‹ Naples, le Vésuve et PompéiChapitre 3 sur 14 · PR. PRO. COS · texte numérisé non relu

PR. PRO. COS

Les statues des femmes sont évidemment des portraits; elles n’ont rien d’idéal, et elles portent, au contraire, certains signes particuliers, comme la saillie des pommettes et la dépression du bas du visage, qui annoncent une individualité bien accusée. On remarque sur le front de quelques-unes d’entre elles des trous destinés à recevoir des ornements en métal ou peut-être des perruques à la mode. Il y avait, en effet, chez les Romaines une grande variété d’artifices pour l’arrangement de la chevelure, et toutes les modes que nous avons vues défiler successivement chez nous depuis trente ans, y compris le chignon actuel, se trouvent dans les statues antiques. Jugez

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du désespoir d’une femme comme il faut de se voir représentée d’une façon ridicule à la mode de la saison dernière ! Vite le sculpteur se mettait à l’œuvre, et il ajustait sur la tête de la statue une perruque où le galant édifice des cheveux se dressait en diadème, s’arrondissait en tour, se tordait en boucles, se tressait en nattes, se développait en flots ondoyants, se hérissait en toupet ou s’accumulait en chignon , suivant le caprice du jour. On poussait même l’attention plus loin, et quand c’était le tour de la couleur blonde d’être belle, on dorait la chevelure pour mieux imiter les reflets d’or des perruques qu’on empruntait aux filles de la Germanie. Si, au contraire, les cheveux noirs étaient en faveur ( mode assez rare , attendu que cette nuance est trop naturelle en Italie), un marbre noir vous servait à souhait. Le vêtement, quand il existait, donnait moins de soucis; il se composait généralement d’une tunique et d’un pallium, dont les plis simples et harmonieux se prêtaient admirablement à la sculpture. Heureusement la crinoline n’était pas inventée; car, avec ses lignes antisculpturales, elle eût infailliblement tué la statuaire. Ne rions pas trop de ces caprices; car les modes, toutes futiles qu’elles sont, ont fourni aux archéologues des signes précis pour reconnaître les différentes époques : pour eux, les fantaisies de la vanité valent les caractères tirés de la facture même du travail.

Le musée deyli Sludi est tellement riche, qu’on peut y suivre une série ininterrompue d’œuvres originales de l’art grec de toutes les périodes. La Minerve et la Diane d’Herculanum , le groupe d'Oreste et d’Électre, sont des exemplaires rarissimes de facture archaïque; la tête de Junon, dans la galerie de Tibère, et les Athlètes Farnèse, sont des monuments vraiment distingués de l’école sévère; l’admirable fragment de la Psyché, et le bas-relief de Bacchus et des Grâces, sont des types de style tendre et délicat; la Minerve debout, l’Hercule et le Taureau

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Farnèse, la Néréide du Pausilippe, le bas-relief d'Orphée et d’Eurydice, la Vénus de Capoue et l’Aristide d’Herculanum, sont des chefs-d’œuvre de la sculpture grecque au temps de sa plus grande splendeur. L’Aristide est vraiment merveilleux. L’artiste, renonçant à toute prétention, à tout effet, a représenté simplement un homme revêtu d’une tunique et d'un léger manteau , le bras droit enveloppé dans les plis du vêtement , le bras gauche passé par derrière pour soulever le pallium; aucun mouvement, aucune action; le visage n’a aucune expression particulière. Mais avec ces éléments si simples, que cette statue est belle! Comme elle respire bien cette grandeur calme, qui est le cachet le plus irrécusable de l’antique ! Que c’est bien là l’homme maître de ses passions , bon , indulgent pour les autres , mais sévère pour lui-même, inflexible dans le devoir, et portant sur toute sa personne la sérénité de la vertu ! Que c’est bien le juste, tel que le paganisme se le représentait! Ce caractère éclate tellement (c’est là le comble de l’art), que tous les antiquaires, d’un commun accord, ont donné à cette statue le nom d’Aristide, quoique aucune inscription ne l’indique, et que le portrait du sage Athénien soit complètement inconnu. On ne l’a jamais vu; mais on le reconnaît au premier coup d’œil. Quant à la Vénus , quoiqu’elle ait été trouvée à Capoue dans un amphithéâtre bâti au temps d’Adrien, c’est-à-dire à la meilleure époque de l’art romain , elle est si belle qu’on l’attribue , soit à Alcamène, soit à Praxitèle. Quelques antiquaires, la comparant à notre célèbre Vénus de Milo, supposent même qu’elle en serait l’original, dont celle-ci ne serait qu’une belle copie mutilée.

L’art romain n’est pas moins bien représenté à Naples, et l’on peut en suivre les progrès jusqu’au temps d’Adrien, au moyen des statues de Flore, des Balbus, d’ Adonis, d’Antinoüs, et des bustes de Caracalla, de Puppienus.

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de Gallien, etc. etc., pour en noter ensuite la marche descendante, la décadence et la barbarie sous les Césars postérieurs. Ces comparaisons fournissent un objet d’étude des plus attrayants.

Le cadre de cet ouvrage ne comporte pas les longs développements que nécessiterait l’examen du musée de Naples. Toutefois, en parcourant les trois portiques des Miscellanées, des Dieux et des Empereurs, les sept galeries de la Flore, des Marbres de couleur, des Muses, d’ Adonis, de Jupiter, d’Atlas ou des Hommes illustres et de Tibère, et la salle des Vénus, nous ne pouvons nous empêcher de mentionner quelques objets plus remarquables : un Chasseur, figure de paysan avec la barbe en pointe, coiffé du pe'tase, couvert d’un vêtement de peau , portant pendants sur son épaule gauche un lièvre et deux colombes, petit tableau charmant de naturel; — le Gladiateur blessé, torse d’une rare perfection, avec des membres restaurés : les membres contractés par la douleur, les cuisses et les genoux frissonnants, le corps tombant en avant, donnent à cette statue une vérité surprenante; — le Vainqueur blessé, étude de muscles et de mouvements digne de Praxitèle : la parfaite exécution de l’œuvre, la beauté de l’attitude, et le style achevé des plis de la chlamyde ont même fait supposer que l’original était en bronze, le bronze admettant plus de fini dans les détails; — un buste de Celius Caldus, tête d’une expression étonnante , qui nous montre à quel point l’art peut donner l’illusion de la vie, et travaillée avec une maestria dont approchent bien peu de portraits en marbre; circonstance singulière, cette tête ressemble parfaitement à celle de Napoléon jeune, au moment du Consulat; — un Apollon Cytharède, que Winckelmann préférait à toutes les autres figures de ce dieu ; — le Ganymède enlevé par l’aigle , où l’artiste a eu le talent de donner de l’expression à l'aigle lui-même; — Y Antinous sous la figure de Mer-

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cure, parfaitement semblable à la célèbre statue du Capitole : ce chef-d’œuvre peut se comparer aux travaux les plus splendides de l’art grec, et il nous donne la mesure de la perfection que l’art romain avait atteinte sous Adrien; — une Agrippine assise et pleurant Germanicus, que Winckelmann juge la plus belle des trois Agrippine les plus renommées : il est impossible d’exprimer d’une manière plus sobre une plus profonde douleur; cette tête baissée, ce regard fixe et morne, ces traits altérés, cette poitrine qui se gonfle sous le sanglot, ces mains serrées convulsivement, il n’en faut pas davantage poui‘ nous émouvoir profondément, et l’on comprend que cette simplicité, cette sobriété de moyens, est l’essence même du beau antique; — un Jules César, admirable tête colossale où se reflète tout le génie du personnage; — un Caracalla, fameux buste que Lysippc lui-même, au dire de l’illustre critique allemand, n’aurait peut-être pas exécuté plus parfait; — la Flore Fai'nèse, trouvée dans les thermes de Caracalla , toute légère et gracieuse, quoique colossale; — enfin une riche collection de Vénus dans toutes les altitudes, exprimant la perfection des formes humaines. La plupart de ces statues sont très-bien conservées; d’autres, mutilées, ont été restaurées plus ou moins heureusement, quelquefois avec des fragments antiques. Plusieurs ont souffert de la chaleur des cendres volcaniques qui les ont ensevelies ; elles ont perdu leur patine ou sont légèrement calcinées à l’extérieur.

On ne saurait passer sous silence quelques bas-reliefs d’une exécution vraiment magistrale, des sarcophages, des fontaines lustrales, des trépieds, des urnes cinéraires, des puteal ou rebords de puits, des coupes, des candélabres, des cadrans solaires, des antéfixes, et une foule d’autres objets où le ciseau antique s’est exercé avec bonheur. Citons surtout le grand cratère de Salpion l’Athé-

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nien , signé du nom de son auteur, et représentant Bacchus enfant confié aux nymphes par Mercure. Ce magnifique vase , qui est un des chefs-d’œuvre du beau idéal , provient de l’antique Formies, et fut longtemps abandonné sur la plage de Gaëte , où il servait aux matelots comme de borne pour amarrer leurs barques , et c’est à cette circonstance qu’il faut attribuer les profonds sillons qui en ont mutilé plusieurs personnages. Malgré ces dégradations, les figures n’en demeurent pas moins incomparables d’exécution.

Que dirons-nous maintenant des bronzes , où la délicatesse et le fini du travail ont atteint une perfection dont nos meilleurs bronzes modernes ne sauraient nous donner une idée, même lointaine? Ces chefs-d’œuvre sont d’autant plus dignes d’intérêt , qu’ils sont presque introuvables. Les barbares, dans leurs dévastations, ont quelquefois respecté les statues de marbre; mais ils n’ont point respecté les statues de métal , dont ils pouvaient immédiatement tirer un parti avantageux par la fusion. Il en résulte que les beaux travaux de la toreutique grecque sont extrêmement rares, et par conséquent très-peu connus. Il faut aller à Naples pour les apprécier et les admirer, les ruines d’Herculanum et de Pompéi, d’où on les a presque tous extraits, ayant été soustraites à l’avidité des IJérules et des Vandales, par la catastrophe de l’année 79. Le métal a un peu souffert de l’action des cendres brûlantes : les bronzes d’Herculanum ont la surface d’un vert foncé et relativement unie ; ceux de Pompéi sont altérés , rongés , et ont une couleur vert bleuâtre qui fait qu’on en reconnaît à première vue la provenance.

Le musée de Naples possède cent quinze grands bronzes artistiques, d’une merveilleuse facture pour la plupart. Les plus célèbres sont le petit Faune dansant, vrai chefd’œuvre de grâce et de légèreté aérienne; — le Faune dormant , d’une telle vérité qu’on croit entendre sa respiration régulière et qu’on tremble de l’éveiller ; — le Silène

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ior»

ivre, penché sur son outre vide, et faisant claquer ses doigts avec une suprême expression de contentement bachique ; — un Mercure au repos, un des bronzes les plus parfaits de l’art grec , tant pour la beauté idéale des formes que pour le fini du travail ; — les bustes de Sénèque et de Platon, si vivants, si expressifs, qu’on s'imagine qu’ils vont parler; — un cheval de grandeur naturelle , resté seul du quadrige de Néron dont il faisait partie , et trouvé à Herculanum sous les ruines du temple d’Hercule ; — enfin une tête colossale de cheval , reste admirable de l’antique sculpture grecque de Naples.

Cette tête appartenait à un cheval qui décorait la grande place du temple de Neptune , comme étant le symbole de la république napolitaine. Au moyen âge , le peuple croyait que ce cheval était l’œuvre des enchantements de Virgile, regardé par lui comme un grand magicien, et il en fit l’objet d’un culte superstitieux : on amenait les chevaux malades et on leur faisait faire quelques tours autour du cheval de bronze, celui-ci ayant la vertu de les guérir, parce qu’il avait été fondu sous l’influence d’une certaine constellation. Pour mettre fin à cette superstition , l’archevêque fondit le cheval de bronze en 1322, et en fit une des cloches de la cathédrale; la tête seule fut sauvée de la destruction. Le peuple fut ramené à des pratiques plus chrétiennes par cette mesure radicale, et dès lors il conduisit les chevaux malades, pour les faire bénir, devant l’église dédiée à saint Éloi , évêque de Noyon , dont le culte avait été introduit à Naples par les Angevins. Lorsque la guérison était obtenue, les fers du cheval étaient cloués, comme objets votifs , sur la porte de l’église Saint-Éloi. Aujourd’hui, cette dévotion s’est transportée à l’église Saint-Antoine.

Si les grands bronzes sont essentiellement des œuvres d’art , les petits bronzes ne sont pas dépourvus de mérite artistique , bien loin de là. Le goût était si naturel chez

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les anciens, que tous les instruments façonnés dont ils se servaient, jusqu’aux ustensiles de cuisine, portent un cachet remarquable d’élégance et de distinction. C’est encore à Naples qu’il faut aller pour étudier et pour admirer cet art familier, ou, comme on dit aujourd’hui, cet art industriel des Romains. Les fouilles d’Ilerculanum , de Pompéi, de Stabia , ont mis au jour une quantité innombrable d’objets, plus de quinze mille, et ce chiffre s’accroît tous les jours. Ce n’est pas sans un vif intérêt qu’on parcourt les sept salles consacrées à celte curieuse collection, unique dans son genre. Ustensiles de cuisine, balances, poids et mesures, candélabres et lampes, patères, vases pour les sacrifices, instruments aratoires, outils, armures, billets de théâtre, objets de toilette, instruments de chirurgie, instruments de musique, encriers, styles, plumes, cachets, etc. etc., tout s’y trouve à profusion, sous mille formes variées, et l’on peut assister ainsi, par l’imagination , à la vie domestique des anciens. .

Quelques-uns de ces objets, par le caractère artistique qui y brille, méritent une mention spéciale. Nous citerons donc un fourneau portatif, en forme de bastion crénelé, ayant aux angles quatre bastions également crénelés qui servaient de bouilloires ; l'intérieur contenait le foyer, et les créneaux recevaient les broches pour faire rôtir les viandes : cet ustensile est d’une rare élégance ; — des balances et des poids, vérifiés et étalonnés au Capitole, comme le porte une inscription ; — des moules à pâtisseries, figurant en relief des coquillages, des poulets, des lièvres, des fruits, etc. ; — des estampilles, pour imprimer des fleurs, des feuillages ou des dessins variés sur les pâtes ; — un très-beau candélabre trouvé dans la maison de Diomède à Pompéi : il représente un pilastre corinthien avec quatre bras légers pour soutenir quatre lampes aux formes gracieuses ; tous les détails d’ornementation sont d’un goût exquis ; — des chaises curules ornées de têtes d’aigle ;

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— le plus magnifique trépied qui nous soit resté de l’antiquité, non moins remarquable par son élégance, la pureté de son dessin . que par la conservation parfaite de toutes ses parties; — de grands cratères ciselés, pour servir le vin à table, avec le nom de la propriétaire, Cornelia Scribonia; — et, pour ne pas nous arrêter plus longtemps, une foule d’autres objets et ustensiles d’un rare travail. Nos industriels devraient étudier cette collection ; ils apprendraient bien vite à repousser les formes tourmentées et prétentieuses, pour revenir aux lignes pures, simples et calmes de l’antique.

Si l’art avait pénétré jusque dans l’industrie vulgaire, on peut juger de ce que pouvaient être la bijouterie et l’orfévrerie. Le musée degli Studi possède environ dix-neuf cents ornements en métal ou en pierres précieuses, qui nous permettent d’apprécier à quel degré d’habileté en étaient arrivés les travaux du ciselet, du burin , du tour et de l’émeri , entre les mains des artistes grecs et romains. Tous les bijoux, colliers, bracelets, pendants d’oreilles, petits diadèmes, anneaux, amulettes, boutons, boucles, épingles, miroirs, etc., ont des formes élégantes, ingénieuses, toujours charmantes: l’or et l’argent dont ils sont composés, les pierres fines dont ils sont ornés, ont moins de valeur que la perfection de la ciselure. Quelle délicieuse paire de pendants d’oreilles, que ces petites balances dont les plateaux sont figurés par deux perles ! Et que pensezvous de ces merveilleux bracelets , qui imitent des serpents par le mouvement aussi bien que par l'aspect, et qui ajoutent à l’illusion par les fauves éclairs jaillissant des yeux d’escarbouclcs encastrés sur la tète des reptiles? Et ce miroir circulaire d’argent poli , de sept pouces de diamètre , représentant en fines ciselures la mort de Cléopâtre, n’est-il pas digne d'un palais? Les gemmes gravées, sardoines, calcédoines, cornalines, améthystes, agates, jaspes, aigues-marines, etc., au nombre de plus de trois cent

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cinquante, ne sont pas des œuvres d’art moins intéressantes. Ces intailles représentent des dieux, des têtes d’empereurs ou d’impératrices, des scènes de guerre, de chasse ou d’amour, des sacrifices, etc., et tous ces sujets sont traités de la manière la plus fine et la plus délicate. Les camées antiques, au nombre de onze cents, sont encore plus précieux. Quelques-uns atteignent véritablement la perfection de l’art, et nous citerons entre autres un Auguste, un Jupiter et un Silène au repos, d’une incomparable exécution. Plusieurs de ces œuvres sont signées de noms d’artistes grecs qui nous sont signalés par Pline , et ce détail ajoute singulièrement à leur valeur.

Mais le morceau le plus précieux de toute cette collection, c’est la fameuse tasse d’agate-sardoine orientale, d’un pied de diamètre , qu'on appelle Tazza Farnesiana , morceau unique au monde par la dimension et le travail. L’ampleur et la convenance de la composition, la hardiesse du style , la grâce et la noblesse des groupes et des attitudes, le caractère magistral du travail en font l’œuvre la plus étonnante de sculpture sur pierres fines que l’antiquité nous ait laissée. C’est certainement le seul camée qui représente une grande composition sur chacune de ses faces. D’un côté sont taillées huit figures de proportions peu communes, où les archéologues ont cru reconnaître l’Égypte avec ses dieux tutélaires ; de l’autre côté est la terrible égide de Minerve, portant au milieu la tète de Méduse dont la chevelure hérissée de serpents est admirablement ciselée. Ce classique monument de l’époque d’Auguste n’avait pas souffert, lorsqu’un soldat de l’armée du connétable de Bourbon le trouva en 1527, pendant le siège de Rome, dans une tranchée ouverte au milieu des jardins de la villa d’Adrien. Malheureusement Paul III Farnèse, qui en devint acquéreur, fit percer un trou dans la tête de la Gorgone pour y insérer un pied d’or et faire de ce camée la plus belle coupe du monde.

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II est une autre branche d’industrie qui s’allie étroitement avec l’art, c’est la céramique. Naples possède aujourd’hui , répartis dans six salles , plus de trois mille vases peints , appartenant tous à ce genre qu’on nomme ordinairement le genre étrusque, et qui serait plus convenablement appelé le style Halo-grec, puisque ces vases ont été fabriqués, non en Étrurie, mais dans l’Italie méridionale ou Grande-Grèce. Tous sont extrêmement remarquables pour le choix des sujets qui y sont peints, l’étendue et la beauté de la composition, la finesse du dessin, l’élégance des formes, l’importance archéologique et artistique , et surtout la vivacité des couleurs. Les plus précieux sont de l’espèce dite de Nola, bien reconnaissable au noir de jais, net et luisant , qui en compose le fond , et au beau rouge de brique dont sont peintes les figures. Ce sont en général des cratères ou calices, des patères, des vases à trois anses, t des bouteilles , des urnes, des flacons à parfums, etc. Les sujets qui y sont représentés sont des scènes guerrières , des jeux , des sacrifices , des funérailles. Quelques-uns sont signés des artistes qui les ont façonnés et peints. Plusieurs sont des œuvres d’art du premier ordre.

Après cette belle collection , on ose à peine mentionner les terres cuites de l’époque romaine, quoiqu’elles aient une véritable valeur; mais, comme elles sont beaucoup plus connues que les premières, nous ne nous y arrêterons pas. Notons seulement en passant qu’il y a plus de trente mille lampes d’argile, aux dessins les plus variés et aux formes les plus élégantes. Les verres antiques, vases, bouteilles, coupes, etc., méritent aussi d’être signalés. Ils sont au nombre de plus de quatre mille, provenant pour la plupart des fabriques d’Égypte , et ils nous montrent que les anciens avaient des connaissances chimiques plus étendues qu’on ne le croit, et qu’ils savaient travailler le verre de toutes façons , pour la couleur et la ciselure , jusqu’au point de contrefaire les pierres précieuses. La plus remar-

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quable pièce de cette collection secondaire est une grande amphore de verre bleu, sur laquelle se détachent, en basreliefs d’émail blanc travaillés au tour comme des camées, de petitfe amours faisant les vendanges.

Nous n’en avons pas fini avec les collections antiques du musée de Naples. Pour être complet, il nous faudrait encore étudier les inscriptions grecques, latines et osques, gravées en creux , ou bien tracées au pinceau ou à la pointe; les monuments égyptiens, sculptures, bronzes, terres cuites, momies, amulettes; les papyrus d’Herculanum , dont nous aurons occasion de parler plus loin ; et enfin la collection numismatique. Mais il faut savoir se borner. Nous nous arrachons donc avec regret à tant de merveilles , et nous entrons dans la pinacothèque pour y admirer un très-petit nombre de tableaux modernes, l’étude de l’antique nous ayant rendus plus difficiles.

Au lieu de nous lancer dans les diverses galeries et d’y suivre péniblement, au milieu de la confusion des tableaux, les diverses écoles italiennes et étrangères , allons tout droit à la salle des chefs-d’œuvre , où se trouvent quarante-huit toiles, jugées les meilleures parmi les sept à huit cents qui composent la collection. Là. attachons-nous seulement à trois ou quatre.

Voici d’abord un Ribera, Silène ivre, tableau où le père nourricier de Bacchus est couché à terre, recevant à boire des satyres qui l’entourent. Dans cet ouvrage, dit M. Viardot, se montre tout entier, avec ses qualités éminentes et ses défauts, qui ne sont que des qualités poussées à l’excès, ce grand peintre si haut placé parmi ceux que les Espagnols nomment naturalistes , par opposition d 'idéalistes , parce qu’ils cherchent moins le beau que le vrai, et qu’ils expriment leur pensée par la reproduction matérielle de tous les objets qu’elle embrasse. On peut reprocher à l'Espagnolet d’exagérer à dessein les oppositions de la lumière et de l’ombre pour produire quelques merveilleux

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résultats de clair-obscur ; de choisir des têtes de vieillards, chauves et barbues , pour mieux montrer la science de l’anatomie musculaire; de chercher d’ordinaire dans le choix de scs sujets, et dans tous les détails des scènes qu’il représente, ce qu’il y a de plus terrible, de plus sauvage, de plus hideux môme et de plus repoussant, pour pousser l’émotion des spectateurs jusqu’à l’horreur et l’effroi ; mais, ceci écarté, il faut convenir que tout est rendu avec une incomparable énergie de pinceau, et que nul peintre de nulle école n’a porté plus loin, dans l’exécution matérielle de ses œuvres , la force , l’audace , la grandeur et l’éclat. Dans le Silène , Ribera s’est abandonné pleinement à sa fougueuse nature d’homme et d’artiste, et c’est ce qui fait le mérite de ce tableau. Contrairement aux prétentions des Napolitains, qui voudraient bien faire de Joseph de Ribera un des leurs en l’appelant il cavalière Giuseppe Ribera , l’œuvre est signée du nom du peintre avec la qualité d’Espagnol : Josephus a Ribera, Hispanus, 162b. Cette inscription est tracée sur un écriteau que semble mordre et déchirer un serpent. Ribera, qui poursuivait ses rivaux par les cabales, le fer et le poison , avail-il bien le droit de se plaindre de l’envie?

La Danaé, du Titien, rappelle par la disposition, par la manière, les deux Vénus de la Tribuna, à Florence, et peut lutter avec la seconde. Cette peinture fut faite pour le duc Octave Farnèse, à Rome, lorsque, âgé de soixantehuit ans, le Titien céda aux pressantes sollicitations de Paul III, et se rendit à la cour pontificale, où Léon X n’avait pu l’attirer. On admira beaucoup ce tableau séduisant, plein de mollesse, de morbidezza; mais l’austère Michel- Ange, auquel il fut montré, tit du moins une réserve : « C’est grand dommage, dit-il, qu’à Venise on ne s’attache pas dès le principe à bien dessiner; cet homme n’aurait point d’égal, s’il eût fortifié son génie naturel par la science du dessin. »

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Après ces deux chefs-d’œuvre de vigueur farouche et do grâce efféminée et sensuelle, admirons un chef-d’œuvre de noblesse , de sentiment et de piété. C’est une Sainte Famille, de Raphaël, et des meilleures de sa plus grande manière. Cette Sainte Famille, dit encore M. Viardot, n’a pas, que je sache, de dénomination propre; on pourrait lui donner le nom de sainte Anne' ; car la mère du précurseur semble, cette fois, le principal personnage. C’est une vieille femme aussi belle, aussi noble, aussi charmante que peut l’être, parmi les jeunes femmes, non-seulement la Vierge sa voisine, mais la Vierge à la Chaise elle-même. On ne saurait trouver, sous des traits flétris par l’âge, plus de cette grâce indulgente et fine, de cette sensibilité dévouée et prudente qui fait la vraie beauté de la' vieillesse. Le tableau conserve, d’ailleurs , dans l’exécution de toutes ses parties, la même supériorité. C’est enfin une de ces compositions où Raphaël se montre à sa vraie place , où il paraît également grand sous tous les aspects. Les Studi possèdent un autre tableau de Raphaël presque égal à celui-là , et digne d’en être le pendant , quoiqu’il n’appartienne pas, comme l’autre, à sa grande manière. 11 nous montre la Vierge sur un trône, tenant dans ses bras le santo Bambino qui bénit saint Jean, agenouillé devant lui entre deux autres bienheureux. L’œuvre de Raphaël, au musée de Naples, est complétée par les portraits d’un cardinal et du cavalière Tibaldi ou Tibaldeo, tous deux excellents, et par la répétition du grand portrait de Léon X, assis entre les deux cardinaux Louis de Rossi et Jules de Médicis, qui se trouve dans la galerie du palais Pitti à Florence, répétition qui, au dire des Florentins, serait une copie faite par Andrea del Sarto.

Je ne veux pas quitterla Galleria de’capi d’opera sans signaler une remarquable peinture du Zingaro, un des

< M. Viardot aurait dû écrire sainte Elisabeth.

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meilleurs maîtres de l’école napolitaine. C’est une Vierge glorieuse entre saint Pierre , saint Paul , saint Sébastien et d’autres bienheureux. Ce tableau est d’un intérêt singulier, parce qu’on y peut lire toute la vie de son auteur. Antonio Salario, qui appartenait sans doute à cette race nomade qu’on appelle, suivant le pays qu’elle habite, Zingari, Gitanos, Gipsies, Bohémiens, fut. d’abord chaudronnier ambulant. A vingt-sept ans, il s’éprit de la fdle de Col’ Antonio del Fiore, qui la lui refusa durement, ne voulant la donner qu’à un artiste de sa profession. L’amour fit le Zingaro peintre ; il étudia , voyagea , et, dix ans plus tard, épousa sa lîancée, qui avait cru à son talent. C’est elle qu’il a représentée, dit-on, sous les traits de la Vierge; il s’est placé lui-même, le visage illuminé par l’extase, derrière un des personnages de sa toile; et l’on croit qu’un laid petit vieillard, blotti dans un coin, est le portrait de son beau-père. Douce et innocente malice de l’artiste , parvenu au comble de ses vœux.

Je m’arrête ici, quoiqu’il y ait encore dans la pinacothèqué une cinquantaine de magnifiques tableaux à visiter ; mais le voisinage du reste du musée gâte les meilleures choses. J’ai encore dans l’œil un rayon d’antique, et ce rayon m’empêche de bien voir les chefs-d’œuvre de l’art moderne.

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Vivacité du caractère napolitain. — L 'acquafrescaio. — Les petits changeurs. — Dévotion à la Sanlissima. — Amulettes. — Les restaurants de Santa -Lucia. — Pifferari et chanteurs de poëmes. — Les confrères quêteurs. — Les boutiques des libraires et les vitrines des photographes. — Brigandage. — La Morgue. — La colonne des faillis. — Quartier des orfèvres. — Quartier du port. — La loterie. — Les funérailles. — Le Polichinelle napolitain.

Depuis trois jours j’erre dans les rues de Naples sans but déterminé. Ce ne sont plus les églises , les palais , les monuments, les œuvres d’art que j’y cherche, c’est le peuple, avec ses allures , sa physionomie . son caractère propres. Cette étude a bien son charme, et pour celui qui aime la comédie, la grande, l’éternelle comédie humaine ne manque nulle part. C’est un plaisir innocent que j’aime à me donner partout dans mes voyages. A Naples , le spectacle du peuple et des choses populaires m’a semblé plus original que nulle part ailleurs.

Toute l’Italie méridionale est habitée par une population d’origine grecque. Le type, au moins tel que je l’ai vu à Naples et dans les environs immédiats de la capitale , n’en est pas beau, et ne se rapproche guère du magnifique type grec consacré par les chefs-d’œuvre de la statuaire et de la numismatique. Il a sans doute été altéré par les invasions

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qui tour à tour sont venues s’abattre sur cet infortune pays, et qui lui ont apporté successivement le sang des Etrusques, des Romains, des barbares, des Allemands, des Français et des Espagnols; mais si le faciès hellénique a disparu, les mœurs sont restées. Toute cette population est vive, agitée, turbulente, rieuse, folle, et même bouffonne; elle ne parle pas sans accompagner la parole de gestes animés , souvent violents; elle élève le ton , et , à la moindre contradiction, elle s’échauffe, elle s’emporte, elle éclate, même pour les sujets les plus futiles. Si vous lui parlez avec calme, elle croit que vous avez peur; car elle ne comprend rien au calme de la force. Si vous enflez vous-même le ton, si vous feignez l’emportement et la colère , aussitôt elle s’apaise et s’assouplit. Les populations méridionales de la France, toutes vives qu’elles sont, n’approchent pas de cette exubérance de vie et de mouvement. Le spectacle de cette animation est beaucoup plus frappant quand on arrive de Rome. Là le peuple est grave, digne, fièrement drapé dans scs haillons ; il marche avec une certaine solennité, comme s’il posait encore devant l’univers subjugué; on dirait qu’il se sent toujours le maître du monde , le peuple-roi , et c’est pour cela qu'il revêt une physionomie majestueuse.

A Naples, nous sommes bien loin de cette gravité solennelle. Voici sur la piazza del Castello deux facchini qui se prennent de querelle. Ils parlent très-haut, ils gesticulent, ils s’injurient, ils menacent, ils blasphèment, ils invoquent tous les saints du paradis, et enfin Neptune et Bacchus ; il est probable que les couteaux vont jouer tout à l’heure et terminer la dispute par le sang. A Paris , une pareille scène serait bien vite le foyer d’un attroupement considérable, et les sergents de ville ne manqueraient pas d’accourii» pour mettre le holà; à Naples, on n’y fait pas attention, tant c’est chose ordinaire. Je m’approche discrètement, en flânant, tremblant d’assister à une scène de

ne

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sang , et j’apprends avec stupéfaction , au milieu des imprécations les plus terribles, qu’il s’agissait simplement de savoir si le mois avait commencé un mardi ou un mercredi.

