CHAPITRE XXVII
Régime des condamnés. — Les lettres de Gladstone à lord Àberdeen. — Le charnier de la vicaria. — Malpropreté bestiale. — Règlement dérisoire. — Politiques confondus avec les criminels. — Self-government. — Les gamorristi. — Le juge Pironle. — L'inhumanité est un droit. — Le baron Porcari dans le Maschio d'Tschia. — Le bagne de Nisida. — Charles Poerio et ses coacessés. — Les politiques enchaînés deux à deux. — Description des chaînes. — Boitement. — Politiques vêtus en forçats. — La barbarie réservée à l'éducation. — Députés et anciens ministres. — Ordres donnés par un frère du roi. — Le délateur et la victime enchaînés ensemble. — Le général Palomba. — Comparaison des condamnés avec quelques hommes d'État d'Angleterre. — Révolte à Procida. — Les grenades à main. — Cent soixante-quinze prisonniers tué3. — Ferdinand cherche son pardon dans le ciel. — Le catéchisme philosophique. — Citations extraites de Gladstone [185i].
On a vu la manière dont les accusés ont été trouvés coupables, on va voir comment ils sont traités après la condamnation. Ici nous puiserons surtout nos renseignements dans deux lettres devenues célèbres, et dont le succès a été tel que dès Tannée même de leur publication, treize éditions n'avaient pu suffire à l'empressement du public pour les acquérir. L'écrivain déclare avoir
(() Lord B*******, Naples, political, social and religions, vol. II, passim.
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scrupuleusement recueilli, vu, ou contrôlé tout ce qu'il avance, et il ne craint pas de prendre l'entière responsabilité de ses assertions.
Dans les prisons de Naples, qui sont, dit Gladstone, un réceptacle d'ordures et un lieu d'indicible horreur, les docteurs officiels ne vont point aux prisonniers malades, mais les prisonniers malades, ayant presque tous la mort sur le visage, s'efforcent péniblement d'arriver jusqu'aux docteurs. Au charnier de la Vicaria, par exemple, les souterrains, ce palais de ténèbres, sont si sales et si dégoûtants, qu'à moins d'y être contraint on ne saurait se résoudre à y pénétrer. Le pain des captifs, condamnés ou prévenus, noir et grossier au dernier point, est entièrement fait de son. La soupe, qui forme l'autre unique élément d'existence, est si nauséabonde, qu'une faim dévorante peut seule vaincre la répugnance qu'on éprouve à la manger. La malpropreté des prisonniers est bestiale. Excepté la nuit, les employés entrent à peine dans les souterrains. Sur le mur d'une chambre extérieure, se trouve affiché un règlement relatif au service de la prison ; règlement dérisoire, car aucune de ses prescriptions n'est suivie, et le pouvoir ne l'ignore aucunement. Au milieu d'une foule de trois ou quatre cents prisonniers, assassins, voleurs, criminels de toute espèce, quelquesuns condamnés, d'autres non condamnés, se trouvent confondus les politiques, indistinctement. Personne pour faire régner l'ordre, ni protéger les individus. On vit là, dans une sorte de communauté et de self-government, suivant l'expression de l'auteur anglais, la seule autorité qui règne étant départie aux gamorristi, célèbres entre tous les scélérats par l'audace de leurs crimes. Toute cette foule d'êtres humains vivent dans une pièce voûtée, longue et basse, n'ayant d'autre jour qu'une seule et très-
modeste ouverture, située à Tune des extrémités de la voûte. Les prisonniers politiques, qui peuvent payer cette faveur, obtiennent le privilège d'une pièce séparée; mais il n'y a aucune division entre eux. Quelquefois, la situation est pire même pour des prévenus. Pironte, un ancien juge, passa deux mois entiers à la Vicaria, dans une cellule de huit pieds carrés, située au-dessous du sol, et qui renfermait en même temps d'autres prévenus. Le seul jour qu'ils recevaient, venait par un petit trou pratiqué dans le mur. Du 7 décembre au 3 février, il ne fut pas permis une seule fois, et sous aucun prétexte, à Pironte, de quitter sa cellule, excepté pour assister à son procès. Dans les provinces, les choses sont loin de se passer mieux qu'à Naples. La présence des étrangers eux-mêmes a très-peu d'influence sur le gouvernement. L'horreur qu'ils témoignent lui a même été longtemps indifférente; et c'est depuis quelques mois seulement, qu'il semble se montrer un peu soucieux de l'opinion publique. Mais à l'époque où Gladstone écrivait, Ferdinand considérait comme un droit incontestable d'être inhumain. Le baron Porcari, accusé de participation à l'insurrection des Calabres, fut, en attendant qu'on le jugeât, enfermé dans le Maschio d'ischia. Ce Maschio est un donjon sans jour, creusé à vingt-quatre pieds au-dessous du niveau de la mer. Le prévenu ne fut jamais autorisé à quitter ses ténèbres un seul instant, ni le jour, ni la nuit. A l'exception de sa femme, qui pouvait le voir deux fois par semaine, personne n'était admis à le visiter.
