T. VI. C. EXACTA. IN. CAPITO
Selon Vitruve , c’est au forum que doit se trouver le module officiel des mesures publiques; c’est aussi au forum civil que nous le trouvons à Pompéi. Il consiste en un bloc de tuf de forme rectangulaire, percé d’un certain nombre de cavités régulières , de capacités différentes , pour mesurer les matières sèches et les liquides. Chaque cavité est protégée par un couvercle de bronze , et a un orifice d'écoulement à la partie inférieure pour en retirer les matières après l’opération. . S’il pouvait rester le moindre doute sur la destination de ce monument important, l’inscription qu’il porte lèverait toute difficulté,
en nous apprenant que « Aulus Clodius Flaccus et Numéros Arellianus Caledo, duumvirs de justice, furent chargés, par décret des décurions, de vérifier les mesures publiques. »
Quelques citoyens passent chez le questeur, dans la maison de Castor et «le Pollux , pour payer leurs impôts. Pompéi, qui faisait un grand commerce avec les villes les plus riches de la fertile Campanie, devait avoir, sinon un questeur, au moins un délégué du fisc. La maison de cet officier public est une des plus belles et des plus nobles de la cité, comme il convenait à un homme de finance. La façade principale en est revêtue d’admirables travaux de stuc blanc sur fond rouge , où les creux des bas-reliefs sont de couleur bleu de ciel ; la corniche est modelée en stuc, et les parties saillantes sont rouges et noires sur fond bleu, ce qui produit un effet charmant. La maison comprend deux appartements distincts, l’un pour traiter les affaires publiques , l’autre pour servir d’habitation. Tous les murs sont couverts de précieuses peintures , parmi lesquelles on distingue, par leur délicatesse et leur fini, celles de Castor et de Pollux; une des salles était entièrement revêtue de marbres rares; mais elle avait été dépouillée en grande partie de celte riche ornementation parle propriétaire lui -même après la catastrophe, car Je terrain avait été évidemment fouillé en plusieurs points, sans aucun doute pour enlever les trésors enfouis dans cette splendide habitation. Les caisses publiques, deux belles caisses garnies de bronze avec des ornements en argent, munies de fortes serrures et d’armatures, avaient été dévalisées : on n’y recueillit de nos jours que quarante-cinq monnaies impériales d’or et cinq d’argent, avec un bas-relief de bronze et le buste de la Fortune, symbole des richesses qu’elles devaient contenir. Deux squelettes «le femmes, encore parés de magnifiques joyaux, furent déterrés dans l’alriuin.
l'nmpci. — Maison de Castor et Pollux.
Une querelle s'est élevée dans le port, entre plusieurs matelots, à la suite de copieuses libations chez Fortunata , <jui est sans doute la femme d’un marin absent pour le cabotage. Le motif de la querelle est futile; mais avec les populations du midi de l’Italie il faut peu de chose pour enflammer les colères. Des propos grossiers sont d’abord échangés, puis des coups; puis les couteaux se montrent, et le sang ne tarde pas à couler. Un des querelleurs a été tué , et les assassins s’enfuient. La police arrive avec une patrouille de soldats et s’empare du coupable, malgré la résistance obstinée de ses camarades. On lui met les menottes et on le conduit en prison, dans le quartier des soldats. Cet édifice, situé près du forum triangulaire, en face du grand théâtre, présente un vaste carré environné de soixante-quatorze colonnes qui soutenaient la toiture d’un portique d’architecture dorique. Tout autour de ce portique, au rez-de-chaussée, sont disposées quarante-deux chambres, dont une servait de prison. Les entraves y étaient encore, avec plusieurs squelettes enchaînés. Celte machine, qui servait de punition et qu’on voit aujourd’hui au musée, est parfaitement semblable aux ceps qu’on observe dans plusieurs prisons du moyen âge, par exemple au donjon de Loches; elle est formée d’une longue barre de fer qui s’engage dans les anneaux de vingt entraves ; lorsque les pieds du coupable sont entrés dans les entraves, on engage la barre dans les anneaux , et les pieds du prisonnier ne peuvent plus se retirer, la tringle de fer étant d’ailleurs arrêtée par ses extrémités. On trouva dans les chambres du quartier diverses pièces d’armures , des armes , des galons tissus d’or, un instrument de musique semblable à la clarinette, mais avec plus d’ouvertures et de clefs , le tout d’ivoire garni de bronze, avec une multitude d’autres objets qui semblent avoir appartenu à un établissement militaire. Je dois ajouter cependant que plusieurs antiquaires re-
fusent de voir dans eet édifice une caserne, et n’y reconnaissent qu'une école de gladiateurs, Indus gladiatorius , c’est-à-dire le lieu où le lanista apprenait aux gladiateurs à faire des armes. Cette opinion est appuyée sur d’assez bonnes raisons ; mais elle n’explique pas comment on a pu rencontrer jusqu’à soixante -trois squelettes dans les chambres de l'étage supérieur : la discipline militaire peut seule rendre compte d’un fait aussi singulier.
En retournant «lu quartier des soldats au forum civil , nous flânerons dans les rues, et nous examinerons avec soin les albums, c’est-à-dire les pans de murailles enduits de plâtre blanc, où l’on peignait les annonces officielles, les avis au public et même de simples inscriptions plaisantes ou satiriques. Nous ne serons pas seuls à faire cette étude, et avec les gens graves, les hommes d’affaires, les désœuvrés qui cherchent à tuer le temps , nous y trouverons les gamins de Pompéi crayonnant des caricatures. Comme nous sommes au temps des élections , les affiches électorales couvrent les murs , et les amis des candidats ont fait peindre partout des invitations semblables à celle-ci :
HOLCONIVM. PRISCVM. O. R. P. II. V.
O. V. F. IVVENF.M. FRVCTV....
Ilolconiurn Priscum dignum rei publicœ duum virum oro vos facialis, juvenem fvucluosum , ce qui signifie : « .le vous prie de nommer duumvir de la république Holconius Priscus; il en est digne, car c’est un jeune homme plein d’habileté. » La même candidature est appuyée plus loin, dans des termes identiques, par tous les jardiniers (pomarii) unis à Ilelvius Vestalis; mais Holconius a deux concurrents, Sottius Conjunctus et Capella, et l’un des électeurs n’a pas craint de signer son affiche : il s’appelle Heracla.
