CHAPITRE XXVffl
Statistique des exécutions politiques en Italie. — Désordres à Cosenza. — Insurrection en Sicile. — Attentat de Milano. — Torture. — Procè3. — Condamnation* — Exécution. — Arrestations en Calabre. «- Un ordre du jour du générât Nunziante. — Prisonniers étranglés. — Exécutions en Sicile. — Coiffure de silence. — Convention entre Naples et la République argentine. — Inutile et pourquoi. — Lettre à madame George Sand. — Un document au Foreign office. — L'amnisiie des voleurs. — Les étudiants aux mains du clergé. — Concordat de Naples avec Rome. — Rescrits qui le complètent. — L'assassin de M. Blandfort amnistié. — MM. Jannacone et François Morelli promus. — Un enfant de onze ans au cachot. — Le supplice de Tantale. — Tortures à Sant i-Maria et à la Vicaria. — Quelques membres du Conventicule Sanfédiste. — Proclamations rouratistes. — La police et le colonel Clary. — Affaire du Cagliari. — Prisonniers politiques délivrés à Ponza. — Débarquement à Sapri. — Engagement avec les troupes royales à Padula. — Le colonel Pisacane. — Cris des insurgés [1852-1857.]
Les Deux-Siciles étaient entrées pour plus d'un quart dans les 6,773 exécutions politiques qu'avait vues l'Italie en peu d'années (1). Cependant, le pays, loin d'être cal- Ci) Voici le détail, tel que le donne le Daily-News, du 2 décembre 1856, et dont il garantit l'exactitude. — Royaume des Deux- Siciles. — A Naples, en 1 831, il ; en 1837, 28; en 1841, 4; en 1844, 20. Total, 112. — En Sicile, depuis le mois de juillet 1848 jusqu'au mois d'août 1851, sous le commandement de Filangieri, 1,6()0. — États pontificaux. — A Bologne, du 23 mai au 23 juin 1849, 208. — A Ancône, du 23 juin 1849 au 23 juin 1853, 60. — A Rome, depuis le mois d'août 1850 jusqu'au mois de juin 1853, 46; le 24 janvier 1854,3. —A Sinigaglia, en septembre 1852, 24.—
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me, se trouvait dans un état permanent de révoltes ou de conspirations. Puisque le système des cruautés produisait un résultat si contraire à l'objet qu'on se proposait, un souverain tant soit peu sage aurait tenté des moyens opposés. Ferdinand, esclave de sa police, persista dans les rigueurs.
Sur de vagues soupçons, la province de Salerne, et notamment le district de Vallo, virent arrêter (fin de novembre 1856) leurs plus honorables citoyens. Le pays en fut-il intimidé? Nullement. Lorsqu'on voulut conduire en prison les membres de la famille Mignoni, leurs compatriotes essayèrent de les délivrer, et quelques gendarmes furent blessés dans la bagarre. Des désordres éclatèrent à Cosenza ; la Sicile éprouva bientôt le contre-coup de ces agitations. Une insurrection eut lieu à Cefaiù, près de Palerme ; elle avait pour chefs de Marco, le baron Bentivegna, le baron Aceto. Un certain nombre d'émigrés débarquèrent en Sicile, dans le dessein de seconder la révolte. Le mouvement gagna quelques localités voisines, particulièrement Corcone, et il tint à peu qu'il ne se propageât au loin. Que voulaient les insurgés? On ne l'a pas connu trop clairement. On sait seulement que les sépara- Toscane. — A Livourne, exécutés sans jugement, les 13 et 14 mai 1849,200; le 13 septembre 1851, 40. — Royaume lombardo-vénitien. — A Padoue et à Rovigo, condamnés par le conseil de guerre en 1849, 2,514; en 1850, 1,329; en janvier et mars 1851, 223. Total, 4,060. (Gazette autrichienne officielle.) — A Este, condamnés par le conseil de guerre du 17 mai au 30 juin 1851, 115. — A Brescia, massacrés par les ordres de Haynau, au mois d'avril 1849, 222, dont 85 restés inconnus; pendus le 9 juillet 1849, 6; le 10 juillet, 6. — A Mantoue, le 7 décembre 1852, le prêtre Tazzoli et ses compagnons, 5 ; le 3 mars 1853, Tito Speri et ses compagnons, 5. — A Milan, en février 1853, 46. — Piémont. — En 1858, 11 ; en 1854, 2. Total général, 6,773.
tistes, nombreux il y a quelques années, sont moins puissants aujourd'hui. Un esprit plus italien semble animer la population. Le parti qui demandait l'union avec le Piémont a aussi perdu du terrain. Les partisans de Murât sont en très-petit nombre. En somme, on semble croire que, malgré les républicains et malgré ceux qui, voulant encore un roi, disent le diable plutôt que Ferdinand, la Constitution de 1848, et mieux encore celle de 1820, satisferait la majeure partie des opposants Siciliens.
Savoir reconnaître ses erreurs, est le plus grand triomphe de l'homme sur lui-même (1). Si le roi de Naples était un génie supérieur, on pourrait espérer de lui voir rétablir les institutions désirées, après qu'il aurait considéré l'abîme où leur anéantissement Ta conduit; mais attendre un tel prodige de Ferdinand II, serait se bercer d'une étrange illusion.
A la fin de 1856, eut lieu une de ces tentatives réprouvées par la morale, et qui le plus souvent n'ont d'autre résultat que de resserrer le despotisme.