On a vu, ailleurs, que Settembrini avait été soumis à la torture. Au mois de février 1851, Charles Poerio et seize de ses coaccusés, furent renfermés dans le bagne de Nisida, près du Lazaret. Pendant une demi-heure par semaine, que prolongeait un peu la bienveillance du surin-
tendant, les captifs pouvaient voir leurs amis hors de la prison, (/était le seul moment où il leur fût permis de contempler les beautés de la nature qui les entourait. Le reste du temps, ils étaient renfermés dans les murailles. Il n'y avait qu'une chambre pour tous, jour et nuit, chambre insuffisante pour l'espace, pour la lumière et pour l'air. Us étaient enchaînés deux à deux. Lorsque, la nuit, leurs lits étaient placés par terre, aucun espace ne les séparait. L'air, plus promptement vicié, se changeait ainsi en poison. L'habitation devenait encore pire par l'obligation de cuire ou de préparer dans cette chambre, ce que l'affectueuse tendresse de leurs amis leur envoyait. D'un autre côté, le niveau du sol était au-dessus du sommet de la chambre. Ces diverses circonstances faisaient cruellement souffrir les prisonniers. Une fenêtre, un trou plutôt, non vitré, empêchait que l'on n'étouffât; mais comme, malgré la beauté du climat, les matinées sont habituellement froides dans ces contrées, on n'évitait un mal que pour tomber dans un autre.
Voici la description que Gladstone donne des chaînes. « Chaque homme porte un cuir épais, sanglé au-dessus « des hanches. A ce cuir sont fixés les deux bouts supé- « rieurs de deux chaînes. Une chaîne composée de qua- « tre longs et lourds anneaux, descend jusqu'à une espèce • a de double anneau fixé autour des chevilles. La seconde « chaîne se compose de huit anneaux, chacun du même « poids et de la même longueur que les quatre anneaux a de l'autre chaîne. Cette seconde chaîne joint deux pri- « sonniers ensemble ; de sorte qu'ils ne peuvent s'éloi- « gner l'un de l'autre de plus de six pieds. Aucune de a ces chaînes ne quitte le prisonnier ni jour ni nuit, or L'habillement des criminels ordinaires, qui, aussi bien « que le bonnet des criminels, était porté par un ancien
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a ministre du roi Ferdinand de Naples, est composé a d'une grossière jaquette rouge, avec des culottes a noires, non moins rudes, et faites avec ce drap qu'on « nomme dans le pays poussière du diable. Un bonnet, a qui n'est pas plus fin, complète l'assortiment. Tous les « boutons des culottes boutonnent en haut ; de sorte a que, la nuit, on ne peut y toucher sans faire résonner a les chaînes.
a J'estime que le poids de ces chaînes est d'environ « huit rotoli, ou entre soixante et soixante-dix livres an- « glaises, pour les plus courtes, poids qui doit être dou- « blé lorsque nous donnons à chaque prisonnier la moia tié de la longue chaîne. Les prisonniers se meuvent a dans un lourd boitement. On dirait que la plupart ont a une jambe plus courte que l'autre (4).» Les chaînes sont de rigueur, et, sous aucun prétexte, elles ne peuvent être ôtées.
C'est surtout pour les hommes d'une certaine éducation qu'ont été adoptés ces raffinements de barbarie, parce qu'on espérait, et l'on ne se trompait point, que leur moral en serait plus vivement affecté. Avant l'arrivée de Poerio au bagne de Nisida, l'usage des doubles chaînes était complètement inconnu, quoiqu'il s'y trouvât environ huit cents prisonniers, parmi lesquels un certain nombre de politiques, mais des plus basses classes. Lorsque le bagne s'ouvrit pour d'anciens Députés du Parlement, pour d'anciens conseillers de la couronne, pour des ministres qui n'avaient cessé de professer les opinions les plus constitutionnelles, il y eut aggravation de traitement à leur intention. Le prince Louis, frère du roi, qui, en
(1) Two Letters to the Earl of Àberdeen, on the state proseculions of the neapolitan government, by the right faon. W. B. Gladstone. Thirleentu édition. London, Jobn Mjorray, 1851.