Un acguafrescaio suivait de l’œil cette dispute avec un intérêt marqué, pensant bien que des gens si échauffés devaient avoir soif. 11 s’approche, et démontre aux facchini que le mois a commencé un lundi. A cette découverte inattendue, les deux querelleurs tombent dans l’hilarité la plus expansive et la plus bruyante, chacun enchanté de voir son contradicteur convaincu d’erreur. Et l’altercation n’ayant plus de motif, ils scellent leur réconciliation par un verre d’eau fraîche parfumée avec du citron ou du sambuco (extrait d’anis). L'acquaiuolo descend la boîte en tôle qu’il porte sur les épaules, l’agite pendant quelques instants pour mettre l’eau en contact avec le récipient de neige qui se trouve à l’intérieur, et sert, moyennant un grano (quatre centimes) , les clients qu’il a su raccoler au passage. Ces petites boutiques ambulantes de marchands d’eau glacée ou de sorbets sont extrêmement communes à Naples, la fraîcheur des boissons étant un besoin du premier ordre dans un climat si chaud ; mais comme la glace est complètement inconnue dans ce pays , et qu’il est nécessaire d’assurer le service des approvisionnements , on confie à une compagnie ou à un particulier le privilège de ramasser la neige dans les Apennins, et de la faire vendre, à un tarif fixé par le gouvernement, parles débitants privilégiés. Les marchands qui ont la privativa di neve sont tenus d’être toujours suffisamment pourvus de neige pour satisfaire aux besoins de la consommation publique.

En ce moment, il n’est pas toujours facile à Naples d’avoir le grano nécessaire pour payer un verre d’eau glacée; car, par suite des événements politiques? le numéraire est devenu fort rare, et la monnaie de cuivre ellemême est presque introuvable. On a pourvu à cette pénurie

Marché de Naples.

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tiO

par l’émission d’une quantité considérable de papiermonnaie, ou, si l’on aime mieux, de billets de banque avec cours forcé, dont les coupures descendent jusqu’à deux livres , afin de faciliter les petites transactions ; mais comme ces coupures de deux francs ne suffisent pas aux exigences du commerce de détail et des menus achats , les banques locales ont été autorisées à émettre des billets d’une livre avec cours facultatif dans la circonscription de la banque. Enfin, pour compléter ce service, il s’est établi sur les places publiques, dans les rues, des boutiques de petits changeurs ou cambiamonete , qui changent l’or contre des billets , ou les billets contre de la menue monnaie de bronze , moyennant un agio de sept à huit pour cent. On trouve dans presque toutes les rues les bancs de ces modestes banquiers , couverts de liasses de billets retenues par des cailloux contre les entreprises du vent, et de piles de gros sous. 11 est curieux de voir les ménagères du peuple venir s’aboucher avec le cambiamonete, déployer d’abord la plus insinuante diplomatie pour gagner un demi-grano sur le change d’un billet de banque de vingt sous, et finir par menacer le financier intraitable d’une prochaine révolution où tous les banquiers seront pendus ; et on les pendra, ajoute la mégère, à ces lanternes du gaz , qui prétendent détrôner les lampes de la Santissinta!

C’est là, en effet, un des griefs du peuple, chez lequel la dévotion à la Vierge est très-ardente , contre le gaz et les réverbères. Tout le monde, hommes, femmes, enfants, suspend à son cou une pieuse médaille de Marie immaculée, et ce n’est pas sans étonnement qu’on voit les facchini demi-nus porter ostensiblement ce signe de piété sur leur poitrine velue et brûlée par le soleil. Presque toutes les boutiques, même les plus somptueuses, les restaurants , les cafés , placent dans une niche ou dans un lieu d’honneur les images de la Vierge et de saint Janvier,

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et y entretiennent une lampe constamment allumée. Les angles des rues, les surfaces des murailles offrent aussi , de distance en distance, des images saintes ou des fresques naïves. C’est le célèbre père Gregorio-Maria Rocco, ouvrier évangélique infatigable, regardé comme le père et la providence des lazzaroni , qui introduisit au milieu du siècle dernier l’usage des lampes et des lanternes devant les nombreuses statuettes qui ornaient extérieurement les maisons, et il le fit, non-seulement dans des vues de piété, mais aussi dans des vues de prudence humaine et de sécurité publique. Cette illumination pieuse a beaucoup souffert, il faut le reconnaître, de l’introduction des appareils modernes d’éclairage, et le peuple voit dans cette négligence une des causes de la colère du Ciel.

Tout en portant des médailles de dévotion, les Napolitains, même les plus instruits, ne se dispensent pas de porter certains amulettes contre le mauvais œil et l’in— lluence redoutable des jeteurs de sorts. Le plus répandu est une petite corne de vermeil ou de corail qu’on suspend aux breloques de sa montre. Grâce à ce talisman, on n’a rien à craindre de ces ennemis cachés qui pourraient recourir aux maléfices contre vous. Ne riez pas de celte superstition : le Napolitain n’entend pas raillerie sur ce point délicat, et s’il vous soupçonnait d’être un (jeltatore, il pourrait bien vous faire un mauvais parti.

Tout en me promenant au hasard, j’étais arrivé au (juai de Santa-Lucia, où se trouve le marché au poisson. Il était dix heures du matin, et les barques, revenant de la pêche matinale, déposaient mille coquillages variés, des solens, des tellines, des murex, des huîtres, des poissons, et tous ces frutti di mare dont le nom m’était inconnu aussi bien que l’aspect, mais qui étaient singulièrement appétissants. J’étais surtout tenté par de belles huîtres du lac de Fusaro, et je me disais, pour excuser cet accès de gourmandise, que je devais étudier

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sur nature ces procédés d’ostréiculture que M. Coste est venu observer à Naples pour les introduire sur nos côtes. C’est un repas scientifique que je vais faire là, me disais-je tout bas; et je m’assis bravement à une petite table pour déjeuner en plein vent, à la napolitaine, en face de la mer. Je l’avouerai à ma honte : la science ne tarda pas à tourner à la gastronomie, et je fis un délicieux déjeuner de poissons, assaisonné d’un excellent vin de Capri.

J’étais tout absorbé par cette opération importante, lorsque des bruits aigus me firent sursauter sur mon banc. C’étaient deux pifferari associés avec un chanteur ambulant, lesquels, flairant en moi un opulent étranger (les étrangers sont toujours opulents), exploitaient sans pitié le goût musical qu’ils me supposaient. L’un était armé d’un fifre ou piffero aux sons aigus; l’autre avait un instrument compliqué de trois flûtes, analogue à la vèze de notre Bretagne, dans lequel le réservoir d’air est formé par une outre en peau de bouc. Après une ouverture criarde, le chanteur de poèmes (cantaslorie), tantôt chantant, tantôt déclamant, se mit à me raconter le poème de Nicolas le poisson. C’était, au temps de Frédéric d’Aragon, un fameux matelot et un nageur plus fameux encore. Toujours au milieu des Ilots, il passait des journées entières dans des grottes sous-marines , vivant familièrement avec les poissons et avec les nymphes. Toute la mythologie antique reparaissait dans le récit de mon conteur, et Nicolas, initié aux plus profonds mystères de la mer, servait de messager aux belles divinités de l’Océan. Je me laissai narrer tout au long celte fable gracieuse; mais quand les pifferari recommencèrent une sonate, je payai en toute hôte mon tribut à Nicolas poisson, et je m’enfuis vers la ville, tout en tournant la tête de temps en temps pour voir si je n’étais pas suivi de mes persécuteurs.

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Dans ma précipitation, je heurtai un personnage singulier, dont le vêtement bizarre et funèbre me frappa d’étonnement. Qu’on se figure un homme vêtu d’un sac noir qu’une cordelière blanche ceint autour des reins, le visage couvert d’un capuchon de même couleur où s’ouvrent deux trous pour les veux, avec un chapelet de têtes de mort en ivoire pendu à la ceinture. Ce noir fantôme tenait à la main une tirelire peinte de larmes, et j’appris par l’inscription qu’il faisait la quête à l’intention des âmes du purgatoire. C’était un membre de cette nombreuse corporation laïque qui gouverne l’église Satitar- Maria-de- Verticœli , et dont les confrères vont tous les jours par la ville quêter en faveur des œuvres pies dont s’occupe la congrégation. Ces pieux quêteurs, dont le sac cache souvent des hommes du monde, sont partout accueillis avec une faveur marquée et reçoivent d’abondantes aumônes. Avec leurs revenus, les confrères font célébrer des messes et des offices funèbres pour les âmes du purgatoire, et ils entretiennent ainsi plusieurs églises qui sans eux seraient dénuées de toutes ressources, comme celle des Saints- Apôtres, celle du Mcrcato, et celle de Santa-Maria-del-Pianlo , où la congrégation avait autrefois un cimetière particulier. Beaucoup d’autres confréries font aussi des quêtes par la ville, sous le sac propre de chaque corporation , en faveur des œuvres de bienfaisance qu’elles patronnent, et la charité napolitaine donne toujours. Une de ces congrégations, celle de 1 ’Ecce Homo, est composée des gens les plus pauvres de la ville : on en rencontre les confrères, vêtus d'une sale tunique rousse, mendiant dans tous les quartiers pour leur chapelle et pour l’œuvre de leur propre sépulture. Le bas peuple , qui y compte des parents et des amis, les connaît bien, et quand il veut parler d’un homme sale et déguenillé, il dit par manière de proverbe : C’est un confrère de VEcce Homo !

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En traversant la strada- di Toledo, je m’arrêtai aux magasins des libraires et aux expositions des photographes. On ne saurait se figurer la masse de renseignements précieux qu’on y recueille d’un seul coup d’œil sur l’état intellectuel et moral d’un pays; on y voit les tendances de l’esprit public, la couleur des opinions dominantes, les idées et les choses qui ont la vogue. Sous ce rapport, les vitrines de toutes les librairies en Italie sont extrêmement curieuses à étudier. On y constate d’abord la pénurie de la littérature italienne contemporaine, réduite à peu près à trois noms qui ont su conquérir une réputation européenne : je veux dire Manzoni, Pellico et Cantù. Toutes les autres productions sont dues à des célébrités départementales, dont la gloire ne dépasse guère les limites de leur circondario. La science est beaucoup mieux représentée que les lettres, et elle peut citer cinq ou six noms dont les pays les plus avancés pourraient s’honorer. Ce qui abonde, ce sont les brochures politiques de toute nuance et de tout style, preuve manifeste des divisions profondes et violentes qui séparent aujourd’hui les esprits en Italie. En fait de littérature étrangère, il n’y a guère que de la littérature française, et de la pire, celle qui comprend les plus détestables romans. Quant aux traductions, elles sont nombreuses, et elles appartiennent principalement au même genre. J’ai remarqué que tous nos livres classiques de science et d’histoire sont traduits ou imités partout. L’esprit français, net, clair, sobre, logique, méthodique, excelle dans la composition des livres élémentaires destinés aux collèges. Il n’en est pas de même, ni en Italie, où l’imagination la plus pompeuse et la plus brillante se donne toujours carrière au détriment de la vérité qu’il faudrait montrer toute nue; ni en Angleterre, où la diffusion et la prolixité nuisent à la clarté et à la méthode; ni en Allemagne, où les théories les plus nuageuses ne manquent

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jamais de voiler les laits les plus simples. Aussi notre lit— térature classique est-elle recherchée partout.

Les expositions des photographes ne m’ont pas moins intéressé en me donnant un autre aperçu de l’esprit public. Les scandales n’y tiennent pas la place prédominante qu'ils occupent sur les boulevards de Paris. Ce qui abonde à Naples, c'est la glorification du brigandage. Approchez-vous de la première vitrine où vous remarquerez un groupe de curieux : vous y trouverez sûrement les portraits de Pace, de Guerra, de Fuoco, de Ciccone, de Matteo Centonze, et de tous les autres bandits dont s’honore l’Italie méridionale. Ces messieurs n’ont pas été photographiés en prison ; car ils ne permettraient pas qu'on les représentât dans cet état de honte et d’humiliation. Ils sont descendus de leurs montagnes dans leurs plus beaux habits, et ils sont venus bravement à Naples, en plein soleil, poser pour ce bon public qui les admire. Quelques-uns ont eu la gentillesse de poser en héros de l’embuscade et du coup de feu, et on les voit, armés jusqu’aux dents, attendre derrière un rocher, la carabine rayée à la joue, l’arrivée de leur proie. Dans peu de temps on les verra munis du fusil Chassepot; car ils se tiennent fort au courant des progrès de la civilisation moderne en tout ce qui concerne leur partie. Leurs femmes, qui mènent avec eux la vie errante du brigandage, figurent aussi dans cette curieuse galerie, parées de leurs plus beaux atours , et quelquefois ornées de sabres et de pistolets. Il faut entendre les rétlexions de la foule en face de cette exhibition, et les histoires effroyables qui circulent à propos de certains portraits, histoires devant lesquelles l’ogre de nos contes semblerait avoir la candeur du petit Poucet. Il ne s'agit que d’oreilles coupées, de nez abattus, de gens éventrés ou rissolés à petit feu. Brrrr! me dis-je , en sentant un froid glacial me courir dans les vertèbres; et je passai à l’autre tableau qui faisait le

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pendant. 0 stupéfaction profonde! par un rapprochement odieux qui semble ne choquer personne à Naples, puisque la police, ne l’interdit pas, ce tableau représentait tous les princes de l'Europe avec leurs familles. Un tel rapprochement en dit plus long que tout un volume sur la démoralisation des esprits dans l’ Italie méridionale.

En poursuivant ma promenade au hasard, je tombai sur la place qui précède le palais de la Vicaria , ancien château bâti par Guillaume le Mauvais au xn° siècle, et occupé aujourd’hui par les tribunaux. Une foule nombreuse stationnait près de la porte et s’entretenait avec une animation croissante. Je m'informai près d’un facchino, et j’appris que là était la Morgue de Naples, en plein vent, au pied d’une colonne de marbre. « La mer, me dit mon voisin, a rejeté un cadavre, et, suivant nos usages, on l’a exposé ici pour être reconnu. A ses habits , c’est sans doute un pêcheur de la côte de Sorrente. Tous ceux qui meurent ainsi dans le port ou par la ville sans qu’on connaisse leur famille, sont apportés sur cette place, et y demeurent aussi longtemps que l’état du cadavre le permet. Autrefois, sei^ gneur, Votre Excellence eût trouvé ici un spectacle plus gai. Cette colonne est célèbre dans nos annales populaires. Quand un débiteur était impuissant à satisfaire ses créanciers, il venait ici déclarer publiquement sa banqueroute, et, monté sur un petit échafaud , il montrait son... dos tout , nu à ses créanciers, pour leur signifier clairement qu’il ne possédait absolument rien. Cette fonction, un peu humiliante , lui valait une bonne quittance. Et nous disons encore parmi nous, en manière de proverbe, en parlant d’un homme qui ne paie pas ses dettes : Il a pris quittance à la Vicaria ! » Je crus d’abord que mon ami le faquin me débitait une de ces facéties que le peuple en tout pays aime à conter aux étrangers ; mais quand je pus percer la foule et passer au premier rang , je lus sur la base de la colonne une inscription fort curieuse, et j’appris que cet usage

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singulier, d’origine aragonaise, avait été établi en l’année 1553 parle vice-roi don Pierre de Tolède, afin, dit l’inscription , que les faillis compensent par cet opprobre l’avantage de ne pas être poursuivis , uti id commodum magno cum opprobrio compensent !

Les hasards de ma promenade vagabonde me conduisirent de la Vicaria dans le quartier des orfèvres. A Naples, toutes les industries, tous les genres de commerce sont groupés dans un quartier, dans une rue spéciale, comme cela avait lieu dans nos villes de France au moyen âge , ainsi que le témoignent encore les noms de certaines de nos rues , à Paris , par exemple , rue de la Poterie , de la Vannerie, de laTixeranderie, de la Féronnerie, etc. Tous les marchands du même article sont ainsi placés côte à côte, et c’est là surtout qu’il importe de ne pas confondre avec la boutique en face. Tous, du reste, paraissent vivre en bonne intelligence, parce qu’ils sont organisés en corporation et qu’ils obéissent à des syndics. En parcourant les quartiers industriels, on emporte une favorable idée de l’activité napolitaine, surtout quand on arrive de Rome, où tout semble endormi et silencieux. 11 y a évidemment du travail, du mouvement, une animation laborieuse, quoique le climat prêche le repos et le doux far niente. Il est d’autant plus facile d’en juger, que tous les métiers s’exercent non à l’intérieur, où la chaleur serait étouffante , mais au dehors , en plein air, à l’abri de tentes qu’on dresse d’un côté de la rue à l’autre. Les rues sont donc encombrées de petites boutiques , d’ateliers , de métiers , et c’est tout au plus si on laisse au milieu une petite place pour la circulation. Toute cette population travaille, chante, rit, s’apostrophe bruyamment, interpelle les passants. C’est un tapage, une cohue indéfinissable. Si vous avez les oreilles délicates , n’allez pas dans le quartier des forgerons , qu’on a surnommé l’enfer. Il y a cinq cents enclumes et autant de fournaises ardentes. Les noires vapeurs qui

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flottent dans l’air, l’éclat des forges, le bruit formidable qui retentit de toutes parts , les débris de fer enflammé qui volent dans tous les sens , l’aspect de ces ouvriers noirs et demi-nus, vous feraient croire que vous êtes véritablement dans l’enfer.

Le quartier des orfèvres est un des plus curieux à visiter. De quelque côté que vous tourniez vos pas, ce ne sont que boutiques de joailliers et de marchands d’or et d’argent ouvré. Les objets les plus riches, les plus somptueux sont exposés de toutes parts, et ce qui ajoute au caractère original de cette exposition , c’est qu’elle a lieu dans des ruelles étroites et sombres. Le quartier tout entier se compose de culs-de-sac immondes, de petites rues hideuses, de coupe-gorge effrayants; on va, on vient, on détourne , on revient sur ses pas , on descend , on monte , on s’engage sous des arcades qui soutiennent les maisons; c’est un dédale inextricable, où on regretterait de s’être engagé si la vue de ces riches boutiques ne rendait un peu de courage au touriste fourvoyé. Et pourtant , malgré l’aspect repoussant de cet affreux repaire, c’est de là que sortent tous les métaux précieux qui se vendent dans le Napolitain, tous les vases sacrés des églises, les statues d’argent et de vermeil qui ornent les autels, et toute l’argenterie des particuliers. Le contraste est singulièrement piquant.

C’est vers le soir, au moment où les travaux vont cesser, qu’il faut voir les rues du port. C’est comme un immense marché, où l’on expose tout ce qui peut flatterie palais délicat du riche et satisfaire l’appétit robuste du batelier. Les cabarets, les restaurants dressent leurs tables en plein vent, et les marchands appellent la clientèle par toutes sortes d’invitations pressantes. Les marchandises cllesinêmes se chargent de l’inviter par les arômes appétissants qui s’exhalent de toutes parts. Les fritures , les macaronis , les viandes rôties, les poissons répandent mille parfums

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attrayants. Les petites marchandes donnent un dernier coup de main à leur toilette , et se font aider par leurs compagnes. On les voit dans les rues étaler coqueltemenl leurs belles chevelures noires qu'elles font peigner avec un grand soin. Un client arrive : vile on dépose sur la table l’instrument de toilette , et quand le client, est servi , l’opération reprend son cours , sans que personne y trouve à redire. Ne faut-il pas être propre, surtout quand on vend des comestibles? Rien de plus gai, de plus animé, de plus vivant que le spectacle du port vers le coucher du soleil. La foule y montre sa folle et insouciante gaieté, son intarissable faconde , sa verve spirituelle et bouffonne ; les marchands y annoncent leurs denrées avec mille lazzi ; les chanteurs de poërnes y sollicitent l’attention par leurs improvisations rimées; les confrères y quêtent pour leur corporation ; les musiciens y donnent des sérénades, et, au milieu de cette cohue indéfinissable, les coi'ricoli, les calessini, petites voitures où s’entassent de douze à quinze personnes, amènent de Portici et de Résina les ouvriers qui viennent souper sur le port.

Cette animation fébrile est bien diminuée le jour de la semaine où se clôt l’émission des billets de la loterie de l’État. Dans ce pays d’imagination, chacun vit sur l’espérance de gagner un quine ou un quaterne , ou tout au moins un terne , et de faire ainsi fortune d’un seul coup. Les gens du bas peuple s’imposent les plus durs sacrifices pour acheter quelques billets. Il faut les voir le jeudi soir faire queue jusqu’à minuit à la porte des bureaux de vente, multipliés dans presque toutes les rues. Mais quels numéros choisir? On interroge le sort, on fait attention aux moindres détails des songes, on fait brûler des cierges à Piedigrotta, on consul te surtout les combinaisons de nombres indiquées par le Guida dellotto, livre écrit pour guider les joueurs, et qui, en promettant toujours le gros lot, n’a jamais enrichi que l’auteur. Les deux nuits qui vont s’écouler seront remplies

PiflVrari. — Corrirolo.

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par des songes dorés ; |le malheureux qui vient de mettre à la loterie son dernier qualtrino pour avoir un billet ne travaillera pas le vendredi. A quoi bon travailler quand on tient la fortune dans sa main? Enfin le samedi arrive. La matinée se passe dans une attente fiévreuse. A midi une foule immense se dirige vers la Vicaria , attendant que s’ouvre une fatale fenêtre du palais, de laquelle doil sortir l’annonce des cinq numéros gagnants. C’est pour le moraliste un spectacle navrant que celui de cette multitude possédée du démon du jeu. Ces visages ardents, ces yeux fixes, ce silence presque solennel, cette anxiété générale donnent le frisson au curieux qui les observe en amateur. Il est une heure et demie : les conseillers de la cour des comptes sont à leur poste ; un enfant de cinq à six ans , préalablement bénit par le curé de Santa-Caterina, a extrait les cinq boules de l’urne , et l’huissier, se mettant à la fenêtre, a crié les cinq numéros d’une voix de stentor. Pour un qui gagne, il y en a dix mille qui perdent. Qui dira les cris, les clameurs, les imprécations, les blasphèmes de tous ceux qui sont déçus, peut-être pour la millième fois? Us se retirent, mais pour aller prendre de nouveaux billets et tenter encore une fois, le samedi suivant, une fortune qui s’obstine à tromper leurs vœux. Qu’importe si la femme et les enfants manquent de pain !

En rentrant un soir d’une promenade à la Villa-Reale , je rencontrai deux enterrements qui se rendaient à leur église paroissiale, les funérailles ayant toujours lieu au coucher du soleil. Le premier convoi était celui d’une petite fille de cinq à sept ans; le corps de l’enfant, couché dans sa bière blanche , avait le visage découvert et la tête couronnée de roses blanches , symbole de la candeur de son âge et de la récompense qu’elle venait d’obtenir au ciel ; une foule d’enfants l’accompagnaient à l’église, au milieu des chants et des sanglots ; quelques-uns , vêtus en anges, chantaient des cantiques qui n’avaient rien de

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funèbre. L’autre convoi était celui d’un homme dans la force de I’àge. Le visage du mort n’était pas découvert. Le défunt appartenait sans doute à quelque corporation; car une centaine de confrères, revêtus de leur sac et le visage caché sous un capuchon, escortaient la bière. Je présumai aussi que le mort était de condition aisée; car cinquante pauvres de l ’ Albergo de' Poveri , portant des torches et, des bannières, suivaient le cortège funèbre. La psalmodie lugubre des chants de l’Église jetait dans les airs ses notes tristes et plaintives.

Celte pompe m’avait ému , et je revenais de Chiaia avec une impression moins riante. Les cris de la ville et l’animation publique eurent bientôt dissipé ce sentiment. El comme tout se succède brusquement dans la vie , j’avouerai à ma honte que moins d’un quart d’heure plus tard je riais à gorge déployée devant la loge de Polichinelle. Polichinelle est là sur son propre terrain, dans son pays natal ; car il est Osque de naissance, et il a traversé les siècles pour venir jusqu’à nous. Les anciens le connaissaient sous le nom de Maccus, et déjà il bafouait le Casnar de la comédie romaine, tout comme il bafoue aujourd’hui, en le rouant de coups de bâton , le Cassandre de la comédie moderne. C’est toujours, moins quelques variantes dues à notre nationalité, le type que nous connaissons et qui a amusé notre enfance. Seulement, à Naples, Pulcinella n’a point les deux bosses qui le rendent ridicule, ni l’habit rouge et galonné, ni le chapeau menaçant. Là-bas, c’est un Calabrais pur sang, beau garçon , sans aucune difformité, sauf la courbure trop prononcée de son nez, vêtu d'une camisole blanche et d’un large pantalon blanc, et coiffé d’un bonnet gris pyramidal. Mais, excepté le costume et la tournure, c’est toujours le même personnage, bruyant, hâbleur, vantard, éloquent, fanfaron, matamore , ennemi du gouvernement et de ceux qui le représentent. Il ne paie guère ses dettes; il a recours à des

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ruses et à des subterfuges qui sentent le grec d’une lieue; il se fàclie et il devient violent quand il a tort , sauf à rabattre de sa jactance quand quelqu’un lui tient tête. Le peuple napolitain, qui, sous ce masque grotesque, reconnaît un des siens, est animé pour Pulcinella d’une véritable passion. 11 vient l’entendre tous les soirs devant la loge que le héros a ouverte en plein vent près du port; il l’encourage de ses applaudissements, et devient lui-même, par sa coopération involontaire, le plus curieux et le plus amusant des personnages de cette comédie improvisée; mais , pendant que vous riez aux lazzi de Polichinelle , défiez-vous de vos voisins : il y a là, dans la foule qui vous presse, plus d’une main subtile prête à voler votre mouchoir, votre bourse ou votre montre ; et si vous vous plaignez , si vous criez au voleur, ne comptez pas sur les Napolitains pour vous prêter main-forte. Le vol, ici , n’est guère moins honorable que le brigandage , et les filous de Naples en remontreraient aux filous de Londres ou de Paris. C’est un vice qui fait partie du caractère national. Un jour qu’en rentrant d’une longue course j’exprimais au maître d'hôtel , Genevois d'origine , quelques inquiétudes sur l’argent que j’avais oublié dans ma chambre : « Ne craignez rien, me répondit-il avec simplicité; je n’ai pas un seul Napolitain dans ma maison. » Ce mot peint toute une situation.

HISTOIRE DU VÉSUVE

Existence anté-hislorique du Vésuve. — Aspect du Vésuve au premier siècle de notre ère. — Son aspect actuel. — Tremblement de terre de l’an 63. — Récit de l’éruption de l’an 79 par Pline le Jeune. — Silence des anciens sur la catastrophe d’Ilerculanum et de Pompéi. — Transport des cendres volcaniques à de grandes distances. — Éruptions au moyen âge. — Relations du Vésuve et de l’Etna. — Éruptions modernes.

De ma fenêtre je voyais le Vésuve, et ce spectacle, quoique souvent insignifiant, était pour moi l’objet d’une attraction puissante. Pendant le jour, je passais parfois une longue heure à en contempler la cime, cherchant à y surprendre du regard quelque reste d’activité; mais le volcan s’enveloppait dans une inertie désespérante et demeurai! impénétrable. De temps en temps il daignait récompenser mon ardeur à l’étudier par l’émission de quelque mince filet de fumée blanchâtre, dont je suivais avec ravissement la formation et la marche. D’une fissure ouverte sur les flancs de la montagne dans les laves récentes , ou du cratère lui-même, il s’échappait une légère vapeur à peine perceptible d’abord ; la colonne devenait de plus en plus apparente et montait jusqu’à une certaine élévation où elle restait stationnaire , s’étendant en forme de nuage dans la couche d’air qui lui servait de support, et grou-

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pant autour du noyau primitif les nouvelles émissions de vapeurs qui se produisaient. Ce nuage, qui ne différait guère des nuages ordinaires par sa composition intime, se comportait exactement comme eux : du côté du soleil, il se colorait de tons chauds et brillants, et, du côté opposé, il se teignait de nuances ternes et sombres. Bientôt un coup de vent venait l’arracher à sa couche natale , et en dispersait les lambeaux dans l’atmosphère. Le soir, le spectacle avait quelques moments d’une magnificence passagère : parfois les bouches du cratère s’entr’ouvraienl pour un jet de produits gazeux, et les feux de la fournaise, se reflétant sur le nuage volcanique, l’ensanglantaient de teintes ardentes comme celles d’un incendie. Ce n’étail qu’un éclair prolongé; puis les fissures se refermaient, l’apparition s’éteignait, et le miroir aérien, qui avait jeté à mes yeux éblouis un aspect des foyers incandescents, retombait dans la nuit.

Cet état actuel de repos et presque de candeur du Vésuve me faisait penser à ces effroyables conflagrations dont la montagne a été si souvent le théâtre , et surtout à cette première éruption de l’an 79 de l’ère chrétienne , dont quelques incidents nous ont été racontés d’une manière si dramatique par Pline le Jeune. Quand je dis première éruption , je ne veux point exclure par ce mot les phénomènes antérieurs du môme genre qui se seraient accomplis pendant la période anté-historique, et encore moins affirmer que le Vésuve n’ait jamais brûlé dans les temps plus anciens. Il est, au contraire, incontestable, pour tous les savants qui se sont occupés de la question , que la montagne a été en activité et a livré passage aux feux souterrains dès les temps les plus reculés. Son nom osque ou pélasgique de Vesbius, qui signifie foyer éteint, en serait à lui seul une démonstration, et cette démonstration prend un véritable caractère d’évidence , si l’on réfléchit à la forme de cratère que le sommet affectait au siècle

HISTOIRE DU VÉSUVE

d'Auguste, et surtout à ces amas immenses de produits volcaniques qui couvrent le sol depuis Naples jusqu’à Salerne.

Nous est- il possible, au moyen des inductions géologiques , de pénétrer plus loin que l’histoire , et de raconter des faits inconnus à toute tradition, à toute poésie? Oui , sans doute, et les éléments ne nous manquent point pour entreprendre cette tâche ardue. Si l’on fouille le sol au-dessous de la couche superficielle entièrement composée de matières volcaniques, on rencontre un tuf dont l’origine marine n’est pas douteuse : dans les couches sédimentaires de cette roche on trouve, en effet, des scrpulos d’espèces récentes et d’autres coquilles marines appartenant à des espèces encore actuellement vivantes de la Méditerranée. On peut donc affirmer hardiment qu’à cette époque lointaine des âges géologiques toute cette région était plongée sous les eaux. A quelque distance s’élevaient, d’une part, les sommets calcaires des Apennins, d’autre part les collines du territoire alors insulaire de Sorrenle, séparés par un golfe étroit; mais un jour les flots , jusque-là calmes et paisibles , bouillonnèrent avec violence; le fond de la mer, soulevé par les forces intérieures , s’éleva peu à peu , et un nouveau rivage se montra. Puis, les forces volcaniques continuant d’agir, le sol récemment émergé se déchira en une longue fracture , et le Vésuve apparut comme une énorme boursouflure conique dont le sommet fut projeté au loin par une irrésistible explosion. Suivez le pourtour extérieur de la montagne, particulièrement au nord, et surtout dans le ravin qu’on désigne sous le nom de Fosso- Grande , et vous reconnaîtrez sans peine des lits sédimentaires d’un tuf blanchâtre, renfermant des fossiles marins. Le volcan ainsi formé vomit pendant longtemps des feux et des laves. Dans une de ses plus terribles éruptions , il combla de ses produits le vaste et long golfe qui , par le détroit de

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l’antique Marcina (la Vietri de nos jours) , se joignait à la mer de Salerne , donnant ainsi naissance à l’immense plaine de Nola, de Nocera et du Sarno.

