CHAPITRE n
La vie et les malheurs du foi René. — Ses consolations dans l'infortune. — Changements dans la forme da parlement de Sicile. — Alphonse, protecteur des lettres et des savants. — Ferdinand Ier, Alphonse II, rois de Naples. — - Jean d'Aragon, roi de Sicile. — Yraie grandeur des peuples. — Charles VIII, roi de France, fait la conquête de Naples. — Il est chassé de ses nouveaux États. — Ferdinand II, Frédéric II, rois de Naples. — Le roi de France et le roi de Sicile s'emparent du royaume de Naples. — Le partage brouille les deux monarques. — Louis XII vaincu par Gonzalve de Cordoue. — Il est chassé comme l'avait été Charles VIII. — Le roi de Sicile maître de Naples. — Troisième réunion des denx royaumes. — Naples administrée pendant deux siècles par des gouverneurs espagnols. — Les franchises de la Sicile admises et reconnues par Cbarles-Qaint. — Sous cinq rois consécutifs, Naples s'oppose à l'inquisition. — L'insurrection Masaniello. — Un Guise instigateur et véritable chef de la révolte. — Insurrection de Messine. — Duquesne. — Le duc de Vivonne. — Guerre de la succession d'Espagne. — Les traités d'Utrecht et la paix de Baden en Argaw. — Leurs conséquences pour l'Italie et la Sicile. — Le cardinal Albéroni. — Vastes projets de ce ministre. — La conspiration Cellamare. — Suites de son avorlement. — Chute d' Albéroni. — Nouvelles complications. — Don Carlos conquiert le royaume de Naples. — Philippe V le déclare roi des Deux- Siciles. — Maison de Bourbon. — Don Carlos couronné à Païenne. — Les deux couronnes sur la tête du môme prince. — Naples, résidence de la cour. — Don Carlos reconnu par un traité entre Charles VI et Louis XV. — L'Autriche et l'Espagne en
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guerre. — Le roi de Naples contraint à la neutralité par les Anglais. — Marie-Thérèse rêve la conquête de Naples. — Bataille de Velletri. — Inquisition à Naples. — Abolie par don Carlos. — Traité d'Aranjuez. — Son objet. — Traité entre Naples et l'Autriche. — Dispositions de cet acte. [1435-1769.]
Le prince désigné le dernier dans les adoptions de Jeanne II eut une carrière plus malheureuse que son caractère ne méritait. René d'Anjou, ou le bon roi René y né au château d'Angers en 1408, était le deuxième fils de Louis II, duc d'Anjou, comte de Provence et roi titulaire de Naples. Le cardinal de Bar, son oncle maternel, qui Tavait élevé, lui laissa le duché de Bar (1430), et lui fit épouser Isabelle, héritière du duché de Lorraine. Par suite de ce mariage (1431), René devint duc de Lorraine. Mais la possession du duché lui fut disputée par le frère du dernier duc. Antoine de Vaudemont battit le placide René, le fit prisonnier et le retint captif pendant cinq ans (1431-1436). A la mort de Louis III d'Anjou (4434), René, outre l'Anjou et la Provence, hérita les droits contestés de ce prince au trône de Naples. Devenu libre, René se montra peu empressé d'aller recueillir la succession de Jeanne. Cependant, en 1438, il se vit reconnu par une partie de la nation. Mais, trahi par ses généraux, il fut obligé de fuir devant le roi de Sicile (1442). Quelques historiens, parce qu'il avait un vain titre, font figurer René comme roi de Naples jusqu'en 1480. Singulier roi ! René, après avoir été vaincu par Alphonse, retourna en Lorraine, où il mena quelque temps une existence paisible. Après la mort de sa femme Isabelle (1452), il céda le duché à son fils aîné, Jean, et alla vivre en Anjou. Louis XI, sous le prétexte qu'un de ses fils était entré dans la ligue du Rien public, le dépouilla de ce duché. René fut alors se fixer dans son comté de Pro-
vence (1473), où il mourut en 1480, laissant la Provence et ses droits sur Naples, à Charles du Maine, son neveu. Telle est sommairement l'histoire d'un prince dont la constante infortune trouva de constantes consolations dans les lettres et les beaux-arts. Moins philosophe d'ailleurs, René aurait pu s'enorgueillir d'avoir marié sa sœur, Marie, à Charles VII de France, et sa fille, Marguerite, à Henri VI d'Angleterre.
Pendant que René était roi nominatif de Naples, et Alphonse Ier roi effectif, le parlement de Sicile, qui continuait à partager avec le prince les fonctions législatives, éprouva une modification dans sa forme. Il fut divisé en bras, par la séparation des prélats d'avec les syndics et les barons. Mais ce changement n'ôta rien aux droits de la nation; ils furent, au contraire, mieux déterminés. C'est ainsi que le parlement faisait coïncider le vote des subsides à la couronne, à titre de don, avec la proposition des lois soumises à la sanction royale. Et, afin qu'il ne pût y avoir aucun doute sur la spontanéité de l'offre, le parlement a déclarait que les subsides seraient payés aussitôt après la sanction qu'il réclamait » (1). Le Codice di rito, ayant pour objet de régler les procédures civiles et criminelles, fut discuté et approuvé dans le parlement. Une nouvelle institution prit naissance, qui était et destinée à tenir en bride l'autorité souveraine. Cette institution, qu'on ne retrouve qu'en Sicile, consistait en une députation de douze membres choisis dans le parlement, lesquels, dans l'intervalle d'une session à l'autre, tenaient la place de l'assemblée, étaient préposés à la levée des dons votés au roi , ainsi qu'à la garde des franchises nationales. L'administration des finances de l'État, les-
(1) Pantaleoni et Lumia, Mémoire historique sur les droits politiques de la Sicile, p. 19.
quelles se composaient alors presque exclusivement de dons, passa de la sorte aux mains de la nation, et une représentation permanente et inviolable siégea désormais en face du souverain (1). » On vit, enfin, la représentation nationale s'attribuer quelquefois les prérogatives du pouvoir exécutif. En 1456, par exemple, des commandants de galères siciliennes furent nommés par le parlement.
