‹ Naples, son golfe et ses rivagesChapitre 1 sur 6 · LIMOGES · texte numérisé non relu

LIMOGES

EUGÈNE ARDANT et G'% éditeurs.

Où le narrateur, en prenant la parole, est contraint de se présenter lui-même au lect eur. — Entrée en matière par l'autobiographie d'un intéressant jeune homme. — Succès scolaires de notre héros. — Comment il boit à la coupe du savoir. — Mais aussi quelle âpre curiosité 'lui monte au cerveau. — Notes incendiaires qui lui font ressentir des piqûres de tarentule. — Ses rêves en pleine veille. — Soif de voir. — Que sont les Cainpi-PMœgrœi ou Champs de Feu du sud de l'Italie? — Et le volcan du Vésuve? — Et Naples et son golfe? — Et Piim-peah ou Pompéï? — Eh bien! le narrateur, ayant vu ces merveilles, ne sera-t-il pas audacieux d'oser les peindre encore, après tant d'autres ? — 11 osera ! — 11 n'osera pas ! — Il osera, vous dis-je !

Contraint par la nécessité de décliner moi-même mes nom et qualités, puisque je n'ai personne autre à ma disposition pour remplir ce généreux office, souffrez que j'aie l'honneur de me présenter à vous, lecteurs et lectrices, toujours aimables et chers du moment que vous voulez bien jeter les yeux sur les élucubrations d'un auteur.

Je me nomme tout prosaïquement Albert Dauriat, et je suis fils unique du libraire de ce nom, établi sur l'un des nouveaux boulevards de la rive gauche, à Paris.

La grande ville, foyer des lumières, et quelles lumières ! m'a donc donné le jour, et c'est déjà un titre, cela !

Un autre titre, celui-là tout esthétique, le voici :

Mon berceau fut une couche de livres de toutes les époques, de

tous les crus, pauvres rossignols de formes très variées, issus de plumes incomprises : iii-8% iu-12, in- 16, in-folio disposés avec art pour recevoir, le plus mollement possible, mon petit corps d'enfant. Brochures et opuscules invendus et invendables, me tinrent lieu d''oreiller; et cartes géographiques, plans et épures me servirent de courte-pointe. Ce fut ainsi que je grandis au milieu de volumes, épaves de génies naufragés, méconnus, dévoyés et fourvoyés. Il en résulta que les émanations vertigineuses de ces bouquins interlopes me montèrent si fort au cerveau, que je n*eus bientôt, en grandissant, d'autres aspirations que celles du savoir et de l'étude.

Aussi, de très bonne heure le lycée Napoléon, qui fut ensuite le lycée Descartes, pour redevenir encore le lycée Napoléon, et qu'on affuble en ce moment du titre de lycée Corneille, — en France, le vent est très variable, — devint le théâtre de mes premiers triomphes.

Enfin rendu à ma liberté d'action par les titres de licencié èslettres et ès-sciences chèrement obtenus par un travail opiniâtre, et voisin très heureux des Bibliothèques et Musées du quartier Latin, dont je me fis l'hôte acharné, à force de lire et méditer des mémoires et des voyages, d'ouïr des dissertations et des conférences, d'étudier les spécimens de toutes les curiosités du globe et de boire le vin capiteux de la science à toutes lès coupes, ma vocation se déclara et je me trouvai un jour professeur d'Histoire dans l'un des plus fameux établissements universitaires de la capitale.

Là, j'enseigne aussi éloquemment que possible la belle jeunesse conviée à mes leçons, et je cherche à lui inspirer l'amour du beau et du vrai, sans lequel l'homme, môme le plus riche, ne peut être qu'un misérable avorton que rien ne distingue de la brute.

A l'appui de mes paroles je joins l'autorité de l'exemple, et il n'est pas de mystère scientifique que je ne j)rétende creuser, de nuit comme de jour, dans le but d'acquérir toujours de nouvelles connaissances.

Mais, j'en fais le sincère aveu, quand aiTivent les très désirées vacances, je suis le premier à m'altacher les ailes du voyageur et à prendre mon vol vers les régions qui peuvent ofiFrir un aliment à mon incessant besoin de savoir, d'apprendre, de voir et de juger.

Je suis donc essentiellement curieux, mais curieux pour le bon motif, celui de m'instruire, de m'instruire toujours.

Gomment ne pas être curieux, quand, par exemple, on li: quelque part de ces sortes de choses ;

« La plus intéressante excursion que puisse faire un touriste, en Italie, c'est sans contredit celle qui iui fait voir tour à tour le tunnel de Pausilippe; l'Ecole de Virgile; le palais deLucullus; la fameuse Grotte du Ghien; la Solfatare, cette seconde bouche du volcan de la Gampanie, placée du côté du go'fe de Naples opposé à celle du Vésuve; Pouzzoles et le pont de Galigula; le Monte-Nuovo, émergé de terre en une nuit, comme \m champignon; les lacs Lucrin, Averne, de Fusaro; Gumes et ses antiquités, sa" Grotte de la Sibylle ; Baïes et les restes de ses magnificences au temps de la décadence romaine ; en un mot, la région connue sous la dénomination de Champs de Feu...

» En effet, ce district éminemment plutonien présente toujours cà et là divers phénomènes volcaniques, et des traditions singulières lui donnent à jamais une telle célébrité classique, qu'un homme qui se respecte doit aller les étudier de près et en suivre l'étrange dédale.

» On y retrouve des légendes locales, transportées d'abord de la Macédoine dans la Thessalie, dans l'Epire, dans l'Arcadie, et enfin venues dans la Gampanie, en suivant la marche de la civilisation de l'Orient à l'Occident.

» Les récits du divin Homère, confondus avec ceux du sublime Virgile, reçoivent de ces deux génies une telle renommée que les antiquaires, sans tenir compte de la fantaisie poétique, prennent presque au sérieux la description des lieux telle que l'a Éaite le second de ces poètes. Aussi veulent-ils restituer, sur le sol même, toute cette topographie qui n'est cependant qu'idéale.

» Dès lors, guidé par eux, le touriste peut visiter les bords du Styx dans les profondeurs de la terre, et les rives de VAchéron ou Avej'ne, dont le nom signifie obscur, ou bien sans oiseaux;

» Il voit comment ce fleuve de l'Enfer antique, ou plutôt ce lac, communique avec le Cocyte, le moderne Lucrin ;

» Il parcourt les Champs-Elysées , dans le voisinage et à rombre du cap Misène;

» Il jette un regard mélancolique sur le terrible Tartare, devenu aujourd'hui le Mare-Morto dos Napolitains;

» Il donne sa pensée aux âmes errantes pendant mille ans sur les bords du Le'the', le lac Fusaro actuel ;

» Ou bien il étudie les cavernes des Cimme'riens se plaisant à vivre dans l'obscurité, lesquelles cavernes ne sont aulre chose que de mystérieux et profonds tunnels creusés dans le voisinage de Gumes, par les peuplades aborigènes de ces contrées;

)) Enfin, il retrouve dans la tant vieille Cumes, dont le nom

phénicien Komoch signifie place élevée, la grotte de la célèbre

Sibylle qui jadis y rendait des oracles, et près de laquelle était

• une des bouches de l'Enfer, gardée par le redoutable Cerbère... »

Ici, une réflexion à l'adresse de mes lecteurs, d'abord, et des touristes ensuite :

Les voyageurs, eu général, considèrent comme uu jeu leur descente aux Enfers ; ils rient de la Solfatare, la seconde bouche du Vésuve ; ils s'amusent des Etuves de Néron, de la Grotte de la Sibylle, et surtout ils ridiculisent la Grotte du Chien. Eh bien ! ne soyons pas injustes au vis-à-vis des anciens. Il est certain que les phénomènes plutoniques avaient plus de force et de gravité à une époque où le Vésuve était encore inactif et n'offrait aucune issue aux feux souterrains. Cette corrélation entre des lieux si voisins est évidente; l'alternative môme des manifestations géolagiques sur un point et sur l'autre en est la preuve. [

Ainsi, de 1500 à 1631, le Vésuve n'eut pas d'éruption. Qu'arriva-t-il pendant cette période dans les Champs de Feu?

Dès l'an 1538, on vit tout-à-coup surgir une montagne formée de laves, de pierres et de cendres; l'éruption, Téraergescence de

cette montagne fut si violente que des villages furent engloutis à sa base, des paysans enfouis, le lac Lucrin comblé en partie, Pouzzoles et Naples remplies de cendres, et, au bout de deux jours, la montagne nouvelle comptait 134 mètres d'altitude... C'est le Monte-Nuovo que je signale plus haut. Au contraire, lorsque le Vésuve reprit son action à peu près régulière, les Champs de Feu, les Champs phlégréens, comme on les appelle dans le pays, rentrèrent dans l'état où on les voit aujourd'hui, et tels que je vais vous les peindre bientôt. Mais revenons à ma prétendue curiosité.

Comment encore ne pas être curieux, quand surtout on lit, ici ou là, de ces annotations bien dignes de remarque :

« Il n'est plus permis aujourd'hui de décrire le golfe de Naples. Ceux qui ne l'ont pas vu le connaissent, tant ils l'ont entendu célébrer. Le ciel et la mer, la côte et les îles, les plaines fertiles et les montagnes découpées, cette rivière de maisons blanches et de villas peintes en jaune et en rouge, le Vésuve fumant, les barques, les filets, tirés sur la plage par les pêcheurs aux jambes nues, les barcaroUes et les tarentelles, la gaîté, la mollesse, les lazzaroni étendus au soleil, tout a exercé le pinceau des peintres aussi bien que l'imagination des poètes; et cependant la désolation a passé sur ce lieu enchanté, la nature et l'homme ont détruit à l'envi l'œuvre du créateur et de la civilisation, les éléments ont bouleversé le sol, les barbares ont accumulé les ruines. Les rivages sont couverts d'un sable noir, la mer a été refoulée, les ports ont été comblés, les villes ensevelies sous la cendre, les rochers dorés sont enveloppés de lave et de scories; un deuil ineffaçable s'est étendu sur une partie du golfe ; le Vésuve, riant jadis et cultivé, est devenu sombre et comme une perpétuelle menace.

» Tout est décadence, depuis Baïes et Misène jusqu'à Pompeï et Stables...

» C'est que des événements terribles ont en quelque sorte déformé ce sol dont la beauté primitive peut à peine être conçue. »

Cet événement, vous l'avez déjà entendu signaler par bien des bouches, assurément. Il s'agit de l'éruption du Vésuve.

Le Vésuve, montagne conique, voisine de Naples, placée sur les bords du golfe de Naples, du côté oppose à la Solfatare, à Pauzzoles, à Baïes, aux lacs et aux fleuves de l'Enfer antique dont j€ vous parlais tout-à-l'heure, était encore, eu l'an 79 de notre ère, vierge de toute éruption connue. La couleur fuligineuse de son cône tronqué faisait seule penser que, à une époque très reculée, cette montagne avait dû brûler. Mais le cône, couvert de vignes et de verdure, était au repos depuis si longtemps, qu'on était bien convaincu que jamais plus le feu ne s'échapperait de ses entrailles.

Point. Voilà que tout-à-coup, en 79, une éruption d'une violence inconnue chez les autres volcans, vomit des nuages de fumée, des tourbillons de flammes, des torrents de lave, des fleuves de boue, et le tout en si formidable quantité, au milieu de détonations épouvantables, que trois villes, cinq villes, sont englouties sous cette marée montante des déjections de sa conflagration générale, immense et complète.

Les plus fameuses de cette ville sont Herculanum et Pompéï.

Herculanum, au pied mme de la montagne, entre le Vésuve et le golfe, fut noyée dans le déluge de la lave qui, plus tard, en se refroidissant et en se congelant, enferma cette ville, ainsi que Bétina, dans une mer de roches noires indestructible.

Pompéï, bâtie sur la pente méridionale de la même montagne, demeura enfouie sous les couches épaisses et superposées de boue composée d'eau, de terre et de lapilli ou petites pierres, dont l'amalgame produit ce qu'on appelle la pouzzolane.

C'était une ville antique, d'origine phénicienne, dont le nom vient du syriaque : Pum peah, bouche d'un fourneau ardent; selon d'autres, son nom viendrait du mot grec Pompeion, au pluriel Pompeia, qui signifie entrepôt. Peu importe, du reste. Occupée tour à tour par les Osques, les Tyrrhéniens, les Samnites, Pompéï finit par devenir une colonie romaine sous la dictature de SyUa, qui la punit d'avoir embrassé le parti de Marins.

Auguste établit des vétérans dans un des faubourgs.

Gicéron y avait une jolie villa, où il reçut Auguste, Balbus,. lîirlius, et où il écrivit ses Offices. Il s'y retira après la bataille de Pharsale.

Sénèque y passa sa jeunesse, et Phèdre y i)rit un abri contre Tibère et Séjan.

Tacite raconte qu'en l'an 50, une rixe s'éleva pendant des jeux de gladiateurs, entre les habitants et les gens de Nuceria. Beaucoup de ces derniers y furent tués. Une plainte fut portée à Néron, qui déféra l'affaire au Sénat. Celui-ci interdit les spectacles à Pompéï pendant dix ans. , ■ .

En l'an 63, Pompéï avait été ruinée en partie par un tremblement de terre qui dévasta la Campanie. Néron, dans ce moment même, était sur le théâtre de Naples; mais il ne voulut pas quitter la scène avant d'avoir ach\é son air favori. Epouvantés, les Pompéïens abandonnèrent leur viUe; puis ils y revinrent peu à peu, et la cité avait repris toute sa splendeur, quand le 23 novembre 79, au milieu du jour, éclata l'éruption qui devait l'engloutir...

Pompéï disparut complètement dans ce cataclysme effroyable, ainsi que Herculanum, Oplontej Bétina et Stables. Il n'en fut plus parlé de l'an 79 jusqu'à notre xviir siècle

Mais la résurrection de ces villes devait avoir lieu, et elle se fait tous les jours, en effet. Seulement, ceux qui croient que le Vésuve a détruit Pompéï se trompent gravement : le Vésuve, au contraire, l'a conservée. Oui, ce fut une fortune pour Pompéï d'être ensevelie sous la cendre. En la couvrant de pierre ponce et de cendre fine aspergée d'eau, durcie en croûte légère, comme pour garder l'empreinte des objets sur lesquels cette cendre était pressée, en accumulant devant les peintures les lapilli qui en préservaient la fraîcheur, le volcan a protégé la ville engloutie contre les injures du temps et les violences des hommes.

Toutefois, la résurrection de Pompéï fut devancée par celle d'Herculanum.

Un ;'ardinier, en creusant un puits, découvrit cette ville, car

son puits passait au milieu même du théâtre. Le prince d*Elbeuf, en élargissant ensuite Touverture de ce puits, trouva des statues. Mais les troubles de cette époque firent suspendre ces premières fouilles.

Toutefois, dans le même temps, un archilecte du nom de Domenico Fontana, ayant creusé un canal pour amener les eaux du Sarno à Torre deirAnnunziata, traversa précisément Pompcï d'un bout à Tautre. Alors on se rappela que le sol sur lequel on opérait portait précisément le nom de la Civitaf la ville. Quelle ville? Gela ne pouvait être que l'antique Pompéï engloutie sous les déjections du Vésuve.

Charles III, le premier des Bourbons de Naples, ordonna de fouiller un autre endroit nommé Gra^nano. On était en 1748. Le point oii commencèrent les travaux fut précisément la rue de la Fortune, à gauche, à quelques pas du carrefour.

La première curiosité trouvée fut une peinture de 11 palmes sur 4 1/2, figurant des festons formés de fleurs, de fruits et de feuilles de vigne, et une tête d'bomme d'un beau caractère. On la coupa bien vite et on l'emporta sur un char.

Mais ce fut surtout sous la domination française à Naples, que la ville de Pompéï, ensevelie depuis 17 siècles, reparut à la lumière.

Les découvertes d'alors mirent à nu les bois brûlés, les verres fondus, etc., toutes choses prouvant que les matières incandescentes vomies par le volcan, en 79, parvinrent à Pompéï avant les pluies, qui ne l'inondèrent que lorsqu'elle était déjà couverte de pierres ponces et de cendres.. Ces torrents d'eau et de cendres transportèrent de tous les côtés les objets mobiliers et fragiles, et, en les recevant, empêchèrent qu'ils ne fussent écrasés par l'écroulement des étages supérieurs. On ne trouva qu'un nombre assez restreint de squelettes, ce qui démontre que les habitants purent s'enfuir. On voit même en bien des endroits qu'ils revinrent fouiller ce sol d'ensevelissement, qui n'avait pas acquis encore l'épaisseur actuelle de 4 mètres, dans lesquels on peut reconnaître sept couches superposées, au-dessous de la terre

SON GOLFE ET SilS RIVAGES. 13

végétale, et ils retirèrent de leurs demeures leurs trésors et les objets précieux de leurs édifices.

Actuellement, les deux tiers de Pompéï sont découverts. On en exhume chaque jour des richesses artistiques sans nombre. La ville reparaît dans toute sa splendeur d'autrefois. Il n'y manque que ses habitants. Aussi l'Europe, que dis-je? le monde entier envoie ses savants, ses artistes, ses voyageurs, visiter cette antique cité sortant glorieuse de son linceul, étudier ses meubles, ses objets d'art, ses statues, ses mille ustensiles à la disposition et la conservation desquels suffisent à peine les immenses salles du Museo Borbonico de Naples.

Aussi, peut-on dire que Pompéï est la plus grande curiosité de l'Italie, et mieux que cela, de l'univers entier.

« En effet, on s'y retrouve au milieu du monde antique, dit un auteur justement apprécié, mais non de cette antiquité morte, entrevue à travers les textes des livres, mais de l'antiquité dans sa réalité matérielle... Une ville est là, tout entière, sous nos regards, conservée telle que l'ont laissée ceux qui l'habitaient il y a 1,800 ans!... On peuterrer dans ses rues, visiter ses temples, ses théâtres, ses thermes, ses édifices ; pénétrer dans les pièces les plus reculées des maisons particulières ; retrouver dans les caves, comme dans la maison de Diomède, les amphores de la dernière vendange; voir sur les murailles les inscriptions et les caricatures crayonnées par les passants : et suivre sur le pavé la trace du dernier char qui l'a traversé... L'illusion est si vive, si présente, qu'on oublie involontairement les 18 siècles qui vous séparent de cette population disparue, et l'on s'imaginerait volontiers qu'il faut se hâter de profiter de la solitude momentanée de la cité, pour l'étudier et la connaître, car ses habitants peuvent y revenir instantanément. . . »

Or, moi, curieux par excellence, par besoin, par nature, par calcul, je n'avais pas encore vu ce golfe de Naples tant célébré, ni cet Enfer inspiré par Homère et chanté par Virgile, ni ce Styx, ni cet Achéron, ni ce Tartare, ni ces Champs-Elysées, ni ces cavernes des Gimmériens, ni cette vieille Gumes, ni sa Grotte de

la Sibylle, ni Baïes et ses ruines grandioses et son golfe creusé dans celui de Naples, ni ce terrible Vésuve, ni Herculanum, ni Pompéï!... Et j^avais vingt-cinq ans, et j'étais professeur d'Histoire, à Paris!...

