‹ Naples et les napolitains Theodore VernesChapitre 2 sur 12 · FERDINAND II · texte numérisé non relu

FERDINAND II

Au milieu des événements considérables et des vicissitudes politiques des dix dernières années, Ferdinand II a eu cette bonne fortune, que l’Angleterre et la France, par leurs persécutions diplomatiques, en ont fait un martyr, presque un héros. S'il est peu de souverains qui attirent l’attention autant que le roi de Naples, il eu est peu aussi qui aient donné lieu à des jugements plus contradictoires ; et, quoique trèsrapproché de nous, il ne semblé guère mieux connu que le roi de Siam ou l'empereur du Ja-

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pon. Pour quelques-uns, il est le propagateur du vrai libéralisme et le bienfaiteur de l'humanité, uu Trajan ou un Marc-Aurèle moderne; tandis que, pour d’autres, il n’est qu’un tyran .sanguinaire, un Néron incomplet.

Ce n’est pas que de nombreux écrivains et voyageurs ne se soient faits les apologistes ou les détracteurs de ce prince, et n’aient pris à tâche, les uns de le recommander, les autres de le dénoncer à l’Europe ; mais c’est précisément le nombre et la diversité de ces documents et de ces écrits qui compliquent la situation, et rendent très-délicate et très-diflicilc la recherche de la vérité. Ainsi, dans une publication inspirée par la première de ces opinions, nous trouvons ces mots : « Dans son royaume, Ferdinand If n’est pas craiut; ce qui vaux mieux, il est respecté. Ferme quand la nécessité l’y oblige, mais indulgent jusqu’à la faiblesse toutes les fois que cela lui est possible, il a su se faire chérir de son peuple. Si les sages réformes progressivement apportées par Ferdinand aux in-

slilulions du royaume de Naples témoignent du libéralisme de ses opinions, la régularité de l'administration, la manière dont ses rouages fonctionnent sans froisser aucun intérêt, attestent la constante sollicitude d’un esprit supérieur sans cesse préoccupé du bonheur de ses sujets. ‘

» Ferdinand aime les lettres et les arts; il leur accorde une intelligente protection. Ses soins constants ont contribué à vulgariser l’instruction publique jusque dans les moindres hameaux; non pas celte instruction philoso-

phique qui n’a pour effet que d’éteindre la foi, ,'V'\

d’éveiller l’ambition et de produire des mécontents, mais l'instruction qui augmente le bienêtre du peuple (1). »

Si celte appréciation ressemble trop à un panégyrique et qu’on soit curieux de connaître la vérité vraie sur celte royauté si diversement

(1) De Dalmas. ... .

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jugée, on n’a qu’à ouvrir le livre voisin, on y lira :

« Quel est lelat du royaume de Naples?

Commençons par la nuance. Les bureaux fonctionnent d’après des règlements très-sages ; mais ils sont à la merci de l’absolutisme, et le pillage s’y trouve organisé avec un ordre admirable.

(1 part d’en haut. Toutes les retenues sur les nominations nouvelles, et une foule de bénéfices administratifs, s’envolent comme par enchantement des caisses du trésor; où vont-ils? Chez le roi... Quel est donc le principe de la .Y,W\ monarchie napolitaine? D’après Montesquieu, [**V\ il devrait être l’honneur; d’après les faits, c’est le vol et la trahison par l’espionnage (1). »

Mieux encore : veut-on connaître l’opinion exprimée par le grand conseil de l’Union italienne, daus sa proclamation du mois d’avril 1 848 aux unitaires de la province de Naples? En voici quelques passages : « Vous seuls, ô frères!

(t) Ferrari.

vous seuls restez en arrière. 11 est vrai que vous avez ce tigre de Bourbon qui déchire vos membres et boit votre sang; cet hypocrite, ce fourbe, ce grand scélérat de Ferdinand (sceleratissimo). Mais n’êtes-vous point Italiens, vous? N’avezvous pas un poignard ? Personne de vous ne donnera donc sa vie pour vingt-quatre millions de frères? Un homme seul, un seul coup de pointe, rendra la liberté à l'Italie, changera la face de l’Europe! et personne ne voudra acquérir une pareille gloire !