Il y aura eu, à l'occasion du même règne, deuxième réunion de Naples et de la Sicile, et deuxième séparation. Alphonse, qui fut un grand roi, et auquel on n'a guère d'autre reproche à faire que d'avoir trop aimé le plaisir; Alphonse mourut en 4458, fort regretté des Siciliens, des amis des lettres, et des savants bannis de Constantinople, qui avaient trouvé un refuge glorieux dans ses États. Ce monarque laissa un fils naturel, Ferdinand, et un fils légitime, Alphonse. Le fils naturel ceignit la couronne de Naples (1458), sous le nom de Ferdinand 1. Faux et cruel, tout ce qu'on peut dire de ce prince, c'est qu'il fut abhorré des Napolitains. Plusieurs fois, ils se soulevèrent pour le renverser. Mais il est des souverains auxquels l'amour des peuples est indifférent, pourvu qu'ils inspirent la terreur. Ferdinand ne fit rien pour calmer ces haines qui si souvent se traduisaient en hostilités ouvertes; seulement, à chaque révolte, il redoublait de cruauté. Ces violences lui réussirent, et il put maintenir son autorité jusqu'à sa mort (1494). La couronne de Naples passa alors sur la tète de son fils. Ce prince prit le nom d'Alphonse II (1494), (2) quoiqu'il n'y
(1) Pantaleoni et Lumia, Mémoire historique sur les droits politiques de la Sicile, p. 20.
(2) Quelques documents disent que cet Alphonse II était non le fils de Ferdinand, mais son frère, c'est-à-dire le fils légitime d'Alphonse I. Nous croyons ce renseignement inexact, et nous suivons la version la plus généralement admise.
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eût en d'Alphonse I que pour les deux États sous le même sceptre.
Tandis que Ferdinand I s'asseyait sur le trône de Naples, Jean d'Aragon succédait au trône de Sicile (1458). Sous ce prince, le parlement (1474) voulut faire un corps politique de la députation de douze membres qui, dans le principe, n'était qu'une commission de finances.
« Le roi Jean répondit qu'il n'était nullement nécessaire d'instituer de la sorte des gardiens de la constitution, alors que le prince lui-même était, plus que personne, disposé à la faire observer; mais qui si telle était l'intention du parlement, celui-ci pouvait choisir des commissaires ad instandum, ce sont ses propres expressions in casibus non observatis capitulorum. Le même roi Jean ne tarda pas à subir lui-même les conséquences de la nouvelle mesure, lorsque, pour constituer une sorte d'apanage à son fils Ferdinand, il lui assigna le revenu de certaines gabelles dites réservées. La députation s'y opposa, se fondant sur ce que le jeune prince n'étant point encore reconnu comme héritier du trône, et n'ayant par conséquent pas encore prêté serment, il ne pouvait toucher aucun revenu de la terre de Sicile ; et il fut nécessaire de rassembler un parlement pour que Ferdinand accomplît à cet effet toutes les formalités voulues (i). »
Nous aimons à citer souvent l'excellent mémoire de MM. Pantaleoni et Lumia ; car ce qui fait un peuple grand, ce n'est ni la splendeur de ses monuments, ni l'étendue des territoires, ni l'accumulation des richesses; ce qui fait un peuple grand, ce sont les droits et les franchises dont il jouit, a Je crois, » disait Voltaire, « la ba- «silique de Saint-Pierre de Rome fort belle; mais
(1) Pantaleoni et Lumia, Mémoire historique sur les droits politiques de la Sicile, p. 20, 21.
<k j'aime mieux un bon livre anglais, écrit librement, que a cent mille colonnes de marbre. » Par la mort de Jean, la couronne échut (1479) au roi d'Aragon, Ferdinand III, le Catholique.
Si l'on ne peut toucher à l'histoire de Sicile sans rencontrer quelque institution honorable, on ne trouve à propos de Naples que troubles, rivalités, guerres ou compétitions de pouvoir. Alphonse II avait à peine succédé (1494) à Ferdinand I, qu'il se vit en butte à des contestations acharnées. Les vices de ce monarque, et le souvenir de son prédécesseur, lui avaient complètement aliéné ses sujets. Jeune et ambitieux, Charles VIII de France inclinait à faire valoir des droits que les derniers princes de la maison d'Anjou avaient légués à sa famille. Heureux de ces dispositions, et voulantàtout prix se délivrer d'Alphonse, les Napolitains appelèrent Charles VIII. Le roi de France se rendit avec empressement à leurs vœux, et fit la conquête de Naples avec une rapidité surprenante. Cinq mois après son départ, il était maître du royaume (1495). Mais le pape, les Vénitiens, Sforce, duc de Milan, Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille se liguèrent contre lui. Il perdit ses nouveaux États plus vite encore qu'il ne les avait conquis. Cependant, Alphonse avait pu reconnaître que ce n'était pas pour lui qu'on faisait la guerre à Charles VIII. Les dispositions hostiles de ses alliés, le contraignirent d'abdiquer la couronne; il quitta Naples même avant l'arrivée des Français, et s'en alla mourir en Sicile (1495). Ferdinand II, qui lui avait succédé dès son départ, hérita d'abord de la haine que la nation avait vouée à son père et à son aïeul. Charles VIII n'était pas entré à Naples, que le peuple, les troupes et la noblesse avaient abandonné Ferdinand pour se soumettre au roi de France. Mais, par un retour subit
d'opinion, ce peuple inconstant et volage rappela bientôt l'ancien souverain. Ferdinand ne put jouir de son triomphe. Il mourut en 1496, à l'âge de 26 ans. Son neveu, Frédéric II, lui succéda. Ce monarque était frère de Ferdinand III, le Catholique, roi de Sicile, et dernier rejeton d'Alphonse I. « Mieux vaut, » dit le proverbe, a un bon « ami qu'un mauvais parent. » On va voir ce qui advint, et où peuvent conduire les ambitions politiques.