En vérité, étais-je donc digne de vivre?...

Aussi, comme la couleuvre bleue de la curiosité me piquait de tous ses dards, me tourmentait de tous ses aiguillons, lorsque je venais de lire quelques-uns des articles littéraires que je vous ai transcrits, ou dont je vous ai fait l'analyse !... Je bondissais sur ma ôouche; je nageais dans un bain de vapeur, je m'agitais dans le délire, à la pensée de voir arriver enfin de nouvelles vacances qui me donneraient toute liberté d'aller boire, non point l'eau du Léthé, certes ! mais à la coupe des merveilles dont les environs de Naples sont le théâtre...

Cependant, pour ne pas trop m' abaisser dans votre esprit, cher lecteur, sachez que déjà, pendant les trois ou quatre vacances précédentes, j'avais fait le voyage d'Italie, consciencieusement, méthodiquement, comme un homme qui veut voir, pour étudier et pour apprendre. Ainsi, de Turin j'étais allé à Gênes, puis à Allexandrie, et sur le champ de bataille de Marengo, où les souvenirs abondent. J'avais ensuite exploré les lacs Majeur et de Gôme, Milan et Monza, Pavie et Brescia, Vicence et Padoue. J'avais fait alors une longue station à Venise. Venise offre tant de charmes, qu'il faut un long temps pour la connaître. De Venise, j'étais descendu à Ferrare, à Bologne, à Ancône, à Rimini. Traversant alors la chaîne des Apennins, j'avais fait un nouveau et fructueux séjour à Florence, la ville des Musées, la cité des merveilles archéologiques, la tribune des magnificences de tous les âges et de toutes les contrées. Enfin, une dernière année, je m'étais abattu sur Rome, la souveraine maîtresse du monde encore de nos jours, au point de vue de l'art, Ja ville éternelle au point de vue catholique. Là, saturé, après quelques mois, d'apprécier et de juger les splendeurs du grand peuple qui jadis fit la gloire de cette capitale de l'univers, j'avais porté mes investigations de pèlerin sur la campagne romaine, YAgro-Romano, comme

on l'appelle, jadis si opulente, et à cette heure devenue un désert poétique, et parmi les innombrables ruines pittoresques qui signalent les tant célèbres cités de Anxur, Ardée, Lavinium, Gœré, Veïes, Cures, Paieries, Interamne, Gabies, etc.

Alors, le souvenir imprégné de colysées, d'amphithéâtres, de forums, de temples, d'arcs de triomphe, de thermes, de ruines, à'opera lateritia et reticularia, et l'imagination ne rêvant plus que vestibuleis, atriums, pulvinars, tricliniums, œcus, fauces, et de scènes historiques et terribles retracées ici et là, en larges maculatures de sang, sur le stuc des murailles, les mosaïques et les marbres des substructions, je retournai tristement vers Paris, reprendre ma robe de professeur et occuper pendant neuf mois la chaire d'où j'avais désormais matière à faire entendre de sublimes tirades sur les choses de l'antiquité...

A Paris, j-occupe un petit appartement de six pièces, presque sous les toits, dans la rue d'Amsterdam, et sur son point culminant. Là, j'ai l'avantage de jouir d'un long et large balcon, d'air pur à discrétion, de soleil pendant sept bonnes heures, et d'une vue, oh! d'une vue splendide... Elle embrasse les collines de la Seine, le Mont- Valérien, et la vallée de Sèvres. Je domine Saint- Gloud, je puis daguerréotyper Meudon, j'inspecte Bellevue et j'ai l'œil sur Glamart, Vanves, Issy, et de mystérieux horizons sans limites...

C'est un véritable panorama, n'est-ce pas ? une lanterne magique, un kaléidoscope, tout ce que vous voudrez de plus beau... Eh bien ! chaque fois que j'arrivais de l'un de mes voyages en Italie, et que je rentrais dans mon charmant petit retiro que j'ornais alors, que je décorais, que je tapissais d'une infinité de curiosités rapportées départent, mon appartement se trouvàt-il illuminé de tous les reflets des plus belles journées et sous l'influence des plus radieuses conditions atmosphériques, je le trouvais sinistre, son balcon ridicule, et fastidieuses les perspectives que mon regard embrassait... :^\ ; "

Ah ! voilà l'inconvénient des voyages, le revers de la médaille î Le contraste des beautés que l'on a vues, et qui se sont sans

cesse renouvelées, remplacées par d'autres beautés, avec la monotonie désespérante de la vie solitaire et rétrécie !

A mon retour de Rome, je fus pris de la nostalgie de l'Italie. Mais une excellente tante qui partage ma demeure et dont je cherche à emLellir les jours, me voyant sombre déjà et fort mélancolique, alors que je n'avais pas encore dépouillé ma pelure de touriste, me dit joyeusement :

— Allons donc, arrière à la tristesse ! Dans neuf mois vous recommencerez vos courses... Vous ne connaissez encore que l'Italie du nord et l'Italie centrale : il vous reste l'Italie du sud! Courage au travail pendant ces neuf mois, et puis sonne l'heure de la liberté! Vous aurez alors pour récompense de... descendre dans l'Enfer de votre cher Virgile, et de rouler votre palanquin sur votre tant désiré golfe deNaples!... Un peu de patience donc! ..

J'ai eu cette patience, cher lecteur, et l'heure de la liberté a sonné...

Je vais donc voir le Tartare et les Champs-Elysées, la mise en scène si splendide de l'Enéïde de Virgile. Avec son héros, je vais aller cueillir le rameau d'or de la Sibylle, qui me permettra de descendre dans les entrailles de la terre et d'en connaître les fleuves ténébreux, Styx, Phlégéton, et le marais infranchissable gardé par le terrible nocher et le non moins terrible Cerbère...

Et puis viendront Parthénope, Gumes et Baïa, Pouzzoles et Caprée, Pœstum et Sorrente, Herculanum et Pompeï, le Vésuve et la mer, les Champs de Feu et leurs phénomènes.

Dans mon premier voyage en Italie, j'avais dû gravir et traverser le Mont-Cenis ; ce fameux tunnel qui franchit les Alpes à travers leurs lourdes assises n'existait pas encore : aussi la vue des riches et belles contrées du Piémont, des hauteurs du col de Suse, avait été pour moi d'un charme inexprimable.

Lors de mon second voyage, j'avais fait mon entrée par le Simplon, les plaines du Milanais, et les splendides avenues qui conduisent à Venise, puis à Ferrare, Bologne, etc.

Cette fois, je prendrai la mer.

Départ de Marseille. — Effets de nuit. — Beautés du ciel et des eaux. — La Méditerranée, théâtre des tragédies du vieux monde. — Ce que Ton voit sur un paquebot. — Cap et île de Corse. — Ile d'Elbe. — Civita-Vecchia. — Les villes antiques de FEtrurie. — Ostie et le Tibre. — Vision de Rome, — Lavinium. — Ardée. — Antium. — Lanuvium. — Laurentum. — Asture. — Ile et souvenirs de Circé la magicienne. — (iaëte et le tombeau de Cicéron. •— Pandataria et ses drames. — Gumes et son acropole. — L'Erébe et les Champs- Elysées. — Un souvenir de Pétrone. — La villa d'Agrippine. — Le lieu de retraite de Cornélie. — Le domaine de Lucullus. — Ce qu'on en raconte. — Les îles de Procida, d'Ischia, de Capri. — Le cap Misène. — Baïa. — Pouzzoles. — Les collines du Pausilippe. — Apparition du Vésuve. — Entrée dans le golfe de Naples. — Naples. — Tableau sans rival.

Il est nuit ; la mer s'agite sous nos pieds, le ciel flamboie sur nos têtes.

Nous quittons Marseille tout constellé des feux de ses phares et des lanternes de ses navires. A mesure que nous nous éloignons du port, les lumières de la ville, les étoiles du firmament , et les falots des barques à Tancre dans la rade criblent le clapotis des vagues de millions de paillettes d'or et d'argent, de scintillements de rubis. Dans les endroits plus calmes, la réflexion des fanaux trace, en s'allongeant dans la mer, de longs sillons de flamme d'un effet prodigieux. Gomme ombre à ce tableau, la masse des collines et dés édifices de la cité phocéenne s'estompe de la façon la plus fantastique dans l'épaisseur du crépuscule.

Une suprême mélancolie s'empare de nous, car nous disons adieu à notre chère patrie, à la belle terre de France, et tout à la fois nous éprouvons l'impatience fébrile qui mine le voyageur aS'amé de curiosités, de volcans, de ruines, de souvenirs, quand

arrive enfin le moment de mordre à belles dents à l'objet de ses convoitises.

Dévorer l'espace avec la rapidité de l'oiseau, sans la moindre peine, sans le plus léger travail, tout en se promenant sur le pont d'un paquebot, au milieu de la foule, comme sur un boulevard, et nonobstant les fantaisies du vent et le caprice des eaux, voilà, certes, l'une des plus belles imaginations de l'esprit bumain. Toutefois, sous le beau ciel de l'Italie dont nous franchissais la mer aux vagues d'azur, le bateau à vapeur fait tache avec son foyer brûlant, sa chaudière en ébullition et les logues aigrettes de noire fumée qui s'échappent de ses hautes cheminées et semblent vouloir ternir à tout jamais le saphir, le cobalt et le bleu turquoise immaculé du brillant éther du midi. Qu'il est mille fois plus doux à l'œil de contempler, glissant sur les eaux frémissantes, un élégant navire à voiles ! On peut, non sans raison, le comparer à un cygne gigantesque épanouissant ses larges ailes au souffle parfumé de l'auster. Mais, hélas ! en tant de circonstances il faut préférer l'utile à l'agréable, que, contrairement à toute poésie, je m'applaudis fort de cingler rapidement, à l'aide de la vapeur, vers la belle Italie, que mon âme de voyageur appelle de tous ses vœux.

On est au mois de mai, l'époque des longs jours et des beaux crépuscules. Aussi, que la nuit est transparente et limpide ! A l'horizon, rien que l'infini. Les astres brillent d'un éclat magique; pas une ride sur la mer. A peine soulève-t-elle de larges lames qui paraissent lourdes comme des nappes d'étain fondu. Divisées par l'héhce du paquebot, elles se partagent en deux sillons phosphorescents, suivis d'une traînée lumineuse qui va toujours s'amoindrissant. On dirait la chevelure d'une comète, dont le bâtiment serait le noyau. Tout autour du Philippe-Auguste, l'un des plus élégants vapeurs des Messageries Impériales, surgissent des profondeurs transparentes de l'abîme d'énormes bouillons d'une blancheur de i)erles qui tout aussitôt crèvent à sa surface. De fraîches brises, chargées de vagues senteurs prinlanièrcs, font vibrer les cordages des hunes, et il s'en échapoe.

SON GOLFE ET SES RIVAGES. i9

comme une harpe éolienne, des soupirs mélodieux mêlés à des noies graves qui forment un accompagnement à la marche cadencée du navire. Puis, peu à peu, la lune qui s*incline et se plonge dans les brumes de Toccident, flotte quelques instants au sommet des vagues, telle que Fimmense bouclier d'un géant tiré de la fournaise, et enfin s'éteint rapidement dans les flots.

Une heure après, à l'orient, la plaine humide se colore de larges bandes de pourpre que couronne, ainsi qu'un diadème d*argent, une haute et blanche auréole : c'est l'aube. On pourrait croire qu'un incendie s'allume sur la mer et se réfléchît dans le ciel. Bientôt un vaste banc de sable d'or s'éparpille dans Tespace et remplace la pourpre. Alors les mâts, les vergues et les agrès des bâtiments qui voguent à notre portée se dessinent à l'œil d'une manière si étrange que ces navires ressemblent aux squelettes d'énormes mastodontes se détachant en noir sur un fond d'or éblouissant. Le soleil sort enfin de son palais de rouges vapeurs et projette tout-à-coup ses rayons dans Timmensité.

Quel admirable spectacle, et que d'idées sévères il éveille ! En même temps, et selon que le regard scrute les profondeurs des horizons,, que de souvenirs évoque cette mer Méditerranée, hmeuse entre toutes les mers !

En efi'et, jadis, la Méditerranée fut le foyer de la civilisation du globe : elle vit tous ses développements ; elle fut le témoin^ et souvent le théâtre de tous ses drames. On ne peut faire un mouvement sur la surface de ses eaux, on ne peut côtoyer ses rivages, sans heurter aussitôt quelque fait grandiose : la création du monde, les tentes des patriarches, les prodiges de la Judée ; les Pharaons et leurs grandes œuvres sur les bords du Nil; Sémiramis à Babylone, Sardanapale à Ninive, Cyrus à Ecbatane, Assuérus à Suse, Alexandre à Persépolis. Homère chante le siège de Troie ; Didon s'échappe de Tyr et va fonder Garlhage; Sidon lance ses flottes sur toutes les côtes ; Athènes élève son Parthénon; Sparte obéit à Lycurgue ; Léonidas défend les Thermopyles ; Xerxos est vaincu à Salamine ; Miltiade triom-

20 KAPLES,

plie à Marathon; Enée fonde Lavinium; Ascagne, son fils, construit Albe-la-Longue ; Romulus et Rémus tracent Tenceinte de Rome. Cent batailles navales sont livrées sur la Méditerranée : Salamine, Ecnôme, Drépane, iEgates, Actium et tant d'autres. Elle devient la grande route de l'Europe à l'Asie, de l'Asie à l'Afrique. Elle est le vaste marché de tous les peuples, l'arène de toutes leurs passions, le Forum, l'Agora de tous leurs intérêts politiques, le comptoir de leur commerce. Sur ses bords s'accomplit le saint mystère de la Rédemption de l'homme, et alors commence la transformation du monde par l'invasion des Barbares, dont elle transporte les embarcations chargées de millions de cohortes sur toutes ses côtes, sur tous ses rivages.

Vailà ce qu'a vu la Méditerranée ; voilà ce que ses eaux ont reflété comme un miroir fidèle.

Cependant le jour a lui sur l'incommensurable nappe humide : il a réveillé tous les passagers dans leur couche mobile. Ils commencent à se répandre sur le pont. Des groupes se forment, les causeries s'animent. C'est un singulier coup d'oeil que celui d'un paquebot. Le nôtre est un véritable caravansérail où des échantillons de tous les peuples posent le pied pour quelques jours. On y voit tout à la fois finir l'occident et commencer l'orient. Je rencontre des Levantins qui passent gravement drapés dans leurs longues robes de cachemire; des Algériens, méditant sous leur burnous blanc; des Grecs fiers de leurs rouges fezzi et les jambes à demi cachées sous les plis flottants de leurs fustanelles. Je contemple avec admiration ces énergiques profils rappelant les races anciennes dont l'orient conserve le type impérissable. Dos costumes de toutes les nations s'y croisent et s'y mêlent; on y parle toutes les langues; on y étale tous les produits.

Il est deux heures et demie quand nous laissons le cap Corse derrière nous. Tapageur d'ordinaire, aujourd'hui ce cap est doux et paisible comme une jeune fille. Le ciel est si beau, r?.ir est si calme! Nous longeons pendant une heure la côte orientale de l'île qui vit sortir de son aire, et déployer sur le monde ses ailes puissantes, le grand aigle Napoléon! Des roches sourcilleuses,

des arbres séculaires, des torrents semblables à de larges écharpes blanches, et de vieilles tours romaines forment un tableau continu de la plus belle poésie. Longtemps, à l'aide de ma lunette, j'ai pu voir debout, sur la cime des rochers, des pâtres appuyés sur leur long bâton, regardant notre passage d'un air mélancolique. Bientôt la Corse se perd pour nous dans là brume du soir et ne nous apparaît plus que comme un de ces nuages qui jettent l'ancre dans les profondeurs des cieux.

En vue de l'île de Gapréra, un peu plus loin, les marsouins se chargent de récréer les curieux du bord par leurs jeux innocents et des tours de force exécutés à fleur d'eau, lorsque le soleil se couche et fait rutiler les vagues. Je remarque, non sans étonne" ment, que pas une bouche ne s'ouvre pour prononcer le nom de l'homme tristement fameux, le chef et l'espoir de l'impie, qui habite cette île.

Nous pénétrons er suite dans le canal qui sépare la Corse de l'île d'Elbe. C'est une chose étrange que la Providence ait placé si près l'un de l'autre le berceau de Napoléon et le tombeau de ses succès, mais non de sa gloire.

La nuit s'est faite pendant que nous atteignons les côtes de l'île ; mais, comme la première nuit de notre navigation, la transparence qui règne nous permet de reconnaître les contours de l'île, où des feux s'allument sur la cime des rochers et dans le creux des vallons. Ces feux, modestes chauffoirs de pauvres pâtres, réfléchis par les eaux, ne laissent pas de charmer le regard et d'éveiller l'imagination.

Avant de m'envelopper dans ma couverture pour dormir à la belle étoile, car je ne puis soufl'rir le manque d'air et l'étroitesse de ma cabine, je vois nager sur les eaux et s'estomper en noir nie de Pianosa à notre droite, celle deFormicolo à notre gauche, puis à notre droite encore l'île ou plutôt le rocher de Monte- Ghristo, devenu si fameux depuis qu'un de nos romanciers en a fait le théâtre d'un drame.

Le lendemain, au point du jour, je suis réveillé par un bruit inaccoutumé de manœuvres qui se fait sur le pont. C'est l'équi-

page qui tire de la cale les bagages des passagers en destination de Rome. Nous sommes en vue de CiTita-Vecchîa, Tantiqae Centum Cellœ des Romains.

Voici le plan topographique du port de Civita-Vecchia, dans lequel nous entrons peu après à toute vai^eur. Il affecte la forme d'un carré long. Des murailles crénelées le séparent de hi^ille, qui s'élève en amphithéâtre sur la côte. D'un côté, glacis rattachant cette ville à la forteresse formant un château-fort composé de six tours disposées en jeu de quilles. De l'autre côté, caserne occupée par un régiment italien. A la suite de la caserne, sombre et sinistre bâtiment du Lazaret et couvent de capucins y attenant. L'entrée du port est séparée de la sortie par deux tours massives que relie une épaisse muraille. Absence de paysage, car Civita-Vecchia est située sur une pointe de terre très avancée.

Il est midi quand nous quittons le port, et bientôt la vieille cité disparaît dans la poussière d'or de ses côtes brûlées par le soleil.