» Non content de nous opprimer, il a conduit ses soldats dans les Etals romains; mais Dieu l’a puni ; ses soldats sont morts ou prisonniers; il a pris honteusement la fuite. Home a vaincu; Bologne a exterminé les Autrichiens ; les Hongrois ont détruit l’empire d’Autriche et sont sur le point de venir à nous. Seuls, parmi tous les Italiens, nous méritons le nom de lâches et de poltrons ; nous seuls ne sommes pas Italiens !

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» Une récompense de 100,000 ducats est olîerte à quiconque délivrera l'Italie du susdit tyran. Comme il ne se trouve dans la caisse du comité que 05,000 ducats disponibles pour cet objet, les 55,000 autres seront levés par souscription. »

Les mazziniens trouvèrent-ils ces traits exagérés ? Le crédit du comité ne leur inspirait-il qu’une médiocre confiance? Je ne sais; mais un fait certain, c'est qu’il ne se présenta aucun grand citoyen pour répondre à cet appel si rempli de bouillante sollicitude pour l’avenir de l’Italie et de l’Europe.

Pi •ès de la plage, la transparence et le peu de profondeur de l’onde permettent d’apprécier la nature et les inégalités du sol sous-marin ; mais, à mesure qu’on s’éloigne des côtes, quoi-que l’eau soit aussi pure, le regard se perd de plus en plus dans ses sombres abîmes., Ij en est ainsi des faits contemporains, plus encore, que des faits qui font déjà partie du domaine de l’histoire. La question vaut, d'ailleurs, la peine

(l'ètre étudiée à Naples. Sur ce terrain, on se convaincra bientôt que Ferdinand II ne mérite

Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité.

Au demeurant, la plupart des princes italiens sont d’assez bonnes gens. S’ils sont désillusionnés, un peu trop désillusionnés sans doute, sur les avantages de la liberté, faut-il en accuser uniquement ceux qui, de gré ou de force, avaient octroyé des constitutions et des lois empreintes, à un certain degré, de l’espritde progrès et de libéralisme? La faute n’en est-elle pas aussi à ce peuple qui ne sait ni user de la liberté, ni se résigner à la servitude; qui ne connaît de la première que ses excès, et ne voit de remède contre la seconde que l’assassinat? Les faitscontemporains n’ont-ils pas surabondamment prouvé que, si certains peuples ont su puiser leur force dans le sentiment du droit, les Italiens, malgré la grandeur et la légitimité de leur cause, n’ont su trouver d’auxiliaire que dans les passions

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désordonnées ei d'autre argument que le poignard ?

Ferdinand II, roi moitié moine, moitié guerrier, tout en donnant des marques d’une singulière étroitesse d’esprit et de caractère, n'en est pas moins doué d’une remarquable pénétration ; il juge promptement les intentions et s’approprie les idées des hommes qui l’approchent, mais il manque de celte grande faculté si nécessaire aux souverains, celle de généraliser les symptômes spéciaux et les idées particulières ; il analyse et ne synthétise pas; en un mol, il pratique un individualisme mesquin, là où il devrait faire une large application de principes.

Celle parcimonie, ce myopisme de l’esprit imprime à ses actes des contradictions continuelles, lui fait retirer d’une main ce qu'il vient d’accorder de l’autre, détruire par des décrets inattendus les espérances que ses bonnes intentions avaient provoquées, adopter sans cesse des mezzo-lcrmine qui ne contentent aucun parti.

Eu présence de tels actes, on a trop souvent lieu de se demander comment il est possible d’unir tant de perspicacité à tant d’aveuglement.

Cela n’enlève rien à l’attrait personnel du roi ;

tous ceux qui l’approchent en sont plus ou moins subjugués. Un des chefs radicaux de 1848, mis en présence de son souverain, s’écriait avec feu : « Sire! que ne vous ai-je connu plus tôt, je ne serais pas révolutionnaire! »

Le roi est instruit, érudit même ; néanmoins, il craint les supériorités et s’en défie. Il connaît fort bien tous les faits historiques, et pourtant on ne peut pas dire qu’il connaît l’histoire. Il se pique de posséder la science de la législation, et il pratique avec passion le gouvernement du bon

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plaisir. Il redoute et repousse avec raison les prétentions de la papauté, qui ne tendent pas à moins qu’à imposer à Naples une sorte de vasselage, et en même temps il rend des décrets qui restituent à l’Église la plupart de ses anciens privilèges et font reculer le pays d’un siècle en arrière. 11 ressuscite l’inquisition tracassière, dominatrice et intolérante du clergé et le place au-dessus du droit commun.

