XII F
IIERCULANUM
Origine et histoire d’IIerculanum. — Découverte d'Herculanum. — Le prince d’Elbeuf. — Des matériaux qui ensevelirent Hcrculanum et Rompéi. — Théâtre d'Herculanum. — Basilique et temples. — Statues et objets d'art. — Maison d’Aristide. — Collection de papyrus. — Le cabinet d’un homme do lettres. — Les libraires chez les Romains. — La maison d’Argus. — Objets de la vie domestique.
Les anciens historiens sont loin d’être d’accord sur l'origine et sur la fondation d’Herculanum. L’opinion la plus accréditée veut qu’llerculc, devenu célèbre en Italie, ait consacré aux dieux la dîme des dépouilles de ses ennemis, et fondé une petite ville qui, de son nom, fut appelée Herculanum, avec un port capable de recevoir sa flotte à son retour d’Espagne.
Dès sa fondation cette cité fut habitée par les Osques : ceux-ci cédèrent bientôt la domination aux Pélasges, puis aux Tyrrhénicns, et entin aux Homairts. L'année 289 ou 293 avant l’ère vulgaire , la guerre des Italiens contre Rome enveloppa dans la même fortune les alliés et leurs conquêtes. Le consul Carvilius attaqua deux fois Herculanum, mais sans succès; il dut l’assiéger étroitement, el par la famine la contraindre à se rendre et à accepter la position de colonie romaine. Plus lard, après une nouvelle guerre malheureuse, Herculanum ne put obtenir le droit
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de cité romaine, et dut se contenter du litre de municipe, qui lui donnait la faculté de se gouverner par ses propres lois, comme toutes les autres villes assises autour du Vésuve. Telle était la condition civile d’Herculanum quand les écrivains latins vantaient sa situation délicieuse sur une colline qui dominait la mer.
Cette prospérité ne dura pas longtemps, et l’an 79 vit consommer la ruine de cette ville charmante. La catastrophe l’ensevelit dans un oubli tellement profond, que la véritable position de cette ville était complètement ignorée. Les bouleversements successifs de tous les alentours du Vésuve, les fréquentes éruptions du volcan, les torrents de laves accumulés les uns par-dessus les autres, l’entassement mille fois répété des cendres et des lapilli , avaient recouvert le sol primitif d’Herculanum à une telle hauteur, qu’il n’est point étonnant que dans les siècles de barbarie on ait perdu le souvenir de la situation précise de cette malheureuse ville. On savait seulement qu’Herculanum , comme Pompéi, s’élevait autrefois au pied de la montagne, mais sans pouvoir déterminer en quel point; et il était d’autant plus difficile de le soupçonner que de nouvelles habitations , un village entier et un palais royal se trouvaient bâtis sur ses ruines enfouies.
Quelques découvertes de débris antiques, de mosaïques et d’inscriptions, donnèrent, vers la fin du xvi e siècle, quelques indices d’une ville ensevelie. Malgré cela, on pensait généralement qu’IIerculanum gisait sous Torredel-Greeo. On n’en connut le véritable emplacement qu’en 171 1, quand le prince d’Elbeuf de Lorraine, arrivé à Naples en 1706, à la tête de l’armée impériale expédiée contre Philippe V, épousa en 1713 une fille du prince de Salsa. Ce mariage ayant déterminé son établissement à Naples , il bâtit en 1720 une villa près de Porlici, au Granatello, sur le bord de la mer, et il se plut à l’orner de marbres antiques, achetant les plus rares que lui vendait un paysan
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qui les lirait d’un puits situé à Résina. En voyant l’abondance extraordinaire de ces marbres, le prince fît l’acquisition du champ du poète, comme l’appelait le cultivateur, et il se mit à y faire des fouilles pour son propre compte. Ces fouilles produisirent une immense quantité de choses antiques , des débris de colonnes , des colonnes entières d’albâtre fleuri, des statues de sculpture grecque, dont le prince fît de riches présents à Eugène de Savoie et au roi Louis XIV de France. Parmi les statues données à Eugène de Savoie, il y avait deux des filles de la famille des Balbus, lesquelles à la mort du prince furent achetées par l’électeur de Saxe, et se voient aujourd’hui au musée de Dresde. A cette découverte, déjà très-importante, succéda celle d’une grande quantité de marbre africain très -rare. Ces richesses , exagérées parla renommée, ouvrirent enfin les yeux au gouvernement napolitain, qui fit suspendre les fouilles et exigea du prince d’Elbeuf la restitution d’une partie des antiques qu’il avait découverts.
Les Napolitains chassèrent les Autrichiens, et proclamèrent l’infant don Carlos. Le nouveau roi , continuant vers 1737 la construction de la villa royale de Portici , apprit de son ingénieur Domenico Rocco Alcubiere quels trésors d’art et d’antiquité gisaient ensevelis sous ce même terrain. Rêvant de mettre au jour des antiquités précieuses, Charles de Bourbon voulut que l’on continuât avec ardeur les fouilles commencées, et le succès dépassa de beaucoup son attente. Quand on eut creusé le sol à la profondeur de quatre -vingt -six palmes, on parvint au niveau d’une cité antique enfouie sous Résina et Portici. Alors les doutes se dissipèrent, et l’on reconnut la vieille cité d’Ilerculanum. Les fouilles furent poussées en divers sens, et on trouva des rues bordées de trottoirs, et pavées, comme celles de Naples, de pierres vésuviennes, découverte qui prouve que, bien avant la destruction de cette ville , à l’époque la plus reculée , le Vésuve avait eu de
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violentes éruptions, puisque les cités voisines sont pavées de matériaux vomis par le volcan sous une forme fluide.
11 n’est peut-être pas inutile de dire ici un mot de la nature des matériaux qui ensevelirent les malheureuses villes de Pompéi et d’IIerculanum. Reaucoup de personnes, entendant parler sans cesse, à propos de volcans, de coulées de laves incandescentes, s’imaginent volontiers qu’un torrent de feu engloutit et dévora ces villes. 11 n’en est rien, et il suffit d’examiner avec attention le sol qu’on déblaie pour se convaincre qu’en l’année 71) le phénomène fut tout différent. Voici la coupe, relevée en 1828 par le géologue Lyell , des terrains traversés par les fouilles , près de l’amphithéâtre de Pompéi , en allant de haut en bas :
1° Sable noir brillant provenant de l'éruption de 1822, et contenant de petits cristaux, régulièrement formés, d’augite et de tourmaline. 005 à 07
2° Terre végétale 0 91
3° Tuf noirâtre incohérent, rempli de globules pisolithiques en couches, d’uii à sept centimètres d’épaisseur 0 16
4° Scories en petits fragments et lapilli blancs. 0 07
5° Tuf terreux noirâtre, avec un grand nombre
de globules pisolithiques 0 22
6° Tuf terreux noirâtre, avec lapilli disposés en
couches I 22
7° Couche de lapilli blanchâtres 0 02
8° Tuf gris solide 0 07
9° Ponces et lapilli blancs 0 07
Total. . . 3 11
Comme on le voit clairement par cette coupe, aucun courant de lave n'a jamais atteint Pompéi depuis l’époque où cette ville fut bâtie , bien que ses fondations reposent sur l’ancienne lave amphigénique de la Somma, dont plu-
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sieurs courants, entremêlés de tuf, ont été traversés dans les excavations qui furent pratiquées. Dans la catastrophe de l’an 79, il tomba d’abord sur le sol une pluie de ponces et de lapilli blancs d’une épaisseur de sept centimètres , suivie d’une pluie de cendres grisâtres. Ces cendres, mélangées avec les eaux que le volcan vomit toujours en abondance dans ses éruptions , se condensèrent et formèrent une sorte de pâte, une boue liquide qui emplit les caves et les maisons , en se moulant sur tous les objets comme une matière plastique. 11 résulta de l’intermittence de ces phénomènes une série de couches de lapilli et de couches de tufs plus ou moins durs, dont l’ensemble ensevelit la ville sous un épais linceul de pierre.
Ce qui prouve encore , non moins que la coupe précédente, que la lave de feu fut étrangère à la destruction de Pompéi, c’est l’état de conservation dans lequel une foule d’objets combustibles y ont été trouvés. Les bois, les montants des portes, les poutres des toits y sont carbonisés, il est vrai , mais non brûlés, et leur état actuel ne diffère pas de celui qu’affectent les bois après un long enfouissement dans le sol. Le blé, une multitude de substances végétales, les rouleaux de papyrus, tous carbonisés de la même façon, apportent à cette thèse un nouvel élément de démonstration. Nous n’irons cependant pas si loin que Lippi, qui prétend que les villes d’Ilerculanum et de Pompéi furent ensevelies sous des laves d'eau, c’est-à-dire sous des torrents boueux que les eaux charrient avec impétuosité sur les pentes des volcans au moment des éruptions. Tout démontre qu’il n’y a point eu transport violent de matériaux , mais seulement pluie verticale, entassement et consolidation de lapilli et de cendres.
A Herculanum , les choses ne se sont pas passées exactement de la même façon qu’à Pompéi. Sans doute la ville elle-même est ensevelie dans des couches de lapilli cl de cendres durcies par les eaux; mais après la cata-
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slrophe du premier siècle, dans les nombreuses éruptions qui ont suivi, bien des matériaux divers se sont accumulés au-dessus du dépôt primitif. Ce point, étant moins éloigné de quelques milles du volcan , a toujours été beaucoup plus exposé que Pompéi à être couvert rton- seulement par des chutes de cendres , mais aussi par des alluvions volcaniques et par des courants de laves , de sorte que les masses de ces différentes substances se sont accumulées sur cette ville , où leur épaisseur atteint souvent jusqu’à trente-quatre mètres, et n’a jamais moins de vingt- un mètres. Aussi, au-dessus de la plus inférieure de toutes les couches, qui est un tuf formé de cendres très-fines mêlées de ponces, a-t-on trouvé, suivant Ilamilton, la matière provenant de six éruptions , distribuée en un nombre égal de couches, séparées par des lits de terre végétale dans lesquels Lippi dit avoir reconnu une quantité considérable de coquilles terrestres. Une certaine partie de cette masse superposée renferme aussi une couche de vraie lave siliceuse, lava di pielra dura, vomie par le volcan à une époque de beaucoup postérieure à l’événement fatal qui détermina le premier ensevelissement d’Ilerculanum. Ces diverses circonstances, jointes à la présence de Résina et de Portici sur le même sol, expliquent comment celte ville ne peut être déblayée aussi complètement que Pompéi.
On s’explique aussi par les mêmes motifs pourquoi il a fallu procéder aux fouilles au moyen de galeries souterraines. Dans ce travail on recouvrait les lieux explorés avec les matériaux qu’on tirait des lieux voisins, et on marchait ainsi au hasard , sans plan et sans méthode. Au milieu de ces labyrinthes étroits, les mineurs brisaient les objets, rompaient les architraves et les marbres pour les tirer plus commodément au dehors par les puits d'extraction. On ne jugea même pas à propos de conserver tout ce qu’on déterrait, comme si le moindre des fragments n’avait
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pas une importance considérable; les choses précieuses furent seules placées à Portici pour l’ornement de la villa royale.
C’est au mois d’octobre 1738 qu’on recommença les fouilles dans le puits déjà exploré par le prince d’Elbeuf. On ne tarda pas à y trouver deux fragments de statues équestres de bronze, trois statues consulaires et une inscription indiquant que c’était là l’entrée principale du théâtre d’IIerculanum. Il ne fallut pas moins de douze ans pour fouiller ce monument en entier. La rareté inappréciable des choses qu’on y rencontra rappela l’attention publique sur les mœurs et sur les œuvres des anciens. Dans l’enthousiasme excité par les premières découvertes, le roi fit venir de Rome monsignor Bajardi , savant antiquaire; mais, voyant que le prélat se jetait dans les digressions et dans les généralités mythologiques et historiques connues de tout le monde , il fonda la célèbre Académie d’Herculanum. Il appela aussi de Rome d'habiles artistes pour dessiner, ciseler en bronze et restaurer les débris échappés à l’action destructive du temps ; enfin il destina toute une portion de sa casina de Portici à recevoir les peintures murales et les mosaïques.
Du théâtre, qui mesure deux cent huit palmes de pourtour, il reste assez de parties pour qu’on en reconnaisse exactement la forme, les dispositions générales et les accessoires. On y descend à la lumière des torches, et à travers une masse confuse de laves, de sables volcaniques, de scories et de lapilli ; puis on parcourt le corridor central , et l’on arrive à une porte de sortie ou vomitoire qui reçoit un peu de lumière par un large puits moderne. Dans les ténèbres, on ne peut se former qu’une idée assez vague de l’ensemble, et il est nécessaire d'avoir le plan sous les yeux pour apprécier la distribution générale du monument.
L’hémicvcle ou cavea a ses sept escaliers indiqués par
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Vitruve pour conduire aux sièges des spectateurs, c’està-dire un au milieu et les trois autres de chaque côté , divisant l’espace semi-circulaire en six cunei; mais il diffère du plan ordinaire des théâtres romains par le nombre et la disposition des sièges. Dans les théâtres romains, les gradins sont divisés en trois ordres séparés par des galeries ou corridors semi-circulaires , et chaque ordre comprend sept rangées de gradins. A lterculanum, on compte seize rangs de sièges en travertin , sans aucune galerie intermédiaire; puis, au-dessus, trois autres lignes de gradins où l’on parvient par des escaliers extérieurs; et, plus haut encore, une galerie ouverte, décorée de marbre blanc. Enfin le monument était couronné par un promenoir découvert , où l’on voyait autrefois toute une rangée de statues de bronze, parmi lesquelles on trouva celles de Drusus Néron et de sa femme Anlonia; deux statues équestres de bronze doré et la base d’un quadrige. Les autres statues avaient été enlevées dans les fouilles qui furent faites par les habitants aussitôt après la catastrophe.
La scène a une longueur de cent cinquante palmes , et elle est décorée de douze colonnes corinthiennes, de deux niches où, sans aucun doute, il y avait deux statues, et de deux autels. Les plus beaux marbres de toute espèce étaient appliqués à profusion sur les murailles. Les chœurs se tenaient aux deux côtés de la scène , dans deux vastes salles embellies de peintures et de décorations architecturales. Derrière la scène , en face du forum , s’ouvrait un large portique où le peuple pouvait se réfugier en cas de pluie; les colonnes de cette galerie étaient d’ordre dorique, et formées de briques revêtues de stuc; la couverture en était de bois , et l’on y trouva encore des fragments de poutres carbonisées, qui conservaient parfaitement leur forme primitive. Le plan de l’orchestre est situé aujourd’hui à quatre-vingt-quatorze palmes au-dessous de la rue
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consulaire de Résina. En ce point quelques piliers modernes soutiennent les couches de terrain et les masses supérieures qui recouvrent le reste de l’édifice. Winckclmann estime que le théâtre d’Herculanum pouvait contenir trois mille cinq cents spectateurs, chitïre bien suffisant pour une petite ville qui était loin d'avoir l'importance de Pompéi.
Quelques inscriptions, relevées sur des bases de statues ou sur les portes, nous dontftnt quelques indications intéressantes. Deux statues avaient été élevées, aux deux extrémités de l’avant-scène, à Marcus Nonius Balbus, proconsul, et à Appius Claudius Pulcher, consul, impérator, après sa mort. Une autre inscription nous apprend que Lucius Annius Mammianus Rufus, duumvir quinquennal de la cité, avait bâti à ses frais ce théâtre et l’orchestre, sur les plans de l’architecte Publius Numisius. Un billet ou tessère d’ivoire, portant le nom d’Eschyle en grec, fait aussi supposer avec raison qu’on y représentait des pièces en langue grecque. On sait qu’à cette époque la langue grecque était devenue d’un usage vulgaire à Rome, et qu’on y jouait les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, tout comme on joue l’opéra italien à Paris.
A quelque distance du théâtre, on découvrit une rue large de dix à douze mètres, flanquée de deux trottoirs couverts , dont la voûte, était soutenue par des colonnes. Cette rue allant en droite ligne du théâtre à un autre édifice public, on supposa avec quelque vraisemblance que c’était la rue consulaire et qu’elle aboutissait à la porte orientale de la ville. L’édificc public que nous venons de mentionner, et dont la destination est encore douteuse , mesure deux cent vingt-huit pieds de long et cent trentedeux de large. 11 se compose d'un vaste bâtiment quadrangulairc orné de portiques , de colonnes , de niches , de statues et de peintures murales. Une inscription placée sur la porte apprend à la postérité que Nonius Balbus, pro-
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consul, a bâti à ses frais la basilique, les murailles et les portes de la ville. On en a conclu , non sans raison , que cet édifice était la basilique d’Herculanum.
Une autre construction élégante, où l’on a voulu voir un temple de Vénus Érycine, possédait de délicieuses peintures murales , traitées avec une légèreté et une fraîcheur de coloris vraiment merveilleuses. Ces peintures, où l’on retrouve, comme à Pompéi, de charmantes perspectives de paysages, de villas, de marines, sont dans cette manière que Ludius peintre de l’époque d’Auguste , mentionné par Pline, avait créée pour les murailles des appartements. Le premier, Ludius, avait imaginé de représenter avec son pinceau d’élégantes villas, des villes maritimes, des portiques, des bosquets, des ruisseaux, de riantes campagnes, avec des personnages occupés à la chasse, à la pèche et à la vendange. On peut donc affirmer que si les tableaux de Pompéi et d’Herculanum ne sont pas de la main de Ludius lui-même, ils appartiennent sans conteste à son école et sont dus à ses élèves. On peut ainsi prendre une grande idée du talent gracieux et facile de ce peintre décorateur.
Si l’on en juge par les nombreuses statues de personnages importants qu’on tira des fouilles d’Herculanum , il est manifeste que cette petite ville était splendidement décorée , et qu’elle avait un caractère bien autrement artistique que sa voisine, la commerçante Pompéi. Une statue colossale de bronze avait été élevée sur une des places publiques à l’empereur Claude; une autre, à Lucius Mummius Maximus, prêtre augustal, lequel avait luimême dressé quatre statues à Livie , à Germanicus , à Antonia, mère de Claude, et à Agrippine. Les habitants d’Herculanum avaient en outre dédié deux statues équestres à Nonius Balbus père et fils, et une statue de marbre à Cicéron, pour leur avoir conservé par une éloquente plaidoirie le titre de colonie romaine, dont voulait les
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dépouiller le tribun Rullus. Tous ces monuments qui décoraient les places publiques , sans parler des innombrables images de marbre ou d’airain qui peuplaient le théâtre, la basilique, les temples, et jusqu’aux maisons privées, devaient donner un très-grand air à la petite ville d’Herculanum.
L’habitation la plus vaste et la plus somptueuse d’Herculanum est celle qu’on découvrit de 1750 à 1760, et qui prit le nom d’Aristide, de l’incomparable statue qu’on y déterra. L’édifice présente d’abord la cour rectangulaire ou atrium , décorée de colonnes de stuc, avec l'impluvium au milieu. A chaque angle de la cour on trouva un buste de bronze de facture grecque , et par un rare bonheur l’un d’eux porte le nom de l’artiste qui l’a modelé et ciselé : Apollonius, fils d'Archias, Athénien. Devant chaque colonne d’angle était une petite fontaine à double vasque. En d’autres cours de la maison on découvrit trois bassins. L’un était orné de onze statuettes de faunes en bronze ; un autre avait aussi quatre statuettes d’amours ; le dernier était un grand vivier garni de plomb, et décoré sur les bords de onze mascarons de tigres, dont la gueule versait l’eau dans la piscine.
Les fouilles mirent ensuite au jour un jardin peu étendu, entouré d’un portique rectangulaire que dix colonnes soutenaient dans un sens, et vingt-deux dans l’autre; toutes ces colonnes étaient de briques recouvertes de stuc , et dans les entre-colonnements étaient placés des bustes et des statues de bronze et de marbre, d’un travail achevé. Au milieu , une vaste piscine elliptique donna trois autres chefs-d’œuvre, le Faune ivre et les deux nageurs. Là encore, dans le voisinage immédiat de ce jardin, on déterra ces statues et ces bustes de bronze et de marbre qui font aujourd’hui la splendeur du Musée de Naples : les six danseuses, le Faune dormant, Mercure, Plolémée Philométor , Soter I er , Alexandre , Bérénice . et les bustes
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renommés de Plalon, Archilas, Iléraclilc, Sapho, Démocrite, Scipion l’Africain, Sylla, Lepidus, Caiuset Lucius César, Auguste (œuvre d’Apollonius), Livie, Agrippine la Jeune, Caligula, Sénèque. On découvrit aussi deux daims, un corbeau qui devait verser l’eau par son bec dans la vasque, et beaucoup de petites ligures, toutes de bronze. Il faut ajoutera celte collection, déjà si riche, deux bustes du Raccbus indien, en marbre, celui de Ptolémée Soter, la prétendue statue de Sylla, Homère, Aristide ou peut-être un Eschine. Que penserons-nous de la fortune et du goût du simple particulier qui avait su réunir dans sa maison toutes ces merveilles, aujourd’hui l’honneur incomparable d’un musée?
Dans la foule des meubles et des ustensiles précieux qu’on recueillit dans celle même maison d’Aristide, il faut mentionner deux riches candélabres sur le sommet desquels étaient sculptés des hippogriffes dévorant un taureau et un daim ; d’autres candélabres avec des ornements ciselés ; un 'beau trépied ; une grande coupe et beaucoup d’autres vases, avec une quantité considérable d’objets en verre ; des crotales et un cadran solaire. De nouvelles fouilles, exécutées sur le même point en 1774, donnèrent le fameux lectisterne et le bisellium , tous deux ornés de bas-reliefs d’animaux et d’incrustations d’argent, qu’on admire maintenant à Naples. Les crolal.cs, que nous venons de mentionner, étaient une sorte d’instrument de musique employé spécialement dans le culte de Cybèle, et dont on se servait fréquemment aussi pour accompagner la danse. Il consistait en deux cannes fendues , ou deux pièces creuses de bois ou de métal , réunies ensemble par une poignée droite. Quant on en jouait , on tenait un de ces crotales de chaque main , et on les faisait claquer avec les doigts, de manière à produire un bruit vif et rapide comme celui des castagnettes. Quand au lectisterne, c’était une table sacrée sur laquelle on offrait un somptueux banquet
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aux dieux dont les images étaient tirées de leurs niches et placées sur des lits devant les mets les plus délicats.
Mais la découverte qui émut davantage le monde savant fut celle de trois mille papyrus grecs et latins , renfermés dans un petit tablinum assez étroit pour que deux hommes, les bras tendus, pussent en toucher à la fois les deux extrémités. De petites armoires, hautes d’environ deux mètres, appliquées à la muraille, contenaient dans des compartiments de bois carbonisé une multitude de rouleaux cylindriques calcinés et convertis en charbon, du diamètre de deux à trois pouces sur une largeur de dix à douze. On prit il’abord ces rouleaux pour du charbon, et l’on en détruisit un certain nombre sans en soupçonner la valeur ; mais quand on les eut examinés de plus près et qu’on y eut reconnu des caractères d’écriture , on vit qu’on était dans la bibliothèque d’un philosophe , et l'on attacha dès lors une importance toute spéciale à ces précieux papyrus, qui pouvaient nous révéler quelque chef-dVeuvre inconnu de l’antiquité. Une table était au milieu de l’appartement avec tout ce qu’il faut pour écrire, et les bustes en bronze d’Épicure, de Démosthônes, de Zénon et de Métrodore, avec leur nom en grec, surmontaient les rayons.