Charles VIII étant mort (1498) sans enfants, la couronne de France était passée sur la tête de son cousin, le duc d'Orléans, qui prit le nom de Louis XII. Malgré l'irritation qu'avait pu porter à son caractère la cage de fer où il fut, la nuit, enfermé pendant trois ans, le vaincu de Saint-Aubin pardonna à tous ses ennemis, et commença son règne par cette immortelle parole : « Le roi de France « doit oublier les injures faites au duc d'Orléans. » Puis, il diminua les impôts d'un tiers, et rendit d'autres décrets salutaires. Aussi fut-il nommé le Père du peuple. Mais la passion de grandir ne tarda point à altérer les dispositions naturelles de ce monarque. Après avoir répudié sa première femme (1499), Jeanne de France, fille de Louis XI, pour épouser Anne de Bretagne, veuve de Charles VIII, Louis XII s'empara du Milanais, auquel il prétendait comme petit-fils de Valentine Visconti. Cette conquête, loin de le satisfaire, ne fit qu'accroître son ambition. Louis noua des intrigues avec Ferdinand le Catholique, et il fut résolu qu'on détrônerait Frédéric II. Le royaume de Naples se trouva bientôt envahi et subjugué (1501). Mais quand il fallut partager les dépouilles, les deux conquérants se brouillèrent, chacun voulant avoir la part du lion. Vaincu à Séminara (1) et à Céri-
(1) L'ancienne Tauriana, à 4 kil. de la mer Tyrrhénéenne, dans laCalaJbre ultérieure première, 36 kil. nord-est de Reggio. Détruite
gnôles (1), par Gonzalve de Cordoue, Louis XII fut chassé du royaume de Naples (1503). Alors Ferdinand prétendit que tout le pays sur lequel régnait son frère lui appartenait légitimement, comme fils et successeur de Jean II, roi d'Aragon et de Sicile. Il envahit le royaume entier. Frédéric II, fut détrôné, et Naples se trouva, pour la troisième fois, réunie à la Sicile (4504). Dès ce moment, et pendant deux siècles, l'état de Naples ne sera plus administré que par des gouverneurs espagnols.
Jamais vaincue, jamais conquise, fière d'avoir gardé, au milieu de tant de compétitions, son indépendance national^ intacte, la Sicile avait pris en pitié profonde ce peuple voisin, sans cesse destiné à devenir la proie du plus fort. Par la mort de Ferdinand III, la couronne passa (1516) à Charles 1, plus connu sous le nom de Charles-Quint. Des troubles qui agitaient le pays retardèrent Tinvestiture. Hais, dans le parlement de 1518, le nouveau roi « prêta serment comme tous ses prédécesseurs aux lois et aux franchises du royaume.
« Devenu empereur et le plus puissant prince de la chrétienté, Charles, au retour de son expédition d'Afrique en 1535, visita la Sicile et rendit un solennel hommage à son antique gloire. 11 répéta et confirma dans la cathédrale de Palerme le serment qu'il avait prêté peu d'années auparavant, puis il voulut ouvrir en personne la session du parlement; et là, sur la demande des trois bras réunis, il consentit une loi en vertu de laquelle toute décision royale n'avait son cours et ne pouvait être con-
par les Sarrasins au onzième siècle. En 1496, les Français y avaient battu Gonzalve de Cordoue, qui maintenant était leur vainqueur. « ... Les destins et les flots sont changeants. »
(1) Dans la Capitanate, ancienne Apulie. 37 kil. sud-est de Foggin. Ce fut le duc de Nemours qui perdit la bataille (1603).
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sidérée comme légale et valable que lorsqu'elle aurait été reconnue conforme aux coutumes de Sicile par la députation du royaume.
« L'importance de cet acte paraîtra immense si l'on se rappelle la puissance et l'ambition de Charles-Quint, et si Von considère les conditions et les tendances de ce siècle, où, sur tous les points de l'Europe, le vent était plus que jamais à la monarchie absolue.
« Philippe II, le sombre et féroce tyran de l'Espagne, qui ne respecta aucune loi et encore moins les droits des peuples, se montra équitable pour la Sicile, et, après avoir juré le maintien de ses franchises, il se montra fidèle à sa promesse.
a Philippe III, Philippe IV et Charles Ill'imitèrent. Sous leur gouvernement, la Sicile n'eut à souffrir aucun attentat à son existence politique (i). »
Charles I (2) avait eu la couronne de Sicile ou des Deux-Siciles (3), en 4516; Philippe I (4) Peut en 1556;
(1) Pantaleoni et Lumia, Mémoire historique sur les droits politiques de la Sicile, p. 24-25.
(2) Charles I également pour l'Espagne ; comme empereur d'Allemagne Charles Y, ou Charles-Quint.
(3) Sons les Normands, le titre de royaume de Sicile s'appliquait non-seulement à l'île, mais aux provinces de terre ferme qui en étaient une dépendance. Après les Vêpres, tandis que les Aragonais régnaient en Sicile, les Angevins, dont toutes les prétentions persistaient, continuèrent à s'appeler rois de Sicile. Hais quelques écrivains, et des négociateurs, ayant désigné les deux contrées, d'après la séparation naturelle du détroit, Sicile en deçà du phare, et Sicile au delà du pharet le souverain résidant en Espagne, pour abréger son titre et éviter l'équivoque, prit l'habitude de se dire rot des Deux-Siciles. Cette formule a prévalu.
(4) PourJ'Espagne, Philippe IL
Philippe II (1) en 4598; Philippe III (2) en 1623; Charles 11 en 1665.
Il est remarquable qu'un peuple aussi fanatique et aussi superstitieux que le peuple de Naples se soit toujours opposé à rétablissement de l'inquisition. Sous chacun des cinq rois que Ton vient de nommer, il eut occasion de manifester sa résistance ; et toujours il le fit avec une énergie que sa conduite en d'autres circonstances était bien loin de faire pressentir.
La question des impôts ne le trouvait pas plus indiffèrent. La célèbre insurrection de 46-47, dont le chef est devenu le héros de deux opéras français (3) n'eut pas d'autre cause. Tommaso Aniello, par contraction Masaniello, était né, en 1622, dans A mal fi. Simple pécheur, à Naples, son caractère exceptionnel, son intelligence peu ordinaire, lui avaient acquis une influence considérable sur tous ses compagnons. Les impôts étaient si lourds que la classe pauvre en était accablée. Ces hommes insouciants, et si amis du plaisir après le travail, avaient délaissé tous leurs jeux, et n'avaient plus qu'une préoccupation : comment payer le collecteur? S'ils se plaignaient, s'ils essayaient seulement de montrer l'injustice d'une répartition,les gens du fisc les accueillaient par des paroles toujours dures, quelquefois outrageantes. Las de souffrir la misère et les affronts, le peuple s'insurgea (1647). Comme on s'en prend toujours aux supérieurs, non sans motif, de l'insolence des subalternes, les révoltés assiégèrent le duc d'Arcos dans son palais, et le forcèrent, tout vice-roi qu'il était, de reconnaître comme gouverneur Masaniello, leur chef. Pendant sept jours, Masaniello fut
(1) Pour l'Espagne, Philippe III.
(2) Pour l'Espagne, Philippe IV.