Mais alors nous pouvons distinguer parfaitement les rivages de la mer Tyrrhcnienne devant lesquels nous passons, et les moindres -accidents des ondulations qui les composent sont mis en un relief d'une extrême netteté. Pas de culture : le sol est livré à la nature et on n'y reconnaît qu'un vaste pâturage. J'ai dit que Givita est située sur une pointe de terre très avancée ; les côtes qui lui succèdent reculent d'autant et affectent la forme d'un arc tendu. Quelques tourelles placées à distance Tune de l'autre, un vieux manoir endormi au fond d'une anse, un autre château-fort, avec donjon, se baignant dans les flots, sont les témoins muets de no- ' tre passage. On ne découvre aucun être vivant.

Au-delà du rivage, la côte se hérisse de mamelons superposés : ces nombreux monticules peuvent se comparer aux vagues d'une mer solidifiée. On devine que Rome ne doit pas être loin, et que la Ville Etemelle a choisi les sœurs de ces collines pour y fixer le siège de sa puissance et de sa gloire.

La roule qui de Civita conduit à Rome, comme nous suit long-

temps le rivaL,e, à mi-cÔte, et nous laisse voir son rnban blanc monter, descendre, monter encore et disi)araître peu à peu dans les terres.

Nous apercevons sur cette route la métairie qui a nom Santa- Severa, établie sur les ruines d'une antique cité pélasgique, appelée jadis Pyrgos. L'histoire raconte que Denys-le-Tyran vint tout exprès de Syracuse, avec cent vaisseaux, pour surprendre Pyrgos, et que ce roi-pirate en emporta un million de talents. Or le talent avait une valeur de cinq mille cinq cents francs; notez. C'était une bonne prise !

Un peu plus loin, voici Palo, pauvre petit port de pêcheurs, dont les cahuttes sont construites avec les débris de l'ancienne ville étrusque Alsium. Pompée et Antonin-le-Pieux y possédèrent des villas. Certes, le site était fort pittoresque : mais à cette heure, devinez où pouvaient se trouver ces villas...

On peut voir aussi du pont de notre paquebot, à demi voilée par les caprices des collines, Gervetri, l'antique Cœré, au nord de Palo. Cette cité, fondée par les Pélasges venus de Grèce, et nommée par eux Agylla, était la plus ancienne de l'Italie. Quand les Etrusques se substituèrent aux Pélasges, ils lui donnèrent le nom de Cœré. On prétend qu'ils y avaient un collège d'augures, et que c'est de cette école, qui imposait les lois des sacrifices, que vient le mot de cérémonies donné à tous les rites religieux.

Cependant, alors que^otre vapeur glisse sur les eaux avec la rapidité d'une mouette poussée par le vent, le mot : Rome ! est prononcé avec une accentuation particulière qui me saisit. En même temps, Julien, une connaissance faite sur le paquebot, comme on fait des connaissances en voyage, me frappe sur l'épanle et me signale un nouveau point de la côte.

En effet, devant nous se déploie une large vallée qui, partant du rivage, s'enfonce dans les terres. Un fleuve sinueux, aux eaux blondes comme les sillons des blés mûrs, serpente au milieu de la verdure et des clairières qui la décorent. A l'extrémité de cette plaine, que capitonnent de nombreux mamelons se déroulant avec des ondulations semblables à de longues houles

2 i NAPLES,

d'azur, et qu'entoure au loin une large enceinte de colli'Qes et de montagnes, sur lesquelles l'éloignement passe son niveau, audessus d'un vaste seIni^ de maisons aux toits rouges, je découvre comme un globe de bronze prenant son essor vers les cieux. D'immenses traînées de vapeurs violacées baignent les intervalles; en mille endroits de vifs rayons de soleil glacent d'or quelques éminences plus rapprochées et chatoyantes de tons ardents et variés. L'ensemble est inondé d'un jour étincelant, splendide, magique.

Cette apparition soudaine, c'est la vallée du Tibre; ce globe, c'est la coupole de Saint-Pierre; la ville qui dort au-dessous, c'est Rome; les mamelons et les éminences, ce sont les collines et les montagnes de l'Agro-Romano, de la Sabine et du Latium.

Les couleurs manquent à ma plume pour rendre l'émouvante impression que donne à tous les voyageurs la vision de cette admirable perspective, nageant dans des torrents de chaude lumière. On ne saurait rien imaginer de plus radieux, de plus étin.celant, de plus poétique.

Voici les eaux limoneuses du Tibre qui se jettent, en face de nous, dans la mer, par une médiocre embouchure, et sur ses bords, la nouvelle Ostie nous montre ses maisons blanches et mélancoliques assoupies dans cette épaisse atmosphère que l'on nomme la mal' aria ou mauvais air, pjopre à la campagne de Rome. Plus près du rivage, des monticules, des halliers et des broussailles nous révèlent l'antique Ostia des Romains, fondée par Tarquin-l' Ancien, et maintenant enfouie sous des plantes parasites et des masses de décombres. Nul bras n'a fouillé ces ruines vierges encore, et cependant rien qu'à fleur du sol on a trouvé déjà des œuvres admirables dont se glorifie le musée du Vatican.

En portant nos regards jusque' sur les déclivités verdoyantes des montagnes qui enserrent le désert de Rome de leurs longues chaînes circulaires, nous entrevoyons dans les tons roses de la brume du soir qui commence à s'élever, et dans des feuillages

d'émeraudes étincelantes, la belle bourgade de Frascati, jadis Tusculwrif les ruines blanches d' A Ibe-I a-Longue, au-dessus d'un cratère de volcan, devenu le lac d'Albano, et sur la cime sourcilleuse du mont Albain, les autres ruines diamantées par le soleil du temple de Jupiter-hatial...

Tout en regardant ce délicieux tableau, qui varie et présente de nouvelles magnificences à chaque élan de notre paquebot, nous voyons poindre sur la côte ou les masures ou les restes fameux de villes jadis célèbres, mais que les souvenirs qui s'y rattachent rendent toujours intéressantes et curieuses. Vues de la mer, elles ont un côté pittoresque qui m'autorise au moins à les nommer.

C'est d'abord Gastel-Fusano, où Pline-le-Jeune avait une charmante villa, connue sous le nom de Laurentin, et qu'il décrit avec tant de complaisance. Un château moderne la remplace.

C'est ensuite Prattica, l'antique Lavinium, fondée par Enée, le fugitif de Troie, le grand créateur de la race romaine.

Voici la ville aérienne de Turnus, la vieille Ardée, élevée sur le rouge rocher d'un sol volcanique et dominant la plaine de la masse de sa vénérable acropole. Elle était jadis la capitale des Rutules, et fut assiégée par Tarquin-le-Superbe.

Antiwn, maintenant Porto-d'Anzio, lui succède bientôt. Elle était la clef de l'état des Volsques. Agrippine, lafarouche Agrippine y avait un palais et y cultivait des fleurs, quand elle y donna le jour à Néron. Les magnificences de cette résidence sont attestées par l'Apollon et le Gladiateur, les deux gloires du Belvédère, au Vatican.

Je passe sous silence Lanuvium, Laurentum, etc., qui, plus éloignés de la côte, ne nous apparaissent que comme des suaires de fantômes couchés sur le sol qui les vit tomber.

Voici le rocher qui porte encore Asture, oh Cicéron avait une villa et d'où le timide orateur s'échappa furtivement pour ne pas être la victime des sicaires d'Antoine, qui le poursuivaient.

23 nÀples,

-Nous suivons le même sillon que creusa jadis le vaillant Ulysse, alors qu'il cherchait, sans la trouver jamais, sa chère île d'Ithaque, et bientôt s'estompe en gris de fer sur le bleu du ciel un cône majestueux qui brave fièrement les flots. Homère le nomme Promontoire de Gircé. D'après le poète divin, ce fut là que la magicienne Gircé, fille du Soleil, avait fixé sa résidence dans un palais admirable, et ce fut là que le généreux Ulysse et les compagnons de ses malheurs vinrent subir les artifices de la terrible et trop perfide enchanteresse. De nos jours, le palais est converti en une simple grotte qui porte encore le nom de Grolta délia M ag a, comme le Promontoire s'appelle Monte- Circeo.

C'est là que peu à peu la nuit nous surprend, nuit orientale et parfumée, la troisième de notre navigation. On devise et on fume sar le pont, alors que les étoiles s'allument dans les cieux, que la lune fait son apparition sur un large banc de nuages, et que la briàe entonne son harmonieux concert. Les lignes de la côte se dessinent avec plus de mollesse et de douceur : le silence plane sur la mer, unie comme xm. miroir et réfléchissant dans ses eaux de cristal le luxe de ses rivages. Les chênes se penchent sur ses ondes ; les saules y baignent leurs cheveux azurés. Çà et là, s'échelonnent coquettement quelques ruines sans nom, de rares débris rongés par le temps, mais que la nature conserve sous un ciment de fleurs et de verdure. On découvre par moment une tour solitaire, un donjon féodal qui racontent les siècles écoulés, que le croissant effilé de la lune broche de lames d'argent, tandis qu'elle blanchit sur les rampes des collines des sentiers pleins de mystères.

Cette navigation à portée de la côte, par une chaude et brillante journée, comme sous une belle et voluptueuse nuit d'Italie, a quelque chose d'inexprimable qui charme et fait rêver. On demeure absorbé dans une contemplation muette. Les ruines, les pins, les cyprès du rivage, projettent des teintes sombres qui vous inspirent une suave mélancolie. On pense à ceux que l'on

aime et que l'on a quittés : il y a dans le cœur un luxe de vie qui fait venir une larme aux yeux.

Si vous voulez qu'un noble monument soit dignement regardé, si vous voulez que par ses détails et son ensemble il frappe d'admiration les hommes qui viennent le visiter, faites-lui une approche digne de lui, car pour toutes choses il faut préparer l'esprit. Avant d'être en face de Versailles, on pressent sa grandeur ; les larges voies, les magnifiques avenues vous ont disposé à l'admirer. Or, pour arriver à Naples et atteindre son golfe, l'une des splendeurs du monde, dites-moi, lecteur, est-il plus majestueuse avenue que cette route sillonnant la brillante Méditerranée, longeant les côtes de l'Italie, et constamment semée de beautés naturelles, de ruines pittoresques bu des grands souvenirs de l'histoire.

A peine fait-il nuit depuis une heure, — mais crbirait-on qu'il fait nuit? — que tous les voyageurs dn Philippe-Auguste dorment du sommeil des justes. Seul des passagers, je reste sur le pont, dans ce doux assoupissement qui n'est pas le sommeil, mais qui n'est pas non plus la vie. Par suite de l'élargissement du bassin méditerranéen, la côte s'éloigne de notre vapeur, qui nage en ligne droite. Je n'ai plus alors pour perspective que de longues bandes de falaises bleuâtres, aux escarpements bizarres, aux fissures plus ou moins perpendiculaires, tachetées de quelques points blancs indiquant un village, des ruines, une tour, quelque cap.

Au point du jour, nous nous sommes sensiblement rapprochés de la terre. Au-dessus de la plaine humide moirée de la pourpre de l'aurore et d'un éclat tremblotant comme le feuillage d'un saule, s'élève dans un azur encore terne et mat la silhouette d'un haut promontoire, dont les lignes s'accusent nettement sur le fond d'or et de cinabre de l'orient. Cette apparition de l'aurore se cachant derrière cet immense cône rocheux a quelque chose de fantastique de l'effet le plus grandiose. La côte se teint en même temps de tons et de couleurs à faire le désespoir des peintres el des poètes. Leurs plis, leurs déchirures, leurs fantaisies les plus

extravagantes accrochent les premiers jets de feu lancés en tout sens par le soleil encore voilé par la nappe des eaux, de manière à combiner avec les vagues gauffrées par la brise du matin les aspects les plus admirables, sans cesse renouvelés. En outre, des voiles commencent à courir des bordées dans tous les sens, arrondies comme le sein d'une sirène qui aurait soulevé son buste au-dessus de Tonde. Enfin la nature se réveille, car de grands oiseaux de mer, blancs comme la neige, rasent les flots du coupant de leurs ailes, tandis que des thons et mille autres poissons folâtrent à leur surface.

Ce vaste promontoire, couronné d*un tombeau en forme de tour féodale, sépulcre du romain Munatius Plancus, mais appelé dans le pays Torre d'Orlando, tour de Roland, étale sur ses flancs les maisons blanches d'une ville hardiment assise sur les rampes du rocher. Promontoire, tombeau, ville, sont si magnifiquement suspendus au-dessus des eaux d'un golfe très vaste, qu'ils semblent détachés de la terre et nager sur la mer.

C'est Gaëte, la ville fondée par Enée, en mémoire de Gajète, sa nourrice bien-aimée, qui mourut et fut inhumée sur cette pointe de terre, que nous avons sous les yeux.

Gaëte est le théâtre d'un étrange phénomène. Pendant que toutes les femmes de l'Italie ont les yeux et les cheveux noirs, celles de Gaëte ont les yeux bleus et la chevelure blonde.

Un peu plus loin que Gaëte, j'avise près de Mola, l'antique Formia, une tour ébréchée par le temps, dont le soleil commence à dorer le faîte. Un caroubier pleure sur les pierres grises de ce tombeau, qui n'est autre que celui de Gicéron, dont je vous parlais tout-à-l'heure. Il repose au lieu môme où il fut rejoint par les sicaires d'Antoine, qui le poignardèrent sans merci. Le prince des orateurs avait sauvé de la mort celui de ses assassins qui lui porta le premier coup.

Nous passons bientôt au travers d'un semis d'îles bleuâtres qui dorment encore sous la gaze d'une brume légère, et dont l'aspect mystérieux fait rôver de voluptés et de plaisirs. Semblables à des corbeilles d'orangers chargées de fleurs et de fruits, reposant sur

des massifs de granit, Palmarola, Zannone, puis Ponza, paraissent défier avec orgueil l'agitation des flots.

Voici venir ensuite Vandatona, l'antique Pandataria, qui, comme une nef gracieuse, balance ses bocages au souffle des brises, et paraît s'amuser à voir la vague lui baiser les pieds. Hélas! les mélèzes et les cyprès de cetta île portent un deuil éternel, car Pandataria a vu tomber de longs pleurs et- recueilli le souffle de mort, après une cruelle agonie, de trois illustres captives : l'impudique Julie, fille d'Auguste, condamnée à s'y nourrir de pain et d'eau, afin d'expier les turpitudes de sa vie sans nom; Agrippine, la vertueuse fille d'Agrippa et de cette infâme Julie, envoyée en exil pour avoir trop accusé Tibère en pleurant le meurtre de son généreux époux, le vaillant Germanicus; et la douce et chaste Octavie, fille pure de l'impure Messaline et de l'imbécile Claude, sœur de l'infortuné Britannicus, et femme de l'ignoble Néron.

Mais quelle est cette acropole aux blancs fantômes qui se montre sur la côte, assise au sommet d'un rocher trachytique, isolé, dominant tout à la fois la plaine qui s'étend à ses pieds d'un côté, et la mer qui, de l'autre, déferle contre sa base? C'est la tant vieille Gumes, la ville la plus ancienne de l'Italie, fondée par des colons grecs l'an du monde 3059, à l'époque de la guerre de Troie. Quand ils atteignirent ce rivage, là, dans une grotte sauvage qui nous apparaît béante, sous le rocher de l'acropole, ils trouvèrent une femme ridée par la décrépitude de l'âge. Cette femme, ses cheveux gris au vent, les yeux enfoncés dans leur orbite, les dents tombées, exaltée par la solitude, les privations, •et livrée à une sorte de frénésie, annonçait l'avenir aux voyageurs que sa vue conviait à lui parler. C'était sur des feuilles d'arbres que cette pythie traçait ses oracles : elle les rangeait en ordre dans son antre. Heureux celui qui s'en emparait avant que la brise de la mer ne les eût dispersées ! Cette femme devint la fameuse sibylle qui reçut la visite d'Enée, et le fit descendre aux Enfers, car les Enfers des anciens sont voisins de Cumes. On accourut bientôt consulter cette sibylle de tous les points du mondé

d*alors. Aussi éleva-t-on sur le rocher trachytique des temples dont elle devint la prêtresse. Le démon a toujours eu ses. suppôts.

En effet, je reconnais le temple d'Apollon, d'ordre dorique primitif, qui occupe le point culminant de l'acropole construite par les Grecs, et voici de même les murailles pélasgiques de la vénérable cité qui profilent hardiment la silhouette de leurs flancs grandioses. Au pied de ces murs, sont épars, çà et là, dans un immense périmètre, des édifices à demi tombés qui capitonnent la verdure de leurs débris considérables. C'est ici un amphithéâtre encore debout depuis deux mille ans; c'est là le temple du Géant, d'où provient une statue de Jupiter qui est au musée de Naples; c'est le temple de Diane, avec de magnifiques colonnes corinthiennes en cipolUno; c'est, à l'entrée des ruines, la porte antique de Gumes, connue sous le nom à'Arco-Felice; c'est le sépulcre de Tarquin-le-Superbe, exilé de Rome; c'est enfin, sur les rives de l'Achéron, l'ancien cimetière de Gumes, dont les tombeaux, construits les uns sur les autres, forment jusqu'à trois étages,' appartenant chacun à un âge difTérent. Outre les cendres des Gumiens, on trouve des vases de caractère égyptien, des scarabées, etc , dans les sépulcres inférieurs ; des objets d'or et d'argent, des fragments de robes à broderies de métal dans les tombeaux supérieurs, ainsi que des vases d'une splendide exécution; et enfin, dans les cellules intermédiaires, des urnes noires du style grec et des sarcophages pélasgiques.

Nous passons outre, sans avoir eu la consolation d'entrevoir même l'ombre de la Sibylle, à l'entrée de sa caverne, près de laquelle croissent les broussailles et s'ébattent les serpents et les aspics.

Je disais tout-à-1'heiu'e que les anciens plaçaient leur enfer dans le voisinage de Gumes. En efl^et, la nappe blanche du lac Achéron, devenu le Fusaro aux huîtres tant appréciées des Romains, se montre bientôt rutilant sous le soleil : près de là ou nous signale la grotte du terrible Gerbère, gardien de l'entrée du Tartare. Le Tartare lui-même nous laisse voir sa gorge téné-

SON GOLFE ET SES RIVAGES. 3t

breuse, qui n'est autre qu'un très antique tunnel, œuvre des Cimmériens, premiers habitants de la contrée. Une déchirure de la montagne, et une profonde cavité creusée à sa base, était jadis le terrible Averne, quand des bois impénétrables couvraient les flancs de la montagne. Le Gocyte n*est plus qu'un infâme petit laquet, à l'est de l'Achéron, et s'appelle de nos jours le Lucrin. Quant au Styx, il est caché dans les profondeurs du Tartare, et nous aurons l'honneur de lui rendre une visite, car ces lieux étranges, chantés par Virgile, méritent que nous les parcourions l'Enéide à la main.