On sait que les anciens, ignorant l’art typographique, n’écrivaient que sur des écorces d’arbres, et spécialement sur les membranes et sur les pellicules de la plante appelée papyrus , qu'on trouvait en abondance en Égypte et. en Sicile. Quelques auteurs prétendent que le papyrus des anciens était fait avec ce tissu naturel ou mince pellicule qui est renfermée entre l’écorce et le bois de certains arbres, comme l’érable, le platane, le frêne et surtout le tilleul. Quoi qu’il en soit, et sans entrer dans cette discussion, les manuscrits d’Herculanum étaient formés de l’une ou de l’autre de ces matières, et composaient de longs cylindres où le papier était roulé sur lui-même: de là le nom de volumes, volumina.
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Puisque nous sommes chez un homme de lettres , nos lecteurs ne seront peut-être pas fâchés de pénétrer intimement dans son cabinet de travail, et d’examiner avec curiosité ses matériaux et ses instruments pour écrire.
Voici d’abord ses papiers, charta. Outre le papier delà plus grande dimension , macrocolum , comme celui que nous appelons royal , Pline en énumère huit espèces différentes : Augustana, nommé dans la suite Claudiana, du nom de l’empereur, papier impérial ou de première qualité : Liviana, seconde qualité ; llieratica, primitivement le meilleur et le même que la charta regia de Catulle ; Amphithcatrica , Saitica , Lencotica , qualités inférieures , désignées d’après le lieu de leur fabrication ; Fanniana, papier fabriqué à Rome par l’industriel Fannius ; Emporetica, papier grossier dont on ne se servait pas pour écrire , mais seulement pour emballer des marchandises ; charta dentata , papier dont on avait adouci et poli la surface en la frottant de la dent de quelque animal : il était brillant, et laissait glisser la plume comme notre papier satiné ; enfin la charta bibula était un papier transparent qui buvait et laissait voir les lettres.
Aux papyrus proprement dits , il faut ajouter le parchemin , membrana , quoiqu’il fût d’un usage moins général pour écrire. Souvent on grattait le parchemin pour faire disparaître l'écriture dont il était couvert, afin de s’en servir une seconde fois et d’y tracer de nouveaux caractères. C’est ce qu’on nommait des palimpsestes. Par suite, les savants ont donné le nom de palimpsestes à des manuscrits dont les caractères apparents et lisibles , quoique remontant déjà eux-mêmes à une assez haute antiquité, recouvrent une écriture plus ancienne encore. Il paraît probable que celte habitude d’effacer pour récrire sur le même papier remonte jusqu'aux libraires grecs et romains, et qu’ils avaient recours à ce procédé quand la composition confiée en premier lieu au parchemin présen-
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tait peu d’intérêt et avait peu de valeur. Quoi qu’il en soit, aucun des palimpsestes actuellement existants ne semble antérieur au ix c siècle; on a souvent reconnu que des œuvres du premier ordre avaient été effacées par un lavage ou par un grattage, afin que le parchemin pût recevoir d’autres compositions, l’écriture primitive se laissant cependant distinguer et quelquefois même lire par-dessous l’autre. C’est ainsi que le De Republica de Cicéron a été découvert et déchiffré par le savant cardinal Angelo Mai' sous un commentaire de saint Augustin sur les Psaumes.
Pour écrire sur le papyrus ou sur le parchemin , on se servait d’une tige de roseau ou de canne, taillée exactement comme nos plumes modernes, avec un bec fendu en deux. L’instrument qu’on employait pour les tailler ne différait point par sa forme de nos canifs actuels. Un peu plus tard, au commencement du second siècle, on eut recours aux plumes des ailes ou de la queue des oiseaux , penna , et l’on voit un instrument de ce genre figuré sur la colonne Trajane et sur la colonne Antonine, dans la main d’une Victoire ailée occupée à écrire l’histoire des deux empereurs : l’usage cependant n’en était point encore commun , et le roseau ne fut guère détrôné qu’au v° ou au vi 3 siècle. Le papier était réglé par une mince lame de plomb. Quant à l’encre, c’était un liquide noir qui tombait dans des usages bien vulgaires , et , en même temps que les poètes , les philosophes et les orateurs l’employaient pour écrire leurs chefs-d’œuvre, les peintres l’appliquaient pour vernir et les cordonniers pour noircir leur cuir. Les roseaux et l’encrier étaient enfermés dans un étui spécial que l’écrivain portait avec lui.
Outre le papier, on se servait fréquemment, pour écrire les choses courantes , de tablettes enduites de cire , sur lesquelles on traçait les caractères avec la pointe d’un stylet: une large lame plate, terminant l’instrument de l’autre
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bout, permettait d’effacer l’écriture et de rendre à la cire son premier poli.
Mais revenons aux manuscrits d’IIerculanum. Des trois mille papyrus qu’on trouva dans la bibliothèque de la maison d’Aristide, dix-huit cents furent transportés par les ordres de Charles 111 au musée royal de Portici, tous les autres ayant été détruits à cause de leur ressemblance avec des morceaux de charbon. La difficulté de les lire, qui de prime abord parut insurmontable, fut enfin vaincue par la persévérance du P. Antonio Piaggi, qu’un ardent amour pour les lettres soutenait dans une entreprise si ardue. Il trouva moyen de dérouler et de fixer sur une membrane transparente ces bandes friables qui ne présentaient pas plus de consistance que le papier dévoré et noirci par la flamme. C’est à ce savant, qui était en môme temps un artiste mécanicien du premier ordre, qu’on doit la machine aussi ingénieuse que simple employée pour une opération si délicate. 11 imagina une sorte de métier de tisserand semblable à peu près à ceux dont se servent les coiffeurs pour tresser les cheveux. Le cylindre charbonneux est suspendu en l’air au moyen de fils de soie qûi correspondent à de petites vis avec lesquelles on peut faire tourner le volume sur lui-même et le dérouler, sans le toucher autrement qu’avec de petits stylets ou des pincettes extrêmement fines. Ces stylets servent à séparer et à isoler chaque feuillet de l’écorce charbonnée, en veillant avec un soin extrême à fixer par derrière avec un peu de gomme fine, au-dessous de chaque lettre, une pellicule très-mince , suffisante pour fortifier la partie écrite et l’enlever du rouleau. On continue ensuite à dérouler le manuscrit sans le toucher, avec les vis et les fils de soie, et insensiblement on vient à bout d’en séparer toute l'écriture, qu’on dépose avec des précautions et une délicatesse infinies sur des bandes de toile, afin que le fragile manuscrit ne se réduise pas en cendres. Pour appliquer ce procédé
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minutieux , il faut une patience dont peu d’hommes sont capables.
L’appareil de Piaggi, que [nous venons de décrire, est le seul qu’on ait pu appliquer jusqu’à présent au déroulement et à la consolidation des papyrus d’Herculanum. En vain d’autres savants ont voulu tenter une méthode plus expéditive : ils ont dû y renoncer. Sur les vingtquatre papyrus qui furent envoyés en France et en Angleterre , on ne parvint même pas à déchiffrer un seul mot. Le professeur Sickler ayant prétendu avoir inventé un nouveau procédé, l’Angleterre l’appela; mais, après quatre mois de tentatives infructueuses, il fut contraint de renoncer à son entreprise. Le célèbre Davy , dans un voyage qu’il fit à Naples , voulut mettre en œuvre les agents chimiques ; mais il échoua complètement au moment où les journaux étrangers publiaient son triomphe. La gloire de l’invention napolitaine est donc jusqil’à présent demeurée sans rivale en ce genre.
On suppose que l’ensemble de tous les manuscrits d’IIerculanum, à l’exception de vingt-quatre seulement écrits en latin, appartient à la littérature grecque. Les papyrus jusqu’ici déroulés et interprétés montent au nombre de cinq cents, dont une quinzaine ont été publiés. Il y a des ouvrages d’Épicure, de Philodème, de Rabirius, de Polystrate et de Métrodore , traitant de questions philosophiques, de littérature et d’art; on y remarque un traité de la musique , par Philodème , et trois poèmes en vers hexamètres latins, attribués à Rabirius. Aucun de ces livres n'a d’importance véritable, et cette découverte n’a pas tenu ce qu’on était en droit d’en attendre. La bibliothèque d’IIerculanum était celle d’un philosophe épicurien, qui se préoccupait plus de bien vivre que de recueillir les chefs-d’œuvre de l’histoire et de la poésie.
Cette bibliothèque appelle naturellement notre attention sur les libraires de l’antiquité et sur le commerce des livres
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chez les Romains. La fabrication et le commerce des livres n’étaient pas une industrie entièrement nouvelle au premier siècle de notre ère, et, depuis une centaine d’années environ, des marchands avaient entrepris de multiplier les productions de l’esprit humain et de les vendre dans des boutiques qui portaient le nom de librairies. Rome avait un grand nombre de ces boutiques, particulièrement aux environs du Forum. Leur décoratiort et leur étalage les faisaient aisément reconnaître. On inscrivait sur la porte le nom des auteurs en vogue et les titres de leurs ouvrages, et une foule de livres, roulés, liés en faisceaux, ou rangés debout dans des coffrets cylindriques, étaient exposés aux regards du public. Quoique les libraires fussent en général des gens peu éclairés, leur maison était le rendez-vous naturel des littérateurs, des rhéteurs et des philosophes.
Dans l’arrière-boutique se tenaient les écrivains. Ils écrivaient sur leurs genoux, sans rien copier, mais sous la dictée d’une seule personne qui lisait à haute voix l’ouvrage en transcription , de sorte qu’il s’en confectionnait plusieurs exemplaires à la fois. On les collationnait ensuite avec beaucoup de soin , la pureté du texte étant un des principaux mérites des ouvrages. Les feuillets étaient alors livrés aux relieurs , qui collaient les pages les unes au bout des autres , de manière à en former une bande plus ou moins longue , suivant l’importance matérielle du livre. On attachait à la dernière page un petit bâton cylindrique sur lequel s’enroulait la longue feuille; les deux bouts du bâton étaient garnis de disques pour protéger les tranches du livre roulé. Le parchemin n’était point mis en volume, c’est-à-dire en rouleau , mais en tome carré ; les feuillets, au lieu d’être collés bout à bout, étaient superposés l’un à l’autre, comme dans les livres modernes, cousus ensemble, et resserrés entre deux planchettes de hêtre. Telle était la double forme sous laquelle les livres
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se présentaient aux amateurs. Les écrivains du premier siècle de notre ère nous apprennent qu’il s’en faisait un grand commerce, non-seulement à Rome, mais aussi dans les provinces, et que les libraires gagnaient cent pour cent sur les ouvrages en vogue. Les ouvrages médiocres ou décriés donnaient un bénéfice bien moins considérable, et l’on en abandonnait la vente aux libellions, espèce de bouquinistes qui ne vendaient que de vieux livres.
Les fouilles d’Herculanum n’ont pas toujours produit des résultats aussi satisfaisants que ceux de la maison du philosophe épicurien; mais si l’intérêt des autres découvertes est moins élevé , il ne laisse pas néanmoins de piquer vivement l’attention. Les travaux, interrompus en 1770, ne furent repris que de 1828 à 1837. C’est dans cet intervalle qu’on déterra la maison d’Argus, ainsi nommée d’une peinture murale qui représentait la fable d'Io avec son gardien aux cent yeux. C’était une habitation vaste, élégante, décorée de peintures murales, de marbres, de mosaïques , de terrasses , de portiques, de jets d’eau, en un mot, de tous les agréments intérieurs qu’un riche propriétaire peut se procurer. L’atrium et scs dépendances , pavés de marbres précieux , étaient couverts de peintures décoratives qui figuraient des courtines, des festons, des paysages et des perspectives d’architecture. Le gynécée, ou appartement des femmes, avait un portique aux colonnes revêtues de stuc , dans l’intervalle desquelles pendaient des portières. Au milieu du portique était un viridarium , ou jardin rempli de fleurs. Delà on passait dans un bosquet, sur lequel s’ouvraient la salle à manger et la salle de réception , ornées de charmantes peintures. Les colonnes qui fermaient le bosquet soutenaient un second étage, distribué d’un côté en magasins et en greniers, et de l’autre sur la rue en chambres d’habitation, auxquelles on avait accès par une terrasse suspendue tournée vers la mer. Bien des choses précieuses avaient déjà été enlevées de cette maison
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dans les premières fouilles effectuées par le prince d’Elbeuf ; si les secondes fouilles ne produisirent pas de remarquables œuvres d’art, elles mirent du moins à la lumière une foule d’objets de la vie domestique des anciens. Ainsi on trouva de nombreux fragments de verre bleu, trèsimportants pour l’histoire de l’industrie et des arts chimiques chez les Romains ; des légumes en quantité ; du froment avec la pelle pour le nettoyer au vent; des vases pleins d’olives ; des lentilles, du miel, des figues sèches, des noix, des noisettes, des amandes et des prunes; des caisses remplies de pâte, un grand coupon de toile, trois sonnettes, et, pour descendre aux derniers détails, un balai semblable aux nôtres. En retrouvant tous ces objets à leur place , on eût pensé volontiers que la maison avmt été abandonnée la veille.
Ce qui confirme encore l'observateur dans cette impression , c’est l’état étonnant de conservation de toutes ces substances. Dans la chambre d’un peintre qui probablement était naturaliste, on a recueilli une collection considérable de coquilles, dont un grand nombre appartiennent à des espèces de la Méditerranée : elles avaient autant de fraîcheur que si elles fussent constamment restées enfermées dans un musée. La comparaison de ces débris avec ceux qu'on trouve à l’état fossile ne saurait fournir le moindre éclaircissement sur le temps nécessaire à la production d’un certain degré de décomposition ou de minéralisation; car , bien que dans des circonstances favorables une altération beaucoup plus grande puisse sans doute être produite dans un laps de temps beaucoup plus court, cet exemple montre cependant qu’un ensevelissement de dix-huit siècles est quelquefois sans effet pour amener des coquilles à l’état fossile. A llerculanum, les poutres des maisons sont noires à l’extérieur ; mais , quand elles sont fendues , elles offrent intérieurement à peu près le même aspect que le bois ordinaire, le bois récent. On voit alors
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combien le passage de leur masse entière à l’état de lignite s’opère lentement. Quelques substances animales et végétales de nature à présenter moins de résistance ont éprouvé bien plus d’altération; cependant leur état de conservation est encore extrêmement remarquable. Un grand nombre de filets, souvent entiers, ont été déterrés; la texture du linge est parfaitement reconnaissable; un pain recueilli dans une boutique porte encore le nom du boulanger, imprimé dans la pâte ; sur le comptoir d’un apothicaire, on trouva une boîte de pilules converties en une poudre terreuse très-fine, et un petit cylindre d’une substance médicamenteuse, évidemment préparé pour être divisé en pilules ; près de là était une jarre contenant des herbes médicinales; enfin, en 1827 , on a découvert des olives humides, renfermées dans un bocal carré, et du caviar dans un état de conservation vraiment extraordinaire. Ces faits singuliers, que nous avons voulu indiquer en terminant, sont du plus haut intérêt pour le géologue ; ils ouvrent de nouvelles perspectives sur le temps immense que la nature exige pour minéraliser les corps enfouis dans le sein de la terre, et sur la longueur incalculable des anciennes périodes géologiques.
Les fouilles d'IIerculanum sont suspendues depuis 185a. Les derniers travaux d’excavation ont été poussés sur le rivage de la mer, et ont mis à jour de vastes salles divisées en divers compartiments. Ces constructions, qui couvraient une grande étendue de terrain et avaient une hauteur considérable, étaient remarquables par leur solidité, leur caractère architectural et leur bonne conservation. On jugea sans hésiter que c’étaient les officines d’un édifice public, peut-être l’arsenal maritime d'IIerculanum , où logeaient les matelots et les soldats de la flotte, lieu mentionné par Strabon. On y rencontra plusieurs squelettes humains , et, près de grands fourneaux, les os de divers animaux qui avaient sans doute servi au repas du jour de l’érup-
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lion. Malgré l’importance des choses d’art et des papyrus déterrés à Ilerculanum , il faut avouer que cette ville est loin de présenter l’intérêt d’ensemble de Pompéi , sa sœur d’infortune ; mais les deux ruines se complètent l’une par l'autre, et nous fournissent l’objet d’étude le plus émouvant que l’antiquité païenne nous ait laissé.
La grotte du Pausilippe. — Lac d’Agnano. — Cratères d’explosion et de soulèvement. — Grotte du Chien. — Etuves de San-Germano. — Sources des Pisciarelli. — Existence d’une longue fissure volcanique.
— Solfatare de Pouzzolcs. — Amphithéâtre et ruines de Pouzzoles. — Le mole antique. — Le pont de Caligula. — Temple de Sérapis. — Oscillations dans le niveau du sol. — Soulèvement du Monte-Nuovo.
— Les rivages de Baia. — Meurtre d’Agrippine. — L’Averne et le Lucrin. — Grotte de la Sibylle. — Etuves de Néron. — Ruines de Cumes. — Les enfers mythologiques. — La piscine admirable. — Vin de Falerne.
A M. Fr. A., à Saint- E.
Mon cher Ami,
Puisqu’un mauvais sort t’a condamné à manquer le voyage d’Italie, depuis si longtemps rêvé, et t’a arrêté à Marseille, au beau milieu du chemin, je veux te dédommager un peu de ce contre-temps en te racontant l’intéressante et délicieuse promenade que je viens de faire à l’ouest de Naples. Ce n’est rien moins qu’une excursion chez Pluton , un train de plaisir pour les enfers que je te propose ici. Mais ne t’effraie pas outre mesure do cet audacieux projet. Les choses ont bien changé depuis. les jours d’Orphée, de Thésée, de Télémaque et d’Énée, et l’on prend aujourd’hui son billet pour le Styx et l’Averne,
tout comme s’il ne s'agissait que d’aller de Paris à Saint- Cloud. Le rameau d’or de la Sibylle, je l’ai là dans ma bourse, sous la figure d’un marengo, comme on appelle en Italie nos napoléons. Un ex-brigand, Gennaro, nous servira de Mercure, et, si lu trouves ses explications trop vulgaires , je donnerai la parole aux poètes.
Permets-moi d’abord de t’orienter un peu, de peur que tu ne t’égares dans le labyrinthe des lieux infernaux. Naples est assis, comme tu le sais, sur un amphithéâtre de collines. La plus occidentale de ces collines, le Pausilippc, peu épaisse, mais fort, élevée, court tout le long du rivage jusqu’en face de la petite île de Nisida, qui paraît n’en être qu’un prolongement détaché, et intercepte toute communication facile entre la ville et les campagnes du couchant. Au delà du bourrelet formé par le Pausilippe s’ouvre une profonde dépression où se trouve le lac d’ Agnano , et celte dépression est enveloppée au nord par d’autres collines, les collines Leucogéennes, qui se prolongent jusqu’à Pouzzoles. De là une chaîne de hauteurs accidente le rivage jusqu’à la pointe du cap Misène, en séparant le golfe de Baia du littoral de Gumes, terme de notre excursion.
Nous partons à six heures du matin, conduits par deux voiturins. Nous avions eu d’abord la pensée de prendre un corricolo; mais ce genre de voiture, très- pittoresque et fort original , nous parut décidément trop incommode pour une longue course d’une journée. Après avoir suivi l’admirable quai de Chiaia, nous pénétrons dans la grotte du Pausilippe. C’est un tunnel antique creusé dans le tuf volcanique de la colline, afin d’établir une communication rapide entre Naples , le lac d’Agnano et Pouzzoles. Ce n’était sans doute dans l’origine qu'une simple carrière de pierres, et, au temps de Pétrone, le passage était si bas, qu’on était forcé de s’y baisser en plusieurs endroits. Auguste et Néron, qui le traversèrent souvent, n’eurent
point la pensée de l’améliorer, et Sénèque se plaignait amèrement des inconvénients qu’jl y rencontrait. « Il m’a fallu, écrivait-il, subir toute la destinée des athlètes; d’abord frotté d’huile, j’ai dû ensuite affronter la poussière du souterrain de Naples. Rien de plus long et de plus obscur que ce cachot! Là, la poussière renfermée sans issue tournoie sur elle- même, et retombe sur les malheureux qui l’ont soulevée. » Tout imparfaite qu’elle était, la grotte de Pouzzoles avait vivement frappé l’imagination du moyen âge, pour lequel elle était un travail merveilleux. Gennaro, chez qui nous retrouvons toutes les traditions populaires de son pays, l’attribue sans hésiter aux enchantements de Virgile; car tu sauras que Virgile est ici non-seulement le prince des poètes, mais encore le plus puissant des magiciens : il occupe dans les légendes locales la place que tiennent chez nous les fées et l’enchanteur Merlin, et c’est à cette singulière réputation qu’il doit sa plus grande notoriété.
La grotte du Pausilippe fut agrandie au XV e siècle par Alphonse I or d'Aragon , et aérée par deux puits. Dans son état actuel, elle mesure deux mille six cents palmes de long, vingt-quatre de large , et quatre-vingt-dix de hauteur. Autrefois elle n’était éclairée que par une seule lampe , qu’un ermite entretenait sans cesse allumée devant la madone , dans une petite chapelle ménagée vers le milieu du passage: aujourd’hui le gaz , qui a remplacé les réverbères fumeux, y jette assez de lumière pour en dissiper les ténèbres. Le soleil se charge aussi, mais seulement deux fois l’année, de l’éclairer à son tour. C’est au moment des équinoxes , quand il se couche derrière le Pausilippe : alors il illumine de ses derniers rayons la voûte de la grotte, et vient les projeter, à travers cette longue lunette , sur une maison de la rivière de Chiaia , éloignée d’un mille du Pausilippe.
Nous traversons rapidement ce tunnel, où nous ren-
controns une foule affairée qui accourt à la ville apporter les provisions du jour. Quelques pieuses contadines sont agenouillées devant la petite chapelle, et y récitent dévotement le rosaire; deux pifferari s’y sont aussi arrêtés, et saluent la madone de leurs aigres instruments. Tous se signent au passage.
En sortant de la grotte, nous voici au petit village de Fuori-Grotta, dans cette curieuse vallée de Bagnoli, qui a emprunté son nom aux sources thermales qui sourdent de toutes les collines du voisinage et aux bains qui les exploitent. Un chemin profondément creusé dans le rocher, une cupa, comme disent les Napolitains, œuvre des torrents plutôt que des hommes, nous conduit au lac d’Agnano. J’y remarque d’immenses murailles, en appareil réticulé, bâties par les anciens, sans doute pour retenir les terres et empêcher l’éboulement de la colline.
Le lac d’Agnano, qui n’a guère qu’un mille de tour, me paraît être le type parfait de ce que les géologues appellent un cratère d’explosion. Il est bien différent du Vésuve, dans lequel je reconnais tous les caractères d’un cratère de soulèvement. Dans ce dernier cas, le sol a été soulevé par les forces intérieures et s’est déchiré au sommet, donnant issue, par cette ouverture en forme de coupe, aux matières éruptives. Les choses ne se sont évidemment point passées de la même manière à Agnano. Ici les gaz seuls ont été en action et ont projeté au loin une masse de rochers , à la manière de l’explosion d’une mine de guerre. Cette explosion a déterminé une cavité en forme d’entonnoir irrégulier, dont les bords sont composés des couches mêmes du sol percé, non soulevé, et la cavité, qui est beaucoup plus basse que toute la région environnante, est devenue le réceptacle des eaux.