A côté des réclames électorales abondent les formules
par lesquelles les employés ou les marchands se mettent sous la protection de tel ou tel personnage , formules dont nous avons déjà cité quelques exemples. Ici c'est le scrilie Issus qui sollicite le patronage de l’édile Marcus Ccrrinius Yattia , affirmant qu’il en est digne : M. Cerriniutn Vattiam œd. o. scr. Issus; dignus est. Cette phrase, cent fois répétée sur les murs, semble avoir été l’équivalent de ces annonces modernes : Sous le patronage de la famille royale, ou fournisseur breveté de.... Là c’est Proculus, qui invoque l’appui de l’édile Popidius. Chaque boutiquier veut avoir dans la magistrature locale un protecteur reconnu , et les noms de ces protecteurs , solennellement inscrits à la porte de la boutique, sont souvent accompagnés d’un souhait de prospérité : Nummiano féliciter! « Bonheur à Nummianus! » C’est par cette acclamation, qui correspond exactement à nos vivat, que la foule, au dire de Phèdre, avait coutume d’accueillir les personnages puissants.
On pense bien que les plaisants n’ont pas manqué de glisser au milieu de ces graves formules quelques phrases satiriques. Au moment où l’on agite la nomination des édiles, voici Maccrion et tous les dormeurs de la ville qui portent leur suffrage sur Vatia : Vatiam <rd. rayant Macerio dormientes universi. Sans doute Yalia était luimême un peu paresseux , et l’on espérait que pendant le temps de sa magistrature il ferait cesser les cris des vendeurs qui troublaient le sommeil si doux du matin. Ailleurs un mauvais plaisant annonce en style lapidaire que « sous le consulat de L. Nonius Asprenas et d’A. Plolius, il lui est né un... ànonl » Voilà une magistrature illustrée par un grand événement. Plus loin les jeunes gens de Nola souhaitent galamment mille prospérités aux jeunes filles de Slabia : Nolani féliciter Stabianas puellas! Dans un coin , un écolier a crayonné le premier vers de l’ Enéide; mais comme les Pompéiens, descendants des
Osques , prononçaient la lettre r comme la lettre / , il a écrit, en substituant partout la seconde lettre à la première :
Alma vihimque cano Tlo...
pour : Arma virumque cano Trojœ... Un autre, après avoir dessiné deux gladiateurs faisant des armes, a voulu mettre son croquis sous la protection de la Vénus Pompéienne, en menaçant de toute la colère de la déesse ceux qui l'effaceraient : Abiat ( habeat ) Venere Pompeiiana iradam qui hoc lœscerilf II faut croire que celui qui a écrit celte imprécation, où abondent les fautes de langue, devait sortir de l’école de Valcntinus.
Terminons par un distique touchant, écrit dans un coin par une main amie :
Hic ego fut formosa coma puella,
Laudaia a mullis , sed lutus intus erat.
C’est en quelque sorte l’épitaphe d’une jeune fille à la belle chevelure , que tout le monde admirait. Hélas ! cette beauté n’était qu’un peu do cendre et de poussière. Ce souvenir de mort, inscrit sur des ruines, a quelque chose de mélancolique; c’est la seule inscription de ce genre, même parmi les inscriptions funèbres, qu’on puisse signaler à Pompéi.
Puisque nous flânons dans les rues, il est bon de dire un mot de la police municipale et de la propreté de la voirie. Le soin de la voirie était particulièrement confié aux édiles, assistés de quatre officiers spéciaux appelés, de leur nombre, qualuorvirs. Ces officiers veillaient à ce que les riverains n’empiétassent pas sur la voie publique, et faisaient enlever les boues et les immondices des rues, en se servant des habitants comme auxiliaires forcés. Quant à certaines malpropretés que la police d'une petite ville , quelque vigilante qu’elle soit, ne saurait empêcher totalement , on avait imaginé quelques mesures préventives
qui les dissimulaient un peu §ans en pallier tous les inconvénients. A Home, il y avait dans beaucoup d’endroils des latrines publiques, et dans presque tous les carrefours des tonneaux sciés ou de larges amphores, qui rendaient le môme service que nos vespasiennes. Les foulons avaient môme pris à ferme le produit de ces amphores pour les opérations de leur industrie, et le fisc en tirait un impôt dont Vespasien, pour le défendre contre les critiques de Titus, faisait remarquer à son fils le caractère inodore. Pompéi devait avoir une organisation semblable. Malgré ces précautions, les boutiques, les édifices publics, les temples eux-mêmes étaient souvent souillés. On imagina alors de mettre les murailles sous la protection des dieux lares en y peignant des serpents , image des gardiens du foyer et de l’autel domestiques : cet emblème religieux rendait le lieu sacré ; mais, il faut bien l’avouer, les enfants et les ivrognes n’avaient pas tardé à s’habituer à cet épouvantail. Les prêtres , pour protéger leurs temples , avaient eu alors recours à des inscriptions en toutes lettres, où le latin dans les mots bravait l'honnêteté. Une de ces inscriptions, peinte sur un temple de Pompéi, ne menace de rien moins que de la colère des douze grands dieux et de Jupiter Très-Bon et Très-Grand les gens grossiers qui... Le reste de l’imprécation n’est bon qu’en latin. Ilélas ! n’en déplaise aux douze grands dieux , cette menace paraît avoir été impuissante. Jupiter se sera peut-être trouvé trop grand pour descendre à ces bas détails, ou trop bon pour punir les délinquants.
Nous voici au forum civil , vaste place quadrangulaire d’un aspect imposant. Ses portiques couverts, décorés de colonnes de marbre, soutiennent de vastes et élégantes terrasses destinées à la promenade; un grand nombre de rues, autrefois fermées par des grilles de fer dont on a reconnu les attaches, y aboutissent de toutes parts et en font çomme le centre de la cité. Deux arcs de triomphe en décorent l'en-
trée : l’un est presque en ruines, et l’autre n’a plus aucun ornement. On était en train de réparer les dégâts que leur avait causés le tremblement de terre de l’an 63, quand est arrivée la catastrophe de l’an 79. Dans les cntre-colonnements du portique on a remarqué un grand nombre de piédestaux, destinés sans aucun doute à porter les statues des citoyens qui avaient bien mérité de leur ville natale; sur l’un d’eux on lit le nom de Q. Sai.lvstivs, et sur uri autre celui de G. Pansa, deux personnages importants que nous avons déjà eu l'occasion de signaler.