Hélas ! je ne puis quitter les rivages de Cumes sans songer au poète Pétrone, qui reçut de Néron l'ordre de s'y donner la mort. L'infortuné se plaça donc dans une baignoire de marbre, il y fit verser dans l'eau tiède des parfums et des baumes; il appela ses amis conviés à le voir mourir ; puis, prenant des ciseaux, et s'ouvrant lui-même les quatre veines, il attendit... L'eau devint bientôt rouge, rouge, et plus elle devenait rouge, plus Pétrone blanchissait, blanchissait à faire peur. En même temps, le poète s'entretenait avec ses amis : il parlait môme plus qu'eux. Par moments, quand la causerie s'animait, la victime se faisait fermer les veines. Mais la conversation languissait-elle? on les lui rouvrait. Une fois, il passa la main sur son front, et on ^dt le sang jaillir de son bras. Alors il éleva la voix pour demander les vases murrhins, vases historiques, merveilles de beauté. Quand ils furent à sa portée, Pétrone les brisa de la garde de son poignard :

— Je ne veux pas que Néron hérite de ces trésors, dit-il. Puis il se leva... le sang coulait de ses quatre membres. Il

sortit de sa baignoire, et ce fut un affreux spectacle de le voir se promener ainsi, en laissant derrière lui une longue traînée de sang.

— Je suis libre ! dit-il. Je n'obéis pas au tyran : et si je meurs, ma mort est volontaire...

Mais ce cadavre sanglant tomba bientôt, et saisissant son dernier manuscrit :

— C'est mon Trimalcion... lit-il. Cet écrit me vengeca de Néron...

Hélas! oui, la mémoire de Pétrone sera toujours une infamie de plus à la charge de Néron ; mais le poète impie et cynique n'en restera pas moins, malgré son suicide, un être plat et vil.

Nous quittons à peine les Enfers de Virgile, que nous arrivons en face de Bauli. Qu'était-ce que Bauli ? Un charmant village, assis sur le rivage de la Méditerranée, et dans le village, une délicieuse villa voluptueusement endormie sous les chauds rayons de cette côte que nous suivons du regard. Dans cette villa demeurait Agrippine, mère de Néron. Ce fut là que ce monstre odieux fit égorger celle qui lui avait donné le jour, après avoir vainement essayé de la faire périr la veille dans un bateau à soupape. Nous cherchons très inutilement des vestiges de cette villa. Baignée par la mer, elle fut engloutie lors d'un tremblement de terre occasionné par le soulèvement du Monte-Nuovo, cette montagne qui, vallée le jour précédent, pendant la nuit suivante poussa comme un champignon colossal, se donna les tons de se faire volcan durant trois jours, et, son caprice satisfait, resta cette montagne qui dentelle l'éthcr du paysage de sa masse imposante et utile, car c'est un excellent vignoble de nos jours. En faisant ainsi disparaître la villa d'Agrippine, le ciel ne voulut pas que ce théâtre d'un crime sans nom blessât davantage les regards de l'homme. Et, comme la mer est très agitée en cet endroit, la moindre pierre a disparu ; mais on voit l'anse, formée sur le rivage, par la chute de cette demeure sinistre, vomie de la terre dans la mer, et les traces des jardins qui l'entouraient.

Le capitaine du Philippe- Auguste, avec qui je me suis fait ami afin d'avoir le droit de lui déher la langue, me signale ensuite, un peu plus loin, les ruines d'une villa sur laquelle pleurent des arbres funèbres. Cette villa fut jadis l'asile de la grande Gornélie, rillustre mère des Gracqucs, qui vint y gémir sur l'ingratitude des Romains. Elle fut la tanière de Marius, qui en fit une sorte de charmant séjour. Puis elle devint le domaine du riche Lucul-

lus, et, à celte époque, fut témoin d'un drame exécrable. Tibère, l'infâme Tibère, revenait de Rome à Gaprée, son île favorite, car il y était à l'abri de tous les- regards, lorsqu'il tomba soudain malade à Asture. Néanmoins il se fit porter en litière jusqu'à cette villa de Lucullus. Il espérait que la vue de son île, sa fidèle refaite, lui rendrait l'énergie de la gagner le lendemain. Mais point : l'agonie survint. Elle fut longue et terrible. Galigula, son élève, son successeur! élait avec lui, le couvant du regard. Un instant cet autre monstre crut sans vie son père adoptif, et déjà sa main lui enlevait son anneau, symbole du pouvoir impérial, lorsque Tibère, faisant craquer ses os, se dressa comme un spectre. Galigula ne s'effraya point pour si peu. Aidé de Macron, le préfet du prétoire, il ensevelit Tibère sous un épais matelas, et l'étouffa...

A quelques jours déjà, proclamé empereur dans la villa môme, Galigula donnait audience dans ses murs à Hérode et à la fameuse Hérodiade, venus de Jérusalem à la villa de Lucullus pour demander au nouveau souverain la couronne de la Judée...

S'approche et se dresse devant nous, comme une pyramide de verdure plantée sur la vaste nappe des eaux, la poétique Ischia, affectant la forme d'un cône bicéphale, formidable volcan dans les temps passés, .aujourd'hui majestueuse et élégante montagne dont les plateaux et les rampes sont parsemés de blanches villas, de pittoresques hameaux et de chapelles solitaires ombragées de palmiers et de térébinthes.

Vient ensuite Procida, la Procida chantée par Lamartine, avec ses riches bocages, ses rochers aux formes étranges, ses demeures rustiques, ses bergères ou ses naïves filles de pêcheurs, dont les vêtements aux vives couleurs agités par la brise semblent de loin le plumage de colibris ou d'ibis sacrés voltigeant sur le bord des eaux.

Vient enfin Gaprée, semblable à une chèvre couchée sur la plaine humide, ce qui lui a valu son nom. Dans la mante poétique et bleuâtre dont elle enveloppe la forme bizarre de ses collines et des monts qui la composent, qui croirait qu'elle fut le

repaire des frénétiques orgies et le pilori des sanglantes exécutions du Tibère dont nous parlions tout-à-l'heure ? Les capricieuses dentelures des cimes méridionales de cette île ne sont autres que les ruines des palais de ce tyran maudit.

Après les Enfers que le rivage de la côte italique nous montrait il n*y a qu'un instant, se présentent à nous, sur une partie basse que baigne la mer, les €liamps-Elysées de Virgile. En ellèt, parmi de maigres bosquets et des filets d'eau taris, nous avisons de nombreux tombeaux éventrés, d'où sortent, comme des jalons funèbres, des ossements innombrables, profanés, livrés aux rayons du soleil et aux pleurs de la pluie. Ce sont les sépulcres des soldats de la flotte romaine que Rome faisait stationner sur ces eaux, comme ils en entretenaient une seconde à Ancône, sur les bords de l'Adriatique, l'une et l'autre toujours prêtes à s'élancer sur les vagues afin de voler aux confins du monde, selon le besoin de l'état.

Comme à Gaëte, mais avec moins de richesse dans la mise en scène, nous voyons arriver à nous une forme grise vigoureusement découpée, ainsi qu'un ballon colossal qui voguer£tit sur les flots, un cap rattaché à la terre par une simple lagune desséchée, sur laquelle les soldats de la flotte romaine faisaient leurs exercices, et qui, pour cette raison, portait le nom de Militis Schola. Ce fut cette éminence pittoresque, au pied de laquelle gisent épars les décombres d'une ville entière que la lame baigne de son remous, qui servit de tombeau, d'après Virgile, au vaillant trompette de la flotte d'Enée, victime de la perfidie des flots. Nous saluons ce cap

Qui nunc Misenus ab illo

Dicitar

A peine avons-nous tourné le cap Misène et les ruines de la ville abandonnée depuis deux mille ans,. que le Philippe- Auguste fait un mouvement pour stopper d'abord, puis pour tourner sa proue vers une immense échancrure du rivage qui s'enfonce alors dans les terres en un vaste golfe circulaire.

Avant de pénétrer dans ses eaux, nous louvoyons devant une baie qui se creuse sur la côte, à la gauche du navire, et nous lait voir que Gumes, ses Enfers, Bauli et le cap Misène occupent une langue de terre qui, seule, sépare cette baie de la haute mer. A tout prendre, elle n'a guère que les proportions d'un grand lac, mais c'est le site le plus fameux entre tous ceux que les voluptés, les intrigues, les fêtes et les drames cruels dont ils ont -été le mystérieux théâtre, ont rendu célèbres. Cette large baie a nom le golfe de Baïa,

Baïa et Pouzzoles, deux villes où les monuments les plus beaux, les temples les plus riches, les thermes les plus recherchés et les villas les plus charmantes étaient entassés, font encore, la première par ses ruines, la seconde par ses blanches maisons habitées toujours, l'ornement de l'admirable courbe qui dessine l'enceinte de cette anse majestueuse, mise à l'abri des vents et des tempêtes par le Monte-Nuovo, les collines boisées de l'Averne, et la langue de terre de Misène.

Mer bleue^ bleue comme le saphir, au centre. Sur la côte de . droite, collines volcaniques, appelées dans le pays campi phlœ- {jrœi ou champs de feu, à cause des volcans qui brûlent sous leurs bases; bocages verdoyants et ruines de temples jalonnant le rivage de leurs colonnes et de leurs pilastres encore debout; amphithéâtre complet dominant les pentes aiguës d'une solfatare en feu, contrefaçon du Vésuve; ville aérienne de Pouzzoles se profilant sur la brume d'or du soleil; plus bas, arches massives d'un pont que, dans un jour de folie, Galigula prétendit faire chevaucher d'une rive à l'autre du golfe, de Pouzzoles à Baïa, et dont le temps et les vagues ont détruit une partie. Sur le rivage de gauche, Baïa écartant son vaste manteau de décombres à l'entour d'un vieux manoir féodal démantelé; élégant et coquet temple de Vénus, à peine effleuré par la faulx du temps, et confondant ses arceaux avec les pampres rustiques qui le brodent de leurs capricieux feuillages ; autre sanctuaire de Mercure ou simplement coupole de thermes dont la voûte élancée demeure suspendue sans que rien la. soutienne sinon un pan de mur très

léger; palais de César, où l'on entendit Virgile lire à la douce Octavfe le fameux : « Tw, Marcellus eris!.... » qui la fit s'évanouir d'abord et livrer ensuite toute une fortune au poète, pour , avoir si noblement immortalisé son cher Marcellus, empoisonné par Livie ; palais de Néron où le fils maudit tenta de faire périr sa mère dans les eaux qui en baignent le pied; ruines de toutes sortes; oiseaux animant seuls les bosquets sauvages qui croissent parmi les décombres; souveraine mélancolie planant sur cet ensemble de villes mortes, de villas désertes converties en steppes funéraires ; brises embaumées toujours, efiieurant votre front ainsi que l'aile d'âmes errantes parmi celte solitude jadis si bruyante, tel est de nos jours le golfe de Baïa. Oui, voilà ce Baïa dont les poètes disaient : NuUus in orbe sinus Baiis prselucet amœnis! ce Baïa où les empereurs, les courtisans, .les petits-maîtres, les femmes impures, le demi-monde de Rome, les savants, et jusijLi'aux philosophes, témoin Gicéron qui y possédait une villa, se donnaient rendez-vous. Ce golfe avait des eaux si fraîches, un ciel si pur, un air si doux, des bains si efficaces; ses jours étaient si tièdes, ses nuits si parfumées; les plaisirs y étaient si faciles; les joies impures s'y offraient avec tant de luxe et d'élégance, que ce fut à qui aurait sa résidence sur ces plages. Méprisable serait la plume qui ne craindrait pas de redire les orgies de Baïa, ses eaux parsemées de feuilles de roses, cueillies à Pœstum, par de jeunes esclaves noires de Liburnie ou de blanches filles de Gaule et de Germanie; les concerts en gondoles au clair -de lune; les promenades en galères d'argent et d'or voilées de riche gaze de Gos, à la lueur des torches; les immondes banquets et les mystérieux retiros des jardins, abrités par les palmiers,, les loiitisques et les térébinthes. Qu'il était beau ce golfe, mais qu'ils étaient à redouter ces rivages pour tout ce qui était noble et cbî^ste :

Lillura castis inimica puellis !

Cette perspective de Baïa dont nous ébauchons à peine Tesquîssect... l'histoire, nous serre le cœur. Il nous semble voir

jJaner parmi les débris des palais l'ombre sanglante de Néron, le fantôme maculé de l'immonde Sylla qui mourut à Pouzzoles rongé des vers... Une indicible tristesse s'empare de l'àme cr regardant ce paysage autrefois si poétique, si généreusement fa- ■ vorisé dii ciel, maintenant frappé de malédiction. Pas un point où poser le pied qui ne soit une ruine, mais une ruine splendide, malgré ses décombres; jusque sous les flots de la plage, partout, on retrouve les plus vivants souvenirs. On croit, à chaque pas, voir sortir de ces détritus de stuc et de porphyre des squelettes soulevant leurs tombeaux pour vous dire : Vois comme tout passe, ici-bas : amour, beauté, jeunesse, plaisir!

C'est une chose digne de remarque que toutes ces scènes des voluptés, des divertissements et des fêtes des anciens peuples : Paphos, Guide, Amathonte, Cythère, Baïa, Pœstum, Libaris, etc., n'offrent plus maintenant que stérilité, landes rabougries, solitude, amertume et douleurs. La mal' aria les a toutes envahies. L'air n'y est plus respirable; les eaux sont empestées; la terre est inféconde. -; ^

Cependant, les collines qui forment ceinture au grand golfe dans lequel est entré notre bateau à vapeur sont revêtues de teintes pourpres et violettes, glacées d'argent et d'or, propres aux paysages de l'Itali»;. Une procession de voiles blanches et blondes, d'embarcations de toute forme et de tout pavillon, égaie le voisinage des côtes. On comprend que nous approchons d'une grande cité. Le mouvement se multiplie; la vie se révèle. On a nommé le golfe de Naples, et tout le monde est sur le pont, allant, venant, s'interro géant, demeurant en extase.

En effet, jamais imagination de poète n'a rêvé réunion de beautés plus splendide et plus riche que celle réalisée par Naples, son golfe et les collines qui forment son bassin. Ciel pur, doux climat, sol varié. Ici, vertes campagnes; là, riants bocages de myrthes et d'orangers. Partout gracieuses ondulations de collines serpentant à fleur d'eau ; partout la mer s'enfonçant capricieusement dans les terres, où elle creuse une foule de petites anses, le long de ces chaînants rivages dont chaque point cul-

minant porte des palais, des villas, des temples ou des ruines pittoresques.

Plus nous avançons, plus l'horizon se rétrécit. On nomme à notre droite les sites merveilleux de Gastelîamare et de Sorrente; on admire les cimes des montagnes nageant dans un lavis de cinabre et de carmin; on se montre des pâturages semés de palmiers, oxL paissent des troupeaux ; on contemple des arbres d'une luxuriante végétation dont les faîtes se rejoignent dans les airs^ formant de longues galeries, ou plutôt unp suite de dômes allongés, d'où pendent, comme des lustres et des girandoles, de gracieuses grappes de pampres et de lianes chargées de fleurs. Les villages blanchissent sous cette verdure ; des ruines, toujours des ruines, couvrent de leurs fûts et de leurs frontons ébréchés le moindre mamelon; des huttes de pêcheurs capitonnent les plages. On nomme^ à gauche, les ravissantes collines du Pausilippe, les Champs de Feu, la Solfatare qui fume, la Grotte du Chien avec ses vapeurs mortifères, l^Ecole de Virgile, délicieux débris architectural à demi submergé, le tunnel de Séjan, la villa, le portique et le théâtre de LucuUus, les viviers où Pollion, le farouche ami d'Auguste, faisait manger ses esclaves vivants par ses murènes favorites, le Columbarium, oii dormit longtemps la dépouille du grand poète latin, et Piedigrotta, cet ' antre souterrain d'origine inconnue.

Tout chacun se désigne du doigt le mont décapité du Vésuve, dont le volcan pâlit sous l'éclat du soleil, mais lance vers les cieux sa lourde colonne de noire fumée disposée en parasol gigantesque.

On cherche des yeux l'emplacement de Pompéï; on devine Herculanura, Oplonte et Stables; on signale Portici.

Le soleil se joue sur toutes ces perspectives, tantôt un moment noyées dans une pénombre, tantôt scintillant dans l'azur universel, comme le ventre argenté d'un poisson à fleur d'eau. L'air, saturé d'essences odoriférantes, retentit sans fm d'un bruit musical qu'on ne peut analyser.

Mais surtout les yeux se fixent sur une ville largement étalée

en amphithéâtre sur les déclivités du centre de la baie. Elle se montre couronnée de bastions, enserrée dans une continuité de citadelles, baignant ses pieds dans la mer et jalonnée de môles, de tours, de campaniles, de coupoles-.

En avant, une forêt de mâts complète le tableau, et signale les nombreux vaisseaux du port.

Cette villo a reçu jadis le nom de Parthénope, nom d'une sirène du golfe à laquelle on éleva un tombeau sur la plage.

Puis les Grecs l'appelèrent Napoli, ou la Nouvelle- Ville.

Pour nous, elle a nom Naples, et nous lui envoyons un ardent baiser d'amour, celui d'un curieux voyageur

Encore le golfe de Naples. — Le Vésuve au point du jour. — Gigantesque et merveilleux amphithéâtre composant les rivages du golfe. — Comment et pourquoi ce golfe a reçu le nom de Crater, Coupe. — Golfes de Baïa et golfe de Sorrenle, anses de cette coupe. — Ce que fut jadis Baïa. — Effet produit par la vue du cap Mfséne. — Solfatare de Pouzzoles, à gauche, et Vésuve, à droite du golfe. —Admirables aspects des chaînes circulaires des collines de Sorrente, Castellamare et Pausilippe. — Naples élevant son diadème de palais, d'églises, de châteaux, d'édifices au-dessus des rampes centrales, au fond de ramphithéàtro, en face du golfe. — Splendeurs de la végétation. — Eclat du ciel. — Panache sombre du géant de feu s'estompant sur l'azur. — Beauté des eaux du golfe. — Un mot de science. — Le fond de la Méditerranée, partie la moins épaisse de l'enveloppe de notre globe. — Le Crater est une cuve placée sur le volcan souterrain, dont le Vésuve est la cheminée. — Chaleur des eaux du golfe. — Sinistre nouvelle. — Le Lazaret. — Entrée en ville. — Electricité des torpilles dites Napolitaines. — Tableaux. — Péripéties. — Où les oreilles ont à souffrir. — Comédie générale. — Où les forçais ont un rôle. — Castcl- Nuoco. — Larffo àel Mercalo. — Quai de Sainle-Lucie. — Comment l'artillerie signale notre ai'rivée. — Hôtel de Rome. — Espoir de doux repos! — Frutti di mare, — Physionomie de l'ensemble. — Aspects du détail. — La rtce de Tolède. — Ce qui s'y passe. — Palazzo licale. — Enterrement de jeune flUe. — Encore un forçat. — La Chiaja. — Villa licale. — Promenade de la gentry. — Les quais de Naples, le soir. — Le golfe et la phosphorescence de ses eaux pendant la nuit. — Naples à minuit — la Slrada del Porto. — Spectacle à nul autre pareil.