Les eaux d’Agnano sont sans odeur, et n’ont, dit-on, aucune saveur sulfureuse; mais il se dégage du fond d’innombrables bulles d'acide carbonique qu’on voit bouillon-
ner à la surface. Il ne nous prit point la tentation d’en goûter, à cause des fanges impures du bord, et surtout de la prodigieuse quantité de têtards qui y grouillent à l’envi. Nous ne pouvions faire un pas sans soulever des légions de grenouilles : ces animaux ne paraissent point incommodés de vivre dans une eau gazeuse.
C’est tout à côté du lac, à l’orient, dans le coteau circulaire qui l’enveloppe , que s’ouvre la célèbre grotte du Chien, déjà fameuse au temps de Pline. Le naturaliste latin l’appelle l’antre de Charon , plein d’un air mortel : Scrobs Charontis, mortiferum spirilum exhalans. Une bougie s’y éteint instantanément ; un lapin et une poule y meurent en deux minutes: un chien, en trois; un chat, en quatre ; une grenouille, en cinq ; et un serpent, en sept. Je puis même te dire qu’il ne faudrait que dix minutes de séjour dans ces exhalaisons empoisonnées pour tuer un homme; car le vice-roi de Naples, don Pierre de Tolède, eut l’affreuse fantaisie d’y faire jeter un criminel. Jusqu’à la fin du siècle dernier ces effets singuliers, dont la véritable cause demeurait inconnue , étaient l’objet d’une grande curiosité et passaient pour merveilleux. Aujourd’hui des expériences de laboratoire les ont rendus vulgaires, et je ne t’apprendrai pas qu’ils sont dus à la présence du gaz acide carbonique à la partie inférieure de la grotte, gaz exhalé par une fissure du sol en communication avec les foyers souterrains.
Malgré le peu de nouveauté de ces phénomènes , nous nous laissons séduire par le gardien de la grotte, et nous entrons hardiment dans l’antre de Charon , protégés par notre taille contre les exhalaisons mortelles. L’acide carbonique, étant plus lourd que l’air, repose, en effet, à la manière d’un liquide, sur le sol de la cave, et ne pénètre point dans les couches supérieures de l’atmosphère. Un papier allumé qu’on y jette s’y éteint aussitôt, et la fumée, llottant sur l’acide carbonique sans y entrer, nous indique
nettement la ligne de séparation des deux couches. Un pistolet n’y part pas, et l’expérience réussit d’autant mieux (c’est une indiscrétion que Gennaro me glisse à l’oreille), (juc l’arme ne devant pas partir, il n’est pas besoin de la charger. Enfin si l’on se baisse vers le sol, et qu’avec la main on injecte le gaz dans la bouche, on sent une saveur acide marquée, comme celle de l’eau de Seltz, ou comme celle du vin de Champagne, au dire du gardien, jaloux de relever tous les mérites de sa cave.
Restait l’expérience du chien. La pauvre bête se tenait au loin, dans une attitude pleine de défiance, et j’avais remarqué qu’à notre arrivée elle nous avait accueillis avec une malveillance sensible. « Cerbero! Cerbero! » criait le gardien de sa voix la plus doucereuse; mais Cerbère, peu soucieux de goûter au champagne de son maître, faisait la sourde oreille. Il fallut aller chercher la victime et la traîner de force au lieu du supplice. Le chien marchait piteusement la queue basse, les oreilles pendantes, trop préparé à ce qui allait se passer. On le jette dans la couche meurtrière, et, en moins d’une minute, au milieu d’affreuses convulsions, il tombe comme foudroyé. Ramené dans l’atmosphère pure, le pauvre Cerbère haletait, écumait, levait en haut le museau pour aspirer plus profondément un air plus vivifiant , tournait sur lui-même, grattait la terre de ses ongles. Quand le commencement d’asphyxie fut dissipé, il prit sa- course et disparut dans les bois qui couronnent le lac. On n’a pas besoin d’être membre de la Société protectrice des animaux pour se révolter contre ce cruel et odieux spectacle.
Le cratère d’Agnano présente une autre curiosité : ce sont les stufe, c’est-à-dire les étuves de San-Germano. On appelle do ce nom, dans les régions volcarfiques de l’Italie méridionale, des ouvertures naturelles du sol qui émettent des fumerolles plus ou moins chaudes, toujours chargées de principes minéraux. Les anciens, et les modernes à leur
suite, n’ont pas manqué de les utiliser pour en faire des bains de vapeur, et les ont naturellement comparées aux étuves des thermes antiques. On voit encore, sur la pente de la colline, les ruines d’un grandiose édifice, bâti en briques et en pierres cubiques de petit appareil, avec de larges arcades et une foule de niches ou cellules, où des tuyaux de terre cuite conduisaient la vapeur. Ce sont ces thermes que visitait au vi e siècle , au témoignage du pape saint Grégoire le Grand, saint Germain, évêque de Capoue, pour s’y guérir de la goutte. Les bains actuels ne sont qu’un établissement misérable, divisé en huit chamhrettes malpropres, où les malades reçoivent directement les émanations sulfureuses , en se plaçant au-dessus des fissures qui les laissent échapper. Nous y pénétrons avec quelque répugnance, et nous trouvons dans la première chambre une température de trente-quatre degrés, qui s’accroît de cellule en cellule jusqu’à soixante-cinq degrés centigrades , en provoquant une transpiration extrêmement abondante. Les pauvres gens dq Naples viennent chercher dans les étuves de San-Germano la guérison de leurs rhumatismes, et l’on assure qu’une vingtaine de bains de ces vapeurs suffisent pour produire un effet salutaire.
Non loin de là , au pied des collines Leucogéennes , se trouve un établissement, du même genre avec des eaux thermales, connu sous le nom d 'acqua de’ Pisciarelli, et renommé pour la cure de plusieurs maladies. Quatre sources, dont la température s’élève à cinquante-cinq degrés, y donnent une eau trouble, riche en alun, en sulfate de fer et en acide carbonique, avec une petite quantité d’acide sulfurique. Autour des fontaines le terrain est brûlant et répand une odeur sulfureuse presque intolérable. Quand on le frappe du pied, il résonne bruyamment. La montagne, toute pleine de cavernes et de précipices, semble n’être que la ruine d’un ancien volcan. D’une foule
de crevasses et de soupiraux s’exhale une immense quantité de vapeurs aqueuses et de gaz acide sulfureux, qui atteignent le degré de chaleur de l’eau bouillante. Sur toute la surface de la roche on voit des efflorescences d’alun, de vitriol, de soufre cristallisé en octaèdres, et de soufre sublimé en flocons] les pierres, colorées par différents minéraux, sont blanches, jaunes et rouges, et frappent par leur éclat singulier; la terre est friable, et, comme c’est de la céruse , on la recueille avec soin pour préparer le blanc des peintres; enfin, dans toutes les fissures, les incrustations de soufre et d’alun revêtent le rocher, et l’on en fait d’abondantes récoltes pour les cabinets de minéralogie.
Les Pisciarelli, comme tu le vois, conservent encore un reste d’activité volcanique; en revanche les Astroni, non loin d’Agnano, sont un foyer complètement éteint. Aujourd’hui cet ancien cratère n’émet plus aucune vapeur; il est ombragé d’arbres admirables, avec trois petits lacs, et l’on en a fait un parc de réserve pour les chasses royales. Tu pourras juger de la capacité de cette dépression, quand tu sauras qu’au milieu du xv° siècle plus de trente mille personnes y assistèrent à une fête magnifique qu’y donna Alphonse I er le Magnanime , en l’honneur du mariage de sa nièce Eléonore d’Aragon avec l’empereur Frédéric III. C’était bien une fête napolitaine, pour emprunter un mot. célèbre; car on dansait sur un volcan et jusque dans le cratère.
Tu as déjà sans doute fait la remarque que l’activité volcanique n’est pas concentrée dans la seule montagne du Vésuve, et qu’elle comprend, au contraire, une région assez étendue. C’est cette région que les anciens appelaient les champs Phlégrécns ou campagnes ardentes, à cause des manifestations volcaniques qui s’y produisent en différents lieux, sur une ligne qui s’étend depuis les îles d’ischia et de Procida jusqu’au mont Vullur dans la
Pouille, en passant par Pouzzoles, Agnano et le Vésuve. Sur cette ligne on constate continuellement l’activité intermittente d’un grand nombre de points irrégulièrement disséminés; mais ces bouches d’émission ou d’éruption n’agissent jamais toutes à la fois. Si l’une d’elles , par exemple, déploie pendant quelque temps une certaine énergie, les autres se taisent aussitôt et demeurent inactives. Les savants en concluent, et j’adopte volontiers leur opinion, que toutes ces bouches communiquent avec la même fissure volcanique, que ce sont autant de cheminées en relation avec une même fêlure de l’écorce terrestre, et que chacune d’elles sert successivement d’issue aux fluides élastiques et aux matières incandescentes qui se développent à la base de la fente. Nous devions trouver dans la seconde partie de notre excursion des preuves manifestes à l’appui de ce système.
D’ Agnano, une voie romaine, franchissant les collines Leucogéennes, conduisait autrefois de Naples à Pouzzoles, à Baia et à Cumes, et de là se dirigeait vers Rome. Cette voie, qui était tombée en fort mauvais état, fut abandonnée en 1568, quand le vice-roi, don Parafan de Rivera, duc d’Alcala , eut fait ouvrir la route de Bagnoli à travers les énormes masses de lave qui obstruaient le rivage. Nous prenons ce dernier chemin, plus facile et plus riant; et, après avoir longé tout le revers du Pausilippe, nous suivons la mer jusqu'à Pouzzoles. Cette promenade, où la vue s’étend sur tout le golfe de Baia , est vraiment délicieuse. Notre guide nous signale au passage des blocs de lave d’un volume considérable, dont la tête se montre audessus des vagues , et qui furent rejetés par la solfatare.
En arrivant à Pouzzoles, notre premier soin fut de visiter non les monuments si curieux de l’antique Puleoli, mais la grande merveille naturelle du lieu , je veux dire le cratère en demi-activité connu sous le nom de solfatare. On peut y monter facilement en voiture ; car il est ouvert
au sommet lie la colline, sans former une éminence particulière, et ce n'est, comme le bassin d’Agnano, qu’un cratère d’explosion. Nous arrivons, en faisant force cahots sur le pavé polygonal, brisé en mille endroits, de l’ancienne voie romaine. La voiture s’était arrêtée devant une porte cochère. « Quoi! c'est là? » dis-je à mon guide avec une déception profonde, llélas! oui, mon ami, et quoique la réputation de la solfatare doive y perdre beaucoup, je dois t’avouer tout bas qu’on entre dans le cratère par une porte cochèrc. 11 me semble même avoir aperçu au-dessus de la porte une plaque d’assurance contre l’incendie; mais je refusai de croire au témoignage de mes yeux. On sonne, et le portier du volcan tire le cordon : vous entrez chez Plulon comme chez un simple bourgeois. « Le seigneur Pluton est-il chez lui? — Entrez, Messieurs. » L’impression défavorable que ces préliminaires vulgaires avaient produite en moi disparut subitement quand nous fûmes dans la solfatare. Figure-toi un vaste cirque un peu elliptique, de trois cents mètres de largeur dans un sens, et de deux cent cinquante mètres dans l’autre, enveloppé sur trois côtés par un bourrelet des monts Leucogéens. D’une caverne ouverte dans le flanc oriental s'échappe un flot de fumées sulfureuses de trois à quaire mètres de diamètre, avec le bruit de dix locomotives lâchant toute leur vapeur; la colonne de fumée, noire, horrible, suffocante, s’élève en tourbillonnant avec violence jusqu’au sommet de la ceinture du cratère. J’avoue que ce spectacle est très-imposant, et qu’il dépasse de beaucoup en grandeur tout ce que j’ai vu au Vésuve. Ce n'est pas sans une secrète horreur qu’on plonge ses regards dans cette caverne brûlante, toute tapissée de flocons de soufre, et qu’on se demande à quels abîmes de feu elle peut conduire. C’est bien l’entrée du sombre empire des morts, telle que l’ont décrite les anciens , et je ne m’étonne plus que les poètes, se rendant l’écho des terreurs populaires.
aient choisi ces lieux pour en faire le théâtre de leurs enfers. L’impression s’accroît quand , détournant les yeux de l’antre horrible aux exhalaisons mortelles, on porte son attention sur les détails secondaires de la scène. Par mille fissures s’échappent des nuages de vapeurs aqueuses, de gaz hydrogène sulfuré ou d’acide sulfureux, dont la température dépasse cent degrés. Plongez la main dans la terre, et à une faible profondeur vous n’en pourrez supporter la chaleur. Une grosse pierre que notre guide laisse tomber sur le sol y détermine une trépidation singulière avec un retentissement caverneux, un rimbombo d’une sonorité formidable. Si vous marchez avec un peu de rapidité dans le cratère, vous y provoquez un ébranlement inquiétant. Tout vous indique avec certitude que vos pieds reposent sur un dôme fragile, et que vous n’ôtes séparé de la fournaise infernale que par une mince couche de lave fissurée de toutes parts.
Ces impressions sont si naturelles, que les anciens les ont traduites dans leurs écrits. Pour Strabon, la solfatare de Pouzzoles n’est autre chose que l'atelier de Vulcain, forum Vulcani. Silius Italicus, embrassant la même idée, en décrit les flammes, le soufre ardent , les sombres vapeurs, et, dans les mugissements du sol, il reconnaît le retentissement des foyers de Vulcain et le bruit formidable des marteaux sur les enclumes dans les antres de la montagne. De ce gouffre enflammé Pétrone fait sortir Pluton, pressant la Fortune d’allumer dans le cœur des Itomains la torche de la guerre civile ; il le dépeint comme un abîme profond, baigné par les eaux fangeuses du Cocyte, et exhalant des torrents brûlants de vapeurs mortelles. On n’y voyait, dit-il, aucun arbre, excepté une ceinture de funèbres cyprès, et l’aire tout entière était couverte de pierres noirâtres et de rochers calcinés. Ces descriptions nous montrent que la solfatare antique ressemblait exactement à la solfatare actuelle , et n’avait pas une plus
grande énergie volcanique. Une seule fois le cratère est sorti de l’état de demi-sommeil dans lequel il semble avoir toujours vécu : ce fut en 1198, sous le règne de Frédéric II, empereur d'Allemagne. A travers ces époques obscures il ne nous est parvenu aucun détail circonstancié sur cet événement. Nous savons seulement que le volcan à demi éteint se ralluma avec furie , et vomit , au milieu de colonnes de llammes, d’immenses quantités de débris de lave trachytique, qui allèrent porter la désolation dans la ville de Pouzzoles et dans les environs.
Aujourd’hui le forum de Vulcain n’est guère qu’une fabrique de produits chimiques. A l’entrée de la grande caverne , dans les crevasses du sol , sur les pierres , on recueille du soufre sublimé, du sulfate acide d’alumine, du sel ammoniac et du sulfate de fer. Déjà au temps de Pline la solfatare fournissait toutes ces substances , et de plus les Napolitains tiraient de gros revenus d’une sorte de terre blanche qu’on en extrayait en grandes quantités : cette terre, par sa décomposition chimique, servait à provoquer la fermentation des céréales dont on fabriquait certaines boissons. Auguste décréta que chaque année on paierait vingt mille sesterces (c’est-à-dire quatre mille francs) à la ville de Naples, pour l’achat de cette terre à l’usage de la colonie qu’il avait établie à Capoue. Dans les temps modernes, la fabrication de l’alun, du soufre et du sel ammoniac appartenait à l’hôpital de la Nunziata de Naples, et à la (indu xviii 0 siècle cet établissement en percevait un revenu annuel de plus de dix mille ducats. Aujourd’hui la fabrique fonctionne toujours; mais on la dit en décadence, et de fait elle m’a paru peu active. Plulon ne s’est pas contenté de s'assurer contre l’incendie; il s’est fait industriel, il paie patente, et je crains bien qu’il ne tombe en faillite. Quelle chute pour un dieu !
Tous les environs de la solfatare ont des communications plus ou moins importantes avec le foyer volcanique. Dans
un couvent de capucins qui en est proche, les vapeurs sulfureuses s’exhalent des fissures du sol, non-seulement dans le jardin , mais jusque dans l’église, près du maîtreautel. Le sol en est tellement imprégné, qu’on a été obligé de suspendre une vaste citerne sur des piliers, afin de l’isoler entièrement et de soustraire les eaux au contact de ces émanations.
Après les merveilles de la nature, les merveilles de l’art. L’amphithéâtre de Pouzzoles , que nous allons visiter sur le sommet de la colline , est un des plus beaux monuments de ce genre qu’on puisse voir. La forme et les proportions en sont vraiment admirables ; la maçonnerie surpasse en perfection et en solidité tout ce que les anciens nous ont laissé de mieux ; et ses dimensions , une fois plus vastes que celles des amphithéâtres de Pompéi et de Vérone, et moindres d’un quart seulement que celles du Colisée, lui permettaient de recevoir trente-cinq mille spectateurs. Les deux diamètres de l’ovale mesurent 560 palmes sur 444, et l’arène 274 sur 160. Il est moins élevé d’un tiers que l’amphithéâtre Flavien; mais les gradins en sont plus commodes et moins rapides. Nous y remarquons avec un profond étonnement d’immenses souterrains voûtés dans lesquels on enfermait les bâtes féroces destinées aux jeux. Et pendant que ces scènes sanglantes s’accomplissaient dans l’arène, les spectateurs des loges supérieures avaient sous les yeux le plus splendide des panoramas : la ville entière avec ses monuments, ses temples, ses villas; le rivage de la mer avec ses môles gigantesques et les flottes qui y abordaient de toutes les parties du monde ; plus loin , l’arc triomphal de Cumes , les deux mers , le mont Gaurus , Baia, Misène et l’île d’ischia ; et tout près, pour rappeler la menace sans cesse suspendue sur ces beaux lieux, la solfatare et ses mugissements.
L’amphithéâtre de Pouzzoles appartient aux meilleurs temps de l’art; car il était bâti sous Auguste. Ce prince,
au témoignage de Suétone, y célébra des jeux, et, mécontent du désordre qu’il avait vu régner dans la distribution des places, il fit une loi, la loi des théâtres, pour ordonner qu’à l’avenir chaque ordre de personnes occuperait un cuneus distinct, c’est-à-dire un de ces compartiments de sièges, limités par deux escaliers, lesquels allaient en s’élargissant en forme de coin, de l’arène au sommet des gradins. Néron y donna aussi une grande fête quand il se rendit à Pouzzoles au-devant de Tiridate , roi d’Arménie. Le spectacle fut si magnifique que le roi barbare, venu en Italie pour recevoir le diadème des mains de l’empereur, en fut émerveillé. Dion Cassius, à qui j’emprunte ce trait, ajoute que les dépenses de la fête furent entièrement supportées par l’affranchi Patrobius, d’origine éthiopienne, qui pendant un jour entier ne laissa entrer dans l’amphithéâtre que des Africains. Le prince arménien , pour faire montre de son habileté à tirer de l’arc , et aussi pour honorer le magnifique afl'ranchi , frappa et tua d’un seul coup , du haut du podium , deux taureaux furieux. A ces spectacles déjà si sauvages et si cruels par eux-mêmes les supplices des chrétiens ajoutèrent bientôt un nouveau caractère de barbarie. C’est ici que saint Janvier fut exposé aux bêtes , et l’on montre encore dans le corridor circulaire de l’amphithéâtre, sous les grandes arcades qui supportent la rangée supérieure des gradins , la petite cellule où le pieux évêque fut enfermé avec ses compagnons : cette cellule a été convertie en oratoire. Abandonné pendant huit siècles comme un monument inutile, l’amphithéâtre de Pouzzoles fut complètement enseveli en 1198 sous les débris de l’éruption de la solfatare : ce n’est que depuis 1848 qu’il a été déblayé et rendu à la curiosité des touristes, sous la direction du savant archéologue Michèle Ruggiero.
Nous descendons la colline par l’antique voie Antiniana , et nous traversons les rues de la ville , autrefois si bruyantes
et si animées, aujourd’hui presque désertes et silencieuses. Le calme n’est troublé que par une bande de gamins de huit à dix ans , entièrement nus , sauf une médaille suspendue à leur cou , qui jouent sur la place. Cet usage choguantétait général , m’a-t-on dit, il y a peu d’années , à Naples etdans toute l’Italie méridionale; mais les mœurs publiques deviennent plus sévères , et l’on commence à vêtir les enfants dès leur bas âge. C’était la première fois que nos yeux étaient offensés par une nudité aussi complète. Quelques-uns de ces gamins accourent à nous pour demander l’aumône : « — Signori, un quatlririo! — Et que veux-tu faire de ce quattrino? — C’est pour manger du macaroni. » J’aurais doublé mon aumône s’il m’eût répondu que c’était pour avoir une culotte.
Il est onze heures. Nous nous attablons pour déjeuner sur la terrasse de Y Auberge de Neptune, tout en face delà marine , avec une vue admirable sur le golfe et sur Baia. Le menu, composé par les soins de Gennaro, comprend , outre l'inévitable macaroni , des huîtres du lac Lucrin, une anguille du Fusaro, des poissons de mer et des coquillages , le tout arrosé d’un excellent vin récolté sur les pentes du Monte-Barbaro, avec un flacon de marsaia pour le dessert.
Les douceurs de la table ne nous absorbent pas tellement que nous ne fassions un peu de philosophie, comme il convient après boire, et nous comparons l’état misérable de la Rouzzoles moderne avec la prospérité de l’antique Puteoli. Son port abandonné renferme à peine aujourd’hui quelques barques de pêche; mais au temps des Romains il avait une grande importance commerciale. Il était protégé par un môle construit d’une façon singulière : d’énormes piliers , disposés sur une ligne de seize cents palmes , étaient reliés entre eux par vingt-cinq arches grandioses , ce qui formait un véritable pont au-dessus des eaux. Les anciens avaient trouvé dans cette disposition originale le
secret d’assurer à la fois le calme et la profondeur de leurs ports. Les vagues venant de la haute mer, brisées par les piles du môle et par le tablier du pont, pénétraient dans le port par les arches , mais sans y porter l’agitation dont elles étaient animées ; et en même temps elles y maintenaient un mouvement salutaire qui ne permettait pas aux sables et aux fanges de se déposer. Plus ingénieux que nous, les Romains avaient remarqué que les courants littoraux , toujours chargés de troubles , se dépouillent des matières qu’ils tiennent en suspension en pénétrant dans les eaux beaucoup plus calmes des ports fermés, et ils avaient obvié à cet inconvénient par l’établissement des jetées à arcades qui laissaient entrer et sortir librement les eaux de la mer. Le môle de Pouzzoles n’était pas seulement la protection du port , il en était aussi l’ornement ; car on l’avait couvert d’un portique magnifique , destiné aux réunions des marchands et aux promenades des oisifs. Quand arrivait la flotte d’Alexandrie, chargée des blés de l’Égypte, le peuple se précipitait en foule sous ce portique , pour saluer les vaisseaux qui lui apportaient son pain. De ce travail grandiose il reste aujourd’hui treize piliers à l’état de ruine. Les guides les montrent au touriste comme les restes du pont que l’insensé Caligula avait fait construire de Pouzzoles à Baia ; mais cette fable est démentie par l’histoire.
