‹ Naples, le Vésuve et PompéiChapitre 1 sur 14 · M DCCC LXXI · texte numérisé non relu

M DCCC LXXI

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Le golfe de Naples. — Naples vu de la mer. — Topographie de la ville. — Les collines Leucogéennes. — Origine géologique du sol napolitain. ■ — Le tuf volcanique et la pouzzolane. — Naples vu du sommet des collines. — La rue de Tolède. — Les rues. — La Villai Reale. — Les eaux de Naples.

Il était trois heures du matin quand notre bateau à vapeur le Vésuve, passant à l’est de l’île d’ischia, entra dans le cratère ou golfe de Naples. Le jour naissant nous permettait de saisir d’une manière un peu confuse les grandes lignes de ce merveilleux tableau. Le rivage, se creusant de Naples à Castellamarc , se développait ensuite en deux longs bras qui s’arrondissaient en contours élégants comme ceux d’une coupe, d’une part jusqu’à la pointe de Sorrente , d’autre part jusqu’au cap Misène. L’île de Capri d’un côté, et de l’autre les îles de Procida et d'ischia, semblaient prolonger le continent jusque dans la mer, comme pour fermer le golfe et en garder l’entrée par deux forteresses imposantes. La côte, loin de fuir aux regards et de se perdre dans les flots, comme sur les plages basses, s’accusait, au contraire, par un profil nettement dessiné , et se dressait, tantôt avec la grâce des collines, tantôt

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avec la fierté des montagnes. Tout au fond le Vésuve se détachait sur le ciel comme une masse noirâtre , isolée de toutes parts ; et, plus loin, la chaîne des Apennins formait le dernier plan du tableau.

Au moment où nous pénétrions dans le golfe , tous les objets étaient comme enveloppés, non dans la brume, car nous étions au mois de juillet, mais dans une sorte de lumière grise cendrée qui en estompait les contours. Bientôt une ligne rouge se montra à l’orient, et envahit peu à peu le champ du ciel où elle s’était manifestée. Il se faisait de moment en moment dans cette région un mouvement lumineux singulier, les nuances se succédant rapidement les unes aux autres , et passant par mille tons du rouge au rose, puis au jaune d’or, puis au jaune pâlissant. Enfin le soleil se montra , et , lançant aussitôt ses flèches de feu dans toutes les directions, illumina subitement tout le paysage. Une aigrette de flamme toucha le sommet de toutes les montagnes, et le Vésuve lui-même, dans son morne et menaçant isolement, reçut comme un éclair de joie sur son front sauvage et dépouillé. Toute la nature sembla transfigurée. Les objets, auparavant ensevelis dans une lumière froide , prirent une sorte de vie au contact des rayons du soleil , et la mer, au lieu de se soulever pesamment en nappes sombres, parut s’agiter joyeusement en lames transparentes. Nousmêmes, sur le pont du navire, après la fatigue de la nuit et de la mer, nous semblions renaître. Et comme si tout devait participer à celte fête matinale de la nature, l’air nous apportait du rivage et des îles des effluves odorantes.

La ville de Naples, d’abord cachée à nos yeux par le prolongement du Pausilippe , se montra enfin au fond de son golfe, tout illuminée par les premiers feux du soleil. On distinguait parfaitement la masse confuse de ses maisons, d’où s’élançaient quelques campaniles; tout autour de cette masse une ceinture de riantes collines, où s’épa-

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nouissaient d’élégantes villas , et que le château Saint- Elme dominait fièrement de sa forteresse imposante. Cet amphithéâtre de palais, d’églises, de clochers, de villas, de bosquets, baigné par une mer lumineuse, où se reflétait tout, cet ensemble gracieux , était pour nos yeux un spectacle plein d’enchantements et de surprises.

La ville de Naples n’attirait pas seule nos regards. Sur tout le pourtour du golfe vingt petites villes se sont assises dans les situations les plus pittoresques, et forment comme une rue ininterrompue, toute peuplée de maisons de plaisance. Voici à droite la gracieuse Sorrente , au pied de ses collines chargées d’orangers et d’oliviers, et plus loin Castellamare , que dominent les trois pics du mont Sant-Angelo. Devant nous Torre - Annunziata , Bosco-Reale, Torre-del-Greco, Résina, Portici, Barra, s’étalent coquettement sur les dernières pentes du Vésuve. Une masse noirâtre et démantelée, qui fait tache sur cet ensemble lumineux, nbus est signalée comme étant la ville de Pompéi. Un fortin qui s’élève au-dessus de Torre- Annunziata , sur les bords d’une coulée de laves , appelle aussi notre attention : nous nous informons, et nous apprenons avec stupeur que c’est la poudrière; on l’a mise là comme pour braver le volcan. A gauche de Naples , le spectacle n’est pas moins varié, et les villas du Pausilippe, Bagnoli, Pouzzoles et Baia continuent cette ligne admirable , où les habitations se mêlent si harmonieusement à une nature splendide. Mais quand l’œil a parcouru avec ravissement cet hémicycle incomparable, il revient invinciblement sur le Vésuve et s’v attache avec opiniâtreté, comme au problème le plus curieux de toute cette région. La montagne, pelée, aride, déserte, menaçante, laisse voir sur scs flancs décharnés de longues coulées de laves figées qui s’échappent d’autant de blessures. C’est l’image de l’horreur et de l’épouvante au milieu du cadre le plus enchanteur.

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II est cinq heures du matin. Déjà la vie s’éveille de toutes parts. Le canon du château de l'Œuf annonce l’ouverture du port militaire. De blanches voiles de bateaux pêcheurs sillonnent le golfe dans tous les sens pour aller recueillir les fruits de mer, qui composent un des éléments principaux de la nourriture du petit peuple napolitain. Nous approchons, et les détails, grandissant à chaque mouvement du bateau, nous apparaissent distinctement. Le palais royal, flanqué d’une part du Castello-Nuovo, et d’autre part de l’arsenal maritime, occupe le bord de la mer. et coupe au milieu la longue ligne de la plage en interrompant la suite des quais. En face de Castello-Nuovo s’ouvre le port militaire , protégé par deux môles. Au levant est le port marchand et la jolie plage de la Marinella. A l’ouest du port militaire et de l’arsenal s’étend le quai de Sanla-Lucia, que termine le château de l’Œuf. Plus loin, toujours au couchant, se développent l’admirable plage de Ghiaia, avec les jardins de la Villa-Reale et scs hautes collines peuplées de villas, et la plage de la Mergellina qui court tout le long de la mer au pied du Pausilippe. C’est à Santa-Lucia que nous débarquons, au milieu des petites gondoles de plaisance qui vont promener les touristes dans le golfe. D’honnêtes facchini (car les lazzaroni se sont élevés depuis peu à la haute dignité de faquins) prennent nos bagages, et nous conduisent à l'hôtel.

Avant de commencer nos promenades dans Naples, il est indispensable de prendre une idée générale de la ville, et de connaître un peu les traits principaux de sa topographie.

La ville de Naples est enveloppée, excepté du côté du levant, par une haute ceinture de collines, d'une figure extrêmement tourmentée, qui prennent successivement les noms de Capodimonte, Scutillo, Antignano, Vomero, Chiaia et Pausilippe. Ces collines , s’étageant en amphi-

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théâtre, décrivent un hémicycle gracieux qui vient se clore à Chiaia et tomber presque perpendiculairement dans la mer, en ne laissant au pied qu’un passage assez étroit. Au levant, la tête de cette ceinture, Capodimonte, s’abaisse doucement vers la plaine , pour se relever encore une fois à Poggio-Realc comme un fort détaché. C’est dans cette enceinte semi-circulaire que se déploie la ville, en escaladant à leurs divers étages les petites montagnes qui l’entourent, et en les couronnant de ses constructions qui s’étendent jusqu’au mur financier. A l’est, de Poggio-Reale à la Marinella, la plaine est ouverte. C’est par là que Naples , qui se trouve presque interceptée de toute communication sur les autres côtés de son périmètre , communique librement , par les chemins de fer et par des routes , avec les autres parties de son territoire.

Les collines napolitaines sont d’origine évidemment volcanique, et il suffit d’examiner avec soin la nature des matériaux qui les composent , pour en demeurer convaincu. En même temps que ces matériaux accusent une origine ignée incontestable, il n’est pas moins certain qu’ils ont été déposés au fond de la mer, car on y trouve quelques coquilles marines disséminées çà et là dans la masse. Ce double fait nous reporte à une époque antéhistorique où toute cette région était immergée , sans doute jusqu’à la chaîne des Apennins. Une fissure volcanique s’étant ouverte dans la croûte solide du globe , depuis le point qui est devenu plus lard Poggio -Reale jusqu’à la pointe extrême du Pausilippe et même jusqu’à la pointe du cap Misène, il sortit par cette fente une multitude innombrable de débris ponceux qui s’accumulèrent en colline au-dessus de l’orifice de sortie, et constituèrent une masse puissante à travers laquelle , par quelques points isolés , des cendres volcaniques , des débris ténus de laves scoriacées, de petites pierres ou lapilli, et des

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fragments irréguliers de pouzzolane, continuèrent à être vomis en abondance, mais sans émission de lave proprement dite. Toutes ces matières, d'abord incohérentes , furent ensuite saisies et liées par un ciment siliceux et terreux, et formèrent une couche épaisse de tuf ponceux, en emprisonnant dans l’intérieur quelques animaux marins. Plus tard, de nouvelles commotions du sol firent émerger le bourrelet épanché au-dessus de la fissure volcanique, avec toute la plaine voisine. Telle est l'origine du rocher qui enveloppe Naples d’une ceinture, en lui fournissant la plupart de ses matériaux de construction.

Los tufs des environs de Naples et de Rome sont bien différents, quant à leur composition intime et à leur mode de naissance, de ce que nous appelons en France tuf ou tufeau. Chez nous, ces pierres sont toutes de nature calcaire, et composées en grande partie de débris fossiles d’animaux marins. A Naples, au contraire, les tufs sont entièrement siliçeux, et formés par voie d’agrégation de matériaux volcaniques, ponces, cendres, lapilli, fragments de lave, fortement agglutinés. Il en résulte une roche dure, compacte, résistante, excellente pour les constructions, et d’un ton blanchâtre assez agréable, ton qui avait fait donner à ces collines par les anciens le nom grec de monts Leucogéens, c’est-à-dire de pierre blanche. Puisque nous sommes sur le chapitre des matériau^ , nous ajouterons que la pouzzolane, sorte de ponce trachytique en poudre , qu’on exploite dans toute cette région et particulièrement à Pouzzoles, donne un excellent ciment quand elle est mêlée à la chaux. Le Vésuve apporte aussi son contingent, et il fournit de bonnes dalles basaltiques en polygones irréguliers, dont les anciens, et après eux les modernes, se sont constamment servis pour paver les rues et les routes.