Plus je m'étais rapproché de Naples, et plus mon imaginalion m'avait présagé la contemplation de rares magnificences. Mais qu'elle était loin de la réalité, cette pauvre imagination !

J'ai tenu à vous signaler notre arrivée à Naples, cher lecteur. A merveille! Mais j'ai à peine esquissé à grands traits l'ensemble des paysages. Je reprends mon croquis en sous-œuvre. Un tel spectacle offert par dame nature mérite qu'on s'y arrête.

Nous pénétrons dans le golfe de Napley au point du jour. Le Vésuve, qui, par bonheur pour nous, est en éruption en ce moment, éructe ses feux et domine la terre et les eaux. Il semble un gigantesque fanal émergeant des flots pour resplendir sur la vaste étendue des mers. Mais bientôt le soleil se lève, l'éclat du volcan pâlit, et le plus admirable panorama se déployant de toutes parts, appelle ailleurs nos yeux éblouis.

Afin de doubler le cap Misène qui, avec File de Gaprée, semble former l'entrée du golfe de Naples, notre steamer a dû virer de bord et tourner à droite ex abrupto.

Il est facile de constater alors que, à partir de Gumes, sur toute la côte, à notre gauche, se sont concentrées jadis des villas innombj?ables, appartenant aux meilleures maisons de Rome, aux Césars, aux amateurs de bains et de paysages, aux trossuli, les gandins du temps, etc. Néron, Lucullus, Pison, Hortensius, Gornélie, les hommes d'état, les amis des plaisirs, les femmes du demi-monde, y avaient des palais. Là, s'étaient élevés et avaient été mis en relief les arsenaux et les palais des préfets de la flotte qui stationnait dans le port de Misène, les innombrables établissements d'Auguste et d'Agrippa, les foJies de Néron et de Galigula, les constructions gigantesques des particuliers prenant à lâche de dompter la nature, d'élever leurs résidences sur la mer, où elles sont voluptueusement bercées par les lames, de creuser des viviers pour leurs murènes favorites, et cela sur les rivages de Baïa et de Pouzzoles, dont le golfe est chauffé par les feux souterrains qui mettent en communication la Solfatare et le Vésuve, et font du golfe de Naples une immense chaudière en ébullition.

Remarquez bien le vaste et grandiose amphithéâtre qui se déploie à l'entour de ce Grater merveilleux. Ge nom de Grater est donné 'au golfe de Naples qui affecte en effet la forme d'une coupe antique, dont le petit golfe de Baïa et celui de Sorrente représentent les anses.

Après Misène, dont le ca, co ^uc émerge des flots et signale la langue de terre qui recèle ^uu port, les ruines de cette ville,

42 NAPI-ES,

la piscine admirable, les nombreuses villas de Pompée, des Césars, de Gornélie, de LucuUus, Bauli ou fut tuée Agrippine, Gumes et les bouches de l'Enfer antique, se dessine la courbe charmante oii nombre d'autres villas des Romains de ladécadence étaient assises, en avant du lac Averne et du temple de Pluton.

Viennent ensuite Pouzzoles, dont les collines sont couronnées de son amphithéâtre et de la Solfatare, tandis qu'à leurs pieds se dressent les ruines splendides du temple de Sérapis, de l'Académie de Cicéron, puis de lacs microscopiques émettant aussi des feux nocturnes, de la Grotte du Chien et d'autres curiosités phénoménales. i-

Succèdent alors la gracieuse chaîne du Pausilippe, percée du tunnel de Séjan, de l'autre tunnel de Fuori Grotta, et capitonnée de l'Ecole de Virgile, des jardins enchantés de Lucullus, du palais et des viviers de PoUion, du tombeau du prince des poètes^ du palais de Jeanne de Naples, et de la célèbre église de Piédigrotta.

Naples se produit à son tour, avec son quai fort original de la Mergellina, son admirable rideau d'hôtels de la Chiaja, sa Villa-Reale, son' château de l'Œuf, son quai plus excentrique encore de Santa-Lucia, son arsenal, son môle, son Gastello- Nuovo, la place Royale, et sa splendide via di Toledo, enfin le quai populeux et plus étrange, si possible, de la Marinella, suivi de l'interminable fouillis de la primitive Neapoli.

Les hauteurs de la ville ont pour diadème éblouissant la belle certosa di San-Martino, et un élégant semis de splendides villas jetées au hasard dans la verdure, comme des perles mêlées à des émeraudes.

Après Naples, commence une longue avenue de palais et de riches résidences qui semblent se baigner dans la mer ou bien escaladent les collines du rivage circulaire, et composent alors Portici.

Partout, en avant comme en arrière, tout est luxe, couleur, magnifique effet de paysage. C'est une série non interrompue de charmants aspects où l'art le dispute à la nature, de sites pri-

vilégiés que nul tableau ne reproduit ailleurs. Tout est couver!, de végétation, au-dessus et au-dessous des édifi-'es, jusqu'à 1;^ limite des flots, dont le vaste miroir étincelle, sillonné en tou.s sens par des barques et des chaloupes. Partout s'élèvent, au milieu des fleurs, l'olivier cher à Minerve, l'oranger queHercuL» rapporta du jardin des Hespérides, le dattier avec sa légère chevelure lutinée par les vents. Des bouquets de pins se penchent, sur les vagues, dont l'azur semble plus vif, entrevu parmi leurs troncs rougeâtres et leur feuillage bronzé. Les roses, mêlées aux vignes et aux lianes, ne sont pas toutes à Pœstum.

Et quel ciel rutilant, sur toute cette mise en scène!

On voit ensuite Herculanum, qui parait continuer Portici, comme Portici est soudé àNaples. A Herculanum, le mouvement de la foule napolitaine, si tumultueuse jusque-là, si vociférante qu'on l'entend au loin en mer, le mouvement populaire se calme; l'air est plus vif; les falaises noires de la lave des anciennes éruptions présentent des aspects nouveaux qui font un contraste singulier avec les précédents.

^ Voici venir alors Résina, l'ancien port d'Herculanum, jadis animé par les chants joyeux des matelots de toutes les contrées.

Le Vésuve domine cette partie du golfe de sa masse sombre. Un léger brouillard noyé dans la vive lumière du jour encapuchonné la tête écimée du volcan qui, tout d'abord, semble d'une humeur débonnaire. En pleine lueur de soleil, on peut prendre la fumée pour un de ces nuages qui, dans les temps les plus sereins, estompent les fronts des pics altiers. Mais, en y regardan! de plus près, on reconnaît des filets de blanches vapeurs qui sortent des flancs de la redoutable montagne, comme l'encens s'échappe des trous d'une cassolette. D'un côté, de riantes collines aux lignes onduleuses arrêtent l'horizon et font rêver à quelque pastorale; mais, de l'autre, des stries de laves bleuâtres, rosées, violettes, mordorées par les rayons du soleil, en le sillonnant, évoquent le souvenir des dangers cachés dans les profondeurs du volcan, si pacifique en apparence.

Enfin, terminent les perspectives offertes par cette immense

enceinte de collines, et les ruines de Stabies, et la modei-ne cité de Gastellamare, et des bois d'orangers où les fleurs se mêlent aux fruits verts et les fruits verts aux fruits d'or, et des forêts de myrtes, la délicieuse Sorrente, la glorieuse patrie du Tasse, et au loin le cap Miscne, son fioro, nohv» point de départ, l'un et l'autre gardiens de cette surface de mer qui a nom golfe de Naples, et de cette enceinte grandiose de collines et de splendeurs que nous venons de parcourir.

Complétons cette esquisse rapide en signalant les îles de Procida et d'Ischia ponctuant l'horizon du golfe de leurs masses bleuâtres.

L'île de Gapri, au contraire, dessine des lignes architecturales représentant une chèvre accroupie, ce qui lui a valu son nom de Capra, et des arêtes si pures qu'en la voyant à distance on peut se croire transporté sous le climat hellénique et ou se figure regarder une des Gyclades enlevée au brillant archipel grec et transportée sur les eaux du golfe napolitain.

Qu'elles sont belles, ces eaux ! qu'il est admirable, ce golfe ! D'abord, les contours de ses rivages circulaires sont vastes, découpés, et par là môme plus harmonieux. Je vous ai dit qu'il affecte la forme d'un vase cratère dont les Grecs, fondateurs de Parthénope, nom primitif de Naples, lui ont donné le nom. Ici et là, les caps et promontoires laissent voir leur calcaire coloré par le soleil ; les plages exposent leur sable d'or mêlé de coquillages ; partout une eau profonde, un fond transparent, et des poissons qui s'approchent au premier bruit. Mais ensuite, sur la surface de ces eaux, représentez-vous d'innombrables barques de pêcheurs, des navires tirés sur la plage, des bateaux à vapeur qui vont et qui viennent, des voiles de balancelles couleur de safran et les mâts plus altiers des vaisseaux qui sont à l'ancre dans le port, en face de la Marinella. Et puis, perdus dans la verdure du Pausilippe et des colhnes de Sorrente etdeCastellamare, faisant cortège à l'entassement superposé des palais de Naples, des villas sans nombre, des temples aux couleurs éclatantes, des statues, des retires élégants, etc. Enfin, se dressant à l'iiorizon,

SON GOLFE ET SES RIVAGES. 4j

presque sur un point central, la masse conique du Vésuve, voluissaut son panache de noire fumée qui se dresse en pin-parasol au-dessus de l'immense cratère, tandis que la base de la montagne porte jusqu'à la mer ses falaises de lave, dont le deuil, sous ce beau ciel, offre un contraste des plus saisissants...

Un seul mot de science, après quoi je serai tout à mon récit.

Il paraît démontré que par suite d'un affaissement quelconque, ou par sa constitution primitive, le fond de la Méditerranée est le point le plus faible de notre hémisphère. En effet, c'est là que l'enveloppe terrestre présente son minimum d'épaisseur, c'est-àdire de résistance contre la pression du feu, des vapeurs et des gaz qui cherchent à s'échapper violemment de l'intérieur de notre globe, à l'état de combustion à son centre. C'est pour cela ■que l'on trouve toute une ligne de volcans, ou tout au moins de phénomènes volcaniques, partant de la Syrie et de la mer Morte, passant par l'Archipel grec et la presqu'île de Méthana, se reliant au Vésuve, puis à l'Etna, et enfin se ramifiant vers le nord jusqu'aux volcans éteints de la Toscane, voire môme de notre Auvergne.

Aussi, sous le grand axe qui traverse la Méditerranée,' de l'est à l'ouest, les eaux de la mer sont-elles sensiblement chaudes, celles du golfe de- Naples notamment, surtout dans la partie voisine de Baïa et des Etuves deNéron. C'est là aussi que se produisirent les tremblements de terre, . dans l'Àsie-Mineuré, sous Tibère ; dans la Campanie, sous Néron ; à Lisbonne, au xyiii** siècle; à Gorinthe et à Thèbes, il y a peu d'années.

Et les volcans éteints de Thérasia, en Grèce, où tout récemment on a exhumé une ville antique dont l'histoire ne' fait pas mention, et qui, pourtant, est préhistorique ; et le Monte-Gavo ou mont Albain, qui domine la Campagne de Rome; et les lacs Régille, Albano, Némi, et cent autres, qui sur les hauteurs de Tusculum au Frascati, ne sont autre chose que des cratères de volcans ; sous leurs frais ombrages de nos jours, ne rappellentils pas que les feux souterrains du globe ont eu là leurs vomi-

toires, et qu'ils y ont exercé des ravages également antéhistoriques ?

Est-il donc étonnant que la région des Champs de Feu, que nous allons avoir à parcourir, présente encore, à chaque pas, de ces curieux phénomènes, dont la présence ex ci Le toujours l'étonnement et entretient une sorte de terreur superstitieuse?

Un touriste est le jouet de la fortune. Du moment qu'il se met en route, il doit s'attendre à une foule d'aventures heureuses ou pénibles, joyeuses ou lamentables, mais c'est là le chapitre des émotions. Si tout souriait au voyageur, si les phases de ses excursions se produisaient toujours avec des reflets roses, il serait en vérité l'enfant gâté du plaisir.

Le Philippe-Auguste une fois entré en rade, en face de Naples, il me semblait qu'il n'y avait plus qu'à descendre dans le premier batelet venu et me faire conduire à l'hôtel. Mon appartement devait y être retenu, car j'étais précédé par des lettres à l'adresse d'un banquier, et bien certainement il avait rempH sa mission. En conséquence, appuyé sur le bastingage du steamer, m'amusant beaucoup du tapage des fameux lazzaroni accourus en foule et bruyants à rompre le tympan, j'allais m'adresser au patron d'une barque qui stationnait sous une écoutille, lorsque, dans cette barque j'avise un jeune homme fort élégant qui, me lorgnant à outrance, me dit enfin :

— M. Albert Dauriat?...

— Lui-même, Monsieur... répondis-je.

— Enchanté de vous trouver de suite, dans une pareille foule... Je viens vous prévenir que mon patron, le banquier Sella, via Ji Toledo, vous enverra, au Lazaret, tout ce qui peut vous être aécessaire...

— Gomment, au Lazaret?...

— Oui, Monsieur. Vous ne manquerez de rien, pendant les dix-sept jours que vous devez y passer...

— Pardon, Monsieur, je ne comprends pas : vous parlez de Lazaret?... Ce n'est pas un hôtel, cela, c'est un hôpital...

— Précisément... Ignorez- vous donc que vous devez faire une

quarantaine de dix-sepl jours au Lazaret, attendu que vous avez... la peste?...

— La peste ?... m'écriai-je stupéfait.

— Mais oui, Monsieur... Voyez ce drapeau jaune que l'on hisse en ce moment au grand mât de votre steamer... C'est pour signaler qu'on doit se tenir à l'écart de vous... On a annoncé l'arrivée du Philippe-Auguste comme ayant eu des cas de fièvre jaune pendant la traversée... et dès lors...

— Fièvre j aune ! . . . clamai~j o te r ri Q é ! . . .

— Ace soir, Monsieur... Voilà le steamer qui se met sous vapeur pour vous conduire à l'île de Nisita, où se trouve le Lazaret... Vous ne manquerez de rien, je me charge de vous faire parvenir des vivres, des cigares, des oranges, etc.. A ce -soir... criait de loin déjà, en renforçant sa voix, mon beau jeune homme, que j'envoyais au diable, alors que, en efifet, le bâtiment s'éloignait de la rade de Naples, de Naples tant désirée, de Naples à peine entrevue, comme dans un rêve...

Tels Adam et Eve, sombres et rêveurs, frappés à mort, durent s'éloigner du paradis terrestre, api'ès en avoir goûté les délices ; tel Orphée perdait son Eurydice pour un regard trop curieux!...

Nous l'avons subie cette affreuse captivité de dix-sept jours ! Oui, ces dix-sept jours, je devrais dire ces dix-sept siècles, nous avons dû les passer dans le Lazaret, côte à côte avec les forçats du bagne, enfermés dans une chambre commune avec dix autres voyageurs, couchant sur des planches à peine recouvertes d'un mince matelas, et mangeant une maigre pitance qui faisait soulever le cœur. Par bonheur, M. Sella m'envoyait chaque jour quelques mets de sa table, et j'avais la jouissance de les faire partager par mes compagnons de captivité.

A quelque chose malheur est bon !... dit le proverbe. J'en fis l'expérience. Cherchez l'île de Nisita sur le plan que vous savez, lecteurs, et vous verrez qu'elle occupe à peu près le milieu de la vaste courbe formée par le golfe de Naples. C'est vous faire comprendre que de ce point admirablement placé, et notre chambre du Lazaret étant pourvue d'un balcon, de cet observatoire aérien

48 NAPLESy.

nous avions une vue ravissante. En face de nous s'ouvrait le golfe de Baïa, dans tout son développement, et nous avions précisément en perspective toute cette longue série de sites que je venais voir, visiter et étudier : le cap Misène, Baïa, Pouzzoles, Gumes, la Solfatare, etc., etc. Muni d'une excellente longue-vue, je pouvais à l'avance en reconnaître les beautés, en observer les singularités, en juger les curiosités. Ce spectacle devenait pour moi comme la préface de mes excursions prochaines. Mais c'est égal, je puis dire que, précisément à cause de ce panorama sans rival, j'ai compris, à Nisita, le supplice de Tantale, car je l'ai enduré, ce supplice de la faim, sans qu'il fût possibfe de le satisfaire, je l'ai enduré ce supplice de la soif, sans arriver à atteindre de mes lèvres la coupe rafraîchissante de la curiosité!

Bref, le jour de la délivrance arriva...

Figurez-vous bien que la susdite peste, sur notre Philippe- Auguste, n'avait pas tué seulement une puce, dont cependant il était très richement peuplé du côté des secondes. Mais il paraît que les Napolitains aiment beaucoup mettre ainsi en quarantaine les infortunés voyageurs de tel ou tel navire. C'est pour eux le moyen de battre monnaie. L'argent est une chose désirable, surtout pour les Napolitains, chez lesquels il est rare. Donc, de temps en temps, le conseil de santé de Naples imagine une petite peste, et il en résulte pour la ville une ample moisson de ducats, une vraie pluie de Danaë. Nous en avons eu la preuve au quart d'heure de Rabelais... Cent ducats par tête, s'il vous plait!... et cela pour nous avoir logés sur des planches et bourrés d'un exécrable macaroni... Oh! depuis ce temps, le macaroni, fi, fi donc!...