Tu sais que Caligula, soit pour imiter Xerxès qui passa d’Asie en Europe sur un pont, soit pour célébrer un triomphe, à l’occasion de ses prétendues victoires, soit pour épouvanter les Bretons qu’il s’apprêtait à combattre, soit enfin pour tourner en dérision la prédiction sarcastique de l’astrologue Thrasyle qui lui avait promis l’empire quand il aurait traversé à cheval le golfe de Baia, avait entrepris sérieusement ce travail fabuleux. Des vaisseaux rangés sur deux lignes, attachés entre eux et maintenus par des ancres, avaient été chargés de terre battue
et pavés tout comme la voie Appienne. Ce pont, qui partait de l’extrémité du môle de Pouzzoles et qui aboutissait à Baia , avait trois milles et six cents pieds de longueur. On y avait établi de distance en distance des hôtelleries et des fontaines pour la commodité des spectateurs. Après avoir sacrifié à Neptune et à l’Envie, l’empereur le traversa pendant deux jours consécutifs. Le premier jour il se montra sur un cheval richement harnaché; il était vêtu d’une chlamyde de soie pourpre brodée de pierres précieuses , avec la cuirasse d’Alexandre le Grand sur la poitrine, l’épée dans la main droite, le bouclier au bras gauche , et la couronne de chêne sur la tête. Suivi de ses troupes d’infanterie et de cavalerie, il traversa le pont au galop et entra à Pouzzoles , comme s’il l’eût prise d’assaut. Le lendemain, feignant d’être fatigué d’une si laborieuse entreprise, il retourna à Baia par le même chemin sur un char traîné par des chevaux que leurs succès dans le cirque avaient rendus fameux. Sa tunique était d’or. Il était suivi du jeune Darius, que les Parthes lui avaient donné en otage, de ses amis, de l’armée et du peuple, tous en habits de fête. Après cela Caligula, tout en souriant, fit jeter à la mer les personnages les plus marquants qui se trouvaient près de lui , et il les faisait repousser à grands coups de rames des vaisseaux où les malheureux voulaient se cramponner. N’est-ce pas là un joli amusement? Malgré cela, la mer étant calme , il s’en noya peu , quoique la plupart fussent ivres. Pour donner le dernier coup de pinceau à ce tableau, il faut ajouter avec Suétone que la famine sévissait au même moment à Home et dans toute l’Italie , parce que l’empereur avait accaparé tous les vaisseaux de transport pour son entreprise insensée.
En sortant de table, nous visitons rapidement les autres curiosités de Pouzzoles : sa cathédrale , temple antique , dédié à Auguste par Calpurnius sous le nom de Jupiter; ses temple.s , ses théâtres , ses vieux murs, etc. Je laisse de
côté toutes ces ruines, malgré leur intérêt artistique, cl j’arrive tout de suite à un monument dont l’état actuel soulève les questions les plus curieuses : je veux dire le temple de Sérapis.
C’est à l’ouest de la ville, sur le bord de la mer , au pied de la colline, que se voient les ruines admirables de ce monument, qui, par la grandeur de ses proportions, la beauté de son plan, la perfection des détails, la richesse et la variété de ses marbres, le nombre de ses statues, devait rivaliser avec les plus magnifiques temples de la Grèce. 11 fut bâti 105 ans avant l’ère vulgaire (ce qui correspond à l’an 648 de Rome) , et consacré à Sérapis , dieu de la vie et de la santé chez les Égyptiens, à cause des nombreuses sources thermales sulfureuses qui y sourdaient des flancs de la solfatare. Il se compose essentiellement d’une aire quadrilatérale de 940 palmes de long sur 840 de large , non compris la cella ou sanctuaire ; cette aire était entièrement pavée de larges dalles de marbre blanc et cipolin. A l’orient, au fond, s’ouvrait la cella, en forme d’hémicycle long de 300 palmes et large de 240 , avec la statue de Sérapis dans une grande niche. Au centre de l’aire s’élevait un petit temple rond, couvert d’une coupole, et formé de seize colonnes de rouge antique fleuri et de marbre africain, toutes d’un seul morceau, de la base au chapiteau; un autel quadrangulaire en occupait le milieu : c’est là que les malades, pour obtenir leur guérison, venaient offrir des sacrifices, et l’on voit, encore scellés dans le pavé, deux anneaux de bronze où l’on attachait les victimes sacrées. L’aire n’ayant point de toiture, on avait établi tout autour, sur vingt-quatre colonnes de granit, un double portique couvert, l’un inférieur, l’autre supérieur, pour qu’on pût circulera l’abri de la pluie. Le pronaos ou vestibule était orné de quatre colonnes de marbre cipolin remarquables par leurs dimensions extraordinaires , car elles ne mesurent pas moins de six palmes de diamètre, dix-neuf de
Temple de Sérapis à Pouzzolea.
UNE PROMENADE AUX ENFERS 3tl
circonférence, et cinquante-deux d’élévation , toutes d'un seul morceau; l’entrée du temple était complétée par quatre autres cdlonnes, de jaune antique, d’un moindre diamètre. On comptait en tout dans le monument quarante-six colonnes d’ordre corinthien et quarante-deux statues. La maçonnerie était de briques recouvertes de marbres variés, parmi lesquels on distinguait le jaune, le vert et le rouge antiques, l’africain, le cipolin , le violet et le portasanta. Trente- six cellules s’ouvrent tout autour du temple : c’était là, dit-on, une sorte d’hôpital sacré, un Serapeum , où les malades venaient éprouver la vertu des eaux sacrées, et demander leur guérisonà Sérapis. J’y ai remarqué une sorte de stalle ou de siège percé sur le rebord d’une échancrure circulaire. La forme de ce siège a suggéré à certains archéologues une explication bien vulgaire; mais on sait aujourd’hui que c’était la disposition ordinaire des sièges dans les bains de vapeur.
Malgré son état de ruine et de délabrement, malgré les spoliations nombreuses dont il a été victime , le temple de Sérapis n’en est pas moins, après la solfatare et l’amphithéâtre, une des principales curiosités de Pouzzoles. Ce qui ajoute encore à son intérêt, c’est l’empreinte des révolutions du sol qu’il porte d’une manière irrécusable.
En effet, si l’on examine les trois colonnes du vestibule qui sont encore debout , on remarque que leur surface est unie et n’offre aucune trace d’altération jusqu’à la hauteur d’environ 3 mètres 60 centimètres au-dessus de leurs piédestaux; mais, immédiatement au-dessus de cette zone, on en observe une autre de trois mètres environ de hauteur , où le marbre a été perforé en mille points par une coquille bivalve marine , le Lithodomus de Cuvier , désigné par Lamarck sous le nom de Modiola lilhophaya, et par Linné sous celui de Mytilus lilhophagus. Les trous faits par ces mollusques sont pyri-
formes, c’est-à-dire que l’ouverture, très -petite d’abord, s’élargit graduellement. Au fond des cavités on trouve encore beaucoup de coquilles en place, quoique les visiteurs en aient déjà enlevé une grande quantité, et j’en ai pu recueillir quelques échantillons. Plusieurs de cos trous renferment les valves d’une espèce d 'arche, autre mollusque qui se retire dans de petites anfractuosités. Les perforations sont si considérables en profondeur et en étendue, qu’elles témoignent d’un séjour prolongé des lithophages dans les colonnes; car, à mesure que les animaux croissent en âge et en volume, ils sont obligés d’agrandir leurdemeure, afin qu’elle se trouve en rapport avec l’accroissement de leur coquille. Au-dessus de la zone perforée , les colonnes ne portent pas d’autres traces d’altération que celles qui sont ducs aux influences atmosphériques. Quant au pavé du temple, il est bien évident qu’il a été plongé sous les eaux, car d’autres animaux marins, les scrpules et les vermilia, y ont fixé leur demeure.
Ces faits indiquent de grandes révolutions dans l’assiette du sol. Il est bien évident d’abord que le temple de Sérapis a été bâti au-dessus du niveau des plus hautes eaux (car il y a de petites marées dans le golfe de Naples), et l’inscription relative à sa fondation mentionne, en effet, la voie et la chaussée qui le séparaient de la mer. Plus lard, par une des perturbations géologiques si fréquentes dans cette région , le sol s'étant abaissé , les colonnes , sans être renversées de leur base, furent plongées dans la mer à une profondeur de 6 mèt. 60 cent, au-dessus de leurs piédestaux : la partie inférieure des colonnes étant protégée par des graviers ou par les débris même du temple , ne fut point exposée aux perforations des lithophages, et les coquilles ne purent s’attaquer qu’à la partie plus élevée. Cet état de choses dura longtemps. Enfin une nouvelle révolution fit sortir des eaux le temple de Sérapis, et
l’éleva au niveau où il se trouve actuellement, ce qui constitue un exhaussement de plus de sept mètres.
Plus loin, ces mouvements du sol sont rendus manifestes par une foule d’autres faits du môme genre. Sur toute la côte, de Gaëte à Naples, l’ancienne falaise, qui est aujourd’hui à une certaine distance de la mer , présente encore, à plus de sept mètres au-dessus des eaux, des balanes ou glands de mer attachés aux rochers et des teslacés perforants. Ailleurs, par un phénomène inverse, des temples antiques, des villas romaines , sont plongés sous les eaux, et quand on se promène en bateau le long du rivage, on aperçoit très-nettement les ruines à une certaine profondeur. Il en est de même, m’a-t-on dit, du côté de Sorrente, où des voies anciennes sont maintenant submergées. A l’est de Naples, au pied du Vésuve , le sol paraît être dans un état perpétuel d’oscillation , et les rails du chemin de fer, établis avec des nivellements bien déterminés, accusent fréquemment des exhaussements ou des abaissements très -sensibles sur des longueurs considérables.
Le plus grandiose de tous ces bouleversements est celui qui eut lieu en 1538, et qui se traduisit par le soulèvement d’une nouvelle montagne et le comblement du lac Lucrin.
Au xvi° siècle, entre l’Averne et Pouzzoles , il n’y avait qu’une seule montagne , le Monte-Barbaro , désignée par Juvénal sous le nom de Gaut'us inanis , sans doute à cause de son profond cratère circulaire , large de quinze cents métrés, et célébrée par lui pour ses vins excellents :
Te Trifolinus ager fœcundis vitibiis implel, Suspeetumque jugum Cumis, et Gaurus inanis.
Cette région, située précisément sur la longue fracture volcanique dont j’ai parlé plus haut , avait subi de temps
en temps des tremblements de terre. Pendant les deux années 1536 et 1537, les agitations du sol devinrent plus fréquentes. Le jour et la nuit qui précédèrent l’éruption du Monte-Nuovo, une vingtaine de secousses, tant fortes que faibles, se firent sentir. L’éruption commença le 29 septembre 1538, un dimanche , une heure après le coucher du soleil. On aperçut les premières flammes entre les bains de vapeur et le bourg de Tripergola, dans cette vallée qui s’étend aujourd’hui entre le Monte-Barbaro et la montagne nouvelle. En peu de temps le feu prit une telle violence, qu’il se fit jour la même nuit dans cette vallée, et il sortit de cette ouverture une si grande quantité de cendres et de pierres ponces mêlées d’eau , que tout le pays en fut couvert. Cette pluie d’eau et de cendres tomba à Naples, à plusieurs lieues de distance, pendant toute la nuit. Le matin suivant, qui était un lundi, les malheureux habitants de Pouzzoles, épouvantés par cet horrible phénomène , s’empressèrent d’abandonner leurs demeures. Ils étaient tout couverts de cette fange noire , qui ne cessa de pleuvoir toute la journée , et ils fuyaient la mort , ayant la mort peinte sur le visage. Les uns partaient avec leurs enfants dans leurs bras ; d’autres emportaient des sacs remplis de bagages; d’autres tiraient du côté de Naples un âne chargé de leur famille en proie à d’horribles frayeurs. Quelques-uns, oubliant le péril suprême qui les menaçait, s’occupaient de ramasser les oiseaux que l’éruption avait tués en grand nombre, ou les poissons que la mer avait laissés à sec sur le rivage. L’écrivain contemporain à qui j’emprunte ces curieux détails , Marcantonio delli Falconi , ajoute qu’étant allé examiner les surprenants effets de l’éruption, il reconnut que la mer s’était beaucoup retirée du côté de Baia , et que le rivage 'paraissait presque entièrement à sec, par suite de la quantité de cendres et de pierres ponces qui avaient été émises au moment de l’éruption. 11 aperçut
deux sources au milieu des ruines nouvellement découvertes; l’une, d’eau chaude et salée , se trouvait devant la maison qui servait de demeure à la reine.
Un autre écrivain du même temps , Simone Porzio , dans une relation adressée au vice-roi Pierre de Tolède, nous a transmis quelques détails curieux sur ce grand événement. « Il y a maintenant deux ans, dit-il, que la Campanie, et notamment la partie voisine de Pouzzoles, a éprouvé des tremblements de terre; mais à la fin de septembre dernier les secousses ne discontinuèrent ni le jour ni la nuit ; le rivage de la mer fut mis à sec sur un espace d’environ deux cents pas, et les habitants y recueillirent sur le sable une grande quantité de poissons , au milieu des sources d’eau douce qui y jaillissaient. Le 29 du même mois, la longue plaine qui s’étendait au bord de la mer entre là base du Monte- Barbaro et l’Avernc parut s’élever , et prit aussitôt l’aspect d’une montagne naissante. Le même jour, à deux heures de nuit, cette colline s’ouvrit , et de sa bouche formidable elle vomit avec fureur des flammes , de la fumée , des ponces , des pierres, et une boue de cendres. Cette boue fut tellement abondante qu’elle couvrit tous les édifices de Pouzzoles , ensevelit tous les herbages , brisa les arbres, brûla toute la vendange jusqu’à six milles de distance , et fit périr un grand nombre d’oiseaux et même de quadrupèdes. Les malheureux habitants de Pouzzoles furent obligés de s’enfuir au milieu de la nuit avec leurs femmes et leurs enfants, poussant tous des cris de terreur, et de se réfugier à Naples. Un bruit comparable à celui d’un tonnerre violent accompagnait le déchirement du sol, et les blocs rejetés étaient convertis par le feu en pierres ponces, dont quelques-unes étaient plus grosses qu’un bœuf. Les projectiles atteignaient à une hauteur à peu près égale à celle d’un trait d’arbalète; puis ils retombaient, soit sur le bord , soit dans l’intérieur même de l’ouverture. Quant
à la bouc , elle fut projetée par la force de l'explosion jusqu’à la distance de soixante mille pas. Très -sèche d’abord près de la bouche d’éruption, elle devenait graduellement plus liquide. Elle était d’une abondance tellement prodigieuse, que, dans l’intervalle d’une nuit, jointe aux pierres dont je viens de parler, elle forma autour du gouffre une montagne de mille pas de hauteur. On y voyait dans l’origine un grand nombre de crevasses qui émettaient des tlammes : on n’en voit plus que deux aujourd’hui , l’une près du rivage de l’Averne , l’autre au milieu de la montagne. Le lac Averne fut comblé en grande partie. Les bains qui étaient sur ses bords, célèbres depuis tant de siècles pour la guérison de plusieurs maladies , furent ensevelis sous la cendre. Non-seulement Pouzzoles et ses environs furent inondés par la boue, mais Naples le fut également, ce qui occasionna la destruction de plusieurs de ses palais. Cette éruption dura deux nuits et deux jours sans discontinuer, mais ce ne fut pas toujours avec la même intensité ; le troisième jour elle cessa, et je montai alors avec un grand nombre de personnes jusqu'au sommet de la nouvelle colline. De là, je pus apercevoir l’intérieur de l'ouverture, qui consistait en une cavité circulaire d’un quart de mille environ de circonférence. Les pierres qui y étaient retombées éprouvaient, en apparence, un mouvement semblable à celui qui se dégage d’un vase rempli d’eau placé sur le feu. Le quatrième jour, l’éruption recommença, et, le septième, elle se manifesta avec une plus grande violence, quoique moins considérable toutefois que la première nuit.
«A ce moment plusieurs personnes qui étaient sur la montagne furent renversées et tuées par les pierres, ou étoulîées par la fumée. Dans le jour, on voit encore de la fumée sortir de cette montagne, et souvent, pendant la nuit, on aperçoit du feu à travers celte fumée. »
Comme on le comprend par cette description , le Monte-
Nuovo fut poussé en haut sous la forme d’une grande bulle ou d’une ampoule, qui, en éclatant, donna naissance au profond cratère actuel. Les couches solides de tuf blanc, originairement horizontales, qui formaient le sol primitif, furent soulevées en 1538, de manière à plonger du centre dans toutes les directions, en s’inclinant comme la surface du cône même. C’est à tort, dit M. de Buch dans son bel ouvrage sur les îles Canaries et sur les volcans en général , qu’on croit le Monte-Nuovo formé par éruption, et de matières incohérentes, scories et ponces. Les couches solides de tuf soulevées sont très- visibles tout autour du cratère, et il n’y a que la surface extérieure qui soit composée de scories rejetées.
Depuis longtemps le Monte-Nuovo est entré dans la période du repos. 11 est aujourd’hui couvert d’arbousiers, de myrtes et d’autres arbres verts sauvages, qui lui donnent un aspect riant. Quand on l'aperçoit du golfe de Baia, à côté de son voisin le Barbaro, il produit, par sa forme arrondie et conique, un charmant effet dans le paysage. La hauteur de cette montagne a été récemment déterminée par le minéralogiste italien Fini , qui l’a trouvée de cent trente-quatre mètres au-dessus du niveau de la baie; sa base a environ deux mille cinq cents mètres de circonférence. Suivant Pini, la profondeur du cratère est de cent vingt-huit mètres à partir du sommet de la montagne, do sorte que le fond ne se trouve qu’à six mètres au-dessus du niveau de la mer.
L’éruption de 1538 a fait disparaître en grande partie les ruines de la villa que Cicéron avait bâtie sur le bord de la mer sous le nom d 'Académie , et où il composa ses Académiques. Le grand orateur écrivait à Atticus : « J’ai établi notre chère Pilia (sœur d’ Atticus) dans ma maison de Cumes, auprès du lac Lucrin... Je vais à ma maison de Pompéi, où je serai peu de jours. Je reviendrai ensuite ici dans mes royaumes de Cumes et de Pouzzoles, Puleolana
et Cumana régna. Que je me plairais dans cet agréable séjour, si les importuns ne. m’obligeaient presque à déserter! »
Ce n’est, pas sans raison que Cicéron appelle ses maisons des royaumes. Cette région était devenue le rendez-vous de tous les élégants, de tous les oisifs, et l’on y accourait de Rome, comme on va de nos jours aux eaux, chercher moins la santé que des distractions et des plaisirs bruyants. Les Romains, attirés par la douceur du climat, la fécondité du sol, la beauté du paysage et le voisinage des sources thermales , y avaient établi des villas , des bains , des temples, des cirques, des amphithéâtres, des ports, des viviers, et y avaient accumulé toutes les délices mondaines. Marius, Pompée, César, Caton, Hortensius, Varron, Sénèque, y avaient des maisons de campagne. A la vérité, c’étaient moins des villas que des forteresses, non villas, sed castra. Placées sur la hauteur, au milieu d’ombrages toujours verdoyants, au milieu des belles eaux que des aqueducs leur amenaient de bien loin, elles semblaient fuir ces troupes de chanteurs nocturnes qui parcouraient la baie semée de feuilles de roses, et fluitantem toio lacu rosam. Sur tout le rivage ce n’étaient que concerts , symphonies, festins, promenades en barque, chants dissolus, intrigues, débauches, comme Cicéron le reproche amèrement : libidines, amores, adulleria, conVivia, comessationes, cantus, symphonia, navigia jactant. On s’y disputait le terrain à prix d’or, et les maisons empiétèrent sur la mer. On voit encore, loin du rivage, dans les flots, des substructions gigantesques, ruines étonnantes de ces villas qui n’avaient pas craint de se poser au milieu des eaux. Aussi ces lieux devinrent-ils le réceptacle de toutes les dissolutions, et, sous l’empire, les excès y atteignirent un degré inouï. Ce ne sont pas seulement les souvenirs de ces désordres qui vivent ici; les monuments eux- mêmes, dans leurs bas-reliefs et leurs ornements, nous ont transmis
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la preuve des honteuses débauches de ces temps , et restent là comme un commentaire énergique des historiens latins.
En repassant dans ma mémoire les passages des anciens qui nous parlent de ces lieux enchanteurs, je me rappelais surtout cette page immortelle où Tacite a raconté le meurtre d’Agrippine, et ce souvenir jetait un voile funèbre sur le paysage. Tu sais que Néron, voulant faire périr sa mère, l’avait appelée aux fêles de Baia, sous prétexte de se réconcilier avec elle , et l'avait conduite dans sa villa de Bauli , près du cap Misène. En revenant du festin , Agrippine monta sur un vaisseau disposé pour sombrer; mais elle échappa au danger en se jetant à la nage. Une barque la recueillit, et la transporta à sa villa par le lac Lucrin. Vain espoir! des meurtriers accourent, envoyés par César, et se chargent du parricide que la mer n’a pu consommer.
Du haut du Monte-Nuovo, il me semblait assister à celte scène horrible; car j’avais sous les yeux les lieux où elle s’est accomplie. Je voyais, dans sa villa de Bauli, Néron, comprenant enfin la grandeur de son crime, tantôt plongé dans un silence farouche, tantôt agité par une terreur secrète, hors de lui-même, attendant avec épouvante la lumière du jour, comme si elle devait lui apporter la mort. Qui arrachera l’empereur à ces remords menaçants? Burrhus, les centurions, les tribuns, s’empressent de secouer ces images importunes; ils viennent trouver Néron, et le félicitent hardiment d’avoir échappé aux embûches de sa mère! La version officielle de l’événement était trouvée. On court aux temples remercier les dieux de leur protection. Toute la Campanie imite les courtisans, immole des victimes d’actions de grâces, et envoie des députations féliciter l’empereur. Le monde romain s’ébranle tout entier à la suite de ces premiers adulateurs , et alors commence une inénarrable comédie. Le plus efironté de ces
harangueurs complaisants, Julius Africanus, osait dire au parricide : « César, votre province de Gaule vous prie de supporter votre bonheur avec courage! » Pendant toutes ces bassesses, Néron, insensible en apparence à son propre salut, montrait une grande tristesse, et feignait de ne pouvoir se consoler de la mort de sa mère. Mais, dit Tacite, la face des lieux ne peut changer comme celle des hommes ; on avait cru entendre les éclats de la trompette sur les collines voisines, et des gémissements sur le tombeau d’Agrippine; il semblait que la mer et les rivages eussent revêtu un aspect lugubre.
C’était cette même impression que je retrouvais autour de moi. Depuis l’ère romaine ces beaux lieux ont bien changé de physionomie : les collines sont devenues incultes; les eaux chantées par les poètes se sont converties en marais pestilentiels; l’air, chargé de miasmes, est devenu meurtrier, et les populations se sont enfuies loin de ces rivages désolés. Le pays est désert, et les ruines accumulées impriment au paysage un singulier caractère de tristesse.