Les collines Leucogéennesde Naples n’accusent pas seulement leur origine volcanique par la nature minéralo-

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gique des éléments qui les composent, elles portent encore des traces plus manifestes de l'action ignée. En plusieurs points,' notamment au Poggio-Reale 1 et au Poggio de' Miracoli, près de Capodimonte , les géologues ont reconnu des cratères d’explosion, bouches volcaniques qui se sont ouvertes dans la masse rocheuse, à la manière d’une mine de guerre , en lançant au loin une quantité considérable de fragments : le fond de la coupe est composé de tuf ponceux, et la partie supérieure du cratère est constituée par des lits de lapilli, de pouzzolane et de sable. Ces cratères sont depuis longtemps éteints; mais leur forme actuelle, toute défigurée qu’elle ait été par les agents météoriques, ne peut laisser subsister aucun doute sur leur origine.

Si c’est aux feux volcaniques qu’il faut attribuer le relief général des collines Leucogéennes , c’est aux alluvions plus récentes qu’il convient de rapporter la figure tourmentée qu’elles présentent aujourd’hui. Dans certaines saisons de l’année il tombe à Naples des pluies violentes, diluviennes, qui affectent déjà une sorte de caractère tropical. Des torrents grandissant de minute en minute roulent avec une impétuosité formidable sur les pentes rapides des collines, entraînent les matières plus ou moins incohérentes qui les constituent, y creusent de profonds ravins et les déchirent de mille manières. La ville se trouve ainsi envahie de temps en temps par des masses de sables entraînés par les eaux , et quelquefois par les torrents euxmêmes , quand les égouts ne suffisent pas à leur écoulement. On aura une idée du volume et de la force irrésistible de ces rivières improvisées par le fait suivant. En 16bü , quand une peste affreuse désola la ville, les fossoyeurs chargés d’enterrer les morts avaient jugé commode, pour s’épargner la peine de les ensevelir, de jeter les cadavres

i Le mot italien poggio, dérivé du podium de la basse latinité, signifie colline, éminence. Il trouve son équivalent en français dans tes mots Puy ou Peu.

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dons l’égout principal ( cloaca massima ) qui court sous la rue de Tolède. Les premières pluies qui survinrent, trouvant le passage obstrué, se précipitèrent avec fureur à travers les rues et détruisirent entièrement le palais de la Nonciature apostolique, magnifique édifice que Sixte-Quint avait fait bâtir soixante-cinq ans auparavant pour la résidence du nonce.

Ces riantes collines, malgré la difficulté de leur accès, ont été recherchées de tout temps pour la beauté et l’étendue de la vue dont on y jouit, la pureté et la fraîcheur de l’air qu’on y respire : aussi sont-elles peuplées de palais, de villas, de casine (c’est ainsi que les Napolitains nomment leurs maisons de campagne). Quelques bonnes routes commencent à escalader ces hauteurs ardues, notamment celle que les Français ouvrirent pendant leur domination pour parvenir à la casina royale de Capodimonte, au nord de la ville. On raconte que le vieux roi Ferdinand , revenant de Palerme après la chute de Napoléon , ne put s’empêcher d’admirer celte route commode et les améliorations de toute nature introduites à Naples par l’administration française, et dit avec une bonne humeur qui n’était pas dépourvue d’une certaine malice : « Vraiment , en partant d’ici , j’y ai laissé d’excellents administrateurs. » Mais tous les chemins des collines ne ressemblent pas à la slrada de Capodimonte; ailleurs ce sont d’étroits sentiers qui rampent péniblement sur le sol en pentes rapides, ou qui se déroulent en lacets multipliés , quand ils ne veulent pas recourir au système des degrés ; plus loin , ce sont les lits des torrents euxmèmes qui ont été utilisés en guise de rues.

On est bien payé des fatigues de l’escalade quand on est parvenu au sommet. On a la ville tout entière sous les pieds, avec ses monuments, ses églises, ses campaniles, ses terrasses, et l’enchevêtrement inextricable de ses petites rues; plus loin le Vésuve, les montagnes de

Vue de Naples prise des hauteurs du Pausilippe.

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Sorrente, le golfe et les îles, spectacle vraiment incomparable. Plus près, sur les collines elles-mêmes, le panorama n’est pas moins séduisant et n’offre pas de perspectives moins enchanteresses. Cette alternance de jardins de plaisance, de vignobles et de plantations d’oliviers, avec ces maisons de campagne, tantôt élégantes, tantôt plus modestes, ces églises et ces couvents semés çà et là , composent des groupes variés , des plans et des lointains , où la belle lumière de l’Italie se joue en effets merveilleux. Ce serait une admirable école de paysage si les peintres napolitains, au lieu d’étudier les beautés réelles qui s’épanouissent sous leurs yeux , n’avaient la manie de s’inspirer aux fantaisies, d’ailleurs charmantes, qui ont créé les jardins d’Armidc et d’Alcine. Pour donner une idée du goût napolitain en fait de paysages, il n’est pas inutile de noter ici qu’une villa située près de la Trinité des Pèlerins, au milieu d’un panorama splendide, s’appelait autrefois, non Bellcvue ou Belvédère, mais Blanc-Manger! Ce peuple est si gourmand, qu’il rapporte volontiers au* sensations du palais les impressions de ses autres sens ; pour exprimer la splendeur d’un tableau qui flatte les yeux, il le compare sans hésiter à une crème délicieuse. Avec ce goût singulier, il est difficile d’être un bon paysagiste.

Sur ces collines enchantées , la végétation est fraîche et riante toute l’année. C’est ici qu’on recueille les fruits les plus précoces et les plus tardifs ; c’est ici qu’on reçoit les premiers feux du soleil d’été, quand il se lève sur la Somma, ou les premiers rayons de la pleine lune, quand elle semble sortir de la cime du Vésuve, au milieu d’un ciel de saphir tout émaillé d’étoiles. Aussi les malades, les convalescents, les phthisiques viennent-ils chercher la santé sur ces hauteurs. Le quartier des poitrinaires est situé près du Jardin hotanique, sur les pentes de Capodimonte, et ce choix a fait déserter cette région , d’ailleurs très -salubre. On sait qu’en Italie la phthisie

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passe pour contagieuse, et l’on fuit ces pauvres malades comme on fuirait les cholériques ou les pestiférés.

C’est dans le cadre dont nous venons d’esquisser les contours qu’est assise la ville de Naples, entre les collines et la mer, exposée au midi et au levant, mesurant deux milles et demi de développement du nord au sud , du palais de Capodimonte au château fort de l’Œuf, et quatre de l’ouest à l’est, de Mergellina à la barrière de Portici , en suivant les bords de la mer. A l’exception des quais et de trois ou quatre artères principales, elle ne présente qu’une masse confuse d’habitations, entrecoupées de ruelles fort étroites dans lesquelles le soleil ne pénètre presque jamais , avantage fort apprécié dans tout le Midi. Les rues les plus larges , celles qui par leur ampleur représentent les anciennes voies romaines , ont conservé le nom d e strada (du latin strata ); les autres s’appellent inco, vicolelto, ou stretlola, d’après le rétrécissement de plus en plus prononcé de la chaussée. Il y a nombre de ces couloirs obscurs dont on peut toucher les deux parois en étendant les bras et quelquefois simplement en étendant les coudes. Quelques passages ont gardé le nom antique de via, et quelques autres celui de rua, souvenir de la domination angevine. Les maisons sont en général assez hautes, comme pour enlever aux rues un dernier reste de lumière et d’air pur. Très-peu ont des toits; la plupart sont couvertes de terrasses dont le sol est composé de petites pierres volcaniques ( lapilli ) battues dans un lit de chaux. Les eaux pluviales s’écoulent par des gargouilles du haut de l’entablement, et versent sur la tète des passants des douches rafraîchissantes qui se renouvellent de dix en dix pas.

L’artère principale de Naples est la rue de Tolède , strada di Toledo, qui s’étend en droite ligne à travers une grande partie de la ville depuis la place du Palais- Royal jusqu’à la place du Mercatello, et de là se pour-

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suit, mais sur un plan irrégulier, jusqu'au musée, mesurant en tout une longueur de huit mille neuf cents palmés 1 . Celte belle et large voie, qui est presque entièrement bordée de palais, de monuments et d’édifices publics , fut ouverte vers le milieu du xvt° siècle par le vice-roi don Pietro de Tolède, marquis de Villafranca, sur les dessins des architectes Ferdinando Manlio et Benincasa. D’après le conseil de Giovanni da Nola, il la fit tracer exactement dans le sens de la méridienne de Naples , de sorte qu’à midi précis le soleil la remplit entièrement dans toute sa longueur, sans aucune ombre de part ni d’autre.

La rue de Tolède est dominée au couchant par le fort Saint- Elme et la chartreuse de San-Martino. Cette partie de la colline, toute hérissée de saillies irrégulières, toute creusée de petits vallons à pentes rapides, œuvre des torrents et des eaux pluviales, avait été peu à peu aplanie par la main des moines à qui elle appartenait, et transformée par eux en jardins et en vergers. A la fin du xvi e siècle , le comte de Castrovillari , depuis prince de Cariati, la prit à cens perpétuel des frères chartreux, moyennant le paiement d’un canon annuel de soixante ducats , et la planta entièrement de mûriers pour l’éducation des vers à soie. Ce champ de mûriers devint bientôt le rendez-vous des parties joyeuses des Napolitains, gens de belle humeur, et qui ont toujours regardé Bacchus comme une divinité propice. Le vin , le jeu , la débauche, établirent leur quartier sous l’ombrage de ces arbres touffus, à tel point que quand on voyait se produire quelque licence, on ne manquait pas de s’écrier: Eh ! sommes-nous donc ici sous les mûriers? Mais quand la rue de Tolède fut perdée, les nobles espagnols et napolitains, voulant y établir leurs demeures, prirent à sous-

1 Le palme napolitain, dont nous nous servirons quelquefois dans le cours de cet ouvrage, mesure vingt-six centimètres de longueur.

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cens du prince de Cariati tous ces terrains mal famés , et y bâtirent leurs palais. Par cet accensement perpétuel , le prince retira un canon annuel de plusieurs milliers de ducats, tout en continuant à ne payer aux chartreux que les soixante ducats stipulés primitivement.

Outre la rue de Tolède, on ne peut guère mentionner à Naples que la belle slrada, de construction française, qui monte du musée au palais de Capodimonte; la rue de Foria, qui part aussi du musée pour escalader la pente de Capodichino, en passant devant le Jardin botanique et le grand Hôpital des Pauvres ( Albergo de’ Poveri) ; et le quai de Chiaia , qui court tout le long de la mer .à l’ouest. Ces rues sont généralement bordées d’assez belles maisons , auxquelles l’emphase italienne impose le nom pompeux de palais. Mais qu’on ne se laisse pas surprendre par cette dénomination sonore •: il s’agit tout simplement de ce que nous appelons en France un hôtel. Bien peu, d’ailleurs, ont un aspect monumental.

Les quartiers de Chiaia et de Mergellina obtiennent la préférence des étrangers qui veulent faire quelque séjour dans cette riante contrée. Peu remarquables par euxmêmes, ils doivent toute leur attraction au voisinage de la mer, et au panorama de la moitié du golfe qui se déploie sous les yeux. C’est là que viennent rêver les poêles et les artistes, sous les bosquets d’orangers qui couronnent la colline. C’est là que vécut Sannazar , dans cette villa que lui avait donnée Frédéric II d’Aragon , et qu’il saluait dans ses vers comme le palais des nymphes. C’est aussi là, si l’on s’en rapporte à la tradition , que Virgile a voulu passer ses derniers jours et qu’il voulait rendre le dernier soupir.