Le forum était une place publique où le peuple se réunissait pour discuter les affaires de la cité et procéder aux élections. C était le centre politique de toute agglomération d'habitants. 11 n’y avait pas de ville, si petite qu’elle fût, qui n’eût au moins un forum. Les plus grandes en avaient deux : l’un pour les affaires civiles et judiciaires, l’autre pour les affaires de commerce. Au premier étaient rattachés tous les services publics, les tribunaux, les salles du conseil, le trésor et même les temples. Le forum de Pompéi se trouve dans ces conditions; il n’est pas seulement imposant par lui-même et par ses vastes proportions; il l’est encore par les monuments qui l’entourent : au midi, le temple de Vénus; à l’est, la basilique et les trois curies; au nord, l’édifice d’Eumachia , le temple de Mercure, la salle du sénat et le Panthéon, ou temple d’Auguste ; enfin, au couchant, le temple de Jupiter, qui occupe tout un côté de la place publique. Cet ensemble complet de colonnades, de portiques, d’arcs de triomphe, de frontons, de statues, a quelque chose de vraiment grandiose.
La salle du sénat offre peu d’intérêt. C’est un vaste édifice semi-circulaire avec des sièges de maçonnerie, et des niches qui contenaient autant de statues de décurions. Au milieu s’élève une espèce d’autel, qui pourrait bien avoir été la base de quelque statue. On n’y a pas rencontré d’inscriptions; mais on suppose justement, d’après les
Ponipéi. — Forum civil et temple «le Jupiter.
descriptions de Vitruve, que cet emplacement était destiné aux séances publiques des décurions , officiers qui étaient en quelque sorte le conseil municipal de la ville.
La basilique ou tribunal est de beaucoup l’édifice civil le plus important de Pompéi. C’est une construction quadrangulaire de deux cent cinquante palmes de longueur sur cent palmes de large, divisée en trois nefs par deux rangées de colonnes ioniques. La nef du milieu est découverte; les nefs latérales sont couvertes et supportent une loge ornée d’une colonnade d’ordre corinthien, laquelle loge s’ouvre sur la nef centrale pour permettre au peuple d’assister aux discussions et aux plaidoiries. Au fond est la tribune élevée pour les magistrats qui rendaient la justice. Sur le pavé de la tribune sont deux ouvertures grillées pour éclairer la prison qui est au-dessous, et dans laquelle on descendait par deux petits escaliers extérieurs. En face de la tribune, sous les quatre colonnes du péristyle, s’élève un grand piédestal revêtu de marbre blanc, destiné sans doute à supporter quelque statue équestre dont on a trouvé des fragments de bronze doré. Les portiques étaient aussi ornés de statues de marbre et de bustes de bronze en forme d’hcrmès; car on en a recueilli de nombreux débris. Ces kermès sont une espece particulière de statues, dans lesquelles on ne sculptait que la tête et quelquefois le buste, le reste formant un poteau nu, à quatre faces. Cette coutume venait de la vieille manière pélasgique de représenter le dieu Mercure. Des piliers de ce genre étaient fort employés à plusieurs fins , surtout comme poteaux indicateurs et comme montants dans une barrière d’ornement. Il est probable qu’à la basilique de Pompéi ils servaient à séparer les nefs latérales de la nef majeure, réservée aux plaideurs et aux témoins.
Les murs du portique sont recouverts d’un enduit de stuc, peint de manière à imiter de larges plaques de
marbres colorés. Ce stuc est si brillant et si compacte, qu’on le prendrait volontiers pour du marbre. On y a relevé quelques inscriptions tracées à la pointe ou au pinceau , réflexions populaires sans portée : Non est ex albo judex paire Ægyptio. « Il n’y a pas de juge inscrit sur l’album (tableau officiel) dont le père soit Égyptien. » — Lucrio et salas hic fuerunt. « C’ost ici le rendezvous de l’intéressé et du désœuvré. » — Une autre inscription nous apprend que Caius Pumidius Dipilus avait comparu devant le tribunal le jour des noues d’octobre , sous le consulat de Lepidus et de Gatulus, c’est-à-dire l’an 78 avant Jésus-Christ, l'année même de la mort de Sylla. C 'était peut-être une des dernières victimes de la tyrannie du dictateur.
A côté de la basilique s’ouvrent trois salles, de forme quadrangulaire, avec un hémicycle au fond , qu’on appelle curies ou salles du conseil. C’étaient sans doute des bureaux pour les employés du barreau , ou peut-être des tribunaux pour juger les causes de moindre importance.
Pendant que les négociants courent à leurs affaires, que les plaideurs envahissent la basilique, et que les hommes politiques fréquentent les portiques du forum et du sénat , d’autres , plus sensibles aux sentiments religieux ou plus enclins à la superstition, vont dans les temples offrir des sacrifices et consulter les dieux. Le plus somptueux et le plus grand de tous les temples jusqu’ici déterrés à Pompéi est celui de Vénus. 11 comprend une aire quadrangulaire entourée sur trois côtés d’un portique couvert soutenu par quarante-huit colonnes de marbre d’ordre corinthien. Au milieu de cette aire est le sanctuaire, décoré d’un péristyle de trente-quatre colonnes; il s’élève de quelques pieds au-dessus du sol , et l’on y monte par seize degrés de marbre. Au fond du sanctuaire est la cella , petit édifice destiné à recevoir l'image de Vénus et quelques autres statues. L’autel des sacrifices n’est pas dans la cella ; il est
dans l’aire, devant le sanctuaire. Cette disposition, qui répond si peu à celle des temples chrétiens, était trèsfréquente dans l’antiquité. Le peuple se tenait dans l’area, sous les portiques, et la cella ne servait guère qu’à renfermer les statues des divinités, toutes les cérémonies religieuses s’accomplissant au dehors. On comprend que ce plan n’ait pu être adopté par nos architectes quand ils songèrent à bâtir les premières églises. Les basiliques, au contraire, avec leur vestibule, leurs trois nefs, leùrs galeries supérieures, la tribune élevée en forme d’hémicycle, l’enceinte réservée aux plaideurs, s’adaptait admirablement aux réunions, aux sacrifices, à l’enseignement religieux des chrétiens : aussi devinrent-elles exclusivement le type consacré de nos églises, et gardèrent même leur nom de basiliques.
Plusieurs inscriptions nous donnent le nom des six magistrats qui firent édifiera leurs frais le temple de Vénus, en vertu d’un décret des décurions. Une autre inscription beaucoup plus intéressante nous apprend que Marcus Holconius Rufus , duumvir de justice pour la troisième fois, et Caius Egnatius Posthumus, duumvir pour la seconde fois, par décret des décurions, achetèrent le droit de fermer les fenêtres pour trois mille sesterces , et furent chargés de faire élever jusqu’au toit le mur du collège des prêtres de Vénus. Il est vraisemblable que les fenêtres de l’habitation affectée au collège des prêtres s’ouvraient sur leurs maisons ou sur leurs jardins, et qu’ils voulurent faire cesser à tout prix une servitude aussi gênante.