Par une double contradiction, en réintégrant le clergé dans sa puissance, le roi a confié la direction des cultes à un laïque, quand, d’après certaines conventions avec Rome, celte direction' aurait dù être remise aux mains d’un évêque.

C’est le remords placé à côté de la faute.

Doué d’une activité qui serait remarquable même dans un climat moins énervant que celui de Naples, Ferdinand veut tout voir et tout examiner par- lui-même, jusqu’aux détails les plus infimes. Si ce zèle était vraiment intelligent, l’industrie, les sciences et les arts pourraient en recevoir un encouragement d’autant plus èffi-

cace qu’il procéderait directement de la volonté royale. Malheureusement, ce sont les résultats inverses que Ton constate de toutes parts. La cour ne donnant pas l’exemple, le groupe des hommes qui aiment et respectent les sciences et les arts est encore plus restreint que celui des savants et des artistes. Le roi ne cherche point à mettre d’entraves à l’immoralité qui se manifeste autour de lui, non-seulement dans la société, , mais aussi parmi les prêtres ;

Mais il faut des tableaux couvrir les nudités,

et la Vénus de Praxitèle est soigneusement dérobée à tous les regards.

Il a réglé lui-même la longueur des jupes des danseuses et leur a prescrit des maillots verts pour calmer les jeunes imaginations. Il interdit toute espèce de jeux dans les cafés, où la prohibition n’a pas même épargné l’innocent domino, et il encourage par tous les moyens possibles la loterie, qui trainc à sa suite la misère et l’immo-

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ralilé. Il refuse à Rome certains privilèges, et il accorde à saint Ignace de Loyala les honneurs militaires et la paye de maréchal de camp, que les bons pères ne se font point scrupule d’encaisser. Il opère la conversion des renies 5 pour 100 pour diminuer les charges du trésor, et il nomme à des directions financières, avec des traitements de faveur, des hommes notoirement incapables de remplir leurs fonctions.

Tout en prétendant donner de l'impulsion à l’industrie, il défendit à. ses sujets de prendre part à la grande exposition française de 1855. En revanche, il autorisa dans ses États l’usage de. la photographie, qui avait failli être interdite comme une nouveauté dangereuse.

Ce qui ne laisse pas d’imprimer au pouvoir , un prestige et un ascendant très-réels, c’est qu’en général le roi est conséquent avec ses principes; c’est qu’il possède précisément les qualités dont son peuple est dépourvu ; il a de la fermeté et de la persévérance, tandis que les classes inférieures n’agissent que par explosion, et que la noblesse, privée d’énergie, se contente d’une opposition frondeuse et contenue. Plus on étudie le caractère de ce prince, plus on est frappé des analogies qu’il présente avec celui de Philippe II, dont un illustre écrivain (1) nous

(t) M. Guizot.

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a donné un poi trail si largement tracé. Comme le monarque espagnol, le monarque napolitain, sur un théâtre et dans des proportions plus modestes, « aime à la fois la pompe et le silence, les affaires et le repos, le gouvernement et la solitude. »

A Rome, on ne sait ou on en est, et la \ ieille machine administrative produirait des effets désastreux si les frottements n’en étaient adoucis par uuc sorte de mansuétude et de bonté qui lient de la paresse. Ici, du moins, le roi a un dogme politique, un système de gouvernement, et, malgré la surprenante application que nous lui en voyons faire, il n’en demeure pas moins démontré, pour moi , que Ferdinand II est l’homme le plus logique, peut-être le seul homme logique de son royaume.

