ET LES
LIBRAIRIE UNIVERSELLLE DE J. ROZEZ
87, Rue de la Madeleine, 87
Encore un livre sur l'Italie! J’entends déjà celle terrible phrase prononcée de l’air dont on disait jadis :
Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?
Mais on sera peut-être plus indulgent pour celte nouvelle et modeste production, si l’on veut bien se souvenir que l’Italie est un peu la patrie de tout le monde, et qu’on ne saurait s’occuper trop d’un pays avec lequel nous mettent tous les jours en contact nos intérêts ou nos plaisirs, et qui, tout à la fois, fait le charme et le tourment de l'Europe. Pour celui-là même qui en critique
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les mœurs ou les institutions, qui se dit libéral en accusant la servilité publique et qui prédit la fin du monde ù cause de quelques désagréments de douane, cette contrée privilégiée ne conserve-t-elle pas, malgré tout, un attrait secret et irrésistible? N’éveille-t-elle pas dans son cœur une affection particulière, qui tient à la fois d’une admiration instinctive et d’une religieuse 1 pitié?
Lorsqu’on passe les Alpes pour la première fois, les vives jouissances des yeux et de l’esprit vous inondent ; on se sent doucement ému. L’air s’amollit, la flore du pays « où le citronnier fleurit» vient au-devant de vous avec son haleine embaumée. On est impatient de fouler ce sol dont chaque grain de poussière fut une de ces grandeurs, une de ces gloires qui ont ébloui notre jeune imagination. Mais c’est lorsqu’on franchit les monts pour la seconde fois, qu’à l’enchantement des yeux et au ravissement de l’esprit se joint l’attendrissement du cœur. On sent qu’on aime l’Italie, non-seulement dans ses
qualités, mais jusque dans ses défauts. Et comment n’aimerait-on pas des défauts dont quelques-uns, chez tant de nations moins bien partagées, seraient encore des qualités?
L’émotion rend communicatif; sous sou empire, chacun croit avoir à exprimer quelque chose de nouveau et de particulièrement intéressant. De là, un grief légitime contre ce pays : celui d’avoir fourni un prétexte à tant de livres, tableaux ou esquisses, dont si peu sont dignes de lui.
Jadis, le nombre des touristes qui laissaient s’égarer jusqu’à Naples leur humeur voyageuse était fort restreint; aujourd’hui, grâce aux nouveaux moyens de locomotion, tout le monde y est allé! Mais, de même que la liberté de tout penser et de tout dire n’a pas sensiblement grossi la liste des penseurs et des grands écrivains, la multiplicité des voyages n’a pas accru le nombre des voyageurs ; elle a seulement développé dans une proportion prodigieuse le chiffre des gens qui se transportent d’un point
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ù un autre, qui regardent sans voir, qui croient avoir voyagé parce qu’ils ont parcouru leur itinéraire à grande vitesse, et écouté le babil stéréotypé de quelques ciceroni plus ignorants encore que bavards.
Aussi bien, ces touristes agiles et satisfaits sont-ils une des plus curieuses productions de notre époque de machines à vapeur et de 3 pour cent. Avec quel intime et naïf contentement d’eux-mémes ils vous racontent qu’ils se sont cassé bras et jambes, qu’ils ont eu la chance detre dévalisés par de vrais bandits, ou de sauver une jeune et blonde fille d'Albion se noyant dans le Tibre! avec quel accent de triomphe ils vous affirment qu’ils ont visité Naples en trois jours et Rome en moins d’une semaine ! Une semaine, les malheureux ! ils pouvaient tout voir en un jour!
C’était l’avis du vénérable d’Agincourt, qui prétendait ne pas connaître Rome après un séjour de... trente années. Une anecdote qu’on lui attribue exprime assez bien les nuances de cette
opinion. Notre infatigable archéologue, ayant à sa table trois étrangers, demandait à l’un d’eux combien de temps il avait passé à Rome.