Le temple de Jupiter occupe tout un côté du forum. On y monte par un grand escalier qui devait être bordé de statues colossales, si l’on en juge par les piédestaux. Il se compose d’un vestibule avec six colonnes corinthiennes de front et huit latérales, d'une cella avec une double galerie de huit colonnes ioniques, et de trois petites chambres munies de grilles de fer, où l’on conservait sans doute les
archives et le trésor de la colonie. Celte idée est fondée sur la description que fait Vitruve des établissements publics de son temps, et sur les habitudes religieuses des Romains. C’est ainsi qu'à Rome le trésor était dans le temple de Saturne, la monnaie dans celui de Junon-Moneta , et la caisse du peuple dans celui de Castor el Pollux.
Un autre monument important du forum est le Panthéon ou temple d’Auguste. Son aire découverte, entourée sur les quatre faces par un portique à deux rangs de colonnes, renferme au milieu un autel accompagné circulairement de douze piédestaux qui devaient supporter les statues des douze grands dieux. La cella, placée au fond de l’area, renfermait les images d’Auguste et des membres de la famille impériale. A côté de la cella s’ouvrent deux vastes salles avec des tables de maçonnerie sur lesquelles on dépeçait les victimes ; on voit dans la muraille les anneaux de bronze pour les attacher, et sur le sol le canal pour l’écoulement du sang. Douze chambres communiquent avec le portique : c’étaient les habitations du collège des prêtres augustaux.
Nous pourrions encore décrire le temple de Mercure , celui d’Hercule et l’édifice d’Eumachia, affecté aux réunions religieuses de la corporation des foulons ; mais ces détails n’ajouteraient rien aux traits généraux que nous venons de tracer des temples du paganisme , savoir : une aire sacrée ou place découverte entourée de portiques, une cella ou sanctuaire au fond , avec une abside et des niches , et l’autel au dehors , dans l’area , devant le sanctuaire.
Toutefois le temple d’Isis et la curia lsiaca , situés au chevet du grand théâtre , méritent une mention spéciale , à cause de détails particuliers. Ces deux édifices consistent , comme les précédents , en une aire découverte entourée de portiques. On trouva à l’entrée deux fontaines
lustrales pour les purifications, et une cassette en bois carbonisé avec des monnaies de bronze, produit de la bienfaisance publique. Dans la salle des mystères sacrés et dans les chambres des prêtres , on recueillit tous les ustensiles qui servaient aux sacrifices et aux cérémonies religieuses, du charbon et des cendres sur l’autel, des candélabres figurant la plante et la fleur du lotus , des sistres pour accompagner les processions, des vases pour l’eau lustrale, des patères, des amulettes en stuc, représentant les attributs d’Isis et des autres divinités de l’Égypte ; enfin des mains de verre et d’ivoire qui faisaient la figue, geste de mépris regardé comme un puissant talisman contre la fascination.
Mais ce qu’il y a de plus curieux, c’est que sous le sanctuaire , sous la statue même d’Isis , on découvrit un petit caveau où l’on descendait par un escalier secret. C’est là que les prêtres s’enfermaient pour rendre des oracles au nom de la déesse et faire parler la statue de marbre devant les païens confiants. Tous les fameux oracles du paganisme n’avaient pas d’autre mystère ; mais, pour remplir ce rôle difficile, il fallait une grande perspicacité, une connaissance profonde du cœur humain, un langage poétique et plein d’obscurités calculées. Nous aussi , à notre tour, nous voulûmes interroger l’oracle d’Isis sur les chances de notre voyage, et un de mes compagnons s’étant glissé dans la cachette, y trouva heureusement sur les murs ces mots qu’il nous jcla d’une voix profonde par le piédestal de la statue : Féliciter in infelicitale ! Véritable réponse d’oracle, où l’imagination surexcitée peut deviner tout ce qu’elle désire. Si j’étais superstitieux, je me serais volontiers appliqué cette prédiction d'isis , lorsque , quelques jours plus tard , j’eus le bonheur d 'échapper à une affreuse catastrophe de chemin de fer. Féliciter in infelicitale! Le malheureux prêtre qu’on déterra dans la curie Isiaque, une hache à la main,
après avoir percé deux murs pour s’échapper, avait peulôtre lancé cet oracle le matin môme de la catastrophe. Et qui sait si le consulteur, plus heureux que le faux prophète qui le dupait, n’a pas eu la chance d'échapper à l’éruption? Féliciter in infelicitate!
Dans cette revue rapide de la vie publique des Pompéiens , nous n’avons point encore parlé des oisifs, des gens du monde. C’est que dans ce temps-là, tout comme aujourd’hui, ils ne se levaient pas de bonne heure, et laissaient la matinée aux affaires et aux cérémonies du culte. Ils se décident enfin à sortir, avant que la chaleur soit trop forte, pour aller promener leur oisiveté sous les portiques et prendre les bains, qui sont devenus un besoin quotidien pour leur vie molle et sensuelle. Une foule nombreuse de clients les accompagne, et la foule, qui reconnaît en eux des personnages et des gens riches, les salue de ses acclamations ordinaires : Pcmsce féliciter! Sallustio féliciter! « Vive Pansa! vive Salluste! » Quelques-uns vont à pied, d’autres se font porter en litière sur les épaules de quatre ou six esclaves d’une stature élevée. Ce mode de transport, introduit d’Orient en Italie et d’abord adopté exclusivement par les femmes, était alors passé en usage général. La litière était un véritable lit, sauf l’importance des dimensions, avec ses quatre pieds, ses colonnes, son ciel, ses courtines, son matelas et son traversin; on pouvait y lire, y écrire ou y dormir; deux longs bâtons, engagés dans quatre anneaux, permettaient de le transporter facilement. On voyait ainsi de longues files de palanquins traverser les rues à certaines heures, et se diriger vers les thermes, rendez-vous de la bonne compagnie.
La ville de Pompéi possédait au moins deux grands établissements de bains publics, divisés chacun en deux parties : l’une pour les hommes , l’autre pour les femmes. La description des thermes de la rue de Stabia, qui sont les plus importants, fera parfaitement comprendre le sys-
lème d’après lequel les bains des Romains étaient disposés et la méthode ingénieuse de leur construction.