La mémoire de ces catastrophes s’était perdue dans la nuit des temps, et il n’en était demeuré qu’un vague souvenir dont Vitruve s’est fait l’écho. Les naturalistes seuls pouvaient reconnaître un volcan dans le Vésuve. Strabon nous représente cetle montagne comme étant d’une extrême fertilité sur ses pentes ; elle offrait , dit-il , un sommet tronqué en grande partie uni, entièrement stérile, d’un aspect brûlé, montrant des cavités remplies do crevasses et de pierres calcinées, indices manifestes que ces lieux avaient été autrefois des cratères brûlants, éteints après la destruction de toutes les matières combustibles. Le savant géographe expliquait par cetle raison l’étonnante fertilité des campagnes voisines, qu’il comparait à celles des environs de Catane , où les terrains mêlés aux cendres de l’Etna étaient devenus de riches vignobles, parce que, selon lui, la terre calcinée de cetle manière devait conserver une matière grasse et des sels qui la rendaient plus féconde.

D'après la description de Strabon, le Vésuve n’avail point de son temps la figure qu’il affecte aujourd’hui. Le sommet de la montagne présentait une dépression considérable, une sorte de précipice à parois abruptes, avec de petits lacs, des bois et des buissons. On- n’y voyait aucune trace de ce que nous appelons maintenant le Vésuve proprement dit , dont l’origine n’est certainement pas antérieure à l’an 79 ; car il est évident que si ce cône si remarquable eût existé, l’écrivain latin n’eût pas manqué de le signaler. De ce grand cratère primitif, qui formait probablement un cirque complet, il subsiste encore une partie importante dans les crêtes en demi -cercle qui s’élèvent au nord , et qu’on désigne de nos jours sous le nom de la Somma. Le Vésuve actuel présente donc une

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figure assez couiplexe , comme on peut le voir dans la coupe ci-jointe. A est la Somma, reste de l'ancien cône du Vésuve, tel qu’il existait du temps de Strabon; B, la Padimenlina , éminence en forme déterrasse qui entoure

Coupe supposée du Vésuve et de la Somma.

A, la Somma, reste de l’ancien cône du Vésuve.

B , la Padimcntina , éminence en forme de terrasse, qui entoure la base du cône récent du Vésuve , du côté du sud.

C , l’Atrio del Cavallo.

DD, cône actuel.

E, grand cratère.

FF, petits cônes adventifs dans l'intérieur du grand cratère.

GG, Dykes intcrscctant la Somma.

IIH , Dykes coupant le cône récent du Vésuve.

K , communication du cratère avec les foyers souterrains.

ta base du cône récent du Vésuve, du côté du sud, est un faible débris du cirque primitif; C, YAlrio del Cavallo, ainsi nommé parce que les voyageurs qui font l'ascension du cône y laissent leurs chevaux, est une profonde vallée de cinq cents mètres de large, appartenant au premier cratère, située entre la Somma et le cône actuel; DD est le grand cône actuel, dû à l’éruption de 79; E en est le grand cratère; FF sont deux petits cônes produits par la dernière éruption au fond du grand cratère, ayant chacun an orifice cratériforme.

Tel est de nos jours l’aspect du volcan, aspect terrible et plein de sombres menaces; mais au premier siècle de

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notre ère , comme je l’ai dit plus haut , la montagne n’avait pas une physionomie aussi sinistre. A la veille des révolutions qui devaient la bouleverser de fond en comble , l’heureuse Campanie , comme l’appellent les anciens , était calme, souriante, et toute livrée au luxe et au plaisir. Elle jouissait d’un climat incomparable, où le souffle du ciel faisait sentir sa douce et bienfaisante influence ; une nature vigoureuse et luxuriante y prodiguait les trésors d’une végétation sans pareille, et ses rivages, qui étaient l’Élysée des poètes , étaient aussi la retraite favorite des grands hommes. Il n’était pas jusqu’aux tyrans du genre humain qui n’eussent affectionné eux-mêmes cette attrayante région ; et comme s’ils eussent été gagnés par la douceur et la mollesse du climat, loin de la ravager, ils l’avaient ornée et embellie. Une seule menace était venue du haut de la montagne , lorsque Spartacus avait fait camper son armée de dix mille gladiateurs dans l’ancien cratère du Vésuve; mais ce n’était pas là une menace volcanique, et d’ailleurs les terribles bandits étaient poulies populations du voisinage un bien plus juste objet de terreur que les feux éteints du volcan. Sur ces rivages fortunés, tout était joie et plaisir.

Le premier avertissement de la catastrophe qui devait engloutir Herculanum, Pompéi, Stabia, Retina, Oplonti, Teclano et d’autres cités de moindre importance dont le nom n’est pas parvenu jusqu’à nous, fut donné à la Campanie seize ans auparavant. L’an 63, un affreux tremblement de terre ruina toutes ces villes et se propagea jusqu’à Naples. Sénèque, qui vivait précisément à cette époque, nous en a laissé la description dans ses Questions naturelles. « Pompéi, dit-il, ville célèbre de la Campanie, près de laquelle le rivage de Sorrente et de Stabia d’un côté, et celui d’Ilerculanum de l’autre, forment par leurs sinuosités un golfe délicieux , se trouve présentement en ruine, ainsi que ses environs, par suite d’un tremblement

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de terre qui s’est fait sentir en hiver, c’est-à-dire dans une saison que nos ancêtres croyaient à l'abri de pareils dangers. Jusqu’à nos jours la Campanie n’avait jamais été sans crainte, quoiqu’elle n’eût point eu à souil'rir véritablement , et elle n’avait guère eu d’autre mal que celui de la peur; mais aux nones de février, sous le consulat de Hcgulus et de Virgilius , elle fut en grande partie dévastée par de violentes commotions du sol. Une portion de la ville d’Herculanum a été détruite, et ce qui en reste n’est pas encore à l’abri de tout péril. Si la colonie de Nuccria n’a pas été entièrement ravagée, elle a été éprouvée d’une manière cruelle. Naples a souffert des dommages privés plutôt que publics, et elle n'a été que légèrement frappée par cet épouvantable fléau. Beaucoup de villes assises sur le sommet des montagnes n’ont ressenti que des commotions inoffensives. On raconte qu’un troupeau de six cents moutons fut suffoqué , que plusieurs statues furent brisées dans leur chute, et qu’à la suite de ce funeste accident on vit errer dans la campagne des hommes privés de leur raison. »

Après cette catastrophe, les malheureux habitants de la Campanie se mirent de toutes parts à relever leurs ruines, à réparer leurs maisons, et à reprendre la vie gaie, heureuse et insouciante des jours passés. Pendant ce temps, les forces volcaniques, qui venaient de donner un premier symptôme de leur réveil , s’agitaient sourdement , sans bruit, sans signe extérieur. Enfin un jour elles éclatèrent soudainement par la plus formidable des explosions. C’était sous le règne de Titus, l’an 79 de notre ère. Il faul lire dans deux lettres de Pline le Jeune adressées à Tacite les détails de ce prodigieux bouleversement de la nature. Le grand historien lui avait demandé des renseignements sur la mort de son oncle, Pline l’Ancien ou le Naturaliste, afin de les transmettre à la postérité dans ses Annales; Pline le Jeune lui répondit :

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« Tu désires savoir par le menu tous les incidents relatifs à la mort de mon oncle , afin de les transmettre à la postérité. Je le suis reconnaissant de cette faveur, parce que je suis sur qu’il en retirera une gloire immortelle, si tu lui donnes une place parmi les écrivains latins, bien qu’il ait été enveloppé dans un malheur qui a désolé les plus beaux pays du monde , et que sa mort ait été occasionnée par une catastrophe à jamais mémorable, dont le souvenir éternisera sa mémoire avec celle des cités et des populations qui ont partagé le même sort. Et, bien qu’il ait écrit beaucoup de livres qui demeureront éternellement, je pense toutefois que l'immortalité des tiens ne contribuera pas peu à celle qu’il doit attendre. Pour moi , je réputé heureux ceux auxquels les dieux ont accordé de faire des choses dignes d’être écrites, et d’écrire des livres dignes d’être lus; et plus heureux encore ceux qui ont obtenu la faveur de ce double privilège. Mon oncle tiendra sa place parmi ces derniers autant par tes écrits que par les siens. »

Après ce préambule louangeur, Pline aborde le récit de l’événement. « Il se trouvait à Misènc, où il commandait la tlotte, le 23 du mois de novembre. Il était environ une heure après midi, quand ma mère l’avertit qu’on voyait apparaître dans le ciel un nuage d’une grandeur et d’une ligure extraordinaires. Après s’être quelque temps étendu au soleil , selon sa coutume , et avoir bu un peu d’eau fraîche, il s’était jeté sur son lit, où il étudiait. Il se lève et monte en un lieu d’où il pouvait facilement considérer ce phénomène. II était difficile de distinguer de loin de quelle montagne sortait le nuage. On sut depuis que c’était du Vésuve. La figure du nuage ressemblait plus à celle d’un pin qu’à celle de tout autre arbre, parce qu’âpres s’être élevée très-haut en droite ligne, la cime présentait une surface plane et se divisait comme en une multitude de rameaux. Je m’imagine qu’un vent souterrain chassait

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la vapeur devant lui avec impétuosité et la soutenait ensuite dans les airs; mais, soit que l’impulsion cessât peu à peu, soit que le nuage fût emporté par son propre poids, on le voyait se dilater et se répandre dans tous les sens. 11 paraissait tantôt blanc, tantôt noirâtre, tantôt de diverses couleurs, selon qu’il était plus ou moins chargé de cendres ou de sables.

« Un tel prodige émerveilla mon oncle, et il le jugea digne d’être contemplé de plus près. Il ordonne de préparer sa galère légère, et me propose de l’accompagner. Je lui répondis que je préférais étudier, et il se trouvait par aventure qu’il m’avait donné quelque chose à écrire. Il sortait de la maison, ses tablettes à la main, quand les matelots, effrayés du péril évident qui menaçait Retina (ce bourg est, en effet, assis précisément au pied de la montagne et n'avait pas d’autre moyen de salut que par la voie de la mer), vinrent le supplier de ne pas les exposer à un si grand danger; mais il ne changea point de sentiment, et, au contraire, il poursuivit avec un courage héroïque ce que tout d’abord il n’avait entrepris que par simple curiosité. 11 appelle à lui les galères , monte , et part avec le ferme projet de voir quel secours on pourrait porter, non-seulement à Retina , mais encore à tous les autres villages de cette plage , fort nombreux à cause de l'aménité du site. Il a hâte d’arriver au lieu d’où tous s’enfuient, et au point où le péril est le plus imminent. Il agissait avec une si grande liberté d’esprit , que quand il observait quelque changement ou quelque forme extraordinaire dans le phénomène, il dictait des notes.

« Déjà il pleuvait sur les galères une cendre extrêmement épaisse , qui devenait de plus en plus chaude à mesure qu’on approchait davantage; il tombait aussi autour d’eux des pierres calcinées et des cailloux noircis , brûlés et pulvérisés par la violence du feu ; le rivage se montrait inaccessible, à cause d’énormes masses détachées

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de la montagne qui le recouvraient. 11 s’arrêta un instant et parut incertain s’il avancerait ou reculerait; puis il dit au pilote, qui lui conseillait de prendre le large: « La fortune.favorise le courage; tourne la proue du côté de la maison de Pomponianus. » Pomponianus était à Slabia , dans un lieu séparé par une petite baie que la mer forme insensiblement sur ces bords découpés. Là, à l’aspect du péril encore lointain, mais de plus en plus menaçant, il avait mis tous scs effets sur ses navires, et n’attendait qu’un vent favorable pour s’éloigner de ces lieux. Mon oncle le trouve épouvanté et tremblant : il l’embrasse, le rassure, l’encourage; et, pour bannir par sa propre assurance les terreurs de son ami , il se fait conduire au bain. Ensuite il se met à table , et soupe avec un visage gai , ou au moins (ce qui est tout aussi admirable) avec l’apparence de sa gaieté ordinaire.

« Pendant ce temps-là, des flancs du Vésuve s’échappaient çà et là des lueurs et des flammes qui, éclatant tout à coup au sein des ténèbres , en augmentaient l’horreur. Mon oncle, pour ranimer le courage des personnes qui l’accompagnaient, affirmait que ce que l’on voyait brûler n'était pas autre chose que les villages des paysans, abandonnés faute de secours. Ensuite il se coucha et s’endormit profondément, à tel point qu’on l’entendait ronfler de l’antichambre. Mais on fut bientôt obligé de l’éveiller, parce que la cour par laquelle on entrait dans sa chambre commençait à se remplir d’une si grande quantité de cendres, que, pour peu qu’il y fût demeuré plus longtemps, il n’aurait pu en sortir.

« Alors il rejoignit Pomponianus et les autres qui se tenaient sur leurs gardes , et ils se consultèrent ensemble,, pour savoir s’il valait mieux se renfermer dans la maison ou se jeter dans la campagne. En effet, les édifices étaient tellement secoués par de fréquents tremblements de terre, qu’on les eût crus arrachés de leurs fonde-

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ments, et lancés tantôt d’un côte, tantôt de l’autre, puis remis en leur place; au dehors des habitations le péril n’était pas moins grand, à cause de la chute des pierres, bien qu’elles fussent légères et calcinées par le feu.

« Entre ces divers périls , on choisit ceux de la pleine campagne. Dans l’esprit de ceux qui le suivaient, une terreur éveillait une autre terreur; dans le sien, au contraire, la partie supérieure de l'ame commandait à la partie la plus faible. Ils sortent donc en se couvrant la lôte d’oreillers assujettis avec des mouchoirs, précaution indispensable contre les coups des projectiles qui tombaient du ciel. Ailleurs le jour commençait à reparaître; mais où ils se trouvaient la nuit continuait, la plus épaisse et la plus horrible des nuits, éclairée seulement de temps en temps par la lueur des flammes et des éclairs. On jugea convenable de se rappr<*;her du rivage, et d’examiner de plus près ce que la mer permettrait de faire; mais la mer prenait déjà les allures de la tempête. Alors mon oncle , ayant demandé de l’eau et bu deux fois , fit jeter un coussin sur le sol et s’y coucha. En ce moment les flammes, qui s’étendaient de plus en plus, et l’odeur de soufre qui en annonçait l’approche, mirent tout le monde en fuite. 11 se releva tout soucieux, appuyé sur le bras de deux esclaves, avec le projet de s’enfuir; mais au même instant il tomba mort. Je pense qu’une vapeur très -épaisse le suffoqua , d’autant plus facilement qu’il avait la poitrine faible et de temps en temps la respiration asthmatique.

« Quand la lumière reparut, ce qui n’arriva que trois jours plus lard, on retrouva son corps à la même place, dans un état parfait de conservation, couvert du même habit qu’il portail au moment de sa mort, et plutôt dans l’attitude d’un homme endormi que d’un homme privé de la vie. Nous nous trouvions alors à Misène , ma mère et moi. Mais ceci n’a point de rapport avec ton livre , puisque tu ne veux être informé que de la mort de mon

i' ' HISTOIRE DU VÉSUVE lièi

oncle. Je m’arrêterai donc ici en ajoutant un seul mot, c’est que je n’ai rien dit que je n’aie vu de mes propres yeux ou appris de témoins oculaires, dans ces moments où la vérité de faits si récents n’a pu encore être altérée ni défigurée. Il t’appartient maintenant de choisir parmi ces détails ce qui te semblera plus important, parce que grande est la différence entre écrire une simple lettre ou une histoire, entre écrire à un ami ou bien pour la postérité. Adieu. »

Dans une autre missive, Pline le Jeune revient sur le même sujet, et répond en ces termes à Tacite, qui lui avait demandé de nouvelles particularités sur ce grand évènement.

« Ma lettre a éveillé en toi le désir de savoir quelles terreurs et quels périls j’éprouvai à Misène, où j’étais demeuré, jusqu’au point où je m’arrêtai dans ma dernière lettre. Je le ferai, quoique mon esprit repousse avec horreur tous ces souvenirs de deuil :

ijuanquam anirnus meminisse horret luctuque refugit , Incipiam

« Après le départ de mon oncle, je continuai le travail qui m’avait empêché de le suivre. Je pris un bain et je soupai pour me coucher; mais je dormis peu et d’un sommeil fréquemment interrompu. Pendant plusieurs jours consécutifs, des secousses de tremblement de terre s’étaient fait sentir; cela ne nous avait pas autrement étonnés, parce que non-seulement les bourgades, mais même les villes de la Campanie y sont assez sujettes. Toutefois, pendant cette nuit, le phénomène redoubla avec tant de violence, qu’on eût dit que tout était, non pas seulement agité, mais bouleversé sens dessus dessous. Ma mère entra brusquement dans ma chambre, au moment même où je me levais pour l’éveiller, dans le cas

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1 Uî

«jii’elle se sérail endormie. Nous nous assîmes dans la cour qui sépare l’édifice de la mer par un étroit intervalle.

« Gomme je n’avais encore que dix- huit ans, je ne sais si je dois appeler imprudence ou fermeté ce que je lis alors. Je demandai le volume de Tile-Live, et je me mis à Je lire el à l’annoter, tout comme j’aurais fait au milieu du plus grand calme. En ce moment arriva à l’improviste un ami de mon oncle, récemment venu d’Espagne pour le voir. Ayant rencontré ma mère et moi , assis à terre un livre à la main, il lui reprocha à elle sa tranquillité, el à moi ma confiance : je ne relevai cependant pas les yeux du livre. 11 était déjà la treizième heure du matin ', et l’on ne voyait encore apparaître qu’une faible lueur comparable à celle du crépuscule. Alors les édifices furent ébranlés, et les secousses devinrent si violentes, qu’il n’y avait pas plus de sécurité à resler en un lieu ouvert qu’en un lieu fermé. Nous prîmes donc la résolution d’abandonner la ville. Le peuple épouvanté nous suivit en foule, parce que ce qui inspire la terreur tient lieu tle prudence, el que chacun croit plus sur ce qu’il voit faire aux autres.

« Une fois sortis de la ville, nous nous arrêtâmes. Là nouveaux prodiges et nouveaux épouvanlements. Les chars que nous avions emmenés avec nous étaient de temps à autre tellement agités, que, bien qu’en pleine campagne, on ne pouvait les retenir sur place qu’en les assujettissant avec de grosses pierres. La mer semblait se retirer en roulant sur elle-même, chassée qu’elle était du littoral par les secousses du sol , de sorte que le rivage , devenant plus large, se trouvait couvert de poissons restés à sec sur le sable. Un côté opposé , un nuage noir, épou-

1 Oii sait que les Romains Avisaient la journée en vingt-quatre heures, à partir du coucher du soleil.

HISTOIRE DU VÉSUVE 117

vantable, sillonné par des feux qui s’en échappaient en jets tortueux, se déchira en vomissant des rayons de feu semblables à de longs éclairs étincelants.

« Alors l’ami dont je viens de parler se mit à insister plus vivement. « Si votre frère, si votre oncle est vivant, nous dit-il, il désire sans aucun doute que vous vous sauviez, et s'il est mort, il a désiré que vous lui surviviez. Qu'attendez-vous encore? Pourquoi ne cherchez -vous pas votre salut dans la fuite? » Nous lui répondîmes que nous ne pouvions penser à noire propre sûreté, tant que nous serions incertains du sort de Pline. A ces mots l'Espagnol s’éloigna de nous sans tarder davantage , et chercha son salut dans une fuite précipitée.

« Au même instant le nuage s’abattit sur la terre et

couvrit toute la mer, dérobant à nos regards Pile de

(Japri , et nous cachant jusqu’à la vue du promontoire de Misène.

« Ma mère me presse, me conjure, me commande de me sauver de quelque manière que ce soit; elle me montre que cela est facile à mon âge; mais que pour elle, accablée par les ans et par une certaine corpulence, il n’y faut pas songer; elle ajoute qu’elle mourrait contente, pourvu qu’elle ne fût pas cause de ma mort. Je lui déclare qu’il n’y a point de salut pour moi sans elle; je

la prends par la main, et je la contrains de m’accompagner; elle cède avec beaucoup de peine à mes instances réitérées, en se reprochant de n'être qu’un embarras pour moi.

« Déjà la cendre commençait à tomber sur nous, mais en petite quantité. Je tourne la tête, et je vois derrière nous une épaisse fumée qui nous suivait, en se répandant sur la terre comme un torrent. « Pendant que nous y voyons encore , dis-je à ma mère , abandonnons la grande route pour ne pas être foulés aux pieds et étouffés par la foule qui nous suit. » Nous venions à peine de quitter la

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voie consulaire : les ténèbres augmentèrent à tel point qu'on se serait cru , non dans une de ces nuits affreusement noires et sans lune, mais dans une chambre close où toutes les lumières seraient éteintes. On n’entendait que lamentations des femmes, gémissements des enfants et clameurs des hommes. L’un appelait son père, l’autre son fils, un troisième sa femme; car on ne pouvait se reconnaître qu’à la voix. Celui-ci déplorait sa propre infortune, celui-là le sort de scs parents; il y en avait d’autres à qui la crainte de la mort faisait appeler la mort elle -même. Beaucoup invoquaient le secours des dieux; beaucoup croyaient que les dieux n’existaient plus, et s’imaginaient que cette nuit était la dernière, l’éternelle nuit dans laquelle l’univers devait être enseveli pour toujours. 11 ne manquait pas non plus de gens qui augmentaient une crainte déjà trop juste et trop raisonnable, par des terreurs imaginaires et chimériques. On disait que Misène avait été englouti , que le feu s’était déclaré en d’autres points, et l’épouvante générale donnait crédit à toutes les fables.

« Bientôt apparut une lueur blafarde qui annonçait non pas le retour du jour, mais l’approche du feu qui nous menaçait; cependant l’incendie s’arrêta loin de nous. Puis les ténèbres recommencèrent, ainsi que la pluie de cendres de plus en plus épaisse, et plus forte. Nous en étions réduits à nous lever de temps en temps pour secouer nos habits : autrement nous en aurions été entièrement couverts. Et néanmoins je puis me vanter que, au milieu de si affreux périls, je ne me laissai aller ni à aucun acte de faiblesse , ni même à une seule plainte. J’étais soutenu par cette pensée consolante, peu généreuse, il est vrai, mais bien naturelle à l’homme, que tout l’univers périssait avec moi.

« Finalement cette noire et épaisse vapeur se dissipa peu à peu et s’évanouit entièrement. Bientôt après le jour

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reparut, et le soleil se montra, mais terne et jaunâtre, comme dans une éclipse. Tout semblait changé à nos yeux, et en réalité il n’y avait pas un objet qui ne fût caché sous des monceaux de cendres, comme sous la neige. Nous retournâmes à Misène, et l’on s’y accommoda comme on put. Nous y passâmes une autre nuit entre la crainte et l’espérance, mais où la crainte avait la plus grande part, parce que le tremblement de terre continuait toujours.

« On ne rencontrait que des hommes épouvantés qui nourrissaient leurs propres terreurs et celles des autres par les plus sinistres prédictions. Quant à nous, il ne nous vint pas à l’idée de nous retirer avant d’avoir reçu des nouvelles de Pline, bien que nous fussions encore sous la menace et dans l’attente de l’épouvantable péril que nous avions vu de si près. Tu ne liras pas ce récit pour le transcrire, parce qu’il ne mérite pas d’être inséré dans ton histoire , et si tu n’y trouves rien qui soit même digne d’être lu , tu ne dois t’en prendre qu'à toi-même qui l’as voulu. Adieu. »

Chose étrange! dans ces deux lettres émouvantes écrites pour l’éminent historien latin, Pline ne mentionne ni Pompéi , ni Herculanum , et garde le plus absolu silence sur la catastrophe qui engloutit ces deux villes sous les cendres volcaniques. Exclusivement préoccupé de la mort de son oncle et de ses propres périls, il donne une foule de détails circonstanciés sur un grand nombre de faits physiques; il décrit l’éruption, le tremblement de terre, ainsi que la pluie de cendres, et il se tait sur ce qui nous semble la partie capitale de l’événement. Cette omission , vraiment inexplicable, se retrouve dans Tacite, l’ami et le correspondant de Pline : l’historien se contente de faire allusion, en termes généraux, aux convulsions souterraines tjui donnèrent lieu à cette catastrophe, et il ajoute simplement , sans aucune parole d’émotion , que « des

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villes furent consumées et englouties ». Quoique parlant incidemment de l’éruption , Suétone garde le même silence à l'égard des malheureuses villes. Martial, dans une épigramme, les indique comme ayant été enfouies dans des scories. Le premier historien qui en fasse véritablement mention, en les désignant par leur nom, est Dion Cassius, qui florissait un siècle et demi environ après Pline le Jeune; mais son récit, véridique dans ses particularités les plus essentielles, est mêlé de beaucoup de fables. 11 paraît avoir puisé ses renseignements dans les traditions des habitants, et avoir cité indistinctement tous les faits et tous les contes qu’il put recueillir. Ainsi il dit que, pendant T’éruption, une multitude d’hommes, ressemblant à des géants par leur taille extraordinaire , apparaissaient tantôt sur la montagne, et tantôt dans les environs; que le soleil se cachait, et que, tandis que les sons de la trompette se faisaient entendre, les géants semblaient grandir encore, etc. etc.; enfin il rapporte que deux villes entières, Herculanum et Pompéi, furent englouties sous des pluies de cendres, pendant que le peuple prenait place au théâtre. On voit, par quelques-uns de ces détails, comment la légende s’empare promptement de l’histoire pour la dénaturer et y ajouter des circonstances merveilleuses.

D’après les récits des historiens anciens comparés à l’état actuel des lieux, nous pouvons nous former aujourd’hui une idée assez nette de la catastrophe de l’an 79. Le vieux cratère du Vésuve, obstrué depuis un temps immémorial, s’ouvrit de nouveau aux feux souterrains. Les blocs de rochers qui fermaient la cheminée volcanique, brisés et projetés en l’air par les forces intérieures, retombèrent dans le cratère ou sur ses pentes extérieures. Au milieu de ces convulsions effroyables, une partie importante du pourtour du cratère s’écroula du côté de la mer, ensevelissant les plus riches campagnes sous ses débris

HISTOIRE 1)11 VÉSUVE

IM

calcinés. Ainsi se trouverait justifiée l’expression ruina montis employée par Pline le Jeune. En même temps une multitude de projectiles incandescents furent lancés au loin avec violence, et semèrent l’incendie dans leur chute : une portion de ces fragments, retombant sur ellemême dans le cratère, s’accumula en cône et forma ce qu’on nomme aujourd’hui le Vésuve proprement dit. Les projectiles les plus ténus emplirent le ciel comme un nuage de cendres , et couvrirent d’une couche épaisse les villes voisines. D’immenses colonnes de vapeurs accompagnèrent l’émission de ces produits solides; et il en résulta une pluie abondante qui aggloméra les cendres et en fît une pâte semi-liquide. A cette date, le volcan ne vomit pas de laves, comme on le croit communément : ce n’est que beaucoup plus tard qu’on vit apparaître cette matière dans les déjections du Vésuve.

Telle est, dans sa substance essentielle, l’histoire du grand et mémorable phénomène qui marqua, au premier siècle de notre ère, le réveil du volcan. Depuis cette époque jusqu’à nos jours, la montagne n’a pas cessé de donner des signes manifestes de son activité; mais ses convulsions ont eu de fréquentes intermittences de repos. Nous allons les enregistrer ici brièvement , en signalant les principaux incidents qui les ont marquées.

En 203, les grondements et les tonnerres souterrains furent si terribles, qu’ils se firent entendre jusqu’à Capoue, à plus de cinquante kilomètres de distance. Nous tenons ce fait de Dion Cassius , dans sa Vie de Septime Sévère. Pendant les années 204, 243, 305 et 321 , il y eut d’autres commotions dans la montagne ; mais les détails à ce sujet nous font entièrement défaut.

472. Pendant deux années la montagne donna des signes d’agitations continuelles. Procope raconte que dans cette éruption les cendres volcaniques furent disséminées dans une partie de l’Europe, et atteignirent même Constanti-

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nople. Ce phénomène extraordinaire , qu’on serait tout d’abord tenté de révoquer en doute, n’a cependant rien que de très-vraisemblable. Les cendres émises par les volcans, formées de poussières ponceuses, sont d’une telle légèreté, que le vent les transporte fréquemment à des distances considérables. Un certain nombre de faits plus récents , dont l’authenticité est incontestable, sont venus donner crédit au témoignage de Procope. C’est ainsi qu’en 1794 lescendresdu môme volcan furent poussées jusqu’à Naples et jusqu’au fond de la Calabre. En 1812, celles du volcan de Saint-Vincent, dans les Antilles, furent entraînées à l’est jusqu’à la Barbade, et y répandirent au milieu du jour l’obscurité delà nuit. En 1815, pendant l’éruption du volcan de l’île de Sumbawa , la pluie de cendres fut si considérable, qu’elle rendit inhabitables plusieurs maisons à soixante kilomètres de distance; du côté de Java, ce nuage fut emporté jusqu’à cinq cents kilomètres, et l’obscurité fut si grande, que celle qui règne pendant les nuits les plus sombres ne pouvait lui être comparée. Une partie des molécules les plus ténues fut même poussée jusqu’aux îles d’Âmboine et de Banda, quoique cette dernière soit à plus de douze cents kilomètres à l’est du volcan, et quoique la mousson sud-est y régnât alors. De tels faits, parfaitement établis, ne donnent-ils pas raison à l’historien Procope?

474. Selon le même Procope, les désastres causés par les feux du Vésuve furent universels dans toute la région circonvoisine.

512. Les cendres de cette éruption se répandirent dans plusieurs provinces de l’Italie méridionale. Comme dans les cas précédents, le phénomène fut annoncé par de violents mugissements souterrains. Une circonstance digne de remarque, c’est que, d’après Procope et Cassiodore, cette éruption fut accompagnée de laves. C’est donc à tort que plusieurs historiens du Vésuve ont affirmé que le

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volcan n’avait commencé à vomir de laves qu'au xi° siècle.

557, au mois de mars. Cet incendie de la montagne dura un grand nombre de jours avec de fortes explosions et une émission abondante de sables et de lapilli. Des événements du même genre, mais sans incidents notables, se renouvelèrent dans les années 871), 883 , 81)7, 1)80 et 983.