(3) Masaniello, la Muette de Porticû
maître de Naples, commandant à plus de deux cent mille hommes, qui obéissaient aveuglément à tous ses ordres. Le duc d'Àrcos ne pouvant triompher par la force, triompha par le guet-apens. Des émissaires du vice-roi assassinèrent Masaniello, et Naples rentra sous l'autorité de l'Espagne.
Le rétablissement du délégué de Philippe IV ne fut pourtant pas immédiat. A côté de Masaniello, chef apparent, était le duc de Guise (i), chef réel et instigateur de la sédition. Après la mort de Masaniello, le duc de Guise défit les troupes espagnoles commandées par Don Juan, ce qui, pour un ancien archevêque, n'était pas trop mal se conduire. Il put alors prendre les rênes du gouvernement. Hais le scandale de ses galanteries indisposa quelques nobles. Ils ouvrirent à l'ennemi les portes de Naples. Le duc de Guise fut fait prisonnier, et conduit en Espagne, où il resta jusqu'en 1652. Avec la chute du chef s'éteignit le parti.
La même cause qui avait soulevé Naples, fit éclater une insurrection à Messine (1674). Mais ce fait tout municipal et isolé n'entraîna point le reste de l'île. Néanmoins, telle fut la gravité du mouvement, et l'héroïque
(1) Henri II de Lorraine, duc de Guise, né en 1614, était le quatrième fils de Charles de Lorraine, duc de Guise. Suivant l'usage pour les puînés, l'église fut sa carrière, et on le promut à l'archevêché de Reims. Mais, devenu l'aîné de la famille, il laissa la crosse et la mitre, dont il se souciait assez peu, et rentra dans le monde. Ses aventures galantes lui valurent plus de célébrité que ne lui en avait valu l'anneau pastoral. Seulement la célébrité fut fâcheuse. S'étant jeté dans le parti du comte de Soissons, Louis de Bourbon, le duc Henri enleva la comtesse, et quitta la France avec elle. Le parlement de Paris le condamna à avoir la tête tranchée. Ce n'était pas ainsi que les Guise étaient dans l'habitude de mourir. Henri fit sa paix avec la cour (1643), et eut toute liberté de fomenter une in-
Wrreciion, pour tàcber de devenir roi. Mal lui en prit.
résistance des Messinois, qu'il fallut, pour essayer de les réduire, employer des forces considérables. Assiégés par les Espagnols, ils furent délivrés par Duquesne et le duc de Yivonne. La France continua pendant quelque temps à secourir la Sicile d'hommes, de vaisseaux et d'argent. En 1678, elle l'abandonna à ses seules ressources, et tout le pays retomba au pouvoir de l'Espagne.
Dans Tannée 1528, le maréchal de France Odet de Fore, seigneur de Lautrec avait tenté d'enlever Naples à Charles-Quint. Il était mort en faisant le siège de cette ville, et le projet avait échoué. Trente ans plus tard (1557), le duc de Guise, le grand capitaine, tenta de nouveau la conquête du royaume, cette fois à la sollicitation du pape. François de Lorraine remporta plusieurs victoires sur son antagoniste, le duc d'Albe ; mais Paul IV, par un revirement de politique familier au Saint-Siège, n'envoya pas les secours qu'il avait promis, et l'entreprise avorta comme au temps de Lautrec. On vient de voir ce que, à un siècle de là, avait cherché un autre Guise, peut-être avec l'appui secret de la France. Il ne fallait donc qu'un prétexte pour des complications sérieuses. Les circonstances le fournirent.
Charles II étant mort (4700) sans enfants mâles, son héritage donna lieu à la guerre de la succession d'Espagne, qui ébranla l'Europe pendant plus de douze ans (1700- 4713). Charles II avait institué pour son héritier Philippe d'Anjou. Mais la maison d'Autriche prétendit à la couronne d'Espagne, et l'archiduc Charles, depuis Charles VI, disputa le trône au petit-fils de Louis XIV. La France vit successivement se tourner contre elle l'Autriche, l'Angleterre, la Hollande, la Prusse, le Portugal, la Savoie. D'abord, et pour ne parler que des engagements décisifs, en Italie, en Allemagne, en Flandre, partout les Français
lurent battus. Le 20 septembre 4703, le maréchal de Villars et rélecteur de Bavière, à la tête des Français et des Bavarois, avaient défait les impériaux à Hochstedt; mais le 13 août 1704, l'armée alliée, commandée par le prince Eugène de Savoie et le duc de Marlboroug, remporta, au même lieu, une victoire complète sur les Français, aux ordres du maréchal de Tallart, et sur les Bavarois, qui obéissaient à l'électeur ; (1) le 23 mai 1706, Villeroi fût complètement battu par Marlboroug, à Ramillies; au commencement de septembre suivant, par la faute d'Albergotti, et du maréchal de Marsin, qui paya l'échec de sa vie, le prince Eugène força nos lignes à Turin, et nous fit perdre en quatre heures le Hodenais, le Hantouan, le Milanais et le Piémont; en juillet 1708, les impériaux commandés par le prince Eugène et le duc de Marlboroug, gagnèrent sur le duc de Vendôme la bataille d'Oudenarde. C'étaient quatre défaites éclatantes, qu'avait seulement atténuées la grande victoire d'Almanza (1707) remportée par Berwick sur l'archiduc Charles. Mais nos armes se relèvent. La grande bataille de Villa -Viciosa (1710), gagnée par Vendôme surStaremberg, assure l'Espagne à Philippe V ; et Villars, en battant, à Denain, les impériaux et les Hollandais, commandés par le prince Eugène, sauve la France d'une invasion. Le congrès d'Utrecht (29 janvier 1712) eut pour objet de préparer lapaix. A l'exception de ceux du roi d'Espagne, que les alliés ne reconnaissaient point, les plénipotentiaires de tous les belligérants se rendirent à ce congrès.
