‹ Naples, le Vésuve et PompéiChapitre 2 sur 14 · HIC. MARO. S1TVS. EST · texte numérisé non relu

HIC. MARO. S1TVS. EST

Quoi qu’il en soit de l’authenticité de ce monument , il est certain que jusqu’à nos jours on l’a considéré comme le tombeau de Virgile. Pétrarque y fut conduit par le roi Robert d’Anjou , et y planta un laurier. Le margrave de Baireuth avait détaché un rameau de cet arbuste pour l’envoyer à son frère Frédéric de Prusse avec des vers de Voltaire, où le poêle lui disait que ce rameau verdoyant lui convenait non-seulement pour ses succès guerriers, mais aussi pour sa gloire littéraire. Cet exemple de vandalisme fut suivi, surtout par les Anglais, et au commencement de notre siècle le laurier de Pétrarque avait péri sous de stupides attaques. Depuis, un autre laurier a été planté au môme lieu par Casimir Delavigne; mais, si on veut le conserver, les guides n’auront qu’à bien veiller sur la main des touristes fanatiques.

Tout à côté de ce pèlerinage littéraire, se trouve un pèlerinage religieux , extrêmement populaire dans tout le Napolitain. Nous voulons parler de la célèbre église de Santa-Maria di Piedigrofla. Cette église existait en 1207; mais ce n’est qu’au milieu du xiv" siècle qu’elle acquit une grande notoriété. La tradition raconte que le 8 septembre de l’année 1353 la Vierge apparut à un moine, à une religieuse et à un ermite, et leur commanda d’exhorter leurs concitoyens à élever une église près de

l’entrée de la grotte du Pausilippe , en leur indiquant du doigt l’endroit précis où elle en désirait la construction. En creusant les fondations, on trouva, dit-on, la statue de la Vierge qu’on y vénère aujourd’hui et qui en est la principale richesse; car les marbres et les peintures n’olfrent rien de bien intéressant.

La statue miraculeuse est l’objet d’une grande vénération, surtout de la part des marins qui peuplent ce quartier. Avant de partir pour un long voyage, le matelot vient faire sa prière à Picdigrotta ; il y revient au retour, pour remercier la Vierge de son heureuse navigation. Pendant son absence, sa mère, sa femme, ses sœurs, n’ont cessé de fréquenter le pieux sanctuaire, d’y faire brûler des cierges bénits, d’y célébrer des neuvaines. Une foule d’ex-uo/o brillent sur les murailles. Pendant que nous visitions cette église, une pauvre femme était agenouillée aux pieds de la statue, et avec cette ardeur napolitaine qui ne redoute point la raillerie, elle priait à haute voix, sans se préoccuper de notre présence. Je prêtai l’oreille, et, malgré les difficultés du dialecte napolitain, je pus saisir le sens de sa prière. « O Madone, disait la mère affligée, ils m’ont pris mon fils pour en faire un soldat, et tu ne l’as pas empêché! Je t’avais pourtant promis un beau cœur d’or pour suspendre à ton autel; mais tu n’en as pas tenu compte. Tu en as tant et tant de ces beaux cœurs d’or, que tu as dédaigné celui d’une pauvre femme. Et pourtant je n’aurais rien épargné pour l’orner. O Madone, rends -moi mon enfant. Que dirais-tu , ô Santissima, si un barbare t’arrachait le santo Bambino que tu tiens entre tes bras? Ton cœur serait déchiré comme le mien. Tu vois bien qu’il faut que mon fils revienne près de moi. Si tu n’as pas pitié de mes larmes , je t’oublierai, je ne te prierai plus. Mais non, tu me le rendras, et alors je te donnerai toute ma vie: j’allumerai jour et nuit une lampe devant ton image au chevet de

mon lit; je serai ton esclave, si tu le veux. Donne-moi un signe de ta volonté, prouve-moi que tu m’entends. Oui, je le vois dans tes yeux, il reviendra bientôt. Merci, ô Madone, merci! » Et en disant ces mots, qu’elle articulait avec des larmes et des gestes expressifs , la pauvre femme baisait avec ardeur les dalles de l’église. Étrange nature napolitaine! me disais-je en l’écoutant. Elle mêle la plus fervente prière aux reproches, aux menaces même, et, pour elle, il ne faut rien moins que des miracles exécutés sur son ordre.

La fête de Notre-Dame de Piedigrotta, qui se renouvelle tous les ans le 8 septembre en mémoire de la découverte de la statue miraculeuse, est la plus populaire de toutes les fêtes napolitaines. 11 s’y fait un concours extraordinaire de monde, de plus de vingt milles alentour. On y accourt des îles d’ischia, de Procida, et même de Capri; Pouzzoles, Amalfl, la côte de Sorrente y envoient leurs paysannes; les montagnes des Apennins, que la neige recouvrira dans peu de jours, y députent leurs rudes et sauvages populations. Pendant une année, tous ces cœurs ont battu dans l’espérance d’assister à leur lèle de prédilection; tous ces pauvres gens se sont imposé quelque privation , pour se parer en un si beau jour, et aussi pour faire quelque offrande à la madone. Ce pèlerinage est regardé comme si sacré, que les jeunes paysannes en ont fait une condition expresse dans leur contrat de mariage. La plupart des pèlerins viennent pieds nus, pour accomplir un vœu ; mais comme en Italie le plaisir se mêle facilement à la dévotion, la pieuse troupe s’arrête de temps en temps, interrompt la récitation du rosaire, et se livre aux ébats de la tarentelle, pour reprendre bientôt sa prière et son pèlerinage.

La veille au soir, un peu avant V Angélus , on voit des foules innombrables descendre de toutes les collines voisines, par tous les petits sentiers qui y serpentent. Toutes

les femmes sont vêtues, plus ou moins richement, en costume de gala , à l'exception des contadines du Vomero et d’Antignano , qui ont échangé le pittoresque vêtement de la campagne pour adopter les modes sans caractère de la ville. Toutes les autres portent le tablier de drap vert sur la robe de laine rouge , ou le drap rouge sur la robe de laine verte, avec le fichu blanc sur une veste de satin ; les plus élégantes y ajoutent toutes sortes de passementeries , de brocarts et de velours chamarrés de broderies d'or, et des perles, et des bijoux en or, parures brillantes qui ont coûté tant de fatigues et tant de jeûnes peut-être. La contadinc les a achetées avec le petit trésor amassé sou à sou dans sa tirelire, et souvent elle les a données en gage, non quand le macaroni manquait sur sa table, mais quand l’huile manquait à la lampe votive allumée devant l’image de Notre-Dame. Elle espère donc, et avec une ferme assurance, que la Reine du ciel accueillera sa prière avec un sourire bienveillant.

Le petit peuple de Naples accourt aussi à cette fête, la joie la plus vive peinte sur le visage. Avec sa nature expressive, il est toujours gai, toujours souriant, même quand il prie, même quand il parle à la Santissima. Il aime tant la Vierge, qu’il la tutoie volontiers, comme une mère, et qu’il lui expose de confiance toutes ses misères , tous ses soucis. 11 va jusqu’à la gronder, jusqu’à la menacer même, si la grâce demandée se fait attendre trop longtemps, si le bienfait ne suit pas promptement la prière. Les Napolitains ne sont pas des hommes, ce sont des enfants, et des enfants gâtés.

Autrefois la fêle de Piedigrotta avait un caractère exclusivement populaire et champêtre; mais depuis plus d’un siècle elle a pris en même temps une certaine solennité militaire. Ce fut en 1751 à l’occasion de la victoire remportée à Vclletri par Charles III sur les troupes autrichiennes. Le roi voulut venir remercier la Madone en

grande pompe, escorté de ses troupes, et à partir de ce jour il fallut, pour satisfaire le peuple, que l’armée en brillante tenue vînt rendre ses hommages à la Vierge do Piedigrotta.

C’est la veille au soir que commence la fête; car la foule veut dépenser en folle joie les vingt-quatre heures complètes, sans en perdre une seule minute. L 'Angélus vient de sonner la dernière heure du 7 septembre; le peuple met bas ses bonnets de laine rouge, murmure sa pieuse salutation à la Vierge, et puis... vive la fête! Il court à Piedigrotta , il court à la Villa-Reale de Chiaia, qui, dès ce moment, lui appartient tout entière, sans barrières, sans gardes, sans privilège; il la parcourt dans toute sa longueur; puis il revient à l’église, la salue en passant, mais sans s’y arrêter. La grotte du Pausilippe l'appelle, parce qu’il s’y donne, cette nuit-là, une grande veillée musicale et dansante. Quelle salle immense, que cette caverne creusée par les Romains! L’illumination n’est pas épargnée. Les invités s’en sont occupés euxmêmes, et chacun a apporté son falot. En peu d’instants cet antre d’un mille de longueur ressemble à une vaste forge; les lanternes de gaz suspendues à la voûte pâlissent au milieu de cet éclat; la lune elle-même, qui vient de se montrer un moment à l’un des soupiraux, va remplir ailleurs un office plus utile et éclairer les pas des pèlerins en retard.

Mais le chant doit précéder la danse; car le peuple a aussi son programme. Il n’emprunte pas sa musique aux représentations théâtrales, aux opéras en vogue: il crée ses mélodies lui-même de toutes pièces. Voyez sur son siège d’honneur le Métastase de la foule : il a trouvé la poésie du jour, et il l’a remise à un Bellini inconnu qui l’a revêtue d’une mélodie touchante. C’est ainsi que sont nées toutes les canzonetle nationales, dont les étrangers s’éprennent si vite; c'est ainsi que naquirent, sous

le souffle de l’inspiration populaire, la Ricciolellci, que Rossini adopta, comme un prince adopte un enfant trouvé, et plaça dans sa Semiramide comme en un splendide palais; et dans ces dernières années les chants Te voglio bene assaie, la Carolina, la Luisella, et tant d’autres cantilènes en ton mineur si ingénues et si inimitables. Elles s’improvisent là, pendant la nuit de Piedigrotta, chaque année , sans prétention , sans souscription , sans dédicace, sans désir de chercher la célébrité. Et l’orchestre ne manque pas, un orchestre tout populaire, composé de deux grosses coquilles , d’un tambour de basque et d’un fifre. La voix humaine fait le reste.