Il y a donc un système à Naples. Doit-on se féliciter de son existence? Il y a lieu d’en douter, puisque c’est le système de l’éleignoir, se résumant dans un défaut de compréhension intelligente des nécessités de notre temps, des

exigences d’une sociabilité éclairée et portant l’empreinte permanente d'un obscurantisme dévot, devenu le trait caractéristique du gouvernement d’un souverain entouré cependant de tant d’éléments de vie et de prospérité.

Le début du règne faisait espérer mieux. A cette époque, on avait encore présentes à l’esprit les folles prodigalités et les injustices criantes de François I er ; d’autre part, le ferment du carbonarisme perdait une partie de son activité; les intentions du nouveau monarque se manifestaient donc sous des auspices très-favorables. Le jour de sou avènement au trône, en 1850, il les fit connaître par la proclamation dont voici quelques extraits :

« Intimement convaincu des desseins de Dieu sur nous, cl résolu à nous y conformer, nous tournerons toute notre attention sur les besoins principaux de l’État et de nos sujets bicn-aimés, et nous ferons tous nos efforts pour cicatriser les plaies qui, depuis quelques années, affligent ce royaume.

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» En premier lieu, convaincu que nous sommes que notre sainte religion catholique est la source principalede la félicité des peuples, notre premier et plus grand soin sera de la protéger et de la conserver intacte dans nos Etats, et d’employer tous les moyens en notre pouvoir pour faire observer strictement scs divins principes. Les évêques étant, par la mission spéciale qu'ils ont reçue de Jésus-Christ, les principaux ministres et gardiens de cette religion, nous comptons sur eux pour seconder par leur zèle nos justes intentions en remplissant exactement les devoirs de leur épiscopat.

» En second lieu , considérant qu'il ne peut y avoir dans le monde aucune société bien ordonnée sans une impartiale administration de la justice, ce point sera de notre part l’objet d'une ardente sollicitude. INous voulons que nos tribunaux soient autant de sanctuaires qui ne puissent jamais cire profanés par les intrigues, par les protections illicites , ni par aucune considération d’intérêt humain. Aux yeux de la

loi, tous nos sujets sont égaux; et nous ferons en sorte que la justice sait également rendue à tous.

» Enfin, la branche des finances réclame notre attention particulière, comme étant celle qui donne la vie et le mouvement à tout le royaume. Nous n’ignorons pas qu’il y a dans cette partie ■> des plaies profondes que l’on doit guérir, et que notre peuple attend de nous quelque soulagement aux charges que nous ont léguées les troubles passés. Nous espérons, avec l’aide de Dieu, satisfaire à ces deux objets si précieux pour notre cœur paternel, et nous sommes prêt à faire toute espèce de sacrifices pour y parvenir. Nous espérons que chacun, en ce qui le concerne, suivra notre exemple, afin de rendre à ce royaume la prospérité qui doit être l’objet des désirs de toutes les personnes vertueuses et honnêtes.

» Naples, 8 novembre 1830. »

En même temps que, par ce programme plein de mesure, Ferdinand rassurait l’opinion, il nommait un ministère composé d’hommes d’une intégrité et d’une loyauté reconnues, dont la présence aux affaires était une garantie des bonnes dispositions du roi.

Le contre-coup de la révolution de juillet vint le surprendre sur ces entrefaites, et compromettre un avenir qui s’annonçait avec tout un cortège de réformes et de progrès. Le carbonarisme, à peine assoupi, se réveilla au bruit des trois glorieuses journées et se disposa à profiler de toutes les circonstances bonnes ou mauvaises pour chasser les Bourbons de Naples, comme leurs aînés venaient d’être chassés de France. On sait que ce parti, semblable à tous les partis révolutionnaires, qui aspirent à devenir grands en s’exhaussant sur des ruines, était peu scrupuleux sur les moyens à employer. En 1856, le choléra, accomplissant son tour du monde, éclata à Naples avec une violence extrême. Le carbonarisme vit en lui un utile auxiliaire, et en

profila pour exeiler des mouvements politiques, en accusant le gouvernement d’empoisonner la population.