(i) Les Anglais appellent ce fail d'armes la bataille de Bleinheim, do nom d'un village situé dans la même plaine qu'Hochstedt. — Le 19 juin 1800, les Français, commandés par Moreau, exterminèrent les Autrichiens à Hochstedt, et vengèrent ainsi la défaite du 13 août
Mais, lorsque la paix fut signée (1712), les plénipotentiaires de l'empereur se retirèrent, et ce prince, le seul, resta en guerre avec la France ; le traité d'Utrecht, on devrait dire les traités, fut signé à diverses dates de Tannée 1613. Le 29 janvier, traité de barrière entre l'Angleterre et la Hollande; le 14 mars, traité pour l'évacuation de la Catalogne, et pour la neutralité de l'Italie ; le 1 1 avril, traité avec le Portugal, touchant les possessions hors de l'Europe; traité entre le roi de France et le roi de Prusse ; (\) traité avec la Savoie : a Les limites de la «France et de la Savoie sont réglées parles sommités des <t Alpes et le roi reconnaît le duc de Savoie pour le roi de « Sicile, suivant la cession qui lui en avait été faite par le a roi d'Espagne » (1); traité avec l'Angleterre : il stipulait, conformément aux préliminaires du mois d'octobre 17 1 1, que les couronnes de France et d'Espagne ne seraient jamais unies sur la tête d'un même prince ; que les Hollandais auraient entre leurs mains des places fortes pour leur servir de barrières; que l'empire et la maison d'Autriche auraient pareillement une barrière sûre et convenable ; que les fortifications de Dunkerque seraient démolies après la conclusion de la paix; traité avec la Hollande : a Le roi, tant pour lui que pour ses alliés, s'en- « gage de remettre à leurs hautes puissances, en faveur de « la maison d'Autriche, suivant le traité de barrière qu'ils
(1) Par le septième et le huitième articles, le roi de France, en vertu du pouvoir qu'il a reçu du roi d'Espagne, cède au roi de Prusse la ville de Gueldres, etc. ; par le neuvième, le roi le reconnaît pour souverain de Neufchâtel et de Valengin ; par le dixième, le roi de Prusse renonce à tous ses droits sur la principauté d'Orange, etc.— Président Hénault, Abrégé chronologique de l'histoire de France, année 1713.
(2) Président Hénault, Abrégé chronologique de Vhistoire de France, année 1713.
a feront entre eux, ce que lui ou ses alliés possèdent a des Pays-Bas catholiques, etc. : il leur remet encore a les duché, ville et forteresse de Luxembourg, Namur, « Charleroi, Niewport, etc, et s'engage de rapporter une « cession de l'électeur de Bavière de tous les droits qu'il « avait sur les Pays-Bas, sous la condition que ce prince « sera rétabli dans ses États. » (1)
Le 13 juillet suivant (1713), la paix fut signée entre l'Espagne d'un côté, l'Angleterre et la Savoie de l'autre. Indépendamment des grands avantages qu'il lui assurait pour son commerce des Indes occidentales, ce traité cédait à l'Angteterre Gibraltar et Port-Mahon, avec toute l'île de Minorque.
Sans parler de l'iniquité de ce partage des peuples comme des troupeaux, le traité d'Utrecht et ses suites n'étaient pas fort glorieux pour la France. Hais l'Espagne finira par rester au petit-fils de Louis XIV,* et le grand roi jugera la compensation suffisante !
La guerre continue avec l'empereur. Villars s'empare de Spire, Worms, Kaiserlautern, etc, fait investir Landau, et s'en rend maître le 20 août (1713). Le 16 novembre, Fribourg capitule, après avoir vu se retirer le baron d'Ars, qui commandait pour l'empereur. Des conférences s'ouvrent à Rastadt, et le 6 mars 1714, un traité de paix est signé par le prince Eugène au nom de l'empereur, et par le maréchal de Villars au nom du roi. L'empereur promet, pour ne pas tenir, de rendre aux ducs de Guastala, de laMirandole, etc., les États dont il lésa dépouillés. Il s'engage également à ne pas troubler la neutralité d'Italie, convenue par le traité du 14 mars 1713. Le 7 septembre suivant, la paix avec l'Empire est conclue.,
(1) Président Hénault, Abrégé chronologique de l'histoire de France, année 1713.
sur ces bases, à Baden en Argaw. Mais le traité ne fait aucune mention de Philippe Y. L'empereur ne le reconnaît pas pour roi d'Espagne, et le roi d'Espagne ne reconnaît pas Charles VI pour empereur.
Cependant le maréchal de Berwick tenait Barcelone investie. Après onze mois de siège, et soixante-un jours de tranchée ouverte, la ville capitule (12 septembre 1744), ayant d'avance sauvé son honneur par une résistance opiniâtre. Ce triomphe rendait la paix à l'Espagne. Il restait bien à dompter les Majorquins ; mais le chevalier d'Asfeld devait s'en charger Tannée suivante.
Quoique Tempereur n'eût point encore reconnu le nouveau souverain espagnol, des traités d'Utrecht et de Baden, ou des faits accomplis, il résultait, quant à l'objet qui nous importe spécialement, la situation suivante :
L'Espagne et les Indes restaient à Philippe V de France; l'Autriche avait Milan, Naples, la Sardaigne et Mantoue; Victor-Amédée duc de Savoie, qui prit alors le titre de roi, tenait la Sicile, et joignait, en outre, à ses États, Alexandrie, Valence, la Lomelline, le ValdeSesia, toutes les terres en deçà des Alpes qui regardent la France, et l'entier Montferrat, resté vacant par la mort (1708) de Charles III de Gonzague. (1)
L'article 7 du traité d'Utrecht portait que Victor Amédée devrait approuver, confirmer, ratifier tous les privilèges, immunités, etc. de la Sicile. (2) Philippe V en faisant l'acte formel de cession répéta en termes presque identiques l'obligation imposée au nouveau possesseur.
(1) Délie eventualità ilaliane. Considerazioni poiitiche, Bastia, .1856, 1 vol. in-8, p. 153.
(2) Aprobar, confirmar y ratificar lodos los privilegios, inmunilades, exempciones, libertades, stilos y otros costumbres de que el dicbo reino goza 6 ha gozado por lo pasado.
Victor-Amédée était tenu de maintenir et confirmer toutes les lois, fueros, capitulaires du royaume, privilèges, grâces, exemptions, dont le royaume jouissait actuellement, et dont il avait dû jouir, ainsi que les assemblées quelconques séculières ou ecclésiastiques, etc.. (1) Qu'arriva-t-il cependant?