Mais voici l’aube. Les feux pâlissent dans la grotte , le jour y pénètre peu à peu par les grandes arcades de l’entrée ; les chants et les danses cessent comme par un ordre impérieux. La cloche sonne la messe à Piedigrotta. Toute la foule se porte aussitôt de ce côté, envahit l’église, s’y presse, s’y entasse pour entendre l’office; le reste de la multitude est dehors. A peine la messe estelle finie que le peuple se souvient de la Villa -Reale. Le lazzarone, le petit marchand, le facchino, le paysan, Yacquaiuolo avec sa boutique sur ses épaules, le confiseur avec son éventaire suspendu au cou, le vendeur de fruits, s’y sont déjà donné rendez-vous. La Villa offre l'aspect le plus pittoresque qu’on puisse imaginer. On mange, on cric, on chante, on danse, et tout cela se fait avec la pantomime la plus expressive. Le jardin ressemble à une ville prise d’assaut. Voyez le facchino marcher avec l’attitude d’un héros, pour faire honte aux statues qui peuplent les bosquets, se draper majestueusement dans ses haillons aux couleurs éclatantes, et se dresser pour donner un horion aux divinités de l’Olympe. Pendant ce temps, le lazzarone se mesure avec l’Apollon, le gamin fait des grimaces au Faune et lui débite des vers de sa façon , le portefaix lève les épaules

Fontaine des Lions à la Villa -Reale.

par dédain en face des prodiges d’IIercule, et cherche autour de lui s’il y a dans la foule quelque Antée qui se permette d'en sourire. Écoutez les lettrés de la plèbe expliquer à leur manière le rapt de Proserpine ou celui des Sabines, ou l’enlèvement d’Europe, et les autres fables de la mythologie. Ainsi se passe en jeux, en chants, en tapage surtout, cette fête du 8 septembre. Le soir arrive, Y Angélus tinte, le peuple s’aperçoit enfin qu’il est fatigué et se retire comme à regret de la Villa-Reale, se promettant bien de revenir l’année suivante prendre sa part de cette fête bruyante, où le caractère napolitain peut se déployer tout à l’aise.

Près de Piedigrotta se trouve une autre église qu’on doit à la libéralité et aussi peut-être à la vanité de Sannazar. Le poète, qui avait une villa dans le voisinage, donna aux frères Servîtes de Marie un vaste terrain pour y bâtir une église , à condition de la dédier à Santa- Maria del Parto, en souvenir de son poëme latin sur l’enfantement de la Vierge (De partu Virginia), et il la dota d’un revenu annuel de six cents ducats. Au fond du chœur s’élève le monument de Sannazar, sur la base duquel le cardinal Bembo, exaltant beaucoup trop la valeur de son ami, a fait graver ces vers :

Da sacro cineri flores : inc ille Maroni S lNCERVS, MvSA PROXIMVS VT TVMVLO.

C’est beaucoup de rapprocher Sincerus ( c’est le nom académique de Sannazar) du grand et immortel poëte dont le tombeau est près de là. Un bas-relief représente Neptune, Pan, les. Nymphes, les Satyres, les pasteurs, pour exprimer le genre favori du poëte; deux statues assises, figurant Apollon et Minerve, complètent cette décoration mythologique qui serait beaucoup plus à sa place dans un jardin que dans un temple chrétien. 11 est

vrai que, pour pallier cette inconvenance, on a prétendu que ces deux statues représentaient David et Judith ; mais la couronne de laurier du premier et le casque de la seconde protestent hautement contre celte interprétation. Ces fautes de goût, qui nous choquent tant aujourd’hui , doivent être attribuées à l’engouement de l’époque pour la littérature et l’art de l’antiquité, engouement dont les meilleurs esprits avaient peine à se défendre, et qui atteignit ailleurs des proportions bien plus choquantes encore.

Quelques autres édifices religieux méritent d’être mentionnés ; nous le ferons ici très-brièvement.

L’église Saint-François-de-Paule est située sur la place même du Palais-Royal, dans l’emplacement sur lequel le pieux ermite avait bâti , par concession de Ferdinand I 01 ' d’Aragon, une petite chapelle et un couvent pour les frères de son institut. Un vœu fait par Ferdinand I er de Bourbon , pendant que son royaume était occupé par les armées françaises , fut l’origine de l’église actuelle. Les travaux commencèrent en 1817. L’architecte, Pietro Bianchi di Lugano, adopta un plan circulaire, comme celui du Panthéon d’Agrippa, à Rome, et y souda deux chapelles accessoires. La coupole s’élève à deux cents palmes au-dessus du pavé , c’est-à-dire trente-cinq palmes plus haut que le Panthéon; mais le diamètre a vingt-quatre palmes de moins, et ne mesure que cent trente-six palmes. Sept tribunes sont distribuées sur le pourtour, au-dessus de la première corniche, pour le corps diplomatique et les invités dans les cérémonies officielles. Une chapelle souterraine, exactement semblable au temple supérieur, était destinée à recevoir les dépouilles mortelles des princes napolitains de la maison de Bourbon. Les marbres, les colonnes, les statues, les peintures ne sauraient enlever à cet édifice un grand aspect de froideur.

11 semble que chacune des nombreuses dynasties qui ont gouverné le royaume de Naples ait tenu à avoir son église spéciale et de prédilection. Celle de la maison d’Anjou fut fondée en 1310 par le roi Robert, sous le vocable de sainte Claire. Au moment de la consécration , en 1340, le roi établit que la procession du Corpus Domini, après être sortie de la cathédrale, viendrait faire une station à Santa-Chiara , escortée de toute la cour et des grands du royaume. De nombreuses querelles s’élevèrent entre les nobles et le peuple , qui se disputaient le privilège de porter les bâtons du dais. Le roi et le duc de Calabre, son fils aîné, portaient les deux premiers bâtons; cinq autres étaient réservés aux nobles, et le huitième appartenait à un délégué du peuple, nommé par les quatre places populaires , c’est-à-dire par les assemblées qui se réunissaient en plein air pour délibérer sur leurs affaires. Ce privilège fut maintenu jusqu’en lo07.

Santa-Chiara étant érigée en chapelle royale, l’abside fut destinée pour la sépulture des princes de la maison d’Anjou. On y voit cinq monuments, élevés à la mémoire de Robert le Sage, de son fils aîné, Charles l’illustre, de Jeanne I re , de sa sœur Marie, et des petites princesses Agnès et Clémence. Ces tombeaux, œuvres importantes du xiv c siècle, sont intéressants pour l’histoire de la sculpture. — San-Domenico était affecté à la sépulture de la maison d’Aragon, et les tombes de ces princes méritent aussi une visite , non moins que celles de Pierre Navarc et de Lautrec, dans l’église de Santa-Maria-la-Nuova.

En pourrais-je dire autant des statues bizarres que les touristes vont admirer, sur la foi des guides, dans la fameuse chapelle de Santa-Maria-della-Pietà-de’-Sangri, bâtie en 1590 par Francesco di Sangro, duc de Torre? On vous y montrera la statue de la Pudeur, tout enveloppée d’un tissu léger de marbre qui trahit les moindres contours du corps au lieu de les voiler ; un Christ sous un

linceul qui laisse deviner son nez, ses épaules, ses genoux ; puis la personnification allégorique d’une âme qui se dégage du vice, sous la figure d’un homme cherchant à sortir des mailles d’un filet de marbre qui l’enserre de toutes parts. Dans ces prétendus chefs-d’œuvre, il y a sans doute une grande habileté de ciseau , une pratique étonnante , comme disent les sculpteurs ; mais je ne saurais y voir de l’art, dans la noble acception de ce mot. Ce sont des tours de force, si l’on veut, des difficultés vaincues, mais rien de plus. 11 n'y a plus là, dit un maître excellent, que l’exécution sans le style et le goût, que la main sans l’âme et l’esprit.

Je ne poursuivrai pas plus longtemps cette énumération qui pourrait devenir fastidieuse, les églises de Naples se ressemblant presque toutes et n’offrant aucun côté architectural remarquable. Sous l’influence de la maison d’Anjou , l’architecture ogivale avait produit quelques monuments intéressants ; mais ces restes de notre beau style français ont disparu presque partout sous la manie des décorations modernes. Il serait peut-être curieux de rechercher quelles modifications le génie grec de l’Italie méridionale avait fait subir à l’architecture du Nord : mais ce n’est pas à Naples qu’il convient de tenter cette comparaison.

