (14 avril 1283), Pierre avait désigné pour son successeur en Sicile, Jacques, son second fils. Pierre mourut au commencement de 1286, et Jacques fut couronné et sacré à Palerme. Presque en même temps, Charles II, dit le Boiteux, succédait à la couronne de Naples, par la mort de Charles d'Anjou (1285). Étant héritier présomptif, ce prince avait été faitprisonnier(1284) dans un combat imprudent livré aux Siciliens. Il ne recouvra la liberté qu'en 1289. Charles mourut en 1309, laissant le trône à son fils Robert. L'histoire n'a pendant ce règne aucun événement remarquable à signaler.
Tel ne fut pas le sort du successeur de Pierre. La Sicile, mécontente de Jacques, qui la trahissait, renia ouvertement son autorité, se délia de tout serment, foi et hommage, déclara qu'elle avait le droit de choisir le souverain qui lui conviendrait le mieux, et salua, à Palerme, (décembre 1295) Frédéric seigneur de l'île. Voulant une
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consécration plus solennelle, le nouvel élu convoqua un parlement à Catane. Ce parlement le nomma roi.
a Le couronnement eut lieu à Palerme en 1296, le 25 de mai, jour qui, après cinq siècles et demi, devait en 1848 voir la Sicile de nouveau réunie pour accomplir un grand acte de souveraineté nationale. » (4)
Des droits importants furent reconnus et consacrés par le nouveau souverain. Frédéric déclara qu'il recevait la dignité royale du libre consentement et de la généreuse élection des Siciliens. Le roi et le parlement eurent chacun leur part du pouvoir législatif. Les lois consenties d'un commun accord devinrent obligatoires pour le roi comme pour le peste des citoyens. Sous quelque prétexte que ce fût, le roi ne pouvait s'éloigner de l'île. Chaque année, le parlement se réunissait de plein droit à la Toussaint, sans préjudice du privilège qu'avait le roi de le convoquer dans les cas urgents. La magistrature et les officiers publics furent placés sous la haute surveillance du parlement. Une haute cour des pairs, destinée à décider sans appel les causes criminelles des nobles, devait être choisie tous les ans par les ordres réunis. Le roi ne pouvait contracter d'alliance, faire la paix ou la guerre qu'avec l'avis et l'assentiment de la nation. L'impôt fut soumis à une répartition plus équitable; la marche de la procédure civile et criminelle fut régularisée ; les ecclésiastiques furent assujettis aux charges de l'État; toutes les prérogatives et franchises antérieures furent confirmées.
En résumé, trois grands principes découlent de l'ensemble des institutions reconnues ou acceptées par Frédéric : l'élection par le peuple , la responsabilité des
(i) Pantaleoni et Lumia, Mémoire historique sur les droits poli-' tiques de la Sicile, p. 12.
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ministres, la convocation annuelle du corps législatif. Pas un pacte en Europe , sans en excepter la Grande ,JÎ Charte des Anglais, ne contenait, à cette époque, de •* telles garanties pour une nation. Et ces précieuses con- • quêtes, la Sicile ne les dut qu'à l'énergie civique de ses ^ habitants ! ;:
Rien n'attache les citoyens à la patrie comme leur par- * ticipation au gouvernement de l'État. Donnez pouvoir à r qui a devoir , et vous ne trouvez plus d'indifférents. ^ Non-seulement la Sicile repoussa les forces de Naples : pendant plus de vingt années , elle envahit les Calabres l et s'y maintint longtemps. La Provence, la France, l'A- * ragon, les villes guelfes d'Italie eurent beau descendre ' sur ses rivages, la Sicile resta indomptée. Les foudres de • l'Église la menacèrent1; elle dédaigna les foudres de TÉ- l glise. Malgré une lutte inégale et désastreuse contre une partie de l'Europe acharnée à sa perte, elle occupa l'île des Gerbes, en Afrique ; et, en Grèce, le duché d'Athènes et de Néopatria. Au mépris du pacte solennellement juré, Frédéric signa (4302) le traité de Caltabellota (4) avec les princes angevins : la Sicile ne voulut pas reconnaître l'acte de son roi. Encouragé par cet exemple, Frédéric lui-même refusa d'observer un traité qui l'humiliait : il ne paya aucun tribut au Pontife, n'épousa point Éléonore de Naples, qu'on voulait lui imposer, et continua de s'appeler roi de Sicile, au lieu de roi de Trinacrie.