Philippe Y avait pour premier ministre un homme de génie, mais ambitieux et turbulent. Jules Albéroni, né en 1664, était fils d'un jardinier des environs de Parme. Ayant plu par son esprit vif et enjoué au duc de Yendôme, pendant les guerres d'Italie, sa fortune fut dès lors assurée. Le jeune Albéroni suivit Yendôme en France, puis en Espagne. Là il sut charmer Philippe Y, que, grâce à son protecteur, il avait de fréquentes occasions de voir. Tout concourait à lui préparer un grand rôle. Le duc de Parme le nomma son agent politique à Madrid. Albéroni prit bientôt un tel ascendant sur le roi d'Espagne, qu'il parvint à lui faire épouser Elisabeth Farnèse, de la famille du duc, et obtint l'éloignement de la princesse des Ursins, jusqu'alors toute-puissante. La jeune reine reconnut le zèle du négociateur, en le faisant'nommer cardinal, grand d'Espagne et premier ministre (4715). Dès ce moment Albéroni forma en faveur de l'Espagne les plus vastes desseins. Malgré la clause expresse du traité d'Utrecht qui interdisait la réunion des deux couronnes, l'ambitieux cardinal voulut placer Philippe Y sur le trône de France, et mit toute l'Europe en mouvement. Ni les stipulations contraires à ses vues, ni les actes de
(1) Coalesqaiera leyes, fueros, capitolos del reino, privilegios, gracias, exempciones que al presento gozan y han debido gozar asi el reino como cualesqniera comunidades seculares ô eclesiasticas, etc. — (Pantaleoni et Lumia, Mémoire historique sur les droits •poUUques de la Sicile, p. 28.)
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son roi, ne l'arrêtèrent davantage pour l'Italie. Sous prétexte de secourir les Vénitiens contre les Turcs, il débarque huit mille hommes dans l'île de Sardaigne,ets'en empare après deux mois. L'année suivante, il accuse la maison de Savoie d'avoir violé les libertés des Siciliens stipulées par le traité d'Utrecht, et charge le marquis de Lede, commandant des forces navales, d'annoncer, dans un manifeste, Pilippe V comme un libérateur. Le subterfuge n'est qu'un moyen honnête de dire qu'on veut s'emparer du pays contre tout droit. Le 17 juillet 1718, une armée espagnole débarque en Sicile; le 13, elle entre dans Palerme. Bientôt les Autrichiens sont défaits près de Halazzo, et le 13 septembre (1718), Messine ouvre ses portes au vainqueur.
Alors intervient un arrangement, toujours sans nul souci de la convenance des peuples, a Le duc de Savoie « cède la Sicile à l'empereur d'Allemagne, et reçoit en « échange les droits de la maison d'Autriche, sur le « royaume de Sardaigne. (1) » Charles IV d'Autriche veut enlever la Sicile à l'Espagne ; Albéroni veut la garder. Tour à tour vaincus et vainqueurs, l'un et l'autre, tendresse doublement suspecte, prétendent n'avoir en vue que la liberté de la Sicile, et les droits des Siciliens !
La situation se complique, les orages s'accumulent.
On a dit qu'Albéroni avait des projets gigantesques. Ses vues s'étendaient partout, que l'Espagne eût ou n'eût pas un intérêt direct à l'entreprise. De concert avec Charles XII, il avait rêvé de rendre la couronne d'Angleterre au prétendant (2). Pour obvier à cette tentative, la
(1) Président Hénault, Abrégé chronologique de l'histoire de France, continué par Michaud, année 1718.
(2) Jacques-Edouard Stuart, dit le chevalier de Saint-Georges, fils de Jacques II, né le 10 juin 1688, mort à Rome, en 1766.
France, l'Angleterre et les États de Hollande conclurent une triple alliance (La Haye, 4 janvier 1717). Les puissances se garantissaient réciproquement les clauses d'Utrecht. Mais il y avait dans le traité des conditions peu honorables pour la France. Le prétendant devait sortir de France; les fortifications de Dunkerque et de Hardick seraient démolies, et un commissaire anglais résiderait à Dunkerque pour veiller à l'accomplissement de ces stipulations honteuses. Le 2 août 1718, traité de quadruple alliance signé à Londres par l'empereur d'Allemagne, les rois de France et d'Angleterre, et auquel les Hollandais accéderont en 1719. La maison d'Autriche renonce à ses droits sur l'Espagne, à condition que Philippe V déclinera toute prétention sur les provinces d'Italie et de Belgique, ayant appartenu à la monarchie espagnole. Ces conditions sont rejetées avec hauteur par le cabinet de Madrid. La France et l'Angleterre répondent au refus en déclarant la guerre à l'Espagne.
La rupture du régent avec la branche des Bourbons qui régnait à Madrid, loin d'intimider Albéroni le rendit plus ardent à ses desseins. Ce n'était pas absolument par tendresse pour le prétendant que le ministre de Philippe V cherchait à le rétablir; il voulait changer la constitution d'Angleterre, afin de détourner l'opposition de cette puissance à ses projets. Dès qu'il se vit heurté de front, Albéroni ne garda plus aucun ménagement. Il poussa la France à la guerre civile; il négocia avec la Porte, avec la Russie, avec la Suède. Dans la vaste pensée de cet ancien curé de village, pendant que les Turcs renouvelleraient leurs entreprises contre l'empereur, Charles XII, réuni à Pierre le Grand, conduirait lui-même le prétendant en Angleterre, et le rétablirait sur ie trône de ses pères. Pour Philippe V, s'il ne pouvait cein-
dre la couronne de France, il aurait au moins la régence du royaume, et Albéroni, devenu premier ministre de France et d'Espagne, réglerait les destinées de l'Europe entière.
L'étranger semblait marcher à souhait ; et chez nous tout était merveilleusement préparé pour l'exécution. Des troupes déguisées en faux-sauniers avaient secrètement filé en Bretagne, sous la conduite d'un certain Colineri, et devaient, au signal donné, se joindre aux populations en révolte. L'ambassadeur espagnol à Paris,, qui a donné son nom à la Conspiration Cellamare, avait habilement ourdi une vaste trame. Les conjurés comptaient dans leurs rangs le duc et la duchesse du Maine, le cardinal de Polignac, et d'autres grands seigneurs de la cour. On devait enlever le régent, et le conduire dans une citadelle d'Espagne. On assemblerait ensuite les États généraux; l'arrêt du Parlement serait cassé, et la régence serait transférée au roi d'Espagne.