Un grand nombre des églises et des chapelles de Naples appartiennent à de pieuses confréries de laïques , établies dans le but d’accomplir quelque dévotion particulière ou quelque œuvre spéciale de miséricorde. Ces confréries sont extrêmement nombreuses , et si l’on voulait en écrire l’histoire, on écrirait l’histoire de la charité napolitaine, ingénieuse à faire le bien sous toutes les formes. Toutes ces congrégations, en effet , ont été créées par quelque généreux fondateur et libéralement dotées ; constituées en personnes civiles, elles reçoivent des legs et les administrent sans aucune ingérence du gouvernement. Citons seule-

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ment l’archiconfrérie noble des Sept-Dou leurs, dont le roi de Naples était de droit le supérieur-né ; la congrégation des Nobles, érigée dans la maison des pères jésuites, pour gouverner un mont-de-piété à l’usage des pauvres honteux ; celle deSanla-Maria-della-Carità, qui s’occupe de pourvoir de médecins et de médicaments les malades et les infirmes ; les confréries des Verts et des Blancs, ainsi nommées de la couleur de leur costume ou plutôt de leur sac , et qui s’adonnent spécialement à préparer les condamnés à la mort, à les accompagner au lieu du supplice, à donner la sépulture à leur corps , et à soulager leur famille; la congrégation du Saint-Esprit, qui recueille dans un conservatoire ou refuge les jeunes orphelines , les élève chrétiennement et les dote au moment de leur mariage; et la confrérie de Saint-Joseph-des-Nus , qui distribue des vêtements aux pauvres. Quelques-unes de ces congrégations ont une importance civile très-considérable. Celle de la Sainte-Trinité, fondée dans l’origine pour recevoir les pèlerins et les convalescents , a créé avec ses seules ressources le plus grand hôpital de Naples, et l’administre au moyen d’un primicier, de trois gardiens nobles, et d'un quatrième gardien choisi dans le corps des artisans. La congrégation des Battants ou Flagellants, qui tire son nom de la discipline qu’elle porte suspendue à son sac, recueille les enfants trouvés et abandonnés, et pourvoit à leur éducation. L’établissement delà Pietà-de’-Turchini ou des Enfants-Bleus est une fondation du même genre , due au zèle de la confrérie de l’Incoronatella : on recueille dans cette pieuse maison les petits vagabonds qui errent par la ville, et on leur enseigne la musique. De ce conservatoire sont sortis un grand nombre de maestri distingués, qu’on peut regarder comme les pères de la musique napolitaine, et entre autres Scarlatti et Leonardo Léo. Toutes ces confréries ont leurs églises propres , leur clergé, leurs offices spéciaux.

Il en est absolument de môme des corporations d’arts et métiers. On sait que chez les Romains toutes les industries qui n’étaient pas exercées par des esclaves étaient organisées en collèges , ayant à leur tête un chef ou préfet. Celte organisation survécut à l’empire, et traversa tout le moyen âge et toute l’ère moderne en se modifiant naturellement sous l’influence des idées chrétiennes. Les artisans, devenus chrétiens , ne se préoccupèrent plus seulement des avantages temporels qu’ils retiraient de l’association , mais ils pensèrent aussi aux biens spirituels qu’ils pouvaient en espérer. Dès lors ils se réunirent en congrégations religieuses spéciales, où ils n’admettaient que les hommes du même métier, se bâtirent des églises ou des chapelles, qu’ils ornèrent souvent de précieux objets d’art, et s’y assemblèrent régulièrement pour leurs offices comme dans des églises paroissiales. Dans les fonctions ( expression italienne qui répond au mot français de cérémonies ) , dans les fonctions sacrées , les confrères revêtirent une livrée d’humilité, c’est-à-dire un sac attaché par une ceinture, et par-dessus un manteau de couleur variée, le tout approuvé par l’autorité ecclésiastique. Ainsi constituées , les corporations se cotisèrent d’abord pour subvenir aux besoins de leurs membres pauvres ; puis, devenues riches par les legs des confrères, elles ne tardèrent pas à annexer à leurs églises des conservatoires où elles élevaient les orphelines dont les parents appartenaient à la confrérie.

Un grand nombre des églises et des établissements de bienfaisance de Naples doivent leur naissance aux institutions que nous venons de mentionner. C’est ainsi , par exemple, que les églises Saint-Joseph , Saint-Pierre (San-Petrillo), Saint-Antoine et Sainte- Cécile ont été bâties par les menuisiers, les maçons, les jardiniers et les musiciens de la chapelle royale. Un notaire, Aniello Capestrice, fonda, en 1639, le conservatoire de Santa-

Maria-della-Purità des Notaires, et il légua toute sa fortune à cette maison , afin d’en faire un lieu de retraite pour sept filles de ses confrères de Naples qui n’auraient pas trouvé à se marier. Les orfèvres ont aussi leur église de Sainte- Agathe-des-Orfévres, dans le quartier de Pendino, où ils ont tous été groupés au xvu 0 siècle par les soins du vice-roi Gaspare de Haro , marquis del Carpio : on y admire d’élégants reliquaires avec de charmantes statuettes de saints , exécutées par une excellente main secenliste ', c’est-à-dire postérieure à l’an 1600 ou du xVii° siècle. Leur conservatoire, où ils font élever toutes leurs filles, est suffisamment doté pour pourvoir à l’éducation gratuite et à la dot de huit indigentes : la corporation continue à payer volontairement à cet établissement une rente annuelle de 860 ducats, sous le titre bizarre de Balayures, parce que cette somme est censée provenir des balayures des boutiques d’orfévres. Les artisans de la laine formaient autrefois une corporation puissante, organisée par Alphonse l or d’Aragon, qui lui avait octroyé un tribunal, des prisons, et d’autres privilèges; elle ne conserve plus aujourd’hui que son église de Santa-Rosa. L’industrie de la soie a eu la même organisation jusqu’à la fin du xvm* siècle. Son tribunal était composé de trois consuls, savoir, un marchand napolitain, un marchand étranger et un tisseur, d’un consulteur, d’un coadjuteur fiscal, et d’un avocat des pauvres; il exerçait sa juridiction sur les marchands de soieries, les tisseurs, les teinturiers et toutes les autres industries qui se rattachent à la soie. Cette puissance est tombée à l’avénement de la domination française, et la corporation ne possède plus de nos jours que son église

1 Dans l’histoire des arts, les Italiens emploient très-fréquemment les expressions Irecentisle, qualtrocentiste , cinquecenlisle , secenliste, pour désigner les artistes du xiv% du xv*, du xvi' et du xvu* siècle.

Saint-Pbilippe-ct-Saint-Jacques , et le conservatoire où elle élève une centaine de jeunes filles. 11 n’est pas jusqu’à la corporation des cordonniers qui n’ait voulu avoir, à côté de son église Saint-Crépin-et-Saint-Crépinien, un conservatoire pour les demoiselles de l’art (ce sont les termes de la fondation), avec des dots de cinquante ducats.

Toutes les autres industries napolitaines sont organisées de la môme façon. Si cette institution peut soulever des critiques au point de vue économique, on ne saurait nier qu’elle ne porte l’empreinte d'un grand caractère de prévoyance et de charité, et qu’elle n’ait résolu depuis longtemps le problème de la mutualité.

On pense bien que les confréries et les corporations n’abandonnent pas leurs membres au lit de la mort, et qu'elles les accompagnent jusqu’au cimetière. L’associalion n’embrasse pas seulement toute la vie de l’homme, elle s’étend môme à la sépulture. On trouve déjà des traces de cet esprit dans les antiques catacombes de Naples , vastes excavations qui s’ouvrent dans les flancs de la colline, au nord de la ville. Il est certain que ces cavernes, longues de plusieurs milles et distribuées en trois étages superposés, sont bien antérieures à l’ère chrétienne, et qu’elles servaient de nécropole au temps de la domination grecque. Pas plus que dans les catacombes de Rome, on ne saurait y voir des carrières de pierres; car rien n’y porte l’empreinte de travaux entrepris pour l’extraction du tuf volcanique, et le mineur semble, au contraire, avoir recherché avec soin les veines friables de pouzzolane et évité d’entamer la roche dure. Quelques tombeaux païens s’y sont rencontrés; mais quand les chrétiens furent devenus prépondérants, ils s’emparèrent naturellement de ces grottes souterraines, et firent disparaître peu à peu les traces du paganisme.

On pénètre aujourd'hui dans les catacombes par une

ouverture qui se trouve derrière l'église San-Gcnnarode’Poveri, au pied de la colline de Capodimonte. Ce sont d’immenses couloirs plus larges et plus hauts que ceux de Rome, parce que la veine de pouzzolane se prêtait mieux aux excavations; ces corridors obscurs s’enfoncent à de grandes profondeurs, se ramifient dans tous les sens, reviennent sur eux-mêmes, montent ou descendent dans les lianes du rocher; de distance en distance, des caveaux plus larges, des chambres sépulcrales, des chapelles, sont ménagés dans l’épaisseur du tuf. Les parois, à droite et à gauche, sont creusées de manière à recevoir latéralement un cercueil; il y a ainsi plusieurs étages de cercueils superposés. La niche, une fois remplie de la dépouille mortelle, était fermée par une plaque de marbre ou de tuf qui portait une inscription. Çà et là les murailles sont revêtues de stuc et peintes assez grossièrement de pieuses images, dont quelques-unes sont fort anciennes. On comprendra d’un seul mot le caractère de grandeur qui s’attache à ces catacombes, quand on saura qu’elles ont servi exclusivement de nécropole à toute la cité napolitaine depuis les temps les plus reculés jusqu’au milieu du xvm" siècle, à l’exception des rares sépultures qu'on accordait par honneur dans l’intérieur des églises.

Les pestes du xv°, du xvi® et du xvn° siècle, en accumulant les cadavres, avaient comblé les grottes de la colline au levant de la ville, et il devenait urgent de prendre un parti et de renoncer à ces antiques sépultures. En même temps le grand hôpital des Incurables, qui jusqu’alors s’était contenté de précipiter les cadavres, au grand détriment de la santé publique, dans un goufi're profond qu’on appelait la Piscine, songea à établir un Camposanto. De nombreuses souscriptions l’y aidèrent, et le premier cimetière extérieur fut établi en 1762. Un autre Camposanto fut ouvert en 1820.

Ces établissements, comme la plupart des grands cimetières d’Italie, ont conservé, autant qu’il a été possible, la physionomie des catacombes. Lorsqu'on les parcourt pour la première fois et qu’on les juge avec nos yeux et nos habitudes françaises, on est étonné tout d’abord de l’aspect singulier qu’ils présentent. Ces longs cloîtres , où s’étagent de bas en haut huit ou dix cercueils superposés , sont bien différents de nos cimetières , où le plus pauvre d’entre nous veut occuper ses six pieds de terre dans le sol sacré. Mais quand on a visité les catacombes de Rome, on revient aussitôt de cette première impression, parce qu’on retrouve les traits principaux de ces cimetières vénérables dans les cimetières actuels d’Italie : il n’y manque que l’ombre, le silence, le mystère, la froideur sépulcrale des grottes; mais il faut ajouter que ce défaut leur enlève une grande partie de leur caractère religieux.