En 993, autre éruption, mentionnée par Raoul Glaber, écrivain français. Le bon moine, qui, de son monastère de Cluny, n’était guère en mesure d’apprécier les distances, raconte que les feux arrivèrent jusqu’à Rome, c’est-à-dire à deux cent soixante kilomètres de Naples , exagération ridicule qui se réfute suffisamment d’elle-même.

En 1036 , le 27 février (c’était la septième éruption depuis le réveil du volcan) , des torrents de lave incandescente s’échappèrent, non-seulement de bouches latérales ouvertes sur les flancs de la montagne, mais encore par le sommet même du cratère, et coulèrent jusqu’à la mer. Les torrents de feu se renouvelèrent en 1037, au témoignage de saint Pierre Damien, et en 1049, d’après Léon Marsicano, évêque d’Ostie.

En 1138, l’incendie se déclara le 29 mai et dura quarante jours. Il fut précédé d’une immense fumée qui, selon l’image empruntée par Pline à un arbre caractéristique des paysages d’Italie, avait la figure d’un pin, la colonne de vapeurs s’élevant d’abord verticalement du cratère comme un tronc , puis s’étendant latéralement de toutes parts. La fumée fut suivie d’explosions et de projections de matières incandescentes. Des sables furent vomis en telle abondance qu’ils obscurcirent l’atmosphère à une grande distance, et allèrent tomber dans les deux Principautés et jusque dans les Calabres. L’année suivante l’éruption se répéta et dura trente-trois jours.

Nous trouvons ensuite un intervalle de repos, qui ne dura pas moins de cent soixante-huit ans. Pendant cette longue trêve il ne se produisit, dans le district volcanique

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dont le Vésuve est le foyer principal d’activité , que deux éruptions en deux points assez distants l’un de l’autre, l’une à la solfatare de Pouzzoles, en 1198, l’autre dans l’île d’ischia , en 1302. Il semble que les forces volcaniques se soient un moment détournées de leur centre habituel d’action, et que les fluides élastiques emprisonnés dans le sein de la terre se soient échappés par une autre jssue : le feu central n’a pas qu’une seule soupape de sûreté.

Le Vésuve sortit de sa longue inaction en 1306. Entre cette date et 1631, il n’y eut que deux éruptions, l’une en 1300, l’autre en 1368, toutes deux peu importantes. On a remarqué que, pendant tout le cours de cette période, l’Etna fut dans un état d’activité extraordinaire : preuve nouvelle que ce grand volcan peut servir quelquefois de canal de décharge, malgré son éloignement, aux fluides élastiques et à la lave qui, sans lui, s’élèveraient jusqu’aux bouches de la Campanie. C’est aussi dans le même intervalle, en 1338, que se souleva le Monte-Nuovo, à l’ouest de Naples, dans les champs Phlégréens, entre le lac Averne et le Monte-Barbaro.

Les voisins du Vésuve s’étaient tellement habitués à son calme , que la montagne , au commencement du xvii® siècle, était cultivée jusqu’au sommet. Le cratère se trouvait alors exactement dans l’état où est aujourd'hui le volcan éteint d’Astroni, près de Naples. Bracini, qui visita le Vésuve peu de temps avant l'explosion de 1631 , donne de l’intérieur du volcan une intéressante description. « Le cratère, dit-il, avait cinq milles de circonférence, et environ mille pas de profondeur; ses flancs étaient couverts de broussailles, et au fond se trouvait une plaine dans laquelle paissait le bétail. Les parties boisées servaient souvent de refuge aux sangliers; et dans une certaine partie de la plaine, couverte de cendres, on observait trois petits étangs, dont un était rempli d’eau chaude et amère ; un autre, d’eau plus salée que celle de la mer; et

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Ic troisième enfin, d’eau chaude, mais sans saveur. » L’approche de l’éruption fut signalée par la disparition de l’eau dans les puits (phénomène assez ordinaire en ces circonstances) et par de fréquents tremblements de terre. Le feu éclata le 16 décembre et dura vingt jours. De la cime et de plusieurs bouches latérales le volcan rejeta des laves , des blocs de rochers incandescents et des sables. Sept courants de lave sortirent à la fois du cratère en divers sens, et inondèrent de leurs flots brûlants plusieurs villages situés sur les lianes et au pied de la montagne. La bourgade de Résina , en partie construite sur l’ancien emplacement d’Herculanum , fut consumée par le torrent de feu. Les inondations de boue ne furent pas moins destructives que celles de la lave elle-même, comme cela arrive fréquemment dans le cours de ces catastrophes: car telle est l'abondance des pluies dues à la masse de vapeurs aqueuses lancées dans l’atmosphère, qu’il se précipite le long des flancs du cône de véritables torrents qui , entraînant avec eux des sables et des cendres incohérentes , acquièrent assez de consistance pour mériter le nom de laves aqueuses, lava d’acqua , qu’on leur donne ordinairement par opposition aux laves de feu , lava di l'uoco. San-Giorgio-a-Cremano, San-Giovanni-a-Teduccio, Portici , Torre-del-Greco , Massa, San-Sebastiano . la Madonna-dell’Arco, furent les lieux les plus maltraités. Naples même eut à souffrir, et t’on rapporte que les cendres y atteignirent la hauteur d’un palme. Les écrivains contemporains portent jusqu’à dix mille le nombre des victimes, et évaluent à vingt millions de ducats (le ducat napolitain valait environ quatre francs) le chiffre des dégâts matériels. Quand bien même ces évaluations seraient empreintes de quelque exagération , il n'en demeure pas moins certain que l’éruption de 1631 fut la plus désastreuse de toutes, après celle de l’an 79.

Les convulsions volcaniques se renouvelèrent en 1660 ,

156 HISTOIRE DU VÉSUVE

1682 et 1694, avec la série des mêmes phénomènes que nous avons déjà signalés plusieurs fois. En 1694, il semble que la montagne ait repris une nouvelle phase d’activité presque continuelle, et soit devenue l’unique cheminée par laquelle s’échappent les produits gazeux enfermés dans les couches profondes du globe.

Depuis cette époque , en elfet , jusqu’à nos jours , il s’est rarement écoulé douze ou quinze ans sans que des éruj>tions plus ou moins considérables se soient manifestées. Nous mentionnerons particulièrement les années 1701 , 1704-1708, 1712-1714, 1715, 1716, 4717-1719. Un courant de lave de cette dernière éruption causa à lui seul deux cent quarante mille écus de désastres. Les crises recommencèrent en 1730 et durèrent quatre ans consécutifs, pour se reproduire avec une violence singulière en 1737, et vomir alors une telle masse de matériaux, qu’on en a évalué le volume à six cents millions de palmes cubes. En 1751 , le 25 octobre, la montagne se fissura du côté de l’Atrio-del-Cavallo, et le torrent de feu se répandit sur les lieux voisins, envahissant deux cents arpents de vignes et cinq cents arpents de bois du prince d’Ottajano , estimés quatre-vingt mille ducats. Les années 1754 , 1756, 1759 et 1760, furent continuellement agitées. Un monticule de quatre-vingt-dix palmes de hauteur et de six mille sept cents palmes de tour à la base, qui s’était formé dans l’intérieur du cratère, disparut dans les gouffres de la montagne , avec un bruit et une secousse épouvantables. La lave, marchant avec une vitesse inaccoutumée, parcourut quatre milles en cinq heures, et envahit la grande route de Torre-dell’Annunziata, sur une largeur de front do trois mille six cents palmes. De nouveaux désastres se produisirent en 1766, 1767, 1779 et 1790.

La fin du xviii 0 siècle fut marquée par une forte éruption qui dura trois semaines, du 15 juin au 8 juillet 1794. Les laves s’échappèrent des flancs de la montagne par cinq

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bouches latérales , et leur émission était accompagnée de bruits formidables, comparables à des décharges d’artillerie. A Caserte, c’est-à-dire à quarante kilomètres du volcan, les ténèbres furent si épaisses, qu’il fallut allumer des torches pour cheminer au milieu du jour. Les cendres arrivèrent jusqu’à Tarente et jusqu’au fond des Calabres. Le torrent de feu prit dans le principe la direction de Résina ; puis , changeant subitement son cours , et marchant sur un front de deux mille palmes de largeur, il se dirigea vers Torre-del-Greco. De cette belle ville, qui comptait alors quinze mille habitants, les quatre cinquièmes furent complètement détruits, et quatre cents personnes y perdirent la vie. La lave enveloppa les maisons d’une masse solide de douze à quarante pieds d’épaisseur; l’église fut à moitié ensevelie; mais sa partie supérieure a depuis servi de fondement à un nouvel édifice. Le courant alla s’éteindre en mugissant dans la mer, où il pénétra à une distance de sept cents palmes. On a évalué à six cents millions de palmes cubes la quantité de laves vomies par le Vésuve dans cette éruption. Les traces de cette catastrophe sont encore parfaitement visibles : la rue principale de Torre-del-Greco est transformée aujourd’hui en une importante carrière de laves, d'où l’on a extrait depuis soixante-dix ans tous les matériaux nécessaires à la reconstruction de la malheureuse ville : le torrent de feu est devenu un gisement d’excellentes pierres à bâtir.

L’éruption de 1794 présenta, quant à la projection des blocs incandescents, des phénomènes semblables à ceux de l’année 1779, si bien étudiés et décrits par sir William llamilton. Selon cet observateur, des jets de lave liquide , mêlée de pierres et de scories, furent lancés à plus de trois mille mètres de hauteur, offrant l’aspect d’une colonne de feu. Quelques-uns de ces jets furent emportés par les vents dans la direction d’Ottajano ; d’autres, encore rouges et liquides , couvrirent , en retombant presque perpendi-

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culairemenl. sur le Vésuve, la totalité de son cône, une partie de la Somma , et la vallée située entre ces deux montagnes. La matière qui retombait sur le sol étant presque aussi vivement embrasée que celle qui sortait sans cesse du cratère, formait avec celle-ci une masse de feu dont la largeur était au moins de quatre kilomètres , et qui, s’élevant à la hauteur prodigieuse que nous venons d’indiquer, répandait de la chaleur à près de dix kilomètres de distance. De même en 179:1, selon le docteur Clarke, des millions de pierres échauffées jusqu’au rouge étaient lancées dans l’atmosphère à une hauteur au moins égale à la moitié du cône lui-même, autour duquel elles retombaient ensuite, en décrivant une parabole : à mesure que tombaient ces blocs incandescents, ils recouvraient de feu près de la moitié du volcan.

Le xix e siècle ne fut guère moins agité que le siècle précédent. Pendant les éruptions des années 1804, 1810 , 1813, 1816, 1817 et 1820, le grand cratère du Vésuve s’était graduellement comblé par la lave qui s’échappait en bouillonnant de bas en haut, et par les pierres qui retombaient sur la montagne. Ainsi, au lieu d’une cavité régulière , on y voyait une plaine inégale et rocheuse , couverte de blocs de lave et de scories, et coupée de nombreuses fissures d’où s’échappaient des nuages de vapeur: mais cet état de choses fut entièrement changé par l'éruption d’octobre 1822. Pendant plus de vingt jours eurent lieu de violentes explosions, qui, lançant au dehors cette masse de matières accumulées , donnèrent naissance à un gouffre immense , de forme irrégulière, mais un peu elliptique , et dont la circonférence , mesurée sur la ligne irrégulière et très-sinueuse de sa limite, était d’environ cinq kilomètres; son plus grand diamètre, qui se dirigeait du nord-est au sud-ouest, était d’un peu plus de cinq cents mètres. Quant à la profondeur de cet effroyable abîme , elle a été diversement évaluée , ayant constamment diini-

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nué depuis le moment de sa formation, par suite de la dégradation de ses parois. Selon quelques auteurs , elle était originairement de plus de six cents mètres à partir du sommet; mais lorsque, peu de temps après l’éruption, l’anglais Scrope eut occasion d’observer cette cavité , il en estima la profondeur à moins de trois cents mètres. Diverses explosions enlevèrent au cône plus de deux cent quarante mètres au sommet, de sorte que la hauteur de la montagne fut réduite à mille quarante mètres , au lieu de douze cent quatre-vingts qu’elle avait d’abord. On comprend par ces chiffres quelle effroyable masse de débris fut précipitée sur les flancs du Vésuve. Le 21 octobre, la pluie de sable fut tellement épaisse, qu’on donna à ce jour le nom de jour obscur. Un des blocs, pesant plusieurs milliers de kilogrammes, fut projeté jusque dans le jardin du prince d’Ottajano , à une distance de cinq kilomètres.

Nouveaux phénomènes volcaniques continuels de 1827 à 1830. Pendant cette dernière année, on vit surgir sur le plateau du cratère un petit cône de trente-cinq mètres d’élévation. En 1832, 1833, 1834, 1837, 1846 et 1850, la montagne ne cessa pas de donner des signes d’activité. L’éruption de 1855, qui jeta les plus vives inquiétudes dans tous les villages voisins , et qui menaça d’occasionner les plus grands désastres , fut étudiée et suivie dans tous ses détails par le savant Palmieri , directeur de l'Observatoire vésuvien. Elle s’annonça , comme il arrive le plus souvent, par le tarissement des puits et par des secousses de tremblement de terre. Le grand plateau de lave qui fermait l’orifice supérieur du cratère s’écroula dans les profondeurs de l’abîme , ouvrant un gouffre qui ne mesurait pas moins de cent mètres de diamètre. Les crevasses émirent d’abondantes fumées, et la montagne fit entendre de sourds mugissements dans ses hautes régions. L’aiguille de déclinaison de l'Observatoire météorologique montra des perturbations extraordinaires. A la suite de

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tous ces symptômes menaçants , le premier jour de mai , la montagne s’ouvrit par quatre bouches sur le tlanc septentrional du cône; bientôt il y eut sept bouches d’éruption , puis onze , s’ouvrant en droite ligne de la base au sommet. Le torrent de feu inonda la partie la plus méridionale de l’Alrio-del-Cavallo , se précipita dans la Vetrana, puis dans le fossé de Pharaon, et s’étendit jusqu’aux premières maisons de Massa et de San-Sebastiano, en enveloppant le pont qui unissait ces deux communes. Divers rameaux secondaires se détachèrent du courant principal, et, suivant les ravins creusés par les eaux pluviales, allèrent porter leurs ravages sur le territoire de San-Giorgio-a-Cremano. Le torrent parcourut ainsi dix milles, sur une épaisseur de dix pieds. On évalua toute la masse vomie à dix-sept cents millions de palmes cubes , représentant un poids de trente-quatre millions de tonnes.

Les années suivantes ne furent pas épargnées, et 1856 , 1858, 1861 et 1866, virent se renouveler les pluies de sables brûlants, de blocs incandescents, et les courants de laves sur les pentes de la montagne. On peut dire sans aucune exagération que le Vésuve est dans un état permanent d'activité, et que depuis bientôt deux siècles il n’est pas entré dans une véritable période de calme et de repos. 11 feint de sommeiller; mais scs fumerolles incessantes, ses émissions de vapeurs, ses émanations sulfureuses , disent assez que le feu couve à une médiocre profondeur. Nous apprenons par les journaux, au moment même où nous écrivons ces lignes (novembre 1867), qu'une nouvelle recrudescence vient de se manifester dans le volcan, si pacifique en apparence quelques jours auparavant.

Le seigneur Gennaro. — Récit de l’éruption de 1858. — L’Observatoire vésuvien. — Marche des courants de lave. — Dévotion populaire. — L'orphelin de Résina. — Chaleur et fluidité des laves. — Laves do feu. — La tempête sur le Vésuve. — Alluvions et laves d’eau. — Les voleurs du Vésuve.

Je venais de lire en me couchant la relation des éruptions du Vésuve, écrite par une société de savants napolitains pour le congrès scientifique qui se tint à Naples en 1845. J’avais trouvé dans cette relation, dont j’ai présenté dans les pages précédentes une courte analyse , une excellente préparation à l’ascension du Vésuve que je méditais pour le lendemain. Mon sommeil se ressentit de mes préoccupations. Toute la nuit je rêvai que j’avais été surpris dans le cratère par une soudaine éruption. Environné de flammes, suffoqué par les vapeurs sulfureuses, blessé par une pluie de projectiles brûlants, je courais au hasard, cherchant, une issue, lorsqu’un courant de lave me coupa la retraite. J’allais être atteint par le torrent de feu; mais une explosion me lança à deux kilomètres en l’air sans me faire aucun mal. O merveille! j’avais des ailes, et, devenu un être tout aérien, je jetais sans danger mes regards dans le gouffre béant, plongé dans le ravissement par la grandeur incomparable

du spectacle que j’avais sous les yeux. .Je projetais d’étudier à fond le phénomène, comme personne n’a pu le faire jusqu’ici, cl je me flattais d’étonner le monde savant par la nouveauté et l’importance de mes découvertes, lorsque le garçon d’hôtel, en m’éveillant, me ramena brusquement sur la terre.

11 était deux heures du malin. C’était le moment que nous avions fixé pour notre départ, afin de profiter, autant que possible, de la fraîcheur de la matinée. Je ne saurais trop engager les touristes à suivre mon exemple, et à éviter de faire l’ascension de la montagne sous les rayons du soleil, môme au milieu de l’hiver. Le cône terminal est, si roide , et l’escalade en est. si laborieuse , qu’il est impossible de mener cet exercice jusqu’au bout sans provoquer, par le seul jeu des mouvements musculaires, un développement considérable de. la chaleur corporelle , et , par suite , une abondante transpiration : eiFet redoutable dans toutes les saisons, par les vents froids qui régnent sur le plateau du cratère.

Notre guide Gennaro nous attendait en bas. Gennaro est un véritable Napolitain, presque un Grec : léger, insouciant , grand bavard , vaniteux , poete à ses heures . superstitieux, crédule, artiste, ardent et timide à la fois, il nous offrait un type curieux de cette race mêlée , où le sang grec s’est uni au sang pélasgique. Enfant de Résina, il avait été bercé par les secousses des tremblements de terre, et son baptême avait été carillonné, à l’en croire, par les explosions volcaniques de 1822, qui avaient envoyé sur son berceau, en guise de dragées, plusieurs milliers de bombes de lave. Il avait employé ses premières années à courir sur toutes les pentes du Vésuve, occupé à ramasser des minéraux pour les vendre aux étrangers. Un père capucin, qui faisait sa quête chaque semaine dans le village, lui avait appris à lire en passant. Il n’en avait pas fallu davantage pour faire de Gennaro un lettré.

Son mérite naissant l’avait appelé comme garçon de salle à l’Observatoire vésuvien, et Gennaro avait apporté à ces modestes fonctions le soin pieux que peut y mettre un futur docteur de la Royale Université. Mais un beau jour, par l’excès d’un zèle indiscret, et pour faire des expériences nouvelles, le garçon de salle avait dérangé les principaux appareils, et opéré, sans s'en douter le moins du monde, une véritable révolution météorologique. Ce sismographe, affolé de vaines terreurs, avait annoncé une épouvantable perturbation de la montagne , et présagé la secousse la plus formidable que le sol napolitain eût jamais ressentie. Devant ces menaces sinistres , le directeur de l’Observatoire sonna partout l’alarme et fit jouer le télégraphe dans tous les sens. Hélas! le Vésuve ne bougea pas et fuma sa pipe aussi tranquillement qu’à l’ordinaire, au grand désespoir des touristes et des météorologistes. Qui avait pu apporter un tel scandale dans l’olympe vésuvien? Quand la fraude fut découverte, Gennaro fut congédié honteusement, et ce fut la seule convulsion éprouvée par la montagne.

Malgré cet échec humiliant , notre guide avait conservé de ses premières fonctions une véritable importance , et il parlait familièrement du Vésuve comme d’un intime ami à lui, un peu tapageur, il est vrai, assez mauvais caractère , sujet à des quintes et à des frasques , mais au fond bon enfant. « Je le connais, me disait-il, je le connais bien. J’ai parcouru tous ses abîmes, j’ai sondé tous ses précipices, j’ai écouté de près la respiration de ses fournaises. Eh bien, per Bacco! il n’est pas méchant. La Madone et mon bienheureux patron saint Janvier l’onl dompté. Si nous ne péchions pas, il demeurerait inoffensif : s’il s’agite , par la permission de Dieu , c’est pour nous punir de nos péchés. Pauvre volcan! on l’a bien calomnié. Aujourd’hui il ne tire plus guère que des feux d’artifice. »

1 G i L’ÉRUPTION DE 1858

Cennaro discourut longtemps sur le même thème avec un véritable enthousiasme, vantant les charmes et les services de son volcan. « Vous autres étrangers, me disait-il avec chaleur, vous ne voyez en lui qu’un ravageur, et vous avez tort. Il a, j’en conviens, ses jours de colère ou plutôt de punition; mais ses châtiments euxmêmes sont salutaires pour nous. Il ravage, il est vrai, quelques arpents de terre ; mais ses sables et ses cendres sont le plus précieux des engrais cl constituent les plus fertiles de tous nos terrains. Vingt villes tlorissantes sont disséminées sur tout le pourtour de la montagne, et en exploitent les pentes à leur grand profit. Tenez, voici à gauche la route qui enveloppe le volcan du côté du nord et va rejoindre Pompéi. Suivez-la, et vous verrez avec étonnement, dans ce pays que vous croyez ravagé et désert , se succéder les riches bourgades de San-Giorgioa-Cremano, San-Sebastiano , Massa, Pollena, Trocchia, Santa -Anastasia, Somma, Ottajano, Torsigno et San- Pietro. Devant nous, sur le versant méridional, voici Portici, Résina, Torre-del-Greco, les Camaldules, Torredell’ Annunziata , Cirillo, Bosco -Tre- Case et Bosco- Reale. Partout est l’aisance, la joie, la sécurité. Quatrevingt mille personnes vivent du Vésuve et sur le Vésuve. Que demandez-vous de plus pour vous convaincre de l’innocence de la montagne? D’ailleurs le gouvernement n’a-t-il pas établi la poudrière de Naples à l’ Annunziata, sous les feux mêmes du cratère, et à la merci de la première bombe volcanique. N’est-ce pas là, comme vous dites, un brevet de moralité? »

En ce moment nous sortions du pont de la Maddalena, qui franchit le Sebeto près de son embouchure. Notre guide, ôtant son chapeau calabrais, fit un signe de croix et récita une dévote oraison. « Tenez, me dit-il, voici notre véritable protecteur contre les accès de mauvaise humeur du volcan. Cette statue de saint Janvier

que vous voyez a été modelée, au siècle dernier, par noire fameux sculpteur Francesco Celebrano, à la demande du F. Rocco , célèbre prédicateur dominicain , et placée ici en 1777. De la main droite le bienheureux évêque commande au volcan, et lui trace la limite que ses fureurs ne doivent point franchir. Et, en effet, depuis que la statue est ici, le Vésuve n’a pas osé lancer une seule de ses bombes sur la ville de Naples.

— Seigneur Gennaro, lui dis-je, puisque vous étiez à l’Observatoire en 1858, racontez-nous donc quelques-uns des incidents de cette mémorable éruption.

— Personne mieux que moi, répliqua-t-il avec emphase, ne saurait vous renseigner sur un sujet si intéressant. Depuis l’incendie de 1855, la montagne n'avait jamais eu un instant de repos : tantôt elle jetait des llammes au sommet à de courts intervalles, tantôt elle mugissait profondément dans ses abîmes. Nous étions donc certains qu’elle n’était pas retournée à son état habituel de tranquillité, quand, le 24 mai, le sismographe de l’Observatoire, indicateur des mouvements intérieurs du sol , enregistra d’abord une légère secousse de bas en haut, puis des ondulations horizontales. Cet instrument est d’une sensibilité extraordinaire; car les gens de Résina et des Novelle n’avaient absolument rien senti. Pour moi , j’avais remarqué d’autres signes que nos savants dédaignent, mais qui, malgré leurs railleries, n’en sont pas moins certains. Une multitude de ces petits insectes que nous nommons coccinelles s’étaient abattus sur toutes les pentes du Vésuve, et nos contadins y avaient vu un avertissement du Ciel et le présage d’une prochaine éruption. En effet, le 27, après une nouvelle secousse qui ne fut saisie que par les instruments de l’Observatoire, le cône se fendit sans grand bruit vers son milieu , dans la direction de la bouche du Français ou bouche de Coutrel, ainsi appelée du nom de ce malheureux Français qui

s’y précipita le 20 janvier 1820; quelques moments plus tard , le cône se brisa vers le côté septentrional, près des crevasses de 1855.

« De la première fente il sortit un feu de courte durée, dont les torrents liquides allèrent se consolider dans l'Atrio-del-Gavallo : aucun cône ne s’éleva sur cette fente, et après le courant de lave elle répandit, en vapeurs aqueuses, une gronde quantité de sel ordinaire, dont les cristaux faisaient sur la montagne l’effet d’une couche de neige. De l’autre bouche sortirent, du 27 au 29, quatre petits cônes, d’où il descendit un courant de lave qui remplissait tous les fonds et nivelait toutes les irrégularités tlu terrain. Une troisième bouche s’ouvrit un peu plus bas, et bientôt donna seule une issue aux matières fondues, pendant que les autres fentes faisaient entendre «le sourds mugissements.

« Le 30 mai, on aperçut de l’Observatoire, sur le flanc embrasé du cône , près de sa base , quatre nouvelles ouvertures qui vomirent des torrents de lave. J’y courus aussitôt avec le professeur Dalmieri, pour étudier de plus près ces courants, très -singuliers dans leurs allures, à cause de la fluidité de leur pâte et de la manière tranquille dont ils sortaient du sol : on eût dit une calme fontaine. Nous y étions à peine arrivés, que les choses changèrent brusquement d’aspect. Les bouches lancèrent en l’air des masses incandescentes, et il s’v forma, en moins de vingt minutes, quatre petits cônes qui tonnèrent et jetèrent du feu jusqu’au soir : le sommet de la montagne répondait d’en haut à leurs salves d’artillerie par des mugissements plus sourds. Les matières embrasees, après avoir couvert les terrains morts, c'est-à-dire ceux qui sont occupés par les courants pétrifiés des érup- •■ons précédentes, envahirent les terres vives, livrées à 'le riches cultures, et se précipitèrent dans le Fosso- * Tande. C’est un épouvantable ravin qui descend des

Eruption du Vésuve en — Vue prise de l’Observatoire.

hauteurs de la montagne en contournant un de ses promontoires : quoiqu’il eût servi de lit aux torrents de feu des éruptions de 1631 , 1696, 1767, 1839, et de plusieurs autres , il offrait encore une profondeur à donner le vertige. En peu de jours on ne le vit pas sans étonnement rempli en grande partie. Je le connaissais bien ce ravin; car j’y ai passé les meilleures années de ma jeunesse, occupé à y rechercher, au milieu des laves, ces pierres calcaires magnésifères , que nos artistes travaillent en camées pour orner les colliers et les bracelets; j’y recherchais aussi, et quelquefois avec profit, les grenats et les autres gemmes du Vésuve. Aujourd’hui cette mine précieuse est comblée.

« De l’autre côté de la colline du Salvatore, la marche des courants n’était pas moins menaçante. Cette colline est un promontoire élevé de dix à douze mètres au-dessus de la plaine voisine, et qui court, du pied même du cône dans la direction de Naples. Vous pouvez facilement la reconnaître d’ici aux premières lueurs du jour; car c’est sur cette éminence naturelle, mise par son élévation à l’abri des courants , qu’on a bâti l’Observatoire et l’ermitage de San-Salvatore. Au nord de la colline s’ouvre un ravin qui communique directement avec l’Atrio del Cavallo. Là, le torrent qui débouchait de l’Atrio, s’engouffra dans le ravin de Pharaon , à la grande épouvante des populations de Massa et San-Sebasliano, sur lesquelles il se dirigeait.

« Ainsi, de ces divers centres ignivomes, les menaces du volcan prenaient la direction de San-Sebastiano , de San-Jorio, de Portici et surtout de Résina. Dans tous ces points, la terreur fut bientôt à son comble, surtout chez les propriétaires du plateau de San-Vito, où vient aboutir le Fosso-Grande, et chez les cultivateurs de la sommité des Tironi. Tous ensemble coururent à l’église-mère de Santa-Maria-de-Pugliano, pour qu’on portât procession-

nellement les saints protecteurs sur le lieu du péril. Ce pieux désir fut aussitôt exaucé. Du haut de l’Observatoire, nous voyions la procession, composée d’une foule innombrable distribuée sur deux rangs, monter par la voie neuve de San-Vito et se déployer lentement sur les lacets de la route. On portait une petite statuette de la Vierge des Grâces, connue très- anciennement sous le nom de la Madonna de Pugliano, et le buste en bois de saint Janvier, de grandeur naturelle, ces deux puissants protecteurs ayant toujours été invoqués dans les grands désastres du pays. La psalmodie monotone des prêtres et le chant des litanies exerçaient une merveilleuse influence sur l’esprit de cette foule suppliante : tous, passant de l’épouvante à une consolation qui n’était pas entièrement exempte de crainte, rendaient grâces, suppliaient, se lamentaient, avec des paroles émues dont l’accent reflétait ces divers sentiments. La ferveur d’une foi sans bornes, et les démonstrations religieuses qui en sont la conséquence naturelle, se manifestaient sur le plateau de San-Vito par des cris, des larmes, des sanglots; puis la foule se remit à se lamenter, à prier, à rendre grâces de nouveau. Un profond silence succéda à ces manifestations, au moment où l’on fit les adjurations solennelles au démon do la montagne. Le peuple ne se contenta pas de toutes ces pieuses cérémonies, et, animé d'un zèle religieux que la parole ne peut décrire, il voulait retenir sur le lieu du danger la Madone et saint Janvier, en demandant à grands cris la cessation du fléau. Au milieu de ces émotions populaires il est nécessaire d’agir avec beaucoup de prudence : le clergé consentit donc à laisser dans la chapelle de San-Vito le buste de saint Janvier, et reporta la statuette de la Madone dons l’église de la paroisse.

« Le lendemain, premier jour de juin, les torrents de feu s’avancèrent sur toutes les lignes, menaçant de plus

L’ÉRUPTION DE 18o8 171

en plus tous les territoires du voisinage : on disait même que de nouvelles bouches s’étaient ouvertes du côté d’Ottajano, et que le cratère principal s’était approfondi de cent pieds. Ici, les courants des jours précédents, durcis à la surface en guise de fourreau et vidés à l’intérieur par l’écoulement des laves, se remplissaient de matières ardentes et reprenaient une redoutable activité; là, les Ilots incandescents recouvraient les débris pétrifiés des flots de la veille; ailleurs, le feu se frayait de nouveaux sentiers. La bataille s’engageait donc sur vingt points à la fois, et le fléau envahissait les champs, les vignes, les moissons, et coupait la roule neuve de l’Observatoire en plusieurs endroits. Quand le torrent de feu enveloppait un arbre, on ne tardait pas à voir l’écorce craquer* éclater, et laisser échapper quelques filets de vapeur; puis les feuilles se fanaient et bientôt se desséchaient. Au bout de quelques minutes l’arbre le plus verdoyant était devenu un tronc mort et flétri, à demi consumé par les ardeurs de la lave. Le spectacle était surtout merveilleux pendant la nuit. Du haut de notre colline du Salvatore nous voyions les lignes de feu se dessiner dans l’ombre avec des teintes ardentes, jetant sur tous les objets voisins des reflets rougeâtres comme ceux qui s’échappent d’une fournaise; de temps à autre le grand cratère vomissait une colonne de tlammes et de projectiles brûlants, et une lueur sinistre illuminait pour un moment tout le pays. En quelques points, la lave se précipitant d’une certaine hauteur, il semblait qu’une cascade de feu tombât lentement en masses pâteuses. Ajoutez-y les clameurs, les malédictions, les prières, les sanglots des propriétaires qui voyaient leurs champs dévastés, et vous aurez une idée de ce spectacle grandiose et terrible.