Il n'est rien au monde de plus pittoresque, de plus étrange et de plus bizarre que la ville de Naples, son port, son château de l'Œuf à demi submergé par les eaux, son môle, ses étages de maisons, ses quais de la Ghiaja et de Santa-Lncia, le fort Saint- Elme, qui domine et couronne leur immense amphithéâtre. Il vous semble tout d'abord que vous êtes, non pas eu Italie, mais beVet bien en Afrique. La blancheur éblouissante de l'ensemble,

SON eOLFE ET SES RIVAGES. 49

le ton foncé des eaux du golfe, et l'inimiginable tohu-bohu des édifices luciolant sous le rayonnement du soleil, tout fait illusion. - ^: - , '^ - - . "

En entrant dans le port, je tenais ma lunette de voyage constamment appliquée sur mes yeux, et je voyais, non sans étonnement, grouiller, chaffrioler, s'agiter et bondir la plus curieuse population. On ne saurait imagier jamais pareille pétulance, et on eût dit tous c6s Napolitains piqués de la tarentule. Une vie fébrile, électrique, galvanique, mettait en danse et en gambade tous les habitants riverains de la mer, de la Mergellina, à Fextrôme gauche de la ville relativement à nous, à la Marinella, son extrême droite : lazzaroni, pêcheurs, matelots, mariniers, facchini, hommes et femmes du peuple, tous en haillons ou à peu près. Sur les dalles blanches des quais glissaient, comme des flèches, au risque de s'abattre, les calessini, les corricoli, les mille véhicules delà cité. Déjà, quoique à distance encore, nous étions assourdis par le bruit et l'infernal tapage qui s'élevaient du milieu de cette tourbe en rumeur et des rues turbulent et criardes qui aboutissent au port. C'étaient des clameurs sans nom, des gestes extravagants, des courses furibondes, un galop échevelé d'affreux écervelés, de fous échappés. Les mis, comme ivres, se jetaient à la mer, plongeaient, revenaient sur l'eau, exécutaient les cabrioles les plus hardies; les autres, des enfants surtout, sans vergogne aucune, se promenaient sur les passerelles pour juger l'adresse de leurs camarades et faire preuve de plus vaillantes prouesses. -. =' ,

Enfin notre paquebot gémit, sa vapeur poussa un long soupir, et le bâtiment, comme à regret, se fit immobile. Cent canots nous entouraient, et leurs rameurs, hurlant, tempêtant, se disposaient à s'emparer de nous comme d'une proie conviée. Julien fut happé au collet et jeté, comme un colis, dans une barque. De crainte d'être séparé de lui dans un tel mêii-mêlo, je sautai à sa suite, au risque de faire chavirer, et pondant qu'il maugréait tout contusionné, moi, me tenant les côtes de rire, je heurtai sans le vouloir un vénorablc douanier qui, spéculnn!. sur

notre hâte d'en finir avec cette foule, me tendait la main el me demandait humblement una piccoïa moneta, sous prétexte de ne pas exiger nos passeports et de fermer les yeux sur nos bagages. Dans le choc, le chapeau de l'ayide personnage tomba dans la mer, et, en voulant le rattraper, il faillit piquer ime tête dans le golfe.

A la descente du canot, nous montons Tescalier du quai de la Marinella, et nous voici parmi des monceaux de pastèques, appelées ici cocomeri, de melons d'eau, de concombres, de figues de Barbarie ; de pyramides d'oranges, de limons, de citrons, de cédrats ; de montagnes de raisins noirs et Lianes ; et de tables chargées de poissons de toute sorte. Pendant que notre batelier, assez bon compère, va nous chercher un calessino, nous restons éhahis devant le spectacle qui nous est offert. Des paysans, un mouchoir au front en guise de turban, leur chemise laissant à découvert une poitrine plus ou moins velue, un caleçon de toile blanche s'arrêtant à mi-cuisse, pour tout vêtement, tempêtant, maugréant, piaillant, braillant, débarrassent leurs ânes des fruits, des légumes, ou des paniers de marée entassés sur les bâts. Ceux qui arrivent, pour accélérer la marche de leurs Lêtes, poussent un cri, cent fois répété sur tous les tons, mais un cri qui n'a rien d'humain. Il brise le tympan, déchire Ie& oreilles, fait frissonner la chair, tant il est clamé avec rage, tant il est aigu, acéré, guttural: Hian ! hian! hianlQur le papier, ce cri n'est qu'un bruit ridicule. Jeté dans l'air par un duicr napolitain, c'est un horrible hurlement de crécelle qui vibre et assourdit. De nombreuses femmes de la halle, dégingandées, visage de grenadier au retour d'une longue campagne sous l'équateur, tête nue, cheveux gris au vent, crâne à moitié pelé, les poings sur leurs hanches, glapissent comme des chacals, aboient, gesticulent comme les défunts télégraphes, le tout pour vanter la beauté de leurs denrées. Sur les portes des maisons, le long des murs du quai, au pied des fontaines, des commères dépenaillées épluchent au soleil les têtes de leurs enfants pour les purger do l'incommode et microscopique population qui y a élu domicile ;

•" SON GOLFE ET SES RIVAGES. 5f

et ce que ce tableau présente de plus curieux, c*est que, pour opérer plus à Taise, pendant que la mère, assise à même sur le sol, tient sa fille entre ses genoux et lui manipule les crinS;, celle-ci répète la même manœuvre sur la tête d'un frère, qui, à son tour, explore le chef d'une petite sœur, etc. Voyez-vous la chaîne gracieuse et la grappe charmante de cette intéressante lignée ? A quelques pas de là, des jeunes filles se peignent indolemment et disposent avec le plus de coquetterie possible le sommet de leur édifice humain, sans s'occuper en aucune façon de l'arrangement des étages inférieurs, abandonnés à une révoltante saleté. Pour elles, la chevelure c'est la femme. Belle chevelure noire, en effet, mais qui, tirée sans fin et fatiguée à outrance, se raréfie promptement et fait qu'à trente ans une Napolitaine devient chauve. Des quêteurs, la besace au dos, la tabatière à la main, offrent de droite à gauche et de gauche à droite, la précieuse poudre de perlimpinpin qui fait ouvrir les bourses et pleuvoir dans les sacs fruits et légumes. Oh ! Gallot, Gallot, que n'es-tu là muni de tes crayons ! Des mendiants, quels mendiants. Seigneur! exhibent de fausses blessures, se plaignent de douleurs problématiques, étalent des loques et des haillons fantastiques, geignent, pleurent, et, deçà, delà, soutirent quelque gi^ani aux âmes compatissantes. Des bateleurs font des tours de gobelet et poussent l'adresse de l'escamotage jusqu'à prendre la bourse des gobe-mouches qui les entourent dans les poches de leurs trop près voisins. Enfin, des forçats, oui, des forçats, vêtus et coiffés de jaune lés uns, ce sont les voleurs, et de rouge les autres, ce sont les assassins, donnent des poignées de main et font échange de paroles d'amitié, tout en balayant les dalles du largo. — A Naples, toute place un peu large porte le nom de largo. — Ces nobles personnages, dont personne ne dédaigne la connaissance, tout en remplissant sans fatigue leurs fonctions, fument, rient, batifolent et font le calembourg, suivis par quelques soldats nonchalamment appuyés sur la baïonnette de leur fusil et accusant nettement leurs formes dans un justaucorps de coton bleu qui leur donne l'air de ces grands moutards

Ô2 XAPLES,

trop à l'étroit dans leurs culottes rétrécies par des lavages multipliés.

Cependant notre batelier, à défaut de calessino, ou plus probablement parce qu'il a eu profit à choisir un autre véhicule, nous amène un corricolo, dans lequel sont aussitôt entassés nos bagages et nous-môme. Le cocher, assis sur le brancard, enveloppe son cheval d'un large coup de fouet, et nous partons comme le vent. Il est bon, lecteur, pour vous mettre à même de juger la majesté de notre entrée dans la ville de Naples, que nous vous disions un mot du corricolo ou petit char. Le corricolo est une voiture fantaisiste, haut montée sur deux grandes roues, dont les limons reposent sur un cheval fantastique tant il est maigre, mais dont la tète est encapuchonnée d'autant de plumets, de pompons, de houppes, de franges et de grelots qu'il est possible d'en accrocher au chef d'un quadrupède quelconque. D'ordinaire, dans cette sorte de cabriolet, dont les grandes roues sont rouges, et la caisse, sans ressorts, ornée de peintures plus ou moins allégoriques et doublée de vieille serge roussie par le temps, tous s'asseoient, se pressent, s'entassent et se collent l'un contre l'autre. Ceux-ci sont rangés sur les banquettes, ceux-là se tiennent debout derrière. Les derniers venus se mettent en équihbre sur les brancards. Ce n'est pas tout : sous la caisse du corricolo se trouve disposé un large filet qui fait cage. On y empile cinq et six personnes, hommes, femmes ou enfants, qui sautillent là comme des lapins emprisonnés. On compte dans le corricolo, généralement parlant, quelque missionnaire, un soldat, une ou deux nourrices, quelques femmes des champs, des paysans, des lazzaroni, des ouvriers, et des gamins à demi nus. Quant aux marmots, ils ne comptent pas. Cette arche de Noé, dans laquelle on compte souvent de vingt à vingt-deux corps humains, roule comme un tourbillon, franchit la foule sans crier : Gare! et galope avec un bruit de grelots qui sonnent à toute volée. Notre corricolo, peint à neuf, et qui possède un second cheval attelé au timon de droite, semble le char d'un triomphateur. Les Napolitains, à nous voir deux seulement sur le premier siège,

nous prennent pour des ambassadeurs : ils s'écartent et nous saluent. ...

Nous passons devant le Gastel-Nuovo, la Bastille de Naples, curieux édifice qui parle à l'imagination de l'artiste, et nous voici sur le Môle, la promenade favorite des gens du peuple, qui y écoutent volontiers les improvisateurs, cette race bientôt perdue, dont abondait jadis l'Italie. A défaut d'improvisateur, nous y voyons Poltruccio, coiffé d'un feutre mou, relevé en cornes à la façon du chapeau de Pierrot, son sosie de Paris, qui fait à son public force grimaces et gambades à ravir, tout en hurlant la CaroUna et en s'accompagnant du tambour de basque. Il est flanqué de deux instrumentistes qui s'escriment à qui mieux mieux sur les cordes d*un violon et d'une mandoline. Un peu plus loin, des musiciens des Abruzzes soufflent dans leur zampogna et dans leurs galoubets à se faire jaillir les yeux de la tête, les malheureux ! Enfin, dans un augle du largo et sous les fenêtres d'une vieille duègne, de jeunes Calabrais et des Calabraises au teint jaune de safran et aux jupes pittoresques, dansent l'ébouriffante tarentelle, dont je ne me charge pas d'expliquer, au point de vue chorégraphique, les prestes mouvements, les étranges évolutions et l'étourdissante agilité.

Nous avons bientôt franchi le largo del Mercalo, un marché oti la multitude est tellement pressée que nous n'y voyons qu'une mosaïque vivante de têtes indescriptibles qui beuglent et brament à nous faire boucher nos oreilles.

Notre corricolo passe rapidement devant le fameux théâtre de San- Carlo, laisse à droite la non moins fameuse rue de Tolède, et tournant à gauche, s'élance à toute bride sur la grande place du palais du Roi. C'est un édifice magnifique, en face duquel, de l'autre côté de la Piazza, se déploie une longue colonnade qui unit l'un à l'autre les portiques de deux statues équestres en bronze.

Nous saluons l'Arsenal et la petite chiesa délia Santa Lucia, voisine de l'hôtel de Rome, où nous allons prendre notre gîte. Gomme si notre arrivée dût être annoncée par des salves d'artil-

lerie, au moment où notre corricolo franchit le porche de la chapelle de Sainte-Lucie, sans que nos coursiers s'en émeuvent le moins du monde (juoique elles fassent explosion dans leurs jambes, deux cent cinquante boîtes d'artifices, mises en file, font entfâidre une pétarade formidable qui feùt trembler tout le quartier et trouve son écho dans les sinuosités du rivage. Quant à nous, ce n'est plus d'un véhicule terrestre que nous semblons descendre dans les bras des gens de l'hôtel accourus pour nous recevoir, mais bien d'un nuage d'azur qui nous apporte des cieux pour nous mettre à terre. En vérité, nos chevaux de Paris, si calmes et si paisibles dans leur allure, ne résisteraient pas à ces affreuses décharges de quelque cent boîtes qui les envelopperaient de bruit, de flammes et de fumée, et certes ! ils prendraient le mors aux dents. Chose inexplicable ! les chevaux siciliens de Xapoli, pleins de verve et de feu, comme leurs maîtres, n'ont môme pas l'air de sentir que la poudre leur brûle le ventre. Ils ne font pas le plus petit écart, tant est grande chez eux la force de l'habitude.

Notre hôtel de Rome a les talons dans la mer et regarde le golfe de Naples d'un côté ; de l'autre, il fait face au quai de Santa-Lucia et tourne la tête vers la Ghiaja, par-dessus le quai de Ghiaramonte et le château de l'Œuf, notre voisin. On ne saurait imaginer une plus admirable position que celle de cette hôtellerie, qui possède un terre-plain planté d'orangers et de citronniers tout à la fois couverts de fleurs, de fruits verts et de pommes d'or, planant sur les eaux. Quelles délicieuses soirées nous avons passées là, en regard du golfe éblouissant de l'éclat du phosphore à chaque mouvement des avirons et des barques du golfe, tout en prenant des sorbets et en jouissant des brises parfumées qui nous délassaient si agréablement de la torride chaleur du jour. Mais gardons-nous d'anticiper, et disons seulement <iue la table de notre osteria, servie à la française, est parfaite, et que par un magnifique escalier de marbre blanc, on nous conduit au second étage, où nous nous installons dans un appartement d'un confortable sans reproche.

Pour apprendre n roiiiuiitre Naples et les Napolitains, nous ne pouvions mieux choisir notre résidence. Ce ne sont pas des chambres que nous occupons, mais des loges de face, mais un amphithéâtre, car nous y sommes au spectacle, au spectacle le plus curieux qu'on puisse désirer. Nos fenêtres ouvrent sur le quai de Sainte-Lucie. Le quai de Sainte-Lucie est un marché, car le marché est partout à Naples, et le marché de Sainte-Lucie n'a pas d'heures pour ouvrir et fermer. Dans l'espoir d'un doux repos, au pays du fai'-niente, je m'étais persuadé que le calme y succéderait au tapage, au moins vers la minuit. Point. A minuit comme à midi, la vente et ses bruits continuent : c'est un marché perpétuel, c'est un vacarme sans paix ni trêve. Du reste, à Naples, il faut s'habituer à ce tonnerre sans fin de voix, de cris et de rumeurs. D'ailleurs, pour se dédommager de l'absence du calme et du repos, on a le coup d'œil, oh ! un coup d'œil unique au monde.

Le quai ou le largo di Santa-Lucia est large, mais peu long : et cependant que de choses il étale aux yeux ! On y trouve surtout des vendeurs de fruits de mer, friitti di mare. Les plus jolis, les plus mignons poissons, des poissons de toutes les couleurs, s*y montrent dans de charmantes petites corbeilles plates bien garnies d'un lit douillet d'algues marines, sur deux à trois cents tables disposées en plan incliné. On y voit les délicates huîtres du lac de Fusar^,^ l'ancien Achéron, la moule dans sa coquille blanche, et puis des vengoli, et puis des patella reale, etc. A côté des écaillères bouffies, de vieux pêcheurs ont établi des fourneaux en terre sur lesquels il font cuire des polypes, délices du lazzarone, qui aime les polypes à l'égal du macaroni. Les polypes sont des animaux rayonnes marins, agrégés et vivant d'une vie commune. Leur corps est gélatineux et de forme conique : leur bouche est entourée de nombreux filets mobiles appelés tentacules. Malheur à celui qui, dans l'eau, laisse ces tentacules lui saisir la jambe : il court le danger d'être retenu et de périr. Cuit, le polype présente une couleur violacée qui fascine le Napo-

litain et révolte le Français, si j'en crois Thorreur qu'elle m'inspire.

— Alici! alici! crient cent voix, beuglant sur tous les modes. .-^

Et le peuple, et les bourgeois, et les ménagères s'empressent autour de ces boutiques d'alici, qui ne sont autres que de charmantes petites sardines fraîches et sans écailles que chacun emporte dans des cornets de papier.

— Rivioli! rivioli! hurlent cent autres voix.

A la bonne heure ! nous voilà sortis des frutti di mare, et des polypes aux méandres visqueux dont l'aspect me soulève le cœur. Le raviolo est un déhcieux petit pain croustillant.

— Acqiiajolo ! acquajolo! Cette clameur s'exhale d'une poitrine humaine enserrée sous un dais de cuivre, entre plusieurs rangées de flacons et de hanaps de toutes sortes.

On appelle acquajolo un marchand" d'eau. L'eau à boire est précieuse sous le brûlant climat de Naplcs et dans une ville où il y a beaucoup de fontaines... sans eau : témoin la belle fontaine de Neptune, en marbre blanc de Carrare, qui figure au largo de Sainte-Lucie. C'est la plus belle de Naples. Trois satyres portent sur leurs têtes une grande conque sous laquelle se pavane le dieu de la mer et des eaux, appuyé sur son trident. La vasque est enrichie de tritons, de néréides et de dauphins dont la Louche doit jeter l'onde argentée : mais, hélas ! leurs lèvres restent constamment desséchées. Pauvre dieu ! pas une goutte d'eau à donner au Napolitain haletant et altéré qui passe ! Il est remplacé par l'acquajolo. Rien de plus séduisant que l'étalage du vendeur d'eau. Sur quatre colonnes dorées s'élèvent une sorte de dôme en cuivre, orné de banderoles de toutes couleurs, et même de branches de verdure. Cette petite coupole abrite l'image de la Madone entourée de nombreuses staiuettes de saints et tenant entre ses bras le divin hamhino. Citrons de toutes grosseurs, orangco de Nocera, limons de Sorrente, mandarines de Palerme, puis gobelets, carafes et flacons à'aqua di sambuco ou eau d'anis, tel est l'assorliment du vendeur d'eau. Voulez-vous de l'eau pure?

uno fjrano, soit cinq centimes. Désirez-vous qu*on exprime le jus d'un citron, d'une orange, d'un limon dans l'eau de votre verre de cristal? duegrani, soit dix centimes. Quelques gouttes d'anis ou sambuco vous plaisent-elles davantage? un grain. Vous voyez qu'on se désaltère à peu de frais. On trouve ainsi dans Naples autant d'acquajoli qu'autrefois, à Paris, nous voyions des marchands de coco, dans nos fêtes populaires, pendant Tété.

A tous ces marchands, si Fon joint les acheteurs, les curieux, les flâneurs, les buveurs d'eaux minérales, dont les Napolitains sont très friands et qu'on leur vend dans un caveau du quai Sainte-Lucie, à la source même ; si l'on y ajoute les lazzaroni qui, moitié vêtus avec des haillons, là aussi, se jettent à l'eau et prennent leurs ébats sur le rivage, en criant comme des paons, ainsi qu'une fourmilière de petits drôles qui vont et viennent à travers la foule, on aura nécessairement une masse compacte do gens entassés sur le largo. Oh ! comme tout ce monde s'agite, crie, hurle, semble livré à la fureur. Additionnez encore cet ensemble des chanteurs de couplets bouffons, des danseuses de tarentelle, du frétillement de leurs castagnettes et du tintement de^ leurs triangles, des polichinelles faisant raisonner la peau d'âne de leurs tambours de basque avec les genoux, avec les coudes, avec les pieds, et, non contents de ces moyens de percussion, allongeant le bras pour en frapper le crâne pelé de quelque vieille femme qui passe et s'irrite en montrant le poing, et vous aurez une faible idée du pêle-mêle tapageur du quai Sainte-Lucie.