La promenade de la Villa-Reale est l’honneur de Chiaia. Autrefois promenade royale réservée , elle fut ouverte au public par la libéralité de Ferdinand, en 1782, et prolongée en 18Ü7 et en 1834. Elle mesure quatre mille cinq

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cents palmes de longueur et cent quatre-vingt-dix de largeur, et se trouve divisée en cinq allées d’acacias , de saules et de chênes verts , avec un bosquet. Des fontaines l’embellissent, et des statues , copies médiocres des chefsd’œuvre de la sculpture antique, y sont distribuées çà et là. Le bosquet renferme un petit temple dédié à Virgile, avec un buste du poëte dû au ciseau d’Angelini. Mais ce qui fait la splendeur de la Villa-Iteale, c’est son horizon. Faut-il ajouter qu’ici, comme en bien d’autres lieux, l’homme s’applique sottement à enlaidir la nature? La plage est couverte d’immondices ; d’ignobles baraques en bois , établies là sous prétexte de bains de mer, cachent en partie la perspective du golfe ; les pêcheurs , tirant leurs barques sur le sable, y raccommodent leurs filets; les femmes et les enfants des mariniers viennent y étaler au soleil leurs haillons sordides , et s’y livrer en public aux soins les plus repoussants de la propreté. Tout cela ne choque point à Naples.

Nous aurons jeté un dernier regard sur la topographie de la ville quand nous aurons parlé de ses eaux, cet élément si important de la décoration d’une grande cité.

Placée dans un territoire volcanique tout fissuré à l’intérieur et livré encore à des phénomènes ignés, la ville de Naples possède peu de sources. On en compte quatre seulement dans son enceinte ou dans son voisinage immédiat ; mais le volume en est peu considérable , et le produit en est principalement employé par les navires. Il a donc fallu aller chercher au loin des sources plus abondantes , et les amener à Naples au moyen de travaux importants. L’empereur Auguste, qui se préoccupait en même temps d’alimenter d’eau potable sa flotte stationnée à Misène, dans une région aride et volcanique, fit construire un magnifique aqueduc qui, de Serino, dans la principauté septentrionale, allait jusqu’à Misène, à cinquante milles de distance, et y versait abondamment

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l’eau Julia. Ce gigantesque ouvrage, vraiment cligne des Romains, avait été rompu pendant les mauvais jours du moyen âge. Le vice- roi Pietro de Tolède, très-désireux d’embellir la ville dont le gouvernement lui était confié, fit rechercher par l’architecte Pietro-Antonio Lettieri les traces de cet aqueduc. Lettieri en trouva la lôtc à Serino, et le suivit, tantôt sur des arcades, tantôt dans des canaux creusés dans les rochers, d’abord jusqu’à Somma, au flanc septentrional du Vésuve , puis jusqu’à Capodichino, à l’entrée de Naples. Là , l’aqueduc se bifurquait. Une des branches desservait la ville : c'est par ce conduit que Bélisaire introduisit ses soldats pour s’emparer de Naples. L’autre branche, poursuivant sa course pardessus les collines du Pausilippe, de Pouzzoles et de Baia, atteignait enfin Misène, où elle épanchait ses eaux dans l’immense réservoir qu’on nomme la Piscine admirable.

Selon l’estimation de Lettieri , pour restaurer ce canal jusqu’à Naples, il n’aurait pas fallu moins de deux millions de ducats, somme qui effraya l’administration espagnole. Ce qu’un gouvernement refusait de faire, un généreux particulier ne craignit pas de l’entreprendre à ses frais. En 1616, César Carmignano, patricien napolitain, associant à ses vues l’ingénieur Alexandre Ciminiello , capta les eaux du Faenza , petite rivière formée près de la ville de Sainte- Agathe-des-Goths, dans la principauté ultérieure, par divers ruisseaux qui descendent des Apennins, et les conduisit par un large canal jusqu’à Casalnuovo, près d’Acerra. C’est là que la ville prit l’aqueduc à ses frais , et l'amena jusque dans ses murs. A ces eaux , déjà abondantes, le roi Charles III ajouta toutes celles qu’il put recueillir aux environs de Bénévent pour l’ornement de sa villa de Caserte, et les fit jeter dans le canal de Carmignano par un aqueduc spécial. Le Carmignano (c’est le nom que la reconnaissance des Napolitains a donné à cette rivière) alimente toutes les fontaines pu-

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bliques de la ville , généralement peu monumentales. Une portion de ces eaux est employée à faire mouvoir les moulins, point capital pour la subsistance de la ville : ces moulins , comme à Rome , sont situés dans l’enceinte et sous la protection des forts , pour être à l’abri d’un coup de main de l’ennemi.

Un second aqueduc, beaucoup moins important que le précédent , va chercher à Bolla , dans les flancs du Vésuve, à quatre milles et demi xie distance, les eaux d’une autre source. Ce canal , dont la majeure partie est de construction antique, traverse la riche campagne de Naples; il laisse en passant quelques petits ruisseaux pour arroser les jardins, donne le mouvement à plusieurs moulins et à une fabrique d’armes, et entre enfin en ville pour desservir les quartiers bas. L’excédant de son produit forme le moderne Sebeto, qui n’est peut-être pas le même que le Sebeto antique chanté par Virgile, par Columelle et par Stace. En voyant aujourd’hui ce mince filet d’eau , passant secrètement sous l’immense pont de la Maddalena , on ne comprend guère qu’il ait pu inspirer la muse des poêles anciens. Quoi qu’il en soit , nous savons que les Romains en avaient fait un dieu et lui avaient décerné les honneurs divins, dans la crainte sans doute qu’il ne tarît tout à fait.

D’après cet aperçu général, on voit que Naples n’a pas la beauté urbaine, cette beauté qui résulte de la distribution du plan, des rues, des places, des fontaines, des monuments, de la perspective intérieure; elle doit tout à la mer, à sa ceinture de collines, au Vésuve, à ses merveilleux horizons, à son climat. Nous visiterons cependant quelques-uns de ses édifices, moins pour en admirer l’architecture que pour y rechercher les souvenirs et les œuvres d’art. Mais, avant d’entreprendre cette excursion, nous allons jeter un coup d’œil sur les grandes phases de son histoire.

PRÉCIS HISTORIQUE

Origines de Naples. — Les Romains. — Les Barbares. — Bélisaire et les Grecs. — Anarchie. — Les aventuriers normands. — Dynastie normande. — La maison de Souabe. — Conradin. — La maison d'Anjou. — Vêpres siciliennes. — Les deux reines Jeanne. — La maison d’Aragon. — Charles VIII. — La maison d’Espagne. — Masaniello. — Les Bourbons. — Joachim Murat. — Tempérament politique du peuple napolitain.

Comme toutes les cités les plus antiques, Naples veut faire remonter son origine jusqu’aux dieux. Quelques historiens, épousant celte étrange et vaniteuse idée, ont raconté que cette ville fut bâtie sur la plage où fit naufrage la sirène Parthénope , fille d’un roi de Thessalie selon les uns, déesse selon les autres. Apollon, dit-on, avait lui-même dirigé par le vol d’une colombe le navire de Parthénope, et l’avait conduit aux bords enchanteurs de l’Opicie. La ville, devenue florissante, fut plus tard détruite par la jalousie des habitants de Cumes; mais une peste ayant affligé les vainqueurs, l’oracle leur enjoignit, pour faire cesser le fléau, de bâtir une nouvelle cité sur les ruines de l’ancienne. De là l’origine de Naples, dont le nom grec signifie la ville neuve. Parthénope, étant sortie peu à peu de ses ruines, reçut par opposition le

PRÉCIS HISTORIQUE

nom de Palépolis, c’est-à-dire la vieille ville. Les deux villes vécurent en harmonie côte à côte, et finirent par s'entourer d’une muraille commune, un siècle environ avant l’Empire.

Au milieu de ces fables il se rencontre sans doute un fonds de vérité ; mais il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de préciser les origines de Parthénope et de Naples. Tout ce qu’on peut dire, c’est que l’Italie méridionale fut occupée d’abord par des races de souches diverses, pélasgiques,osques et sabelliennes,puis par des colonies grecques. Au défaut des historiens, les monuments qui subsistent çà et là, les inscriptions, la forme et la signification des noms de lieux, suffiraient pour l’indiquer clairement. La population elle-même a gardé jusqu'à nos jours, excepté à Naples, ses caractères primitifs; car l'assimilation des tribus a été incomplète, protégées qu’elles étaient par de grands obstacles naturels.

Quoi qu’il en soit, la ville de Naples, devenue riche et puissante, osa se mesurer avec Rome. Elle se fiait sans doute dans le secours que lui avaient fait espérer les Grecs, et dans l’alliance des Samnites et des Tarenlins. Cet appui lui manqua à l’heure .critique de la lutte, et les Romains, après un long siège, s’emparèrent de Pajépolis. Les Napolitains n’eurent plus alors d'autre ressource que de traiter avec le vainqueur et de se lier avec lui par un pacte d’alliance offensive et défensive, tout en conservant leur autonomie. Celte alliance porta ses premiers fruits lorsque Pyrrhus, ayant échoué contre Capoue, tourna ses forces contre Naples. Les Romains le battirent et le repoussèrent, et les Napolitains reconnaissants envoyèrent en don à Rome quarante vases d’or. Le sénat , rivalisant de courtoisie, n’accepta que le moins pesant et renvoya les autres.

L’histoire de Naples sous la tutelle des Romains n’offre pas d’événements importants. Après le passage d’Annibal,

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la ville devint un municipe romain, et perdit dès lors sa nationalité. Instituée sous Auguste la métropole d’une des onze régions d’Italie, elle dut accueillir dans son sein les Campanicns, ses implacables ennemis d’autrefois, et partager avec eux les offices et les dignités. Un peu plus tard elle reçut le titre de colonie romaine , et elle le conserva jusqu’à Constantin.

Celte succession d’événements se trouve en quelque sorte écrite dans l’histoire monumentale de l’Italie méridionale. L’art étrusque et l’architecture pélasgique ou cyclopéenne y ont laissé des débris importants à Alatri, à Cumes, et en plusieurs autres lieux; le style grec nous offre à Canosa, à Tarente et à Pæstum, des spécimens admirables; les Romains ont bâti partout des monuments impérissables , et Pompéi reste là comme la merveille la plus complète de toute l’Italie.

Le v e siècle devait être bien fatal à tant de chefs-d’œuvre, et en peu d’années il allait accumuler ruines sur ruines. Les barbares, qui se ruent avec fureur sur Rome, ne pouvaient oublier une région célèbre par sa beauté, ses richesses et sa fertilité. Alaric parcourt le premier cette terre fortunée, et, après en avoir saccagé toutes les villes, il trouve un tombeau dans le lit même du Rusento. Attila et ses Huns, Genséric et ses Vandales, Odoacre et ses Ilérules , succèdent tour à tour aux Visigoths , et ravagent les ruines. L’empire d’Occident finit, et le misérable Augustule vient terminer sa vie en prison dans le château de Lucullus, qui deviendra plus tard le château de l’Œuf. Théodoric chasse les Hérules, et le territoire napolitain respire quelque peu sous le gouvernement de ce prince, moins barbare que les autres.