Dans la commune de San-Benedetto, terre de la Grande-Grèce, naquit en 1830, d'une famille aisée, A gésilas Milano. Élevé dans le collège italo-grec de Saint-Démétrius, Milano se lia d'une étroite amitié avec quatre de ses condisciples, deux de la maison Mosciari et deux de
(1) a L'homme se trompe, donc il apprend. » Cette observation profonde, qui est de Hegel, si la mémoire ne nous faut, devrait être plus connue. Le jour où l'homme trouvera glorieux de reconnaître qu'il a pu se tromper, le progrès marchera à pas de géant. Les trois quarts (les maux dont nous souffrons proviennent de la prétention à l'infaillibilité. Rien n'est commun comme d'entendre : iirrare humanum est, aussi bien que : Homo sum, et nihil humant a me alienum puto; mais lorsqu'il s'agit d'avouer humblement que l'on est homme, tout le monde veut être dieu.
la maison Mauro. En 4848, ils furent tous cinq retirés du collège par leurs parents. L'année suivante, Agésilas et ses quatre amis, malgré leur jeunesse, combattirent vaillamment, dans les Calabres, en faveur du Statut que Ferdinand avait violé. L'un d'eux mourut, les armes à la main, en affrontant les colonnes du général Nunziante. Les trois autres pénétrèrent seuls dans le camp ennemi, près de la tente du général Lanza. Us furent découverts. On voulut les forcer de crier: Vive le roil Ils refusèrent; on les massacra. Milano, resté seul, fut d'abord contraint de vivre caché, sa maison étant occupée par les gendarmes, qui étaient logés et entretenus aux dépens de sa famille. Dès ce moment un projet, qu'il avait déjà conçu, ne sortit plus de son esprit.
Tout mouvement insurrectionnel ayant cessé, Agésilas put rentrer chez lui. Un de ses compatriotes forcé de partir comme soldat, se montrait fort chagrin, et la douleur de ses parents était plus grande que la sienne. Milano s'offrit à le remplacer. Il vint à Naples, et obtint d'entrer dans les chasseurs.
Le 8 décembre 1856, devait avoir lieu, comme c'est la coutume chaque année, une grande revue des troupes, sur le champ de Mars, en présence du roi, pour célébrer la fête de l'Immaculée, protectrice de l'armée. Le 3e bataillon des chasseurs se rendit à la revue, et avec lui se trouvait Milano.
Le roi était à cheval. Derrière lui, et à deux pas, étaient ses fils et ses frères; derrière ses frères et ses fils, l'état-major. Le défilé commença, à un pas de distance de la tête du cheval du roi. Quand arriva le tour du 3e bataillon, on vit un soldat sortir des rangs et, l'arme au bras, se diriger vers le roi, au pas gymnastique. Arrivé près du roi, il empoigna son fusil et lança avec force
contre le cavalier un coup de baïonnette. Le cheval d roi bondit en arrière. Entraîné par l'impétuosité de so coup, qui frappa presque à vide, le soldat chancela ; mais se relevant aussitôt, il reprenait son fusil, lorsque le colonel Latour, poussant son cheval sur lui, le renversa et le maintint à terre.
Ce soldat était Agésilas Milano. Il se releva, et, tout entouré qu'il fût de gendarmes et de sbires, il s'écria, regardant le roi en face, et sans trouble : « Je n'ai point « réussi; mais j'ai accompli ma mission. »
Aussitôt tous les généraux entourèrent le roi, qui resta un moment pâle et silencieux. Après s'être remis, et avoir remarqué qu'il était légèrement blessé au flanc gauche, Ferdinand ordonna que l'on continuât la marche. Un quart d'heure après, il monta en voiture et revint au palais, où l'on pansa sa blessure. Le roi parcourut ensuite la ville, et se montra de nouveau le lendemain. Il se rendit aussi dans la cathédrale, pour rendre grâces à saint Janvier d'avoir préservé ses jours. L'archevêque et les élèves du séminaire le reçurent, un rameau d'olivier à la main.
Milano fut conduit par les gendarmes à la caserne Ferrantina (1), sur la place del Vasto. Il fut, pendant six heures, soumis à des tortures effroyables, quoique aucune loi, dans l'État de Naples, n'autorise ces horribles cruautés. On le dépouilla de tous ses vêtements; puis, après lui avoir lié les pieds et les mains, on le suspendit à une poutre, la tête en bas, et on le tourmenta pendant deux heures en lui passant sous la tête des brandons de paille enflammée et fumante. Ce fut le premier acte du supplice.
(1) Située en face du palais Policastro, ancienne résidence du dernier ambassadeur d'Angleterre.
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Ensuite, le patient fut lié et suspendu par les oreilles. Ses pieds effleuraient à peine la terre, qui était toute couverte de braises ardentes; de sorte que, s'il ne touchait pas le sol, il souffrait d'horribles douleurs dans la tête et les oreilles, tandis que, s'il le touchait, il se brûlait les pieds. Ce fut le second acte.
De là, on passa à la terrible épreuve de l'eau chaude et de l'eau froide. Ce fut le troisième acte de cette exécrable tragédie.
Pour le quatrième acte, des traits de corde démirent les os et les épaules du patient.
Enfin , on appliqua la flagellation , et ce fut le cinquième acte de ce drame atroce. Les chairs de la victime étaient livides et noircies. Le bourreau prolongea son supplice avec une barbarie inconnue, et montra les instincts d'un sauvage qui se venge de son propre ennemi.