On entre d’abord dans une cour carrée, entourée de l’inévitable portique à colonnade; c’était en quelque sorte l’atrium de tout l’établissement. A gauche est la loge du portier, où l’on trouva une tirelire avec quelque menue monnaie, pourboire donné par les baigneurs; des bancs de pierre , placés sur les côtés de la cour, permettaient aux esclaves d’attendre leurs maîtres. On pénètre de là dans Vapodyterium , pièce garnie de sièges , où l'on se dépouillait de ses vêlements pour les confier à la garde de l’esclave capsarius. Malgré la vigilance du capsarius, il arrivait très -fréquemment que les vêtements étaient dérobés, et telles gens, venus au bain avec des habits sordides, faisaient des échanges avantageux, et sortaient avec une tunique, un manteau et un chapeau tout neufs. Les auteurs anciens sont remplis de plaintes au sujet de ces vols, et les thermes, par suite de ce désordre, tombèrent dans un tel discrédit, que les législateurs durent prononcer la peine de mort contre les voleurs de vêtements, pour protéger la distraction favorite de la population.
L’apodyterium communiquait avec chacune des pièces où l’on prenait des bains chauds ou froids. Entrons d’abord dans le frigidarium , salle contenant le bain d’eau froide, ou baptisierium. Ce baptistère, placé au milieu de la pièce, n’est autre chose qu’une grande piscine circulaire, où l’on prenait le bain en commun. Des gradins sont disposés tout autour pour permettre au baigneur de s’asseoir.
Pour entrer de l’apodyterium dans le caldarium ou étuve , il faut traverser le tepidarium. Le pavage de l’étuve est à double fond , c’est-à-dire que le dallage supérieur repose sur des piliers de brique, et recouvre ainsi une cavité dans laquelle circule librement la chaleur qui
sc dégage de la fournaise. Les murs latéraux sont construits par le même procédé cl garnis de tuyaux pour transporter dans tous les sens l’air chaud ou la vapeur, et élever la température de l’appartement. Un bassin d'eau chaude complétait le service de cette pièce, destinée surtout à provoquer une transpiration abondante.
Après le bain chaud, le baigneur rentrait dans le tepidarium, chambre tiède qui servait à tempérer la transition trop brusque du chaud au froid. C’est aussi dans cette pièce qu’on se faisait masser ou frotter avec la slrigile , sorte d’étrille ou ràcloir qui enlevait la sueur et les impuretés déposées à la surface de la peau par la chaleur du bain ou les violents exercices de la palestre; on se faisait aussi épiler et oindre de parfums avant de sortir, et, quand on rentrait dans l'apodyterium, on avait quelquefois le désagrément de n’y plus retrouver ses habits , et d’être alors obligé de se faire porter chez soi en litière fermée.
Les thermes de Pompéi sont construits avec un certain luxe architectural , comme il convenait à l'établissement qui devenait pendant plusieurs heures chaque jour le rendez-vous à la mode de la classe aisée. La voûte du tepidarium , divisée en caissons rectangulaires , est décorée de bas-reliefs en stuc traités d’une façon magistrale, mais bien détériorés aujourd’hui, et représentant des trirèmes , des divinités marines , des bouquets de fleurs , etc. Cette voûte est soutenue par une série de petits Télamons, d’un beau et élégant travail, qui ramassent toutes leurs forces pour supporter le poids de la corniche. Tous les pavés sont en mosaïque. Dans d’autres salles, les murs sont couverts de paysages peints avec celte touche délicate qui caractérise les peintures pompéiennes, ou distribués en encadrements rouges bordés d’une bande jaune, qui forment un gracieux contraste avec les colonnes de stuc peintes en rouge vers la base et en blanc vers la partie supérieure ; ces colonnes sont surmontées de chapi-
teaux en sluc qui portaient une corniche d’un travail admirable, à en juger par un fragment qu’on a pu sauver et remettre à sa place. Les murs des salles sont percés de niches où l’on déposait les amphores, les vases à parfums, les strigiles, les lampes pour éclairer le bain pendant la nuit; toutes les baignoires sont de marbre blanc, tous les sièges mobiles sont de bronze. On y remarque avec un certain étonnement quelques sièges de bain ( sella balnearis) d’une forme singulière, destinés à recevoir le baigneur pour qu’on répandît sur lui de l’eau chaude, ou pour qu’on l’enveloppât de couvertures pendant qu’on l’inondait en dessous de vapeur. Ce siège est entouré d’un rebord circulaire très-bas, et formé d’une tablette percée en avant d’une échancrure en fer à cheval , qui servait à l’écoulement de l’eau répandue sur le corps du baigneur ou à l’introduction du jet de vapeur. Ce meuble, qui ressemble un peu à une chaise percée, a fait rêver les archéologues trop prosaïstes, et quelques-uns ont voulu y voir un fauteuil latrinal (les mots ennoblissent tout). Aujourd’hui on sait bien à quoi s’en tenir à ce sujet ; car chaque établissement de bains était muni d’un nombre suffisant de ces sièges, et les thermes d’Antonin, à Rome, en contenaient à eux seuls jusqu’à seize cents, tous en marbre.
Dans les dépendances des thermes de Pompéi est une grande palestre décorée de portiques, et destinée aux exercices gymnastiques dont les anciens avaient coutume de faire précéder leurs bains. On a trouvé dans cet emplacement plusieurs grosses boules de pierre qui servaient au jeu de la sphère, jeu auquel se livrait la jeunesse pour acquérir de la force et de la souplesse.
Rendant quelques heures du jour, les thermes présentaient un spectacle singulièrement animé. Le vêtement formant comme une partie de la condition , la nudité établissait entre les baigneurs une sorte d’égalité dont per-
sonne ne se faisait faute. « Aussi, dit Dezobry, rien de plus bruyant qu’un bain : figure-toi toute espèce de cris, de clameurs ou de bruits qui peuvent importuner, fatiguer, déchirer les oreilles. Là ce sont les gémissements naturels ou imités de ceux qui se livrent aux exercices violents; leurs sifflements et leurs soupirs profonds quand ils laissent échapper leur baleine longtemps retenue; les exclamations des joueurs de paume comptant leurs balles; plus loin des baigneurs qui s’amusent à courir autour de la cuve, en se tenant par les mains, et se les chatouillant de manière à provoquer les éclats de rire les plus perçants ; d’autres qui lisent à haute voix ou déclament des vers; d’autres, chanteurs impitoyables, ne trouvant leur voix belle que dans le bain, qui se mettent à chanter jusqu’à faire trembler les voûtes de l’édifice. Des alipiles (épileurs), pour se faire mieux remarquer, venant aussi se joindre à ce discordant concert, crient d’une voix grêle et glapissante, et ne se taisent pas qu’ils n’aient trouvé des aisselles à épiler, des patients à faire crier à leur place. Ajoute à ce vacarme, qui serait insupportable, n’eût-il que l'inconvénient d’être renfermé , le bruit des frictions plébéiennes , que l’on entend résonner, suivant que la main du frictionneur frappe du creux ou du plat; les filous pris à voler les habits; les ivrognes, les marchands de comestibles et de boissons, car beaucoup de personnes boivent et prennent quelques aliments légers en sortant de l’eau ; les marchands de gâteaux, les vendeurs de boudins, les confiseurs, qui tous ont leur modulation particulière pour crier leur marchandise; figure-toi tout cela, dis-je, et tu auras une légère idée de l’intérieur d’un bain public. La seule loi de décence qu’on y observe , c’est que jamais un père et un fils ne se baignent l’un devant l’autre, ni même un beau-père devant son gendre. »
Ces habitudes étaient celles de Rome, et les traits de ce tableau ont été empruntés à Sénèque, à Pétrone, à Horace,
à Martial et à Plaute. Ce devaient être aussi les habitudes des villes de province, et par là nous pouvons juger du caractère des distractions des Pompéiens. Nous aurons complété ce tableau quand nous aurons ajouté que les thermes , comme la plupart des monuments publics de Pompéi, avaient été élevés aux frais de quelques généreux particuliers. Des inscriptions nous apprennent, en effet, que la ville les devait à la libéralité de plusieurs des citoyens , jaloux sans doute de gagner ainsi les faveurs et les suffrages populaires.