Cependant l’empire d’Orient ne s’était point résigné à la perte de l’Italie. Saisissant un prétexte pour déclarer la guerre à Théodat, Justinien y envoie avec une armée Bélisaire , iljustré par sa guerre d’Afrique contre les Van-

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dales. Le grand général assiège en vain la ville de Naples; désespérant de la prendre d’assaut ou par famine, il va se retirer, quand un soldat, découvrant un aqueduc, s’y introduit et s’assure qu’il débouche dans la ville. La nuit est profonde. Les Napolitains se croient à la dernière heure du siégea car ils ont vu les Grecs lever leurs tentes, et ceux-ci, ignorant le secret du général, sont dans la même persuasion. Bélisaire a choisi quatre cents soldats parmi les plus déterminés, *et, se mettant à leur tête dans le plus grand silence, il pénètre dans la ville par l’aqueduc, tue les sentinelles d’une tour, appelle les siens par le son de la trompette et s’empare de Naples presque sans coup férir. Pourquoi faut-il ajouter que le héros grec, non moins redoutable que les Goths , incendia et ravagea sa conquête avec une telle barbarie, que le pape dut lui adresser les. plus vifs reproches !

Peu de temps après, Totila reprit la ville par la famine et la démantela; mais Narsès, l’ayant vaincu , soumit de nouveau le territoire de Naples au pouvoir de Constantinople, en l’année 555, et mit fin à la domination des Goths, qui durait depuis soixante-quatre ans. Sous ce nouveau régime, Naples commençait à renaître, quand l’impératrice Sophie eut la maladresse de blesser et d’outrager Narsès , et celui-ci , pour se venger, appela les Lombards. Une horde de ces nouveaux barbares accourut ravager la ville, et massacrait les habitants, lorsque l’évêque Agnello, saisissant une croix comme le suprême étendard , ranima les Napolitains et les conduisit à l’ennemi. Les Lombards furent chassés , et les vainqueurs , pour éterniser ce succès, plantèrent un clou au lieu même jusqu’où s’était avancé l’audacieux étranger.

De nouvelles luttes succédèrent à ces ravages et à ces guerres qui duraient depuis deux siècles. Les ducs locaux, les Grecs de Constantinople , les Lombards , le duc de Bénévent, les Francs sous Pépin et Charlemagne, et les

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empereurs (l'Occident se disputèrent ces belles régions et ne les laissèrent pas respirer un moment. Les Sarrasins, plus aveugles dans leur brutalité que les barbares du Nord, vinrent à leur tour, les dévastèrent pendant un siècle, et laissèrent partout sur leur passage une trace de sang et d’incendie. Enfin le pape Jean X, se liguant avec les princes et les ducs de Bénévent, de Capoue, de Naples et de Gaële, chassa définitivement les hordes sarrasines et les repoussa sur les côtes d’Afrique. Ce succès n’améliora guère le sort des habitants, et l’on peut dire que, vainqueur ou vaincu, le peuple napolitain fut toujours malheureux et ne connut qu’une série ininterrompue de calamités effroyables, depuis la mort du duc Grimoald , arrivée en 806, jusqu’à la fondation de la monarchie normande, en 1 130. Au milieu de ces désastres sans cesse renaissants, les abbayes de la Gava et du Mont-Cassin, plusieurs fois dévastées, devinrent l’asile de la science persécutée par l’ignorance, la barbarie et la brutalité, et conservèrent intact le précieux dépôt des lettres et des arts.

Ici se présente à nous un de ces faits qui n’ont d’exemple dans aucune histoire des dominations étrangères, et qui, par son audace, ses péripéties et ses succès, serait bien digne d’inspirer un grand poêle. Quelques années après l’an 1000, une poignée de chevaliers normands, guerriers pèlerins, portant tout à la fois l’épée est le bourdon, et montrant sur leur poitrine la croix du pèlerinage de Jérusalem, débarquent à Salerne, et, trouvant la ville assiégée par les Sarrasins , entreprennent de chasser les infidèles. Une brillante victoire couronne leurs efforts, et l’ennemi, abandonnant ses armes, ses tentes, ses bagages, regagne à la hâte ses vaisseaux et s’enfuit. Le don d’une seigneurie dans la Campanie récompense les auxiliaires, et la ville d’Avcrsa s’élève pour en être la forteresse. Ce premier succès attire d’autres Normands, et ces aventuriers , guidés par les trois fils de Tancrède de Ilauteville, Guil-

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laumc , Drogon et Onfroy , chassent les Sarrasins de Sicile, et tournent ensuite leurs armes contre les Grecs qui occupaient une portion de l’Italie méridionale. Les victoires se comptent par les batailles, et bientôt Guillaume, surnommé Bras-de-Fer à cause de son intrépidité, se proclame comte de la Fouille. Ses frères Drogon et Onfroy lui succèdent, et rencontrent devant eux l’empereur d’Orient et le pape Léon IX qui les attaquent, dans les plaines de la Pouille, avec une puissante armée de Lombards et d’Allemands. Le souverain pontife est vaincu et fait prisonnier; mais les généreux vainqueurs, ne voyant plus en lui un ennemi, se prosternent devant leur captif et se reconnaissent les vassaux du chef de l’Église. Robert Guiscard et Roger, autres fils de Tancrèdc de Hautevillc, continuent l’œuvre de leurs frères aînés, chassent les Grecs des Calabres et les Sarrasins de Sicile, et affermissent leur empire par dix ans de guerres toujours heureuses. Robert se proclame duc de Pouille, et Roger prend le titre de comte de Sicile.

Toujours ennemi acharné de l’empereur grec, Robert Guiscard n’hésita pas à porter la guerre jusque sous les murs de Constantinople; mais il abandonna précipitamment l’Orient, rappelé en Italie par les dangers du pape saint Grégoire VII, que l’empereur Henri IV assiégeait dans la ville de Rome. Le prince normand passa la mer, délivra le souverain pontife et le conduisit en sûreté à Salerne; puis, reprenant son expédition interrompue, il marchait de nouveau contre les Grecs , quand la niort le surprit à Corfou. Ainsi se termina la brillante épopée de cet aventurier audacieux.

Au commencement du xn° siècle, un descendant de la même famille , Roger II, réunit entre ses mains la Pouille et la Sicile. C’était un prince sage, affable, valeureux, doué d’éminentes qualités, vraiment politique, et appelé à jouer un grand rôle. Pour asseoir complètement sa domi-

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nation sur l’Italie méridionale, il lui manquait encore deux choses, la ville de Naples et le titre de roi. La ville de Naples, alTamée par un long siège, fut enfin obligée de se rendre : son dernier duc, Sergio, se couvrant la tête de cendres, annonça que l’heure suprême de la république avait sonné, et avec le consentement du sénat il fit présenter les clefs à Roger, pour en mourir ensuite de douleur. Quant à la couronne, Roger l’obtint du désir des peuples et du consentement du souverain pontife, qui lui donna l’investiture royale en échange d’un acte de vasselage. Cet événement eut lieu en 1130.

Monté sur le trône, le fondateur de la dynastie normande enleva aux barons leurs seigneuries et le droit qu’ils avaient de rendre la haute justice et de lever des troupes, mais il leur laissa leurs terres; il abolit la servitude, édicta des lois prudentes, et des éléments désordonnés que lui offrait l’État fit sortir des institutions plus parfaites. 11 était d’un sang trop belliqueux pour ne pas entreprendre de nouvelles guerres. Aussi , se jetant hardiment dans des expéditions aventureuses, il repoussa Lothaire dans ses États d’Allemagne, rendit tributaires Tripoli, Tunis et plusieurs villes du Levant, et enleva aux Grecs l’Achaïe, la Morée, Thèbes, Corinthe et Corfou. C’est donc avec raison que son épée portait ce vers si connu , où il attestait que la Pouille , les Calabres , la Sicile et l’Afrique lui obéissaient :

Apulus et Calaber , Siculus mihi servit et Afer.

A Roger succédèrent son fils Guillaume le Mauvais (1154-1166) et son petit-fils Guillaume le Bon ( 1168— 1189). Celui-ci, étant mort sans enfants, laissa le trône à sa tante Constance, qui avait épousé l’empereur Henri VI, de la maison de Souabe; mais le pape Clément III, qui redoutait la prédominance des Allemands, se déclara en faveur de Tancrède, descendant de Roger, et le fit cou-

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ronner à Palerme en 1190. La guerre civile déchira le royaume avec des fortunes diverses. Enfin Tancrède étant mort, sa veuve et son fils Guillaume furent faits prisonniers , et envoyés en Allemagne pour y mourir dans les cachots. Ce fut le commencement d’une série non interrompue de cruautés, qui firent donner à Henri VI le nom de nouveau Néron. Disons seulement qu’il poussa la barbarie jusqu’à faire clouer des couronnes sur la tête de ceux qui avaient couronné le jeune Guillaume III, et jusqu’à faire exhumer le cadavre de Tancrède pour le livrer aux mains du bourreau. On peut dire que tous les jours du règne de ce monstre furent marqués par des actes de cruauté. Ainsi finit dans le sang la glorieuse dynastie normande.

Les violences de Henri VI atteignirent de telles proportions, que son épouse Constance, affligée d’avoir soumis à un maître pareil ses peuples et son pays natal, entreprit de mettre elle-même un terme à de telles épreuves. La digne fille de Roger, se jetant courageusement entre les victimes et le bourreau , appela près d’elle les grands du royaume, et, marchant à la tête d’une armée nombreuse, battit son mari, et le força à signer un traité dont elle dicta les conditiçns. La mort délivra bientôt l’Italie de ce redoutable tyran, en 1199.

Son fils, Frédéric II, lui succéda, et ouvrit pour l’Italie méridionale une ère de prospérité. 11 réorganisa l’Etat, publia trois livres de sages constitutions, releva les villes détruites, en fonda de nouvelles, et développa l’instruction publique. Sa cour devint le rendez-vous des personnages les plus savants, et dans ces conversations où l’on dissertait de philosophie , de littérature et de beaux-arts , la langue italienne sortit de ses langes. Pourquoi faut-il ajouter que l’Empereur porta lui-même un coup mortel à cette prospérité naissante par ses dissensions avec la cour de Rome , ses scandales, son impiété et ses violences contre l’Église?

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En recevant la couronne à Rome des mains du pape Ilonorius III , en 1220, Frédéric avait fait le serinent d’aller combattre en Terre-Sainte; mais il ne se pressa pas d’accomplir cette promesse sacrée, et Grégoire IX, successeur d’IIonorius, après l’avoir menace en vain des foudres de l’Église, avait dû l’excommunier en 1227 et 1228. Frédéric, tout excommunié qu’il était, se décida enfin à marcher contre les infidèles, moins pour remplir son vœu que pour conquérir le trône de Jérusalem, sur lequel il prétendait avoir des droits par sa femme Yolande, fille de Jean de Brienne. Au lieu de combattre les Sarrasins, il négociait avec eux. A cette nouvelle, Grégoire IX fit envahir l’Etat napolitain par une armée pontificale, et en donna le commandement à Brienne lui-même. Signer une trêve de dix ans avec le Soudan d’Égypte, revenir en Sicile, et reconquérir les unes après les autres toutes les provinces envahies, fut pour Frédéric l’affaire de quelques mois. Le pape se résigna à faire la paix. Alors éclata une nouvelle tempête, et les républiques italiennes se liguèrent contre lui et entraînèrent dans le mouvement son propre fils Henri, né de sa première femme, Constance d’Aragon. Guelfes et Gibelins ne cessèrent d’ensanglanter les terres italiennes jusqu’à la mort de Frédéric, en 1250.