En pareille circonstance , la peur est le plus mauvais conseiller du peuple. De tumultueux, le mouvement devint l'agitation dû désespoir; et c’est ici le lieu de reconnaître que le roi montra un caractère à la hauteur de la situation. Il se rendit dans les hôpitaux et dans les quartiers où l’épidémie exerçait le plus de ravages; il mangeait du pain qu’on prétendait être empoisonné, il entrait même dans les maisons particulières et s’approchait des cholériques pour s’assurer qu’ils recevaient le traitement exigé par leur malheureuse position. Celte conduite courageuse ne tarda pas à ramener le calme dans la population ; mais les conspirateurs émérites de la jeune Italie n’en continuèrent pas moins leur anarchique mission : ils continuèrent à dénigrer tous les actes du roi et ceux de ses fonctionnaires, sans leur tenir compte d’aucun mérite; ils établirent des correspondances sc-

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crêtes et nouèrent des relations clandestines entre les provinces et l’étranger.

C’est à dater de celte époque qu’un changement regrettable se fit remarquer dans les tendances politiques et administratives de Ferdinand.

Seuls , les caractères vraiment grands et élevés grandissent encore en face des difficultés et des obstacles; celui du roi faiblit. Ce monarque ne sut pas se maintenir dans la voie où, aux , applaudissements de son peuple, il semblait s’étre engagé. Flottant entre les conseils du libéralisme timoré de Louis-Philippe et ceux de l'Autiiche égoïste et retardataire, il se laissa bientôt entraîner vers l’école de Metternich, et conclut avec le cabinet de Vienne une alliance à laquelle il est demeuré fidèle; mais, en se mettant à la» remorque de l'absolutisme, il ne renonça pas entièrement à ses premières aspirations vers le progrès, et du conflit de ces deux doctrines inconciliables sortirent fatalement les inconséquences que nous avons déjà signalées

dans la plupart de ses actes, et qui firent de son gouvernement le plus étrange amalgame de contradictions et d'antinomies. Et cependant il a su se maintenir; il est encore debout, tandis que, des deux souverains qui l'avaient honoré de leurs conseils, l’un a vu son trône emporté par la tourmente révolutionnaire, l’autre a abdiqué une couronne chancelante dont le poids était devenu trop lourd pour son front.

Les événements qui, en 1848, mirent sa propre dynastie en si grand péril, sont trop connus pour qu’il soit nécessaire d'en rappeler ici tous les détails. On sait que, le 1 1 février 1848, une constitution avait été promulguée à Naples. En éclatant coup sur coup, les, révolutions de France, de Prusse, d’Autriche, et surtout l'insurrection lombarde, en annulèrent le favorable effet; elles imprimèrent au parti de la jeune Italie, personnifiée dans Mazzini, un élan démagogique qui ne visa plus seulement à la suppression de la constitution nouvelle, trop pâle au gré de su frémissante

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ambition, «nais bien au renversement de la dynastie des Bourbons.

Le roi avait cependant donné quelques nouvelles garanties de libéralisme; mais, la confiance réciproque entre les sujets et le souverain ayant totalement disparu, on ne lui sut aucun gré de ses concessions. Or, si en temps de calme cette confiance est une condition nécessaire de tout bon gouvernement, combien est-elle plus nécessaire encore au milieu de l'agitation et du tumulte des passions populaires !

Quoique prince national, Ferdinand II n’a jamais eu les bénéfices de celle situation : il a toujours été traité en Italie comme un étranger; il n’a éprouvé ni moins de difficultés, ni moins de craintes; et l’on sait qu'à défaut d’autres motifs, les craintes, les défiances, peuvent devenir la cause déterminante des actes les plus contraires aux intérêts de l’État. On ne lui a pas même tenu compte des embarras de sa situation; à chaque concession qu'il faisait, on répondait par de nouvelles exigences, non moins

incompatibles avec un pouvoir monarchique qu’avec une sage liberté. Aussi le roi, vainqueur des révolutionnaires, en est-il revenu aux traditions du gouvernement le plus absolu. Il se rappelle avec complaisance que le congrès de Laybach envoya des troupes autrichiennes à Naples, sous prétexte qu’on y jouissait de trop de liberté ; et il se rit de ce que la France et l’Angleterre lui font aujourd’hui des représentations parce qu’elles trouvent qu’il y règne trop de despotisme.