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sa qualité d'amiral, avait le gouvernement de 111e, ordonna que les doubles chaînes seraient employées. Poerio et ses amis eurent donc des fers qui liaient les pieds aux reins. Pour combler la mesure, chacun de ces hommes éminents était attaché à un scélérat de la pire espèce. Gladstone déclare avoir vu lui-même enchaîné de cette manière le prisonnier politique Romeo, avec un criminel ordinaire, à la contenance la plus sombre et à l'air le plus féroce qu'il ait jamais rencontrés en un scélérat. Enfin, on porta la cruauté jusqu'à unir, par les mêmes fers, le délateur Hargherita et Tune de ses nombreuses victimes. Le général Palomba, inspecteur de la prison, n'allait jamais, ou que très-rarement, à Nisida; il y vint précisément peu de jours après l'arrivée au bagne des anciens ministres; et l'on est autorisé à conclure que ce fut avec la mission expresse de s'assurer que les ordres donnés pour un surcroît de sévérité n'étaient ni éludés, ni méconnus. Et cependant, écrit Gladstone à lord Aberdeen, la condamnation de ces constitutionnels, pour crime de haute trahison, était un outrage aussi flagrant que si en Angleterre on frappait, pour un tel délit, « certains de a nos hommes les plus honorablement connus, lord John « Russell, ou lord Landsdowne, ou sir James Graham, « ou vous-même. »
La santé des prisonniers ne peut que souffrir et leur constitution s'altérer par un pareil régime. M. Gladstone qui avait vu Poerio à Naples, pendant son procès, ne le reconnut point à Nisida, tant il était déjà changé.
Exaspérés par le régime auquel ils étaient soumis et les mauvais traitements qu'on leur infligeait, les prisonniers d'État de Procida se révoltèrent et tentèrent de se rendre maîtres de laprison. On ne recourut pas aux moyens conciliatoires, recommandés en pareil cas, même dans
l'État romain (1). Les premiers arguments dont on se servit envers les prisonniers furent des grenades à main. Les soldats, qui les gardaient, en tuèrent cent soixantequinze. Dans ce nombre se trouvaient dix-sept invalides n'ayant pris aucune part à la révolte. Le sergent qui avait commandé le massacre, fut décoré par le roi d'un, ordre militaire.
Ferdinand savait bien que, pour son indigne conduite, il n'avait aucun pardon à attendre des hommes : il entreprit de se faire pardonner par Dieu. Ajoutant un nouveau crime à tous ceux qu'il avait commis, le roi corrompit la nation dans sa fleur, c'est-à-dire dans l'enfance. Par son ordre, un ecclésiastique, qui avait été placé à la tête de l'instruction publique, fit imprimer un petit ouvrage, dit classique, et qui est bien le livre le plus révoltant que des presses puissent produire. Ce livre, destiné aux écoles inférieures, a pour titre : Catéchisme philosophique; et pour dédicace : Aux Souverains, aux Évêques, aux Magistrats, aux Instituteurs de la Jeunesse, et à tous les hommes de bonne volonté. Gladstone flétrit énergiquement cette production ; ce n'est pas sans fondement. Le lecteur jugera, par quelques articles cités dans son pamphlet, à quel degré d'aberration la manie de l'absolutisme peut porter un despote, et jusqu'à quel abaissement peut descendre un prêtre qui veut flatter.
L'ouvrage commence par, poser en fait l'obligation
(1) « Art. 20. En cas de sédition, et lorsque tous les autres moyens conciliateurs seront épuisés, il sera permis aux soldats de faire feu sur les révoltés. » — Tels sont les termes du règlement sur la discipline des bagnes et des prisons en général, 11 avril 1806. — Cet édit de monseigneur A. Lante, trésorier général de Sa Sainteté, est pourtant, dans l'ensemble de ses dispositions, un des documents les plus abominables qu'il soit possible de lire.