Le pape Innocent IV, qui n’avait que trop de raisons de redouter la maison de Souabe, refusa de donner l’investiture à Conrad, et celui-ci dut conquérir le royaume de Naples; mais il n’eut pas le temps de consolider sa conquête, et il mourut en 1253, laissant à son filsConradin un trône bien menacé. Sur la fausse nouvelle de la mort du jeune prince , son oncle Mainfroi s’empara du gouvernement et se fit proclamer roi par les barons, malgré la résistance de trois papes. Une croisade fut organisée contre lui, et Charles d’Anjou, frère de saint Louis, acceptant la couronne que lui offrait Clément IV, marcha à la conquête de son nouveau royaume. Trahi par la fortune et par les

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siens, Mainfroi mourut en soldat, en 1263, à la fameuse bataille de Bénévent, et le trône passa à la dynastie angevine.

Se sentant mal affermi , Charles d’Anjou déploya de grandes rigueurs contre ceux dont il suspectait la fidélité et accabla le peuple d’impôts. Les barons, fatigués de ces violences, invitèrent Conradin à venir s’emparer de la couronne. Le jeune prince, assisté de son oncle le duc d’Autriche, très-jeune lui-même, traversa toute l’Italie et offrit la bataille à son rival près de Tagliacozzo . en 1268. Les Allemands sont d’abord victorieux; mais pendant qu’ils se reposent, une réserve fraîche de huit cents cavaliers français se jette à l’improviste sur les vainqueurs, les disperse et en fait un grand carnage. Conradin, son oncle et plusieurs autres barons allemands, découverts à Astura sous des habits de paysans, sont envoyés prisonniers à Charles. Le roi les fait juger par un tribunal composé de magistrats dévoués : un seul juge ose prononcer que Conradin est traître à l’État, et, au milieu du silence général, il lit tout haut la sentence. Robert de Flandre, gendre de Charles, dans le transport d’une noble colère . s’écrie : « Félon ! ce n’est pas à toi qu’il appartient de condamner à mort un si illustre et si magnanime seigneur. » Et il lui plonge son épée dans la poitrine. Cet acte de haute justice ne sauva point les infortunés vaincus. Conradin monta sur l’échafaud dressé à Naples sur la place du Marché, le 26 octobre 1268. Il vit abattre la tête de son jeune oncle; il prit cette tête par sa blonde chevelure et la baisa en pleurant; puis il se dépouilla lui -même de son manteau en disant : « Ma pauvre mère! »'Ce fut sa dernière parole. Avant de placer sa tête sur le billot pour recevoir le coup mortel , il jeta son gant dans la foule. Ainsi s’éteignit , par une mort ignominieuse , celte race des princes de Souabe dont on déplorerait davantage la triste destinée, si elle n’avait pas affligé l’Église par les plus odieuses violences.

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Le gant de Conradin fut ramassé par un gentilhomme nommé Jean de Procida , qui, armé de ce testament ensanglanté, parcourut toutes les cours de l’Europe et excita les princes contre Charles d’Anjou. Quelques années plus tard éclatait à Palerme , le lundi de Pâques, l'horrible massacre des Français connu dans l’histoire sous le nom de Vêpres siciliennes. Ces terribles représailles arrachèrent la Sicile à Charles, et Pierre 111 d’Aragon , époux de Constance , fdle de Mainfroi , s’en empara. Le roi de Naples, malgré ses efforts, ne put jamais reconquérir cette île, et il emporta ce chagrin dans la tombe en 1285.

Après Charles II (1285- 1309) et Robert le Sage ( 1309-1343), la reine Jeanne I rc monta sur le trône à l’âge de seize ans. Elle avait épousé André de Hongrie, jeune prince brillant; mais peu de temps après elle le fit étrangler au balcon du château d’Aversa pour se marier à son cousin Louis deTarente. La cruelle et impudique reine ne tarda pas à tomber dans le mépris public, et une quatrième union avec Othon de Brunswick mit le comble à l'indignation du peuple. Charles III de Duras, arrièrepetit-fils de Charles II, en profita pour se soulever contre elle; il s’empara du royaume, captura la reine Jeanne et la fit périr de la môme manière que le prince André de Hongrie, en 1382. Ainsi finit la première branche de la maison d’Anjou. Charles III laissa deux enfants : Ladislas le Magnanime, qui eut à défendre son trône contre les prétentions de Louis d’Anjou, et Jeanne II, bien digne, par sa vie scandaleuse et son luxe effréné, de porter ce nom déshonoré. Cette princesse mourut en 143a, après avoir appelé au trône, par adoption, Alphonse d’Aragon, roi de Sicile , et René d’Anjou , double chbix qui devait livrer le royaume à de cruelles guerres intestines. Le roi René, après deux années de luttes, se vit contraint d’abandonner son entreprise, et revint en Provence avec sa femme

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et ses enfants. Alphonse s’empara de Naples par le môme stratagème que Bélisaire avait déjà employé, et les Napolitains virent pour la seconde fois le vainqueur entrer chez eux par un aqueduc. A partir de cette date (1442). la maison d’Anjou se trouva entièrement dépossédée, et les deux couronnes de Naples et de Sicile furent réunies sur la même tête.

L’adoption de Jeanne, la conquête du royaume et les droits de la maison de Souabe, n’auraient pas suffi pour faire donner par Eugène IV l’investiture du trône de Naples à Alphonse d’Aragon , si ce prince ne se fût engagé à chasser des Marches François Sforza , condottiere qui avait changé son épée en sceptre. Alphonse fut un roi magnanime, valeureux et ami des lettres, qui n’eut d’autre tort que de trop fortifier la puissance féodale des barons. A sa mort (1458) , il laissa la Sicile et l’ Aragon à son fils Jean, et le royaume de Naples à Ferdinand I er , son fils naturel légitimé. Celui-ci rencontra de grandes difficultés près des barons , et il les traita avec une dureté révoltante qui légua à son fils Alphonse II tout un héritage de haine. Aussi quand Charles VIII, héritier des prétentions de la maison d’Anjou , vint revendiquer le trône de Naples les armes à la main, fut-il accueilli partout avec enthousiasme, et il entra dans la capitale aux acclamations du peuple. Épouvanté de la défection générale , Alphonse jeta à son fils Ferdinand II une couronne bien compromise, et s’enfuit à Messine , où il revêtit l’habit des moines olivétains.

Les fautes des Français changèrent bientôt le cours des événements. Le peuple napolitain , toujours mobile et impétueux, s’irrita des insolences de nos soldats, et regretta la dynastie qu’il venait d’abandonner si lâchement. Après une courte possession, passée en fêtes et en tournois, Charles VIII fut obligé de regagner la France, et Ferdinand recouvra sa couronne, qu’il laissa par sa mort,

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arrivée l’année suivante (1496) , à son oncle Frédéric d’Aragon.

Deux compétiteurs se disputaient alors le trône de Naples : Louis XII, héritier des prétentionsde Charles VIII , et Ferdinand le Catholique, qui n’invoquait d’autres droits que ceux de la conquête et les talents militaires de Gonsalve de Cordoue. Le pape Alexandre VI accorda une bulle d’investiture au roi d’Espagne. Le malheureux Frédéric, traqué de toutes parts, n’eut d’autre ressource que de se réfugier en France, où il vécut d’une pension que lui fit Louis XII , pendant que son royaume était déchiré par la guerre. Enfin Louis XII céda ses droits à Ferdinand, et celui-ci fut reconnu roi de Naples sans contestation.

Jeanne la Folle , fille de Ferdinand le Catholique et d’Isabelle, héritière de la monarchie espagnole, avait épousé Philippe d’Autriche, fils de l’empereur Maximilien, et elle porta le royaume des Deux-Siciles à cette maison. Son fils, Charles- Quint, réunit toute la monarchie sous son sceptre, et pendant deux siècles le royaume de Naples demeura dans la possession des rois d’Espagne de la maison d’Autriche , qui le firent gouverner de loin par des lieutenants et des vice-rois , et en tirèrent le plus d’argent qu’il leur fut possible. Les deux tiers des revenus ordinaires sortaient annuellement du royaume en monnaies d’or pour acquitter les dettes de l’Espagne. On comprend sans peine combien un tel régime dut épuiser et appauvrir ces contrées , auparavant si riches et si florissantes.

Fatigué d’être ainsi exploité au profit d’un royaume étranger, et blessé par quelques mesures que don Pierre de Tolède, vice-roi de Charles-Quint , avait essayé d’établir, le peuple se révolta ouvertement. Un certain Tommaso Aniello, de Sorrcnte (nom qui semble prédestiné à l’insurrection), se mit à la tête des factieux; quelques

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barons secondèrent le' mouvement, et le vice-roi dut renoncer aux mesures qu’il avait adoptées. Pierre de Tolède avait cependant une grande autorité morale, et les travaux d’embellissement qu’il fit exécuter dans la ville lui avaient donné une véritable influence populaire. C’est sous son administration que fut percée la belle rue de Tolède.

A l’abdication de Charles-Quint, le royaume des Deux- Siciles passa à Philippe II d’Espagne. Le pape Paul IV prononça la déchéance de ce prince du trône de Naples, toujours considéré comme vassal du saint-siège, et forma une ligue avec Henri II, roi de France, pour en déposséder Philippe. Le duc d’Albe, à la tète d’une armée, appuya victorieusement les prétentions de son maître, et le duc de Guise, qui avait d’abord remporté quelques succès, fut forcé de se retirer.