Dans l'après-midi, cet inexprimable vacarme augmente encore. Ou croit que, la nuit venue, le calme se fera. Pas du tout : le brouhaha s'augmente des vociférations de tous les ouvriers qui viennent prendre le frais, en dînant à même des éventaires des mets crus ou cuits qu'on leur sert dans la main. Personne ne parle; toute cette multitude mugit. Les beuglements ne suffisant pas pour» se faire entendre, on y ajoute la pantomime. Non, certes! il n'est pas au monde de p.e"ple plus bruyant, plus gesticulant, plus excentrique. Il vit dans la rue; la rue est à lui, elle

est sou domaine, sa galerie, son parloir. C'est là qu'il s'amuse, c'est là qu'il discute, c'est là qu'il fait ses petites affaires. La rue est sa cuisine et sa salle à manger. Il y est chez lui; il y reçoit ceux qui veulent lui parler. On y voit des hommes qui s'abordent l'œil en feu, le poing en l'air, la colère au front. Vous vous dites qu'ils vont se heurter, se battre, s'entr' assassiner. Point. Les voici qui se donnent la main. Ils ont conclu un marché. Toute cette canaille dépenaillée, vêtue d'oripeaux, buvant, mangeant, hurlant, pantomimant sans fin, porte sa saleté, ses souquenilles, ou se pose aussi fièrement qu'un roi sous sa couronne de diamants.

ANaples, les rues ont des noms que je dois définir. Les plus larges se nomment strada. On appelle les voies de moyenne grandeur via ou rua, mot provenant de notre français, alors que les princes de la maison d'Anjou occupaient le pays. Vico s'applique aux rues qui aboutissent à une "artère principale ; vicolo se dit des ruelles, et sotto-portico de celles qui passent souS des portiques. Une rue monte-t-elle? on la désigne sous l'appellation de salita, quand elle conduit hors de la ville; et calata, quand elle fait partie de la vieille cité, vers le port. Si ces rues sont fermées d'escaliers, gradoni devient leur nom. Enfin, comme je l'ai dit, piazza n'est plus la dénomination des places, comme dans toute l'Italie; à Naples, /ar^o est leur nom. Les maisons son numérotées depuis un demi-siècle : leurs façades sont généralement belles; on trouve même de très belles boutiques. Quant au pavé, il est remplacé par de larges dalles volcaniques sur lesquelles roulent trop bien les calessini, les corricoli, et toutes les voitures possibles ; car malheur aux piétons inattentifs! Je ne dis rien des chevaux : ils seraient tués vingt fois par jour, s'ils n'avaient un pied tellement sûr qu'il est rare de les voir tomber.

Maintenant, courons la ville au hasard. Le hasard est le meilleur guide, d'autant plus que Naples n'est pas précisément riche en beautés architecturales. Sa grande curiosité, c'est son peuple; et comme le peuple se trouve partout, allons le visiter et l'étudier

dans là rue principale, dans Tillustre rue de Tolède, dont nous avons entrevu la silhouette à l'heure de l'arrivée, en traversant la place du Palazzo-Reale.

Nous avons à peine esquissé cette place, qui occupe à peu près le milieu de la largeur de la ville. Elle est très vaste. Un de ses côtés communique avec le quai Sainte-Lucie. Le côté opposé pénètre dans la rue de Tolède, en laissant à droite le palais du roi, et à gauche l'église de Baint-François-de-Paule. Nous' avons dit que le Palazzo-Reale offrait une large façade, décorée d'un riche balcon. Quant à l'église, c'est une ample rotonde dont l'entablement est soutenu par dix colonnes ioniques de quarante-huit pieds de hauteur. De chaque côté de cet édifice s'étend en hémicycle un portique composé de quarante-quatre colonnes de basalte. La fondation de l'église est le résultat d'un vœu que fit Ferdinand P% lors de la domination française, en 1810.

En avant de la chiesa se dressent deux statues équestres colossales, en bronze, représentant Charles III, le grand roi de Napics, et Frédéric F^ Les deux chevaux et la statue de Charles III sont de Canova, ce qui nous dispense de tout éloge. Gasi est l'auteur de la seconde statue.

Nous voici dans la strada di Toledo, la plus belle, la plus grande et la plus riche de Naples, celle qui sert de corso à l'époque du carnaval. Sous la domination espagnole, de 1532 à 1554, le vice-roi d'Espagne, don Pèdre de Tolède, ayant comblé les fossés de la ville ancienne, sur l'emplacement des fortifications construites par nos princes d'Anjou, éleva cette voie opulente, qui devint le principe d'une ville neuve qui surgit à côté de la première, au-dessous du château Saint-Elme, couronnant les hauteurs de l'amphithéâtre des collines, et au-dessus du château de l'Œuf. La rue de Tolède est bordée de trottoirs, pavée de dalles, ornée de splendides boutiques, fournie de bon nombre à'osterie et de traitorie; mais elle est trop peu large, eu égard à la foule qui s'y porte, car c'est plutôt une promenade qu'une rue. Elle offre un pittoresque inattendu. Ainsi, de vingt pas en vingt pas, elle est pavoisée d'images de la Vierge peintes sur d'im-

menses bannières suspendues au milieu de la rue à Taide de cordages et constamment agitées par la brise. On croirait que la procession de la Fête-Dieu va passer. Mais cette procession n'est autre qu'une immense cohue disparate, diaprée, excentrique, dans laquelle on reconnaît surtout Télément napolitain, c*est-àdire ces fils de Parthénope, tapageurs descendants des Grecs, cette engeance si hardie, si vive, si bruyante, si nerveuse, si spirituelle, si mobile, si apte à tout et si pleine d'entregent et de goguenardise, qu'on ne peut la regarder sans rire.

A Tolède, comme on dit à Naples, le tumulte se produit dans toute sa frénésie : c'est un méli-mélo que rien ne peut faire concevoir. Les habits noirs des signori vont et viennent parmi les mantilles et les plumes des duchesses et des grandes dames , le casque du soldat étincelle parmi les têtes rasées de religieux de tous les ordres; des enfants de chœur, jolis petits chérubins de douze ans, au manteau de soie soutenu par le bas, et en tricorne posé sur l'oreille, frôlent les longues tuniques barriolées des campagnardes; dos bandes de lazzaroni glissent à côté des soutanes rouges de cardinaux ou des robes violettes de leurs acolytes; des élèves de collèges, en frac noir et coiffés d'un gigantesque chapeau à claque, se croisent avec des légions de petites écolières qui s'avancent bien en rang en chantant des cantiques dont les notes aiguës vous font tressaillir; habits rouges de fantassins et habits bleus de cavaliers produisent dans la foule bigarrée l'effet de coquelicots et de bluets dans les blés de la plaine ; des enfants déguenillés passent entre vos jambes et se dressent devant vous pour vous tendre la main en criant : la carital Des poules, oui des poules, sautent d'une fenêtre sur votre épaule dont elles se font un perchoir; des porcs, oui des porcs, mais de jolis petits porcs au poil gris et fin, se frottent contre vos mollets en cherchant à retrouver le vicolo voisin ; des femmes hideuses, dont quelques rares cheveux voilent difficilement la laideur, s'accrochent à votre bras pour obtenir votre aumône; pendant qu'un grenadier trop empressé vous coudoie d'un côté, de l'autre, un maçon, qui descend de son échafaud, pose son em-

preinte sur votre paletot. Là, on sort d'une église, et la cataracte vivante vous engloutit dans ses vagues humaines ; là, on se porte vers le marché de Montoliveto et la foule vous entraîne avec elle dans son remous. Paraît une estafette emplumée qui galope sur un grand diable de mulet, et la bête vous serre de si près que son poil change votre manche en une fourrure épaisse. Attention ! voici l'enragé corricolo qui trace un sillon dans ce vaste océan de corps : au lieu d'aller au pas, le cocher presse le galop de sa haquenée à grands coups de fouet, dont vous évitez difficilement les atteintes. Gare ! ce n'est pas un corricolo qui arrive à toute bride, mais une calessine, attelée de quatre chevaux empanachés, qui descend du Museo Borhonico, et qui a bien autre chose à faire que de s'occuper de ceux qu'elle accroche ou qu'elle étend sur les dalles de marbre. Attention toujours ! Entendez-vous cet horrible cri: llian! hian! c'est un ânier qui pousse devant lui dix baudets chargés de victuailles. Et ces marmots, huches sur des piles de petits barils, longs mais fluets, entassés sur l'âne qui les emporte au trot le plus rapide, laissezles passer et courir à la fontaine la plus proche où ils vont chercher de l'eau, autrement vous roulerez avec eux sur la poussière. Mais, metrompé-je? N'est-ce pas un forçat vc tu de rouge, un assassin ! voluptueusement assis dans une calèche et fumant gravement son cigare, pendant que son gardien, un soldat, le fusil en bandoulière, se tient debout derrière sa voiture, comme un homme de livrée, que je vois arriver à fond de train? Oui, c'est bien un forçat, et le voilà qui sourit à d'autres forçats assis sur les marches de la chiesa del Jesu-Nuovo, qui folâtrent avec les marchandes de ravioli, boivent l'eau parfumée de l'acquajolo, et mêlent leurs bonnets jaunes et rouges aux coiffures indescriptibles des habitants du quartier. Grand Dieu! une révolution éclate-t-elle donc àNaples? quel bruit de bombes! l'épouvantable fusillade! quel carillon de cloches! serait-ce donc le tocsin ? Nullement. C'est tout simplement la fête d'un saint patron de l'église voisine, et, comme on y donn(î le salut en ce moment, eik bas les boîtes d'artifices, en haut les cloches, en dedans la mu-

sique, et, tout-à-rheure le feu, l'illuminalion, le tapage et les cris, célèbrent à leur façon cette belle solennité.

Mais, chapeau bas ! et silence, cette fois ! voici venir un long cortège funèbre. C'est un enterrement, l'enterrement d'une jeune fille... La blanche bannière de la Vierge, voilée d'un crêpe, ouvre la marche. De longues rangées de pénitents noirs, bleus ou blancs, le capuchon sur la tête, le visage masqué, suivis de nombreux groupes de jeunes Napolitaines en vêtements purs comme la neige, précèdent le corps de l'infortunée victime de la mort. Des chants lugubres accompagnent les pas mesurés de ce triste convoi. Toutefois, ce qui frappe le plus les spectateurs, et ce qui m'émeut davantage, c'est l'apparition soudaine, au détour d'un vico, d'une large estrade qui roule lentement et sur laquelle on entrevoit, sous les plus belles fleurs de ces contrées méridionales, comme un lit virginal qui se cache avec pudeur... Ce n'est autre que la bière découverte, d'où, parmi des flots de dentelles et de guipures, se soulève et semble regarder la foule qui entoure la pauvre trépassée... Ses longs cheveux noirs débordent en boucles épaisses; ses joues sont animées par un fard imposteur qu'on n'a pas craint de leur appliquer; ses lèvres mi-closes semblent faire un dernier effort pour jeter un sourire ; on croirait qu'elle veut une fois encore saluer les jeunes compagnes

de sa courte vie Je n'aime point cette profanation du trépas...

Que n'a-t-on ouvert aussi les yeux afin de mieux rappeler l'existence? Non, cela fait mal de parer ainsi la mort, ce reste malheureux d'un corps que l'âme a quitté pour jamais...

Détournons l'^s yenY He ce tableau par trop sinistre, et l'heure aussi bien que l'estomac nous conviant, après cette première course au clocher à travers la rue de Tolède, allons prendre notre repas à la table de l'Hôtel de Rome.

Ce que nous allons raconter de ce repas et de ce genre d'hébergement se retrouve à peu près dans tous les hôtels napolitains, sauf le plus ou moins d'écus donnés en échange des quantités à absorber, si on le peut.

C'est à un banquet que nous nous sommes assis, et non pas à

un simple dîner. Le fait est que les bons Napolitains, qui déjeunent d'une glace et d'un petit j>ain microscopique, doivent ressentir un appétit formidable, à quatre heures de relevée, quand le repas, l'unique repas réel qu'ils se donnent leur apparaît enfin. Mais qu'on ne donne pas le titre de cuisine française au dîner qu'on nous a servi, par exemple : il est bel et bien italien : potage de macaroni gros comme des baguettes de tambour, et dont vingt personnes ont fait une consommation à lester tous les estomacs d'un régiment; macaroni à la sauce tomate; pâtes, encore des pâtes pour entremets, c'est par trop empâter son monde. Je passe sous silence nombre de plats sans forme ni goût connus, ne faisant nullement partie de la cuisine française, et que mettraient à l'index Carême et Chevet, nos illustres maîtres ès-science culinaire. Heureusement nous ne sommes pas difficiles, et nous nous contentons, sans mot dire, de l'alimentation du crû.

A notre sortie de la salle à manger, et alors que, le cigare à la bouche, et en vrais flâneurs, nous nous campons sous la verandah de la porte, sur le quai Sainte-Lucie, nous voyons défiler, arrivant par le largo du Palais-du-Roi, nombre de voitures et d'équipages dont les beaux messieurs en habit noir et les dames en toilettes plus ou moins élégantes, nous rappellent que c'est le moment fortuné de la promenade du monde aristocratique de Naples, sur le quai de la Ghiaja (prononcez Kiaïa).

Nous nous installons aussitôt dans le calessino le plus confortable que puisse nous offrir la station voisine, et nous prenons rang dans la file des voitures. On suit d'abord une pente douce qui, du largo di Santa-Lucia, descend, à travers les rues de Ghiatamone et Vittoria, fort sinueuses, et très étranglées par le château de l'Œuf, dont la masse énorme, résidence des forçats, les sépare du rivage, jusqu'à un quai immensément large, long comme notre rue de Rivoli, et qui fait bordure à la mer, en droite ligne. C'est laChiaja, que l'on nomme aussi, à Naples, la rivière de la Chiaja, comme à Gênes le bord de la mer s'appelle rivière de Gênes. Cette ravissante promenade s'étend en effet du châ~

leau de l'Œuf a la Morgellina, le quartier des pêcheurs, au pied des collines du Pausilippe. Elle est encadrée, à Topposé de la mer, par une longue ligne arcliitccturale des plus beaux hôtels et des plus riches palais : Palais du prince de Salerne, Hôtel de la Grande-Bretagne, Hôtel de l'Univers, Hôtel Vittoria, Hôtel Grocelle, Hôtel de Bellevue, Hôtel des Etrangers, etc. Mais entre ces hôtels et la mer qui déferle sur les talus de la plus charmante plage, s'étendent trois voies : la première, dallée de marbre, pour les voitures; la seconde, sablée, pour les cavaliers; et la troisième, plus large, beaucoup plus large que les deux autres, et enfermée dans une grille qui en fait le tour, pour les piétons. Celle-ci se nomme Villa-Reale. Elle est plantée d'arbres toujours verts, sillonnée de belles allées, tapissée d'épais gazons, et bordée de sièges pour les promeneurs fatigués. La foule y est énorme, car les équipages s'arrêtent à la grille, et la fashion de Naples y fait parade en telle affluence qu'il faut y emboîter le pas et y suivre les rangs pressés, tout comme à une queue de théâtre. Heureux les élus qui peuvent s'emparer de quelques sièges dans cet Eden, et prendre le frais sous les arbres, en face du golfe qui rutile des derniers feux du jour.

Le coup d'œil de la Ghiaja et de la Villa-Rcale est réellement un des plus animés qui se puissent voir, et, sans contredit, c'est la plus belle promenade du monde, moins pour l'espace et la verdure, que pour l'aspect magique des collines du Pausilippe, de la longue ligne de palais, de la ville étagée en amphithéâtre, et de Ja magique perspective du golfe, de ses rivages, et des îles bleuâtres qui se dessinent sur ses vagues. Si les équipages des signori ne sont pas très brillants, si les cavaliers ne sont pas de la fine fleur des pois, comme nos dandys parisiens, dont le laxe écrase ; si les toilettes des dames ne semblent pas des plus fraîches, ni du meilleur goût; si enfin les physionomies n'ont rien, même chez les plus jeunes promeneuses, qui louche, saisisse et émeuve, d'autre part la nature y déploie de tels prodiges qu'on est ébloui, fasciné, ravi.

Disons que les Napolitaines jouent de l'éventail à l'égal des

MaJridlènes. Une femme sans éventail, à Naplcs, est une chose inconnue. C'est avec l'éventail qu'on se salue, comme nos officiers avec répée ; c'est avec Téventail qu'on joue du télégraphe à l'adresse des promeneurs que l'on ne peut aborder ou qui passent en calèche ou à cheval sur la chaussée. De cet abus de l'éventail il résulte que, le soir, à la Villa-Reale, où assurément règne le calme et se produit le bon ton du silence, silence qui n'existe que là dans Naples, les éventails qui se ferment et s'épanouissent sans paix ni trêve font planer dans l'air un frou-frou singulier, un étrange balancement mesuré qui vous berce.

Certainement le Napolitain a ses raisons pour ne pas aimer des rayons de lumière trop éclatants ; on le dit un peu râpé. On prétend même qu'il s'enveloppe chez lui, d'ordinaire, dans une robe de chambre passablement fanée, et qu'il jeûne souvent, afin d'économiser et... d'avoir voiture. C'est là son luxe. On ajoute encore que, dans l'impossibilité de satisfaire aux frais de ce luxe nobiliaire, une famille se réunit volontiers à ime ou deux autres familles, et qu'alors, avec l'apport des trois bourses, on possède enfin l'équipage tant convoité, dont chaque famille jouit à tour de rôle. J'aime à croire qu'il y a calomnie dans ces dires. Si le Napolitain s'enferme, de jour, dans la pénombre de sa demeure c'est à cause de la chaleur du climat : et, s'il sort seulement à la tombée du soir, c'est uniquement pour jouir du spectacle des belles nuits étoilées du golfe.