« Un incident singulièrement émouvant signala cette même nuit. Je veux vous le raconter, pour vous montrer par un trait l’ardeur et le dévouement de la charité na-

politaine; car vous aulres Français vous croyez trop facilement avoir le monopole de cette sublime vertu. Un orphelin, comme il y en a tant à Résina, avait suivi la foule la veille au soir, moins pour voir le feu que pour tirer quelques grani des étrangers, comme nous appelons sur le Vésuve tous ceux qui viennent de Naples pour contempler de plus près les merveilles de la montagne. Il n’avait guère que neuf ans, et il s’appelait Giovanni Olivieri. Il courut çà et là jusqu’à deux heures après minuit; à la fin, fatigué du chemin et accablé par le sommeil , il s’endormit assez loin du torrent de lave qui encombrait la vigne de Cozzolino, derrière San-Vito. Personne ne fit plus attention à lui. Mais bientôt on entendit ‘des cris d’épouvante partir d’un point qu’enveloppait une langue de feu , dont les replis ardents se resserrèrent de plus en plus autour d’un étroit espace demeuré intact jusque-là. C'étaient les cris du petit orphelin, qui, réveillé par la chaleur, ne trouvait aucun passage pour sortir de cet immense bûcher, ici ardent et lumineux, là noirci à la surface, mais brûlant sous sa croûte. Dans la multitude accourue de toutes parts, on faisait de loin des vœux bruyants pour le salut de l’enfant; mais personne ne fut plus touché du péril imminent qu’il courait qu’un brave citoyen , un cousin à moi , nommé Pasquale Pacifîco , commis juré de la commune de Résina , et chef des gardes urbaines du pays. En le voyant se mettre en mesure de sauver l’enfant, beaucoup de spectateurs criaient qu’il courait à une mort inévitable; d’autres le taxaient de stupide audace; d’autres le traitaient d’insensé, qui ne connaissait pas la nature du feu. Le vaillant homme ne se laissa point effrayer par ces vaines clameurs : plus soucieux de la vie de l’orphelin que de son propre salut, il s’avance avec un courage invincible sur les scories brûlantes, dont la chaleur calcine ses chaussures. Un grand silence s’était fait dans la foule

anxieuse, et l’on entendait pétiller les sarments gagnés par le feu, pendant que le petit Giovanni, de plus en plus resserré sur son îlot par le cordon incendiaire, s’était jeté à genoux et baisait ardemment la médaille suspendue à son cou. Cependant Pasquale s’avançait avec lenteur sur la croûte du torrent , arrêté à chaque pas par la fluidité et la haute température des laves. On se demandait avec horreur s’il n'allait pas enfoncer à rni-corps dans le courant de feu , épais en cet endroit de plusieurs pieds, et brûler sous les yeux de la foule comme une torche vivante. 11 arrive enfin sur l’îlot , saisit dans ses bras et serre contre sa poitrine l’enfant muet et presque évanoui, et reprend le même chemin. Hélas! avec ce précieux fardeau , le retour était encore plus difficile et plus périlleux, et Pacifico, en sentant mollir la lave sous ses pieds meurtris et sanglants, était inondé d’une sueur froide. O bonheur! ils sont sauvés! Evviva Maria sanlissima! La foule éclate en transports, en applaudissements frénétiques, et veut porter le sauveur en triomphe. Mais rien ne fut plus doux au cœur de Pasquale que les embrassements de celui qu’il venait de sauver : une larme ardente, tombée sur sa main au milieu des baisers, le paya amplement du sacrifice de sa vie qu’il venait de faire avec tant de noblesse et de simplicité. Depuis ce jour-là , l’orphelin a un père.

— Comment se fait-il , messcr Gennaro , dis-je à notre guide, que votre héros ait ainsi pu marcher sur la lave récente? Avec la chaleur énorme nécessaire pour fondre ces roches, cela me semble de toute impossibilité.

— Votre Seigneurie le comprendra facilement, répliqua Gennaro, quand elle saura que la lave, malgré la haute chaleur qu’elle est forcée d’absorber pour se liquéfier, est un très- mauvais conducteur du calorique, comme dit le professeur Palmieri. La surface se refroidit promptement au contact de l’air, et cesse de faire corps avec la lave

fluide qu’elle abrite et qu’elle enferme. Il en résulte donc une sorte de croûte à demi solide, assez dure pour supporter sans beaucoup fléchir le poids d’un homme. Pendant ce temps, la lave liquide de l’intérieur, protégée contre le refroidissement par son enveloppe pierreuse , continue à marcher d’une manière invisible tant que la source volcanique fournit de la matière, et finit par s’écouler peu à peu, en laissant son fourreau entièrement vide. Vous comprenez dès lors que Pasquale a pu, non sans péril toutefois , affronter ce chemin redoutable.

« Nos laves sontextrêmement variables dans leur fluidité. Les unes, presque aussi liquides que de l’eau bourbeuse, coulent avec une grande vitesse; d’autres, au contraire, sont lourdes , épaisses , excessivement pâteuses , à peine fondues, pour ainsi dire, et sont poussées plutôt qu’elles ne marchent. J'ai eu maintes fois occasion de faire des observations à ce sujet. Des corps légers, dont le poids, n’excède pas douze à quinze livres, n’occasionnent souvent à la surface de la lave qu’une empreinte très-faible ou même n’en produisent pas du tout. J’ai vu des corps de soixante, soixante-dix et même quatre-vingts livres, former une sorte de couche à la surface de la lave et flotter avec elle. Dans cette même éruption de 1858, je remarquai une pierre de trois cents livres pesant qui avait été rejetée par le cratère, et qui était tombée près de la source d’un des courants. Je la soulevai par une de ses extrémités , puis la laissai tomber sur la lave liquide , où elle s’enfonça graduellement, jusqu’à ce qu’elle finît par disparaître entièrement. Si je voulais décrire la manière dont cela se passa, je ne saurais mieux comparer ma pierre qu’à un morceau de pain qui , jeté dans un vase plein d’un miel très-épais, s’enfoncerait peu à peu dans ce pesant liquide, et finirait par arriver lentement jusqu’au fond.

« L’éruption du Vésuve continua ainsi pendant tout le

mois de juin, diminuant chaque jour d’intensité : la Madone et saint Janvier nous protégèrent contre de plus grands désastres. Vers le milieu du mois , le volcan vomit en abondance des sables et des cendres, présages ordinaires de la fin des éruptions. Ces cendres brûlantes, étant tombées pendant la nuit dans un rayon assez étendu autour de la montagne, surprirent une multitude de limaces qui s’en allaient à la maraude en rampant, suivant leur usage, et, après les avoir cuites et desséchées, les convertirent en autant de petites momies. Nos contadins, qui ne reconnurent pas sous celte nouvelle forme les ennemis habituels de leurs jardins, les prirent pour des fruits de mer, comme nous disons ici, et le bruit se répandit au loin que le Vésuve avait vomi une multitude de poissons tout frits. Quelques-uns de ces imbéciles essayèrent d’en manger, et, pour gagner quelques convives et quelques dupes de plus , ils prétendirent que la friture était tout assaisonnée. Je le crois sans peine , d’autant mieux que les cendres volcaniques, au moment de leur chute, sont toujours imprégnées de sel et d’acide chlorhydrique. Ah! mes seigneurs, l’ignorance de nos paysans est bien grande!

« Aux épouvantes qui venaient du volcan s’ajoutèrent bientôt des épouvantes d’une nature bien diverse , et la consternation se répandit non-seulement à Résina , mais même à Portici. Le 22 juin, à la douzième heure d'Italie, c’est-à-dire vers le lever du soleil, le ciel se couvrit de nuages noirs, épais et lourds, qui venaient du septentrion; le tonnerre retentit avec un horrible fracas, et les couches inférieures de l’atmosphère furent déchirées par des éclairs incessants. L’orage se concentra particulièrement sur le sommet du Vésuve, et, lançant de toutes parts scs flèches de feu, ne tarda pas à se convertir en un véritable déluge. 11 pleuvait à torrents depuis une demi-heure, quand un insensé , saisi d’une terreur panique , se mit à

courir dans les rues de Résina en criant d’une voix stridente : « Fuyez ! fuyez ! l’eau et le feu ! » Ce cri sinistre glaça tous ceux qui l’entendirent; et bientôt l’affreuse nouvelle s’étant propagée avec la rapidité de la foudre, tous les habitants sortirent de leurs maisons pour savoir de quel côté le danger les menaçait.

« On prête une oreille attentive au milieu des bruits croissants de la tempête... Non, ce n’est point une hallucination; on ne saurait douter de la triste réalité. On entend d’abord confusément, puis d’une manière parfaitement distincte, comme le fracas lointain d’un torrent qui bondit et se précipite du haut de la montagne, entraînant dans sa course impétueuse des rochers et tout ce qui s'oppose à son passage. La peur s’accroît en un moment : les uns vont se serrer autour des autels et demander à Dieu sa protection contre un danger imminent ; les autres courent à leurs maisons pour sauver ce qu’ils ont de plus précieux; d’autres fuient à travers la campagne. Les femmes, les enfants , les vieillards , poussant des cris de terreur, appellent à leur secours... Aux sons lugubres du tocsin, on accourt des points les plus éloignés, et, sous les torrents de pluie, on demande la nouvelle. En apprenant que la montagne s’effondre et descend dans la plaine , les gens de Résina et de Porlici partagent l’épouvante générale. On va , on vient , on court çà et là ; le désordre , la confusion sont à leur comble. De quel côté chercher le salut contre un péril imminent , inconnu , terrible? Les questions les plus confuses se pressent de toutes parts, et ne reçoivent que des réponses plus confuses encore.

« Ce fut bien pis quand on vit arriver, des hauteurs, des torrents d’eau qui roulaient d’énormes rochers, des scories, des arbres entiers, comme il arrive ordinairement après un déluge au pied des montagnes. Les pentes du Vésuve, tant de fois couvertes par des courants de lave, ne peuvent offrir aux eaux un écoulement régulier dans

des canaux préparés à l’avance. Repoussées et déviées par mille obstacles nouveaux, les eaux se creusent à chaque instant mille nouveaux ravins et s’y précipitent avec fureur. En cette circonstance elles atteignirent une hauteur considérable dans les rues de Résina , et y débouchèrent en vingt torrents furieux qu’il était impossible de traverser à gué sans courir le risque d’être emporté et môme d’être cuit, car les eaux étaient bouillantes.

« Ajoutez qu’il n’arrive jamais un malheur à un homme, sans qu’un autre homme songe à en tirer un profit personnel. On vit plus d’un inconnu à figure sinistre courir de çà et de là dans le pays, au milieu de l’ouragan, des éclairs et de la pluie, et, comme si l’inondation et les rochers roulés par les torrents ne les atteignaient point, se préoccuper exclusivement du salut des autres. « Sortez , criaient-ils dans toutes les maisons , fuyez , sauvez-vous , la montagne va nous engloutir. » Et, tout en donnant ces avis charitables, ils jetaient un coup d’œil à droite et à gauche pour juger du butin qu’il y avait à faire. Mais les gens de Résina savent par expérience que c’est là un des fléaux ordinaires des éruptions du Vésuve, et les vieillards rappelaient qu’en 1794 quelques habiles étaient devenus tout à coup fort riches au milieu du feu qui dévasta Torredel-Greco : c’était pendant la nuit, et les habitants de Torre, fuyant avec leurs femmes et leurs enfants, furent complètement dévalisés , non-seulement dans leurs maisons , mais même sur la grande route. On racontait aussi les tristes faits de 1822, dans le jour obscur , comme on l’appelle, quand le volcan vomit une si grande quantité de cendres, qu’il y en avait un demi-pied sur le pavé de Naples, et plus d’un pied dans les rues de Résina. L’obscurité fut telle à la vingtième heure de la journée (c’est-à-dire à deux heures après midi, selon votre mode de France), qu’on se crut à \'Ave Maria du soir, et qu’il fallut partout allumer les lampes. Ce fut un beau jour

pour les larrons; mais j’ai quelque honte, Messieurs, à vous raconter ces choses , et vous allez prendre une mauvaise idée des Napolitains.

— Non , non , Gennaro. Ne craignez rien ; ces faits ne changeront rien à la réputation de votre pays. Continuez votre récit.

— Ces traditions , éveillées par le passage de ces faces patibulaires, jetaient un nouveau trouble dans les esprits. Les pauvres gens sont ainsi faits, et je pense qu’ils sont dans votre pays comme dans le nôtre : ils sont plus affectés par le péril de leurs meubles et de leur petite fortune que par leurs propres dangers. Attachés du fond des entrailles à leurs qualtrini, ils aiment mieux s’exposer à une mort presque certaine que d’abandonner l’armoire ou le coffre où leur idole est enfermée.

« Le bruitdeces tumultes etdeces terreurs arriva jusqu’à la ville de Naples, et le Vésuve devint aussitôt le point de mire de tous les regards. On crut d’abord que l’incendie s’était rallumé, et que les courants de lave, reprenant une nouvelle activité par l’émission abondante de matières fondues, s’avançaient sur tous les points à la fois, et menaçaient le quart tout entier de la circonférence de la montagne. Ce qui confirmait cette opinion, c’est qu’on voyait d'épaisses fumées s’élever de toutes parts sur la ligne des torrents de feu.

« Rien de plus facile à expliquer que ce phénomène. Souvent, dans les grandes éruptions, nous avons ici des pluies abondantes. Nos professeurs prétendent que les vapeurs d’eau vomies par le volcan, se refroidissant en montant dans l’atmosphère, se résolvent en pluie. En 1858, il y eut autre chose. Au moment du solstice d’été et de l’équinoxe d’automne, nous avons ici d’épouvantables tempêtes : les premières s’appellent chez nous des ouragans, et les secondes ruptures du temps. Elles viennent ordinairement de l’occident, et se condensent de préférence autour

de la montagne , comme si le sommet les attirait. Quand un ouragan éclate , le ciel devient obscur, l'atmosphère se refroidit, le nuage orageux gronde sans relâche, les éclairs multipliés ne donnent pas un seul moment de répit aux yeux éblouis , et vingt coups de foudre frappent les clochers et les arbres.

« Or, c’est une de ces tempêtes de saison qui éclata le matin du 22 juin. Les torrents d’une pluie diluvienne, roulant avec impétuosité sur les pentes de la montagne et suivant naturellement les déclivités du sol , rencontrèrent les torrents de feu qui avaient suivi précisément le même chemin. Vous devinez ce qui se passa. L’eau , pénétrant à travers les scories jusqu’au feu vif, se convertit en vapeurs épaisses qui prirent l’apparence d’une fumée et s’élevèrent en hautes colonnes. En même temps les vapeurs renfermées accidentellement sous la croûte des laves les brisèrent avec explosion , et mirent à nu une plus grande surface de matières incandescentes. La pluie, passant sur ces foyers embrasés, les refroidissait en s’échauffant elle-même, et nous arrivait en torrents d’eau bouillante, roulant toute sorte de débris volcaniques , cendres, lapilli, scories, arrachés aux hauteurs. On eût dit qu’un nouveau gouffre s’était ouvert, vomissant à la fois des torrents de feu et des torrents d’eau , mélange affreux . sorte de boue brûlante qui causa mille désastres locaux.

« Nos paysans ne partagent pas cette opinion , et attribuent aux gouffres du Vésuve l’origine de ces alluvions terribles qui entraînent tout sur leur passage et ensevelissent sous leurs débris les champs, 'les maisons, les villages. Vous ne leur ôteriez jamais de l’esprit que le volcan rejette de ses abîmes des fleuves d’eau bouillante, et ils vous citeront à ce sujet mille faits lamentables. Il est trèsvrai que, dans la fameuse éruption de 1631, des torrents de ce genre renversèrent un grand nombre de maisons et firent périr trois mille personnes dans la plaine. Dans

toutes les autres éruptions plus récentes , de semblables désastres ont eu lieu. Notre Vésuve n’est donc pas seulement redoutable par ses feux , il l’est encore par les pluies qui accompagnent invariablement ses incendies, et quand on a échappé aux torrents de lave, il faut encore se défier des torrents de boue.

« J’ai pu suivre sans danger, du haut de l’Observatoire, les phases principales de l’incident que je viens de raconter à Vos Seigneuries, et je partage l’opinion de nos professeurs au sujet de l'origine des alluvions , parce que j’ai vu l’alluvion se former, pour ainsi dire, sous mes yeux., A l’Observatoire, nous étions enveloppés de tous côtés par des lignes de feu , et nous ne pouvions gagner la plaine que par des sentiers escarpés attachés aux flancs de la montagne. Aussi , pendant plusieurs heures fûmesnous plongés dans un brouillard intense provoqué par la vaporisation des eaux en contact avec les laves. Nous entendions autour de nous des bruissements et des sifflements singuliers, comme ceux d'un fer rouge qu’on éteint. Je voulus voir de plus près; mais une horrible explosion de croûtes de laves , provoquée par la vapeur d’eau , me chassa bien loin. Du côté du nord, le phénomène revêtit une grande magnificence, parce qu’un courant de lave, qui provenait de l’Atrio del Cavallo , promenait ses flots embrasés dans le ravin de la Vetrana au milieu des flots d’un véritable déluge. Vous dire l’épouvantable combat que se livrèrent les deux éléments serait vraiment impossible. Je conserverai toute ma vie de ce spectacle un souvenir d’horreur.

« Mais nous voici à Résina, et j’aperçois à sa porte Giacomo avec les chevaux qui doivent vous conduire à l’ermitage. — Holà! Giacomo! lddio sia benedetlo! — Evviva Maria santissima! » répliqua Giacomo.

ASCENSION DU VESUVE

Forme et aspect de la montagne. — État des courants de lave. — Fertilité des courants volcaniques. — L’ermitage du Salvatore. — Les gardes champêtres du volcan. — Ces galants hommes de brigands. — Ascension du cône. — Le lacryma-christi. — Le cratère actuel. — Idée d’une éruption. — Produits de l'éruption. — Appréciation de l’énergie volcanique. — Panorama du Vésuve. — Théories diverses sur les volcans.

A M. Georges de Villiers, à Paris.

Mon cher Georges,

En vous quittant l’autre jour à Paris pour aller assister aux incomparables fêtes du centenaire de saint Pierre, je vous fis la promesse, imprudente peut-être, de vous raconter en détail mon ascension sur le Vésuve. Je descends à l’instant de la montagne, et, quoique je sois horriblement fatigué de cette course , je ne veux pas laisser figer mes émotions et mes souvenirs, et je vous les sers tout chauds. Excusez cette comparaison vulgaire, que le volcan m’a naturellement inspirée.

J'avais formé le projet de l’ascension avec une douzaine de compagnons, connaissances de hasard rencontrées à

182 ASCENSION DU VÉSUVE

l’hôtel et sur le paquebot. Nous étions partis de Naples de grand matin , et nous étions à quatre heures à Résina , petite ville de dix mille habitants, bâtie sur l’emplacement de Relina, l'ancien port d’Hcrculanum. Une belle route conduisait naguère de Résina à l’Observatoire, au pied du grand cône; mais les dernières éruptions l’ont interceptée en bien des points par des courants de lave. Il ne fallait donc pas songer à monter en voiture. Ceux d’entre nous qui n’osaient, pas affronter les épreuves d’une longue marche à pied prirent des chevaux. Moi, que les courses de montagne ont familiarisé avec les fatigues de la vie du touriste, je me mis résolûment dans l’infanterie. J’y trouvais doublement mon compte; car je pouvais étudier de près tous les incidents de la route , m’arrêter aux points les plus curieux, et profiter en même temps du bavardage intéressant de notre guide Gennaro , un véritable enfant du Vésuve.

Vous saurez, mon cher Georges, que le Vésuve n’est point une montagne comme celles que vous avez vues dans les Alpes et dans les Pyrénées. C’est une masse complètement isolée, qui ne se lie à aucune chaîne, qui ne se rattache à aucun mouvement de terrain. Elle sort du sol comme une énorme ampoule, comme une boursouflure. Quand on la voit de la mer, elle se détache sur l’horizon avec une grande vigueur; son sommet noirci et brûlé, ses flancs rayés de longues traînées de laves qui serpentent au milieu de la plus riche végétation , lui donnent le plus singulier aspect. On distingue parfaitement, à leurs teintes diverses , les courants qui s’en sont échappés depuis un siècle : les uns sont blanchâtres; d’autres tournent au rouge, comme s’ils sortaient récemment de la fournaise; la plupart sont noirâtres. Voici à droite , plus loin que Pompéi, la coulée de 1818, qui menaça Torre-del-Mauro; devant nous, le double torrent de 1800, qui se 'dirigea sur les Camaldules et sur Torre-del-Greco ; à gauche, du côté

ASCENSION DU VÉSUVE 183

de l’ermitage, les laves de 1767 et de 1794, et les coulées multiples qui sont issues du pied du cône depuis trente ans.

En sortant de Résina , nous rencontrons la plus récente de toutes, celle de 1866. Gennaro nous la montre dans le jardin du presbytère, au milieu de débris de murailles, à vingt mètres seulement de l’église. C’est là qu’elle est venue s’éteindre et mourir, après un parcours de plus de trois kilomètres. Vous pouvez juger de l’épouvante du pays : si la source embrasée eût continué de couler, le torrent de feu , prenant la ville en écharpe, y eut fait une trouée de soixante mètres de large. Aussi les habitants, ne pouvant rien par eux-mômes contre l’invincible fléau , eurent recours à la prière , une prière ardente et pleine de foi , capable de transporter les montagnes. Un autel fut dressé sur le chemin de la lave, à quelques pas du torrent , et le saint Sacrement, il Santissimo, comme on dit ici , fut exposé au milieu des sanglots à la piété populaire. On semblait ainsi tracer la limite au courant. Le Ciel récompensa une confiance si vive et si profonde , et la menace expira au pied de l’autel.

J’examinai avec beaucoup de curiosité l’extrémité du courant. Il ne se termine pas en s’amincissant comme vous pourriez le croire, à la manière d’une matière visqueuse. Tout au contraire, il finit par une sorte de poche ou de culot plus volumineux que les parties supérieures. A mesure que la lave s’éloigne de sa source, elle se refroidit, elle se fige, et dans cet abaissement progressif de sa température , les matières les plus fluides coulent jusqu’à la base et s’y accumulent dans le sac terminal.

A mesure que nous montons, tantôt par la grande route, tantôt par des sentiers plus courts, nous trouvons vingt courants d’âges divers qui se croisent dans tous les sens , se recouvrent , et se précipitent en vagues pétrifiées dans les ravins de la montagne. Rien de plus

ASCENSION OU VÉSUVE

curieux que la surface de ces torrents. Ici, la lave s’est étalée et aplanie comme les eaux d’un lac; là, plus visqueuse sans doute, elle s’est tordue, étirée, cordelée, accumulée en bourrelets ; plus loin , la croûte extérieure, brisée par le dégagement des gaz emprisonnés dans la matière fluide, s’est disloquée de mille manières bizarres, et présente au pied un sentier hérissé de scories. Dans un autre point, le sac ou tuyau formé par le refroidissement des couches superficielles s’est vidé par l’écoulement de la lave, et résonne sous le pied comme une caverne. Guarda! s’écrie Gennaro. Et au même moment voilà un de nos compagnons qui disparaît , comme par une trappe, dans une cavité ouverte subitement sous ses pieds. Le nouvel Empédocle ne tarda pas à sortir sain et sauf de son tombeau , en riant le premier de sa mésaventure.

Les pentes que nous escaladons sont admirablement cultivées, en dehors, bien entendu, des lignes de lave qui les traversent. Quelques-uns de ces courants, attaqués par les agents atmosphériques, commencent déjà à se décomposer, à se convertir en une sorte d’argile, et à préparer à l’avenir des terrains d’une richesse exceptionnelle , à cause de la grande quantité de potasse qu’ils renferment. Aussi les propriétaires des champs envahis conservent -ils précieusement leurs droits, et attendent patiemment du temps la résurrection de leur sol pétrifié. En dehors des courants, dans les sables et les cendres volcaniques, il y avait naguère de riches vignobles. Le terrible oïdium s’y est mis et a détruit les récoltes. En vain le volcan, docile aux leçons de nos docteurs de France, les imprégnait quotidiennement de scs émanations sulfureuses; en vain les vignerons soufraient à leur manière : l’oïdium tint bon , et avec tant de persistance , qu’il fallut arracher les vignes, et planter partout des mûriers, des figuiers et des abricotiers, dont le produit

ASCENSION DU VÉSUVE

est beaucoup plus sur. Gcnnaro nous fit remarquer sur les feuilles des arbres et sur les fruits des taches d’un jaune rougeâtre. On attribue ces taches aux gouttes de pluie qui traversent le pin de fumée exhalé par la montagne : l’eau dissout une partie de l’acide chlorhydrique dont la colonne de vapeurs est toujours chargée, et là où elle tombe, elle fait l’effet d’un caustique et brûle les feuilles et les fruits.

Le chemin côtoie un ravin profond où cent courants de lave sont venus tour à tour se précipiter et se briser. Bientôt nous atteignons une sorte de plateau qui présente l’image la plus affreuse du chaos. Nous sommes au pied du grand cône, aux sources mêmes des laves, sur les bouches, aujourd’hui oblitérées, qui leur ont donné issue. Figurez-vous des torrents déchaînés, précipités les uns contre les autres avec une indicible violence, et subitement saisis par la gelée dans les mouvements désordonnés de leurs flots en furie. On ne marche que sur des tables de lave brisées par les explosions, hérissées, accumulées les unes sur les autres dans les situations les plus étranges. Çà et là, quelques minces filets de fumée acide s’échappent en sifflant de quelques fentes, et nous annoncent une communication directe avec les foyers souterrains. Gardez-vous de vous arrêter trop longtemps sur ces points qui sollicitent naturellement votre attention : les vapeurs acides attaquent les vêtements et les teignent en rouge, et les chaussures, racornies par la chaleur, brûlent les pieds du touriste trop curieux.

Il faut deux heures d’une marche pénible à travers les blocs de lave et les scories pour arriver à l’ermitage, dont la chapelle et le campanile appellent de loin le voyageur. Nous voici enfin sur la colline du Salvatore, et la caravane débouche sur une petite place plantée d’arbres , en face de la chapelle. Un homme gros, bouffi, ventru, au teint rouge, se présente à nous le chapeau à la main,

ASCENSION DU VÉSUVE

et d’un ton obséquieux nous invite à entrer. « Quoi! me direz-vous, ce portrait est-il celui d’un ermite? — Non, mon cher Georges, la civilisation, comme vous dites à Paris, a chassé les ermites et les moines de toutes les stations dangereuses où ils rendaient tant de services, en Suisse et en Italie. Elle les a remplacés partout par l'aubergiste, qui est bien le produit le plus clair d’une certaine civilisation. Nous avions devant nous un des meilleurs types du genre, et je vous assure que ce gros 1 homme rubicond faisait une singulière figure à l’ombre de cette chapelle dont il est devenu le gardien indifférent.

Jusque-là, malgré les aspérités de la route, nous n’avions guère connu que les douceurs de l’ascension : la partie la plus laborieuse de notre entreprise restait à accomplir, je veux dire l’escalade du cône. On s’y rend directement de l’ermitage de San-Salvatore, en suivant sur la crête la colline du môme nom , que les courants de lave ont toujours épargnée, à cause de son élévation relative. Nous venions de passer devant l’Observatoire vésuvien, quand nous fîmes la rencontre de deux personnages barbus, à figure sinistre, armés d’un sabre et d’un fusil. A leur aspect, je ne pus retenir un mouvement d’effroi qui trahit ma pensée. Gennaro se mit à rire. « Ne craignez rien , me dit-il , ce sont les deux gardes champêtres du Vésuve, Michèle et Angiolino, deux galants hommes, je vous jure. » Celui qui s’appelait du doux nom d’Angiolino, doué au plus haut degré du physique de l’emploi, avait bien la physionomie la plus horrible et la plus sauvage qu’on pût voir, comme il convient, du reste, à un garde champêtre volcanique, et je comparais instinctivement cette face de brigand à la figure débonnaire et placide de’ nos gardes ruraux, si peu terribles d’ordinaire, même pour les maraudeurs. J’en fis tout bas la remarque à mon guide. « Oui, me répliqua- 1- il, cela est vrai. Angiolino a fait pendant

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quelque temps , comme nous avons tous fait , qui plus , qui moins, la guem'e de montagne. Mais il s’est amendé, il a fait sa soumission au gouvernement, et le voilà maintenant chargé de protéger les voyageurs qu’il détroussait autrefois. »

À ces mots, je fis un soubresaut, comme si j’avais marché sur un aspic. « Eh quoi! dis-je à Gennaro avec une amertume mal contenue, ce matin même vous me parliez avec un profond mépris des voleurs qui pillent les maisons pendant les éruptions du Vésuve, et vous faites sans façon l’éloge des brigands! — Oh! Monsieur, quelle différence! répliqua vivement mon interlocuteur. Les brigands sont de galants hommes qui font la guerre à leurs risques et périls. N’ont-ils pas le même droit que vos princes, que vous admirez si fort quand ils ont tué dix mille hommes en une seule bataille? Tout cela n’estil pas du brigandage au même titre? Je t'attaque, défends-toi : voilà la loi d’une guerre loyale , comme nous savons la faire dans nos montagnes. C’est d’ailleurs un rude métier, plein d’audace et de péril, où l’on joue souvent sa vie pour peu de chose, et c'est là ce qui en fait la noblesse. Mais ne me parlez pas de ces vils coquins qui demandent à la ruse et à la fourberie ce qu’ils n’osent pas demander à la force ouverte. Ces gens -là sont l’opprobre de la société. »

Devant cette exposition naïve et convaincue d’une théorie anti-sociale, je vis que je ne gagnerais rien à discuter avec Gennaro, et je gardai le silence. Nous étions au pied du grand cône, et je n’avais pas trop de toute mon attention, de toute ma vigilance, pour faire cette escalade. Le cône, en effet, se dresse avec une inclinaison de cinquante degrés à une hauteur de plus de quatre cents mètres. Ce n’est pas seulement la roideur de la pente qui en rend l’ascension laborieuse, c'est aussi l’état de la surface sur laquelle on est appelé à gravir. Les parois sont

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entièrement recouvertes de blocs de lave arrondis , rejetés par le volcan dans ses explosions , mal assis les uns sur les autres, branlant au plus léger choc, essentiellement mobiles dans leur assiette, et roulant avec rapidité sur la pente au moindre trouble de leur équilibre. C’est sur ce terrain mouvant qu’il nous fallait gravir ou plutôt ramper péniblement. Chacun se met résolûment à l’œuvre, se penche en avant , affermit le pied sur un bloc chancelant, se hisse avec effort, éprouve la solidité des pierres sur lesquelles il croit pouvoir trouver un appui, et recommence mille fois les mêmes tâtonnements et les mêmes manœuvres. Un bloc se détache sous la poussée du pied, menaçant dans les bonds de sa chute les compagnons qui vous suivent : Guardili! c’est le mot d’ordre sur toute la ligne. Point de sentier frayé, point de paliers de repos sur cette rampe ardue. Il faut monter, monter toujours, sans pouvoir s’arrêter sur ce sol mouvant. On gémit, on souffle, on regarde la cime avec découragement, on essuie la sueur qui vous inonde, on est rendu. Marche! marche!