Philippe IV monta sur le trône en 1621. Ce prince insatiable épuisa de toutes manières le trésor napolitain, et les vice-rois, par ses ordres, établirent des taxes et des impôts de toutes sortes sur les objets de première nécessité. Le pays était écrasé et souffrait impatiemment ces extorsions, lorsqu’en 1647 le vice-roi Rodrigo Pons de Leon , duc d’ Arcos , eut la malheureuse inspiration de taxer les fruits et les légumes, base principale de la nourriture du peuple. Ce fut le signal de la révolte. Ici se place un épisode vraiment épique qui caractérise admirablement la nature du tempérament napolitain. Un simple pêcheur d’Amalfi, nommé aussi Tommaso Aniello, mais plus connu sous le nom abrégé de Masaniello, se met à la tôle des mécontents et soulève la foule par cette éloquence naturelle et imagée dont le Midi a le secret. Il renverse dans le marché les paniers de fruits sur lesquels on voulait percevoir l’impôt, aux cris tumultueux de : « Vive le roi d’Espagne ! A bas les gabelles! » La multitude le nomme capitaine général, et , marchant à sa suite, met le feu aux palais des ministres et aux maisons des agents du fisc, sans dérober le moindre

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objet. Masaniello se vit bientôt le maître de cent mille révoltés lui obéissant aveuglément, et, à la tête de ces forces imposantes, il négocia un traité avecleducd'Arcos, qui promit solennellement l’abolition des impôts. Quand le pacte fut signé, le pêcheur triomphant se jeta aux pieds du duc vice-roi, déchira les habits somptueux dont on l’avait revêtu , protesta qu'il n’avait agi que dans l’intérêt du peuple , et demanda à retourner à son premier état. Le duc d’Arcos lui fit des caresses hypocrites, lui donna un brillant festin , et lui servit , dit-on , un breuvage enivrant qui devait lui faire perdre la raison. Entraîné dans l’église du Carmel pour y entendre un sermon, le dictateur improvisé fut surpris d’un lourd sommeil, et, pendant qu’il se reposait dans une chambre du couvent, il fut assassiné par des émissaires du vice-roi. On lui coupa la tête, et on l’apporta au duc d’Arcos, en présence de la foule indifférente ; le corps du malheureux, livré aux outrages de cette même populace qui voulait la veille en faire un roi , fut traîné par les rues. La puissance de ce chef populaire n’avait duré que six jours, et il yen avait neuf seulement que la révolte avait commencé. La sensibilité du peuple se réveilla le lendemain. La foule, se révoltant de nouveau à cause de la cherté du pain , passa sans transition du mépris à l’amour, et courut chercher les restes mortels de Masaniello : elle fit au pauvre pêcheur des obsèques royales , au milieu du deuil public et des larmes, et un pompeux cortège alla ensevelir son corps dans l’église du Carmel.

Au fléau de la guerre civile succéda malheureusement le fléau de la peste, encore plus terrible et plus aveugle dans sa fureur. La contagion fut introduite à Naples par quelques navires venant de Sardaigne. La mortalité fut si grande, que beaucoup de cadavres restèrent sans sépulture , et la peste trouva ainsi un nouvel aliment dans ses propres ravages. Tous les historiens de cette époque fatale sont d’accord pour porter le chiffre des morts à quatre cent

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mille, les décès s’élevant chaque jour à quinze mille personnes et quelquefois davantage. Quand bien même on taxerait ces chiffres d’exagération, il n’en demeurerait pas moins certain que le mal fut immense.

Charles II d’Espagne , étant mort sans enfants, en 1704, nomma pour son héritier Philippe de France, duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV. Ce choix entraîna les funestes guerres de la Succession. Par la paix d’Ulrecht (1713), la branche des Bourbons fut exclue de l’Italie, et Charles VI d’Autriche, descendant de Ferdinand I er , frère de Charles- Quint, obtint Parme, Plaisance et les Deux-Siciles. Un nouveau traité donna l’investiture de Parme et de Plaisance à don Carlos, fils de Philippe V et d’Isabelle Farnèse, et bientôt (1738) le jeune prince, marchant à la tète de trente mille hommes contre les lieutenants de l’Empereur, s’empara des Deux-Siciles. Les Allemands revinrent à la charge en 1744; mais Charles les battit à Velletri, et les força à repasser la frontière sans espoir de retour.

Charles fut appelé au trône d’Espagne en 17o9, par la mort de son frère Ferdinand VI, qui ne laissait pas de postérité. Avant de partir, il fit constater juridiquement l’impuissance d'esprit de son fils aîné; et comme le second était de droit l’héritier présomptif du trône d’Espagne, qui, en vertu des traités, ne pouvait être réuni à celui des Deux- Siciles, il laissa la couronne napolitaine à son troisième fils, Ferdinand IV, encore mineur, sous la direction d’un conseil de régence présidé par le marquis Tanucci. Ferdinand ne prit les rênes du gouvernement qu’en 1767. Ce prince épousa, l’année suivante, la trop fameuse Marie- Caroline d’Autriche, fille de Marie-Thérèse et sœur de Marie-Antoinette, qui acquit un ascendant absolu sur son mari et ne lui laissa que l'ombre du pouvoir. En 1783, un des plus terribles tremblements de terre dont l’histoire fasse mention bouleversa la Calabre et la Sicile, et fit périr trente-quatre mille personnes.

10 PRÉCIS HISTORIQUE

A la fin du xviii® siècle, d'autres désastres fondirent sur le royaume de Naples, qui, de siècle en siècle, pour ainsi dire, semble appelé à subir une nouvelle invasion et à saluer une nouvelle dynastie. Ferdinand ayant pris part à la coalition européenne contre la France, une armée française envahit en 1799 ses possessions continentales, et proclama la république parlhénopéenne. Cet état de choses dura deux ans. En 1801, Ferdinand, rappelé de Sicile, recouvra son royaume avec tout autant de facilité qu'il l’avait perdu, mais pour le perdre de nouveau cinq ans après. En 1806, Napoléon donna la couronne de Naples à son frère Joseph; puis, celui-ci étant devenu roi d’Espagne, Joachim Murat, beau-frère de l’empereur, obtint le trône qu’il laissait en Italie, pendant que Ferdinand, soutenu par la Hotte anglaise , se maintenait inexpugnable en Sicile. Les événements de 1814 amenèrent une nouvelle révolution. Murat, qui, dans le vain espoir de sauver sa couronne menacée , avait fait alliance avec la coalition contre son beau-frère, puis adopté de nouveau la cause de Napoléon quand la fortune avait semblé revenir à l’empereur, fut dépouillé de son trône, et Ferdinand rentra dans ses États.

Terminons cet aperçu rapide par l’indication d’une de ces aventures audacieuses et héroïques qui semblent propres au territoire napolitain. En 1815, Murat essaie de reconquérir les Deux-Siciles. Il débarque sur la plage de Pizzo en Calabre, et marche à la conquête de son royaume à la tête de vingt-huit soldats. Attaqué et poursuivi par les troupes de Ferdinand , il veut regagner le navire qui l’a amené; mais le capitaine, un Maltais dont le prince avait été le bienfaiteur, se hâte de s’éloigner avec toutes ses richesses et l’abandonne à la vengeance de ses ennemis. Une foule d’hommes armés enveloppent Murat, le saisissent et l’entraînent en l’injuriant, et quelques heures après l’héroïque prétendant est fusillé comme un obscur

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malfaiteur dans une cpur du château de Pizzo : il n’avail que quarante-huit ans. Ainsi se termina brusquement l’épopée de ce brillant soldat , digne héritier du malheureux Conradin. La maison de Bourbon ne fut plus troublée par des prétentions étrangères dans la possession du royaume de Naples; mais moins d’un demi-siècle plus tard elle tombait subitement par une de ces révolutions soudaines trop familières à l’Italie méridionale.

Le récit rapide que nous venons de faire de l’histoire de Naples jette, si nous ne nous trompons, une lumière singulière sur les événements contemporains et sur le tempérament politique du peuple napolitain. En racontant les révolutions multiples qui depuis l’ère romaine n’ont cessé de bouleverser ce malheureux pays , on dirait que nous venons de raconter une histoire d’hier. Plusieurs causes peuvent être assignées à un état de choses si extraordinaire. La population, avons-nous dit, se compose des éléments les plus divers et les moins liés. Le pays, divisé par les obstacles naturels en petites contrées séparées les unes des autres, est trop favorable à la persistance des races, et se prête peu à l’unité politique, encore moins à l'unité morale. La Sicile, particulièrement, a gardé dans son isolement une individualité et un besoin d’autonomie remarquable. Il n’y a donc pas, à proprement parler, de nation napolitaine; il n’y a que de petits peuples, assez indifférents à leur sort réciproque , et accoutumés depuis de longs siècles à passer d’un gouvernement à un autre, des Romains aux barbares, puis aux Grecs, puis à des ducs locaux, pour subir ensuite la loi des Lombards, des Normands, des Allemands, des Angevins, des Aragonais, des Espagnols et des Bourbons. Chaque dynastie a à peine le temps de s’acclimater, et bientôt elle est renversée avec autant de facilité qu’elle s’est élevée. Cette succession de princes divers semble importer peu à la population, qui, chargée seulement d’un impôt léger et affranchie du ser-

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vice militaire, échappe d'ailleurs facilement, dans ses montagnes et ses forêts , aux obligations qu’un gouvernement voudrait lui imposer, et vit dans une sorte d’indépendance à demi sauvage.

Si l’on ajoute à ces éléments, déjà si propres à rendre un pays ingouvernable , les défauts naturels au caractère napolitain, l’enthousiasme facile, l’imagination volcanique, la mobilité la plus extrême, on aura la clef des événements les plus étranges et les plus incroyables de son histoire. On comprendra, par exemple, comment Charles VIII a pu conquérir le royaume de Naples dans une sorte de promenade militaire qui était bien loin de ressembler à une expédition en règle, et comment, en quelques jours, presque sans coup férir, il put s’emparer de tout le territoire napolitain , aux acclamations d’un peuple enivré. Quelques jours après, l'a désaffection de ce même peuple hâtait la retraite et presque la fuite du vainqueur. Cette même mobilité de sentiments et d’impressions donne le secret du triomphe éphémère et de la chute du pauvre Masaniello, et des regrets tardifs prodigués à sa mémoire. Le peuple napolitain sent vivement, s’échauffe, s’emporte, s’irrite ou s’attache avec la même facilité; puis il rit de lui-même et de ses humeurs changeantes, et, pour finir, il brûle ce qu’il avait adoré la veille dans un moment d’enthousiasme irréfléchi.

Voilà, en deux mots, le résumé fidèle de toute l’histoire de Naples. On peut être sûr que l'histoire d’hier sera l’histoire de demain.

Le style religieux italien. — San-Gennaro. — Le miracle du sang de saint Janvier. — Le Trésor. — Le triumvirat des peintres. — Santa- Restituta. — La chartreuse de San-Martino. — Tombeau de Virgile. — Santa-Maria de Piedigrotta. — Le pèlerinage et la fête de Piedigrotta. — Caractère de la dévotion napolitaine. — Sannazar. — Saint François de Paule. — Les églises funéraires des dynasties. — La Pietà de' Sangri. — Confréries et corporations. — Institutions charitables. — Les Catacombes napolitaines. — Le Campo-Santo de Naples.

Naples possède plus d’édifices et d’établissements religieux qu’aucune autre ville de l’Italie, Rome exceptée. Avec une population de quatre cent vingt mille habitants, elle ne compte pas moins de deux cent cinquante- sept églises et cinquante-sept chapelles du soir ( cappelle sero~ iine), où l’on réunit le soir les ouvriers pour s’occuper de leur instruction spirituelle. Il y a, en outre, cent quatrevingt-deux chapelles appartenant à de pieuses confréries ou à des corporations de métiers. Enfin, il y a peu de temps encore, cinquante-deux couvents d’hommes et vingt-quatre couvents de femmes y prospéraient.