A quoi tient le sort des empires ! La Conspiration Cellamare, dont le succès pouvait changer la face de l'Europe, échoua par une catin. La Fillon, entremetteuse de bas étage, était en rapports suivis avec le cardinal Dubois, et, par Dubois, avec le régent. Porto-Carrero, jeune abbé attaché à l'ambassade du prince de Cellamare, figurait au nombre de ses clients. Il paraît même que la proxénète était, par double emploi, la maîtresse de l'apprenti diplomate. Ne se trouvant pas sans doute suffisamment payée, elle voulut de ses propres mains se faire une part plus grande. Un jour que Porto-Carrero était chez elle, la Fillon s'empara adroitement de papiers qu'il portait sur lui, et parmi lesquels elle supposait que devaient se trouver des billets de banque. Il y en avait réellement ; mais les papiers volés renfermaient des tré-
sors bien autrement précieux ! C'étaient des lettres qui révélaient toute l'existence du complot. La Fillon garda les billets de banque, et porta les lettres au régent. Cellamare fut arrêté, dirigé bientôt sur le château de Blois, et plus tard renvoyé en Espagne ; le duc du Maine, surpris à Sceaux, dut prendre la route de Doullens, pour être enfermé dans la citadelle; on s'empara, avec quelques égards, de la duchesse du Maine, qui fut conduite au château de Dijon ; sa confidente, mademoiselle Delaunay (1), et tous les domestiques de la maison du Maine, furent mis à la Bastille. Ainsi finit la Conspiration de Cellamare.
Ce n'était que le commencement des échecs d'Albéroni. Le 41 décembre 1748, Charles XII fut tué par un coup de fauconneau, au moment où il inspectait les travaux du siège de Frédérickshall. Le sénat de Stockholm accusa de haute trahison et de péculat le baron de Gortz, qui avait trempé dans toutes les intrigues du ministre espagnol. Arrêté, condamné, Gortz eut la tête tranchée au pied de la potence de la ville. En réponse à Philippe V, qui prend le titre de régent de France, et adresse un manifeste à nos troupes pour les sommer de se ranger sous les drapeaux espagnols; en réponse au cardinal-ministre Albéroni, qui inonde la France de libelles et de pamphlets, les Français entrent en Espagne, et s'emparent de Fontarabie, de Saint-Sébastien, de la forteresse d'Urgel (1719). Le chevalier de Saint-Georges s'était embarquée Cadix (45 mars 1719) sur une flotte espagnole de dix vaisseaux de ligne, portant dix mille hommes de
(1) Mademoiselle Delaunay, qui avait joué un rôle très-actif dans la conspiration, a laissé, sous le nom de madame de Staal, outre des Lettres, les Mémoires de ma vie, mémoires très-spirituels et très-curieux.
troupes réglées : une tempête disperse la flotte, et détruit cette dernière espérance de la maison des Stuarts. L'échec ne laisse pas les Anglais moins furieux de la tentative. À titre de représailles contre les protecteurs du prétendant, leur flotte détruit plusieurs vaisseaux espagnols près de Messine. Restait Pierre le Grand ; mais il était occupé à faire condamner à mort son fils Alexis, pour avoir quitté la Russie sans sa permission (1).
Tous les plans d'Albéroni se trouvaient donc déconcertés. L'Espagne fut contrainte d'adhérer au traité de la quadruple alliance (1720). Ses troupes évacuèrent la Sicile et la Sardaigne. On renvoya à la décision d'un congrès qui se tiendrait à Cambrai, les différends qui subsistaient encore entre les cours de Madrid, de Londres et de Vienne. Mais le duc d'Orléans n'accorda la paix à Philippe V, qu'à la condition du renvoi de son premier ministre. Albéroni, disgracié, tomba alors aussi bas qu'il s'était élevé haut. Il fut livré aux troupes françaises. Elles le conduisirent jusqu'aux frontières d'Italie. Le malheureux cardinal, ne pouvant plus bouleverser les royaumes, se vit réduit à tenter, pour occuper ses loisirs, de détruire la pauvre petite république de Saint-Marin.
Avant que toutes les puissances se fussent tournées contre Philippe V, le projet d'Albéroni, qui ambitionnait à la fois pour son maître Naples, la Sardaigne et la Sicile, était de dédommager Victor-Amédée par le duché de Milan, qu'il aurait repris à l'Autriche. Par la paix de 1720,
(1) « L'arrêt fut rendu à l'unanimité par cent quarante-quatre juges... à la lecture de l'arrêt, le prince fut pris de convulsions; on sursit à l'exécution ; mais il mourut le lendemain. Le czar et la czarine assistèrent à la cérémonie de ses funérailles dans l'église de la citadelle. » — Président Hénault, Abrégé chronologique de l'histoire de France, continuée par Michaud, année 1719.
les Bourbons d'Espagne, privés de la Sardaigne, reçurent en compensation la succession éventuelle de la Toscane, et de Parme et Plaisance; le roi Amédée, dépouillé de la Sicile, fut assez mal compensé par la Sardaigne ; P Autriche se donna le beau royaume des Deux-Siciles.
Sans en être la conséquence, de nouvelles complications surgirent après la chute d'AlbéronL Stanislas Leczinski et Auguste de Saxe, qui se disputaient la couronne de Pologne, firent naître une nouvelle guerre entre l'Autriche et la France. Par la promesse qu'il eut du Milanais, le roi de Sardaigne, Charles-Emmanuel, y prit part. Malgré la victoire de Parme sur les Impériaux (19 juin 4734), et la grande bataille de Guastalla (19 septembre 1734), gagnée par les Franco-Piémontais, la guerre fut conduite assez mollement. Mais la lutte avait recommencé entre l'Empire et les Espagnols. Le 25 mai 1734, les Autrichiens, commandés par Visconti, furent défaits à Bitonto (Pouille), par les troupes de don Carlos, sous les ordres du comte de Montemar; et don Carlos lui-même ayant achevé la conquête du royaume, fit son entrée dans Naples. Un diplôme de Philippe V déclara son fils roi des Deux-Siciles, et il reçut en cette qualité le serment des magistrats.
Don Carlos fut couronné à Palerme, le 5 juillet 1735, « marquant ainsi d'une façon éclatante la préférence qu'il donnait sur Naples à l'antique métropole des rois normands et souabes. Il renoua en ce jour avec la Sicile le pacte séculaire, et il n'exprima que la plus grande bienveillance et les plus grands égards pour la nation sicilienne.
« L'indépendance fut pleinement maintenue ; les emplois ecclésiastiques et séculiers furent expressément
réservés aux seuls indigènes. Les parlements redoublèrent d'activité dans la gestion des intérêts publics, il fut maintenu que les impôts levés dans l'île ne pourraient jamais être affectés à un autre usage qu'à l'accroissement des forces de terre et de mer et à la défense du pays.