Les bains et les exercices gymnastiques, en provoquant une transpiration abondante et en développant l’appétit, donnaient le besoin de prendre quelque breuvage réconfortant. On passait donc des thermes dans les thermopoles, sortes de boutiques analogues à nos cafés, dans lesquelles on vendait des boissons chaudes , des liqueurs et parfois quelques aliments légers. Ces établissements, très -fréquentés par la classe aisée, avaient des étagères en marbre sur lesquelles on exposait les boissons , les comestibles et les verres. Les consommateurs y trouvaient en outre une sorte de journal manuscrit qui les mettait au courant des grands événements de Rome et de l’empire, des actes officiels du gouvernement, et de ces mille riens qui alimentent toujours la curiosité publique.
De midi à quatre heures, comme de nos jours, la ville entrait dans une sorte de silence et de repos général. On fuyait la chaleur accablante du climat, et les particuliers, retirés sous les portiques de leurs maisons , à l'ombre opaque des jardins, près de quelque fontaine qui rafraîchissait l’atmosphère , se livraient aux douceurs de la sieste. Toutes les affaires étaient suspendues pendant cet infervalle , les boutiques étaient closes , les vendeurs ne criaient plus leurs marchandises dans les rues, et la vie publique ne retrouvait quelque activité que vers cinq heures du soir.
C’esi alors que s’ouvraient les théâtres, autre distraction favorite du peuple. Pompéi , malgré le peu d’importance numérique de sa population, possédait trois édifices de ce genre.
Le grand théâtre ou théâtre tragique se trouva , au moment de sa découverte, dans un état de dégradation complet, sans doute par suite du tremblement de terre de l’an 63. Toutefois , malgré son délabrement , il révèle une parfaite connaissance de l'art dans sa construction. Le corps de l’édifice ( cavea ) , où étaient assis les spectateurs , se compose d’un certain nombre de rangées semi-circulaires de sièges formées par de hautes marches s’élevant en lignes concentriques les unes au-dessus des autres. Ces rangées de sièges sont divisées horizontalement en étages {mœniana), qui en contiennent chacun plusieurs, séparés par de larges corridors ou précinctions ; et verticalement, en compartiments cunéiformes ( cunei ), par un certain nombre d’escaliers qui servaient aux spectateurs à descendre jusqu’à la rangée où étaient situées leurs places respectives. Le peuple pénétrait dans l’enceinte par les portes ( vomitoria ) qui s’ouvraient au haut de chaque escalier, portes qu’il atteignait au moyen de passages et de couloirs ouverts ménagés dans l’épaisseur du bâtiment, et communiquant en outre avec le portique supérieur du forum triangulaire, qui est adjacent au théâtre. Cinq mille spectateurs pouvaient facilement y trouver place.
Les premiers degrés de marbre blanc sont plus larges que les autres. Ce premier ordre de sièges était réservé pour les personnes distinguées, telles que les décurions, les prêtres augustaux, et tous ceux qui avaient le privilège du bisellium, chaise d’honneur que le peuple accordait à quelques magistrats. De chaque côté étaient deux divisions : l’une à droite pour les proconsuls- et pour les duumvirs, l’autre pour les vestales. Aux deux extrémités des premiers gradins on trouva, dans le plus grand état de
dégradation, deux tribunes de tuf volcanique qui devaient avoir été recouvertes de marbres. Dans celle de droite était encore la chaise curule où siégeait le duumvir qui présidait au théâtre; à Rome, celte tribune s’appelait podium, et c’était le siège de l’empereur. Venait ensuite la place pour les citoyens qui appartenaient à quelque corporation ou collège. Les troisièmes et dernières places étaient occupées parla populace et par les femmes, et, tout en haut, par les esclaves. Au milieu des gradins s’élevait la statue de marbre de Marcus Holconius Rufus, duumvir de justice, tribun militaire, flamine et patron de la colonie. C’est lui , avec son frère Celer, qui avait fait construire à ses frais le portique couvert, le tribunal et le théâtre, pour l’embellissement de la colonie , comme nous l’apprenons par l’inscription suivante :
M. M. IIOLCONII. RVFVS. ET. CELER.
CRYPTAM. TR1BVNAL. THEATRVM. S. P. ( SIM peCUntO, )
AD. DECVS. COLON IÆ.
Au bas de la cavea était l’orchestre , formant une demicirconférence exacte, et contenant des sièges destinés aux spectateurs de distinction , au lieu de servir, comme l’orchestre des théâtres grecs, aux musiciens et aux évolutions du chœur. Un peu en arrière de l’orchestre il y avait un mur bas qui formait le devant de la scène ( proscenium ) du côté des spectateurs : c'est là que se plaçaient les musiciens , dans sept niches ménagées à cet effet. On pénètre dans l’orchestre par deux vastes vomitoires ornés de portiques, où l’on pouvait trouver un refuge en cas de pluie.