(l) Caltabellota, l'ancienne Triocala, ville de Sicile, à 15 kilom. nord-ouest de Sciacca. Elle est célèbre comme résidence de Salvius dit Tryphon (106 avant J. C), le joueur de flûte, qui fut proclamé roi de Sicile par les esclaves révoltés (104 avant J. G.)* Roger I y défit les Sarrazins. Sur les bords de la rivière du même nom, qui coule tout près, Timoléon avait taillé en pièces, 340 avant J. C, 70,000 Carthaginois.
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En 1 314, le parlement de Sicile avait couronné Pierre II, et l'avait associé à son père. Après la mort de Frédéric II (1337), Pierre resta seul sur le trône. Son fils Louis lui succéda en 4342. La jeunesse de ce prince lui fit donner pour tuteur Jean, duc d'Athènes et de Néopatria. Du consentement du parlement, Frédéric III, dit le Simple, dernier fils de Pierre, succéda (4355) à son frère Louis, mais sous la tutelle de sa sœur Euphémie.
Ces minorités, ces princes qui avaient besoin de tuteurs ou de tutrices, furent peu favorables à la Sicile. Le baronnage étendit sa puissance; le pouvoir féodal rompit ses entraves; des discordes longues et cruelles désolèrent le royaume ; les souverains servirent de jouets et d'instruments à toutes les factions. Naples, qui guettait sa proie, ne fut pas la dernière à profiter de la situation. Une femme célèbre par la dissolution de ses mœurs, ses crimes et ses nombreux maris , avait remplacé sur le trône (4343) Robert d'Anjou, son aïeul. Jeanne Ire enleva Messine et Palerme (4356), qu'elle garda pendant neuf années. Frédéric III fut même réduit à acheter la paix (4372), moyennant un tribut. Quel affront pour la Sicile, après ses beaux jours, de passer sous le joug d'une reine pareille !
Marie hérita (1377) de Frédéric III. Pendant sa minorité, la situation empira. Mais lorsque cette princesse eut épousé (4394) Martin Ier, duc de Monbianco, et neveu du roi d'Aragon, aïeul de sa femme, Pierre le Cérémonieux, l'État reprit quelque force. Les barons furent abaissés, les communes relevées, les franchises siciliennes consacrées. Martin, reconnu comme prince légitime, convoqua d'abord un parlement à Catane, puis un autre parlement à Syracuse (4398), pour soumettre à l'examen des représentants de la nation un corps de dispositions législatives
et de pragmatiques. La Sicile reprenait son ancienne vigueur. Elle avait soumis l'île de Sardaigne, qui s'était révoltée contre le roi d'Aragon; lorsque moururent coup sur coup la reine Marie, son fils, héritier du trône, et enfin Martin lui-même. Le père de ce dernier, déjà souverain de l'Aragon, de Valence et de Catalogne , fut proclamé roi de Sicile (1409), sous le nom de Martin IL II mourut en 1410, laissant à la fois toutes ses couronnes vacantes.
À Naples, Charles de Duras ou Durazzo, cousin do Jeanne Ir% frustré dans ses espérances par un quatrième mariage de la reine, s'était ligué contre elle et l'avait fait étouffer (J382). Ce crime valut la couronne à l'assassin, que déjà Urbain VI avait nommé roi (\ 381), de son autorité de pontife. Mais le règne de Charles III ne fut pas paisible. Jeanne, qui d'abord l'avait adopté, avait ensuite cédé ses droits à Louis Ier, duc d'Anjou (1). Il y eut luttes et combats entre les deux compétiteurs. Le pape, qui n'avait élu Durazzo que parce qu'il était mécontent de Jeanne, ne fut pas plus satisfait de Charles III. Ne pouvant le dominer, il l'inquiéta. Charles se crut délivré de tous ses tourments en allant prendre possession du trône de Hongrie (1385), dont il était le seul héritier mâle; mais la reine, qui avait feint seulement de renoncer à ses droits, le fit assassiner. Il avait tué, on le tua.
(1) Louis I, qui prétendait seulement au trône de Naples, ouvre la série de la deuxième maison d'Anjou, dont on établit ainsi la domination plus ou moins fictive : Louis I (1382) ; Louis II (1385) ; Louis 111 (1417); René (1435-80). De celte manière, il se trouve dans le même temps, ainsi que le fait observer Las Cases, « deux maisons d'Anjou qui portent également le titre de rois de Naples ; la première qui continue à régner effectivement, et la seconde qui n'est que titulaire. » — Atlas de Lesage» n° 17.