Pendant qu'on le torturait, on ne cessait de demander à Milano le nom de ses complices. 11 répondit constamment : a Je n'ai d'autres complices que mon esprit et « mon cœur. » Le lendemain, plusieurs généraux vinrent le trouver. L'un d'eux voulant réclamer de lui l'obéissance du soldat, Hilano répliqua : a J'ai été soldat, tant « que j'ai cru que de l'être pouvait servir à ma patrie; a maintenant je ne suis plus soldat, ni vous n'êtes plus à « mes yeux un général. Vous êtes un homme qui tente a de faire commettre une action indigne à un autre « homme, de laquelle heureusement il est incapable. » On voulut ensuite essayer de lui faire espérer sa grâce. Agésilas répondit en souriant : « La vie est un poids trop « lourd, et le roi n'est pas César. »
Lorsqu'on le retira de la prison, pour le conduire devant le conseil de guerre qui devait le juger, l'officier qui
commandait l'escorte ordonna aux soldats de le serrer de près. « Ne craignez rien, » dit Milano, a je ne tenterai « pas de fuir : j'aurais pu me tuer si je l'avais voulu ; a mais je n'ai pas été si lâche (4). »
Le 11 décembre, Milano comparut devant le conseil de guerre présidé par le capitaine adjudant-major Henri Pianelli, auquel étaient adjoints deux lieutenants, Sabatini et Fiore, deux sous-officiers et deux soldats. Sur le refus de MM. Marini-Serra, Castriotaet Tarentino, nommés d'abord, et qui s'étaient récusés sous différents prétextes, un jeune avoeat, M. Giocondo Barbatelli, défendait d'office l'accusé. Milano, beau de sa personne, quoique petit de taille, était attaché, mais de manière à pouvoir mouvoir le bras droit. On lui montra quelques objets saisis, et qu'il reconnut comme siens. Parmi eux se trouvaient une Bible en grec, le traité de Regimine principum de saint Thomas d'Aquin, quelques poésies et des lettres. On passa à l'interrogatoire*
D. Depuis quel temps avez-vous conçu le dessein d'attenter à la vie du roi, et à quelle occasion ?
R. Depuis qu'il a supprimé le Statut. Depuis ce temps, il a cessé d'être roi, et il est devenu un parjure et un oppresseur du peuple.
D. A quelle secte appartenez-vous?
R. A aucune.
D. Par quelles intrigues étes-vous parvenu à vous introduire dans l'armée ?
R. Je n'ai point usé d'intrigues. Je suis entré dans l'armée en vertu de la conscription. Venu seul à Naples, je réfléchis qu'il ne pouvait s'accorder avec mon instruction d'entrer parmi les gendarmes, lesquels doivent jurer
(1) The Times, 19 décembre 1856, 2« édition.
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d'arrêter même leur père, si on le leur commandait. Je ne voulais pas prêter un serment que je ne me sentais pas capable de tenir.
D. Comment pouviez-vous étudier et écrire des vers, étant soldat?
R. Je lisais et j'écrivais pendant que les autres s'amusaient.
D. Dans quel but écriviez-vous ces vers ?
R. C'est une question que je ne me suis jamais faite.
Le président donna ordre de lire les vers politiques. Quand cela fut fait, il ajouta : a II ne convient point de a faire lecture des autres vers qui sont obscènes. »
Milano répliqua avec douleur : « Cela n'est point c exact. J'ai chanté dans ces vers un amour innocent, d
D. Comment se fait-il que vous lisiez la Bible et saint Thomas d'Aquin, pendant que vos actes démontrent que vous êtes athée?
R. Je me suis toujours efforcé de suivre tous les préceptes de la religion et de vivre en bon chrétien.
D. N'avez-vous point lu dans la Bible qu'il ne se meut pas une seule feuille sur la terre sans la volonté de Dieu?
R. Dieu n'a point permis que le roi pérît par ma main; mais peut-être que les quelques gouttes de sang qu'il a perdues, suffiront à le conduire dans le droit sentier.
Plusieurs officiers et plusieurs soldats du 3e bataillon des chasseurs furent entendus comme témoins. Tous attestèrent que la conduite de Milano avait toujours été exemplaire, et que tous ses camarades l'aimaient et le respectaient. Un des témoins ne dissimula point qu'il était l'ami intime de l'accusé. On l'envoya en prison. Appelé ensuite pour se justifier, il dit : a Si H. le président « m'appelle pour témoigner, je dois dire en conscience
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« que Milano était le meilleur de nous tous, et qu'on Ta a souvent cité aux autres comme exemple ; de sorte que a tous ses camarades l'estimaient. Quelle merveille alors a que j'aie désiré son amitié? »
Ce soldat, qui faisait preuve d'un courage si rare dans des circonstances pareilles, fut mis en liberté. On a donc eu raison de dire que le procès de Milano avait été conduit avec bien plus d'impartialité que les procès politiques par les cours spéciales (I ). Cet hommage rendu à un conseil de guerre, a dû prouver au gouvernement de Naples qu'il n'y avait aucun parti pris de l'accuser, et qu'on serait heureux au contraire de pouvoir lui adresser des éloges. Malheureusement, il est peu de circonstances où il mérite d'être loué !
Un témoin déposa que le matin du 8 décembre, Milano avait refusé de déjeuner. Interrogé sur ce point, l'accusé répondit : a Cela est vrai. Je voulais que dans ce jour mon a esprit fût serein. »
La parole étant donnée au défenseur, M. Barbatelli plaida que Milano avait été poussé à l'attentat par une passion irrésistible, qu'on devait le considérer comme monomane, et par conséquent comme non coupable (nonimputabile).
Milano remercia son défenseur; mais il refusa d'accepter ce moyen, et déclara que son esprit avait toujours été sain, « Je sais, » dit-il à ses juges, a que la mort m'attend a et je descendrai tranquille dans le tombeau. Je vous « prie seulement de faire comprendre au roi qu'il fasse a au moins un voyage dans les provinces, pour voir en
(1) Dans le cours du procès, le lieutenant Flore ayant insulté le défenseur et l'accusé, fut plus tard, par décision môme du Conseil, mis aux arrêts forcés.
531 NÀPLES.
« quel état il a réduit ses sujets. Si Dieu n'a pas permis a que mon dessein s'accomplit, c'est peut-être pour lui « donner le temps de s'amender. »
Le Conseil condamna Agésilas Milano à la peine de mort par pendaison, au quarto grado di publico esempio. Lorsqu'on lui lut la sentence, il ne manifesta aucune émotion. On le reconduisit à la prison, et on appela les pénitents blancs pour l'assister. Dans le cours de la nuit, le condamné pria un des pères de lui lire quelques chapitres du livre intitulé : Vie et mort du bon chrétien.