Le Camposanto de Naples est conçu d’après le même type. Établi en pentes sur plusieurs petites collines , il présente de loin, avec son église, son couvent de capucins, ses chapelles, ses portiques, ses monuments funéraires, ses croix, ses arbres disséminés de toutes parts, un aspect singulièrement pittoresque. Un grand cloître en enveloppe de toutes parts la cour principale, au sommet de la colline, dessinant un parallélogramme long de quatre cent quatre-vingt-quatre palmes et large de quatre cents. D’autres petits portiques entourent les autres cours, et sous chacune des arcades s’ouvrent des sépultures de famille. Les confréries et les corporations ont acheté de vastes terrains où elles ont établi des caveaux que domine une chapelle plus ou moins riche , suivant les ressources de la confrérie : l’association se poursuit ainsi jusque dans la mort. 11 y a déjà cent trente-sept chapelles funèbres érigées par les corporations, et il en manque encore trente-sept pour compléter le nombre

total de ces pieuses sociétés. Les communautés religieuses ont aussi, dans un emplacement spécial, leurs propres chapelles. Qu’on ajoute à ce nombre déjà considérable de monuments plus ou moins importants les treize cents mausolées de famille, et l’on aura une idée du vaste ensemble qui se déploie aux yeux du haut de la terrasse du couvent.

Mais l’œil a bientôt quitté ce spectacle funèbre, tout intéressant qu’il est, pour aller plus loin chercher un plus splendide horizon. La ville de Naples avec scs collines, la mer, les îles lointaines appellent invinciblement le regard , et l’on oublierait facilement qu’on est dans le champ de la mort, si le Vésuve ne se dressait au milieu de ces riantes campagnes comme une menace perpétuelle.

Le Palazio Reale. — Théâtres de Naples. — Conservatoires de musique. — La musique napolitaine. — Le Castel- Nuoeo. — Arc de triomphe d'Alphonse I" d’Aragon. — Le château de l’Œuf. — Le château Saint-Elme. — Capodimonte. — Le Poggio Reale. — Influence des jardins italiens sur les jardins français. — Les villas du Vomero et du Pausilippe. — Les jardins verts.

Aucun des palais de Naples n’offre , ni la grâce exquise de Chenonceau, ni l’originalité pittoresque de Chambord , ni la splendeur architecturale de Fontainebleau, ni la grandeur élégante du Louvre et des Tuileries, encore moins le caractère imposant de Versailles. Ce sont de grandes fabriques à l’italienne , d’une physionomie toute moderne, où les lignes d’en|emblc font généralement défaut, et où, comme dans les églises, la surcharge outrée des détails étouffe toutes les proportions.

Les circonstances politiques sont un peu la cause de cette pénurie de monuments civils. Les princes normands et les rois de la maison de Souabe demeurèrent dans l’île de Sicile, autant que pouvait le leur permettre une vie troublée et sans cesse agitée par les soucis de la conquête et de la défense, et ils séjournèrent particulièrement à Palerme, qu’ils regardaient comme la ville la plus importante de leurs domaines. Les rois angevins

lurent les premiers qui s’installèrent à Naples, et après eux les princes de la maison d’Aragon; mais ils n’habitèrent que les châteaux forts de la cité, comme le Castel- Capuano (aujourd'hui siège des tribunaux), le Castel- Nuovo et le château de l’Œuf, selon que l’exigeaient les conditions de ces temps pleins de guerres et d’embûches.

L’idée de bâtir un édifice spécial pour la demeure royale naquit dans le temps que le Napolitain , étant devenu une province d’Espagne, se gouvernait par des vice-rois. Don Pierre de Tolède, lieutenant de Charles- Quint, en conçut la première pensée, et fit construire un palais dans le style militaire de l’époque, avec un pontlevis, des fossés, des créneaux et de grosses tours. Mais en 1600, le vice-roi comte de Lemos, voulant élever un palais plus digne de la grandeur des monarques espagnols , en confia l’exécution à l’architecte Domenico Fonlana. De cet édifice il ne subsiste que la façade principale, longue de cinq cent vingt palmes et haute de cent dix, décorée de trois ordres de pilastres d’ordres différents placés les uns au-dessus des autres. Le reste du Palazzo Reale, remanié pendant deux siècles, a été consumé par un incendie en 1837, et reconstruit à neuf depuis cette époque.

Nous n’essaierons point de décrire l’intérieur du palais, où l’on retrouve toutes les salles d’apparat qui doivent exister, avec plus ou moins de splendeurs et de dorures, dans tout édifice du même genre. L’extérieur, sans la façade de Fontana, ne mériterait pas un regard; car le palais est écrasé de tous les côtés par des constructions accessoires, à gauche par le théâtre de Saint- Charles , à droite par l’arsenal militaire, en arrière par l’arsenal maritime et le port de guerre. Les jardins, qui, sur le bord de la mer, contribueraient à la décoration et au charme de l’habitation royale, sont réduits à une simple terrasse et remplacés par des forts. La façade seule offre

quelque intérêt, et par elle-même, et par la place qu’elle commande. Cette place, la plus belle et la plus régulière de Naples, a la prétention malheureuse de vouloir imiter celle de Saint-Pierre de Rome : elle décrit en face du palais, de chaque côté de l’église Saint- François-de- Paule, un portique en demi -ellipse, composé de deux quadrants ou quarts de cercle égaux, et soutenu, sur un développement de huit cents palmes, par quarantequatre colonnes doriques tirées de la carrière de basalte de Pouzzoles; le grand axe de l’ellipse partage la place, en courant du palais de la Foresteria au palais du prince de Salerne ; les deux foyers en sont occupés par les statues équestres en bronze de Charles 111 et de Ferdinand I er , modelées par Canova et Cali, et fondues à Naples par Righetti. Huit autres statues, représentant les vertus théologales et cardinales, complètent la décoration des frontons qui terminent le portique à ses deux extrémités. Cet ensemble ne manque pas de style; mais il manque de grandeur, et il est écrasé par les souvenirs qu’il évoque étourdiment.

Le grand théâtre de Naples est annexé à une aile du palais royal. De tout temps, la population napolitaine semble avoir aimé avec passion les distractions des jeux de la scène et de la musique. Sous les Romains, l'antique théâtre était situé dans la rue qui s’appelle aujourd’hui Via dell' Anticaglia, où l’on en voit encore quelques ruines sans intérêt. Suétone nous raconte que Néron y chanta publiquement ses vers, assisté par un chœur de cinq mille voix :

Lo vide il mondo alfin tanto impazzato,

Clie passé sul teatro e sulia scena Liai domestico canto et dal privato;

K credendosi ormai esser Sircna ,

Poco gli parve aver delle sue glorie Napoli, e Roina, e lutta Italia piena.

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« Le monde le vit à la fin devenir tellement fou , que , ne se contentant plus de chanter chez lui, il osa monter sur le théâtre et paraître sur la scène. Et, croyant désormais être une sirène, il estima que c’était peu de chose d’avoir seulement rempli de sa gloire Naples, Rome, et toute l’Italie. » C’est Salvator Rosa, peintre et poète en même temps, qui s’exprime ainsi dans ses satires. Sénèque ajoute que l’empereur était sur le théâtre au moment même où l’effroyable tremblement de terre dft l’année 63 ruina les villes les plus florissantes de la Campanie et ébranla Naples elle- même : on eut toutes les peines du monde à l’arracher de la scène, où il voulait absolument achever son grq»d air.

L’invasion des barbares et les troubles du moyen âge détruisirent les théâtres, et les représentations scéniques disparurent. Elles se remontrèrent plus tard, mais sous une forme adaptée aux mœurs nouvelles. Les faits de l’histoire ecclésiastique devinrent le thème naturel de ces compositions, comme chez nous les mystères, et elles prirent le nom d 'actions sacrées. Les couvents de moines, les archiconfréries, les corporations d’arts et métiers, se donnèrent chaque année, au jour de la fête de leur patron, de pieux spectacles dont les rôles étaient exécutés par les confrères eux-mêmes. Le souvenir de ces drames naïfs n’est point entièrement aboli à Naples, et au temps de Noël on peut encore y voir quelques troupes populaires, étrangement vêtues de peaux de bêtes, réciter et chanter le poëmc de la Visite des bergers à Jésus dans la crèche.

Ces actions sacrées des Napolitains furent le germe d’où sortirent des compositions dramatiques d’un caractère littéraire plus élevé. L’opéra proprement dit fut introduit à Naples, vers le milieu du xvn° siècle, par le viceroi comte d’Ognaltc, et s’y naturalisa promptement, tant le génie musical semble propre à ce climat et à ce peuple.

Les autres branches des arts, la peinture, la sculpture, l’architecture, n’y ont jeté qu’un faible éclat; mais la musique y a atteint un degré de perfection bien plus élevé que dans tout le reste de l’Italie. On peut même dire que la musique italienne, entre Palestrina et Rossini , tous deux des États romains, est la musique napolitaine. Les divers conservatoires de Naples ont produit une suite étonnante de maestri célèbres , dont les noms sont impérissables. Alessandro Scarlatti et son frère Domenico , Porpora, Léo, Durante, Leonardo Vinci, Pergolèse, Jomelli, Piccinni (le rival de Gluck), Sacchini, Paisicllo, Cimarosa, Guglielmi, Fioravanti, Zingarclli, Mercadante, voilà la véritable gloire de l’art napolitain. A ces noms il faut même ajouter ceux de Bellini et de Donizetti ; car si l’un est né à Catane, en Sicile, et l’autre à Bergame, en Lombardie, ils sont tous deux élèves de la grande école musicale de Naples, et ils en expriment le caractère et le génie.