La scène est légèrement élevée au-dessus de l’orchestre. Derrière la scène est un mur d’une grande hauteur, qui formait d’une manière permanente le fond du théâtre, avec trois grandes entrées pour les acteurs, et deux portes latérales qui communiquaient avec les coulisses. La perspective de ce fond offre des décorations architecturales
construites en briques jadis revêtues de marbre. Sur le devant, la scène était fermée par une toile, comme sur nos théâtres, avec celte différence qu’au lieu de monter, la toile s’abaissait et disparaissait dans une cavité pratiquée sous le plancher. Derrière le mur du fond s’ouvraient les loges des acteurs et les magasins du théâtre. Le théâtre était découvert ; mais , pour préserver les spectateurs de la pluie ou du soleil, on tendait un immense velarium. Les affiches peintes sur divers points de la ville ne manquaient pas d’annoncer que le théâtre serait couvert de voiles : vêla ervnt. Le velarium était tendu au moyen de cordes et de poulies fixées à un certain nombre de mâts plantés dans des anneaux de pierre à la partie supérieure du mur d’enceinte.
Le petit théâtre ou Odéon est situé près du précédent, à gauche en sortant, suivant le précepte de Vitruve : Exeuntibus e thealro, sinistra parte, Odeum. Il est construit sur le même plan que le grand théâtre, mais dans de moindres proportions, et il ne pouvait contenir que quinze cents personnes. A cause de cela l’entrée n’en était pas publique , et l’on ne pouvait y pénétrer qu’avec un billet d’os ou d’ivoire, nommé tessera, qui donnait à son possesseur droit à une place pour la représentation. Le numéro du siège , celui de la division verticale et de la rangée horizontale où il se trouvait, étaient marqués sur cette tessera; on y indiquait même le titre de la pièce qu’on allait jouer, comme dans le billet suivanl , trouvé à Pompéi :
CAV. Il CVN. in ÜKAD. VIII CASINA l'LAVTI
La pièce annoncée est la Casina, de Plaute, et la place à laquelle donne droit le billet est la .huitième de la seconde rangée du troisième cuneus. Les places les plus élevées avaient pour tessère un petit volatile en os, figurant un pigeon : de là l'origine du mot de pigeonnier ou poulailler, appliqué aux derniers étages des théâtres , plaisanterie que les gamins de Paris s’imaginent avoir inventée. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
C'est à l’Odéon que s’exécutaient les concerts publics, les comédies, les représentations mimiques et satiriques, les concours poétiques, dont le prix était un trépied d’honneur, et parfois les disputes philosophiques.
L’amphithéâtre est le plus grandiose édifice de Pompéi, puisqu’il pouvait contenir jusqu’à vingt mille spectateurs. Comme tous les monuments de ce genre , il est de forme ovale , et mesure quatre cents pieds dans son plus grand diamètre, et trois cent quinze pieds dans le plus petit. Il est bâti avec une telle solidité, qu’il n’a rien souffert des tremblements de terre si familiers à celte région , ni dans ses fondements ni dans ses parties les plus élevées. On y entre par un vaste portique pavé en laves du Vésuve : deux niches possédaient autrefois les statues de Cuspius Pansa père et de Cuspius Pansa fils , membres d’une des plus importantes familles de Pompéi. L’édifice entier est bâti sur un crypto- portique de la plus grande solidité, puisqu’il soutient toute la construction. La cavca, comme au théâtre, œt partagée, au moyen de deux galeries horizontales, en trois zones assignées respectivement aux magistrats, aux citoyens honorables et à la plèbe. Derrière la plèbe s’ouvraient des loges couvertes pour les femmes , avec un escalier particulier pour y parvenir. La cavea contient quarante escaliers, correspondant à autant de vomitoires, par lesquels les spectateurs montaient aux galeries. Les gradins inférieurs étaient défendus contre les bêles féroces par une grille de fer.
29 i LES POMPÉIENS EN VILLE
L’édifice est couronné, au-dessus de ses gradins les plus élevés, par un magnifique promenoir circulaire, du haut duquel on jouit du plus bel horizon qu’il soit donné de contempler. Tout en face se dresse le Vésuve avec son caractère imposant; au nord se détachent les monts Hirpins, découpés en lignes singulières sur l’azur profond du ciel; à l’orient, les monts Lattariens, aux sommets hardis, s’adoucissent sur leurs pentes où se groupent les riantes et fertiles collines de Sorrente ; au midi, le golfe enchanteur de Naples, avec ses barques, ses îles lointaines, son soleil splendide, et toute cette terre classique que tant d’événements mémorables ont illustrée, et qui a été pendant tant de siècles l’objet merveilleux de l’histoire , de la Fable et de la poésie. Ce spectacle devait naturellement exciter la joie et l’enthousiasme des vingt mille spectateurs rangés circulairement sur les gradins de marbre de l’amphithéâtre.
Mais quand le peuple abaissait ses regards sur l’arène, il y trouvait un autre spectacle qui contrastait bien durement avec cet admirable paysage. Là des familles de gladiateurs, et surtout celles de Numerius Popidius Rufus et d’Ampliatus, combattaient à outrance, jusqu’à la mort, et l’unique préoccupation du vaincu était de tomber avec élégance et de mourir avec grâce, pour plaire à un peuple affamé de sang. Des esclaves luttaient contre des bêtes féroces, et disputaient leur vie à la dent des fauves. S’ils étaient tués, on se hâtait d’arracher leur cadavre avec un croc, non pour l’ensevelir honorablement, mais pour empêcher que les bêtes, - en dévorant leur victime, ne perdissent l’appétit et ne devinssent moins féroces. Cet exercice etfrovable s’appelait d’un nom bénin, la chasse. Oui, sans doute, mais la chasse à l'homme, et non la chasse aux bêtes fauves. Et quand la fumée du sang, quand l’odeur répugnante des entrailles répandues sur le sol montaient dans l’amphithéâtre et menaçaient d’incommoder les sensibles spectateurs, on calmait les nerfs du public au moyen
d'une aspersion d’eaux de senteur. Une affiche inscrite sur les murs de l’ompéi nous l'ait ainsi connaître le programme d’une des fêtes données à l’amphithéâtre :
VENATIO. ATIILETÆ. SPA11SIONES. VELA. ERVNT.
c’est-à-dire il y aura une chasse de bêtes féroces, une lutte d’athlètes , une pluie d’eaux de senteur, et un velarium tendu au-dessus des spectateurs. Tels étaient les plaisirs délicats du peuple- roi.