— Huit jours, répondit fièrement le touriste.
— Bravo! alors vous connaissez Rome... Et vous? dit-il en s’adressant au second de ses convives.
— Trois mois.
— Ce n’est pas assez. Et vous? dit-il encore au troisième.
— Une année.
— Une année, s’écria M. d’Agincourf, c’est trop peu, monsieur, beaucoup trop peu, pour connaître Rome.
C’est aussi l’opinion d’un de nos plus spirituels académiciens qui croit habiter Paris, mais qui, en réalité, a, depuis plus d'un quart de siècle, élu domicile sur le mont Pincio. Il m’a récemment démontré, avec sa vive éloquence, combien la ville éternelle contenait encore de merveilles inédites, et combien il fallait de
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temps et de patientes études pour parvenir à savoir bien ce que tout le monde sait.
«Un moment suffit au peintre de paysage pour crayonner un arbre, prendre une vue, dessiner une ruine; mais les années entières sont trop courtes pour étudier les mœurs des hommes et pour approfondir les sciences et les arts (1). »
Ces autorités imposantes serviront d’excuse à l’imperfection et aux nombreuses lacunes de mes ébauches; elles me seront un abri contre la critique, d’autant plus importune quelle est méritée. Je répondrai, moi chétif voyageur, comme mes illustres devanciers : Le temps m’a manqué.
Il n’est sans doute pas besoin d’un si long séjour ni de tant d’érudition pour connaître Naples. Néanmoins, s’il suffit d’un coup d’œil pour admirer les magnificences de son golfe, il faut avoir pratiqué cet étrange pays pour le juger en connaissance de cause et comprendre ses
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étourdissants habitants. Encore faut-il se résigner à se débattre au milieu des épines de l'antithèse et de la désharmonie, des notes les plus discordantes et des données les plus contradictoires, conséquence inévitable de sa merveilleuse variété d’aspects.
Peu de pays ont été exposés à de plus fréquentes invasions et ont souffert plus de vicissitudes : Sarrasins, Espagnols, Allemands, Français, sout venus tour à tour conquérir et se disputer celte contrée, où ils ont laissé des traces profondes de leur passage, et ajouté les l rails particuliers de leur caractère et de leurs mœurs à la physionomie déjà si mobile de ces populations.
En Italie, on flâne sans remords, parce qu’en flânant on s'instruit; je me suis donc laissé aller au charmant travail du far-niente; j’ai cherché Naples dans ses fêtes mondaines et dans les (erreurs d’un tremblement de terre, dans ses églises et dans ses prisons, dans ses établissements de bienfaisance et dans ses théâtres, dans ses pla-
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ces publiques et dans l'intimité de sa vie de famille, et j’ai trouvé que, sur beaucoup de points, ce peuple est supérieur à ce qu’il parait au premier abord. Il est atteint d’une caducité chronique, mais il a de la grandeur; son imprévoyance touche à celle de l’enfant, et il se consume à rêver la suprématie universelle; il est ignorant, mais on sent qu’il a fait partie d'un splendide foyer intellectuel; il est pauvre, mais il se drape dans sa misère avec plus de satisfaction que d’autres dans leurs richesses. Il n’a pas de religion, mais il est fort dévot. Sans profondeur ni consistance, il possède de l’esprit et une bienveillante gaieté qui charme. Il a été élevé à l’école de l’asservissement, et il tressaille au seul nom de la liberté. C'est le Vésuve qui, après avoir paru sommeiller pendant de longues années, éclate tout à coup, plus terrible, et fait trembler au loin la terre.
Incohérent assemblage d’anachronismes et de contre-sens; curieux et captivant sujet detudes, où se dévoilent les causes de la décadence d’une
nation tombée de si haut, mais où se révèlent en même temps les énergiques symptômes d’un affranchissement plus ou moins prochain pour cette noble contrée dont le passé garantit l’avenir.
Pau, 5 mars 1859.
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