Le conservatoire de Naples fut fondé vers le milieu du xv[ c siècle, et ce fut tout d’abord un simple refuge où une pieuse confrérie recueillait des enfants abandonnés et de petits vagabonds , et leur enseignait la musique pour leur donner un état et en faire des chantres d’église. On en regarde comme le fondateur le prêtre espagnol Giovanni di Tapia, qui, allant de bourgade en bourgade et de maison en maison, recueillit assez d’argent pour établir deux collèges, l’un de garçons, l’autre de jeunes filles, où il réunit jusqu’à huit cents élèves. Ces deux maisons prirent le titre de Santa-Maria-di-Loreto. Vingt ans plus tard, un autre homme également dévoué, Marcello Fossataro, fondait un nouveau refuge, appelé Refuge des pauvres de Jésus-Christ, où il éleva de petits pauvres de sept à onze ans. En 1600, une confrérie créa pour les orphelins le conservatoire de Sant-Onofrio; et peu de temps après , la congrégation de l’Incoronatelta ,

qui s’occupait de nourrir et d’instruire les enfants pauvres de son quartier, ouvrit dans le même but le conservatoire de la Pietà-de’ Turchini, ou des Enfants-Bleus. Ce dernier établissement acquit promptement une grande célébrité, et le nombre des étudiants y devint si considérable, que, les revenus de la maison ne suffisant plus pour les entretenir, il fallut utiliser les élèves, les uns à servir des messes dans les églises , les autres à représenter de petits anges dans les funérailles des enfants, d’autres enfin à louer leur voix pour les concerts et les opéras. Il sortit de ce conservatoire une foule de maestri distingués, qui cultivèrent avec un grand éclat toutes les branches de l’art musical, et répandirent dans toute l’Europe la gloire de l’école napolitaine.

Le collège musical de Naples est situé aujourd’hui à San-Pietro-a-Majclla. Il comprend tout à la fois des classes d’externes et une pension où l’on reçoit plus de trois cents jeunes gens, dont un cent sont entretenus par l’Etat; les autres paient neuf ducats (trente-huit francs) par mois. Il y a dix-huit professeurs de musique, et huit professeurs de lettres, tous choisis au concours. Le conservatoire possède les archives musicales les plus riches du monde, montant à plus de huit mille volumes appartenant surtout à l’école napolitaine, sans exclure les œuvres des autres écoles et des autres pays : cette précieuse collection est accrue chaque jour avec le plus grand soin.

On peut juger, par cet aperçu rapide, du développement du goût musical chez les Napolitains. Aussi les théâtres sont-ils fort multipliés dans la ville, et comme le prix des places est extrêmement bas , toutes les classes de la population vont y chercher chaque soir leur plaisir favori. Cette passion est tellement générale, qu’en dehors des troupes qui jouent par état la comédie et l’opéra, il s’est formé un grand nombre de sociétés philodramatiques d’amateurs, qui se donnent le plaisir personnel des

représentations scéniques et musicales , et jouent , en présence d’un public d’invités, pour les œuvres de bienfaisance. J’ai eu le plaisir d’assister à une de ces soirées. La musique y était fort bonne; mais j’en sortis tout agacé, le chef d’orchestre, suivant un usage barbare général en Italie, frappant bruyamment la mesure et jetant incessamment le bruit sec de sa battula au milieu des mélodies les plus suaves et des cantilènes les plus légères.

Le théâtre royal de San -Carlo, qui a entraîné cette digression sur la musique, est annexé au palais, dont il masque maladroitement les proportions d’un côté. En passant devant la façade du théâtre et devant le jardinet royal planté de palmiers qui y touche, on arrive au Castel- Nuovo. Ce château fut bâti par le roi Charles d’Anjou , d’après le plan des fortifications françaises, sur les dessins de Jean et de Nicolas de Pise. Il se composait dans l'origine d’une enceinte flanquée de cinq énormes tours , baignées par la mer au midi, et protégées au nord par une vaste esplanade. La partie la plus intéressante de ce château est l’arc de triomphe qui fut élevé au milieu du xv° siècle, entre les deux grosses tours de l’entrée, en l’honneur d’Alphonse 1 er d’Aragon. Ce monument, aussi remarquable pour l’architecture que pour les sculp- Lures, est entièrement construit dans le style de la Renaissance italienne, et il nous montre à quel point de retour vers l’antique les Italiens en étaient déjà arrivés , lorsque, chez nous, nous en étions encore à la tradition gothique dégénérée. Quatre colonnes d’ordre corinthien en composent la base, et encadrent une porte en plein cintre; la frise présente cette inscription :

ALPHONSVS REX HISPANVS SICVLVS 1TALICVS P1VS CLEMENS INVICTVS.

Au-dessus de ce premier compartiment s’en élève un

second en forme d’altiquo, sur lequel est sculptée l’entrée triomphale du roi , bas-relief d’une exécution savante. Sur un fond d’architecture orné de pilastres, on voit un char attelé de quatre chevaux imités de quelque médaille antique ou de quelque intaille finement gravée. Le roi est assis sur le char, la lête sans couronne, et l’on ne voit point à ses pieds les six couronnes qui figurèrent dans la fonction, pour représenter ses six royaumes de Naples , d’Aragon , de Sicile , de Majorque , de Sardaigne et de Corse. Au-dessus de l’attique s’ouvre une arcade en plein cintre encadrée de quatre colonnes, et surmontée de quatre niches à coquilles avec des statues. L’ensemble de l’arc de triomphe est bien conçu, et le sculpteur, Pictro di Martino, Milanais, a su tirer heureusement parti de l’espace étroit qui lui était concédé. Les détails sont finement traités, et font honneur à la main qui les exécuta.

Le Castel-Nuovo est un des trois forts qui défendent la ville de Naples; les deux autres sont le château de l'Œuf ( castello dell’ Ovo), et le château Saint-Elme.

Le château de l’Œuf, ainsi nommé de sa forme ovale, est assis dans la mer, sur un rocher détaché de la colline voisine par quelque révolution du sol. La tradition veut que là se soit élevée autrefois la villa qui faisait les délices de Lucullus, ou du moins que ce rocher, réuni à la terre ferme par un pont, ait appartenu à la villa du somptueux Romain. Quoi qu’il en soit, il est certain qu’il y avait sur cet écueil une tour de défense, et qu’Auguslule, dernier empereur romain, et Odoacrc, roi des Hérules, y furent enfermés. Guillaume I or , qui avait bâti le Castel-Capuano pour défendre la ville du côté de la terre, fortifia l’écueil de Lucullus pour commander la mer. Frédéric II fit reconstruire ce môme château, à la fin du xii° siècle, par les soins de Nicolas de Pise. En 1298, Marie, femme de Charles II d’Anjou, y établit

un monastère de bénédictins. Charles VIII s’en empara en 1495. En 1503, les premières mines que l’on connut à Naples donnèrent la preuve de leur puissance sous les murs du château de l’Œuf, que Pierre Navarre renversa. Pierre de Tolède, lieutenant de Charles-Quint, le restaura, et sous Philippe II, en 1595, Giovanni Zuniga le réunit à la terre par un pont.

Le château Saint-Elme, qui domine la colline à l’ouest de Naples, et qui par sa masse imposante joue un si grand rôle dans le relief pittoresque de la ville, est beaucoup plus important. Le roi Robert, en 1342, en jeta les fondements. Pierre de Tolède l’amplifia beaucoup, et, sous la direction do l’ingénieur militaire Luigi Seriva, en fit une citadelle redoutable. Mais, en 1587, la foudre tomba sur une des tours, et, mettant le feu aux munitions et aux poudres, fit sauter la plus grande partie de la forteresse, tua cent cinquante personnes, et ébranla un grand nombre d’églises et d’édifices dans l’intérieur de la ville. Didaco Manriquez, marquis deCasella, restaura le château vers 1630. Malgré ces restaurations, le ' Saint-Elme a conservé la physionomie d’une forteresse du xvi e siècle.

Ce ne sont là que des châteaux forts, dont, le principal mérite gît dans l’importance militaire. La casina royale de Capodimonte, au nord de la ville, est un véritable château de plaisance, situé dans la position la plus riante et la plus 'délicieuse; Charles III en jeta les fondements en 1738, et le fit exécuter par l’architecte Medrano de Palerme. Dans l’origine, on voulait en faire un musée, et de fait le roi y fit porter tous les tableaux de la maison Farnèse, qui lui étaient venus en héritage par sa mère, les objets antiques trouvés à Hcrculanum, la collection de médailles et de camées, les livres de la bibliothèque royale, en un mot, tous les précieux objets d’art qui vinrent enrichir le royaume de Naples en vertu de la suc-

cession Farnèse. La casina n’était pas achevée que des lézardes s’y montrèrent de toutes parts, à cause des innombrables cavernes creusées dans les flancs de la colline, et il fallut reprendre l’édifice en sous-œuvre. Malgré les restaurations qui en ont été la conséquence, le palais de Capodimonte n’en est pas moins une belle et élégante demeure. Un vaste parc, tout rempli d’animaux de chasse, y est attenant. C’est une des plus agréables promenades qu’on puisse faire dans le voisinage immédiat de Naples.

Sur une autre colline, le Poggio-Reale, occupée maintenant par le Camposanto nouveau, s’élevait autrefois une délicieuse habitation de plaisance qu’Alphonse II avait fait construire étant duc de Calabre. Quoique celte villa ait aujourd’hui complètement disparu, nous lui consacrerons cependant quelques lignes, à cause de l’influence qu’elle exerça sur le développement de l'art des jardins en France à la fin du xv e siècle.