Aucun de ces édifices n’a vraiment d’importance architecturale. L’extérieur ne présente point ces belles lignes et ces dispositions hardies et pittoresques que nous aimons tant dans nos grandes cathédrales du moyen âge ; les fa-

it ÉGLISES ET INSTITUTIONS CHARITABLES

çades sont maigres, sans ampleur et sans élévation; les clochers ne sont que de modestes campaniles, dont on n’a point songé à faire un motif de décoration, et qui ne sont guère que des accessoires utiles. Tout, en un mot, a été sacrifié à l’intérieur. Mais là on a entassé à outrance les peintures, les dorures et les marbres, les marbres, les dorures et les peintures, de manière à masquer entièrement la muraille. 11 n’y a pas un centimètre carré de surface qui ne brille, qui n’éclate, qui ne flamboie. Au milieu de toutes ces splendeurs éblouissantes, l’œil étonné a peine à se reconnaître et ne sait où se reposer ; il erre d’un objet à un autre, sollicité également par tous, car tout semble avoir la même importance. Le style italien moderne ignore absolument cette grande loi des proportions qui veut que les masses principales soient nettement détachées, et que l’accessoire soii subordonné au principal et s’efface comme dans l’ombre. Pour l’œil italien, la beauté, c’est la richesse des décors et non l’harmonie des lignes. En parcourant quelques-unes des églises de Naples, nous n’y chercherons donc point les beautés architecturales, mais seulement quelques peintures, quelques tombeaux, quelques souvenirs historiques, la seule part qui soit vraiment digne d’intéresser l’artiste.

C’est par la cathédrale de Saint-Janvier ( San-Gennaro ) que nous commencerons naturellement nos visites. La tradition veut qu’il y ait eu autrefois sur ce même emplacement deux temples païens, dédiés, l’un à Apollon, l’autre à Neptune; lesquels furent convertis en églises sous les noms de Stefania et de Santa-Restituta. Ces deux églises, dont la première était affectée au rit latin et la seconde au rit grec, furent détruites en partie à la lin du xm* siècle, par l’archevêque Filippo Capece Minutolo, conseiller de Charles l' 1 ' et de Charles II d’Anjou, et englobées dans une construction plus importante qui prit dès lors le nom de San-Gennaro. La nouvelle cathédrale, qui comprend

dans son vaste ensemble plusieurs églises distinctes, Santa- Reslituta, le Trésor, la chapelle des Minutoli, la Sacristie, la chapelle de San-Lorenzo et la Confession, était terminée en 1316. Cette date nous explique le caractère à demi gothique de la construction, où l’ogive se montre entre les pilastres; elle nous explique aussi la physionomie toute militaire des dehors, où les murailles à créneaux et les quatre tours d’angle donnent à l’édifice l’apparence d’un château. Le terrible tremblement de terre du 15 et du 30 décembrp 1456, qui fit périr soixante mille personnes dans le Napolitain , causa de grands dégâts à la cathédrale. Alphonse I er d’Aragon, secondé par les diverses familles iiobles de la ville, s’occupa de la faire restaurer; mais dans cette restauration San-Gennaro perdit en grande partie son caractère gothique primitif , et se modernisa sous l'influence de celte renaissance de l’antique qui commençait à prévaloir en Italie.

Trois ou quatre tableaux du Dominiquin, de Lanfranc, du Pérugin et de Ribera , méritent d’être étudiés par le touriste avec le respect qui est dû à ces grands maîtres; mais ce n’est pas là le principal attrait de la cathédrale. 11 faut descendre dans la Confession, sous l’abside ou tribune, comme disent les Italiens, et voir la chapelle souterraine de marbre blanc qui fut bâtie à la fin du xv® siècle pour recevoir le corps du saint patron de la ville , rapporté de Montevergine en 1497.

Saint Janvier, évêque de Bénévent, fut martyrisé à Pouzzoles sous le règne de Dioclétien, le 19 septembre de l’année 305. 11 avait été exposé dans l’amphithéâtre de cette ville à la fureur des bêles; mais, les lions ayant refusé de le dévorer, le bourreau l’avait décapité sur la place de Vulcain, près de la Solfatare. Le chef du saint martyr fut transporté à Naples, son corps à Bénévent, puis à Montevergine , et les chrétiens, ayant recueilli dans des fioles de verre le sang qui avait découlé de sa tête, le

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conservèrent religieusement. En 389, pendant que saint Sévère était évêque de Naples, une pieuse dame napolitaine qui possédait deux de ces précieuses ampoules , en donna une à son évêque. Celui-ci , accompagné de tout son clergé , alla processionnellement recevoir cette relique à la maison de la dame, au lieu où s’élève aujourd’hui la petite église de San-Gcnnariello. C’était le premier dimanche de mai. Les prêtres, soit pour se garantir de la chaleur, déjà forte à cette époque de l’année, soit par allégresse, cueillirent dans les prés et dans les haies une grande quantité de Heurs , et en firent des guirlandes odorantes dont ils se couronnèrent la tête. Cet usage joyeux persista jusqu’au siècle dernier, et la procession qui se fait encore chaque année la veille du premier dimanche de mai, a conservé le nom de procession des prêtres enguirlandés. Sévère avait porté avec lui le chef de saint Janvier. O miracle ! aussitôt que la tête fut en présence du sang, le sang, qui était figé, se liquéfia soudainement et redevint vif et vermeil, comme s’il venait de sortir du corps du martyr. Pour rendre ce prodige plus éclatant , l’évêque fit éloigner la tête de saint Janvier, et aussitôt le sang se durcit; il la fit approcher de nouveau, et le sang redevint liquide. Cette merveille ne permettant aucun doute sur l’authenticité des saintes reliques, le peuple éclata en transports d’allégresse, et porta la fiole de verre en triomphe dans la cathédrale. Trois fois chaque année, le premier samedi de mai, le 19 septembre et le 16 décembre, la tête et le sang de saint Janvier sont mis en présence l’un de l’autre , et le prodige de la liquéfaction du sang s’opère de nouveau à la vue de tout le peuple. Ces fêtes sont l’occasion d’un immense concours, et si le miracle tarde trop à se produire au gré de l’impatience des Napolitains, on y voit aussitôt le signe manifeste de la colère du Ciel.

Les Napolitains ont la plus grande dévotion pour saint Janvier. Ils l’invoquent dans toutes les calamités publi-

qucs, notamment dans les épidémies, les tremblements do terre et les éruptions du Vésuve. C’est à un vœu fait par la ville en 1526, pour être délivrée de la peste, qu’est due la riche chapelle connue sous le nom de Trésor de saint Janvier. Cette chapelle, qui mériterait plutôt le nom d’église, fut commencée en 1608 sur les dessins du P. Francesco Grimaldi, religieux théatin. On avait fait vœu d’y dépenser cent mille écus; mais la dépense s’éleva à cinq cent mille pour l’œuvre principale , et l’on estime que les détails ne coûtèrent pas moins. Les marbres les plus précieux, les bronzes, les colonnes, les stucs, les peinlures, les statues , y ont été prodigués avec une magnificence incroyable , et en font une merveille de richesse , sinon de goût. L’autel majeur est de porphyre avec des incrustations d’argent et de cuivre doré , et une croix de lapislazuli d’un beau travail , le tout exécuté sur les dessins de Fansaga. Le devant d’autel est d’argent et a coûté huit mille deux cents écus : il représente la translation du corps de saint Janvier de Montevcrgine à Naples, et l’on y admire une quantité considérable de figures de ronde-bosse, de demi-relief et de bas-relief. Par derrière sont renfermés , sous des portes d’argent, le buste que fit faire Charles II d’Anjou pour contenir la tête du saint, et le riche tabernacle du sang miraculeux, tous deux aussi d’argent. La mitre que dans les fêtes solennelles on place sur le chef du saint martyr, fut exécutée en 1713 par les ordres de la commune, qui consacra à ce travail une somme de vingt mille écus; elle est enrichie de trois mille trois cent vingthuit petits diamants semés sur le fond , de cent quatrevingt-dix-huit émeraudes, et de cent soixante-huit rubis. D’autres pierres précieuses d’une immense valeur, dons de divers souverains, forment un large collier qu’on place à la statue de saint Janvier. On peut juger par ces détails de la richesse du Trésor.

Ce qui fait le principal mérite de celte chapelle, ce sont

les peintures qui en couvrent les murs, et qui rappellent un des épisodes les plus curieux de l’histoire de l’art napolitain pendant la première moitié du xvn” siècle. Trois peintres , grâce à la faveur de la cour et à leurs jnœurs violentes et brutales, exerçaient alors une sorte d’autorité toute-puissante sur les arts à Naples, et ne souffraient aucun rival près d’eux. C’étaient Corenzio, Caracciolo et Ribera , véritables bandits qui ne craignaient pas de recourir au poison et à l’assassinat pour se défaire d’un confrère dont l’habileté leur portait ombrage. Pour faire peindre la chapelle du Trésor de saint Janvier, la fabrique de la cathédrale avait appelé le chevalier d'Arpino; mais celui-ci, effrayé par les violences de ses compétiteurs, s’enfuit et laissa ses travaux inachevés. Il fut remplacé par Guido Reni, qui ne fut pqs plus heureux : des inconnus, envoyés par les spadassins, maltraitèrent son valet et menacèrent le peintre de mort, s’il ne repartait sur-le-champ. Gessi, disciple du Guide , ne se laissa point ébranler par ces menaces, et vint à Naples avec deux artistes qui devaient l’aider dans son œuvre : ces derniers, s’étant liés imprudemment avec des inconnus , allèrent visiter une galère sur l’invitation de leurs nouveaux amis ; la galère mit aussitôt à la voile, et jamais on n’entendit parler d’eux. Cet événement décida Gessi à la retraite. Les administrateurs de la fabrique, forcés de céder à la cabale, confièrent l’entreprise au formidable triumvirat. Mais bientôt, alarmés de la médiocrité des fresques de Corenzio et de Caracciolo, ils les firent effacer et appelèrent le Dominiquin , qui ne répondit à leur désir qu’avec la plus vive répugnance. Les menaces de mort l’allèrent trouver jusque dans le palais archiépiscopal , où il logeait sous la protection de l’Église et du vice-roi. Le Dominiquin, dans une audience publique, n’hésita point à se plaindre au gouverneur et à demander une protection plus efficace contre ses ennemis. Le comte de Monlerci s’émut de celte situation et donna au

peintre bolonais sa parole de grand d’Espagne qu’il n’avait rien à craindre. Dès lors, le Dominiquin n’eut point à redouter d’embûches meurtrières ; mais les tracasseries de toute nature et les calomnies empoisonnèrent sa vie. Fatigué, dégoûté, n’ayant plus de confiance en personne, il s’enfuit secrètement à Rome , laissant sa femme en otage aux administrateurs de San-Gennaro. Bientôt il lui fallut revenir et poursuivre , au milieu des chagrins , les travaux de la coupole. Le malheureux peintre, trahi par tout son entourage, en était réduit à préparer lui-même ses aliments , de peur d’être empoisonné. Ces épreuves abrégèrent ses jours, et le Dominiquin mourut en 1641. Lanfranc lui succéda, malgré la cabale organisée contre tous les peintres étrangers, et eut l’honneur de terminer les peintures de la chapelle du Trésor. j Nous ne sortirons pas de San-Gennaro sans jeter un coup d’œil sur la vieille basilique de Santa-Restituta , qui fut, dit-on, la première cathédrale de Naples. Elle conserve encore, malgré quelques additions gothiques, les traits principaux de sa physionomie primitive; et ses colonnes antiques de granit égyptien et de marbre cipolin , restes du temple d’Apollon , la font ressembler aux basiliques de Rome. Une coupole en mosaïque , avec les monogrammes X et P, et les lettres grecques a et « , complète l’illusion. Et, pour que rien ne manque à la ressemblance, à la basilique de Santa-Restituta est annexée une petite église qui servait de baptistère , sous le vocable de San- Giovanni in Fonte: on y voit encore la grande vasque où l’on administrait le baptême par immersion. Ces débris précieux , malheureusement mutilés et défigurés en plusieurs parties, sont extrêmement importants pour l’histoire de l’art chrétien primitif. C’est le seul souvenir de ce genre que la ville de Naples puisse présenter à la curiosité de l’archéologue, toutes les autres églises ayant perdu leur caractère ancien sous des décorations modernes.