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d'instruire la jeunesse dans la vraie philosophie, pour combattre la fausse philosophie des libéraux, qui, enseignée par des hommes vicieux et méchants, tend à faire d'autres hommes méchants et vicieux comme eux-mêmes. Parmi les reproches que l'auteur adresse à ces philosophes libéraux, se trouve la désapprobation qu'ils se permettent des actes vigoureux des autorités légitimes. Cette désapprobation produit toutes sortes de maux, spécialement la damnation éternelle des âmes. L'élève demande alors, non si tous les libéraux sont méchants, la chose est entendue, mais s'ils sont tous méchants d'une seule et même mauière. Le maître répond :
« Non pas tous, mon enfant, parce que quelques-uns a sont des trompeurs complets et endurcis, tandis que « d'autres sont pitoyablement trompés : mais, néanmoins, a ils suivent tous le même chemin; et s'ils ne changent « point leur course, ils arriveront au même but. »
L'élève demande ensuite si tous ceux qui portent des moustaches ou la barbe sont des philosophes libéraux. Après avoir satisfait à cette question importante, le maître définit la nature du pouvoir souverain. Il dénie ouvertement toute obligation d'obéir aux lois dans une démocratie, car il est absurde, dit-il, que le pouvoir gouvernant réside dans les gouvernés, et, par conséquent, que Dieu le leur ait jamais accordé. Il suit de cette doctrine, remarque ici Gladstone, qu'aux États-Unis il n'y a aucun pouvoir souverain. Voilà les principes propagés à Naples, sous le manteau de la loyauté et de la religion ! Voilà ce que font les prêtres catholiques quand ils sont quelque part prépondérants !
Le pouvoir souverain n'est pas seulement divin, il est illimité; et non-seulement illimité en fait, mais illimité de sa propre nature, et en raison de son origine divine.
Ce pouvoir ne peut donc être limité par le peuple, dont le devoir est simplement de lui obéir.
a — L'Ecolier. Le peuple peut-il de lui-même établir a des lois fondamentales dans un État?
« — Le Maître. Non : parce qu'une Constitution, ou a des lois fondamentales, sont nécessairement une limi- « tation de la souveraineté; et celle ci ne peut jamais « recevoir aucune mesure, aucune borne, si ce n'est par « sa propre action : autrement elle ne serait plus ce pouce voir souverain et le plus haut, établi par Dieu pour le « bien-être des sociétés.
a — L'Ecolier. Si le peuple, en élisant un souverain, a lui a imposé certaines conditions et certaines réserves, « ces réserves et ces conditions forment-elles la Constituer tion et les lois fondamentales de l'État ?
a — Le Maître. Oui, pourvu que le souverain les ait « accordées et ratifiées librement. Autrement, non. « Parce que le peuple, qui est fait pour la soumission et « non pour le commandement, ne peut imposer une loi « au souverain, qui tient son pouvoir, non du peuple, « mais de Dieu.
a — L Ecolier. Supposé que le prince, en prenant la a souveraineté d'un État, ait accepté et ratifié la Constia tution, ou la loi fondamentale de cet État ; et qu'il ait a promis ou Juré de les observer; est-ii tenu de respecte ter sa promesse, et de maintenir cette Constitution et « cette loi ?
« — Le Maître. II est tenu de la garder, pourvu qu'elle « ne détruise point les fondements de la souveraineté, « et pourvu qu'elle ne soit point opposée aux intérêts gé- « néraux de l'État.
« — L'Ecolier. Pourquoi considérez vous que le prince
a n'est pas tenu d'observer la Constitution, toutes les a fois qu'elle attaque les droits de la souveraineté?
« — Le Maître. Nous avons déjà établi, que la souve- « raineté est le plus haut et suprême pouvoir, ordonné et « constitué par Dieu dans la société; et ce pouvoir, con- « cédé et fait nécessaire par Dieu, doit être conservé ina violable et entier; et il ne peut être restreint ou dimi- « nué par l'homme, sans entrer en conflit avec les ordon- « nances de la nature et avec la volonté divine. Toutes «t les fois donc que le peuple peut avoir proposé une con- « dition qui altère la souveraineté, et toutes les fois que < le prince peut avoir promis de l'observer, cette propoa sition est une absurdité, cette promesse est nulle, et le « prince n'est pas obligé de maintenir la Constitution qui « est en opposition avec le commandement divin ; mais a il est obligé de maintenir entier et intact le pouvoir suce préme établi par Dieu, et que Dieu lui a confié.
a — L'Écolier. A qui appartient-il de décider si la a Constitution altère les droits de la souveraineté, et si a elle est contraire au bien-être du peuple?
a — Le Maître. C'est l'affaire du souverain ; parce a que c'est en lui que réside le haut et suprême pouvoir « établi par Dieu dans l'État, en vue de son bon ordre et a de sa félicité.
« — L'Ecolier. N'y a-t-il pas quelque danger, que le a souverain puisse violer la Constitution sans juste cause, a sous l'illusion d'une erreur, ou par l'entraînement de a la passion?
a — Le Maître. Les erreurs et les passions sont les « maladies de la race humaine; mais les bénédictions de « la santé ne doivent point être repoussées par la crainte « de la maladie. »
Voilà un échantillon de l'enseignement monstrueux
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qui prévaut à Naples ! Où ces doctrines ont-elles conduit TÉtatetle Souverain? C'est ce qu'il convient d'examiner.