Le lendemain, à cinq heures du matin, Milano fut conduit en voiture de la caserne Ferrantina dans les cachots de la Vicaria. Parmi les divers personnages qui eurent la curiosité de l'aller voir, se trouva le ministre américain.
Le 13 décembre, à six heures du matin, le condamné, vêtu de son uniforme, la vue libre, sortit de la Vicaria, et passa au milieu d'une double haie des chasseurs du 3e bataillon. Plusieurs gendarmes à cheval, de nombreux agents de police, les exécuteurs des hautes œuvres étaient derrière lui. Parvenue l'église du Refuge, on lut les prières d'usage, auxquelles le condamné et le peuple répondirent à haute voix. Quand ce rite fut terminé, on voulut lui bander les yeux. Le condamné résistait, demandant à voir le peuple; mais il dut céder à la force. Le gendarme qui le bandait, lui serra si cruellement le visage qu'un des pères intercéda pour le patient. Milano dit alors : « On veut me donner une seconde torture. » C'est la seule allusion qu'il ait faite à son martyre. Tous les détails ont été connus par des correspondances publiées dans les journaux anglais, français ou italiens. Des brochures spéciales ont aussi mis sur la voie d'atrocités vainement démenties.
En sortant de l'église, le funèbre cortège s'achemina vers la porte de Gapoue. Le condamné tenait dans ses mains un crucifix et l'image de la Vierge. Arrivé au lieu du supplice, Hilano fut livré aux exécuteurs. Le bourreau le dépouilla de son uniforme, qui fut brûlé à la vue des troupes. Il lui ôta ensuite sa chemise, et Ton put remarquer alors à quel point les chairs du patient avaient été flagellées. On lui mit un vêtement noir, un voile noir sur la tête, et sur la poitrine cette inscription : L'homme impie. Mjjano fut ensuite placé sur une charrette, et on le promena trois fois autour de la place, déjà tout encombrée de peuple. Après ce spectacle inhumain, digne du moyen âge, le moment de l'exécution était arrivé. En présence de Téchafaud, les Pères crurent devoir exciter le courage du condamné, a Je vous remercie de votre charité, » répondit Milano; « mais cessez de vous affliger pour moi. Je « sens qu'il est glorieux de mourir pour la patrie (1). Je a vous prie seulement de vous entremettre afin que la a vengeance royale ne s'étende point sur les personnes a de ma famille, lesquelles ignoraient mon projet. » Le condamné monta sur Téchafaud d'un pas ferme, accompagné des pénitents qui l'assistaient. Le bourreau, en lui passant la corde au cou, le maltraita à tel point qu'un des pères lui donna une gourmade, en lui commandant de finir ses sévices. Tout près de mourir, Milano cria d'une voix forte : Vive Dieu I vive la liberté I vive V indépendance! Le bourreau se jeta de nouveau sur lui avec fureur, l'accablant d'insultes, et accompagnant ses paroles d'horribles traitements. c< L'exécution fut longue et doulou- « reuse, » dit le correspondant d'un journal anglais, « soit a à cause de l'inexpérience du bourreau, ou par l'irritation
(l) The Times y 19 décembre 1856, 2e édition.
a qu'il éprouvait des coups qu'il avait reçus du père as- ' a sistant. Les soldats du bataillon étaient profondément a émus, et quelques-uns des officiers pleuraient (1). » Un frémissement et un cri d'indignation sortirent de la multitude à la vue d'un tel supplice ; mais les Suisses abaissèrent leurs arquebuses, les gendarmes saisirent leurs pistolets, et la pitié fut réprimée par les menaces.
Après un quart d'heure d'agonie, le patient avait cessé de vivre.
Malgré l'affirmation réitérée de Milano, que son projet n'avait été communiqué à personne, et qu'il n'avait point de complices, le gouvernement ordonna de nombreuses arrestations dans la capitale et les provinces. Le lendemain de l'exécution, un agent de police, Spergnicolis, fut envoyé en Calabre, avec la mission d'arrêter les parents, amis et condisciples du coupable. Ainsi, parce qu'un crime isolé avait été commis, le ppuvoir privait indistinctement de la liberté quiconque lui paraissait suspect.
Le 22 décembre 1856, par un ordre du jour qui restera tristement célèbre dans les fastes militaires, le général Nunziante reprochait amèrement à la compagnie dont faisait partie Agésilas Milano , de n'avoir « pas donné la moindre attention à ses c\rcu\a\respersonnell€s des 26 juillet 4855 et 2 juillet 1856. » Aux termes de ces circulaires, l'armée napolitaine devait venir en aide à la police, et les chefs et les soldats devaient faire métier de mouchards. Pour avoir négligé cet honorable devoir, le chef de brigade général infligeait, suivant la Gazette de Cologne, « des arrêts forcés de quinze jours au capitaine don « Ruggiero Pesta, au sous-lieutenant don Guiseppe Cas- « sano et à l'enseigne don Pietro Martano ; une suspen-
:i) The Times, 19 décembre 1856, l'édition.
a sion de quinze jours au sergent-major d'Agatano, au « sergent Higlio et au caporal Muzzo, et le martia pesante a à toute la compagnie ; aux deux camarades de lit de « l'infâme Milano, qui auraient dû faire remarquer qu'il • a conservait des papiers et en auraient dû faire la déa claration, quinze autres jours de martia pesante. »
Le dernier mouvement de Sicile restait enveloppé de mystère : on recourut, pour tenter de l'éclaircir, aux violences habituelles, à toutes sortes d'illégalités. Dans la seconde quinzaine de janvier (1857), le télégraphe sousmarin et anglais écrivait de Messine :
« Les arrestations politiques en Sicile augmentent de la manière la plus déplorable et la plus odieuse, sans nul discernement, et même contre l'avis des autorités locales.