Cette tristesse s’accroît à mesure qu’on avance dans ce pays de la lièvre et de la mort. En suivant le rivage nous rencontrons bientôt le lac Lucrin , au pied du Monte- Nuovo, à moitié comblé par l’éruption de 1538. 11 était autrefois célèbre pour ses huîtres, qu’ont vantées Horace et Martial. Le fisc de Rome tirait de ce produit un revenu immense. Le lac était défendu de la mer par une chaussée, via Herculea, construite, dit-on, par Hercule pour faire traverser les marais aux bœufs deGéryon. Cette chaussée fut réparée par Jules César et par Agrippa.
Au nord-ouest du Lucrin s’étend le lac Averne, entouré de collines pittoresques que couvrent des châtaigniers, des vignes et des orangers. C’était dans l’origine un cratère d’explosion, et, même après être devenu un lac, il continua pendant longtemps à émettre des vapeurs d’acide carbo-
nique qui tuaient les oiseaux. De là son nom, tiré du grec. Lucrèce le chantait en ces vers :
Principio, quod Averna vocantur nomine, id ab ro Imposition est, quia surit avibus contraria cunctis.
E regione ea , quod loca cum venere volantes Remigium oblitæ, pennarum vêla remittunt, Præcipitesque cadunt, molli cervice profusæ,
In terram, si forte ita fert natura locorum;
Aut in aquam, si forte lacus substratus Averni.
D’épaisses forêts, peuplées de reptiles venimeux, entouraient l’Averne de toutes parts, et inspiraient une terreur religieuse; on y avait élevé des temples dédiés à t’Érèbe et à la triple Hécate. La superstition, s’emparant des phénomènes effrayants qui s’accomplissaient dans toute cette région, vit dans ce lac un épanchement de l’Achéron et du Styx , et dans les grottes de la montagne les portes du sombre Tartare. Tous les lieux voisins reçurent des noms en rapport avec cette destination infernale. On retrouva le Cocyte dans le Lucrin, les champs Élysées dans le riant pays qui s’étend entre le cap et le lac Fusaro, le Tartare dans la mer Morte de Misène, et le Lélhé dans le Fusaro. Les poêles et les artistes donnèrent par leurs œuvres une autorité nouvelle à ces imaginations, et l’on peut aujourd’hui, sur les pas d’Ulysse ou d’Ènée, faire une excursion complète aux enfers des anciens.
L’horreur de ces lieux célèbres s’évanouit sous l’empereur Auguste, quand Agrippa eut fait abattre les sombres forêts qui entouraient l’Averne. Il voulut faire de ce lac un port sûr, et il le joignit par un canal de navigation au lac Lucrin. On voit encore les ruines du môle qui devait le protéger contre l’envahissement de la mer. Vingt mille esclaves furent employés à ce travail, que les écrivains de l’antiquité regardent comme une des œuvres les plus merveilleuses du règne d’Auguste. Plus tard Néron entreprit
de joindre cc port au lac de Fusaro, et il fil tailler la montagne par ses architectes Severus et Celer, pour y établir un canal navigable. 11 avait même le projet de pousser ce canal jusqu’à Ostie, à l’embouchure du Tibre, en utilisant les petits lacs qui s’étendent de distance en distance le long du rivage. Ce travail gigantesque fut exécuté jusqu’au lac de Licola , qu’on appelle encore aujourd’hui la Fosse de Néron, et l’on voyait au temps de Tacite les vestiges d'une espérance déçue. Ce canal n’aurait pas eu moins de cent soixante milles de développement, et l’empereur voulait qu’il fût assez large pour permettre le passage de deux vaisseaux de front. Les prisonniers et les condamnés à mort furent appelés de toute l’Italie pour travailler à ces excavations, en échange de leur peine; et, comme le trésor public était loin de suffire à des dépenses si extravagantes, Bassus promit à l’empereur de lui découvrir le lieu où Didon, fuyant de Tyr, avait caché ses immenses trésors. C'est à ces fouilles que Pline attribue la destruction du vignoble de Cécube, entre Fondi et Gaëte.
Sur les bords du lac Averne, dans les flancs de la colline, se trouve la grotte de la Sibylle. Ce n’était vraisemblablement dans l’origine qu’une communication ouverte entre les deux côtés de la montagne; mais la superstition ne tarda pas à s’en emparer, et à y voir un de ces antres sacrés où les dieux rendaient leurs oracles. C’est là que Virgile a placé la scène d’Énée consultant la prophétesse de Cumes :
Excisum Euboicæ latus ingens rupis in antrum ,
Quo lati ducunt aditus centum, ostia Centura,
Unde ruunt totidem voces, responsa Sibyllæ.
Cette caverne, composée, en effet, d’un grand nombre de corridors , ne présente au curieux qu’un très-mince intérêt. On y va par acquit de conscience, pour remplir tous les devoirs du bon touriste, et pour payer au gardien
l’impôt d’une oiseuse curiosité. On y voyait autrefois, diton, une sorte de sanctuaire orné de peintures, et un petit lac d’eau chaude qui répandait beaucoup de chaleur. Aujourd’hui le lac thermal a disparu, et la grotte, troublée dans son équilibre primitif par la convulsion de 1Ü38, est en partie inondée par les eaux de l’Averne, à moins, comme Gennaro me l’insinue à l'oreille, qu’elle ne soit inondée par l’artifice des gardiens pour augmenter leur salaire. Je présume que dans l’origine l’antre de la Sibylle avait une communication directe avec quelque fissure volcanique, et qu’il s’en échappait des vapeurs ardentes sorties du Tartare. 11 n’en avait pas fallu davantage pour donner à cette caverne un caractère divin.
Ce qui me confirme dans cette opinion , c’est que tout à côté, à Tritoli, dans les flancs du môme rocher, existent des étuves naturelles. On y pénètre par plusieurs corridors; mais la température est tellement suffocante à hauteur d’homme, qu’il est nécessaire de se baisser et de ramper en quelque sorte sur le sol de la grotte pour parvenir au lac thermal , dont la température est de cent degrés. Ces étuves portent aujourd’hui le nom de Stufe di Nerone. C’est Néron, au dire de Suétone, qui en fit construire les bains et les orna de vastes portiques. Célèbres pendant tout le moyen âge, les étuves de Néron perdirent un moment de leur crédit, parce que les médecins de Salerne s’étaient ligués contre toutes les eaux de Pouzzoles, de Baia et des environs, pour en détourner les malades à leur profit. Depuis longtemps les bains de Tritoli ont repris la faveur publique; mais il faut avoir bien peu de souci du confortable pour aller y chercher la santé. De petites niches creusées dans le rocher, dans lesquelles on place les lits des infirmes pour recevoir l'influence des chaudes effluves de la grotte, voilà tout l’établissement. Aussi n’y voit-on guère que des pauvres envoyés par l’hôpital de la Nunziata de Naples.
Les hauteurs qui dominent l’Avernc sont toutes couvertes de ruines grandioses, où les antiquaires cherchent les débris des monuments de l’antique ville de Cumes. On pénètre dans l’enceinte aujourd’hui déserte de la vieille cité grecque par ÏArco Fclice, arc gigantesque que surmonte l’aqueduc qui amenait les eaux sur le promontoire par-dessus la crête des montagnes. Que te dirai-je de ces ruines? Les murailles de l’Acropole, les temples, les tombeaux, l’amphithéâtre, couvert par les éruptions du Monte- Nuovo, tout cela est bien digne de l’attention de l’artiste et môme du simple touriste; mais je n’en entreprendrai point ici la description. Tout ce territoire abonde en antiquités; et, quoiqu’on l'ait exploré bien des fois, les fouilles qu’y font journellement les habitants du voisinage amènent sans cesse la découverte d’objets précieux. Les tombes surtout sont singulièrement riches, et l’exploitation des sépultures de cette antique métropole a fait la fortune des heureux propriétaires de ces terrains. Lord Vcrnon, ayant acheté la permission d’y fouiller, eut la chance de rencontrer une tombe qui renfermait une grande quantité de vases avec des inscriptions très -importantes, des objets d’or et de bronze, des intailles et des camées. Ces précieux monuments ont été transportés en Angleterre. En 1853, des fouilles exécutées à Cumes par les ordres du prince Léopold , comte de Syracuse , amenèrent une des plus singulières découvertes qu’ait jamais faites l’archéologie. Dans un grand tombeau voûté, outre des vases à parfums en terre cuite, des lampes et des urnes de verre pleines de cendre, on trouva trois squelettes. Quelle fut la stupeur de ceux qui ouvrirent ce sépulcre, quand ils virent que ces squelettes décharnés avaient des tètes où brillait encore l’apparence de la vie et de la santé, avec les yeux ouverts et animés! Un examen plus attentif montra que ces têtes étaient de cire avec des yeux d’émail, et que les trois crânes étaient absents. On suppose que ces trois person-
nages , ayant clé décapités par le bourreau , n’en avaient pas moins reçu les honneurs funèbres, et que, pour la cérémonie des obsèques, on avait remplacé les têtes coupées par des simulacres de cire. Ces suppliciés étaient peutêtre des chrétiens mis à mort par les ordres de Dioclétien; car on trouva dans la tombe une monnaie de cet empereur.
Les découvertes d’objets antiques sont si fréquentes-et si notoires, que presque tous les paysans du voisinage sont devenus marchands d’antiquités. Vous ne pouvez pas faire cent pas sur la route de Cumes ou de Baia sans qu’on vous offre des pierres fines gravées, des camées, des anneaux, des cachets, des bracelets, des lampes. J’ai même vu, chez un paysan de Bauli, toute une chambre remplie de vases étrusques et de poteries grecques. J’avoue que je n’ai guère été tenté d’en acheter; car je connais trop l’industrie des Napolitains. Hier j’ai visité les fabriques de poteries à la porte de Naples , près de l’embouchure du Sebeto , sur la route de Portici , et j’ai été frappé de l’art déployé dans l’imitation des vases anciens. La perfection est poussée au point de dérouter les plus fins connaisseurs en céramique. J’ai vu là des poteries à fond blanc avec dessins noirs (manière égyptienne), ou à fond noir avec dessins rouges (style étrusque), ou à fond rouge historié en noir (genre siculo-grec) , capables de faire rêver tous les collectionneurs de l’Europe. Outre la perfection du travail , ce qui ajoute à l’illusion , c’est que l’argile , pour son grain, sa couleur et sa légèreté, semble être celle qu’employaient les anciens. Tu comprends bien que ces vases ne sont pas offerts au public dans l’état de fraîcheur où je les ai vus ; il est bon de les enterrer pendant quelques mois pour les ternir et leur donner la patine du temps. On les ébréche un peu pour en augmenter la valeur, et surtout on les fait vendre à Cumes ou à Pouzzolcs par quelque rustre à l’air innocent. Sois persuadé que beaucoup des
S.'ifl
poteries antiques qu’on admire dans les collections n’ont ' pas d’autre origine.
Je reprends le long de la mer le chemin qui mène des étuves de Néron à Baia et à la pointe du cap Misène. Les ruines abondent partout, et nous parlent sans cesse de l’engouement des Romains pour ces rivages enchanteurs dont Horace disait :
Nuit us in orbe locus Baiis prælucet ainœnis.
Et Martial chantait de son côté :
Littus beatæ Veneris aureum, Baias,
Baias, superba doua naturæ.
Ut mille laudem, Flacce, versibus Baias,
Laudabo digne non satis tamen Baias.
En passant, nous entrons dans le temple de Mercure, bel édifice à coupole en rotonde avec une ouverture circulaire au milieu , tout comme le Panthéon de Rome. Une surprise nous y attendait. A peine étions-nous entrés que deux jeunes filles se mirent à danser la tarentelle, pendant que les gardiens jouaient du tambour de basque. Les danseuses marquaient elles-inômes la mesure de leurs mouvements par le son cadencé des castagnettes de bronze.
J’ai trop peu d’expérience chorégraphique pour te décrire ici celte danse célèbre , et je me bornerai à te dire que par la grâce des altitudes et la souplesse des mouvements elle m’a paru charmante. Une chose cependant jetait une ombre sur ce spectacle improvisé : une des jeunes filles , atteinte de la malaria, faisait des efforts trop visiblement douloureux pour gagner quelques sous. Notre aumône mit fin à cette scène pénible.
J’avais tant vu de monuments depuis le matin que je commençais à m’en lasser. Aussi je ne jetai qu’un regard distrait sur le château de Baia , bâti avec les ruines des villas antiques, et sur les cenlo camerelle, souterrains et
Baia
celliers de la villa de Néron; mais mon attention, qui commençait à se fatiguer, fut soudainement excitée par un des plus grandioses monuments qu’on puisse voir; je veux parler de la Piscina mirabile. C’est un immense réservoir d’eau douce qu’Agrippa avait fait construire pour l’approvisionnement de la flotte romaine. Cette piscine a été taillée dans les flancs du rocher; elle a la figure d’un parallélogramme, et elle mesure deux cent cinquante-six palmes de long sur quatre-vingt-seize de large, avec vingtcinq palmes de hauteur. La voûte est soutenue par quatre rangs de piliers. Une citerne, destinée à recevoir la vase et à servir d’épurateur, est ouverte à la base du réservoir. On amenait l’eau dans cette piscine par un aqueduc de soixante milles de développement , qui passait par-dessus les collines de Naples, de Pouzzoles et de Cumes. Après tant de siècles, la structure et la parfaite conservation de ce monument sont merveilleuses : on n’y remarque pas la moindre dégradation. J’ai été vraiment saisi par la grandeur de ce travail, et j’y ai reconnu le caractère des œuvres romaines.
Nous revenions à Baia, fatigués de notre longue course, lorsqu’en traversant Bauli je lus sur une enseigne ces mots magiques : Buon vino di Falerno. Ces mots allèrent droit au cœur du littérateur et du touriste accablé par la chaleur. Comment résister à une si douce invitation? Mes compagnons m’avaient précédé de cent pas , pendant que j’examinais les vases étrusques d’un paysan. Je les arrête par ce cri de joie : Buon vino di Falerno. Ils accourent aussitôt, et nous nous attablons sur une petite terrasse ombragée d’une vigne. Quel affreux breuvage , mon ami ! Un vin rouge, épais, lourd, douceâtre, musqué... Je me demande comment les anciens ont pu chanter une pareille liqueur.
Adieu, mon ami, je m0 repose à Baia au lieu de rentrer à Naples. Je t’écris de Yhôtel d’Apicius, nom que je béni-
rais s’il tenait le quart seulement des promesses dont il est gros. J’ai fait ici la connaissance d’un vieil antiquaire qui doit me mener demain à l’île d’ischia. Le rusé compère espère bien exploiter ma passion archéologique et me vendre une cargaison de vases sieulo-grecs; mais je me tiens sur mes gardes depuis que j’ai vu la fabrique. Adieu.
Baie de Miniscola. — La conférence des triumvirs. — Ile de Procida. — Ile d’ischia. — Le mont Epomeo. — Les quatre phases volcaniques d'ischia. — Sources thermales. — Le bain sec . — La légende de Santa-Restituta. — Phénomènes volcaniques d'ischia. — Ile de Capri. — Les palais de Tibère. — Infortunes d'un pêcheur. — Vue d’Anacapri. — Grotte d’azur. — Coucher du soleil.
Nous nous embarquâmes le lendemain de bonne heure à la baie de Miniscola pour nous rendre à Ischia en touchant à Procida. La mer était superbe et nous promettait une promenade délicieuse. Le patron de la barque, Vinccnzo, se mit à nous chanter, dans sa langue harmonieuse, toute une épopée où les noms de l’antiquité se mêlaient d’une étrange façon à des souvenirs plus modernes. « C’est ici, me dit mon ami l’antiquaire, en saisissant au vol le nom d’Octave jeté par le chanteur, c’est ici qu’eut lieu la célèbre conférence entre Octave , Antoine et Pompée. La mer était couverte des vaisseaux de la flotte de Pompée, et le rivage des légions d’Octave et d’Antoine. Quand toutes les conditions de l’accord eurent été stipulées et acceptées sur le môle , les triumvirs s’embrassèrent sous les yeux de l’armée et de la flotte qui poussaient mille cris de joie. Pour sceller la réconciliation , Pompée retint ses deux collègues à dîner sur son vaisseau. Pendant le festin , Ménas lui glissa ces mots à l’oreille : « Veux-lu
être le maître du monde? » El il lui faisait signe qu’il n’y avait qu’à couper les câbles et prendre le large. « Il fallait le faire , et ne pas m’en parler , » répliqua Pompée.
L’île de Procida n’est séparée de la terre ferme que par un canal large de trois milles et demi , et elle se trouve à une égale distance d’ischia. La conformité de la nature des roches sur ces trois points et la disposition des lieux ont fait croire à quelques géologues que les deux îles faisaient autrefois partie du continent , et en ont été détachées dans les temps historiques , comme l’affirment Pline et Strabon , par quelque phénomène volcanique. Cette opinion n’a rien que de vraisemblable, et un examen attentif des lieux la confirme pleinement.
Procida a sept milles de circonférence seulement, en mesurant toutes les pointes et toutes les sinuosités de son rivage accidenté. Ses deux extrémités, à l’orient et à l’occident , en sont les points les plus élevés et forment des précipices qui descendent brusquement dans la mer d’une hauteur de trois cents palmes. L’intérieur est plan et uni, et ressemble à un grand jardin rempli de vignes et d’arbres fruitiers, avec un village de six mille habitants. Le sol, composé d’éléments volcaniques, est d’une fertilité extraordinaire. La culture n’est pas la seule ressource des Procidans : ils se livrent aussi à l’industrie de la pêche du thon , de la cueillette du corail sur la côte d’Afrique , et de la récolte des pierres ponces qui flottent, sur la mer dans le golfe de Naples. Quelques-uns s’occupent aussi de recueillir le pétrole qui sort de plusieurs sources au fond de la mer, et qui, par sa légèreté spécifique, surnage audessus des eaux. Notre barque traversa toute une petite flottille qui absorbait avec des éponges l'huile minérale flottante, dont la présence était dénoncée de loin par une odeur caractéristique.
Nous ne nous arrêtâmes qu’une demi-heure à Procida , assez pour voir le costume du pays. La population , pro-
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légée par son isolement contre les invasions de l’étranger et contre le mélange des races, a conservé la beauté du type grec , et se distingue par ses traits réguliers et expressifs. Les Pjrocidanes, outre le vêtement propre au territoire napolitain, portent une espèce de mantille de laine ou de soie, ouverte par devant, galonnée d’or ou de velours rouge, et ordinairement doublée de soie de couleur éclatante. Ce costume élégant s’allie très-bien à la noblesse du visage et à la dignité de la démarche : il a quelque chose de sculptural et de pittoresque en même temps , bien capable de séduire un artiste.
Une heure après, nous étions à Ischia. Cette île, la plus grande et la plus belle du golfe de Naples, a dix-huit milles de circonférence , cinq milles de longueur de l’est à l’ouest, et trois milles de largeur du nord au sud. Les historiens et les géologues sont d’accord pour attribuer la formation de cette île aux explosions volcaniques dont elle porte partout l’empreinte manifeste, explosions qui ont été fort redoutables dans les temps historiques, et qui l’ont été sans doute davantage encore dans les temps dont la tradition n’a conservé aucun souvenir. L’antique épopée fabuleuse de la lutte des Titans contre les dieux paraît n’être que la légende embellie des phénomènes vraiment gigantesques qui , dans l’île d’ischia , ont accumulé montagnes sur montagnes et bouleversé des cantons entiers.
Le mont Epomeo semble avoir été la pierre fondamentale de ce colossal édifice. En montant sur les hauteurs de San-Nicolo et en se tournant vers le midi , on peut compter distinctement jusqu’à douze montagnes do moindre importance, groupées autour de l’Epomeo et adossées en partie à ses flancs. C’étaient autant de volcans distincts , dont les produits, empiétant sur la mer, ont contribué à l’extension des rivages. D’autres volcans surgirent ensuite à quelque distance, puis d’autres encore à côté. Et voilà comment les matières vomies et accumulées sur tous les
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points ont fini par produire ce prodigieux amas qui constitue rîlc d’ischia.
Les grandes éruptions volcaniques d’ischia peuvent se réduire à quatre. La plus ancienne, celle qui précéda les événements historiques dont l’île a été le théâtre, a eu l’Epomeo pour siège principal. Le cratère primitif est encore bien reconnaissable, et l’on peut suivre le courant de lave jusqu’à Ponza , bien qu’il ait trois à quatre mille ans d’existence. La seconde éruption , celle qui donna naissance au Monte-Rotaro, eut un tout autre caractère. La terre s’ouvrit au pied de la montagne , et vomit une incroyable quantité de matières calcinées qui , lancées en l’air et retombant autour du cratère d’explosion, formèrent un cône d’une régularité remarquable , analogue à celui du Monte- Nuovo de Pouzzoles. Ces phénomènes, accompagnés d’affreuses secousses de tremblement de terre et d’émanations brûlantes , furent tellement effrayants , que les colons grecs de l’île d’Eubée qui s’étaient établis à Ischia neuf cents ans avant l’ère chrétienne , furent contraints d’abandonner l’île et de se réfugier sur le continent. La ville qu’ils avaient fondée sur l’emplacement où surgit alors le Monte-Rotaro fut engloutie dans l’abîme volcanique, ou tout au moins ensevelie sous une pluie de pierres et de scories. La terre ferme elle-même se ressentit de ces mouvements , et les habitants de la plage de Cumes et des pays limitrophes s’enfuirent épouvantés dans l’intérieur de la Campanie.
Plus tard , les Grecs établis à Cumes , ayant dû soutenir une lutte terrible contre les Tyrrhéniens, appelèrent à leur secours Iliéron I er , tyran de Syracuse. Celui-ci expédia une Hotte , et remporta une brillante victoire que chanta Pindare. Pour prix de leur concours, les Syracusains s’emparèrent d'ischia. Mais ils n’avaient pas achevé de bâtir leur forteresse, qu’une épouvantable calamité vint les frapper. L’Epomeo, secoué par des convulsions intérieures, se fissura sur un de ses lianes et s’ouvrit en un
Lo château d’ischia.
gouffre profond d’où s’échappèrent des flots de lave. Ces flots brûlants, se développant comme un torrent, allèrent se déverser et s’éteindre dans la mer, prolongèrent le rivage , et formèrent le double promontoire de Zaro et de Caruso, qui sépare aujourd’hui la plage de San-Montano de celle de Foria. Les habitants s’estimèrent trop heureux de s’échapper la nuit, et retournèrent en Sicile sur leurs vaisseaux.
Après cette troisième éruption, les volcans d’ischia entrèrent dans une période de tranquillité , et l’île put être habitée en toute sécurité par de nouveaux colons, aussi d’origine grecque, qui lui vinrent du littoral napolitain. Le calme dura environ dix-sept siècles. On avait presque perdu la mémoire de ces scènes de désolation, lorsqu’on 1301, sous le règne de Charles II d'Anjou, l’Epomeo fit une dernière explosion à sa base. Le sol s’ouvrit en un vaste cratère, encore visible, d’un mille et demi de circonférence , et vomit un courant de lave qui parcourut avec une grande vitesse les deux milles et demi qui le séparaient de la mer. Ce courant peut être suivi dans toute son étendue; sa surface est presque aussi stérile , après une période de cinq siècles, que si elle n’était refroidie que d’hier; quelques rares touffes de serpolet et deux ou trois autres petites plantes remplissent seules les interstices que laissent les scories, tandis que la lave émise en 1767 par le Vésuve est déjà couverte d’une riche végétation. Ce fut là la dernière convulsion volcanique d’ischia. Depuis cette époque, l’île a joui d’une tranquillité qui n’a été troublée par aucun phénomène considérable.