Les jardins italiens firent une profonde impression sur Charles VIII, qui sortait des simples vergers de la Touraine. A F'Iorence, le jeune roi avait beaucoup admiré les célèbres jardins de Mars , alors célèbres dans toute l’Europe. L’admiration du roi s’accrut encore à Naples, en présence des jardins du Poggio-Reale. Dans les lettres qu’il écrivait à son beau-frère, le sire de Beaujeu , on aime à voir Charles VIII touché des beautés de lTtalic et s’ouvrant à l’art et à la poésie. Paysages, palais, villas, maisons des champs, jardins, arts, il admire tout, et avec une vivacité d’expression qui révèle une âme sincèrement émue. Ecoutons-le :

« Au regard du pays, il n’est rien en ce monde plus plaisant et meilleur. Beaux lieux de plaisance , fontaines, jardins, où il y a citrons, oranges et toutes autres choses qu’il est possible de désirer, roses et autres (leurs de toutes sortes, oiseaux chantant plus plaisamment que

8i PALAIS, CHATEAUX, VILLAS

rossignols... Vous ne pourriez croire les beaux jardins que j’ai vus en cette ville (Naples); car, sur ma foi, il semble qu'il n’y faille qu’Adam et Ève pour en faire un paradis terrestre. »

L’enthousiasme gagne le secrétaire Robertet lui-même. « Pour bien rendre, dit-il, ce qu'on voit, il faudrait le beau parler d’Alain Chartier, la subtilité de maître Jehan de Meun et la main de Foucquet; eux seuls pourraient dire, écrire ou peindre. » Il admire surtout la villa de Poge-Royal, où mènent « des allées d’orangers, de romarins et d’autres arbres. Fontaines, viviers, oiseaux, bêtes fauves, garennes de lièvres, faisans et perdrix, tout y est, et je crois que c’était toute la félicité des rois prédécesseurs. »

Malgré l’arrêt de Robertet , la poésie entreprit de chanter les jardins du Poggio- Reale, et André de la Vigne, un des auteurs du Vergier d’honneur , en parlait en ces termes :

Et lost après il ( Charles VIII) monta à cheval,

Pour aller boire dedans Pouge-Rëal ,

Qui est un lieu de plaisance confit.

Ung parc tout clos où sont maint/, herbes saines. Beaucoup plus grand que le bois de Vincennes, Plein d’oliviers, orangiers, grenadiers,

Figuiers, dattiers, poiriers, allemandiers, Pommiers, lauriers, rommarins, marjolaines,

Et giroflées sur toutes souveraines.

Nobles heuillctz, plaisantes armerics,

Qui en tous temps sont là dedans flories.

Et de rosiers assez bien dire l’ose

Pour en tirer huit ou dix muyds d’eau rose.

B’aultres costés sont fossés et herbaiges ,

Là où que sont les grans besles saulvaiges , Comme chevreulx à la course soudains ,

Cerfz haulx branchez, grosses biches et dains.

Les jardins du Poggio -Reale furent le type que Charles VIII entreprit de transplanter à Amboise. Dans ce but, il ramena avec lui, de Naples, messire Passelo de Mercogliano, fameux horticulteur du temps. Cet artiste, car nous ne saurions lui donner un autre nom, dessina et planta le parterre du château d’ Amboise, tel que nous le voyons reproduit dans l’œuvre de Ducerccau, disposa le parc qui couvrait une partie de la colline, et établit le potager royal de Château-Gaillard, sur les bords de l’Amasse, avec des serres naturelles dans les flancs du coteau. Louis XII, qui fit de Blois sa résidence favorite, emmena messire Passelo avec son fils Edme, lui confia la création et la direction des jardins royaux, avec le titre de jardinier-concierge du jardin du roi, aux gages de trois cents livres par an , et lui donna un des canonicats de la collégiale de Saint-Sauveur de Blois. En 1505, il lui avait accordé comme récompense le Château-Gaillard, en chargeant ce domaine, entre autres redevances envers le roi, d’un bouquet de fleurs d’oranger tous les ans, sans doute pour rappeler que cet arbuste venait d’être introduit en Touraine par le jardinier italien. Sous l’influence de Passelo, le goût de l’horticulture prit aussitôt un grand essor en France. C’est donc aux jardins napolitains que nous devons la création de cette première école de jardinage qui a précédé chez nous la grande école de le Nôtre. Ces souvenirs ne pouvaient être oubliés par un enfant de la Touraine en visitant les champs dévastés du Poggio-Reale.

La ceinture de collines qui environne Naples est toute couverte d’élégantes maisons de campagne, aussi remarquables par leur horizon que par leurs jardins et les objets d'art qui en peuplent les appartements. Les étrangers ne manquent pas de visiter les plus belles de ces délicieuses demeures, pour y prendre une idée des villas italiennes, et par contre-coup des antiques villas romaines, dont elles ne sont que la suite et la copie.

Le Vomero avait autrefois et a conservé de nos jours une grande célébrité de villégiature. Les écrivains, les artistes, les grands seigneurs aimaient à s'y installer pendant les deux mois de mai et d’octobre, qui, dans l’Italie méridionale, sont consacrés au repos et aux vacances. Pontano, Jean- Baptiste délia Porta, Pietro Giannone, Salvator Rosa , y eurent leurs maisons de campagne. Au xvu e siècle, le plus célèbre de tous ces casini (on appelle ici casino toute maison de campagne faite pour la villégiature) était celui du prince de Belvedere, villa délicieuse pour l’aménité du lieu , et splendidement ornée de toutes sortes d’œuvres d’art. Le prince l’ouvrait au public pendant les vacances, et récréait par de joyeuses symphonies, tous les jeudis et tous les dimanches, les compagnies qui venaient y chercher le frais sous les allées ombreuses des jardins. Plus tard il y ajouta une foule de jeux mécaniques, des palestres pour la course et pour le saut, et des cirques pour les joutes et les tournois , ce qui attirait de la ville un grand concours de peuple.

De nos jours , la plus belle villa du Vomero est la Floridiana. Ferdinand I or l’acheta en 1816, et en fit don à sa seconde femme, Lucia Migliaccio, princesse de Partanna et duchesse de Floridia, qui lui donna son nom. A la mort de la princesse, les deux tiers de ce magnifique domaine échurent à son gendre, Nicolas Serra, comte de Montesanlangelo, homme qui unit à une immense fortune la passion des arts , et qui n’a rien épargné pour conserver et améliorer les splendeurs de cette merveilleuse villa. Le grand casino est de forme rectangulaire, mesurant cent soixante palmes sur cent dix , et il a été bâti sur les plans du chevalier Antonio Niccolini. La façade principale, qui répond au midi, est ornée de deux magnifiques escaliers en marbre blanc, par lesquels, en suivant la pente naturelle de la colline, on descend des appariements aux allées inférieures des jardins, enrichies d’arbres rares, de plantes précieuses, de vasques , de fontaines , et de loges d’où l’on découvre

les aspects les plus variés. L’intérieur du casino est digne du dehors, et les tentures, les vases de porcelaine de la fabrique impériale de Chine, les tableaux, les dessins, les statues, s’y disputent le regard et l’admiration.

L’autre tiers de la villa Floridiana, qui appartient aujourd’hui au comte Grifeo, de la maison des princes de Partanna, a pris le nom de villa Lucia. Cette demeure n’esl pas moins remarquable pour l’élégance de ses dispositions que pour les fabriques de divers genres qui en ornent les jardins. Un chemin tortueux descend de l’entrée de la villa à la terrasse du casino, en traversant un charmant pont de pierre, de forme ogivale, que l’architecte Niccolini fil construire pour franchir le vallon qui sépare la Lucia de la Floridiana. Le panorama dont on jouit du haut du balcon est un des plus beaux et des plus étendus que présente ce côté de la colline. Le palais est décoré à l’intérieur de très-beaux ornements en stuc, et pourvu d’un bain de marbre et d’une étuve. Le parterre domine toute cette partie du golfe de Naples. Par une foule de petits escaliers taillés dans le tuf, par des grottes artificielles , et même par des chemins praticables aux voitures, on peut parcourir les différents étages de ces beaux jardins, qui, par leur variété en un si petit espace, l’emportent sur ceux de toutes les autres villas napolitaines. Autrefois la villa Floridiana possédait un grand nombre de bêtes fauves : on voit encore aujourd’hui les enceintes construites par l’architecte pour loger ces hôtes dangereux.

Une autre villa, due aussi au talent dé Niccolini, est celle de la reine Isabelle, près du village et de la casina royale de Capodimonte. Le duc Gallo Maurizio Mastrilli la fit bâtir et dessiner en 1809 par le célèbre architecte napolitain, qui lui donna un aspect extrêmement pittoresque. On y avait accès par une longue rampe, et tout le domaine, dont la contenance dépassait cent arpents, avait été disposé en jardin d’agrément. Quand la reine Isabelle

en devint propriétaire, elle ne songea qu’à améliorer ce site délicieux, un peu délaissé et négligé par les héritiers du duc. Toute l’enceinte fut distribuée en bois, en parcs, en jardins, selon les dispositions naturelles que présentait le terrain , aucune autre partie de la colline n’oITrant une si grande variété de terrasses, de pentes, de précipices, de vallons, qui se groupent, se heurtent, se traversent de mille façons. Un art savant vint encore ajouter à tant d’avantages naturels , et ce lieu , déjà enchanteur par luimême, fut rempli d’arbres de toutes sortes, de vignes, de pins, de peupliers, de saules, et d'une quantité incroyable de plantes exotiques et de Heurs, choisies parmi les plus rares et les plus belles que l’industrie horticole puisse fournir. Le casino renferme un riche musée d’objets précieux, aussi importants pour l’histoire des sciences naturelles que pour l’histoire des arts.

La longue et riante colline du Pausilippe n’est pas moins noblement habitée que les collines de la ceinture de Naples, et les villas s’y succèdent sans intervalle jusqu’à la pointe du cap Coroglio, en face de la petite île de Nisida ; la plage s’unit au coteau par des arches jetées sur la route. Toutes ces maisons possèdent, outre de vastes jardins accidentés, des terrasses sur la mer, des piscines, des bains, et de profondes cavernes creusées dans les flancs de la montagne voisine. Quelques-unes de ces grottes, envahies par la mer, sont assez vastes pour recevoir des bateaux de pêche ou de plaisance, et même des canonnières de la marine royale napolitaine: on en cite une qui peut contenir jusqu’à soixante grosses barques canonnières.