« Les prisons sont tellement encombrées qu'il a été jugé nécessaire de se débarrasser des prisonniers. Vingtcinq ont été embarqués dans la nuit du 20 au 21, à bord de la corvette à vapeur il Mi&eno, pour être transportés sur les rochers d'Utique et de Pavigliano, petits îlots situés en vue de la côte de Sicile. Quelques prisonniers ont été étranglés. L'exaspération du peuple est à son comble (1). »
Bientôt Spinuzza et quatre de ses compagnons dans la tentative récente, furent arrêtés. Le conseil de guerre les condamna à mort, comme il avait fait de Bentivegna, et la sentence fut exécutée pour Spinuzza , qui mourut à Cefalù, sa patrie. Ce même conseil de guerre condamna encore à la peine de mort le docteur Guarneri, de Cefalù. Ces jugements, ces exécutions, furent taxés en Sicile d'assassinats poli tiques. Voici pourquoi. L'ordonnance
(1) Morning Po$t, 22 janvier 1857.
royale qui institue les conseils de guerre porte, à l'article XI, que ces conseils jugeront les insurgés pris les armes à la main et dans le lieu même de l'insurrection. Or, ni le baron Bentivegna, ni le docteur Guarneri, ni Spinuzza, ni ses compagnons, n'avaient été arrêtés les armes à la main et dans le lieu même de l'insurrection.
Loin de calmer la Sicile, ces exécutions ne firent que Pirriter. Palerme s'agita de nouveau, des insurgés parcoururent les montagnes. Alors le roi de Naples ordonna de torturer les prisonniers politiques, ainsi que les parents des inculpés fugitifs. Le nouveau genre de tourments, que l'inspecteur de police Baïona et le capitaine d'armes Chinicci furent chargés de faire endurer, mérite d'être connu.
« Baïona a inventé un instrument qu'il appelle coiffure de silence : c'est un cercle d'acier qui entoure le front et un autre demi-cercle qui emboîte le crâne ; du cercle frontal part un fermoir en mailles de fer qui assujettit la mâchoire inférieure ; le demi-cercle supérieur est muni d'une vis qui permet de resserrer l'instrument à volonté; une courroie qui ferme sur la nuque achève de fixer l'appareil. Les tortures n'ont pas amené de révélations » (1).
Le zèle dont firent preuve Baïona et Chinicci dans l'exécution des ordres, fut récompensé par la décoration donnée à chacun d'eux.
Quoiqu'on ne veuille rien faire pour eux, à moins qu'ils ne se déshonorent, les hommes que la politique a frappés sont toujours une tribulation. Voici le procédé que trouva Ferdinand pour se débarrasser des siens.
Le 13 janvier 1857, le gouvernement napolitain conclut avec la République argentine, une convention en
(l) A Nefftzer, la Presse, 25 mare 1867.
34 articles, ayant pour objet la transportation des détenus ou condamnés politiques (4). Aux termes de cet acte, qui mérite quelques détails, le gouvernement des Deux-Siciles enverrait à ses frais les sujets Siciliens qui consentiraient à émigrer pour la colonie de la Confédération argentine, et les pourvoirait des moyens nécessaires pour leur voyage et leur établissement. Une portion du territoire de la province d'Entrerios était destiné à la colonie, et le gouvernement napolitain avait la faculté de subdiviser cette portion en plusieurs parties. La terre devait être fertile, et côtoyer les rives de l'un des deu* '. fleuves l'Uruguay ou le Parana, près d'un port d'abordage facile aux plus grands bâtiments qui y naviguent. L'extension des terres serait calculée sur la base de dix arpents pour chaque individu. Les nouveaux colons devaient être divisés en familles ou groupes de Cinq individus. Sauf remboursement par cinquième à la fin de chaque année, après la troisième de leur établissement, les colons recevraient en espèces ou en nature, les avances nécessaires pour la construction d'une chaumière (rancho) , pour semer, labourer et se nourrir. Piastres fortes, grains, pommes de terre, légumes, matériaux, chevaux, bœufs, vaches, taureaux, charrues, houes, pelles, haches, couteaux, rien ne devait manquer aux groupes, pas même un baquet. Les colons étaient affranchis, pendant les cinq premières années, de tout service ou contribution personnelle ou mobilière. Les marchandises de toute espèce qu'ils portaient avec eux, pour l'usage de la colonie, étaient affranchies de tout droit d'entrée dans le pays. Les colons choisiraient eux-
(1) Signataires au traité : Pour le président de la République argentine, don José de Buschenlhal ; pour le roi des Deux-Siciles, don Louis Carafa délia Spina.
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mêmes leur magistrat principal, et les autres autorités municipales. Le gouvernement de la Confédération se réservait seulement de nommer le juge de paix de la colonie. Tous les droits et garanties accordés aux autres citoyens étaient accordés aux colons. Les colons devaient s'enrôler dans la garde nationale. Les femmes des colons et les autres membres de la famille étaient transportés aux frais du gouvernement royal. Le colon marié recevait pour sa femme et pour chaque enfant un arpent de terre en sus. Les sommes avancées aux colons et remboursées par eux, devaient toutes être employées en travaux et en œuvres d'une utilité reconnue, au fur et à mesure du remboursement. On assurait aux colons, avec des conditions particulières pour leur séjour, curés, médecins, pharmaciens. On devait bâtir et entretenir, pour chaque colonie particulière, une école, une église, un hôpital. Durant les cinq premières années, les colons pouvaient réclamer d'être jugés, tant pour les causes civiles que pour les causes criminelles, selon la loi napolitaine ; après ce temps, ils étaient jugés selon la loi du pays. Les colonies primitives ne devaient pas dépasser douze cents personnes.