Pendant que nous escaladions ainsi sans dire un seul mot les premières pentes du cône, je ne voyais pas sans inquiétude une douzaine de figures patibulaires nous suivre pas à pas et épier avec un intérêt marqué tous nos mouvements. J’en étais à regretter la figure d’Angiolino , même avec son sabre et son fusil. « Qui sont ces messieurs? dis-je à Gennaro. — Ce sont de braves gens de mes amis, Carlo, Roberto, Luca, Barbara, tous ga~ lantuomini. Ils viennent prêter leurs services à Vos Seigneuries, si elles en sentent le besoin. — Merci, dis- je avec humeur, merci ! — Et je continuai mon escalade avec une ardeur nouvelle, bien décidé à me passer des services des seigneurs de la montagne. En vain Barbara se mit à ma disposition , me présenta son bras , me tendit sa bretelle ou sa ceinturé : je repoussai ses offres avec énergie, presque avec horreur. Marche! marche! Hélas!

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j’étais à bout de forces, je faiblissais, je cherchais du regard le premier roc où je pourrais m’asseoir, mais sans rien trahir de mon découragement. Le rusé coquin , qui me suivait toujours avec acharnement, me jugeant sans doute accessible à la vanité,, essaya de me séduire par ses flatteries. « Per Bacco! me dit-il, Votre Seigneurie a des jarrets d’acier; elle est infatigable. Quel bon brigand elle ferait! »

O mystères insondables du cœur humain! Vous l’avouerai -je, mon cher Georges? ce fut ce mot qui me décida. Au risque de détruire la bonne opinion que Barbare avait conçue de moi , je saisis sa ceinture par derrière, et je me laissai hisser sans vergogne. Hisser est bien l’expression convenable en pareil cas. Le touriste, transformé tout à coup en un fardeau inerte et soulevé pas à pas par son guide, est ainsi porté peu glorieusement jusqu’au sommet du cône. Tous mes compagnons, depuis longtemps démoralisés, avaient adopté le môme moyen de transport, moyen peu économique; car chaque colis dut payer trois à quatre francs à l’arrivée. L’ascension avait duré cinquante minutes. Quand tous les paquets eurent été détachés de leurs bretelles ou de leurs ceintures sur le plateau du cône, ils se regardèrent d’abord assez piteusement; mais bientôt un éclat de rire universel chassa la fausse honte qui commençait à nous envahir. Quels pauvres brigands nous ferions! pensai -je à part moi.

A celte hauteur, il faisait froid, et, malgré les douceurs un peu étranges de la fin de l’escalade, nous étions en nage. Nos guides improvisés y avaient pensé, et l’un d’eux avait apporté dans un panier sur sa tôle du vin muscat, du pain et des œufs. Quel vin délicieux, mon cher ami , que ce lacryma-christi récolté sur les pentes du Vésuve dans les cendres volcaniques! Je n’ai jamais rien bu de comparable, de plus suave, de plus moel-

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leux, de plus chaud, de plus fortifiant. Il est vrai que l’hospitalité est chère sur le cône et que le service laisse un peu à désirer; mais le menu est digne de la bouche des rois.

Quand ce petit repas noi^s eut restaurés, notre attention se porta tout entière sur le cratère. Quel spectacle étonnant! quelle scène grandiose! Le cône qui, de loin et de sa base, paraît se terminer en pointe, offre, au contraire, à son sommet, une large surface de douze à quinze hectares de superficie, terminée de toutes parts par des précipices. La partie plane de cette surface est un dôme de lave peu tourmenté, formé par un épanchement des matières fondues, quand elles sortirent, en 1866, par la brèche ouverte dans les parois du cratère. C'est bien un dôme , une voûte ; car elle résonne bruyamment sous le pied qui la frappe, et l’on sent qu’il y a sous cette croûte assez mince des abîmes insondables. Des gerçures qui la traversent en différents sens laissent échapper quelques vapeurs. De petits cônes , hauts d’un à deux mètres, la hérissent çà et là, et émettent sans cesse des fumées sulfureuses; nous remarquons surtout une petite bouche tout incrustée de brillantes cristallisations de soufre, et tout auprès une multitude de cadavres de coccinelles. ^

Mais ce n’est pas là l’objet le plus digne de notre attention, et le cratère nous appelle. Il s’ouvre en ce moment à l’extrémité méridionale du plateau terminal , et ses bords escarpés ne permettraient point d’y pénétrer, si les laves dont il était rempli au moment de la dernière éruption , pesant de tout leur poids sur les parois de la coupe, n’y avaient ouvert une large brèche du côté du nord. Nous pénétrons dans la forteresse par cette brèche, et nous voilà dans la fournaise elle-même, ou, si vous l’aimez mieux, dans la cheminée. Des vapeurs d’acide sulfureux nous saisissent fortement à l’odorat et provoquent une

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toux assez vive ; des bouffées d’un air brûlant viennent de temps à autre caresser nos visages , et de toute la surface, crevassée en mille sens, nos yeux voient s’échapper mille filets de gaz qui montent en ondulant dans les rayons du soleil. Ne restez pas trop longtemps au même point; car bientôt une chaleur intolérable vous avertit que vos chaussures commencent à brûler. Ici , dans une fissure , on aperçoit distinctement la lueur rougeâtre de la lave embrasée; un bâton qu’on y plonge s’allume aussitôt, et vous apporte un petit fragment de matière incandescente sur laquelle vous pourrez imprimer une médaille. Là le volcan, prenant des allures plus modestes, se borne à n’ôtre qu’un simple fourneau de cuisine, et nos guides y font cuire les œufs destinés à notre déjeuner. O humiliation ! Etre un volcan , et se trouver réduit à cuire des œufs à la coque !

Le cratère actuel peut avoir environ trois cents mètres de diamètre, ce qui lui donne sept hectares de superficie. Vers le nord de la coupe s’élèvent deux petits cônes jumeaux, l’un de vingt-cinq mètres, l'autre de trente mètres de hauteur, ouverts au sommet, et ayant chacun un cratère spécial de quatre à cinq mètres de diamètre. Ces deux bouches ne rejettent plus ni laves ni projectiles; mais elles sont demeurées en communication directe avec les entrailles du volcan , et elles émettent sans cesse des vapeurs suffocantes. Nous y montons par un petit sentier que les guides ont pratiqué sur les flancs. Un gros bloc que nous y projetons tombe dans le gouffre en rebondissant sur les parois, et, descendu à des profondeurs où l’oreille ne peut plus en saisir la marche, y éveille bientôt des grondements sourds et prolongés. Est-ce une menace du volcan, insulté jusque dans ses abîmes? Ou bien n’estce qu’un ronflement du géant endormi?

Au sud du plus grand des deux petits cônes le cratère principal s’approfondit, et ses parois se colorent de nuances

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extrêmement riches, passant, par mille tons, du jaune le plus vif au rouge le plus ardent et au vert le plus intense, grâce aux sulfures et aux chlorures qui s’exhalent des fissures de la lave et s’y déposent en cristaux brillants. Cette partie du cratère est complètement inaccessible , et le touriste, qui serait si désireux d’emporter quelques beaux échantillons recueillis par lui-même dans l’intérieur du gouffre, est obligé de se tenir à distance respectueuse de ces cristaux tentants. S’il faisait quelques pas de plus vers celte carrière de minéraux, il serait bientôt plongé dans une atmosphère de gaz mortels, et, le sol ferme manquant sous ses pieds, il entrerait tout entier dans des boues brûlantes, résidu de la décomposition des roches par les gaz à haute température qui les traversent. Un jour un malheureux guide, étourdi par les libations du lacryma-christi , roula dans cet abîme du haut de l’escarpement. Il ne s’était point tué dans sa chute. On le vit se débattre faiblement au milieu des étreintes de l’asphyxie, et s’enfoncer à demi dans son ardent tombeau. Ses ossements ne sont plus là : le volcan a dévoré toute sa proie.

Pour se former une idée complète du cratère et surtout de sa région inaccessible, il est indispensable d’en faire le tour en suivant la corniche qui le couronne. C’est un sentier assez périlleux, très-étroit, tracé sur la pointe extrême des parois du gouffre, entre deux précipices : d’une part l’abîme aux émanations mortelles , d’autre part les pentes extérieures, tombant brusquement à quatre ou cinq cents mètres. Il faut avoir la tête solide pour s’aventurer sur cette petite bande de terrain , large à peine d’un mètre , et comparable, par sa situation, au bord d’un vase; mais qu’on est bien payé de sa peine et de son émotion ! De ce point élevti on domine tout l’ensemble du cratère, et, si l’on a un peu d’imagination, on peut facilement , avec les éléments qu’on a sous les yeux , avec les machines de la

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scène, pour ainsi dire, se donner parla pensée le spectacle d’une éruption.

Permettez - moi , mon cher Georges , de le tenter, et laissez- moi crayonner ici un croquis bien imparfait de cet incomparable tableau.

Le volcan est dans sa période d’activité. De sourds mugissements sortent de ses abîmes , et la montagne tout entière est ébranlée sous l'effort des forces intérieures. Une vie nouvelle se manifeste sur lç plateau de laves qui ferme l’orifice du grand cratère. Les matières, jusque-là solidifiées, ne tardent pas à se fondre et à entrer en ébullition. Nous avons sous les yeux, dans cette vaste fournaise, un liquide épais, visqueux, noirâtre, luisant comme du métal fondu, comme le fer sortant du haut fourneau. Celte nappe liquide oscille en montant et en descendant régulièrement par intervalles rhythmiques, poussée par la tension des vapeurs élastiques renfermées dans son intérieur. Le jeu de cette colonne, dont le niveau s’élève et s’abaisse par intervalles, est singulièrement curieux à observer. On entend un bruit particulier, semblable aux sifflements de l’air chassé par un soufflet dans un fourneau de mine, et, dans ces moments de crise, la surface du liquide métallique devient plus rougeâtre et plus ardente. Un ballon de vapeurs blanches sort à chaque sifllement, en soulevant la nappe de lave, qui retombe lourdement après sa sortie. Ces bouffées de vapeur arrachent à la surface du liquide des scories incandescentes , qu’elles ballottent en des sens divers, comme par des mains invisibles , dans le jeu des différents jets.

Mais ce ne sont là que les préliminaires de l’éruption. De temps en temps cette marche si régulière est interrompue par des mouvements plus tumultueux. La masse des vapeurs tourbillonnantes fait alors un mouvement saccadé de retour, comme si elle était aspirée par le cratère, ou fond duquel la lave monte à sa rencontre. Le

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sol tremble, les parois du cratère tressaillent en s'inclinant sous nos pieds, et la bouche fait entendre un mugissement terrible et prolongé. Puis un ballon immense de vapeurs crève à la surface de la lave, soulevée avec un bruit de tonnerre, et lance en l'air des esquilles incandescentes. Une gerbe enllammée passe devant nos visages, entraînant dans son tourbillon de feu des cendres, des lapilli, des blocs énormes, et retombe en pluie ardente sur les environs. Quelques bombes s’élèvent à deux ou trois kilomètres de hauteur, et décrivent, en passant par-dessus nos têtes, des paraboles lumineuses. Après cette éjection , la lave rentre sans bruit dans la cheminée volcanique, qui s’ouvre noire et béante à nos yeux; mais bientôt nous voyons remonter jusqu’aux bords de la coupe le flot luisant qui recommence le jeu tumultueux de ses mouvements alternatifs d’ascension et de dépression , en jetant à nos visages des bouffées d’un air ardent. Le cratère est plein : le flot métallique, exerçant une pression énorme sur les parois ébranlées de la coupe qui le contient , les brise, les emporte et s’écoule comme un torrent de feu . torrent terrible, implacable, irrésistible, qui va porter sur les pentes de la montagne le ravage et la désolation. Soulagé par celte évacuation , le monstre devient plus calme , et le Ilot de lave s’abaisse avec lenteur dans les profondeurs de l’abîme. Son activité persiste seulement en deux ou trois points , orifices par lesquels s’échappe la matière embrasée qui s’accumule en forme de cône autour de la bouche d’émission. C’est l’effort expirant d’une fureur qui s’éteint.

Voilà , mon cher Georges, ce qu’il me semble voir s’accomplir sous mes yeux : tant le spectacle , tout mort qu’il paraît, est encore vivant dans les principaux traits de son activité! La lave est là, noire, luisante, crevassée, sans cesse traversée par des courants de vapeur qui nous fouettent le visage de leurs effluves ardentes; on recon-

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naît, aux fragments qu’elle a laissés sur les parois intérieures du cratère, les points où elle est montée dans le jeu alternatif de ses mouvements. Le sol que nous foulons est tout couvert de produits de l’éruption. Ici, ce sont d’énormes blocs , du volume de près d’un mètre cube , vomis par le volcan dans le paroxysme de sa fureur; là, ce sont des scories anguleuses arrachées aux abîmes, et rejetées, comme une mitraille redoutable, sur tout le pourtour du cône; ailleurs, ce sont de menus fragments, comparables à des amandes et à des dragées, désignés par les Italiens sous le nom de lapilli, qui sont tombés comme une pluie de feu ; plus loin , ce sont des débris tout à fait pulvérulents , des cendres grises ou noirâtres , qui s’étalent en couches profondes sur les parois du cône. Quelques-uns de ces produits affectent une forme singulière qui appelle notre attention, et ressemblent à des bombes ou à des larmes. Les premiers sont des fragments de matière pâteuse, qui se sont arrondis en roulant dans l’atmosphère pendant l’éruption , et qui , s’étant refroidis par leur passage dans les couches de l’air, sont retombés sous forme de boulets; dans les seconds, la matière pâteuse ayant différents degrés de consistance, les parties les plus fluides sont restées un peu en arrière delà partie la plus lourde, et y ont formé une queue qui donne au bloc l’apparence d'une larme. Plusieurs de ces blocs , placés sur des fissures en communication avec les fournaises intérieures , sont encore brûlants , comme s’ils venaient d’ôtre vomis par le volcan. Tout cela est grand, solennel, terrible, et nous n'avons pas besoin de voir passer devant nos visages le tourbillon de leu et de pierres incandescentes pour concevoir une image saisissante de la convulsion volcanique.

Quand la curiosité a épuisé tous les objets d’étude qui se pressent sous les yeux, et que le premier enthousiasme s’est un peu refroidi, on se prend instinctivement à trem-

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bler à la pensée du péril étrange , horrible, avec lequel on joue si familièrement. Nous sommes, me disais-je avec un secret effroi , nous sommes dans la gueule d’un monstre endormi , et rien ne nous prouve que son réveil n’est pas imminent. Nous sommes dans la fournaise, à peine séparés des feux par un dôme de lave si mince, que nos pieds n’en peuvent tolérer la chaleur. Un seul souffle sorti de ces abîmes suffirait à nous envoyer à trois kilomètres en l’air. Horreur! Et nous sommes là, calmes, insouciants, savourant avec délices le lacryma-christi !...

Et alors je calculais la force prodigieuse qui gît dans les gouffres volcaniques. Quoique la hauteur du Vésuve au-dessus de la mer soit essentiellement mobile, à cause des modifications que chaque éruption entraîne avec elle à la pointe du cône, soit en accumulant de nouvelles matières au-dessus des orifices d’émission, soit en engloutissant une portion du sommet, et que depuis 1778 jusqu’à nos jours les savants napolitains l’aient vu varier de 1 180 mètres à 1 204, on peut admettre que l'altitude du cratère est de 1 200 mètres en nombre rond. Or vous savez, comme tout le monde , que s’il s’agissait de faire monter une colonne d’eau à 1 200 mètres au-dessus du niveau de la mer, il faudrait déployer une puissance égale à 120 atmosphères, la pression d’une atmosphère ne pouvant déterminer l’ascension d’une colonne liquide qu’à dix mètres environ. La lave atteint souvent dans le Vésuve le bord du cratère (j’en louche la preuve de la main ) ; et, comme elle pèse à peu près deux fois et demie plus que l’eau sous le mémo volume, elle ne peut être soutenue à cette hauteur que par une force égale à 300 atmosphères. 11 est impossible de se former une idée exacte de cette puissance; car nous n’avons dans l’industrie humaine aucune force qui approche, même de bien loin, de ces formidables leviers de la nature, puisque nos plus puissantes machines à vapeur ne dépassent jamais dix atmosphères de pression.

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Jusque-là, absorbés par la grandeur et la nouveauté du spectacle qui se déployait à nos yeux, nous n’avions point songé à jeter nos regards plus loin que le cratère. Ce moment vint enfin, et un cri unanime d’admiration s’échappa de nos lèvres. Comment vous décrire ce magique horizon? Tout autour de nous, sous nos pieds en quelque sorte, un abîme affreux , hérissé de rochers noirâtres et de blocs calcinés , et tout sillonné de courants de lave : l’image la ' plus exacte de l’horreur et de la désolation. Aucune verdure n’égaie celte région de la mort; aucun oiseau n’y fait entendre ses chants joyeux; c'est le domaine incontesté du volcan , et personne n’est assez hardi pour lui en disputer l’empire. Au nord se dresse en demi-cercle une haute colline, la Somma, débris du vaste cirque qui formait le cratère primitif, au temps de Strabon, avant la naissance du cône actuel du Vésuve. Ce cirque, brisé par la convulsion de l’année 79, s’est écroulé sur deux points : à l’est , vers Pompéi; à l’ouest, vers Herculanum et Naples. C’est là le côté terrible et grandiose du tableau, le repoussoir du paysage. Au delà de la montagne se déploie la nature la plus riche, la plus riante, la plus gracieuse qu’on puisse rêver. A l’occident , la ville de Naples s’étage en amphithéâtre sur ses collines, baignée dans les Ilots d’une lumière splendide, tout illuminée des rayons du soleil matinal. On en aperçoit très-distinctement (car nous n’en sommes guère qu’à dix kilomètres en droite ligne) las monuments, les palais, les églises, et l’on comprend sans peine qu’à cette faible distance le Vésuve est pour elle une menace et un danger permanents. Devant nous, au midi, le gplfe arrondit amoureusement ses contours, et caresse de ses eaux admirables les îles d’ischia et de Capri. Au levant , c'est le promontoire de Sorrente avec ses montagnes; c’est Castellamare, paresseusement couchée au bord de la mer; c’est surtout Pompéi , dont on aperçoit, à huit kilomètres, la masse inerte et sombre.

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Nos yeux ne peuvent se détacher de ce point obscur, où pas un mouvement ne se trahit.

Mais il est temps de songer à descendre ; car déjà le soleil, quoiqu’il soit à peine neuf heures du matin, nous dévore de scs rayons brûlants. Nous nous arrachons avec peine à celte horreur sublime; et, jetant un dernier regard sur le cratère, sur Naples , sur le golfe , sur le cadavre de l’ompéi, nous prenons la route de l’ermitage. On ne descend point par où l’on a monté : la descente, sur ces blocs roulants, serait extrêmement périlleuse; mais au nord, en face de la Somma , une pente de cendres offre au touriste la voie la plus facile et la plus rapide; les pieds pénètrent sans effort dans celte couche pulvérulente; on glisse plutôt qu’on ne marche, et en sept à huit minutes on est au pied de ce même cône, pour l’escalade duquel il avait fallu près d’une heure. Nous arrivons ainsi , par une course folle et désordonnée, pleine de rires joyeux et d’incidents comiques, dans l’Atrio del Cavallo, où nous retrouvons nos chevaux.

En faisant l’ascension du grand cône, nous avions pu croire, à son aspect extérieur, qu’il n’était qu’une masse de matériaux incohérents, un amas de débris entassés pêlemêle. La structure en est beaucoup plus régulière qu’il semble au premier abord, et nous pûmes nous en convaincre en examinant une large tissure ouverte à la base du cône, du côté de la Somma. A en juger par ce point , on dirait que le cône entier se compose d’un certain nombre de couches concentriques de laves, de scories et de sables alternants. L’un de nos compagnons soutenait cette thèse, que chaque pluie de projectiles tombée de la partie supérieure a pris la forme de la surface extérieure de la colline, de sorte qu’une suite d’enveloppes coniques sc sont superposées les unes aux autres, depuis la création du noyau primitif jusqu’à ce que l’agrégation de la montagne entière fût complète. J’avoue que je ne partage pas

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celle opinion , quoiqu’elle ail été soutenue avec talent par l'éminent géologue Lyell, et j'aime mieux croire avec de Buch que le noyau primitif du Vésuve a été formé par voie de soulèvement du sol , et non par l’accumulation des matériaux en forme de cône autour de la bouche centrale d’éruption.

Vous pensez bien qu’en revenant à l’ermitage le Vésuve fut l’unique objet de notre conversation. Pour la plupart, nous voyions dans les orifices volcaniques des évents, des soupapes de sûreté, destinés à donner issue aux matières embrasées et aux fluides élastiques produits par le feu central, et à prévenir ainsi la rupture et l’explosion de la b êle enveloppe de notre globe. A ce sujet , vin de nos amis nous expliquait l'ingénieuse théorie de Cordier. Selon cet habile géologue, nous disait-il , il n’y a là qu’un résultat simple et naturel du refroidissement intérieur du globe. Ce refroidissement entraîne un double effet : d’une pari , l’écorce solide se contracte de plus en plus par la diminution graduelle de la chaleur; et, de l’autre, le rayon terrestre se trouvant raccourci , l’enveloppe terrestre , par suite de l’accélération insensible du mouvement de rotation, perd chaque année de sa capacité intérieure. Il en résulte que la masse fluide interne est soumise à une pression croissante, occasionnée par ces deux forces, dont la puissance est immense, quoique les effets en soient trèspeu sensibles en eux-mêmes. Cette pression fait jaillir les laves au dehors par les soupapes de sûreté, je veux dire par les bouches volcaniques. En prenant, disait Cordier, un kilomètre cube comme le produit maximum d’une éruption, et en supposant à l’écorce du globe une épaisseur moyenne de cent kilomètres , il suffirait d’une contraction capable de raccourcir le rayon moyen de la masse centrale de rfj de millimètre pour produire la masse d’une éruption. En partant de ces données, et en supposant cinq éruptions considérables par an, le résultat raccourcira

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le rayon terrestre d’à peine un millimètre par siècle!

« Comme vous le voyez, concluait notre interlocuteur, if suffit d’une action infiniment petite, mais constante, pour produire des phénomènes gigantesques à nos yeux.

— Pour moi, disait un autre, je ne saurais ad mettre votre fameuse hypothèse du feu central. En vain vous me citez l’accroissement de température à mesure qu’on pénètre dans les couches profondes du globe, la chaleur des eaux des puits artésiens, les sources thermales, etc.; je vous répondrai que ce sont là des phénomènes tout extérieurs, et qui ne peuvent rien faire préjuger de ce qui se passe plus bas. Quoi! vous êtes à peine descendus à un kilomètre, vous n’avez fait que gratter la surface, et vous avez la prétention de savoir ce qu’il y a au centre ! Votre feu central n'est que la plus gratuite de toutes les hypothèses. Pour moi, je ne vois dans les volcans que des effets locaux, dus à des causes toutes locales. Vous connaissez sans doute la curieuse expérience faite par Lemery. Mêlez une grande quantité de limaille de fer avec une proportion encore plus grande de soufre , et avec assez d’eau pour amener le mélange à l’état de pâle ferme ; puis enterrez votre préparation dans le sol , et pressez fortement. En peu d’heures le mélange s’échauffe et se gonfle au point de soulever le sol; des vapeurs sulfureuses, et même quelquefois des flammes, se font jour à travers les crevasses. Si le feu est actif, il y aura explosion; et si les substances qui composent le mélange incendiaire sont en quantités considérables, la chaleur et le feu se maintiendront pendant fort longtemps. N’cst-ce pas là l’image en raccourci, mais parfaite, de ce que nous venons de voir là- haut? Augmentez les proportions jusqu’à la taille d’une montagne, et, au lieu d’avoir une expérience de laboratoire , vous aurez un véritable volcan.

— Votre idée n’est pas mauvaise, disait un troisième, et elle se rapproche beaucoup de la théorie émise par Davy.

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Selon le grand chimiste anglais, il y aurait h une médiocre profondeur, au-dessous de la croûte oxydée de notre planète, des amas énormes de ces métaux à l’état simple, * potassium, sodium, calcium, dont on connaît la violente affinité pour l’oxygène. Faites arriver un courant d’eau sur ces métaux , et aussitôt l’eau sera décomposée avec violence. De cette décomposition chimique résultera une chaleur assez considérable pour fondre les roches environnantes, et la pression des fluides élastiques suffira pour élever les matières fondues jusque dans le cratère. Gay- Lussac, s’emparant à son tour de cette théorie chimique, attribua les éruptions et la production des gaz à l’action de l’eau sur les chlorures métalliques , et fit remarquer que presque tous les volcans sont à proximité de la mer, et que vraisemblablement la mer pénètre jusqu’au foyer par de larges fissures. Ce qui confirme cette dernière hypothèse, c’est que la vapeur et les gaz qui se dégagent des volcans , vapeurs aqueuses , gaz hydrogène sulfuré , sel marin, sel ammoniac, etc., sont tout à fait analogues à ceux qui résulteraient de la décomposition de l’eau salée. Vous m’objecterez peut-ôtre que certains volcans sont fort éloignés de la mer. Cela est vrai , je le reconnais; mais je vous ferai remarquer que ces foyers d’éruption sont placés sur uno longue fente annoncée par une chaîne de montagnes, qu’ils se lient à toute une série de bouches volcaniques alignées dans le même sens , et que rien ne répugne, vu le peu d’épaisseur relative de l'écorce terrestre, à admettre l’existence d’une longue fissure ' extérieure communiquant avec l’Océan. En voulez-vous une preuve palpable? Remarquez ces efflorescences cristallines qui brillent à la surface de ce courant de lave. Eh bien , c’est du sel marin.

— Bravo 1 interrompit le loustic de la bande. Décidément le Vésuve est un parfait cuisinier. Il a fait cuire nos œufs, il fournil le sel. Messieurs, déjeunons. »

ASCENSION DU VÉSUVE

Cette saillie opportune interrompit une discussion qui menaçait de prendre un caractère volcanique. Nous arrivions A l’ermitage, et l’ermite, je veux dire le cabaretier, nous attendait avec l’impatience d’un cordon-bleu qui craint de manquer une sauce. Nous nous étendîmes sur le plan du Salvatore , à l’ombre des arbres , et là , en vue d’une incomparable nature, en vue de Naples et de son golfe , nous fîmes un excellent déjeuner avec des provisions apportées de la ville. Vous l'avouerai-je? Ce lacrymachristi qui, sur le plateau du cratère, m’avait semblé si délicieux, me parut alors fade, doucereux, médiocre. C’était l’escalade laborieuse du cône qui lui avait donné toutes ses qualités. Pourtant , mon cher Georges , je vous en enverrai quelques bouteilles de choix ; mais à une condition expresse : c’est que vous ne révélerez à personne les aptitudes au brigandage qu’a reconnues en moi ce galant homme de Barbaro. Adieu.

Histoire de Pompéi. — Querelle des Pompéiens et des Nucériens. — Tremblement de terre de l'an 03. — Eruption de l’an 79. — Ruines de Pompéi. — Incidents de la catastrophe. — Fouilles antiques de Pompéi. — Dégagement d’acide carbonique. — Résurrection de Pompéi. — Maison de Julia Félix. — Etat actuel des fouilles. — Murailles antiques. — Population de la ville. — Rues de Pompéi. — Aspect saisissant des ruines.

Pompéi était une des villes les plus anciennes de la Campanie. D'après les écrivains de l’antiquité, elle fut fondée vers l’an 1250 avant notre ère, soit par les Osques, soit par les Ausoniens. Plus tard les Etrusques, qui occupaient la partie de l’Italie située entre le Tibre et les Alpes, subjuguèrent les Osques et s’emparèrent des Champs Phlégrécns aux environs de Cumes et de Nola. Dans ces temps reculés, les villes de la Campanie, parmi lesquelles on distingue Nola, Accrra. Naples. Ilerculanum et Pompéi, étaient liées par une confédération dont Capoue était le centre, et se gouvernaient comme autant de républiques. En étudiant les ruines de ces antiques cités, leurs murs, leurs amphithéâtres, leurs temples, on y reconnaît, mieux que par les rares passages des écrivains latins , la grandeur et la prospérité de ces petits gouvernements; on y retrouve les œuvres

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d’une première civilisation dont ces peuples déchurent peu à peu, à mesure qu’ils se laissèrent énerver par le luxe et par les plaisirs. Aussi les Samnites, montagnards intrépides que tentaient ces riches contrées , n’éurent-ils pas de peine à les soumettre, et ils les gardèrent pendant cinq siècles. Leur domination devint si lourde, que les vaincus appelèrent les Romains à leur secours, moins comme des alliés que comme de nouveaux maîtres. Les Romains , tout aussi avides que les Samnites , accoururent avec empressement et s’emparèrent de la Campanie. Pompéi fut soumise l’an 441 de la fondation de Rome.

Cependant le joug des libérateurs n’était pas mqins dur que celui des premiers conquérants. Un moment la Campanie espéra se racheter en embrassant le parti d’Annibal, mais pour retomber bientôt sous une domination plus étroite et plus rigoureuse qu’auparavant. Isolées les unes des autres, ne pouvant contracter d’alliance entre elles, épuisées d’hommes et d’argent par leurs maîtres, les cités de l’Italie méridionale se virent bientôt enlever des portions importantes de leur territoire, où les Romains établissaient çà et là des colonies, véritables places forti— liées avec des armées permanentes et des camps d’observation. N’espérant plus sortir de leurs fers par la révolte, les peuplades italiques se bornèrent à demander le droit de cité. Le refus du sénat entraîna la guerre sociale, guerre terrible, où la république romaine ne fut sauvée que par le génie de ses meilleurs capitaines. Pompéi, quoique témoin du triste sort des villes voisines, résolut cependant de se défendre jusqu’au bout. Cluvius, général plein de courage, arrêta deux fois les efforts de Sylla; mais il succomba dans une troisième rencontre et fut tué près de Nola. Avec lui tomba la liberté de sa ville natale.