Aucun site n’est plus riant que celui du Pausilippe; aussi les Romains l’avaienl-ils choisi de préférence pour y établir leur villégiature. Quand on parcourt en barque toute cette côte, à une faible distance du rivage, on est tout surpris de voir sortir de la mer d’énormes masses de maçonnerie, des murs en appareil réticulé, des fragments

de colonnes. Ce sont autant de ruines de villas antiques; car les Romains ne s’étaient pas contentés de la terre ferme, et ils avaient poussé jusque dans la mer leurs constructions audacieuses.

Les jardins, qui, avec l’horizon , forment le principal charme des villas napolitaines, ont un caractère propre. Quoique le terrain se prête de lui-même à des mouvements et à des distributions naturelles, ce n’est pas toujours le style pittoresque des jardins anglais qui prédomine dans ces créations. Par une tradition ancienne dont elle n’a pu se dépouiller entièrement, l'Italie aime la symétrie et la régularité dans ses jardins; elle est classique plutôt que romantique, et, comme les Romains, elle peuple ses bosquets de statues, de groupes, de temples, de belvédères, de fabriques de toutes sortes. La main de l'homme étouffe trop la nature, et le jardinier fait trop souvent place à l’architecte. Malgré ces critiques, les jardins italiens, s’ils sont un peu froids, n’en sont pas moins agréables, et pendant la chaleur on apprécie à une haute valeur ces longues allées pleines d’ombre et de mystère, et ces fabriques où l’on peut échapper aux feux du soleil. Les jardins verts , composés exclusivement d’essences à feuilles persistantes, offrent aussi un grand charme pendant l’hiver. Dans ce climat si doux, où la mauvaise saison n’a point la tristesse de la nôtre, on aime à retrouver des jardins verdoyants, et la promenade peut se poursuivre au mois de décembre, avec les illusions du printemps, sous la verdure éternelle des lauriers, des romarins et des orangers.

VISITE AU MUSEE

Peintures antiques. — Mosaïques. — La Bataille d’issus. — Chefsd’œuvre de la sculpture antique. — L’Hercule Farnèse. — Le Taureau Farnèse. — Les modes féminines de l'antiquité. — Aristide. — Les grands bronzes. — Tête colossale de cheval. — Petits bronzes. — Bijouterie et orfèvrerie. — La tasse Farnèse. — Céramique. — Peintures modernes.

L’édifice actuel du musée national de Naples, avant de devenir un dépôt d’objets d’art, a passé par bien des vicissitudes. Le vice-roi duc d'Ossuna en jeta les fondemenls en 1587, avec le projet d’en faire une écurie. Son successeur, le comte de Lemos , abandonnant cette idée , adopta les plans de l’architecte Fontana, et pensa à y installer l’université deyli Studi, qui y ouvrit, en effet, ses cours en 1616. Soixante-trois ans plus tard les tribunaux en chassèrent l’université ; mais ils en furent chassés à leur tour en 1705 par les soldats, qui en firent une caserne. L’université y rentra triomphante en 1767, pour céder bientôt sa place à l’Académie royale; enfin en 1816 l’édifice du duc d’Ossuna fut converti en musée par Ferdinand I er , sous le titre de Real Museo lîorbonico , et le roi y réunit tous les objets d’art et d’archéologie qu’il avait recueillis dans la succession Farnèse , et tous les monu-

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monts antiques disséminés dans les diverses résidences royales, avec la bibliothèque et la galerie de tableaux. Ainsi composé , le musée de Naples est le plus riche du monde. 11 a sans doute des œuvres moins capitales que les grandes collections de Rome et de Florence; mais il possède une telle variété et une telle abondance d’objets antiques, souvent uniques, qu’il l’emporte en attrait et en intérêt sur les musées les plus célèbres. Nous allons y faire une excursion rapide , en nous arrêtant seulement devant les œuvres qui , par leur mérite artistique et leur caractère magistral, méritent toute l’attention du touriste.

Les fragments de peinture antique , extraits des fouilles de Pompéi, d’Herculanum et de Stabia, sont au nombre de plus de quinze cents , et occupent toute une aile du rez-de-chaussée. Les sujets abordés par les peintres sont extrêmement variés, et comprennent des traits d’histoire, des événements mythologiques, des paysages, des marines, des animaux , des fleurs, des fruits, des ornements d’architecture, des arabesques, et jusqu’à des caricatures. Ce ne sont évidemment pas là de grandes peintures , dans le sens que les anciens attachaient à ce mot en parlant des tableaux des maîtres ou des fresques des palais de Rome; ce sont seulement des œuvres de peinture décorative, du badigeonnage, si l’on veut; mais, même en les réduisant à ces modestes proportions , on y trouve généralement de la naïveté, de la grâce, une expression vive et vraie, quelquefois de la noblesse, de la vigueur, un goût exquis , et, comme dans tous les ouvrages de métier, plutôt l’éclat de la couleur que la sévérité du dessin. Il ne faut pas oublier que ces œuvres étaient dues, non à des peintres en renom, mais à des artistes du cru, c’est-à-dire aux artistes d’une petite ville située à cinquante lieues de la capitale, ce qui n’empêche pas qu’on n’y retrouve ces qualités simples et fortes que nous appelons l'antique.

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Toutes ces peintures ne doivent pas remonter au delà du commencement de notre ère. Le genre de leurs ornements ressemble à ceux dont parle Vitruvc, et dont Pline attribuait l’invention à un certain Ludius, qui vivait sous Auguste. Généralement elles ont dû être faites à peu d’années d’intervalle, et probablement dans un espace de cinquante à soixante ans , parce qu'elles sont l'œuvre d'un petit nombre de peintres dont on reconnaît au premier coup d’œil la main et le style. Peints sur le stuc ou sur l’enduit, ces tableaux auraient subi le même sort que les maisons qu’ils décoraient, et ils n’auraient pu subsister plus de deux ou trois siècles sans restaurations importantes. Pline nous assure que les plus beaux tableaux ne s’exécutaient pas de cette façon, et qu’outre les peintures murales, il y avait des peintures mobiles qu’on pouvait facilement transporter d’un lieu à un autre. Toutes ces œuvres paraissent être des copies de bons originaux , et surtout celles de Stabia, qui, bien que de petite dimension, sont les plus gracieuses et les plus fines. En somme, il n’est pas à supposer que plus d’une vingtaine d’artistes plus ou moins habiles aient travaillé à toutes les peintures murales qui se conservent au musée.

Parmi les plus importantes de ces fresques, nous signalerons particulièrement : le Sacrifice d' Iphigénie , copie probable du fameux tableau de Timanthe, que Pline a décrit comme un chef-d’œuvre; l’expression de tristesse de la jeune fille est merveilleuse ; mais le peintre , ayant épuisé sur cette figure toutes les ressources de son art, et se sentant impuissant à exprimer la douleur paternelle , a couvert d’un voile le visage d’Agamemnon , père de la victime; — les Trois Danseuses de Pompéi, si légères, si aériennes, fréquemment reproduites par les peintres; — Hylas enlevé par les nymphes; — T Éducation d’Achille par le centaure Chiron , têtes admirables; — les Adieux d’Achille et de Briséis , tableau plein de charme et de

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grâce, malheureusement mutilé; — Médé'e prêle à tuer ses enfants, figure vigoureusement traitée, empreinte 'd’une sombre et terrible résolution; — le Châtiment d’un écolier; pendant que le pédagogue fouette l’enfant, les autres écoliers, atterrés, n’osent pas lever les yeux sur leur malheureux camarade.

« Mais, dit M. L. Viardot dans ses Musées d’Italie , selon moi, de tous les débris de l’art antique dont les fouilles de Pompéi ont doté le musée de Naples, il n’en est pas de plus précieux que deux simples dessins au trait, faits avec un crayon rouge, une sorte de sanguine, sur des plaques de marbre blanc. Tous deux appartiennent au genre de tableaux nommés monochromes, ou d’une seule couleur , pour lesquels on employait un rouge venu des Indes que Pline appelle cinabris indica. L’un, très- bien conservé, représente Thésée tuant le Minotaure; l’autre, plus altéré, un Groupe de dames jouant aux osselets. Ces deux compositions ne sont certainement pas l’ouvrage des peintres décorateurs de Pompéi; comme les beaux morceaux de sculpture , elles doivent être venues au moins de Rome, peut-être de la Grèce. Dans l’une et dans l’autre, le dessin, très-savant, est d’une pureté, d’un Uni remarquables, non-seulement bien supérieur à celui des fresques proprement dites, qui brillent davantage par la couleur encore vive et belle dans la plupart , mais vraiment digne des artistes les plus sévères de l’école raphaélesque. C’est un noble et curieux échantillon de ce qu’on peut appeler l’art de la peinture dans l’antiquité. »

Les mosaïques ne sont pas moins intéressantes. Au témoignage de Pline, Sylla , après avoir dépouillé Athènes de ses statues, et pillé les monuments et les temples les plus célèbres de la Grèce, introduisit à Rome l’usage des pavements en mosaïques de marbres variés et de pastilles de terres cuites ou de verres colorés. La passion pour ces travaux devint si grande, que toutes les habitations un peu

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élégantes eurent le dallage des chambres, le seuil, et jusqu’à l 'atrium décorés de tableaux en mosaïque. Au temps de Claude, on en ornait jusqu’aux murs des appartements. Les artistes grecs enseignèrent aux Romains l’art de tailler et de disposer les petites pierres de manière à en former, non-seulement de simples arabesques, mais même des tableaux d’histoire. L'opus rnusivum, comme l’appelaient les anciens, atteignit un haut degré de perfection au premier siècle de notre ère; mais bientôt, comme tous les autres arts, il ne tarda pas à tomber dans la décadence. Aussi la majeure partie des mosaïques qu’on a trouvées dans les ruines des villes et des habitations antiques sont-elles d’un travail fort ordinaire.