La convention était obligatoire jusqu'à la fin de Tannée 1859. Même avant l'échange des ratifications, Sa Majesté le roi du royaume des Beux-Sicrfes, avait la faculté d'envoyer au point mentionné de la Confédération argentine, les condamnés qui y consentiraient volontairement.
Ce dernier mot inséré deux fois dans l'acte, et auquel on comprend que la République argentine devait essentiellement tenir, a déconcerté tous les projets du roi de Naples. Si les avantages, incontestables assurément, dont jouissaient les colons, étaient de nature à tenter des
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hommes jeunes et sans feu ni lieu, il n'en pouvait être ainsi pour des prisonniers sur le milieu ou le déclin de la vie, et qui, entourés naguère de tout ce qui fait le charme de l'existence, n'iraient au delà des mers que pour y mourir de douleur et d'ennui. Ferdinand et les Sanfédistes ont donc essayé en vain d'obtenir la volonté des captifs; aucun de ceux qu'on aurait surtout voulu éloigner n'a consenti à déclarer qu'il partirait librement. Le gouvernement napolitain a voulu tourner la difficulté par des subterfuges; mais il a trouvé l'Europe en éveil, la Confédération peu disposée à se laisser induire en erreur, et les armateurs n'ayant nulle envie de prendre à bord des scélérats, sous prétexte de condamnés politiques. On ne sait si le traité servira de quelque chose au roi de Naples avant son expiration; mais, pour le moment, il peut être considéré comme une vraie lettre morte.
L'inefficacité de la convention provient surtout, avonsnous dit, de ce que les condamnés refusent leur concours volontaire aune mesure qui changerait leur sort. Croyant sans doute, avec Voltaire et d'autres, que, bien différente de l'amnistie, c'est la grâce qui constitue le crime (1),
(1) Une femme avait vu conduire son mari an supplice sans faire aucune démarche pour le sauver. A quelque lemps de là, le fils de cette femme fut aussi condamné à mort. La mère sollicita sa grâce, et l'obtint. Le souverain, après l'avoir accordée, demanda, avec une sorte de regret mêlé de surprise : « Pourquoi, madame, avez-vous « laissé mourir votre mari sans faire aussi appel à ma clémence?» — « Je n'ai pas, » répondit cette femme héroïque, « demandé la grâce « de mon mari parce qu'il était innocent; j'ai demandé la grâce de « mon fils parce qu'il était coupable. » Après avoir rapporté ce trait, on professeur de faculté ajoute : « En même temps que cette réponse m m'apparait pleine d'une grande beauté morale, elle me faitéprou- « ver un plaisir bien vif. » — Gatien Arnoult, Cours de lectures philosophiques. Lect. XIe, §. 2, analyse du fait esthétique.
ils considèrent comme exorbitant de s'avouer eux-mêmes criminels. Cela ressort pleinement d'une lettre écrite à une femme célèbre, et dont nous donnerons seulement les passages qui n'ont, aucun trait à un pénible débat, a La guillotine, la potence, la garrotte, la fusillade « d'un bout à l'autre de l'Italie, moissonnent des victimes « qui meurent avec le sourire du devoir accompli en € criant: Vive l'Italie! D'autres, par milliers, remplissent « les bagnes, et, traînant leurs chaînes au milieu des c galériens , refusent de prononcer la parole qui leur <* apporterait la liberté, mais qui serait une désertion a à la cause sacrée à laquelle ils ont voué leur vie. « D'autres encore en plus grand nombre, parcourant les c chemins douloureux de l'exil, demandant pour leurs c morts l'hospitalité de la terre étrangère, sans se préoca cuper de leurs intérêts personnels, et même de leurs a besoins quotidiens, n'ont d'autre souci que de prêcher a la croisade pour la délivrance de cette autre terre « sainte, qui est leur patrie.
« Et dans ce peuple de martyrs, de victimes et d'apôtres, a les mères, les épouses et les sœurs secondent et encoua ragent dans la voie du dévouement et du sacrifice, a leurs frères, leurs maris, leurs enfants (4). »
Le projet de transportation ayant échoué, Ferdinand voulut néanmoins montrer à l'Europe qu'il était le plus clément des monarques. Dans ce but, le ministre de Prusse déposa au foreign office des pièces officielles prouvant « que S. M. Sicilienne, depuis 4848, avait fait seize « mille grâces/ ce Et c'était vrai. » Hais alors, s'écriait-on, « il ne reste plus que quatre mille prisonniers dans les ba- « gnes de Naples, où se mouraient naguère 20,000 prison- Ci) Manin; Art Schbffbr, G. Ulloa. — Paris, le 26 mars 1857. — Lettre à madame George Sand.
« niers politiques ! Le gouvernement du roi se tut. On « examina alors les grâces royales , et Ton s'aperçut « que le roi Ferdinand n'avait amnistié personne, et que «cette prétendue amnistie n'était, en réalité, qu'une a atténuation de peine ; qu'il s'était borné, par exemple, « à réduire de six mois ou un an des condamnations à « vingt ou trente années de détention » (4).
Bientôt fut promulguera l'occasion de la naissance d'un nouvel enfant, un décret spécial, qualifié par le roi de Naples A'acte de souveraine clémence, et qu'en dehors du monde officiel, on désigna sous le nom d'amnistie des voleurs. Le Journal le Nord, qui n'est pas suspect d'hostilité à Ferdinand , crut devoir lui-même parler en ces propres termes du décret : a On ne peut pas, en effet, appeler amnistie les quelques légères modifications qu'on a apportées au sort des prisonniers. L'acte souverain, daté de Gaserte, 2 mars (1857), ne contient aucune grâce pour nul condamné politique. »
Depuis que des terreurs incessantes se sont emparées de lui, Ferdinand habite peu la capitale. Un décret, sur l'instruction publique, émané de Caserte (2), trahit la pensée d'éloigner aussi le plus possible les jeunes gens de ce grand centre. Aux termes de cet acte, les seuls natifs des provinces de Naples et de la terre de Labour, sont admis à suivre à Naples le cours de leurs études. Aucun autre aspirant ne peut être admis aux examens du lauréat à l'université royale, s'il n'a obtenu la permission de venir à Naples pour y étudier (per causa di studio,) et s'il n'a obtenu la licence des provinces selon le mode indiquédansledécret.