« Les deux royaumes réunis sous un [même prince, s'ils eurent une part égale à ses faveurs et à ses bienfaits, n'en conservèrent pas moins chacun leur physionomie particulière, leur caractère distinct, et cette séparation tranchée qui dérivait des conditions de leur nature et des vicissitudes qu'ils avaient traversées (1). »
Désormais, la résidence de la cour n'en aura pas moins lieu à Naples.
Le 19 novembre 1735, la paix fut conclue à Vienne. Auguste fut roi de Pologne, Stanislas duc de Lorraine, ayant de plus la perspective de passer grand-duc de Toscane à la mort de Jean-Gaston de Médicis; don Carlos resta roi de Naples et de Sicile, réunies ainsi sous le sceptre des Bourbons ; Parme et Plaisance devinrent impériales; et le roi Charles -Emmanuel eut Novarre et Tortone. La domination autrichienne en Italie fut donc réduite à Milan, Hantoue, Parme et Plaisance (2).
Du duché de Parme et Plaisance, qu'il avait hérité de sa mère, don Carlos se trouvait donc élevé au trône des Deux-Siciles. Un traité d'alliance (26 septembre 1731) lui assurait ce royaume. Il avait néanmoins fallu le conquérir, et l'on a vu que ce ne fut point sans batailles avec
(1) Pantaleoni etLumia, Mémoire historique sur les droit* politiques de la Sicile, p. 30-31.
(2) Délie evenlualità itaUane. Consideraxioni politiche, Bastia, 1856, 1 vol. in- 8, p. 155.
l'Autriche. Le pape aussi, blessé des procédés du futur monarque, avait offert quelque résistance; mais la victoire fit disparaître tous les obstacles. Le 16 novembre 1735, un traité de paix, signé entre l'empereur Charles VI et le roi Louis XV, attribua à l'infant d'Espagne le royaume des Deux-Siciles, qu'il tenait déjà, le Stato de' Presidi et 111e d'Elbe, en dédommagement de la Toscane et des États des Farnèse.
Cependant, par suite de contestations qui seraient ici hors de leur place, la guerre co; .inuait entre les Autrichiens et les Sardes d'un côté, et de l'autre les Espagnols. Quoique le comte de Hontémar, qui avait montré tant de rapidité dans la conquête de Naples, fût peu actif dans cette guerre, il était une inquiétude pour l'ennemi. Comme son armée se composait d'Espagnols et de Napolitains, une flotte anglaise parut devant Naples (1742), et menaça « d'un bombardement, dans le cas où « Je roi, refusant de rappeler ses troupes de l'armée de « Montémar, ne maintiendrait point la paix avec Marie- « Thérèse. Deux heures seulement furent accordées au « roi pour une réponse définitive (1). » Don Carlos se détermina aussitôt à rappeler le duc de Castropignano avec ses troupes, et à se déclarer neutre. Les Napolitains se séparèrent des Espagnols dans le pays de Spolète, Montémar fut frappé de disgrâce, et don Juan de Gages le remplaça. François III de Hodène, dépouillé de tous ses États, et qui, en ce moment, vivait à Venise, reçut du roi d'Espagne le titre de généralissime de ses armées d'Italie.
La neutralité de don Carlos n'avait satisfait Marie- Thérèse qu'un moment. Cette femme ambitieuse rêvait
(1) Henri Léo, Histoire d'Italie, tome III, p. 359.
la conquête de Naples. Suivant l'usage de tous ceux qui s'apprêtent à mettre un peuple sous le joug, l'impératrice commença par faire de grandes promesses. Elle voulait chasser les juifs, distribuer aux catholiques des honneurs et des récompenses, diminuer les impôts, payer les dettes des nécessiteux, soulager la misère publique, pardonner aux partisans de l'Espagne, être tout amour pour ses nouveaux sujets. Lorsqu'elle crut que le manifeste avait produit un effet suffisant, elle donna l'ordre d'envahir (1744). Le prince de Lobkowitz, qui venait de remplacer Traun dans le commandement de l'armée impériale, reçut cette injonction avec mécontentement. 11 savait que le roi de Sardaigne répugnait à l'invasion, et il en augurait lui-même assez mal. Cependant, il fallut obéir. Don Carlos, bon général et soldat intrépide, n'attendit pas l'ennemi ; il marcha à sa rencontre. Les Espagnols et les Napolitains comprirent que le péril était commun : ils firent cause commune. Juan de Gages joignit ses bataillons à ceux de Castropignano. Les deux armées se heurtèrent à Vellétri. Les Autrichiens obtinrent d'abord l'avantage ; mais ils furent ensuite délogés de leurs positions, poursuivis et chassés jusqu'à Imola. Gages établit ses quartiers d'hiver à Viterbe, et don Carlos fut reçu à Rome avec autant de pompe qne le pape en avait déployé naguère pour le prince de Lobkowitz. — Ce que c'est que la victoire ! — Ensuite, il regagna son royaume.
Le clergé napolitain avait profité de l'absence du roi pour établir une sorte d'inquisition. Le peuple qui, de tout temps, s'était opposé à cette institution abominable, était furieux contre les évêques du pays et l'archevêque de Naples, principaux instruments des passions catholiques. Ueletto demanda l'abolition du redoutable tribu-
nal. Don Carlos le supprima; et le peuple, dans sa reconnaissance, offrit au roi un don de trois cent mille ducats.
Par le traité d'Aranjuez (14 juin 4752), l'Autriche, l'Espagne et la Sardaigne s'unirent à Naples et à Parme, dans l'objet de garantir la paix en Italie. Le 40 août 4759, mourut le roi d'Espagne. En vertu du droit monarchique, son frère, le roi de Naples, devait lui succéder. Avant de laisser un royaume pour l'autre, don Carlos conclut avec la cour d'Autriche un traité (3 octobre 4759) qui cherchai^ à prévenir le renouvellement des embarras et des troubles par lesquels on avait passé. La couronne d'Espagne et celle des Deux-Siciles ne pourraient jamais être réunies, à moins qu'il ne restât pas un seul descendant mâle de la branche des Bourbons de Naples. Dans ce cas même, la séparation des deux royaumes devait s'effectuer de nouveau, aussitôt qu'il naîtrait un descendant de Philippe V, qui ne serait pas héritier présomptif de l'Espagne. L'Autriche renonça au retour sur Parme, que lui avait réservé le traité d'Aixla-Chapelle (48 octobre 4748), et « le roi de Naples aban- « donna toute prétention sur les biens allodiaux des « Hédicis, qu'il avait toujours réclamés (4). »