Il subsiste cependant de précieux débris de cet art au moment de sa plus grande perfection, et le musée de Naples, plus que tout autre, en possède des restes admirables qui nous donnent la plus haute idée de l’habileté des Grecs. Citons surtout, parmi ces tableaux charmants de naturel et de vérité, des poissons et des crustacés d’une exécution étonnante : un chat dévorant une caille; une guirlande de fleurs, de fruits et de feuillages entrelacés, soutenue par deux grands masques scéniques, œuvre où le coloris le dispute au dessin ; des scènes de comédie d’un travail merveilleux, signées du nom de l’artiste, Dioscoride de Samos; une parodie des disputes philosophiques, sous la figure d’un homme vêtu d’un manteau (c’est le portrait de Socrate), présentant de l’herbe à un coq, etc. etc. Quelques grandes compositions méritent surtout l’examen, et particulièrement le tableau de Thésée tuant le Minotaure , et l’étendant sur le sol au milieu de crânes et de squelettes ; — la Sirène, au corps terminé en oiseau et aux grandes ailes déployées , qui tient de la main gauche un plat de fruits sur la tête, et de la main droite un vase d’où sortent des rameaux verdoyants , mosaïque que Winckelmann regardait comme un des plus précieux monuments

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de l’art ; — un squelette en pied , d’une vérité effrayante , portant une urne de chaque main; — et le célèbre tableau de la répétition théâtrale qui s’accomplit dans le choragium, portique situé derrière la scène. Dans cette dernière composition, le choragus, ou directeur du théâtre, distribue des masques et des costumes aux acteurs; un tibiccn, ou joueur de flûte, accorde son instrument, et près de lui est un siège couvert de pourpre sur lequel est placé un masque ; les choristes, qui n’ont encore pour tout vêtement qu’une ceinture de peau , se disposent à mettre leurs masques et écoutent les dernières recommandations du directeur; l’un d’eux revêt sa tunique et se fait aider par son compagnon. Peu de mosaïques peuvent se comparera ce tableau curieux et important, composé de sept figures, dont les gestes, l’attitude et l’expression annoncent la joie et l’enthousiasme.

Mais que dirons-nous de l’incomparable tableau , large île vingt palmes et haut de dix, représentant une des victoires d’Alexandre contre les Perses, probablement la liataille d’hsus, qu’on admire aujourd’hui dans la galerie de Jupiter? Ce travail est formé de cubes de marbres précieux naturellement colorés, et ces cubes sont tellement petits qu’il en tient sept mille dans un palme carré; le tableau ayant cent quatre-vingt-dix-huit palmes (c’està-dire treize mètres cinquante centimètres carrés ) de supcrlicie, les fragments de marbre qui y entraient, avant qu’il fût endommagé, montaient au nombre de 1,380,000 environ. Avant l’éruption du Vésuve, il avait déjà été quelque peu gâté et restauré, mais non par la main d’un maître. Le fond de la composition est blanc, sans aucune perspective , quoique quelques antiquaires aient cru y reconnaître quelques teintes obscures et même de la neige sur le sol. Vers le milieu, au second plan, se dresse un vieux tronc d’arbre dépouillé de son feuillage.

Le tableau représente une bataille au moment décisif

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de la victoire. Vingt-six combattants y sont figurés en deux troupes, distinctes par les habits, les armes et la physionomie, avec quinze chevaux diversement équipés, tous aux trois quarts de la grandeur naturelle. Le chef des vainqueurs, d’un aspect juvénile, combat avec ardeur sur un cheval fougueux; il n’a plus son casque sur la tête, comme s’il l’avait perdu en se jetant dans la mêlée; il est protégé par une riche cuirasse où éclate la tête de Méduse, et sa chlamyde flotte derrière lui. Il se précipite sur les escadrons adverses, renversant tous ceux qui s’opposent à son passage, et il plonge sa longue lance dans le corps d’un guerrier ennemi, vêtu à la manière des barbares, qui s’est jeté devant son maître pour le sauver. Au côté droit du tableau , où tout présente l’image d’un combat désespéré, s’élève sur un magnifique quadrige le roi barbare, couronné de la tiare, laissant flotter derrière scs épaules sa tunique et son manteau de pourpre, et bandant vainement un arc inutile. A la vue de son fidèle serviteur expirant sous ses yeux, il se trouble et donne le signal de la retraite; un de ses officiers lui présente un cheval pour hâter sa fuite, et l’empêcher de tomber mort ou vivant dans les mains du vainqueur. Pendant ce temps , le combat se poursuit avec acharnement; les lances se choquent contre les lances; quelques guerriers désarmés lèvent les mains au ciel en déplorant la fortune contraire; d'autres, la pâleur de la mort sur le visage, gisent à côté de leurs chevaux; on ne voit sur le terrain que des armes brisées et sanglantes.

L’heureuse conception des groupes autour des trois personnages principaux, la perfection du dessin, la hardiesse des raccourcis, l’ardeur des combattants, la fureur des blessés, les souffrances des mourants, le mouvement des chevaux , la somptuosité des vêtements , la multiplicité des armes, en un mot, la variété étonnante qui règne dans cette composition grandiose, font de cette

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mosaïque un monument classique de l’art. Comme elle ne peut être que la copie d’un tableau célèbre, et probablement d’un des tableaux grecs portés à Rome après la conquête, elle est sans contredit le plus curieux, le plus complet, le plus magnifique fragment qui nous soit parvenu de la peinture des anciens , et elle nous inspire la plus haute idée de cette branche de leurs arts.

Quand M. Bianchi découvrit ce trésor, le 21 octobre 1831, dans la magnifique maison du Faune à Pompéi, il fut saisi d’une joie si vive qu’il faillit en devenir fou. La population de Naples partagea son enthousiasme; la Bataille d’issus devint à la mode et envahit tout, jusqu’aux vases étrusques de fabrique récente, jusqu’aux tissus imprimés. Ce vertige est un peu tombé aujourd’hui; mais la mosaïque du Faune n’en demeure pas moins un objet d’art incomparable , et un des plus riches joyaux du musée national.

Et pourtant que de précieux trésors sont accumulés dans les deux portiques extérieurs, les trois portiques intérieurs, et les sept galeries qui renferment les antiques de marbre, statues, statuettes et bustes, au nombre de cinq cents environ! Quelle admirable collection de dieux, de héros, d’empereurs, de personnages célèbres, et même de ligures de genre! Peu de morceaux sont tout à fait médiocres; le plus grand nombre sont excellents; quelques-uns sont hors ligne et méritent le nom de chefsd’œuvre. C’est à ces derniers que nous nous attacherons exclusivement.

La galerie épigraphique, au milieu d’une infinité d’inscriptions antiques, renferme deux œuvres renommées de la statuaire grecque, l’Hercule et le Taureau Farnèse. L'Hercule fut trouvé en 1340, sous le pontilicat de Paul III, de la maison Farnèse, dans les thermes de Caracalla, à Rome. On n’en découvrit d’abord que le torse, et le pape chargea Michel-Ange de restituer les

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jambes. Le grand artiste essaya; mais bientôt, effrayé de son audace, il brisa le modèle qu’il avait fait. Un sculpteur du second ordre, Guglielmo délia Porta, fut moins timoré et n'hésita point à lutter avec l’ Athénien Glycon, l’auteur de la statue, comme nous l’apprend une inscription grecque gravée sur le piédestal. Par bonheur, les jambes du torse furent retrouvées quelque temps après dans un puits, à trois milles des thermes; les Borghèse en firent présent aux I’arnèse, qui purent ainsi compléter à peu près la statue antique. Ce colosse, par le sentiment qui éclate dans toutes ses parties , par la force des muscles au repos, le calme puissant de toutes les libres du corps, l’air noble et sévèrement beau de l’idéal viril, figure merveilleusement, non -seulement un géant, mais un géant fils de Jupiter, le plus fort de tous les héros de l’antiquité.

. Le groupe énorme du Taureau Farnèse, trouvé aussi dans les thermes de Caracalla dans le même temps que Y Hercule , n’est pas moins digne d’éloges. Ce groupe , l’œuvre la plus considérable de statuaire que l’antiquité nous ait laissée , représente une scène tout entière. Antiope, femme de Licius, roi de Thèbes, outragée par Dircé, la fit attacher par ses deux fils aux cornes d’un taureau sauvage; mais au moment où le taureau furieux allait s’élancer, Antiope s’attendrit et pardonna. Tel est le sujet traité par les deux artistes grecs, Apollonius et Tauriscus, sculpteurs de l’école de Rhodes. Les quatre personnages sont plus grands que nature, et le taureau , admirablement modelé, bondit avec fureur entre les mains de ceux qui veulent le dompter un moment. Ce vaste ensemble fut sculpté, au dire de Pline, dans un seul bloc de marbre, long de quatorze palmes, haut de seize. « Sa grandeur, dit M. Viardot, unique parmi les ouvrages du ciseau, suffirait sans doute à rendre importante celte immense composition de marbre; mais, bien que restaurée en plusieurs de ses parties, elle mé-

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rite aussi l’attention , l’admiration , par les beautés et la délicatesse du travail. Sans égaler, sous ce dernier rapport, le merveilleux Laocoon, le Taureau Farnèse peut être rangé parmi les plus belles œuvres venues de l’antiquité jusqu’à nous. »

Les neuf statues de la famille Balbus, trouvées ensemble dans le théâtre d’IIerculanuin , appellent une mention toute spéciale, à cause de leur mérite d’exécution, de l’intérêt de leur réunion, et de la lumière qu’elles jettent sur le protectorat exercé en faveur de populations entières par quelques patriciens. Les statues équestres du père et du fils sont très-belles et très-curieuses; les deux chevaux marchent l’amble, c’est-à-dire qu’ils lèvent simultanément les deux jambes du même côté , le corps étant soutenu par un appui en marbre. L’inscription suivante nous apprend que la première fut élevée à Marcus Nonius Balbus, fils de Marcus, préteur et proconsul, par un décret des décurions d’Herculanum :

M. NONIO. M. F. BALBO.

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