Néanmoins, quand la lutte fut terminée, le sénat comprit que, dans l’intérêt même de la paix et de la gran-

deur future de la république, il devait accorder le droit de cité aux peuples d’Italie, ce qu’il fit, à l’exception des Samnitcs. Le dictateur Sylla ordonna que Pompéi fût gouvernée comme une colonie militaire, et il en confia l’administration à son neveu Publius Sylla. La ville prit le nom de Colonia Veneria Cornelia Physica, du nom de sa principale divinité, Venus Physica, et de celui de la famille de son patron. Ce ne fut que sous le règne d’Auguste que Pompéi et Iferculanum devinrent des municipes fonciers ( municipia fundana) , où la propriété du sol conférait les droits municipaux, par opposition aux municipes-colonies, où ces droits étaient tout personnels. L’empereur y expédia une colonie de vétérans, et y fonda un bourg sous le nom de Pagus Augusius Félix Suburbanus, dont Marcus Arrius Diomède fut élu plus tard le patron.

Auguste vint à Pompéi pour attirer Cicéron à son parti contre Antoine. Cicéron y avait une maison. Quand scs amis essayaient de le consoler de la mort de sa fille Tullia par la pensée des vicissitudes humaines, et lui rappelaient les ruines des cités qu’il avait vues à son retour d’Asie, le grand orateur romain ne pensait pas qu’une désolation plus grande encore devait bientôt anéantir la ville et la maison qui faisaient ses délices : Tusculum et Pompeianum valde me détectant.

Sous le règne de Néron , Pompéi fut élevée à la dignité de colonie romaine, et alors elle eut des patrons, des custodes pi des défenseurs, comme nous le lisons dans plusieurs inscriptions. C’est à cette époque qu’eut lieu la querelle sanglante des Pompéiens et des Nucéricns, à l’occasion du droit qu’avaient ces derniers d’assister aux spectacles et aux combats de gladiateurs dans l’amphithéâtre de Pompéi, aux frais de Livineius Regulus. Des injures on en vint aux pierres, et enfin aux armes. Les Pompéiens eurent le dessus; beaucoup de Nucéricns

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furent blessés ou tués. Le sénat évoqua l'affaire, suspendit. pour dix ans tous spectacles à Pompéi, prononça la dissolution des collèges de gladiateurs, et exila Livineius, promoteur des désordres. Nous connaissons ce fait par Tacite. Chose curieuse! on en trouve la confirmation à Pompéi même dans un dessin grotesque, grossièrement exécuté à la pointe sur un des murs extérieurs de la rue de Mercure : un soldat armé tient une palme dans sa main droite , pendant qu’un orateur plaide devant un tribunal , sur lequel se lève un personnage vêtu de la toge pour prononcer la sentence; sous le soldat on lit ces deux lignes ironiques: Campani, Victoria una cum Nucerinis periislis : « Campaniens ( c’est-à-dire Pompéiens), malgré votre victoire vous avez succombé avec les Nucériens. » N’est-ce pas là une singulière rencontre?

A l’époque de sa catastrophe, Pompéi était une des villes les plus populeuses et les plus florissantes de la Campanie. Elle était assise dans une situation délicieuse, au milieu d’un territoire fertile, sur une petite colline formée par les éruptions du Vésuve, preuve évidente que le volcan a été en activité dès les temps les plus reculés. Tout près de là, le Sarno, alors navigable, se jetait dans le golfe, et transportait les riches produits des villes voisines; aujourd’hui le fleuve a été rejeté à huit cents mètres des anciennes murailles par l’accumulation des déjections volcaniques. Pompéi était sur la mer, dont elle est maintenant éloignée de deux kilomètres , et elle avait un port vaste et commode, capable, selon Tite-Live et Florus, de recevoir une flotte entière; la mer s’est retirée, non par le soulèvement du rivage, car il paraît que les degrés inférieurs de l’échelle du port sont encore exactement de niveau avec la mer, comme en l’an 79, mais par l’invasion des pierres et des sables volcaniques sur les eaux.

Pompéi jouissait en paix de sa prospérité, quand vin

premier avertissement de sa future destinée lui fut donné l’an 63. Un affreux tremblement de terre ravagea la plupart des villes de la Campanie et se fit sentir jusqu’à Naples. A ce moment même Néron était sur le théâtre de Naples, et, en virtuose intrépide qu’il était, il se garda bien de se déranger pour si peu et continua de chanter son grand air; on ne put l’arracher de la scène qu’en l’avertissant du péril qu’il courait. A Herculanum, les murs, les portes, et le temple de Cybèle souffrirent de graves dégradations. A Pompéi, le temple d’Isis et plusieurs édifices publics, comme la basilique et le Forum, furent renversés. Les habitants, épouvantés, quittèrent leurs maisons et leurs cités ruinées. Le désastre fut si grand, que le sénat de Rome mit en délibération s’il fallait abandonner Herculanum et Pompéi , ou bien encourager la restauration de ces villes croulantes.

Cependant les habitants, revenant à leurs demeures, se mirent avec ardeur à relever leurs ruines et à rétablir leurs édifices privés et publics. Ils étaient bien loin de soupçonner que le tremblement de terre était le prélude de la catastrophe la plus horribhe et la plus mémorable qui devait les faire disparaître en quelques heures de la surface de la terre. Les travaux de restauration n'étaient point encore terminés en l’an 79 : on a trouvé en plusieurs points , notamment près de l’amphithéâtre et dans la rue des Tombeaux, des matériaux de différentes natures, pierres, marbres, pouzzolane, chaux, tuiles, amassés avec l’intention évidente de faire des réparations. Un grand nombre de maisons présentent aussi des lézardes, témoignage manifeste du tremblement de terre.

L’incendie, comme disent les Napolitains, arriva subitement le 23 du mois de novembre de l’an 79, à la dixseptième heure du jour, c’est-à-dire vers onze heures du matin. Aucun signe précurseur, à ce qu’il paraît, n’avait annoncé que le volcan, depuis si longtemps as-

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soupi, allait éclater avec une violence inouïe. Plein de sécurité, le peuple était au théâtre, tout entier aux combats de gladiateurs. 11 se passionnait sans doute pour les rouges ou pour les verts, quand tout à coup une explosion formidable imposa silence aux clameurs de la multitude. Au milieu de la terreur générale, .tous les yeux se portèrent vers le Vésuve, dont le sommet, éloigné de six milles et demi, était le siège de phénomènes extraordinaires. Une épaisse colonne de fumée, s’épanouissant en forme de pin , sortait du gouffre , traversée par d'immenses jets de flammes. Bientôt les vapeurs, s’étendant tout autour de la montagne, interceptèrent la lumière du jour et amenèrent une nuit noire et horrible, illuminée de temps à autre par les lueurs blafardes du volcan. En même temps il tomba une pluie de cendres brûlantes, accompagnée de pierres incandescentes qui traçaient un sillon de feu dans les ténèbres.

Devant ce péril étrange, inconnu, qui semblait annoncer la dissolution et l’embrasement de tout l’univers, le peuple se mit à fuir de toutes parts. Mais de quel côté chercher le salut? Dans ces ténèbres affreuses, où porter ses pas? Les uns couraient vers le rivage et gagnaient le port; mais dans cette convulsion de la nature la mer elle-même semblait agitée d’un courroux terrible, et se déchaînait avec violence contre le nouveau rivage qui envahissait son empire. Les autres , dans leur épouvante, abandonnaient femmes, enfants, trésors, se jetaient dans la campagne ou erraient dans les rues sans pouvoir trouver une issue. D’autres, voulant sauver leur famille ou peutêtre leur fortune, revenaient à leur maison, mais sans pouvoir la trouver au milieu de ces ténèbres horribles. On entendait dans la nuit des voix qui appelaient, des cris de terreur, dès invocations aux dieux, des blasphèmes, des imprécations. Dans tous les sens la foule courait , se heurtait, revenait sur ses pas. Au milieu de ce dé-

sordre général, les cendres brûlantes ne cessaient de tomber, couvrant d’une couche épaisse le pavé des rues et les toits des maisons; elles pénétraient dans les habits, et causaient de cuisantes douleurs aux infortunées victimes du volcan; elles entraient dans la bouche avec la respiration , et suffoquaient les malheureux Pompéiens. Enfin presque tous purent gagner la campagne et aller au loin chercher un refuge contre ce supplice nouveau. Les lueurs sinistres du. cratère leur montrèrent leur misérable ville ensevelie sous un épaté linceul. La catastrophe avait duré trois jours.

On s’explique ainsi comment, dans les fouilles de Pompéi , on a trouvé un si petit nombre de cadavres, cent cinquante tout au plus. L’éruption ayant eu lieu au milieu de la journée, pendant que le peuple était au théâtre, la plupart s’enfuirent et échappèrent au désastre. 11 n’y eut que ceux qui furent surpris à la maison ou qui s’obstinèrent à y retourner pour chercher leurs trésors, qui succombèrent ou milieu des cendres et y trouvèrent leur tombeau.

Quelques-uns de ces faits méritent d’être signalés ici ; car ils jettent une certaine lumière sur les circonstances de cet événement à jamais lamentable, dont les péripéties nous sont ainsi révélées. On trouva dans l’école des gladiateurs plusieurs squelettes dont les pieds étaient retenus dans des ceps : les malheureux prisonniers , qui sans doute avaient été oubliés au milieu du désordre général, furent suffoqués sans pouvoir faire un seul mouvement pour échapper à un danger auquel ils ne^durenl rien comprendre. Dans une des chambres attenantes au temple d’Isis, un prêtre avait été enfermé par la pluie des ponces et des lapilli qui obstruaient la porte; il avait saisi une hache pour rompre la muraille, sans se douter que par l'ouverture qu’il pratiquait, ce n’était pas le salut, c’était la mort qui allait lui arriver. Quand on dé-

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terra son cadavre, sa main était encore armée de la hache, et près de lui on trouva les restes de son repas interrompu, des coquilles d’œufs et des os de poulet. Les souterrains de la maison de Diomède ont aussi offert une vingtaine de squelettes. C’étaient sans aucun doute les habitants de celte opulente demeure, et il y avait des femmes, une jeune fille , des esclaves. Chassés des étages supérieurs par la pluie de cendres, ils étaient tous descendus dans les caves, confiants dans la solidité de la voûte et des portes. Vain espoir! une fine poussière s’insinue par les moindres fissures, épaissit l’atmosphère et la rend irrespirable. En vain les infortunés s’enveloppent la tête de leurs vêlements : la cendre pénètre à travers les plis les plus épais, et les étouffe. Un de ces squelettes avait les mains pleines de monnaies d’or et d’argent qu’il voulait emporter dans sa fuite. La pluie qui survint au milieu de l’éruption ayant donné une certaine consistance aux cendres, les corps furent moulés comme dans une pâte : on en détacha un morceau où l’on aperçoit l’impression de la gorge, des épaules et des bras d’une jeune fdlc vêtue d’une étoffe de la plus grande finesse, et la tête d’une autre femme, avec des cheveux encore adhérents. La guérite placée près de la porte d’Herculanum, à l’entrée de la rue des Tombeaux , présenta un spectacle non moins émouvant. Le soldat qui était de garde ne voulut pas abandonner le poste qu’on lui avait confié : esclave de la discipline jusqu’au bout, il vit la cendre monter peu à peu, et il assista ainsi à son propre ensevelissement, attendant, en vrai Romain, qu’on vînt le relever de sa faction. Ce fut la mort qui s’en chargea. On conserve au musée de Naples le casque avec le crâne de cet intrépide soldat.

Les empreintes de corps ne sont pas rares à Pompéi. tous les cadavres ayant été enveloppés dans une sorte de houe qui en a modelé exactement les contours. Mais il

n’est pas facile de retrouver ces empreintes intactes ; car la pioche travaille nécessairement au hasard. Depuis quelques années, cependant, on surveille les moindres indices, et quand on peut soupçonner la présence d’un corps, on marche avec la plus grande précaution. On est ainsi parvenu à obtenir quatre moulages singulièrement intéressants. Une petite cavité sciant présentée devant la pioche et quelques ossements humains y ayant été reconnus, le directeur des fouilles, M. Fiorelli, fit injecter du plâtre liquide dans cette cavité pour en avoir le moulage, persuadé que c'était l’empreinte d’un cadavre. 11 ne s’était pas trompé : le plâtre reproduisit exactement la figure de deux femmes, la mère et la fille sans doute, qui, par le jeu de leur physionomie, la contraction des membres et la posture du corps, révélaient la plus alfreuse agonie. Deux autres empreintes furent relevées dans le voisinage : l’une appartenait vraisemblablement à une femme de naissance distinguée, si l’on en juge par la délicatesse de ses membres; l’autre, à un homme d’une condition inférieure. Ces quatre statues, prises sur nature, racontent éloquemment le plus douloureux des drames, et il est impossible de les voir sans être saisi d’une pitié profonde : il semble qu’on assiste à leur agonie et qu’on recueille leur dernier soupir.

La destruction de Pompéi et d’IIerculanum excita une vive émotion dans le monde romain. L’empereur Titus, en apprenant les effroyables désastres de ces florissantes contrées, vint lui -même en Campanie secourir ces malheureuses villes , et s’occupa du sort des citoyens avec une généreuse et paternelle sollicitude. 11 députa deux hommes consulaires, sous le titre de Correcteurs , pour prendre soin des infortunés Campaniens; il assigna les biens des familles éteintes pour la restauration des édifices, suspendit le paiement des impôts, et prodigua tous les soulagements qu’exigeait une si terrible calamité, lin

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même temps il invita les habitants d’IIcrculanum et de Pompéi qui avaient pu échapper, à s’établir à Naplgrs. Beaucoup d’entre eux, néanmoins, invinciblement attiréi par le sol natal, retournèrent sur les ruines bâtir de nouvelles maisons près de leurs anciennes demeures : tait l'amour de la patrie est puissant sur le cœur de l’homm m

On pense bien que la ville ensevelie ne fut pas copiplétement abandonnée, et que les survivants cherchèrent à retrouver dans les cendres les objets précieux qu’ils avaient laissés. Des fouilles furent donc entreprises dès l’origine, et c’est ainsi qu’on s’explique la disparition d’un certain nombre de statues, de leurs piédestaux et de leurs niches, l’enlèvement de colonnes de marbre ou de meubles rares, la fracture de plusieurs coffres-forts, etc. On a retrouvé les puits par lesquels ces fouilles avaient été entreprises, et les ouvertures qu’il avait fallu pratiquer dans les murs pour passer d’un appartement à un autre. Ces travaux sont dirigés avec tant de précision et avec une connaissance si évidente des lieux, qu’on ne peut les attribuer qu’aux anciens propriétaires. On a même rencontré lé squelette de plusieurs individus qui avaient péri dans ces excavations en recherchant leurs trésors.

Quel obstacle a pu arrêter les chercheurs et empêcher, dès les temps anciens, le déblaiement de la cité, où l’on était sûr de trouver tant de richesses? On n’en saurait

douter, c’est à l’acide carbonique qu’est due la conservation presque parfaite de la plus grande curiosité 'de rilalic. En remuant les lapilli et les ponces qui forment la base de la couche volcanique, les premiers fouilleurs déterminèrent des émanations de ce gaz irrespirable, et ils y succombèrent. Il ne faudrait pas s’étonner de ce fait, quelque étonnant qu’il paraisse au premier abord. Les volcans, en effet, même quand ils semblent complètement éteints, conservent encore un reste d’activité qui se manifeste par un dégagement plus ou moins abondant

d’acide carbonique, et laissent échapper ce gaz par les fissures du sol. Les déjections volcaniques retiennent syissi, emprisonnées et condensées dans les cellules in lombrables des ponces, des lapilli et des laves, des masses considérables du même gaz. En Auvergne, par exemple, quoique les volcans de cette région soient éteints au moins depuis la période historique, il suffit de remuer les tas de lapilli qui se. trouvent en abondance aux environs de Clermont, pour déterminer des dégagements prodigieux de ce gaz. On en a eu un exemple bien remarquable lorsqu’on a rouvert les mines de plomb argentifère de Pontgibaud, déjà exploitées par les Romains, et peut-être abandonnées par eux à cause de ces émanations mortelles : l’ingénieur eut souvent à lutter contre des éructations d'acide carbonique qui se produisaient parfois avec une abondance extraordinaire et une puissance explosive. Il en a été de même à Pompéi dans plusieurs excavations modernes : lorsqu’on fouilla, par exemple, les caves de la maison de Diomède, les travaux furent souvent interrompus par le dégagement de la mofette (air irrespirable). Si les ouvriers n’avaient pas pris la précaution de sortir du souterrain , ils eussent sans doute été asphyxiés par l’acide carbonique, comme l’ont été leurs devanciers du premier siècle.

Ce fait, presque contemporain, nous explique pourquoi les premières fouilles furent abandonnées par les survivants de Pompéi, la mofette étant alors beaucoup plus abondante qu’elle ne l’est aujourd’hui. Les malheureux habitants virent dans ces prodiges un nouveau signe de la colère des dieux, et, abandonnant sans retour des ruines qui semblaient vouées à une irrémédiable destruction, ils allèrent chercher, assez loin de ces lieux maudits, une patrie plus fortunée. Hélas! le village qu’ils fondèrent fut poursuivi lui -même par la colère divine, et moins de quatre siècles après , l’an 472 de notre ère ,

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il subit exactement le môme sort que Pompéi, et fut à son lour victime des fureurs du volcan.

Le nom môme de Pompéi disparut pendant tout le moyen âge , et ce n’est guère qu’à la Renaissance que le souvenir de la catastrophe de l’an 79 fut réveillé par les érudits. Sannazar prétend que de son temps, c’est-à-dire vers l’an 1 500 , on voyait distinctement les tours, les maisons et les théâtres presque entiers de Pompéi. 11 y a sans doute un peu d’exagération dans ces paroles; mais il ne répugne pas de croire qu’on pouvait alors apercevoir le sommet des tours et de quelques édifices publics. La ville, en effet, sous son linceul de cendres, forme une masse tellement arrêtée , tellement détachée du paysage environnant et si singulière dans sa forme , qu’il est étonnant qu’on n’ait pas songé plus tôt à la fouiller. Mais au XV" siècle on était persuadé que la destruction de Pompéi avait été un châtiment du Ciel, pour punir les désordres abominables du paganisme, châtiment comparable à celui de Sodome et de Gomorrhe, et l’on eût regardé comme une impiété d’arracher de son tombeau une cité maudite.

Il faut bénir ce préjugé; car c’est lui qui a sauvé Pompéi d’une seconde ruine, non moins terrible que la première , et a laissé ensevelis sous les cendres et les matières volcaniques les trésors de la civilisation antique pour les rendre de nos jours seulement à une autre civilisation capable de les comprendre. C’est à ce préjugé que nous devons la conservation d’une multitude incroyable d’œuvres artistiques, la plupart d'une rare beauté. Grâce à lui, nous avons été initiés au secret de la vie domestique des Romains , et nous avons enfin compris les passages les plus obscurs des écrivains classiques relatifs à la vie publique des anciens et à l'architecture de leurs édifices.

Les premières fouilles de Pompéi furent faites accidentellement à la fin du xvi c siècle. Vers l’année 1592, comme il fallait construire un aqueduc pour porter les eaux du

Sarno à Torrc-dell’-Annunziata, l’architecle Domcnico Fontana fit pratiquer des fossés qui laissèrent plusieurs monuments à découvert. Ces indices, malgré leur importance, furent négligés et oubliés pendant un siècle et demi. Les fouilles d’Herculanum avaient été commencées dès l’année 1711 à Résina, et les trouvailles, toutes remarquables qu’elles étaient, n’avaient point rappelé l’attention publique sur sa sœur d’infortune. Ce n’est qu’en 1748 que des paysans , creusant par aventure des fossés dans une vigne, mirent au jour quelques objets antiques et une inscription qui faisait mention de Pompéi. Les ruines ainsi découvertes n’étaient rien moins que l’amphithéâtre.

A cette révélation le roi Charles III n’hésita plus; il fil. l’acquisition de tout le terrain qui couvrait la ville, dont l’enceinte était nettement déterminée, et il ordonna de poursuivre régulièrement les fouilles. Les travaux marchèrent mollement, quoique aucun obstacle ne vînt du sol lui -même, entièrement occupé par des vignes et des champs, sans aucune maison ; mais les fonds alloués pour les excavations étaient insuffisants, et l’on n’employait que huit personnes, savoir: un maître maçon , un mineur, deux ouvriers et quatre enfants. Sur d’autres points les recherches étaient poussées avec beaucoup plus de vigueur; car on occupait à Herculanum cinquante- trois personnes, y compris les galériens, et dix-neuf à Stabia.

On marchait ainsi lentement, sans faire de découvertes bien importantes, lorsqu’en 1755 on mit au jour l’opulente maison de Julia Félix, aujourd’hui recouverte. Elle dut son nom à une inscription marquée au pinceau sur le mur d’un édifice contigu, près de l’amphithéâtre, et qui fut aussi enterré de nouveau après avoir été fouillé. Cette inscription, qu’on peut voir au musée de Naples, et qui est une des plus singulières de la collection épigraphique , nous donne une haute idée de l’opulence incroyable de certains citoyens de l’ompéi , et de l’importance prodi-

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gieuse du commerce de cette antique cité. Elle est trop curieuse pour ne pas trouver sa place ici :

IN. PRAEDIIS. IVLIAE. SP. F. FELICIS. LOCANTVR BALNEVM. VENERIVM. ET. NONGENTVM TABERNAE. PERGVLAE 1 CENACVLA. EX. IDIBVS. AVG. PR1MIS IN. IDVS. AVG. SEXTAS. ANNOS. CONTINVOS QVINQVE

c’est-à-dire : A louer, dans les domaines de Julia Félix, fille de Spurius, du premier au six des ides d’août, un bain , un salon et neuf cents boutiques , échoppes et appartements, pour cinq années consécutives. L’affiche se termine par la formule ordinaire, usitée pour toutes les locations : s. q. d. l. e. n. c. Ces sigles ont beaucoup divisé les savants quant à leur interprétation. Quelquesuns ont voulu y voir une réserve expresse en faveur des mœurs ; mais celte leçon n’est plus admise aujourd’hui, et on trouve dans ces sept lettres les initiales des sept mots :

SI QV1NQVENNIVM DECVRRERIT LOCATIO ERIT NVDO CONSENSV.

Après le terme de cinq ans la location continuera par simple consentement. C’est la forme de bail par tacite reconduction. Telle est du moins l’interprétation proposée par M. Fiorelli.

La maison de Julia Félix fut la première qu’on découvrit entièrement. Sa forme était carrée, et le vestibule avait un bel ordre de pilastres revêtus de stuc semblable à du marbre, avec des chapiteaux de l'ordre corinthien.

< Les tabernœ étaieut les boutiques proprement dites; pergulœ, les loges ou étaux où les marchands exposaient leurs denrées; et cenacula, les chambres au premier étage pour servir d’habitation.

Des figures grotesques 1 en décoraient l'entrée, où l’on voyait dans des niches latérales des statues de marbre et de terre cuite. Les chambres qui s’ouvraient au fond du vestibule avaient été affectées à l’usage de bains chauds et froids. Elles étaient à côté d’un laraire, petit temple domestique dédié à Isis, comme l’indiquent les images peintes de cette déesse, d’Anubis, d’Osiris etd’IIarpocrale qu’on en a retirées. Au milieu de cet oratoire on trouva le fameux trépied de bronze soutenu par trois faunes , qu’on voit maintenant au musée de Naples. C’est un travail dont on admirerait mieux l’étonnante perfection s'il n’était, pas d’une obscénité révoltante. Une table de marbre blanc présentait, entre autres amulettes, un Ifarpocrate avec un croissant d’argent; une boucle d’or, d’où pendait un fil d’or qui soutenait une petite lame du même métal , fermée par une autre petite agrafe; une statuette en bronze, avec l’index sur la bouche, d’un travail exquis; et enfin beaucoup d’autres statuettes votives d’argile et d’ivoire.

Cette belle maison est aujourd’hui recouverte de terre et de débris. Dans les premiers temps on n’avait pas l’idée de rendre Pompéi à la lumière ; et, quand on avait déblayé une maison pour en extraire les marbres, les peintures, les statues, les meubles et tous les objets de quelque valeur, on se hâtait de la recouvrir avec les déblais des édifices voisins. Cette méthode déplorable fut promptement abandonnée, et l’on comprit bientôt qu’il fallait restituer au grand jour toute la ville antique, en y laissant tous les objets dont la disparition ou la détérioration n’étaient pas à craindre. N’était-ce pas le seul moyen de conserver à cette inappréciable relique sa physionomie saisissante, son caractère unique? Il faut, autant que

i Ce nom de grotesque fut appliqué pour la première fois aux fresques déterrées par Raphaël dans les grottes ou corridors souterrains des thermes de Titus à Rome.

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possible , que Pompéi devienne son propre musée. Ce système est appliqué aujourd’hui avec beaucoup de sagacité sous la direction de M. Fiorelli. Les fouilles sont conduites d’une manière méthodique , et tous les déblais , après avoir été minutieusement examinés , triés , et même passés au crible, sont portés à la mer par un petit chemin de fer de service; les édifices trop ébranlés par le poids des terres sont consolidés sans perdre leur cachet particulier; quelques maisons ont été entièrement restaurées pour recevoir les débris qui ne pouvaient demeurer en place; enfin rien n’est négligé pour faire revivre Pompéi , et le présenter à la curiosité des savants tel qu’il était au milieu du premier siècle de notre ère.

La découverte de la maison de Julia Félix et des choses précieuses qui y étaient enfermées , en excitant l’enthousiasme universel , communiqua un vif essor aux travaux. De 1763 à 1796, on déterra successivement l’amphithéâtre, la porte dite d’Herculanum et toutes les habitations de la rue qui y aboutit, jusqu’à la première fontaine; les deux théâtres et leurs alentours , le quartier des soldats au marché, avec la rue qui passe devant le temple d’Isis, la maison de Diomède dans le faubourg, et le temple d’Isis. Les fouilles furent ensuite interrompues jusqu’en 1811. De 1811 à 1830, on mit au jour les maisons de Pansa et de Salluste , le forum civil, l’école de Verna, les temples de Mercure, de Vénus, de Jupiter, et le Panthéon, la Fullonica, les maisons du poète tragique et du Navire, les rues des Marchands, de Mercure et de la Fortune. Plusieurs de ces fouilles furent exécutées en présence des têtes couronnées qui vinrent visiter Pompéi : le grand-duc de Russie, les rois de Suède et de Hollande, l’archiduchesse de Parme , le roi etla famille royale de Naples, etc. Nous voyons ensuite paraître à la lumière , de 1830 à 1847 , un grand nombre d’autres habitations et de monuments , en présence de la reine d’Angleterre, du roi de Bavière, du

comte de Chambord, des princes Charles et Albert de Prusse, de l’empereur de Russie, et des savants réunis au septième congrès scientifique d’Italie, tenu à Naples en 1845. Après une interruption de trois ans, motivée par les inquiétudes qu’excita en Europe la révolution de février 1848, les déblais reprirent en 1831. On ouvrit alors la porte de Stabia, où l’on trouva une inscription en langue osque, fort précieuse pour la philologie , et l’on fouilla les nouveaux thermes de la rue de Stabia. Depuis quelques années les travaux ont été poussés avec une activité nouvelle, et il ne se passe guère de mois où l’on ne fasse quelque découverte importante. Grâce à cette activité, un bon tiers de la ville est aujourd’hui déblayé et rendu à l’étude.'

Au moment de sa catastrophe , Pompéi était entouré de ses vieilles murailles, excepté cependant du côté de la mer, où l’on présume que l’enceinte était interrompue à cause de son inutilité. Je dois dire pourtant qu’on a trouvé en 1863. précisément de ce côté, la porte de la Marine, porte mise sous la protection de Minerve, dont la statue en terre cuite se voit dans une niche à droite en entrant. Ce fait semblerait indiquer que l’enceinte était continue dans l’origine ; mais les fortifications ayant beaucoup perdu de leur importance sous Auguste, cette portion des murs fut démolie ou occupée par des habitations particulières. La ligne de circonvallation, qui mesure quatre milles de développement, a la forme d’un polygone irrégulier. En allant du rivage occidental au rivage oriental par le nord , on y comptait sept portes, savoir : d’Herculanum, du Vésuve, de Capoue, de Nola , du Samo , de Nocera , de Stabia , et celle de la Marine sur le port, qui formait la huitième. Au couchant les murs sont parfaitement conservés avec leurs créneaux ; la construction de cette partie remonte à l’époque des Osques , ainsi que le prouvent le genre même de la maçonnerie et les caractères antiques qu’on y voit tracés

CATASTROPHE

en langue osque. Douze tours carrées tlanquenl les murs et y ajoutent un nouvel élément de défense. La porte d’Herculanum, la mieux conservée de toutes, a trois arcades, celle du milieu pour les chars et les deux latérales pour les piétons. On voit dans l'arcade du milieu les coulisses de la herse qui fermait la porte en tombant d’en haut. Les Italiens , ayant oublié que la herse a été employée par leurs pères, appellent cet appareil saracinesca, comme s’ils le tenaient des Sarrasins. La porte de Stabia, au contraire, était en bois et à deux battants, et se fermait en roulant sur des gonds. En dehors des portes était une guérite pour le factionnaire.

Dans l’état actuel, les fouilles de Pompéi n’ont guère mis à jour que la région de l’ancien port, des portes d’Herculanum et du Vésuve, d’une part, à la porte de Stabia, d’autre part, avec une portion du faubourg Au- ■\ . gustus Félix. Une grande rue, la rue des Thermes, nommée plus loin rue de la Fortune, coupe la ville en deux parties inégales, depuis le port antique jusqu’à la porte de Xola au nord-est. Six rues transversales, partant de cellesci et se dirigeant à l’ouest, sont coupées par une rue parallèle à celle des Thermes, et divisent cet espace en douze îlots de maisons (insulte). A l’est, le terrain compris entre la porte de la Marine, la porte de Stabia, la rue Stabienne et la rue de la Fortune , a une distribution beaucoup plus irrégulière : on y compte dix-huit îlots.

Quelle pouvait être la population do Pompéi? 11 serait bien difficile de le dire aujourd'hui , à cause de la différence des mœurs et des civilisations. Toutes les chambres à coucher sont fort étroites et ne comprennent guère que la place du lit. Puis les esclaves, qui jouaient un si grand rôle dans la vie romaine, étaient entassés, quelquefois par centaines, dans de misérables réduits. Avec des éléments aussi incertains d’appréciation , on ne saurait évaluer la population à moins de quinze mille habitants. L’amphi-

Porte d’Herculanum. Voie des Tombeaux.

théâtre, il est vrai, pouvait contenir vingt mille spectateurs; mais il ne faut pas oublier que les villes voisines avaient droit d’y prendre place.