(1) Courrier de Paris, 26 mai 1867.
(2) Du 2 avril 1867, contre-signe par le ministre de l'instruction publique, F. Scorza, et par le président du Conseil des ministres, M. Troja.
"S*i NAPLES.
Cette licence qu'il fallait obtenir, mettait déjà la jeunesse dans les mains du clergé. Hais le roi de Naples ne tarda point à faire mieux pour ses bons amis les Jésuites, toujours avides de domination.
Le concordat entre Rome et l'Autriche, ne laissait pas de repos aux bons Pères des Deux-Siciles. Il leur fallait à tout prix obtenir l'équivalent. Dès le mois de janvier (1857), le roi et le prince héréditaire de Naples avaient présidé de fréquentes conférences ecclésiastiques, auxquelles assistaient les archevêques de Naples et de Capoue, les cardinaux Riario et Gosenza, l'archevêque de Sorrente, Mgr Appuzzo, et l'évêque d'Iternia, Mgr Saladino. Aidés du président du conseil, chevalier Troja, tous ces prélats travaillèrent activement à rédiger un accord avec le Saint-Siège; et bientôt Naples n'eut plus rien à envier à Vienne, en fait de vasselage pontifical. L'œuvre des grands publicistesGiannone, Vico, Filangieri; les réformes du célèbre Tanucci étaient complètement anéanties.
Mais les Jésuites ont trop de finesse pour s'exposer à perdre par une imprudence ce qu'ils ont laborieusement acquis. La dénomination de concordat pouvait rendre plus difficile un rapprochement avec l'Angleterre, rapprochement qu'on désire, tout en ne lui voulant rien sacrifier. Les Pères se résolurent alors à donner aux immenses concessions qu'ils venaient d'obtenir la forme de décrets. Encore ces décrets ne seraient-ils point publiés; mais communiqués seulement, en manière de circulaires, aux évéques et autres autorités.
Cette œuvre, qui est une sorte de complément au Concordat de 1818, se compose de huit décrets dont l'objet est d'isoler le clergé de la nation, de rétablir les tribunaux ecclésiastiques, d'abolir le mariage civil, de ne reconnaître que le mariage ecclésiastique, de ramener, enfin,
le peuple napolitain au beau milieu du dernier siècle. Considérés dans leur ensemble, on voit que les quatre premiers décrets ont pour but de faciliter à l'Église l'acquisition des biens temporels; tandis que les quatre autres augmentent son influence sur l'opinion publique, lui donnent plus d'action sur la presse, et lui accordent une pleine juridiction sur ses membres.
Examinés en détail, le premier décret supprime définitivement l'obligation de soumettre à l'approbation royale l'acceptation des donations entre-vifs ou par testament, faites en faveur des corporations religieuses. Il n'y a d'exception à cette règle que si l'Église était imprudemment tentée de se dépouiller, ce qui n'est pas fort à craindre. Le second décret règle les ventes, les achats, les emplois de capitaux, les contributions directes des biens ecclésiastiques. Le troisième décret accorde aux synodes provinciaux la liberté de se réunir sans autorisation. Il suffira d'un simple avis donné à l'autorité. La publication de leurs actes est dispensée de la révision préalable du gouvernement. Le quatrième décret accorde aux juges ecclésiastiques la compétence exclusive pour prononcer dans les cas douteux de possession ; mais pour
les Etats en deçà du phare. Le cinquième décret permetà l'Église de contraindre par les voies légales ceux qui se refuseraient à l'exécution des legs pies. Les notaires devront donner connaissance directement aux évêques, et sans l'intervention d'aucune autorité, de toutes les dispositions pies qui seront faites à l'avenir. Le sixième décret oblige l'autorité civile à faire exécuter, si elle en est requise, les sentences prononcées dans les Cours ecclésiastiques, sans examiner la justice de la décision. Le septième décret abolit la sanction pénale portée par la loi contre tout curé, vicaire, ou administrateur qui contreviendrait
à l'article 81 des lois civiles. Le huitième décret transfère du conseil général de l'instruction publique à l'ordinaire diocésain, le droit d'accorder ou de refuser l'autorisation préalable pour l'impression des livres.
L'Église pouvait être satisfaite ! Cependant, elle a demandé encore, et le roi de Naples a continué de se montrer complaisant et soumis. Postérieurement aux décrets, un rescrit a donné aux évoques la faculté d'inspecter les écoles publiques et privées ; un autre a établi trois ecclésiastiques au nombre des réviseurs attachés à la douane, afin que rien ne pût entrer dans le royaume sans le bon plaisir du clergé ; un troisième a créé deux énormes privilèges en faveur des ecclésiastiques poursuivis devant les tribunaux ordinaires : le premier est d'être jugés à huis clos, le second est de subir dans un couvent ou dans une maison de correction ecclésiastique, la peine corporelle à laquelle ils pourront être condamnés.
Au moyen de ces diverses mesures, le clergé, dans le royaume de Naples, se trouve complètement en dehors et au-dessus du droit commun.
Pour terminer ce qui touche à cette question importante du concordat entre la cour de Naples et la cour de Rome, il reste seulement à dire que les ordonnances, ou les décrets royaux, suivant que l'histoire voudra les nommer, sont émanés de Caserte, et qu'ils portent les dates des 18 et 20 mai 1857. Ajoutons, enfin, que les dispositions ont été mises en vigueur par autant de circulaires que de décrets ou rescrits, signées de H. Scorza, directeur du département des affaires ecclésiastiques et de l'instruction publique.