On comprend qu’avec de tels éléments et un tel foyer d’activité volcanique , les sources thermales doivent être extrêmement nombreuses à Ischia. Aucune autre contrée ne présente, sur un si faible espace, une pareille accumulation d'eaux minérales. Les sources sont tellement abondantes qu’elles forment , par leur réunion, de véritables
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ruisseaux qui vont se précipiter dans la mer comme des torrents d’eaux bouillantes. Les plus célèbres sont celles des bains de Casamicciola , où l’on se rend de tous les points de l’Italie méridionale. Les eaux se prennent nonseulement en bains et en boissons , mais encore en vapeur dans des étuves disposées comme celles des anciens. 11 y a aussi le bain sec, qui se prend en s’enfonçant dans des sables réchauffés par les feux souterrains à un degré de température qui dépasse celui de l’eau tiède. L’établissement thermal de Santa -Restituta est plus connu pour la dévotion à la sainte dont il porte le nom que pour la vertu curative de ses eaux. Sainte Restilute, vierge et martyre, est la patronne de l'ile d’ischia. Une vieille légende raconte qu’au commencement du iv“- siècle le corps de Restituta, noble rejeton d’une royale famille d’Afrique, aborda dans la baie de San-Montano. La vierge, ayant embrassé la religion de Jésus-Christ, avait souffert le martyre sous le règne de Galère, empereur d'Orient. Son corps fut embarqué sur une nacelle remplie de matières combustibles auxquelles les bourreaux mirent le feu. La providence divine éteignit les’ flammes, protégea la sainte dépouille, dirigea sur la mer la barque abandonnée et la conduisit à la plage de San-Montano, où de nombreux miracles ne tardèrent pas à signaler la bienheureuse Restituta à la vénération publique. La précieuse relique fut déposée dans une chapelle, là où s’élève aujourd’hui le couvent des carmes de Lacco. Quelque temps après, l’empereur Constantin fit transporter à Naples le corps de la sainte et bâtit en son honneur la basilique de Santa -Resti luta , présentement annexée à la cathédrale.
Les anciens avaient été frappés de l’abondance extraordinaire des sources chaudes de cette région ; ils y avaient vu une manifestation de leurs dieux , et , suivant leur usage , ils avaient placé leurs bains sous la protection de certaines nymphes. Les thermes de Nitroli, célèbres parleurs eaux
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alcalines et nitreuses , étaient ainsi consacrés aux nymphes Nitreuses, nymphis nitrodibvs, comme l’indiquent les inscriptions de plusieurs bas-reliefs. On a recueilli dans le voisinage une foule d’inscriptions, d 'ex-voto, de statues, qui nous annoncent toute l’importance attachée aux bains d’ischia par les Romains.
Si j’avais voulu croire mon guide l’antiquaire, je n’aurais vu à Ischia q ne les souvenirs antiques. Le brave homme passait avec indifférence devant les plus beaux phénomènes volcaniques, et s’attachait exclusivement aux débris de l’art ancien. Il se pâmait devant de vieilles murailles en petit appareil, ramassait pieusement un fragment de tuile, et ne tarissait pas d’éloges sur la moindre sculpture. Il me promena par monts et par vaux à la recherche des cités disparues, m’en traça l’enceinte d’un coup d’œil assuré , m’expliqua toutes les origines phéniciennes des noms de lieux , et interpréta avec beaucoup d’imagination les inscriptions de quelques bas-reliefs. Je me laissai d’abord entraîner avec docilité ; mais quand je vis qu’il n’y avait pas moyen de sortir do cet inépuisable thème, je hasardai quelques timides objections, dans l’espoir que mon archéologue, piqué au vif par mes critiques, allait passer à un autre sujet. Jamais en ma vie je ne fis une plus fausse manœuvre. Quittant les voies larges et faciles de la démonstration, l’antiquaire s’engagea résolument dans les chemins ardus de la discussion et de la dissertation , et je vis pleuvoir sur moi une grêle redoublée de citations et d’étymologies. Je courbai silencieusement la tète sous mon malheureux sort ; mais bientôt, profilant d’un moment où mon interlocuteur reprenait haleine, et saisissant avec bonheur l’occasion d’un des cratères de l’Epomeo dans lequel nous descendions, j’entamai à mon tour une longue et inextricable dissertation sur les forces volcaniques, et j’accablai l’antiquaire d’une érudition indigeste. « Ahl signer cavalière, me dit-il avec un dédain
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marqué, je vous croyais un artiste ! Par Bacchus ! quelle méprise! » Et sur ce mot superbe il me quitta.
Je profitai avec empressement de ma liberté pour étudier tous les phénomènes volcaniques dont l’île présente en quelque sorte un résumé complet. Les soulèvements du sol, les effondrements , les cônes, les cratères, les coulées de lave, les déchirures volcaniques , les émanations gazeuses , les eaux thermales , les sables brûlants , les métamorphoses des roches anciennes par l’action des feux souterrains , tout m’offrait un vaste champ d’études , et là , beaucoup plus que sur les flancs du Vésuve ou dans le cratère de la solfatare de Pouzzoles, je pouvais recueillir une ample moisson de renseignements.
La journée se passa en observations et en courses dans les montagnes de l’île , et le soir je revins coucher à la petite ville d’ischia , où nous avions débarqué le matin. L’antiquaire était parti furieux , emmenant avec lui le patron Vincenzo, et m’abandonnant, avait-il dit, au milieu de mes volcans. Je me préoccupai peu de cet incident, certain de trouver le lendemain un bateau de pêche sur lequel je pourrais m’embarquer pour Capri. Je descendis de bonne heure sur le port , et il ne me fut pas difficile de trouver un patron qui consentit à me déposer à la marine de Capri , en touchant d’abord à la célèbre grotte d’azur.
L’île de Capri semble prolonger dans les eaux la pointe de la Campanella , dont elle n’est séparée que par un détroit de trois milles , et dont sans doute elle a été détachée par quelque tremblement de terre. Sa circonférence est de huit milles , sa largeur de trois milles et demi, et sa plus grande élévation au-dessus du niveau de la mer., au sommet du mont Solaro, de dix-huit cents pieds. Elle présente à ses deux extrémités deux montagnes escarpées , escortées de montagnes plus petites, avec une sorte de vallée au milieu. Ses bords sont tellement à pic , qu’elle serait inaccessible de toutes parts , si la nature n’avait pris
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soin d’abaisser le sol d’un côté pour faciliter l’établissement d'un quai de débarquement et l’accès des parties supérieures de l’île.
Capri fut d’abord occupée par les Grecs de l’Eubée , puis par les Osques et par les Tyrrhéniens, et tomba ensuite sous le joug des Grecs de la côte napolitaine. L’empereur Auguste l'échangea avec les Napolitains contre l’îlc d’Ischia , et il y bâtit la villa de Jupiter. Tibère s’y retira dans sa vieillesse , y construisit douze villas qui prirent le nom des douze grands dieux , et en fit le théâtre des débauches les plus honteuses et des cruautés les plus inouïes. Le souvenir de ce monstre exécré plane encore sur ces beaux lieux, et il est impossible de rencontrer une ruine, de lire une inscription et de heurter une seule pierre , sans entendre retentir le nom de Tibère.
Pour parvenir aux ruines du palais principal , situé au sommet du promontoire oriental , il faut s’engager dans le petit vallon de Capri , et monter ensuite , par les gigantesques gradins des montagnes, à la partie supérieure. Ces débris furent mis au jour en 1804 seulement. L’Allemand Iladrav fit des fouilles, au prix d’énormes dépenses, dans des amas -immenses de matériaux, et découvrit la partie inférieure du palais, des crypto- portiques où habitaient les serviteurs , un magnifique escalier de marbre, des murailles revêtues de mosaïques blanches , et de grandes arcades d’une hardiesse étonnante. Le plus précieux de tous ces débris est un pavé composé de marbre africain , de jaune et de rouge antiques , et de marbre de Saravezza , distribués en compartiments élégants : ce pavé a été placé dans la cathédrale de Capri. On y trouva aussi les colonnes de jaune antique qui décorent le chœur et les autels de la même église , et une statue de travail grec. Enfin l’on y recueillit une quantité considérable de saphirs et de grenats qui ornent aujourd’hui la mitre et le collier de saint Costanzo , protecteur de l’île. De pareilles trouvailles n’y
sont pas rares de nos jours , et en remuant les pierres on peut encore espérer de rencontrer quelques intailles ou quelques camées antiques.
Près de ces ruines , qui éveillent tant de souvenirs odieux, s’élèvent une petite église et la cellule d’un ermite. Un pauvre moine, vêtu d’un habit grossier, murmure maintenant ses prières aux lieux mômes où Tibère se livrait aux débauches les plus odieuses dont l’histoire fasse mention.
Derrière l’ermitage, en face de la côte de Sorrente, le rocher tombe à pic dans la mer, hérissé çà et là de pointes aiguës. Ce n’est pas sans effroi et sans vertige que le voyageur se penche sur l’abîme, et mesure de l’œil l’effroyable profondeur du précipice. Du haut de ce rocher , le monstre couronné faisait jeter dans la mer ses malheureuses victimes, après les plus longs et les plus cruels supplices. C’est sur cette côte escarpée que s’aventura le pécheur dont Suétone raconte la triste histoire : l’infortuné, ayant pris un poisson d’une grosseur extraordinaire, eut la mauvaise inspiration de venir l’offrir à l’empereur; et, grimpant de pointe en pointe, s’attachant aux moindres aspérités du roc, il parvint inopinément derrière Tibère et lui présenta son poisson, espérant obtenir une récompense honnête. L’empereur fut tellement épouvanté de la témérité de cette ascension sur un rocher réputé inaccessible , qu’il lit cruellement frotter le visage du pêcheur avec les écailles de son poisson , et comme le malheureux osait se féliciter de n’avoir pas apporté une magnifique langouste, Tibère lui lit déchirer le visage avec le dos de ce crustacé.
Outre ses ruines fort nombreuses et fort intéressantes, l’île de Capri présente de charmants points de vue. Le plus renommé est celuide la petite ville d’Anacapri, àlaquelleon arrive par une rampe étroite et roide, formée de cinq cent trente-six degrés. A mesure qu’on monte, l’horizon s’élargit
Capri.
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et ouvre des perspectives nouvelles. Au sommet de cette rampe, on est tout surpris de trouver une vaste plaine de plusieurs milles de circuit, toute couverte de blanches maisons et de champs verdoyants. De ce point culminant, l’œil erre avec ravissement sur les mille objets disséminés dans les golfes de la côte lointaine, et les îles apparaissent comme des jardins flottants ; et, sous vos pieds, l’île de Capri, avec ses deux villes, ses villages, ses maisons de campagne, les pointes escarpées des rochers, sa marine, ses vignes et ses bosquets , figure une carte géographique en relief, et offre aux regards étonnés un panorama enchanteur.
Mais la plus grande merveille naturelle de Capri est sa grotte d’azur. C’est une vaste caverne ouverte dans le rocher, au niveau de la mer, à quelque distance de la marine. On y pénètre par une étroite ouverture où une petite barque peut entrer, à condition que le voyageur se couche au fond. Quand on a franchi cette porte basse, on se trouve dans un port souterrain , ayant deux cents palmes delong sur cent de large, et une profondeur d’eau de quatrevingts palmes. 11 semblerait que danscette caverne obscure les eaux dussent être noires : il n’en est rien. Par un phénomène encore inexpliqué , les rayons lumineux du dehors, brisés par la réfraction, viennent éclairer ce lac d’une lumière fantastique , et donner à tous les objets un éclat singulier. Les eaux sont de l’azur le plus tendre qu’on puisse imaginer, avec une légère nuance de nacre argentée, et se réfléchissent en teintes célestes sur les parois de la grotte. Un pêcheur qui s’y baigne présente le spectacle étrange d’une double coloration : noir au dehors de l’eau , il revêt dans la mer la nuance de l’azur ; les flots qu'il soulève autour de lui retombent en cascades phosphorescentes, et quand il se retire de l’eau, il conserve pendant quelques instants une sorte d’illumination bleuâtre. On sort émerveillé de cette grotte, et l’on ne peut s’empêcher
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d’y voir l’image de ces palais sous-marins où les poëtes ont placé l’habitation des nymphes.
Je revins de Capri à Naples en profitant du bateau à vapeur qui deux fois par semaine fait le service de l’île. La soirée était admirable , et le soleil se couchait dans des flots de pourpre et d’or. Au levant, les montagnes, éclairées par les feux obliques de l’astre à son*déclin, se teignaient de nuances variées qui me rappelaient l’illumination du mont Blanc au coucher du soleil. La chaîne des Apennins, les monts Lattariens et le Vésuve, se détachaient avec vigueur sur un fond d’un bleu clair; bientôt les montagnes se teignirent de pourpre, puis de rose, puis de nuances d’or d’une légèreté et d’une transparence admirables. L’or devint froid peu à peu, et se transforma par degrés insensibles en une nuance d’un blanc b'euàtre d’une intensité singulière. Le bleu fondit à son tour et s’éteignit dans le firmament , au moment où les derniers rayons se plongeaient sous les eaux à l’occident. Absorbé par ce magique spectacle dont nos pays du Nord ne peuvent donner aucune idée, je ne m’étais pas aperçu que nous approchions du port. Quelques instants plus lard, je retrouvais le bruit et l’animation de la ville; mais je me hâtai de rentrer à mon hôtel pour conserver dans leur première fraîcheur les riants souvenirs que je rapportons de mon excursion.
Les Délices de Portici. — Panorama des Délices. — Villa de la Favorite. — L’antique Stabia. — Caslellamare. — Paysage de Sorrente. — Le Tasse. — Course de montagne. — Messieurs les brigands. — Le littoral d’Amalfi. — La république d’Amalfi. — Ville de Salerne. — Ruines de Pæstum. — La malaria.
Le Vésuve, Herculanum et Pompéi n’absorbent pas toute l’attention du touriste à l’est de Naples ; et, en dehors de ces trois points , si intéressants pour l’étude des grands phénomènes de la nature et des mœurs de la vie antique, il reste encore à faire plus d’une excursion pleine de charme et d’attrait, où le paysage, l’art, les souvenirs historiques et littéraires, se mêlent comme à souhait.
En sortant de Naples, après avoir traversé Portici, on ne tarde pas à rencontrer les Reali Delizie. C’est à un accident de mer et au vague désir exprimé par une jeune reine que ce palais doit son origine. Un jour du mois de mai 1737, un vent assez violent s’étant élevé subitement , on vit aborder à la plage voisine la galère royale qui voguait de Castellamare à Naples. Il en descendit une foule nombreuse et distinguée qui était allée en partie de plaisir assister à la pêche du thon, et soit par la joie de se trouver hors de tout péril, soit pour la beauté et le riant aspect du pays, la reine Amélie s’écria : « Quel lieu enchanteur ! Oh ! comme j’y
passerais volontiers une partie de l’année ! » Ce vœu lut rempli par le roi Charles, et l’on sut gré au médecin Buonocore d’avoir émis un avis favorable sur la salubrité de l’air. Quand quelques courtisans firent remarquer la proximité du Vésuve et les dangers qui pouvaient en résulter, le prince répondit gaiement : « La Madone et saint Janvier y pourvoiront ! »
Le dessin et la direction de l’ouvrage furent confiés à l’architecte Antonio Cannavari. C’était un artiste romain d’un mérite médiocre, et qui a laissé à Rome et à Lisbonne des travaux dont on ne parlerait guère, si dans le nombre il n’y avait un aqueduc où l’eau ne voulut jamais courir. 11 jeta les fondations des Délices à la limite de Portici et de Résina, en occupant les villas, les jardins et les vignes du prince d’Elbeuf , du prince Santobuono et du comte de Palena, sur le sommet d’un torrent de lave qui, en l’année 1631 , était descendu de la montagne et s’était dirigé vers la plage de Granatello. L’édifice a la forme d’un vaste rectangle, dont les côtés les plus longs sont en face de la mer au midi, et au nord du côté de la montagne. La route publique passe aif milieu de la cour du palais, ce qui en rend l’habitation bruyante et incommode.
Je ne chercherai point à décrire les Delizie, où l’on retrouve tous les caractères des palais napolitains. Les colonnes , les décorations architecturales , les marbres variés, les mosaïques, les dorures, les peintures, y jouent leur rôle habituel. Mais comment oublier l’horizon splendide dont on jouit du haut des terrasses, sur la mer, sur les îles, et sur le Vésuve? A l’orient, la terrasse, couverte d’un berceau de treilles , regarde les monts Lattariens qui, continuant les collines subapennines, se prolongent jusqu’à la pointe du cap Campanella, en face de Capri ; au midi , l’œil découvre tout ce qu’il y a de plus magnifique et de plus pittoresque dans le golfe de Naples ; au couchant et au nord , le regard embrasse la ville de
Naples avec ses collines , et les pentes du Vésuve, toutes peuplées de riants villages : de là , la montagne déploie les plus belles lignes et les plus remarquables aspects : aride et sauvage quand elle se tait, sublime et formidable quand elle ouvre ses gouffres profonds pour en tirer ses projectiles brûlants. Ainsi, dans ce panorama , le charme, la grâce, l’horreur se succèdent tour à tour, en 'apportant aux yeux un incomparable spectacle.
La Favorite est une autre villa royale qui s’élève à l’est de Résina. Le duc Beretta l’avait bâtie au commencement du xviii 0 siècle, et en avait orné les jatedins avec une grande magnificence. Ferdinand IV l’acheta plus tard, et, pour rappeler à sa jeune femme Marie-Caroline d’Autriche le souvenir de la résidence impériale de Schœnbrunn, il lui imposa le nom de Favorite. Quand cette villa fut devenue en 1823 la propriété du prince de Salerne, elle reçut de nouveaux embellissements. Les jardins et les bosquets en sont peuplés de bustes et de statues antiques : les appartements , meublés dans le goût moderne, présentent çà et là quelques morceaux précieux, arrachés aux ruines du voisinage , notamment un magnifique pavé de mosaïque en marbre , trouvé dans une salle du palais de Tibère à Capri. On y remarque aussi une chambre chinoise : les meubles, les décorations et les peintures de cette pièce ont été empruntées au Céleste- , Empire , dont les modes étaient fort en vogue vers l'année 1770. Cet appartement renferme une grande cage élégamment décorée dans le goût chinois , faite exprès pour être offerte au roi. On sait que la ville de Naples est dans l’usage d’offrir au roi , la veille de Noël , les plus beaux fruits et les plus belles fleurs de l’été, conservés dans leur fraîcheur primitive avec un soin extrême, les oiseaux les plus rares qu’on peut se procurer, et une foule de douceurs et de confiseries préparées par les couvents de femmes les plus célèbres de la capitale.
Si nous continuons notre promenade à l’orient, en contournant le Vésuve et en négligeant les points que nous avons déjà mentionnés , nous arriverons bientôt à Castellamarc, charmante ville moderne, assise sur les ruines de l’antique Stabia. Au temps de la domination romaine , Stabia avait une certaine importance , et nous lui voyons jouer un rôle actif dans la guerre sociale, l’an 89 avant Jésus-Christ. A l’issue de la lutte, elle fut tellement ravagée et détruite par le dictateur Sylla , que les malheureux habitants ne purent jamais la faire sortir de ses ruines. Le village de Stabia reçut le dernier coup au moment de l’éruption du Vésuve, et quoiqu’il fût éloigné du volcan'de trois milles de plus que Pompéi, il fut enseveli sous les cendres et les lapilli.
Il reparut au jour par hasard en 1738, grâce aux excavations qu’on faisait pour ouvrir des puits et des fossés. On tira de ces fouilles des marbres admirablement travaillés , et l’on vit clairement par les monuments découverts qu’on avait rencontré le forum et le théâtre d’une ville ensevelie. Le nom de cette ville était d’abord inconnu ou du moins incertain; mais une inscription ne laissa aucun doute sur l’attribution qu’il fallait donner à ces ruines, et l’on apprit ainsi que les sénateurs de Stabia avaient fait construire par l’architecte Diphilus ( un architecte employé par le frère de Cicéron) le faubourg et le port pour la commodité des citoyens et des navigateurs.
Les débris de Stabia sont aujourd’hui éloignés de la mer de deux cent cinquante toises environ, et élevés audessus de son niveau de dix-huit à vingt palmes ( à peu près cinq mètres). Les couches de pierres ponces et de lapilli qui constituent le terrain montrent que l’ancien port a été comblé, comme celui de Pompéi, par les produits de l’éruption du Vésuve. Circonstance remarquable! on y a déterré une douzaine de grands arbres, cqrclésde fer, tous en situation verticale, ou à peine inclinés de quelques
Caslcllamarc.
degrés à l’horizon, dans lesquels il a été impossible de méconnaître des mâts. Ne seraient-ce pas les mâts de la galère romaine que montait Pline au moment de l’incendie volcanique de l’an 79 , et qui se trouvait amarrée dans le port de Stabia au moment où son commandant périt suffoqué sur le rivage?
Les ruines de la ville antique, telles que les fouilles les ont révélées, sont loin d’égaler en importance, nous ne dirons pas celles de Pompéi, mais même celles d’Herculanum. Nous signalerons seulement, en narrateur fidèle, l’amphithéâtre, le gymnase, le temple de Diane avec son autel de marbre aujourd’hui surmonté d’une croix et placé à la porte du couvent de Saint-François-de-Paule, comme pour attester le triomphe de la religion chrétienne sur le paganisme ; le temple d’Hercule, élevé autrefois sur le petit écueil que les anciens nommaient Pelra llerculis, et que les modernes appellent Revigliano; le temple de Janus Vilifère, l’introducteur de la vigne dans le Latium, et ceux de Cérès et de Pluton; enfin différentes maisons bâties dans le goût de celles de Pompéi.
La ville de Castellamare, qui a succédé à l’antique Stabia, n’a commencé à prendre quelque notoriété que sous la dynastie angevine. Le roi Charles I er d’Anjou, qui se plaisait beaucoup sur ces beaux rivages, y bâtit un château fort sur le bord de la mer ( Castel a mare), et une maison de plaisance qu’il appela Casasana ou Quisisana, à cause de la pureté et de la salubrité de l’air. Robert d’Anjou y habita aussi fréquemment, et il y fonda douze églises en l’honneur des douze apôtres, et un couvent de religieuses. Castellamare passa ensuite par diverses épreuves. Les plus cruelles furent celles que lui infligèrent le corsaire Dragut en 1542 , quand il emmena plus de quarante prisonniers dont il exigea une très-forte rançon , et le corsaire Mustapha . qui parcourut ces mers en vainqueur en 1650 et 1657. La ville ne fut délivrée que par
l'intervention du duc de Guise, qui s’empara de la place avec une petite flotte et y arbora le drapeau français, en se proclamant capitaine général du roi de France dans le royaume de Naples. Sa domination dura peu de temps : après quatorze jours d’aventures romanesques et de victoires mêlées de défaites, le duc s’embarqua et s’en retourna.