La journée si bien remplie que nous venons de décrire se terminait quelquefois par des funérailles. Autrefois , comme aujourd’hui encore en Italie, celle cérémonie s’accomplissait le soir, à la lumière des torches. Le cadavre, après avoir été lavé, oint et parfumé, était revêtu de ses habits de cérémonie, orné des insignes des dignités que le défunt avait occupées, et exposé pendant quelques heures sur un lit de parade. On le transportait ensuite au lieu de la sépulture, le visage découvert, au milieu d’un grand concours de parents, d’amis, d’affranchis, d’esclaves et de peuple. Devant lui marchaient, au son des flûtes et de la lyre, des pleureuses à gages, qui chantaient des poèmes funèbres à la louange du défunt; puis venaient les libitinaires ou entrepreneurs des pompes funèbres, attachés au temple de Libitinc, et chargés de tout ce qui concernai! les funérailles. Le corps était précédé des images de cire de scs ancêtres, rangées dans un long ordre chronologique, toutes montées sur des mannequins, vêtues d’habits de consuls, de préteurs, deduumvirs, de décurions, comme si la race tout entière était revenue au monde pour conduire à sa dernière demeure le descendant qui venait la rejoindre aux champs Élysées. L’allure de la marche était marquée par des trompettes funèbres, qui remplissaient les airs de la plus triste harmonie.
Arrivé au lieu du bûcher, le cortège s’arrêtait. Le fils du défunt, après avoir baisé les lèvres glacées de son père
et lui avoir adressé un triple adieu , déposait entre ses dents l’obole destinée à payer le passage au terrible nautonier des enfers. Le feu était ensuite allumé, et la flamme, au milieu des tourbillons d’une noire fumée, dévorait les chairs et calcinait les os. Ces pieuses reliques étaient recueillies parla famille , arrosées de vin et de lait, pressées dans des voiles de lin et enfermées dans une urne avec des roses et des aromates. Le dépôt des cendres dans le sépulcre de famille n’avait lieu que le neuvième jour, et, à cette occasion, on donnait aux amis un repas funèbre qui terminait la série de toutes ces tristes cérémonies.
A Pompéi les funérailles se faisaient particulièrement sur la route d’IIcrculanum, et l’on a retrouvé à quelque distance de la ville l’antique uslrinum, avec les dalles de pierre sur lesquelles on brûlait les corps. A droite et à gauche la route est bordée de tombeaux magnifiques , qui donnent un aspect singulièrement imposant à cette entrée de la cité, et en font comme l’avenue des morts d’une véritable nécropole. C'était, comme on sait, un usage chez les Romains de placer les sépultures en dehors des villes, le long des voies publiques , pour honorer la mémoire des morts cl proposer sans cesse aux vivants le glorieux exemple des vertus de ceux qui n’étaient plus. A Pompéi, comme dans toutes les autres cités soumises aux mœurs romaines , le même usage était parfaitement observé.
Parmi les tombeaux qui ornent les abords de la ville, on remarque celui de la famille Arria , dont le fronton s’élève majestueusement sur des pilastres d’ordre corinthien, avec celte épitaphe au milieu :
M. ARRIVS. I. L. DIOMEDES SIBI. SVIS. MEMORIÆ.
MAGISTER. PAG. AVG. FELIX. SVBVRQ.
Marcus Arrius Diomède, affranchi de Julie, patron du faubourg Augustus Félix, a élevé ce monument à sa
LES POMPÉIENS EN VILLE i97
mémoire et à celle des siens. C’est ce même Diomède dont nous avons visité la maison des champs. Deux petits cippes de marbre, avec des têtes humaines simplement ébauchées, comme les anciens avaient coutume d’en placer sur les tombes pour les distinguer, sont consacrés à Marcus Arrius, fils aîné de Diomède, et à Arria, sa huitième fille.
Une autre tombe importante est celle de Nevoleia Tyche. Une inscription nous apprend que Tyche, affranchie de Julie , avait bâti ce monument pour elle et pour Caius Munatius Faustus , prêtre augustal , à qui les décurions et le peuple avaient unanimement décerné les honneurs du bisellium, en récompense de ses services; elle l’avait aussi bâti pour recevoir les cendres de leurs affranchis et de leurs affranchies.
Ce monument se compose d’un cippe de marbre monté sur deux degrés, sculpté sur trois de ses côtés, et terminé par une élégante corniche. Des bas-reliefs représentent, d’une part, le sacrifice qui se célébrait le jour des funérailles, et, d’autre part, un navire qui entre au port, emblème évident du repos après la tempête de la vie. L’intérieur de ce sépulcre a la forme ordinaire d’un columbarium , et ses murs, revêtus de stuc, sont percés de niches semblables à celles d’un colombier, pour recevoir les urnes cinéraires de la famille. Dans la principale niche on trouva une grande amphore de terre cuite, contenant des cendres mêlées à des ossements, sans doute les restes de Nevoleia et de Munatius. Trois autres urnes de verre insérées dans des vases de plomb conservaient une liqueur où l’analyse chimique a reconnu un mélange de vin, d’huile et d’eau, sur lequel flottaient les ossements. Des lampes de terre cuite, avec la pièce de monnaie destinée à Charon, étaient déposées près de ces urnes, où un petit nombre d’affranchis avaient trouvé place près de leurs maîtres, au moment de la catastrophe de Pompéi.
Quelques-uns de ces monuments sont des cénotaphes, c’est-à-dire des tombeaux vides, sans columbarium pour recevoir les cendres, élevés à la mémoire de citoyens morts loin de la patrie. Ce sont en quelque sorte des tombes honoraires.
De distance en distance , sur cette longue avenue de sépultures, se rencontrent des bancs circulaires et des hémicycles couverts, ou les promeneurs venaient s’asseoir et se reposer au milieu des souvenirs de la mort. Chez les anciens , la mort n’inspirait pas l’ciïroi et la répulsion qu’elle inspire chez nous, à cause du terrible jugement qu’elle tient suspendu sur nos tètes; et les épicuriens, qui ne croyaient guère qu’à l’heure présente, l’associaient volontiers à leurs plaisirs et même à leurs festins , pour s’exciter à jouir à outrance d’une vie si courte et si menacée, que ne devait suivre aucun lendemain de bonheur.
Dans les pages qui précèdent nous avons essayé de faire revivre par les monuments une partie de la vie publique des Pompéiens. Nous les avons suivis dans les cabarets de bas étage, dans les thermopoles élégantes, dans les boutiques, à l’école, au marché, au forum. Avec eux nous sommes entrés dans la basilique, dans les temples, aux thermes, aux théâtres, et nous nous sommes mêlés à la foule oisive qui flâne dans les rues, en lisant curieusement les inscriptions des murailles. Enfin nous avons pris part aux cérémonies des funérailles, et nous sommes sortis de Pompéi par la rue des Tombeaux. Nous avons ainsi vécu pendant quelques instants de la vie antique, et nous avons pu prendre une idée assez exacte des mœurs et des habitudes d’une petite ville de quinze mille habitants, sortie tout exprès de son linceul de cendres pour nous révéler la plupart des secrets de l’existence publique et privée des Romains.