Plusieurs fois, dans le cours de ce livre, on a eu occasion de faire remarquer que dans les Deux-Siciles, il n'y a vraiment de bagnes que pour les honnêtes gens, et.
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d'amnisties que pour les scélérats. Une nouvelle, parvenue tout récemment, vient confirmer cette double assertion. Un soir, trois contrebandiers napolitains qui avaient séduit un commis de la douane, genre de délit assez commun, s'étaient rendus à Piedi-Grotto, pour recevoir des marchandises en fraude. Des précautions inaccoutumées ayant mis obstacle à leur dessein, ils ne trouvèrent rien de mieux, pour se dédommager, que d'assassiner au retour un honorable Anglais, H. Blandfort. La victime, avant de succomber, se défendit avec vigueur, et blessa un des assaillants, qui fut arrêté et mis en prison. Sait-on ce qu'a fait le roi de Naples? Il a compris dans Y amnistie des voleurs l'assassin de H. Blandfort. Mais il a eu bien soin de laisser dans les fers, Poerio, dont la mère est folle de douleur, Pirusti, qui est estropié, Schiavoni, qui est presque aveugle, et une foule d'autres savants (1) et d'hommes distingués qui, sous un gouvernement honnête, seraient l'orgueil de la patrie.
Une conséquence de ce détestable système est que les hommes essentiellement répulsifs au pays soient en grande faveur. M. Jannacone, dont le nom réveille les plus tristes souvenirs, a été nommé président de la cour suprême de justice; H. François Morelli, dont le passé n'est pas moins néfaste, a été nommé procureur général près la cour de Santa-Maria. La tradition des Navarra et autres magistrats de cette trempe se perpétue. Aussi la police qui n'a rien à craindre des gardiens naturels de la loi écrite, se livre-t-elle à tous les excès. Un enfant de onze ans y le nommé Aristide, a été enfermé dans un cachot souterrain, parce qu'il avait le malheur d'être parent de Milano. L'auteur d'un livre où sont décrits tous les supplices du monde connu, avait fait cette observation
(I) Times, du 4 juin. — Correspondance de Naples, 28 mai 1857.
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que si les hommes avaient montré un génie satanique dans l'art de faire souffrir, un tourment, le plus cruel de tous, devant lequel ils avaient toujours reculé, était celui de la soif. Si cet auteur écrivait maintenant, il pourrait supprimer la restriction. Sous le titre de Supplice de Tantale, on a pu lire il y a quelques semaines l'histoire d'un homme mort dans les cachots de Naples, et dont la torture avait consisté à être nourri avec des viandes salées, et à se trouver en présence d'un vase d'eau auquel il ne pouvait atteindre, étant enchaîné au mur. Plus récemment, on écrivait à un journal anglais : a La persécution politique continue sous toutes les formes ; dans les prisons de Santa-Haria et de la Vicaria on entend souvent les cris des gens soumis à la torture, et cela, je le tiens de personnages officiels. La torture qu'on emploie est la violence, les coups (beating),\à privation de nourriture, et plus particulièrement d'eau (I). » C'est ainsi que le roi de Naples entend procéder à un rapprochement avec les puissances occidentales !
Quant à la nation, s'il lui prenait envie de se plaindre on a, pour lui imposer silence, outre les Suisses, dix mille lazzaroni, payés, pourvus d'armés et organisés de façon à pouvoir agir au premier signe. Et l'on sait si ces défenseurs du trône sont scrupuleux sur les moyens ! Le Conventicule Sanfédiste fleurit aussi plus triomphant que jamais, pour donner la main au comte d'Aquila, et le mot d'ordre aux lazzaroni. Là se trouvent, parmi beaucoup d'autres, le prince Bisignano, le marquis del Vasto,trois ou quatre Jésuites, et des prêtres notoirement politiques, Bâcher et Torrenti, ainsi que le vicaire de San-Hatteo, le capitaine Criscolo, Minetta, Campagnia, et le major Grecco (2). »
(1) Morning Pott, 10 juin 1857, 2« édition, (î) lbid.
Sanfédistes, police, Jésuites, chefs de corps, voilà les puissances qui régnent sans contrôle à Naples sous le nom du roi ! De lois et de garanties, il n'en est plus question, comme on le verra par quelques faits qui vont terminer ce livre.
Deux imprimeurs sont arrêtés comme prévenus d'avoir imprimé des proclamations muratistes : ils nient. On les torture : ils avouent. Après le supplice, il est reconnu que les proclamations sont venues de l'étranger, et que les deux imprimeurs ont menti pour mettre fin à leurs tourments. On les dédommage en les retenant en prison. — M. Gary, colonel du régiment-marine était blessé de voir de ses sous-officiers fréquenter des personnes qui n'appartenaient pas à l'armée. Il demande des renseignements à leurs supérieurs; les renseignements sont excellents. M. Gary n'en fait pas moins mettre en prison les sous-officiers. Les parents réclament. Le colonel les renvoie à la police; la police les renvoie au colonel. M. Bianchini, directeur du ministère de la sûreté générale, veut connaître les motifs de ces arrestations. Le colonel le trouve fort osé, et se rend à Caserte auprès du roi. Là, H. Gary expose qu'il a fait arrêter les sous-officiers comme suspects, et que l'on ne saurait se montrer trop prudent après l'attentat de Hilano. Le roi est de l'avis du colonel, et il relègue les sous-officiers dans les îles.
Les journaux de sacristie ont raison : Ferdinand II est vraiment un souverain modèle, et son gouvernement est l'idéal des gouvernements !
Telle est l'aménité de ce régime que les soulèvements et les insurrections dans le royaume sont passés à l'état permanent. Le sang de Bentivegna et des autres Siciliens fusillés fumait encore, lorsque des insurgés partis de Gênes, sur le vapeur le Cagliari, se rendirent maîtres de