S’il ne va pas jusqu’à maintenir rigoureusement la lettre de certains décrets de ses prédécesseurs, de celui-ci par exemple : « Toute réunion de deux individus constitue une société secrète, » il en maintient du moins l’esprit et les tendances. Eût-il les meilleures intentions du monde, son gouvernement ne pourrait se soustraire aux défauts de son origine et à ceux qui sont inhérents à ce dangereux régime du bon plaisir.

Quoi qu’il en soit, Ferdinand, connaissant

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bien le sort des souverains de tous les temps, n’ignore pas que, si Denys l’Ancien mourut d’une tragédie, un roi risque plus encore de mourir d’une constitution. Aussi, pour avoir la clef de sa politique, il faut lire ces mots, qu’il écrivait à Louis-Philippe : « La liberté est fatale à la famille des Bourbons; mon peuple n’a pas besoin de penser. Je me charge de son bien-être et de sa liberté. »

Me trouvant à Naples le jour où on y apprit la chute de Sébastopol, j’ai pu vérifier par rnoimême l’existence de ce système de compression morale. Là nouvelle étant arrivée le soir, je n’entendis exprimer, dans les salons, aucune opinion sur un événement de si haute importance. Ce ne fut que le lendemain, lorsque le journal officiel en eût dit quelques mots, qu’on se hasarda d’en parler.

De là, un réseau d'intimidation étendu sur tout le pays, comme si l’histoire ne prouvait pas qu’opprimer la pensée ne sert qu’à fournir des armes >à ceux qui en veulent l’affranchisse-

ment. Vouloir civiliser avec des soldats et non avec des idées, c’est l’équivalent des doctrines des de Bonald, des de Maistre et autres penseurs, dont l’intelligence n’aimait pas à voir grandir celle des autres. Et cependant, tel est l’état de choses actuel, que, lorsqu’on le considère attentivement, on se prend à regretter que le roi ne gouverne pas aussi réellement qu’il en a l’air, car l'atonie administrative offre une telle résistance et engendre une si dégradante immobilité, que le peuple souffre de tous les inconvénients du despotisme sans avoir les avantages d’un régime vigilant et protecteur, ni les adoucissements exceptionnels de la volonté royale, inhabile à se faire jour jusqu'à lui.

Ici, la terre tremblé, et le mot de Galilée y serait deux fois vrai : si muove. Le gouvernement seul demeure immobile. Il en est de lui comme de l’aiguille d’une horloge qui se dresse au centre du largo del Cas tel lo, cl dont l’administration semble avoir voulu faire un emblème. Elle offre tontes les apparences d’une horloge

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parfaitement constituée; mais, lorsqu’on la considère, on s’aperçoit bientôt quelle ne marche pas! les aiguilles sont arrêtées au sommet du cadran, marquant ainsi midi ou minuit, l’heure où l’on y voit trop et celle où l’on n’y voit pas du tout.

L’éducation de l'héritier de la couronne se ressent malheureusement des doctrines en faveur. On lui apprend sans doute bien de choses; mais la plus nécessaire de toutes à un roi, la connaissance des hommes, reste pour lui lettre close.

Dans l’espèce de séquestration monacale qu’il subit, le jeune prince, dont le caractère est à la fois doux et taciturne, ne voit que quelques prêtres et quelques soldats. Ferdinand possède une certaine habileté; il a ses hommes à lui. Son fils n’aura ni habileté ni hommes, pas même de ceux dont le rôle se borne à servir d’instruments à une pensée réfléchie et persévérante. Il y a, dans ces regrettables conditions d’avenir, un danger réel pour la dynastie. On dirait que,

nouveau Louis XI, le roi ne considère son fils que comme un héritier impatient de lui succéder et qu’il s’en défie. Lui-même a autorisé ce soupçon en laissant voir que la popularité de l’un de ses frères lui était importune (1).