Les souverains, hommes et femmes, ont cet avantage dans la perpétration des crimes, qu'il n'y a pas de tribunaux pour les juger; ou, s'il y en a, ils sont impuissants.
Ladislas ou Lancelot , fils de Charles III , lui succéda au trône de Naples (4386). Comme il n'avait que dix ans, il y eut d'abord régence de sa mère , Marguerite. Dès qu'il fut en âge de prendre les armes, Ladislas se vit contraint de défendre sa couronne contre les entreprises de Louis II d'Anjou, comme son père avait dû la défendre contre les entreprises de Louis Ier. Ce ne fut qu'en 1399 qu'il se trouva réellement maître du royaume. Alors, il songe à s'emparer de toute l'Italie, et veut même, inter duo litigantes, enlever la couronne impériale à Venceslas et à Robert qui se la disputent. Il prend Rome et les villes voisines; mais il échoue en Toscane, et Louis II le défait à Rocca-Secca (1414). Il se relève cependant, et menace de nouveau l'Italie. La maladie l'arrête. Usé par la débauche, Ladislas meurt à Naples, à l'âge de trentehuit ans. (4444).
Après la mort de Martin, souverain d'Aragon, quelques seigneurs espagnols et d'autres personnages considérables, réunis à Caspe, avaient placé la couronne sur la tête de Ferdinand de Castille, dit le Juste (4409). Pendant ce temps, le parlement de Sicile, convoqué à Taormina pour choisir un roi, voyait ses délibérations troublées par les discordes des barons et les rivalités des municipes. Ferdinand profita de la division des esprits pour briguer le trône de Sicile. Des ambassadeurs promirent et jurèrent, en son nom, le maintien des franchises et des immunités du royaume. Un pacte fut conclu avec la maison de Castille. La volonté nationale donna la succession de Martin II à Ferdinand Ier (4410). Ce prince
en mourant laissa un fils pour héritier; mais Alphonse Ier ne fut proclamé qu'après avoir prêté serment devant le parlement assemblé (1416). Quatre ans après, le roi revint en Sicile (1420), et dut renouveler dans la cathédrale de Païenne l'engagement qu'il avait pris. Ainsi le droit d'élire, ou de confirmer leur souverain, ne cessait depuis trois siècles de se maintenir chez les Siciliens.
Rien de pareil n'avait lieu à Naples; et l'on ne saurait trop, à la louange du premier peuple, remarquer la différence des institutions et des coutumes. Jeanne II, fille de Charles de Duras, avait succédé à son frère Ladislas (1414), sans que personne, si ce n'est Louis II, de la deuxième maison d'Anjou , songeât à lui contester la couronne. Encore plus dissolue que Jeanne P% sans être moins criminelle, Jeanne II se livra à toutes sortes de débauches. Faisant partager aux Napolitains la honte de ses excès, la reine combla d'honneurs ses amants, particulièrement Alopo. Jacques, comte de la Marche, eut le triste courage d'épouser cette femme impudique. Mais l'ambition seule avait résolu une aussi avilissante union. Après avoir fait décapiter Alopo et tous les autres complices des désordres de Jeanne, le comte de la Marche emprisonna la reine. Ses sujets la délivrèrent (1416), et Jacques, devenu prisonnier à son tour, trouva le moyen de s'évader, et s'enfuit en France. Jeanne prit alors pour nouvel amant Caraccioli, qu'elle fit mettre à mort quelques années après. Pour se faire un protecteur, elle adopta ensuite Alphonse le Magnanime, qui régnait en Aragon, sous le nom d'Alphonse V, et en Sicile, sous le nom d'Alphonse Ier. Dans son impatience de réunir les deux couronnes, Alphonse trouvait que l'héritage était trop long à venir. Il prit les armes contre Jeanne. La reine alors adopta Louis (III) d'Anjou , et à sa mort (1434) René >
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son frère. Jeanne mourut en 4435, laissant une succession fort indécise, par suite de la pluralité des adoptions. Mais celui que l'histoire a surnommé le bon roi Renè> peintre, musicien et poète, n'était pas un compétiteur fort sérieux pour le Magnanime. Alphonse s'empara du royaume, et Naples fut de nouveau réuni à la Sicile (1435).