Parmi les monuments de Castellamare , il n’y a guère à mentionner, à cause de ses souvenirs, que l’église de Pozzano, assise avec son monastère sur le sommet d’une délicieuse colline. On y vénère une image antique de la Vierge, qu’on dit avoir été cachée dans un puits ( pozzo , de là le nom de Pozzano) pour la sauver de la fureur des iconoclastes au xi® siècle. Cette peinture est d’une simplicité et d’une beauté de coloris qui rappellent les premiers temps de l’art. Sans remonter si haut que le x® siècle, elle pourrait bien être l’œuvre du Cimabuë. Près de l’église on montre le puits où fut trouvée la pieuse image : on y descend par quelques degrés, et l’on ne tarde pas à rencontrer un hypogée et un cimetière antique.
Mais ce ne sont plus les monuments qu’on recherche sur cette plage admirable. La nature y est si belle, le ciel si pur, le paysage si riant, la mer si voluptueuse, qu’on oublie bien vite toutes les merveilles des arts et du génie de l’homme pour se livrer aux enchantements que la création prodigue autour de vous. Quelle route charmante que celle qui court sur le rivage , de Castellamare à Sorrente , au pied des montagnes , en face de cette mer splendide et de ce panorama incomparable ! Les bosquets d’oliviers et d’orangers, la douceur enivrante de l’air, les molles sinuosités du golfe et des collines, tout vous annonce que vous êtes arrivé à l’antique Sorrente, cette ville embaumée qui ^eçut, dit-on, son nom des sirènes, ainsi que les montagnes voisines. Les Romains surent apprécier de bonne heure ces rivages si doux , et le promontoire de Sorrente
Sorrente.
devint, comme celui de Baia, qui lui fait face de l’autre côté du cratère , le rendez-vous à la mode des gens désœuvrés. La salubrité de l’air et la beauté pittoresque de ses collines furent célèbres chez les anciens; son vin lui-même avait une grande réputation , quoique Tibère et Caligula prétendissent que ce n’était qu’un vinaigre généreux et une noble piquette : generosum acetam, nobilem vappam; opinion que je ne suis pas éloigné de partager. Avec ses grottes entaillées dans les rochers sur la mer, ses bosquets odorants, ses chemins ombreux, ses ravins encaissés et creusés dans les collines, ses perspectives ravissantes, Sorrente est depuis longtemps l’attrait des poètes et des peintres paysagistes. Les canzoni populaires l’appellent Sorrente la gentille, comme elles appellent Naples la belle, et les habitants pourraient toujours saluer l’étranger par ces vers empruntés à leur poète immortel :
O fortunato peregrin, cui lice
Giungere in questa terra aima e fetice !
« O heureux étranger, à qui il est permis de visiter cette terre féconde et fortunée ! »
Sorrente est surtout chère aux Italiens pour avoir été le berceau du chantre inspiré des croisades, le dernier poète religieux du xvi° siècle. Le Tasse y naquit en 1544. Ce sublime et malheureux génie , pendant les tristes jours que la tyrannie d’un prince de la maison d’Este , Alphonse, duc de Ferrare , lui fit dévorer en prison dans l'hôpital Sainte-Anne, se souvenant de sa chère Sorrente, la saluait par ces vers où il rappelait la fabuleuse origine de la ville :
Sassel , la gloriosa aima Sirena ,
Appresso il cui sepolcro cbbi la cuna ;
Cosi avuto v’avessi o tomba o fossa!...
« Sassel, cette glorieuse et douce Sirène, près du sépulcre de laquelle j’ai eu mon berceau! que n’y ai-je plutôt trouvé mon tombeau!... »
Il faut, pourtant s’arracher aux enchantements de la Sirène et continuer sa course, avec cette furia qui pousse le voyageur toujours en avant. Un peintre en villégiature, à qui j’avais été recommandé à Sorrente, s’était chargé de me trouver un guide sur pour me faire franchir les montagnes et me conduire à AmaHi , de l’autre côté du promontoire, sur le golfe de Salerne. Mon nouvel ami m’avait, bien trouvé un conducteur du pays; mais il n’osait se fier à lui, à cause de certaines histoires lugubres qui couraient sur son compte. On racontait que Francesco (c’était le nom du guide) , au lieu de mener les voyageurs à leur destination , les avait plus d’une fois entraînés dans les repaires des brigands pour partager avec eux le prix du riscatto. La physionomie de Francesco était loin de démentir ces récits; car c’était bien la plus affreuse figure de sacripant que j’aie jamais rencontrée. Une circonstance heureuse vint me tirer d’embarras : un propriétaire de la montagne, qui se rendait au petit port du Scaritcatojo, me proposa de changer mon itinéraire et de m’emmener avec lui, tout en gardant le guide pour porter mon bagage. J’acceptai avec empressement le nouvel itinéraire qui me permettait de visiter les gorges les plus curieuses de la chaîne du Sant-Angeio.
Notre petite caravane se composait de six personnes; car le signor Giovanni Fonte était accompagné de ses deux fils , âgés de dix-huit à vingt ans , et d’un serviteur. « Francesco, dit-il résolûment à mon guide, je te connais et je sais de quelle trahison tu es capable. Écoute mon avis, mon fils, et fais-en ton profit. Nous sommes tous armés jusqu’aux dents, et ce seigneur français n'est pas d’une humeur pacifique, je t’en préviens. Tu marcheras toujours devant nous, et, au premier signe suspect, drôle, je te casse sans pitié la tête avec ce revolver. C’est le môme qui a déjà tué ton camarade Bartolomeo. En avant ! »
Ce langage énergique, appuyé d’une démonstration me-
naçante, parut faire quelque impression sur mon guide, et il se mit piteusement à la tête de la troupe, non sans tourner l’œil de temps en temps de notre côté. Le chemin que nous suivions justifiait toutes les précautions de mon compagnon de route; c’était bien le plus affreux chemin qu’on pût voir, si l’on peut appeler de ce nom un ravin encaissé entre deux rochers dépouillés, encombré de troncs d’arbres, de blocs, de pierres roulantes, et serpentant péniblement.sur le flanc de la montagne. De distance en distance de grands arbres étendaient leur ombrage sur nos têtes, et nous cheminions dans une demi-obscurité. Deux hommes résolus auraient pu nous arrêter dans cette gorge sauvage.
« Je crois le chemin sûr aujourd’hui, me dit le seigneur Fonte, car tous les renseignements arrivés ces jours derniers nous apprennent que la bande de Guerra occupe les environs de la Cava ; mais je prends mes précautions et j’ai de bonnes raisons pour cela, malgré le sauf-conduit que m’a délivré ce Guerra, que le Ciel confonde! — Comment! lui dis-je, vous êtes en relation avec ce bandit? — Il l’a bien fallu, répliqua mon compagnon; car j’ai été son prisonnier pendant trois mois. C’est dans le ravin des Palombes qu’il me surprit l’an dernier, au moment où je me rendais à ma ferme pour en surveiller les travaux. Mon riscatto fut fixé à la somme de cinq mille ducats, plus de vingt mille livres italiennes, somme énorme pour moi; car elle représente à peu près toute ma fortune. C’était bien dur, seigneur; mais il fallait en passer par là pour conserver la vie. J’envoyai un messager à ma famille pour l’informer de mon malheureux sort, et je conjurai ma femme et mes enfants de réunir au plus tôt la somme exigée, s’ils voulaient me revoir vivant. Guerra poussa même l’obligeance jusqu’à me conduire chez un notaire d’Amalfi , afin de passer à ma femme une procuration pour hypothéquer mes biens. Cependant les troupes étaient
à nos trousses, et la bande de brigands dut fuir à travers les précipices de ces montagnes, en m'entraînant dans sa course désordonnée. J’ai vécu trois mois de cette vie errante au milieu des bois, dans les ravins, dans les cavernes de la montagne, traité rudement par mes compagnons, et nourri tout juste autant qu’il était nécessaire pour ne pas mourir de faim. — Eh! l’ami, me dit un jour Guerra, votre rançon est bien longue à venir; je vais envoyer un second avertissement à votre famille, en lui demandant mille ducats de plus pour la perte des intérêts. — A cette menace sinistre je pâlis ; car je savais trop ce qu’il entendait par cet avertissement. Il me fit couper une oreille (hélas! seigneur, vous voyez comme je suis mutilé!) et l'envoya à ma femme, en annonçant que les autres membres suivraient à tour de rôle jusqu’au paiement intégral de la somme demandée. Ma pauvre femme avait remué ciel et terre pour trouver en numéraire les vingt-cinq mille francs exigés (ces messieurs ne veulent pas recevoir de papier) , et c’est à grand’peine, en engageant tous mes biens et en puisant dans la bourse de nos parents et de nos amis, qu’elle avait pu réunir cette somme. Le riscatto arriva enfin, et je fus délivré aussitôt, les seigneurs bandits se faisant un point d’honneur de tenir scrupuleusement leur parole. Guerra eut même la gentillesse de me donner un sauf-conduit, valable pour un an. — Et l’année est-elle expirée? repris-je avec une inquiétude marquée. — Oui, Excellence, il y a déjà huit jours, de sorte que nous voyageons en territoire ennemi. » Ces mots, je dois l’avouer, me firent éprouver aux oreilles une singulière sensation.
Cependant le paysage devenait de plus en plus sauvage; la chaîne de collines, qui soutient comme un contre-fort les lianes du Sant-Angelo, était dépassée, et nous étions entrés dans la région des précipices. Cette marche pénible, au milieu de sentiers abrupts, dura quatre heures. Enfin
nous arrivâmes au sommet de la montagne , et la vue qui se déploya tout à coup à mes yeux me paya largement des fatigues et des terreurs du chemin. Du haut du pic j’embrassais d’un seul coup d’œil le golfe de Naples et celui de Salerne, avec les villes et les villages qui sont disséminés sur leurs bords. Du côté du golfe de Salerne le spectacle était plus austère; la chaîne de montagnes baignait perpendiculairement son pied dans la mer, et se précipitait brusquement en affreux abîmes. Quelques sentiers, taillés en escaliers, en descendaient les parois abruptes, en offrant au touriste un chemin périlleux. Tout en bas, dans de petites gorges, quelques villages se sont tapis comme dans des asiles impénétrables; car aucun chemin praticable aux mulets n’a pu être établi le long de cette côte droite comme une muraille.
Du Scaricatojo une barque , louée à mon intention par Giovanni Fonte, me conduisit en trois heures à Amalfi, en doublant la pointe du cap Sottile. J’avais en face de moi les petites îles Galli, les Sirenum scopuli de Virgile, où l’antiquité plaçait ces nymphes dangereuses aux séductions desquelles Ulysse parvint à se soustraire : aujourd’hui ces écueils sont déserts , et l’on n’y voit plus que des ruines de ces forteresses qui protégeaient autrefois la côte, et où la république d’Amalli envoyait ses doges en prison, quand elle les soupçonnait d’aspirer à la tyrannie. Toute cette côte est singulièrement pittoresque : les montagnes, se découpant en profonds ravins , descendent presque perpendiculairement dans une mer d’un bleu admirable; de charmants villages, Praiano, Vettica-Maggiore, Gonca, Majori, Tramonti, Minori, Ravello, Scala, Atrani, s’étalent coquettement aux regards dans le fond de quelque gorge. Tous les détails de ce panorama, harmonieusement combinés, sont vraiment enchanteurs, surtout dans celte belle lumière de l’Italie méridionale qui donne tant de relief et tant d’éclat aux moindres objets. On ne s’étonne plus que
les anciens aient pensé aux Sirènes et lésaient placées dans ces beaux lieux. Cette nature n’esl-elle pas la plus séduisante de toutes les Sirènes?
La ville d’Amalfi , qui fut un jour la maîtresse de toute cette côte , commença à prendre quelque importance au ix c siècle, grâce à une flotte puissante qui lui permit de secouer le joug des Lombards. Elle s’organisa en république, sous la direction d'un préfet ou seigneur qui s’arrogea bientôt le nom de doge, et elle ne tarda pas à s’enrichir par le commerce. Elle porta d’abord ses principaux efforts contre les Sarrasins , et les battit en plusieurs rencontres , notamment à l’embouchure du Tibre, au moment où ces barbares marchaient contre Rome : cet exploit valut au duc d’Amalfi, de la part du pape Léon IV, le titre de Défendeur de la foi. Un peu plus tard les Amalfîtains ouvrirent à Jérusalem, près du Saint-Sépulcre, deux hospices en faveur des pèlerins des deux sexes, et en donnèrent le gouvernement à des moines du Mont-Cassin. En 1099 , quand Godefroy de Bouillon s’empara de la ville sainte, Gerardo délia Scala , enfant d’Amalfi , prieur des moines hospitaliers de Jérusalem , contribua pour beaucoup à la glorieuse conquête , et en 1103 il constitua scs frères en un ordre militaire , celui des chevaliers de Saint-Jean. A l’habit noir de Saint-Benoît fut ajouté un manteau rouge avec une croix blanche sur la poitrine, croix à huit pointes, comme la rose des vents d’Amalfi. Tels furent les commencements de l’ordre célèbre de Saint-J ean-de-Jérusalem , qui devait acquérir plus lard une si grande illustration.
L’Amalfi moderne a conservé bien peu de restes de son ancienne importance. C’est aujourd’hui une petite cité étagée en gradins et comme cachée dans les fissures d’une haute montagne qui semble à chaque instant menacer de l’engloutir. La cathédrale est le seul monument qu’on y puisse signaler. Cet édifice a été bâti, dit-on, sur les ruines d’un temple païen , et l’on y monte par une belle
rampe à gradins , du haut de laquelle on découvre la ville tout entière, enveloppée de scs murailles, de ses rochers et de la mer. Les portes du monument sont de bronze, et elles ont été fondues vers l’an 1000 par la dévotion d'un certain comte Pantaléon ; le baptistère est une cuve antique de porphyre; deux sarcophages occupés par des corps chrétiens appartiennent aussi à l’antiquité païenne , comme le démontrent les sujets mythologiques qui y sont sculptés. Les temps républicains ont légué en outre à la cathédrale quelques mosaïques, quatre colonnes de granit rouge , et les ruines d’un cloître. Voilà tout ce qui reste de tant de grandeur!
La mer était si belle , que je ne voulus point d’autre chemin pour me rendre à Salerne. La Méditerranée a des teintes d'un bleu admirable, que ne connaît point notre Océan grisâtre et brumeux; le flot, limpide, lumineux, a des reflets si doux , si suaves à l’œil , qu'ils ressemblent à une caresse. On aime à se laisser bercer mollement sur ces belles eaux , pendant que le batelier chante d’une voix sonore et vibrante quelque naïve et mélodieuse cantilène du moyen âge.
La cathédrale est le monument le plus majestueux de la ville de Salerne. Cet édifice, fondé par Robert Guiscard en 1084 , offrait un type curieux du style roman introduit en Italie par les Normands ; mais il a subi dans tous les temps diverses modifications qui en ont altéré le caractère primitif. La porte principale est précédée d’un atrium carré en forme de portique, dont les colonnes, arrachées aux monuments antiques, ont été replacées un peu confusément ; sous les portiques sont rangés quelques sarcophages romains, et plusieurs tombeaux des princes lombards et angevins. Les portes de bronze, fondues à la fin du xi« siècle, sont dues à la libéralité de Landolfo Butromile. L’église elle-même mérite l’attention du touriste par ses mosaïques, ses chaires, son siège épiscopal, son abside
et ses belles sculptures. Mais ce qui touche encore davantage le chrétien et le prêtre , c'est que sous ces voûtes repose le grand pape Hildebrand, que ses vertus éminentes et sa fermeté tout apostolique à défendre les droits de l’Eglise ont fait placer sur nos autels; son tombeau rappelle les célèbres paroles qu’il prononçait en mourant : « J’ai aimé la justice et haï l’iniquité; et c’est pour cela que je meurs en exil. » En 1578, on fît la reconnaissance des reliques vénérées de saint Grégoire Vil, et on les retrouva entières. On les regarde à Salerne comme le plus précieux trésor de la cathédrale.
Malgré l’attrait de ces souvenirs, je inc hâtai de prendre une voiture et de me faire conduire à Pæstum. La route, après avoir franchi le petit ruisseau dcSele, aux eaux incrustantes , débouche dans une vaste plaine. « Voilà Pæstum! » me dit le guide qn me montrant un point de l’horizon. Je ne vis devant moi qu’un marécage pestilentiel, des eaux stagnantes, un amas de fange, de troncs d’arbres mutilés, de décombres informes. Voilà ce qui couvre le sol où s’élevait autrefois Pæstum, l'antique Posidonia, la ville de Neptune. Et où sont donc, me demandai-je en parcourant des yeux ce triste domaine de la fièvre et de la malaria, où sont donc ces bosquets de roses si souvent chantés par les poêles? Les maisons de marbre, les bains d’albâtre de cette opulente cité, tout a disparu. 11 n’y a plus que quelques ruines pour nous indiquer l’emplacement précis de la superbe ville qui était consacrée au dieu de la mer.
Parmi ces ruines, trois temples d’ordre dorique, si bien conservés qu’il n’y manque que la toiture, excitent l’étonnement des touristes. Le plus majestueux est consacré à Neptune. Sa construction , plus solide qu’élégante, est formée d’énormes blocs de travertin , pierre très-abondante aux environs de Pæstum. Les proportions en sont robustes et imposantes; les colonnes peu élevées, allant
Vue de Pæstum.
en se rétrécissant de la base au sommet ; les chapiteaux très-saillants, les architraves pesantes, la corniche légère; l’édifice s’appuie sur trois gradins élevés. On compte six colonnes dans la façâde , et douze de chaque côté. L’intérieur de la cella est divisé en trois nefs constituées par deux ordres de colonnes, avec une galerie au-dessus des nefs latérales. Le temple est long de deux cent vingtsept palmes (environ cinquante-six mètres), large de quatre-vingt-douze, et haut de soixante-cinq. Une aire sacrée le précède, suivant l’usage antique. Ce monument, si précieux pour l’histoire de l’art, appartient aux plus beaux temps de l’architecture grecque , et il n’a jamais été restauré par les Romains, comme l’ont été les deux autres temples.
Quelques autres ruines, une basilique ornée de cinquante colonnes , un théâtre , des lombes grecques et romaines, contribuent à nous donner la plus haute idée de la magnificence et de la prospérité de Pæstum. Et en même temps l’état de délabrement de ces débris , la tristesse de ce désert, la fièvre qui pèse dessus, tout vous rappelle le souvenir de ces terribles révolutions sociales dans lesquelles disparaissent les cités et les empires. On se retire le cœur navré de cette solitude , et l’on sort de ces ruines encore imposantes comme on sortirait d’un tombeau. C’est, en effet, le domaine de la mort., et plus d’un voyageur imprudent , en s’y attardant après le coucher du soleil, y a gagné dans la malaria le germe de ces funestes maladies qui vous consument à petit feu et vous conduisent à pas lents vers la tombe.
ROUTE DE ROME
Roule de Naples à Rome. — La culture rampanienne. — Le système pastoral. — Les chemins de fer en Italie. — Comment on saute. — Le chilteau, les jardins et les eaux de Caserte. — L’aqueduc du Taburno. — Le brigand Crocco. — La Capoue antique et la Capoue moderne. — La terre de Labour. — L’abbaye du Mont- Gassin. — Bibliothèque et archives de l’abbaye. — Adieux.
J’avais terminé les principales excursions qu’on peut faire aux environs de Naples, et dans ces courses j’avais recueilli une ample moisson d’observations, de connaissances nouvelles, d’images pittoresques et de souvenirs artistiques. Quoiqu’il m’en coûtât beaucoup de quitter ces lieux enchanteurs, je dus prendre le chemin du retour. Je résolus de revenir par la voie de terre pour étudier sur la route quelques lieux intéressants.
Le chemin de fer de Naples à Rome circule dans une contrée admirable , à quelques lieues de la mer , au pied de la longue chaîne des Apennins. La terre , d’origine volcanique, est d’une fécondité étonnante, et la végétation y atteint des proportions magnifiques. On dirait que le pays est boisé, tant les arbres de toute espèce, oliviers, figuiers , mûriers, orangers, y sont multipliés. Ces arbres sont établis en lignes, et dans l’intervalle on cultive les cé-
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réales, le maïs, les légumes. Le climat est si chaud, qu’un peu d’ombre ne nuit pas, et la pratique donne raison à ce système de culture qu’on appelle la culture campanicnne. La vigne elle-même s’en accommode parfaitement, et, plantée au pied des arbres comme au pied de gigantesques tuteurs , elle aime à s’attacher aux branches et à se suspendre en festons et en guirlandes de mûrier en mûrier , pour échapper à la chaleur dévorante du sol. Les vins qu’çllé produit sont extrêmement sucrés et par conséquent très-riches en alcool ; mais comme il reste toujours dans la liqueur une proportion notable de sucre, la fermentation ne peut jamais être considérée comme terminée, et, par le dédoublement du sucre en alcool et en acide acétique, il résulte souvent une saveur prononcée d’acidité. Ces vins sont donc loin de valoir nos vins français, dont les éléments sont parfaitement pondérés , de manière à en faire une véritable boisson alimentaire, au lieu d’une boisson capiteuse et excitante.
Le système de culture de la Campanie touche de près au système pastoral , qu’on emploie particulièrement dans la partie accidentée du territoire napolitain. On aura une idée de l’extension des pâturages, quand on saura que sur les 8 500 000 hectares dont se compose l’ancien royaume de Naples, quatre millions, c’est-à-dire près de la moitié, sont utilisés de cette manière, et consacrés exclusivement à l’élève du bétail. Ce système d’exploitation peut être commandé par la nature du sol et par ies conditions du pays; mais on ne saurait se dissimuler qu’il entraîne des inconvénients économiques du premier ordre. Pour tirer parti d’une lieue carrée de terrain, il suffit d’y entretenir un troupeau et deux gardiens. Ceux-ci, montés sur de petits chevaux pour surveiller plus facilement les animaux dont le soin leur est confié , les chassent devant eux à mesure que les pâturages s’épuisent. Ce système est très-fructueux pour le propriétaire, car il
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n’exige presque aucuns frais; mais que dire d’un pays où une lieue carrée de terrain ne donne le salaire qu’à deux auxiliaires du propriétaire foncier? On peut comparer cette culture quant aux résultats économiques avec la culture la plus colonisatrice et la plus rémunératrice de toutes , celle de la vigne, par exemple, qui en France fait vivre un ouvrier vigneron sur deux à trois hectares par le travail qu’elle lui procure. Dans l’Italie méridionale, où la pâture supprime le travail , il y a donc une population misérable, inoccupée, et par conséquent livrée à toutes les excitations de l’oisiveté. C’est là une des principales sources du brigandage. Le système pastoral date de loin; car déjà Pline se plaignait de son temps que les immenses domaines ou latifundia dans lesquels la pâture s’était naturellement introduite perdaient l’Italie. On peut dire aujourd’hui que ce système contribue à la pauvreté publique et à la démoralisation de la population. Sans doute, il est impossible de transformer subitement un tel état de choses; mais il est désirable que la culture des céréales , de la vigne et des plantes industrielles gagne peu à peu sur les pâturages, partout où la nature du sol le permettra , pour donner du travail et du pain aux habitants.