Une des conséquences — et ce n’est pas la moins curieuse — du régime du bon plaisir, tel qu’il est pratiqué à Naples, c’est qu’il y est plus facile d’obtenir une grâce que de se faire rendre justice. Une pension avait été attribuée à Fen-

(t) Le comte de S., étant gouverneur de Sicile, parut dans un bal, à Palerme, en costume de Charles le Téméraire. En apprenant ce fait quasi séditidieux, le roi révoqua son frère de ses hautes fonctions ; il le rappela à Naples, et dit à ses courtisans : « -le ne veux pas être un Jean Sans-Terre. »

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font d’un général dont les services méritaient des récompenses signalées; mais, le roi venant à apprendre que cet enfant serait élevé dans la religion protestante qui était celle de son père, la pension fut supprimée, contrairement à toutes les notions de droit et d’équité. On peut, en revanche, citer quelques traits d’une clémence aussi maladroite qu’intempestive. Dans une des excursions du roi à Ischia, un condamné politique de 1 848, homme de fort mauvaises mœurs, trouva moyen de parvenir jusqu’à lui. Ce misérable réussit à l'intéresser, et, moins sincère que Poerio, il affirma que son repentir était aussi profond que son respect pour Sa Majesté. Le roi lui fit grâce. Mais le prisonnier reprit aussitôt : « Sire, de quoi me servira la grâce que Votre Majesté daigne m’accorder ? Ici, je puis aller et venir à ma fantaisie, tandis qu’à Naples' mes débiteurs me feront remettre en prison. » Le roi, louché de tant d’ingénuité, donna l’ordre d’acquitter loules ses dettes.

L'application des principes dont nous avons essayé de donner un aperçu a pour résultat d’élever toujours plus haut un mur de bronze entre le souverain et la portion éclairée de la nation. Des apologistes du roi s’écriaient, il y a peu de temps encore : « Comment ne s’expliquerait-on pas l'affection des populations du royaume pour le prince, qui, de son côté, répond à leur amour et à leur confiance en sortant sans escorte, et conduisant lui-même sa voilure au milieu des flots de la population pressée sur son passage? Dans les grandes catastrophes causées par les tremblements de terre, c’est le roi qui est le premier sur les lieux, qui dirige

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les travaux de sauvetage, qui veille à la distribution des secours (1). » Elle n’est plus, hélas ! celle époque riche d’amour et de confiance mutuelle : le roi a divorcé avec sa capitale, et presque avec son royaume, à l’extrémité duquel il s’est exilé. Il ne se montre que rarement en public, et les tremblements de terre n’ont plus le privilège d’éveiller sa sollicitude. Il n’a point paru sur les lieux désolés par les effroyables commotions du IG décembre 1857 ; sa présence, autrefois si efficace, n’est point venue relever les courages et secouer la déplorable apathie qui a signalé l’exécution de ses ordres et en a paralysé toutes les bonnes intentions. Lors de la collecte effectuée pour venir en aide aux victimes de ces désastres , il n’a souscrit que pour 8,000 ducats. II venait, il est vrai, d’en donner 12,000 pour l’entretien de la chartreuse Saint-Martin !

On ne peut nier cependant que, malgré ses -

(t) Goudon.

défauts, ou plutôt à cause de ses défauts mêmes, Ferdinand II ne soit aimé des classes inférieures de son royaume. On n’ignore pas que son cœur est accessible aux sentiments de commisération et de bonté, et que sa piété ne sau-

raitêtre mise en doute (1). Dans son intérieur, il se montre père de famille, sinon éclairé, du moins susceptible de tendresse et de dévouement ; malheureusement, ces vertus bourgeoises n’atténuent en rien les erreurs et les dangers de sa politique. A son avènement, il semblait avoir compris qu’à côté de l’immobilité romaine, le roi de Naples avait son rôle tout tracé, celui de représentant de l’élément progressif italien. Aujourd'hui, il est plus conservateur qne le pape. Et, conserver ainsi, qu’est-ce faire autre chose que constituer une raison permanente de troubles et de révolutions. Les amis de l’Italie gé-

(1) Le roi entend la messe tous les matins, et ne manque pas un seul jour de faire sa visite à un couvent de passiônnistes que, par suite de son penchant pour les moines, il a établi dans son parc de Caserte.

missent de voir dans le midi de la Péninsule un souverain dont le despotisme aveugle doit aboutir à l’anarchie, tandis qu’au centre végète un Ktat devenu le type à la fois de l'anarchie et du despotisme.

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