Après avoir fait notre première visite à la cathédrale de Saint-Janvier, nous irons visiter la chartreuse de San- Martino, établissement remarquable qui s’élève sur le sommet du Vomero, à côté du château Saint-Elme. On y monte par la slrada dell’ Jnfrascala, rue qui part du musée et rampe péniblement sur le flanc de la colline jusqu’au point culminant. Ce monastère fut fondé au commencement du xiv® siècle par les ordres de Charles II d’Anjou, poursuivi par ses successeurs Robert le Sage et Jeanne I ro , et consacré en 1368 par le cardinal Guillaume d’Aigrefcuillc, légat du pape Urbain V. Il reste peu de chose de cette ancienne construction, l’édifice tout entier ayant été rebâti et décoré avec une grande magnificence dans la première moitié du xvn” siècle, par les soins du prieur Severo Turboli, de Naples, et par la main des plus illustres artistes de l’Italie. La description générale que nous allons en faire ici permettra de prendre une idée exacte du style et du goût italiens.

L’église est précédée d’un portique, peint à fresque par Micco Spadaro et par Belisario Corenzio; elle n’a qu’une seule nef sans transsept, et elle est occupée presque à moitié par le presbyterium et par le chœur des moines. Les murailles de la nef sont richement revêtues de marbres colorés , assemblés en dessins extrêmement variés. Ce genre fut introduit à Naples par Cosimo Fansaga, qu’on avait fait venir tout exprès de Carrare , et qui sculpta de sa main les douze roses de basalte égyptien , toutes de formes différentes, appliquées à la face interne des pilastres sur lesquels s’appuient les arcades des chapelles latérales. Le môme Fansaga fit exécuter le dallage du chœur et de la nef, œuvre de grande marqueterie, où les marbres les plus riches dessinent les figures les plus enchevêtrées, mais non les plus élégantes.

Les voûtes, divisées en compartiments, sont entièrement couvertes de fresques dues au pinceau de Lanfranc,

de Ribera, de Stanzioni, du cavalier d’Arpino, de Guido Reni et du Caracciolo, peintures remarquables et qui méritent d’être étudiées attentivement par l’artiste.

L’autel majeur n’est qu’un modèle fait par le Solimène pour être exécuté en pierre dure; mais ce projet ne fut pas mené à fin. Il est entouré d’une balustrade de marbre blanc travaillé à jour, où les lignes' compliquées du dessin figurent des ornements laborieusement tourmentés en marbres variés, soutenant une corniche de lapis-lazuli.

Les chapelles latérales, au nombre de dix, sont entièrement revêtues jusqu’à la voûte de marbres précieux assemblés; les autels sont surmontés de frontons que soutiennent des colonnes de vert antique, de brocatelle, de vert de Calabre, de rouge de Sicile, de jaspe de Sicile ou de lumachelle ; quelques devants d’autels sont couverts de pierres fines enchâssées sur des moulures de bronze doré ; un tabernacle est en écaille ; toutes les chapelles sont closes par des balustrades en marbres assemblés et par des grilles de cuivre. Quant aux peintures qui ornent les murailles et les voûtes des coupoles, elles sont l’œuvre de Domenico Vaccaro, de Stanzioni, d’Andrea Vaccaro, de Corenzio.de Carlo Maratta, de Lorenzo Vaccaro, du Solimène et de plusieurs autres artistes de mérite.

Le chœur affecté aux offices de nuit présente aussi de belles peintures. On y remarque des fresques curieuses de Domenico Gargiulo, où l’artiste a figuré six tapisseries qui semblent se déployer, et montrent aux regards plusieurs faits de l’histoire des chartreux, qui s’accomplissent au milieu d’un paysage peint dans la manière du Poussin. La chapelle de Saint-Nicolas, qui fait pendant au chœur de nuit, renferme des armoires où sont déposés les livres île chant en parchemin avec de belles miniatures. La sacristie proprement dite a été peinte par le cavalier d’Arpino, Michel-Ange de Caravage, Stanzioni et Luca Giordano ; ses armoires, de bois de noyer, sont revêtues de

merveilleuses marqueteries où un artiste inconnu, un frère convers d’origine flamande, a représenté de pieuses histoires et des paysages avec une habileté incomparable.

Le Trésor est à l’extrémité de la sacristie. Il ne possède plus aujourd’hui les riches vases sacrés de la communauté; mais il renferme toujours cette admirable Descente <le Croix de Ribera , qu’on proclame unanimement la reine de ses œuvres. Le corps du Christ, détaché de la croix, est étendu sur le linceul, pendant que saint Jean le soulève légèrement par les épaules , et que la Madeleine baise avec ardeur ses pieds sacrés ; la Vierge est au milieu du tableau , levant les yeux vers le ciel , et offrant à Dieu , avec une résignation surhumaine, la douleur immense de son cœur de mère; Joseph d’Arimathie, se sentant impuissant à consoler de pareils chagrins, se tient debout et attend en silence l’ensevelissement de son maître. On trouve dans cette vaste et magnifique toile, avec toutes les qualités ordinaires de l’Espagnolet , une force d’expression douloureuse et tendre, une puissance de sentiment et de pathétique qui ne lui sont pas familières ; de sorte que ce tableau semble réunir la sainte et naïve ferveur de fra Angelico à la verve bouillante de Caravage.

Notons encore le grand cloître du monastère, construit par Fansaga. Les voûtes du portique sont soutenues sur les quatre côtés par soixante colonnes doriques de marbre blanc; les arcades, les corniches, les chapiteaux, les balustrades sont également en marbre. Un jardin , le petit cimetière des moines et une grande citerne voûtée occupent le milieu du portique. Telle est, dans ses principaux traits, l’église du monastère de San-Martino; avec ses marbres rares et précieux, ses innombrables peintures, ses bronzes, ses dorures , ses statues , elle peut être considérée comme le type du style italien, tel qu’il est appliqué de nos jours à la décoration des édifices religieux.

La chartreuse de San-Martino est assez vaste pour

loger quatre-vingts moines , et elle a atteint ce chiffre de population au temps de sa plus grande prospérité. Mais, dans ces dernières années , le monastère, ayant beaucoup perdu de ses ressources, avait été réduit à une petite famille de vingt-cinq personnes, y compris les frères convers. Aujourd’hui les moines ont été chassés par le gouvernement italien. Quand on parcourt cette église muette, ces corridors déserts, ces portiques abandonnés, on se sent involontairement saisi d’une profonde tristesse , tant cette solitude porte l’empreinte de la désolation. Ce n’est plus le pas grave et lent des chartreux qui fait résonner les voûtes des cloîtres , c’est le pas cadencé des soldats qui gardent le monument. Quelques curieux s’y glissent à leur suite pour visiter les peintures et pour contempler l’admirable panorama dont on jouit du haut des balcons. Voilà tous les bruits qui troublent aujourd’hui le silence de la vieille chartreuse fondée par Charles d’Anjou.

De San-Martino on descend ordinairement par le revers opposé du Vomero dans le vallon de Fuorigrotta , puis on traverse la grotte du Pausilippe pour rentrer en ville par le quai de Chiaia. A l’issue de la grotte on trouve le tombeau de Virgile. On sait que le grand poêle s’était retiré sur ces bords enchantés, toujours verdoyants et fleuris , où les Romains les plus illustres de son temps, Lucullus, Pollion, Icilius, et une foule d’autres, avaient prodigué à l’envi leurs trésors , pour y élever une longue suite de villas, de temples, de théâtres, de thermes, de piscines. Au moyen d’arcs gigantesques, dont on voit encore les ruines, ces citoyens opulents avaient réuni à leurs maisons du Pausilippe les écueils et les petites îles éparses près du littoral. C’est sur le Pausilippe que Virgile composa dans l’espace de sept ans ses Géorgiques , comme il le déclare à la fin de ce poëmc. C’est là aussi , au milieu de ces beaux paysages qui avaient inspiré sa muse, qu’il voulut être enterré. En revenant d’Orient

avec Auguste, il vit s’aggraver sur mer la maladie dont il souffrait depuis quelque temps, et il mourut en approchant de Brindes. Avant de rendre le dernier soupir, il composa le distique suivant pour être gravé sur sa tombe :

MaNTVÀ ME GENVIT, CAI. ABRI RAPVERE, TENET NVNC

Partiienope. Cecini pascva, rvra, dvces.

Conformément à ses dernières volontés, Auguste fit transférer à Naples les cendres du poëte, et il est trèsprobable qu’il lui fit élever un monument funèbre dans la villa de Pollion, qui était fort étendue, et dont l’empereur avait hérité. Longtemps après, Silius Italicus possédait sur le Pausilippe cineres laresque Maronis , c’est-à-dire l’habitation et le tombeau de Virgile, comme Martial l’atteste dans une de ses épigrammes. On prétend qu’une urne cinéraire, sur laquelle était gravé le distique que nous venons de rapporter, était placée au sommet d’un piédestal soutenu par neuf colonnes, et qu’on la vit sur le Pausilippe jusqu’au xvi e siècle.

Le sépulcre qu’on présente aujourd’hui comme le tombeau de Virgile n’est autre chose qu’un columbarium antique, construit avec assez de simplicité, probablement pour des affranchis. Il consiste en une sorte d’appartement carré, couvert d’une voûte en berceau; l’intérieur, en appareil réticulé, contient onze niches pour recevoir les urnes, et mesure vingt palmes de longueur, sur dixsept palmes de hauteur. On y descend par quelques degrés. Quoique ce tombeau ait la forme bien connue d’un columbarium commun, il ne répugne point d’admettre que Virgile y ait trouvé une place. Alphonse d’Heredia, évêque d’Ariano, qui vivait en 1500, et qui appartenait aux chanoines réguliers de l’église voisine de Piedigrotta, anciens propriétaires de la tombe en ques-

lion et du lorrain où elle est située, affirme dans ses mémoires qu’en 1326 on voyait au milieu du sépulcre un assemblage de neuf colonnes supportant l’urne de marbre de Virgile avec le distique déjà cité. Ce qui semble confirmer cette tradition, c’est qu’en l’année 1600, en creusant une fosse auprès du tombeau , on trouva celte inscription :

SlSTE. VIATOH. QVAESO. PARCE. I.EG1TO.

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