Je faisais ces réflexions sur le régime agricole du pays, et j’avais le temps de bien voir; car notre train marchait avec une lenteur désespérante et s’arrêtait de temps en temps en pleine campagne, sans cause connue, comme pour laisser souffler la machine. Un voyageur italien à qui j’en exprimais mon étonnement me répondit en souriant : « Vous en verrez bien d’autres, si vous parcourez toute l'Italie en chemin de fer. Ici , nous ne sommes jamais pressés de partir , et encore moins pressés d’arriver. Cette chose précise, réglée, logique, qu’on appelle un reglement, va mal à nos imaginations méridionales , toutes prime-sautières et impatientes de toute espèce de joug. L ’organisa-
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lion, il faut bien l’avouer, répugne à notre caractère , et il faudra bien du temps pour nous y habituer. Vous ne sauriez vous figurer, Monsieur, le désordre qui règne dans toutes nos administrations, et en particulier dans celle des chemins de fer. Il faut dire qu’en général le personnel n’en est pas brillant, et qu’au moment où le royaume d’Italie s’est constitué dans son unité, il a fallu le recruter un peu partout pour remplir tous les cadres. Qu’est-il arrivé? Tous les héros de l’émeute, tous les affiliés des sociétés secrètes, les exilés, les victimes de la bonne cause, les unitaires de la veille, sont venus aussitôt réclamer leur part du gâteau. Les administrations ont été ainsi remplies de gens fort inexperts pour la plupart, mais auxquels des raisons politiques commandaient de donner une place. Les plus incapables de tous ces postulants affamés ont été jetés dans les chemins de fer, et c’est là ce qui vous explique les vices trop manifestes de ce service. Un train qui arrive à l’heure fixée sur ïorario est une exception chez nous , et un retard de trois à quatre heures n’étonne point dans un trajet de soixante lieues.
« Le désordre atteint quelquefois dans ce service des proportions épouvantables. Je vais vous en citer un exemple récent. Il y a quelques jours j’allais d’Assise à Pérouse. Notre train se composait seulement de six wagons et d'une trentaine de voyageurs. Or, pour remorquer ce poids colossal, pour lequel un cheval aurait presque suffi , le conducteur avait eu l’idée de faire atteler deux puissantes locomotives. Nous étions à quelques kilomètres d’Assise. Tout à coup j’entends un bruit effroyable de choses métalliques qui se heurtent et se brisent, et ma voiture, au lieu de continuer sa marche en avant, est violemment repoussée en arrière avec des soubresauts horribles. Au premier moment je crus à la rencontre de deux trains (il n’y a qu’une ligne sur cette grande voie) , et je recommandai mon âme à Dieu. Au bout de quinze secondes
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qui me parurent longues comme une heure, le wagon s’arrêta à moitié renversé sur le flanc, et je me précipitai par la portière. Quel affreux spectacle , Monsieur ! Les deux machines s’étaient culbutées l’une l’autre, et s’étaient précipitées hors de la voie, dans un ravin assez profond , entraînant avec elles les deux premiers wagons. Au milieu de ce pêle-mêle affreux de fer et de bois, nous voyions s’agiter quelques malheureux à demi broyés ou mutilés qui poussaient des gémissements lamentables. Aucun n’avait été tué sur le coup ; mais cinq étaient grièvement blessés , et de fait ils succombèrent la nuit suivante ; les autres avaient des fractures ou des contusions plus ou moins graves. Nous les arrachâmes des débris des voilures, et nous les installâmes sur des coussins , à l’ombre des arbres. Les paysans du voisinage accoururent, non pour nous porter secours, mais pour nous vendre à beaux deniers comptants l’eau fraîche dont nos blessés avaient si grand besoin.
« Nous ne pouvions tarder (c’était du moins notre espoir) à être secourus. Nous n’étions d'un côté qu’à vingt kilomètres de Foligno, ville de vingt mille habitants, et station importante où le chemin de fer de Florence se bifurque pour aller à Ancône et à Home ; et d’un autre côté à quinze kilomètres de Pérouse , ville de cinquante mille âmes. Le télégraphe joua dans les deux sens et signala notre désastre. Vous croyez peut-être, seigneur français, qu’on se dérangea ? Pas le moins du monde. Le chef de la station de Pérouse, homme considérable, fit ce beau raisonnement : Puisqu’un train régulier doit passer sur le lieu du sinistre dans quatre heures, il est inutile de troubler le service et d’envoyer un train spécial. — Je rougis de le dire, mais cette décision absurde et inhumaine fut exécutée ponctuellement. On ne nous envoya ni un médecin, ni même un simple avis. A quoi bon? L'orario n’indique-t-il pas l’heure précise à laquelle arrivait le train n° 107 ? Nos
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malheureux blessés restèrent donc là pendant cinq heures, par une affreuse chaleur de juillet, sans aucune espèce de secours. Enfin parut le train 107, avec une heure de retard, et il recueillit les victimes de l'accident. Cinq de ces infortunés, qu’on aurait pu sauver, moururent, il est vrai, la nuit suivante; mais tout s’était accompli régulièrement.
« N’est -ce pas révoltant? Et ces administrateurs ne sont-ils pas des assassins? Voilà, Monsieur, ce que sont la plupart des employés de nos lignes. Vous aurez bonne chance si vous sortez d’Italie sans sauter quelque peu en l’air. »
Cette conversation nous avait amenés à Caserte , ville de trente mille habitants, dont je désirais visiter le château royal. Ce palais, construit vers 1750 par Charles III, sur les dessins de Vanvilelli , avait la prétention de rivaliser avec celui de Versailles, et il faut avouer qu’il offre un magnifique ensemble. Qu’on se représente une vaste construction quadrangulaire, dont la cour intérieure est divisée en quatre parties par deux immenses galeries qui se coupent à angle droit en forme de croix. La façade principale, tournée au midi, a neuf cent quarante palmes (deux cent trente -cinq mètres) de long. Avec ses deux cent quarante fenêtres étagées en six ordres , elle est un peu froide, un peu monotone, et cette longue ligne plate, avec trois avant-corps médiocrement saillants, manque un peu de mouvement. La porte royale est vraiment grandiose. On pénètre, par un large portique, dans une des ailes intérieures qui vous conduit au centre de tout le palais, à l’entrc-croisement des galeries, dans un vestibule octogone : de là on embrasse d’un coup d’œil toutes les entrées du palais , le grand escalier d’honneur, les quatre cours intérieures , longues de trois cents palmes et larges de deux cents, et la cascade des jardins.
« Une plus grande conception de palais , dit Quatrcmère de Quincy , n’existe pas en Europe. Si le xvi° siècle a pro-
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duit, quoique dans des niasses moins considérables, des palais d’un style d’architecture plus sévère, plus riche en détails classiques et d’une plus haute harmonie , cependant l’avantage du palais de Vanvitelli est d’être un tout immense réduit à la plus simple expression , un dans chacune de ses parties , simple avec variété , complet sous tous les rapports. L’architecte dut à de favorables circonstances de terminer lui seul toute sa construction dans le cours d’un petit nombre d’années. Aussi ce palais ressemble-t-il à ces ouvrages qu’on appelle coulés d’un seul jet. »
Quoique je ne professe pas une très -vive admiration pour la plupart des prétendus chefs-d’œuvre de l’architecture moderne , j’avoue que le château de Caserte avec ses immenses portiques, ses colonnades, ses belles perspectives , les lignes simples de son plan grandiose , me fit une profonde impression. Je me sentais en présence d’une grande conception , et j’admirais franchement. Les jardins ne firent qu’ajouter à ce premier sentiment. Situés entre le château et la colline , ils ont été dessinés avec un goût parfait. Ce ne sont plus les petites combinaisons trop ordinaires au jardin italien; c’est , au contraire, un heureux mélange de ce qu’il y a de mieux dans ce style, associé avec les lignes imposantes du style de le Nôtre et les dispositions pittoresques du jardin anglais. On voit que le palais , par ses proportions majestueuses , et les accidents naturels, qui s’imposent comme d’eux-mêmes , ont réagi sur les conceptions de l’architecte. Les bosquets d’arbres verts, les épais ombrages, les eaux, les cascatelles, les ponts rustiques , les grottes creusées dans le flanc de la colline , les fabriques à l’italienne , les longues allées droites plantées d’un quadruple rang de beaux arbres, les perspectives lointaines ouvertes çà et là , tout y serait à louer sans restriction , si l’on n’avait trop multiplié les pelouses devant la façade du palais : dans ce climat brûlant ,
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où les chaleurs du mois de mai sont déjà dévorantes, les pelouses vertes sont mal à leur aise, et d’ailleurs il ne faut pas imposer au promeneur l’obligation de parcourir un trop long espace à découvert sous les feux du soleil.
Les eaux, sans avoir la variété des jeux des eaux de Versailles, sont plus riantes et plus naturelles. Caserte n’en possédait point, et il fallut les aller chercher au loin. On avait bien souvenir d’un aqueduc, dont Velleius Paterculus et Dion Cassius ont loué la magnificence , établi par César pour les besoins de la ville de Capoue : on en rechercha les restes, et , de jalon en jalon, on arriva au Taburno , une des principales montagnes qui s’élèvent sur la limite de la Campanie et du Sannio (l’ancien Samnium), où l’on trouva des sources extrêmement abondantes et d’une pureté remarquable. L’aqueduc, long de vingtdeux milles , qui amène ces eaux à Caserte, est un travail digne des Komains. On dut percer des montagnes et y ouvrir des tunnels de plus de deux kilomètres , et jeter des ponts sur des vallées et des marécages ; le canal a sept palmes de hauteur et cinq de largeur. Ce gigantesque travail demanda six années , et ne coûta que six cent mille ducats. Ce fut un beau jour pour Vanvitelli quand , le 7 mai 1762 , le roi voulut assister à l’inauguration de l’aqueduc et àu premier écoulement de la cascade qui devait s’épancher du sommet de la montagne du Briano. L’architecte avait calculé qu’il fallait quatre heures pour amener à Caserte les eaux du Taburno. Au moment fixé , la cour était dans les jardins; mais l’eau annoncée n’arrivait point. Le roi était visiblement inquiet, préoccupé de l’insuccès, et Vanvitelli, confus, baissait la tête pendant que ses ennemis triomphaient. Après une demi-heure de vaine attente, les spectateurs désappointés allaient se retirer, quand tout à coup on entend un grand bruit. Les eaux ! les eaux ! Et, en effet, à cette rumeur souterraine succède un merveilleux tableau. Du haut de la montagne du
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Briano, en face île la porte septentrionale du palais, un (lot immense descend , tourbillonne, écume, bondit avec tracas sur les rochers, s’irise aux feux du soleil, et va remplir les canaux et les bassins. Ce beau travail, qui fait le plus grand honneur à Vanvilelli , est un des principaux attraits du palais de Caserte, et une des plus délicieuses perspectives que l’habile artiste ait su ménager dans ces admirables jardins.
Quand je remontai en chemin de fer, je fus surpris du petit nombre de voyageurs qui circulaient sur la ligne importante de Naples à Home : nous étions tout au plus une vingtaine dans le train. Ce chiffre indique d’une manière éloquente le peu de mouvement, le peu de trafic de cette région. Mon étonnement redoubla lorsque je remarquai que toutes les petites gares étaient munies d’un poste de soldats ou de gardes nationaux. « Que signifie ce déploiement de troupes?» dis-je à un demes compagnons de route. « Cela signifie, Monsieur, que le célèbre Crocco bat l’estrade avec sa bande , et que le pays n’est pas absolument sur, même pour le chemin de fer. Il y a deux jours, le train ne pouvait circuler librement que grâce à une petite garnison installée dans un des wagons. Si cela continue , nous aurons besoin d’avoir deux canons braqués sur chaque locomotive, pour faire respecter la vapeur. Avec les bandes qui courent la contrée, les trains de nuit, qui seraient si agréables au voyageur pendant l’été, sont absolument impossibles, et le service de jour luimême éprouve de temps en temps des désagréments. Il y a trois mois, le train de Naples a été arrêté à cinq kilomètres de Caserte. Vous souriez, Monsieur? Rien n’est plus vrai et rien n’est moins plaisant. Crocco avait su qu’un banquier de Naples, chargé d’une forte somme, devait partir pour Rome, et il vint l’attendre ici. Un des cantonniers de la ligne, menacé de mort par les bandits, planta son drapeau d’alarme sur la voie, et, devant ce signal
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impérieux , le train dut s’arrêter. Aussitôt Crocco et ses gens débouchent du bois, sautent sur la locomotive et s’en emparent. Les voyageurs étaient en trop petit nombre pour résister, et ils furent dépouillés de tout ce qu'ils avaient ; après quoi le train eut la liberté de continuer sa route. Voilà les gentillesses de ce Crocco. Dieu veuille qu’il ne soit pas sur notre chemin! »
Je pris d’abord ce récit pour une légende à l’usage des voyageurs ; mais les renseignements que je recueillis à ce sujet au Mont-Cassin me démontrèrent qu’il n’v avait rien de légendaire ; les précautions militaires adoptées de toutes parts étaient d’ailleurs un commentaire trop éloquent des paroles de mon compagnon de voyage pour que je pusse douter longtemps de sa véracité ; et la patrouille de quinze soldats qui monta dans un fourgon à Capoue nous apprit que décidément nous étions menacés de rencontrer Crocco.
La ville de Capoue a trop de réputation pour que le voyageur ne s'arrête pas au moins quelques heures dans scs murs. Mais ce n’est plus la vieille Capoue d’Annibal et des Romains. Celle-ci a été saccagée, incendiée et détruite de fond en comble, en 840, par les Sarrasins. Les malheureux habitants, ne pouvant la faire sortir de ses ruines , se dispersèrent aux alentours et bâtirent de petites bourgades avec les débris qu’ils purent arracher aux restes de l’incendie. En 856, Landone I er , prince de Sicopoli (un des villages qui avaient succédé à la ville antique) , et son frère Landolfe, évêque de la même bourgade, unirent leurs efforts pour fonder une nouvelle cité , sur le Vultume , à trois milles de l’ancienne, et lui donnèrent Je nom de Capua. Telle est l’origine de la ville actuelle.
L’antique Capoue était une des cités les .plus florissantes de l’Italie méridionale, et, en y comprenant les vingt mille colons qu’y envoya César, les historiens en font monter la population , au premier siècle de notre ère , au
no
BOUTE l)E ROME
chiffre de trois cent quarante mille habitants. Comme la ville de Rome , elle avait son Capitole , ses curies , ses cirques, le forum des patriciens, le forum du peuple, son théâtre, son amphithéâtre, ses thermes et une foule de temples dédiés à diverses divinités. Le passage d’Ànnibal avait été pour elle une source de calamités, non-seulement du côté des Carthaginois, mais encore du côté des Romains, après le départ de leur implacable ennemi. Vingt-sept sénateurs capouans, soupçonnés d’avoir pactisé avec Annihal, se donnèrent volontairement la mort ; par une terrible vendetta, quarante-trois autres furent battus de verges, puis décapités par la main du bourreau, comme châtiment de leur défection; la plèbe, dépouillée de tout ce qu’elle possédait, fut vendue comme esclave, et la ville tomba sous le gouvernement d’un préfet expédié de Rome. C’est ainsi que les maîtres du monde apprenaient à leurs alliés à être fidèles, même contre la fortune adverse. Aux vengeances des Romains succédèrent les ravages des Vandales, puis des Lombards, puis des Sarrasins, et la vieille cité disparut.
De scs antiques monuments il est resté debout quelques débris encore imposants, notamment ceux de l’amphithéâtre. C’était un édifice aux proportions grandioses, bâti en gros blocs de travertin sans ciment, dans le grave et simple style toscan; il avait été restauré par Adrien, et orné de colonnes et de statues par Antonin le Pieux ; il avait dix-sept cent quatre-vingts palmes de circonférence, cinq cent trente palmes de largeur dans son petit diamètre et six cent quarante-cinq dans le grand ; sa hauteur égalait presque celle du Colisée. Les barbares en firent un château fort, et les fortunes diverses de la guerre ne contribuèrent pas peu à le dégrader; malgré son état de délabrement, il inspire encore une haute idée de sa somptuosité primitive. Les autres monuments furent dépouillés île leurs richesses architecturales au profit des édifices
Le mont Cassin.
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chrétiens. C’est ainsi qu’on voit cinquante colonnes arrachées au temple de Jupiter Tonnant orner aujourd'hui l’église San-Vinccnzo a Volturno. Mais, hélas! faut-il l’avouer? toutes les colonnes provenant de l’amphithéâtre de Capoue ont été barbarement mutilées dans la cathédrale : tous les chapiteaux, indignement retaillés, ont été recouverts de stuc et dorés par l’architecte Federico Travaglini! Cet architecte était sans doute le descendant d’un de ces Vandales qui saccagèrent la ville en 455.
De Capoue à San-Germano le chemin de fer traverse la plus riante partie de la fameuse terre de Labour, si célèbre par les délices qui amollirent et perdirent l’armée d’Annibal. En approchant de San-Germano le paysage revêt une. certaine grandeur; une large vallée débouche des âpres montagnes qui l’enferment, et, sur le sommet dépouillé d’un rocher, on aperçoit de loin une espèce de citadelle : c’est l’abbaye du Mont-Cassin.
Ce monastère, un des plus antiques, des plus majestueux et des plus magnifiques d’Italie, est en quelque sorte le berceau des ordres religieux , et comme le Sinai du moyen âge et de l’histoire monastique en Occident. Il fut fondé vers l’année 529 par saint Benoît. Soixante ans après la mort du fondateur, il fut ravagé par Toton, duc lombard de Bénévent; il demeura presque en ruines pendant un siècle et demi, et il se releva plus splendide et plus magnifique qu’auparavant , mais pour subir bientôt de nouveaux désastres. 11 fut brûlé par les Sarrasins en 884 . plus tard dépouillé par les Normands, et enfin détruit par les tremblements de terre de 1349 et de 1649. Toujours vivace, il est sans cesse sorti de ses ruines, et, jusqu’à nos jours , il a su conserver les privilèges spirituels et temporels qui en faisaient un des plus puissants personnages de l’Italie méridionale. Les derniers événements ont gravement atteint la vieille abbaye; mais, si elle a perdu une grande partie de sa fortune territoriale et ses droits de
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seigneur temporel, elle a du moins échappé, par une exception unique, à la proscription qui a frappé tous les ordres religieux en Italie. Elle doit ce privilège à l’auréole de science et de vertu dont elle s’est toujours couronnée , et aux éminents travaux littéraires et artistiques qui font de ce monastère le premier corps savant d’Italie.
Du petit village de San-Germano on monte au Mont- Cassin par un chemin pittoresque taillé en lacets sur les lianes de la montagne. L’abbaye est parfaitement fortifiée, et elle pourrait soutenir un véritable siège contre les bandits qui , dans tous les temps et sous tous les régimes , ont été presque constamment les maîtres du pays. On y pénètre par urt passage voûté, ouvert en rampe sous une forte tour d’angle qui défend l’entrée unique du monastère. Cette tour, au dire de quelques historiens , remonterait à l’époque de saint Benoît; mais, quoiqu’on y montre la cellule occupée par le célèbre fondateur, il est difficile à un archéologue de souscrire à cette opinion, à cause du caractère relativement moderne des constructions. La cour d’entrée possède une vaste citerne où l’on recueille toutes les eaux de pluie qui tombent snr les toitures du monastère ; le cloître a des colonnes de granit provenant d’un ancien temple d’Apollon; l'église, décorée dans le goût italien du xvi e siècle, a de beaux marbres et de belles peintures, avec deux portes de bronze fondues à Constantinople en 1066 , et qui relatent, en caractères d'argent, les terres, châteaux et villages dépendant alors de l’abbaye; mais son plus riche trésor consiste dans les corps de saint. Benoît et de sa sœur sainte Scholastique, qu’on y vénère dans une chapelle souterraine.
Les moines bénédictins du Mont-Cassin exercent une douce et cordiale hospitalité, à la manière antique. Accueilli avec une affectueuse affabilité par le vénérable évéqae-abbé, je passai deux jours dans celte pieuse maison , confié aux soins d’un des membres les plus érudits
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de la savante congrégation. Je pus donc visiter dans tous leurs détails les collections si riches de la bibliothèque et des archives.
La bibliothèque compte environ trente -six mille volumes, parmi lesquels je dois noter particulièrement cinq cents incunables dont les plus anciens remontent à l’année 1459. Les plus précieux de ces chefs-d’œuvre de l’imprimerie naissante sont le llationale de Guillaume Durand , imprimé à Mayence en 1459; l’Aristote de 1495, publié en grec, à Venise, par Aide; et le missel monastique du Mont-Cassin , si remarquable par ses gravures sur bois et ses impressions de couleur en rouge et en noir, imprimé sur parchemin à Venise, en 1505, par le florentin Lucantonio de Giunti. Le plus ancien de tous les manuscrits est le Commentaire d’Origène sur l’épître de saint Paul aux Romains, écrit au commencement du vi® siècle, en magnifiques lettres onciales relevées de minium.
Les archives sont certainement, après celles de Rome, les plus importantes de toute l’Italie, et elles renferment les plus précieux trésors en fait de documents et d’écritures. Sans parler de la section relative aux droits spirituels de l’abbé du Mont-Cassin, comme ordinaire de ce diocèse, et de la section qui concerne la juridiction seigneuriale de l'abbaye, les pièces d’un intérêt historique général sont extrêmement nombreuses. Il n’y a pas moins de trente mille parchemins originaux (non compris les diplômes et les bulles pontificales), parmi lesquels huit cents ont une grande importance. Le plus ancien est celui d’Ajon, prince de Bénévcnt, daté de 884; on cite ensuite celui d’Othon I er , en 964. Les bulles pontificales commencent avec Léon IX en 1049. Les diplômes des rois et des seigneurs se poursuivent de dynastie en dynastie, de règne en règne, jusqu’à la fin du xviii 0 siècle, et renferment, pour ainsi dire, toute l’histoire de l’Etat napolitain. Ce trésor inappréciable est pieusement exploré chaque
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jour par les hommes les plus compétents, et de grands travaux historiques, dignes des anciens bénédictins, sont venus jeter un nouveau lustre sur la vieille abbaye du Mont-Cassin, déjà si célèbre à tant de titres.
Je passai deux jours au milieu de ces riches collections qui faisaient revivre pour moi, dans ses traits généraux, un temps si éloigné de nous par ses idées et par ses mœurs. Pendant que les pieux bénédictins vaquaient à l’office et psalmodiaient lentement les psaumes des vêpres, je me mettais à la fenêtre de ma cellule, et là le bruit et la fumée du chemin de fer m’apportaient les images d’un présent affairé et tourmenté. Je revoyais par la pensée la ville de Naples, son beau ciel , ses beaux rivages, les îles du golfe, le Vésuve, Pompéi; plus près de moi, je sentais battre le cœur, toujours chaud, de la vieille abbaye, et je respirais le parfum pénétrant de ses vertus et de sa science ; et, en disant adieu aux bons moines qui m’avaient reçu si cordialement, j’emportais de l’Italie méridionale et du Mont-Cassin des souvenirs impérissables qui m’y reconduiront un jour.