Les rues sont très-étroites , et ne permettaient que le passage d’un seul char. Comme toutes les voies antiques, elles étaient construites de manière à réunir à beaucoup de commodité tous les éléments possibles de durée. Au milieu est une chaussée, agger, pavée de gros blocs polygonaux de lave basaltique, assujettis sur un lit formé de trois couches différentes, étendues l’une au-dessus de l’autre : l’inférieure, composée de petites pierres ou gravier; la moyenne , de blocailles ou de pierres cassées empâtées dans de la chaux; la supérieure , épaisse d’un demi-pied , formée de fragments de briques et de poteries , mêlés de ciment. On remarque encore dans les blocs de lave les ornières qu’y ont creusées les roues des voitures. De chaque côté de la chaussée est un trottoir élevé destiné aux piétons , flanqué dans toute sa longueur de pierres de bordure qui, dans quelques cas, sont reliées de place en place par de gros blocs uniformes pour serrer et consolider la masse. De distance en distance, des blocs saillants sont fixés sur Y agger en dehors des espaces nécessaires pour les roues des chars, et permettaient de passer d’un trottoir à l’autre , en échappant à la pluie et à la boue des rues. Çà et là de modestes fontaines, assez semblables à nos bornes-fontaines, jetaient de l’eau sur la voie par la bouche d’un mascaron.

Quand on parcourt les rues de Pompéi, on ne saurait se défendre d’une tristesse profonde. Ce squelette de ville, avec ses voies désertes, ses places silencieuses, ses maisons ouvertes et croulantes , ses colonnes renversées et brisées , porte une telle empreinte de désolation, que l’imagination en est vivement saisie. Une ruine a toujours quelque chose de mélancolique; mais quand cette ruine est une ville entière avec des centaines de maisons , l’impression

grandit outre mesure. Quand on a dominé ce premier sentiment, on parcourt avec le plus vif intérêt ces maisons, ces temples, ces théâtres, ces bains, ces édifices publics, où la vie antique se manifeste à nous jusque dans ses plus petits détails. On se trouve alors reporté de dix- huit siècles en arrière; on cesse d'être un homme moderne pour être un homme de l’antiquité, et l’illusion devient bientôt si forte, qu’en visitant l’habitation de Diomède ou celle de Pansa , on craint à chaque instant de voir rentrer le maître du logis suivi de ses esclaves, et d’être jeté à la porte comme un indiscret. A chaque détour de rue , on s’imagine volontiers qu’on va voir apparaître quelque décemvir de la cité porté dans sa litière, et on se range à l’avance pour laisser passer ce personnage important. Cette illusion dure jusqu’au bout, malgré le silence sépulcral de la ville ; mais quand on sort par la porte d’Herculanum, et qu’on suit dans toute sa longueur la rue des Tombeaux, quand surtout on aperçoit le Vésuve avec son aigrette de vapeurs, on revient à soi, comme à la fin d’un rêve, et l’on se dit que Pompéi n'est qu’un immense tombeau où dort l’antiquité.

Je voudrais faire faire à mon lecteur ce voyage dans l'antiquité, que je viens d’exécuter moi-même avec un intérêt si puissant et si soutenu. Qu’il me permette donc de le prendre par la main et de 1 introduire dans les habitations pompéiennes. Quand nous aurons vu les Romains chez eux, dans la vie privée, nous les suivrons au dehors dans les divers actes de la vie publique, et nous serons initiés ainsi à tout un côté de la vieille civilisation.

Description d’une maison romaine. — La maison de Pansa. — Atrium , tablinum, péristyle, chambres, triclinium, jardin. — Dispositions ornementales des habitations. — Maçonneries, stucs, peintures, mosaïques, plafonds, colonnades, jardins. — La maison de Diomède.

— La ferme de Diomède. — La maison de Salluslius. — La maison du Faune. — Mobilier des maisons antiques. — Les boutiques. — Vente des denrées du propriétaire. — Boulangeries. — La Fullonica.

— Peintres.

Les monuments publics des Romains semblent construits pour attester à la postérité la plus reculée la grandeur du peuple-roi et l’importance des affaires d’Ltat qu’il y traitait. Les édifices privés, au contraire, montraient la modération et la simplicité des citoyens, qui étaient peu de chose par eux -mêmes et devaient toute leur gloire à leur patrie. Bâties de matériaux moins solides , ces maisons particulières avaient presque entièrement disparu du sol , et tout au plus en voyait-on çà et là quelques débris informes, souvent incompréhensibles, objet des conjectures les plus opposées. La découverte de Pompéi a pu seule nous révéler les secrets de la vie domestique des anciens , et nous permettre de les suivre , pour ainsi dire , pas à pas dans l’intérieur de leurs maisons. Nous les connaissons ainsi intimement, non-seulement dans la vie rude

• la*

et modeste des premiers temps , mais aussi dans les habitudes molles et luxueuses de l’ère impériale; car, par une bonne fortune inappréciable pour nous , Pompéi a été enfoui au moment où la corruption de l’empire commençait à modifier profondément les mœurs des anciens Romains.

A Rome, les maisons étaient très-petites au temps de la république, et on ne saurait les comparer même aux plus simples de Pompéi. Plus tard, elles s’agrandirent au point de pouvoir loger quatre cents esclaves, et il n’était point rare d’en trouver de cette dimension. Dans la ville, où le terrain , par suite de l’augmentation de la population , avait acquisune immense valeur, on vit les maisons s’élever jusqu’à onze étages. Auguste, dans sa vieillesse, fut obligé , par des motifs de sécurité et de santé publiques , d’en fixer la hauteur par décret à soixante-dix pieds, et Trajan la réduisit plus tard à soixante.

Il ne faut pas s’attendre à trouver à Pompéi des édifices particuliers aussi considérables; car cette ville était loin de la cour, et n’était point habitée par les grands de l’empire. Sa population se composait en grande partie de marins, d’artisans, de négociants, d’affranchis, avec des degrés de fortune très-variés. Il y avait aussi quelques familles opulentes, des magistrats , de riches marchands , de grands propriétaires. Nous avons là , pour ainsi dire , un résumé de la société romaine, et, avec ces éléments, on peut se faire une idée assez exacte de la civilisation matérielle et même morale des anciens, tout comme on pourrait juger la nôtre en étudiant les habitations de nos chefs-lieux de préfecture.

Nous allons mettre sous les yeux de nos lecteurs le plan d’une habitation romaine , et pour cela nous choisissons l’habitation bourgeoise d’un magistrat, celle de l’édile Caïus Cuspius Pansa , une des plus considérables et des plus somptueuses de Pompéi. Avec les quinze boutiques qui l’entouraient , elle formait à elle seule un îlot , c’est-à-

dire un ensemble isolé par des rues , comme une île dans l’eau ; car elle communiquait avec quatre rues : la rue des Thermes par la porte principale, celles de la Fullonica et de F’ortunata, à l’est et à l’ouest, et celle de Mercure au nord. Elle mesure quatre-vingt-dix-huit mètres de longueur dans un sens, et trente- huit mètres dans l’autre. Elle doit son nom à l’inscription suivante, peinte en caractères rouges, qu’on lisait sur le mur à côté de l’entrée principale :

PANSAM AED. PARATVS ROGAT.

c’est-à-dire : Paratus sollicite la protection de l’édile Pansa, formule adulatrice très -fréquente à Pompéi; ou bien : Paratus vote pour que Pansa soit nommé édile , interprétation qui paraît moins vraisemblable.

Voici quelle était la distribution des appartements (voyez la figure ci-jointe). Sur la rue des Thermes est la porte extérieure, janua , avec le prothyrum, passage d’entrée placé entre la porte de la rue et Y atrium , que fermait une autre porte intérieure, ostium. La première était probablement toujours ouverte pendant le jour, comme cela se pra- • tique encore en Italie; mais la seconde était close et empêchait les regards indiscrets de pénétrer dans la maison.

Puis vient Y atrium, ou vestibule. C’était une assez grande pièce, la première des deux parties principales d’une maison romaine. Dans l’origine elle servait à la famille de lieu de réunion ou de pièce publique où les femmes travaillaient à leurs métiers , où les statues de la famille et les images des ancêtres étaient exposées; elle contenait les dieux domestiques et leur autel aussi bien que le foyer de la cuisine. Quant à sa structure intérieure , c’était un appartement rectangulaire, recouvert d’un toit qui, le plus souvent, avait une ouverture carrée au centre, compluvium; un bassin, impluvium, y correspondait dans le

plancher, et était destiné à recevoir la pluie qui tombait par l’ouverture. Le toit lui-même était souvent supporté par des colonnes qui formaient ainsi tout autour une colonnade ou une galerie. L’atrium de la maison de Pansa était du genre toscan, le plus simple et probablement le plus ancien de tous , emprunté par les Romains aux Étrusques. On ne pouvait l’employer que dans un appartement de petite dimension ; car le caractère de cet atrium est de n’avoir point de colonnes pour supporter la toiture; le toit courait autour des parois, soutenu sur quatre poutres entre-croisées qui laissaient entre elles une ouverture carrée pour le passage de la lumière. Au centre de l’atrium est l’impluvium, pour recevoir l’eau amenée par les toits ; on y trouva un seau attaché à une corde. TouL auprès de ce bassin est un piédestal ou petit autel pour les dieux domestiques, dont la place habituelle était près de l’impluvium. Les statuettes des lares étaient quelquefois placées dans une niche à l’entrée , comme pour mettre la maison sous leur protection. Au lieu de statues, ce n’étaient parfois que de simples images, par exemple celle de deux serpents affrontés, peintes sur les murs ou exécutées en mosaïque sur le seuil.

Les pièces C sont les alœ ou ailes de l’atrium , une de * chaque côté ; elles étaient munies de sièges et fermées par des rideaux. Si nous nous en rapportons aux ressemblances avec les maisons de la Turquie moderne, qui ont précisément dans leurs galeries deux pièces semblables , closes de tentures et pourvues de divans , les alæ étaient destinées à recevoir la visite des clients ou des gens d’affaires , avec lesquels on n’était pas tenu à beaucoup d’étiquette. C’était le petit salon, ou, si l’on veut, le bureau, le cabinet. Les ailes ont exactement les deux septièmes de la longueur de l’atrium, et l'atrium lui- même est une fois et demie aussi long qu’il est large , suivant les prescriptions de Vitruve. Cinq petites chambres (cubicula) , marquéos

Atrium

Post icu m

Pompéi. — Plan

aaaaa sur le plan, servaient à la réception des hôtes ou peut-être au logement des esclaves. Tous ces appartements n’ont point de fenêtres extérieures et ne recevaient qu’un jour douteux sur l'atrium , par l’ouverture du compluvium.

Le tablinum est une vaste pièce intermédiaire entre l’atrium et le péristyle, et s’ouvrant sur les deux. On y conservait les archives et les registres de la famille (tabula; rationum) , et les images des ancêtres , masques de cire moulés sur le visage des morts et en reproduisant exactement tous les traits. C’était le salon de cérémonie. Lorsque le tablinum était ouvert de chaque côté , une personne, en entrant par la porte principale, avait vue sur l’étendue entière de l’édifice, et découvrait, au delà de la colonnade du péristyle, l’œcus et le jardin, ce qui devait être une perspective fort belle et fort imposante; mais ordinairement cet appartement était fermé , soit par des rideaux, soit par des cloisons ou paravents mobiles (tabula'), pour empêcher que les serviteurs ne fissent de la pièce d’honneur une chambre de passage. La communication entre l’atrium et la partie intérieure de la maison avait lieu au moyen de deux corridors ( fauces ) ouverts de chaque côté du tablinum. Chez Pansa, il n’y en avait qu’un seul , contrairement à l’usage. La chambre marquée d est une pièce dont on ignore l’usage : elle pouvait servir de salle à manger, ou de bibliothèque, ou de galerie de tableaux, ou de salon de réception.

Nous n’avons parcouru jusqu’ici que la partie extérieure en quelque sorte de l'habitation, celle qui était ouverte aux clients, au public. Nous allons pénétrer maintenant par le corridor de communication dans la partie plus intérieure, celle qui était exclusivement réservée à la famille et aux amis intimes. On remarquera dans cette seconde division une grande analogie avec la première.

Le perislylium forme l’élément principal de cette se-

confie division. Le péristyle comprenait un espace découvert, entouré sur tous les côtés d’une colonnade, comme l’atrium , mais occupant un champ plus large, quelquefois disposé en jardin , avec une fontaine ou un bassin et un impluvium au centre; les appartements habités par la famille étaient distribués sur les côtés du péristyle et s’ouvraient sous la colonnade. Chez Pansa , le toit était supporté par seize colonnes d’ordre corinthien. Au milieu de la cour est une piscine de marbre, où l’on nourrissait diverses espèces de poissons. Cette piscine était alimentée par les eaux pluviales , et le bord en était sans doute orné de fleurs et de plantes aquatiques. Comme l’atrium, le péristyle avait des ailes; ceee, sont quatre petites chambres à coucher; une autre pièce, celle qui est attenante au passage, semble avoir été destinée au portier de la maison ( ostiarius ) , ou à l’eslave atriensis chargé du soin de l’atrium. En effet, elle communiquait directement et immédiatement avec les deux divisions de la maison, et de là on pouvait avoir l’œil sur l’entrée dérobée de la rue latérale. Le triclinium, ou salle à manger, était à un angle du péristyle; la chambre qui y touche était probablement une office destinée aux gens de service. La cuisine était de l’autre côté, en K , avec une arrière-cuisine (h) munie de murs bas sur lesquels on déposait les jarres à huile, les ustensiles , etc. , et une cour contiguë à une des rues latérales, sur laquelle elle a une porte de derrière. Les latrines étaient près de la cuisine.

Nous avons encore à indiquer une autre pièce, élevée de deux degrés au-dessus du péristyle, et s’ouvrant sur le jardin ( xystus ) par une large fenêtre : c’est Yœcus. D’origine et d’invention grecques , cet appartement avait été ensuite adopté par les architectes romains , avec des changements et des perfectionnements. Quoiqu’il ne fût pas affecté exclusivement à un seul usage, il servait surtout de salle de festins; mais il surpassait en hauteur et en largeur,

aussi bien qu’en éclat , le triclinium ordinaire. Un corridor latéral faisait communiquer le péristyle avec une galerie couverte, élevée le long d’un des côtés du jardin. Le jardin , où les plates-bandes étaient encore indiquées clairement, avait une citerne alimentée par un réservoir. On remarquera dans cette description que la maison avait plusieurs entrées distinctes, mais qu’elle n'avait pas une seule fenêtre sur les rues , tous les jours se prenant à l’intérieur sur l’atrium et le péristyle : la vie privée était complètement murée.

Outre le rez-de-chaussée, l’habitation de Pansa avait un premier étage. Les chambres principales étaient sans doute affectées au gynécée ou appartement des femmes : les objets et ornements qu’on y recueillit , tous d’un usage féminin , semblent confirmer cette conjecture. Les pièces supérieures qui donnaient sur la rue étaient probablement Vergastulum , ou logement des esclaves. On y avait accès par un étroit escalier placé dans un angle de l’arrièrecuisine.

Après cette description générale du plan de la maison de Pansa , le lecteur ne sera peut-être pas fâché de savoir ce que les fouilles rencontrèrent dans cette belle habitation. La porte principale , ouverte entre deux pilastres d’ordre corinthien , était doublée de lames de bronze, et attachée à des gonds saillants dont la tête soutenait le stuc qui revêtait les murs. Les anciens paraissent avoir employé cet expédient pour empêcher que l’humidité des maçonneries neuves ne détériorât les ornements de la maison. L’atrium est pavé de dalles de marbre et de mosaïques. On y lit sur le seuil le salut ordinaire : Salve. Les murs intérieurs sont revêtus de stuc et couverts d’arabesques peintes avec une extrême délicatesse. Près du mur du jardin on trouva dans une chaudière le précieux groupe de Bacchus et d’Ampelus, finement incrusté d’argent, qu’on admire aujourd’hui dans la salle des grands bronzes

du musée de Naples. On y trouva aussi deux grandes ailes de bronze d’un travail admirable, qui devaient appartenir à une statue; le terrain avait été anciennement fouillé en ce point, comme il fut facile de s’en convaincre, et la statue avait été enlevée , sans doute par les ordres de Pansa lui-même. Au fond du jardin était une salle couverte, une sorte de kiosque, où la famille se réunissait les soirs d’été pour souper et prendre le frais. Les fourneaux de la cuisine étaient aussi élevés que les nôtres (les Romains ne connaissaient pas nos cheminées), et contenaient leurs cendres. Deux serpents, gardiens de l’autel consacré à la déesse Fornax , l’importante déesse qui présidait aux fourneaux, étaient peints sur les murs avec d'autres images gastronomiques, un jambon, un lièvre, un porc, une hure de sanglier, des poissons, et des côtelettes de veau taillées dans la forme qu’on leur donne encore aujourd’hui. Cette cuisine, si brillamment décorée, possédait une grande quantité d’ustensiles en bronze et de vaisselle en terre cuite. Tous ces objets ont été recueillis avec soin et transportés au musée de Naples.

Le plan de la maison de Pansa nous donne une idée parfaite de toutes les habitations bourgeoises de cette époque. Toutes se composent invariablement de deux parties bien distinctes : l’atrium avec ses petites cellules , son tablinum et ses corridors; — et le péristyle avec ses chambres à coucher, le triclinium , l’œcus, la cuisjne et le jardin. On ne s’écartait pas sensiblement de ces données fondamentales indiquées par Vitruve, et qu’on retrouve figurées avec tant de précision sur le grand plan en marbre de la ville de Rome, exécuté sous Septime Sévère, et conservé maintenant au Capitole. Les maisons ne différaient guère que par l’ampleur de l’atrium , du péristyle et du jardin, le nombre des chambres à coucher, le luxe de l’ornementation et la hauteur des étages. Les plus modestes n’avaient qu’une simple terrasse, solarium, au-dessus

du rez-de-chaussée, pour aller y jouir du soleil ou de la brise, comme cela se fait encore habituellement à Naples et dans l’Orient. La plupart cependant avaient un premier étage; quelquefois cet étage s’avançait dans la rue, grâce à un entablement muni de poutres saillantes , et formait un balcon garni de fenêtres. On voit encore en Italie des dispositions semblables, et il n’est point rare de rencontrer aux étages supérieurs des loges en saillie, avec des fenêtres de face et des fenêtres latérales protégées par des jalousies , pour inspecter curieusement la rue dans toutes les directions sans se montrer.

Il convient maintenant de dire un mot des dispositions ornementales qu’on appliquait aux habitations. La maçonnerie était habituellement formée de briques ou de moellons irréguliers , plus rarement en appareil réticulé , c’est-à-dire composée de petites pierres cubiques placées l’angle en bas, de manière à imiter par les joints les mailles d’un réseau. Dans le premier cas, l’irrégularité de la maçonnerie était dissimulée par un enduit de stuc, opus albarium , dont on couvrait les murailles. Ce stuc se composait de grès , de brique et de marbre , réduits en poudre et broyés ensemble, pour les revêtements plus grossiers de l’extérieur ; ou de gypse pour les ornements plus recherchés de l’intérieur des édifices, tels que des frises, des corniches, des pilastres, des reliefs. Les ciments extérieurs étaient souvent peints de ces couleurs brillantes, comme le rouge , le bleu et le jaune, qu’on aime tant dans les pays du Midi. A l’intérieur, c’étaiént de véritables peintures murales , représentant des paysages , des marines , des animaux , des bambochades ou de simples arabesques , le tout traité avec une délicatesse singulière et une étonnante fraîcheur de coloris. Dans les maisons plus importantes, on abordait la peinture de genre et même la peinture d’histoire, et l’on ne craignait pas de représenter en grand les actions des héros et des dieux , et les

faits importants de l’histoire chez les Grecs et chez les Romains. Un très -petit nombre de ces images étaienl peintes sur des tablettes de bois. On n’en a trouvé aucune: mais on suppose qu’il y avait quelques tableaux suspendus dans une maison où l’on a remarqué dans la muraille des encastrements pratiqués comme pour les recevoir. Aucune de ces peintures n’est absolument médiocre: toutes accusent une main exercée, un vif sentiment de la couleur; quelques-unes même annoncent une louche magistrale, quant à la conception de l’ensemble et à l’ordonnance du dessin. Il est probable que ces dernières n'étaient que des copies ou des réductions de tableaux célèbres. S’il faut louer généralement la grâce , la composition , le dessin et le coloris des peintures pompéiennes, on ne saurait blâmer trop énergiquement l’obscénité d’un grand nombre de ces tableaux. En les voyant , on se demande avec épouvante quelle devait être la corruption de cette civilisation antique qui ne rougissait pas d’exposer des images aussi licencieuses dans le sanctuaire sacré de la famille , sous les yeux des enfants. Et cependant on n’était point encore tombé dans l’abîme de dépravation que l’ère impériale commençait à ouvrir ; mais qu’on était déjà loin de la réserve commandée par le poëte!

Maxima debetur puoro reverentia ; si quid

Turpe paras, ne tu pueri contempseris annos.

Il fallait le christianisme pour faire disparaître toutes ces souillures, au moins de la face du soleil; mais le christianisme venait à peine de s’affirmer à Rome, sa future capitale, par le martyre de saint Pierre et de saint Paul en l’année 67, et, dans cet intervalle de douze ans, son action naissante n’avait guère eu le temps de se propager jusqu’à Pompéi. Jusqu’à présent on n’a trouvé dans les ruines de cette ville aucun signe de la religion chrétienne ; mais il est possible qu’on soit plus heureux dans les fouilles

qui restent à faire sur les deux tiers de l’emplacement antique. Une inscription, une image grossière, une caricature peut-être, viendront un jour témoigner de la lutte qui ■commençait à partager le monde entre les deux cultes , entre la vérité et l’erreur. Ces indices, quels qu’ils soient, même s’ils nous outragent , seront pieusement accueillis de tous les catholiques. Ce n’est pas sans une profonde émotion que j'ai contemplé à Rome, au musée Kircher, une odieuse caricature tracée à la pointe par quelque soldat sur les murs des corps-de-garde du palais de Tibère au Palatin , et représentant Jésus-Christ en croix avec des oreilles d’âne. Cette image révolte profondément le sens chrétien; mais, par une permission spéciale de la Providence, ce blasphème horrible n’apporte-t-il pas une preuve matérielle, palpable, du christianisme? Espérons que Pompéi nous réserve quelque surprise de ce genre.

Le pavage des maisons de Pompéi est toujours en mosaïque. Dans les habitations les plus humbles, c’est une mosaïque rustique composée de tuiles ou de .poteries brisées en tout petits morceaux et mêlées de mortier, puis battues avec la hie jusqu’à former un sol compacte et solide aux couleurs variées : c’est ce qu’on appelait Yopus signinum, ainsi nommé de la ville de Signia (maintenant Segni), fameuse jadis par ses tuiles et où on l’avait inventé. On rencontre encore aujourd’hui dans quelques-unes de nos modestes églises de campagne quelques débris de ces pavages grossiers, où des cailloux de différentes couleurs et des fragments de briques, noyés dans un lit de mortier, composent une mosaïque rustique. Dans les maisons plus riches, le pavage est plus somptueux. Des marbres diversement colorés, coupés en morceaux de figures et de dimensions régulières , s’adaptent les uns aux autres , de manière à former un dessin régulier ou des figures géométriques. Lorsque les lignes sont composées dans un système de deux couleurs seulement, le rouge et le noir,

par exemple, sur un tond blanc, on a le genre alexandrin , Alexandrinum opus. Lorsque les parties composantes sont des tablettes carrées , à l’exclusion de toute autre forme, on a le pavage en damier. Le plus souvent la mosaïque représente, comme une peinture, avec leurs formes et leurs couleurs, des objets animés et inanimés; elle est alors composée de petits morceaux de marbres variés , enfoncés dans un lit de très-fort ciment. On arrivait ainsi à des effets qui pouvaient le disputer à ceux qu’obtient la peinture, et les mosaïstes abordaient avec bonheur nonseulement la représentation d’animaux, de bouquets de fleurs, de guirlandes de fruits, mais encore la reproduction de scènes de genre et même de tableaux de grande dimension à nombreux personnages. Tous ces tableaux témoignent de l’habileté des artisans de cette époque. Plusieurs sont signés des artistes qui les ont exécutés.

Les plafonds étaient constilués par l’ensemble des poutres et des chevrons qui supportaient le toit ou le plancher de l’étage supérieur, en se croisant à angles droits. Entre les pièces de bois étaient des caissons ou compartiments carrés , couverts de stuc et peints comme les murailles. Il n’en subsiste pointa Pompéi, les plafonds s’étant écroulés sous le poids des cendres , et les bois s’étant carbonisés dans le sein de la terre. Les colonnes qui supportaient les maîtresses poutres de l’atrium et du péristyle étaient de marbre , ou de briques revêtues de stuc. On en a cependant trouvé quatre en mosaïque, dans la villa attribuée à Cicéron ou à Marcus Crassus Frugi. Ce genre singulier, qu’on rencontre fréquemment dans les vieilles basiliques de Rome , datant du iv® au vi® siècle , doit être considéré comme un signe de décadence et une faute capitale de goût. La colonne est un soutien, et par conséquent suppose la solidité; il est absurde de la représenter comme un appui de mortier revêtu de petites pierres. C’est ne pas comprendre la colonne que de la dénaturer ainsi.

Les jardins méritent aussi un mot. Généralement assez petits, ils étaient distribués en une foule de plates-bandes régulières et d’allées étroites, d’un effet mesquin. Un bassin en occupait souvent le centre, et le bord en était orné de statuettes, de grenouilles et de lézards de marbre , véritables jouets enfantins. On y voyait, par exemple, de petits pêcheurs en bronze pêchant à la li^ne , ou, fatigués sans doute de l’inutilité de cet exercice , dormant sur le rivage dans leur capuchon, pendant qu’un rat d’eau venait fureter dans leur panier. Au fond du jardin était la fontaine , en forme de niche , embellie de mosaïques , de rocailles rustiques et de coquillages. Un mascaron versait l’eau sur un escalier à huit gradins, hauts chacun de quatre à cinq centimètres , pour figurer une cascade , et deux autres masques de marbre recevaient la nuit une lampe dont la lumière se projetait par les yeux et par la bouche. Qui aurait jamais pensé que le style rococo et le genre rocaille dataient du premier siècle de notre ère? En voyant ces mièvreries, je pensais à ces maisons de campagne des environs de Paris, où , sur un espace de cinq cents mètres carrés, les heureux propriétaires trouvent le moyen d’entasser un hôtel, une serre, un jardin fleuriste, un parc, un ruisseau aux méandres capricieux, un lac, une cascade, une montagne et un chalet. Le mauvais goùV est de tous les temps.

11 faut ajouter cependant que quelques-uns des caprices qui ornaient les bassins et les fontaines des jardins de Pompéi sont des oeuvres d’art d’un rare mérite. Je signalerai, entre autres, deux génies tenant sous le bras une oie inquiète, dont le bec sert de jet d’eau, et surtout le célèbre groupe en bronze d’Hercule atteignant à la course la biche aux pieds d’airain , dont la gueule versait l’eau dans une vasque de marbre blanc. Cette œuvre incomparable , certainement due à un artiste grec , est maintenant au musée de Palerme ; mais on peut en prendre

une idée dans un moulage en plâtre que possède le musée de Naples. On peut juger par ce petit groupe, non moins que par les chefs-d’œuvre de la statuaire grecque, de la perfection étonnante à laquelle les anciens ont porté les arts plastiques.

. Ces traits , d’un caractère nécessairement général , déterminent d’une manière assez nette, ce me semble, la physionomie des habitations pompéiennes. Il me reste, pour donner une sorte de coloris à mon dessin , à ouvrir au lecteur quelques-unes des maisons les plus célèbres de cette ville. Cette promenade ne sera pas sans attrait et sans instruction.

Voici d’abord la maison de campagne d’Arrius Diomède, située hors de la porte d’Herculanum , dans le faubourg Augustus Félix, au milieu des tombeaux qui bordent l’ancienne voie Doinitienne. C’était une des villas les plus somptueuses de Pompéi , comme on peut en juger par sa grandeur, la variété et le nombre de ses appartements, et la position sociale de son propriétaire. Sur la rue elle n’a qu’un étage ; mais comme le terrain est en pente vers la mer, elle en a deux sur le jardin , avec des soubassements. On y entre par deux marches revêtues de marbre, ayant de chaque côté une petite colonne de briques, et on pénètre dans le péristyle, sorte de cloître entouré de quatorze colonnes en briques revêtues de stuc. Ce corps de bâtiment, s’étendant intérieurement sur une loge découverte, domine le jardin et la mer, et un autre appartement disposé en contre-bas.

A gauche du péristyle est l’appartement des bains avec toutes ses dépendances; car déjà le luxe des mœurs romaines avait introduit ces habitudes confortables dans un grand nombre d’habitations particulières. On voit dans la première chambre un bassin pour l’eau froide , environné d’un petit portique à colonnes octogones, et à côté un fourneau avec un vase pour préparer les boissons chaudes

qu’on était dans l’usage de prendre après le bain , puis un cabinet où l’on se déshabillait. Les peintures qui décoraient les murs de toutes ces pièces, représentant des poissons nageant dans leur élément , faisaient allusion à la destination de cette partie de l’appartement. Tout près était l’hypocauste ou fourneau; trois vases de cuivre y étaient placés l’un au-dessus de l’autre et se communiquaient la chaleur, de sorte qu’on avait les trois espèces d’eau requises par les anciens pour les bains. En traversant une autre chambre on se trouvait dans le sudalorium , étuve chauffée par la vapeur qui s’engageait dans des conduits ménagés exprès sous le plancher. La fenêtre en était garnie de verre double ; ce verre, analysé par les chimistes , a présenté une composition presque identique à celle de nos verres modernes.

Par un petit escalier on descend dans l’appartement inférieur au niveau du jardin. Les chambres en sont voûtées et décorées de peintures, et le pavage était en mosaïque. Du jardin on pénètre dans un souterrain éclairé par des soupiraux. Ce caveau semble avoir été destiné à conserver le vin. On y voit encore à présent quantité d’amphores adossées au mur, fixées dans le sable par la pointe , et agglutinées entre elles par la cendre volcanique durcie. C’est là qu’on déterra , au milieu des émanations d’acide carbonique, les dix-huit squelettes dont nous avons parlé.

Au centre du jardin est un réservoir avec sa fontaine, et à côté une enceinte qui paraît avoir été un sphœristerium, où l’on s’exerçait au jeu de boules.

A la maison de Diomède se trouvait annexée une exploitation rurale avec toutes ses dépendances, la cuisine, le four, les chambres pour les esclaves cultivateurs, l’habitation du colon, les écuries, les étables et autres servitudes. On y trouva quarante morceaux de verre très-épais, dont plusieurs étaient longs de soixante-douze centimètres sur cinquante-quatre, ce qui annonce l’habileté des industriels

romains; différents vases, une amphore pleine de miel, des lampes et quantité d’instruments d’agriculture , et enfin un squelette humain à côté d’un squelette de chèvre avec sa sonnette. Sous le portique était un fourneau avec une casserole en place, et contre le mur un pot suspendu à un clou.

C’était là une maison suburbaine, une villa où le confortable de la vie s’associait à certaines habitudes champêtres. L’habitation de Caius Sallustius, fils de Marcus, était, au contraire, une maison de ville, plus élégante et plus recherchée dans son luxe. Elle s’ouvre sur la voie Domitienne, et elle est limitée sur deux autres côtés par la ruelle de Mercure et la rue de Modestus. On l’attribue à Salluste , parce que , suivant un usage encore assez commun en Italie, le propriétaire avait fait peindre son nom sur le mur extérieur :

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