En effet, à cette heure où les étoiles s'allument peu à peu dans l'azur du firmament, à cette heure où, semblable à un large charbon de feu qui flotte dans la vapeur de l'horizon, la lune se dégage lentement des brumes, et sort, claire et brillante, en un beau demi-globe, des gros nuages refoulés sur les vagues par la brise du soir, quel aspect magique offre aux regards fatigués du jour la vaste étendue du golfe napolitain ! Que la phosphorescence de ses larges ondulations est admirable ! N'est-ce pas le plus sublime spectacle que de voir la crête des flots s'illuminer d'une vive clarté bleuâtre, qui s'éteint bientôt ensuite après

()(i .■■-■'- l NAPLES,

l'affaissement et le brisement de la lame? Mille feux surgissent tout-à-coùp sur divers points du golfe, du moment qu'ils sont » agités. Ils s'étendent en longs rouleaux mobiles, jouent follement à la surface, delà, mer et disparaissent bientôt pour se rallumer ailleurs. Toute la frange de la plage ruisselle de feux. Chaque remous, en frappant la grève, semble pétiller . et lancer des flammes furtives. Quelquefois, c'est une nappe immense qui se déploie, toute constellée de paillettes rutilantes; quelquefois, un serpent fluet qui se tord en ondulant, s'allonge, bondit et se perd au milieu des ombres. Il suffit du moindre canot sillonnant la rade pour provoquer tout autour de lui une illumination subite et laisser à sa suite une longue traînée lumineuse. Une poignée de sable que Ton jette dans la vague fait sautiller toute la surface environnante, et chaque grain du rivage brille comme autant de perles. Qu'un lazzarone ou un pêcheur de la Mergellina se baigne, les gouttes d'eau qui couvrent son corps, à sa sortie de l'eau, deviennent autant d'étincelles d'argent.

On n'est jamais si impatient de connaître les curiosités d'une ville que le jour même qu'on y arrive. Il n'est pas de fatigue qui tienne, et quelque raides que soient les jambes, on va encore, on va toujours, jusqu'à cà qu'un souffle d'ahan vous arrête court. oti que le sommeil vous ferme les yeux. Or, il nous restait à voir un coin de Naples tellement original, chaffriolant, excentrique, picaresque, fantasmagorique et interlope, et qu'il était essentiel de ne visiter que la nuit, qu'au souvenir de cette curiosité, nous nous sentîmes pris d'une envie nouvelle de nous envoler. Nous fîmes donc nos adieux, pour ce soir-là,' aux suaves et placides splendeurs, nocturnes du golfe, et tournant le dos à la Villa- Keale, iious remontâmes à pied les quais que nous avions descendus en voiture.

Au moment où nous franchissions le largo di Santa-Lucia, parlait en mille gerbes de. feu, en éblouissantes fusées, en soleils extravagants et en rutilantes cascades, le feu d'artiflce préparé dés le matin, en face de la petite chapelle voisine de notre Hôtel dé Rome, et à la gloire de sa patronne. Nous laissons les heu-

- " -• • .■■,■■■: ' .■jÊk.

i*eux Napolitains s'y livrer à l'extase, et suivant en sens inverse la route que notre corricolo triomphateur nous avait fait prendre le matin pour arriver au quai Sainte-Lucie, nous atteignons le Castello-Nuovo et le Môle, dans le quartier de la Marinella.

Le but de notre visite est la strada del Porto, la rue du Port. En Espagne, qui n'est pas allé à Séville n'a rien vu de merveil- 'leux : àNaples, qiii n'a pas vu, revu la strada del Porto, ne connaît pas la grande merveille de la cité. A peine débotté, le voyageur court à la strada del Porto. Les empereurs, les rois, les princes, les kaïmakans, les woyvodes et les caciques qui font escale à Naples, avant toiites choses s'empressent d'aller rendre hommage à cette fameuse strada. Seulement, il est bon de ne pas se présenter en costume par trop fashionnàble : il y aurait de graves inconvénients.

A la strada del Porto, nous sommes dans la ville basse, dans le vieux Naples, et nous touchons encore à la mer, car naturellement la rue du Port aboutit à' la mer. Pille met en communication le Môle, leCastellô-Nuovo et laMarinoîla âvï'-c le largo del Mercato, cette place illustre entre toutes, où le lazzarone Mazaniello fit sa terrible révolution contre les Espagnols et les immola à la vengeance du peuple, mais près de laquelle lui-môme fut immolé quelques jours après son triomphe.

La strada del Porto est longue; elle est large; ses maisons sont très hautes, et cependant elle ne suffit pas au peuple, au bas peuple^ qui la remplit des dallés de la chaussée au faîte des étages sujtérieurs. A travers les innombrables guenilles qui se balancent au vent, comme des drapeaux à leurs hampes, d'une fenêtre à l'autre; parmi les tendines fanées, ternies, trouées qui décorent les fenêtres et les balcons pour s^rantir du soleil; sous les bannières des madones peintes sur soie que la brise fait flotter, vous voyez en r<j.iT, le long des deux lignes de demeures, plus de dix mille têtes d'hommes, d'enfants, de femmes, de jeunes filles, riant, criant, grimaçant, s'ébaudissant, lançant 'à travers l'espace les lazzis les plus ébouriffants qu'il soit possible d'entendre. Mais ce n'est pas assez de cette canaille qui mugit

aux fenêtres et s'amuse du spectacle de la rue, car c'est un spectacle que la rue, le spectacle du souper du peuple, en plein vent ! dix mille autres poitrines d'hommes, d'enfants, de femmes et de -jeunes filles qui pataugent sur les dalles de la chaussée, répondent aux cris et aux hurlements qui s'échappent des fenêtres de tous les étages. Ces dix mille personnages sont en grand émoi, en effet, car leurs dix mille estomacs cherchent à manger, et ils trouveront : tout abonde dans la strada del Porto. Repoussez le vertige, si possible, lecteur, et faites un effort d'imagination pour bien saisir le tableau que je mets sous vos yeux.

Ici, pas un j)ouce de terrain qui ne soit livré aux marchands et aux ustensiles de leur commerce, et à la populace qui les entoure. La strada n'est pas seulement une rue, c'est un vaste restaurant , et quel restaurant! Pour le bien juger, il faut, avant tout, s'habituer quelque peu à voir à travers la fumée et à la respirer. Qui dit restaurant, dit aussi cuisine : or, le restaurant et la cuisine, c'est le sol même de la strada, dont les dalles immondes disparaissent sous une épaisse couche de fumier et de détritus de toute sorte. Oui, la strada del Porto semble posséder une multitude de petits volcans qui vomissent flamme et famée ; c'est une longue cheminée ; c'est un laboratoire d'enfer, un incompréhensible fourneau où le bois brûle sur les dalles, où le charbon rougit entre des pierres amoncelées, où la friture souffle, oùla graisse grésille, où les marmites bouillonnent, où les bouilloires grincent, où les chaudrons murmurent, où les casseroles mijotent, d'où émanent des odeurs sans nom, des brises chaudes, fétides, qui vous éc(PT -.uit. C'est une immense taverne où l'on boit, où Ton mange, où l'on s'enivre. Oh! honte !

Il n'y a pas que des hommes, des femmes, des filles et des gamins qui grouillent dans cet étrange pandœmonium : voici des porcs, de ces porcs dodus au poil si lisse, qui s'y permettent ime foule d'excentricités; voici des vaches qui s'y promènent, des chevaux, des àncs, qui s'y vautrent, des chiens, des poules, qui s'y pourchassent, et, au milieu de cette ménagerie, des curieux et des touristes de toutes les nations qui se démènent

comme ils peuvent au milieu de l'horrible fumée, à la lueur des lampions rougeàtres et des lampes nauséabondes, trébucliant, glissant, tombant parmi des monceaux de poissons visqueux, des collines de concombres et de courges, et des pyramides de fraises de veau, de rouges foies de bœuf, et mille autres victuailles sanglantes et impures.

Et quel bruit, quel tapage, plane sur cette foule ! quelles clameurs aiguës ! quelles vociférations étourdissantes ! quel inimaginable vacarme ! c'est une vraie scène de sabbat digne des pinceaux de Gallot ou de Goya. La plume ne peut rendre le grotesque, le burlesque, le réalisme d'un tel tableau ; la mienne s'y refuse.

Les vendeurs qu'on y rencontre le plus et qui beuglent le mieux sont les marchands de pastèques.

— Co tre calle, vive, magne, e te lave la faccia ! hurlent-ils, ce qui veut dire : Avec trois centimes, tu peux boire, manger et débarbouiller ton visage...

En effet, avec la chair rouge et fondante des pastèques qu'ils débitent sans interruption à une foule avide qui fait ses délices de ces fruits, il y a moyen de satisfaire ces trois besoins de la nature.

Près de l'un de ces marchands de pastèques dont les écorces jonchaient le sol, je vis un Anglais, trop richement vêtu pour la circonstance, tomber les quatre fers en l'air, de la façon la plus comique du monde. Notre gentlemen de se mettre en fureur, et le peuple de rire, mais de rire comme on ne peut rire qu'à Naples !

Quelles étranges pollenta se préparent ainsi en plein air, sur la strada del Porto ! Ce sont des ratas à défier l'appareil de Marsh, mais le peuple napolitain les trouve exquis, et il les absorbe sur place, en riant, en piaillant, en braillant. Approchons-nous de l'une de ces cuisines. Cette marmitonne, aux mains rouges comme les pattes d'un homard, harponne je ne sais quel mets dans la mer d'huile qui gargouille devant elle, et le livre au consommateur avide de le savourer du gosier comme il le dévore de l'œil.

i\f ^ ■" -^ ;/-; NAJ>LES, :^' . ••■•

Ce sont des cuves de fonte que ce gargotier active : des nuages de chaudes vapeurs s'en exhalent; un bâton fumant est couché sur l'orifice du gouffre béant. Un chaland se présente : le gargotier plonge le bâton dans l'abîme des cuves et en retire à califourchon de grands filaments jaunes, qu'il amoncelle sur l'angle d'une table de marbre blanc et qu'il arrose incontinent d'une sauce couleur de brique. C'est un épais macaroni à la tomate L'amateur saisit le mets à pleine main et se l'ingurgite aussitôt» sans souci du degré de chaleur. Quel aliment peut donc renfermer cette énorme marmite sous laquelle flamboient des bûches de sapin? Un lazzarone se présente, voyons. Une fourchette digne de' Gargantua s'enfonce dans le récipient, et y pêche une peau cartilagineuse que reçoit une banquette de bois. S'allonge un couteau, vrai frère de la fourchette, et la livraison faite est avalée sans retard; à peine ai-je eu le temps de reconnaître des tripes, qui sont loin d'être à la mode de Gaen. Ici, sur d'ardents brasiers, rôtissent des sardines, cuisent des polypes de mer, grillent des vengoli, s'éparpillent des mets indéfinissables, toutes choses qui trouvent des estomacs heureux de s'en gonfler et d'en jouir. Là, dans des bassins de terre cuite vernissée d'ocre et de cinabre, nagent et flottent d'autres denrées dont le cuisinier seul connaît l'amalgame. Passent, se croisent et hurlent tous les mangeurs, les uns épluchant des figues de Barbarie, fruit long et rond, couvert de petites épines semblables à celles des cactus dont il est le produit, et que les Napolitains apprécient plus que nous l'ananas, et enfin les autres s'emboquant d'oranges, de cédrats ou de limons. Etendu sur des bancs, sur des litières de loques ou de paille, sur les marches des maisons ou les dalles un peu moins embarrassées, le peuple de la Marinella soupe de celte façon. La consommation est effrayante. C'est un repas panUigruélique, d'autant plus digne d'être chanté par Homère qu'un rire immense s'en élève et qu'il se passe dans les nuages... non les nuages de l'Olympe, mais ceux d'une épouvantable fumée dont l'analyse donnerait des résultats fort intéressants pour la Mîience. Vue à distance, cette scène gigantesque de toute

une rue peuplée 3e quinze mille convives en délire, ferait les délices- d'un Teniers, et vaudrait au monde de npuveaux chefsd'œuvre, .v'

Les quais de Naples, comme le rivage de la nier qu'ils pourraient loger sans interruption, offre cependant une solution de continuité. C'est à partir du quai Sainte-Lucie qu'ils sont interrompus par l'Arsenal d'abord, qui occupe sur les bords du golfe un assez large espace, mais encore par la masse imposante et les terrasses successives des jardins du Palais-du-Roi, qui descendent jusqu'à la mer. Aussi, quand on a traversé le largo di Santa-Lucia, fait-on subitement un angle droit qui de l'Arsenal conduit sur la place du Palais-Royal, oblique ensuite à droite devant le théâtre de San-Garlo, une de ses dépendances, et aboutit au Gastel-Nuovo et au Môle, oii Ton retrouve et le port et le quai de la Marinella. .^ -,

Nous revenions donc, très tranquillement, les mains dans les poches, mon compagnon de voyage et moi, tout en philosophant à oulTance à l'endroit du festin nocturne de la strada del Porto, lorsque arrivés à l'angle de l'arsenal, nos yeux se portant machinalement vers les terrasses des jardins du roi et s' étendant de là jusqu'aux collines de Sorrente et de Gastellamare, nous vîmer, non sans effroi, sur un point culminant fort étendu, luire et se développer dans une atmosphère roussâtre, rutilante, comme d'immenses brasiers, comme une fournaise gigantesque qui rayonnait d'ici, de là, en larges et longs zig-zags, tombait en immenses cascades de feu, et sillonnait l'espace à de grands éloignements du foyer principal. Nous demeurâmes ébahis, et notre premier mouvement fut de croire à un incendie... Nous oubliions que nous étions à Naples, et malgré l'attrait qu'il devait nous offrir, surtout en cette première nuit de notre séjour dans son voisinage, nous ne pensions pas au Vésuve, nous ne songions plus que nous étions assis sur un volcan !

La magie de ce spectacle grandiose nous cloua sur place bien autrement que la comédie de la strada del Porto... Nous restâmes une heure encore à contempler de loin cet étrange phého-

mène de la nature, cet immense vomitoire des feux souterrains du globe... Il nous semblait alors que nous entendions retentir de sourdes détonations, et que par moment les entrailles du sol oscillaient sous nos pieds. Gela pouvait être d'autant plus vrai que le volcan était alors en éruption, mais en éruption digne de remarque. Aussi ne pourra-t-on jamais se figurer la puissante impression qui nous saisit à cette vue. Le souvenir des horribles désastres de tant de villes, victimes des fureurs de ce redoutable volcan, ensevelies sous terre dans cette zone noire qui entourait le Vésuve comme d'une vaste ceinture de deuil, nous revenait à l'esprit, et nous nous promettions bien, certes ! d'aller au plus tôt contempler de près ce prodige qui fait tressaillir et frissonner de loin comme de près ceux qui cherchent à en souder les mystères.

Il était minuit quand, épuisés de fatigue, assourdis par le bruit de Naples et du quai Sainte-Lucie, qui, comme une poitrine de fer haletante, grondait toujours, mais surtout émus par la splendide vision du volcan, dont nous ne pouvions détacher les yeux, nous allâmes enfin prendre du repos dans notre appartement, où les clameurs du largo et les reflets de son illumination ];rillante, en verres de couleur, figurant des portiques, des arceaux, des galères, nous suivirent et nous donnèrent le plus afj'.'oux cauchemar.

Fâcheuse rencontre au largo del Castellô-Nuovo. — Déjeuner à la mode napolitaine.— Utilité des cornes. — Jellatura et jettatori. — Dangers du mauvais œil. — Visites aux églises. — La chiesa di San-Gennarc. — Histoire de saint Janvier. — Premier martyre à Noie. — Amphithéâtre de Pouzzoles. — Scènes de bourreaux. — Second marlyre. — Culte de saint Janvier. — Magnificences artistiques de la cathédrale deNaples^. —Basilique de Santa-Restituta. — Sentiments religieux des Napolitains. — Scènes religieuses. ~ Le prêlre et les fidèles de l'Annunziata. — Les impressions nerveuses du peuple.

— La Mardorine. — Les Flagellants. — La Madone de l'Arc. — La chiesa ii San-Domenico. — Le Saint-Denis de la maison d'Aragon. — Sanla-Chiara.

— L'Incoronata. — Où le peintre Giotio a laissé des souvenirs.— La petite église del Purgatorio. — Ce qu'on y voit et ce que l'on y entend, un soir. — Clocher del Carminé. — Défense de prononcer le nom de Masaniello. — Une oeuvre de Tlionoaldseii. — Santa-Maria délia Piéta. — Curiosités de ce sanctuaire. — Les statues de Corrudini. — San-Giovanni a Carbonara. — La Chartreuse de Saint-Martin. — Panorama incomparable. — Le château Saint-Elme et les collines centrales de Naples.

Il y avait quelques jours que j'étais à Naples, lorsque, un matin, j'errais à l'aventure du côté du Palazzo-Nuovo, flanqué 4e tours ornées de moncharabys, et, sur le quai de la Marinella, contemplant les vaisseaux de toutes les nations qui entremêlent là leurs enfléchures et leurs épars, lorsque je me trouve jeté par la foule contre un personnage de tenue fort équivoque. Je lui demande pardon d'un mot, et je contemple mon individu. C'est un grand flandrin, en habit noir râpé hermétiquement fermé jusqu'à la cravate, un chapeau déteint par de nombreuses saisons couvrant son chef aux longs cheveux gris flottants, et une paire

de monstrueuses lunettes vertes à califourchon sur unr nez aquîlin d'une respectable envergure. - ^

Cet homme, maigre et blême comme don Quichotte, me lanceun regard indéfinissable par-dessus l'orbe énorme de ses verres de lunettes, et, soudain, je me sens frappé en pleine poitrine par ce regard, comme d'un projectile invisible.

Je me rendis, une heure après, tout préoccupé par ce ridicule incident, rue de Tolède, où j'étais invité à dîner chez le banquier Sella, pour qui j'avais eu des lettres de recommandation. ,. ^- .;•

Le repas fut servi à la mode napolitaine, et j'avoue que la cuisine de Naples a du bon. On mange bien dans le midi de l'Italie,, au repas du soir, attendu que le déjeuner est nul dans les pays chauds : mais on cause surtout avec une verve et un entrain qui sont évidemment le caractère de cette contrée volcanique.

— A propos, mon cher Parisien, me dit à; .-briUe-pourpoint l'aimable madame Sella, à propos, avez-vous des cornes ?

Cette question, très amphibologique, me parut d'autant plus disgracieuse que je ne savais que répondre.

— De grâce. Madame, m'écriai-je sur un ton lamentable,épargnez-moi. C'est un problème à résoudre que vous me donnez là. Veuillez donc le formuler d'une façon nette et précise

— Mais je ne puis cependant que vous dire ceci : Avez-vous' pris sur vous une corne quelconque, en corail, par exemple, ou bien une petite main de la même matière, dont le pouce, l'annulaire et le médius sont fermés, tandis que l'index et le petit doigt, bien ouverts et tendus, semblent faire des cornes à qui les regarde ? reprit la femme de notre amphitryon.

— Mais au moins, chère Madame, veuillez médire à quoi bon ces cornes, et que signifie cette prétendue sauvegarde, dont vous me conseillez l'emploi? dis-je en riant, et cependant fort intrigué. J'avoue, ajoutai-je, qu'en me présentant déjà plusieurs fois chez vous, Madame, j'ai été très étonné de voir sous votre vestibule une effrayante et monstrueuse paire de cornes, menaçant d'em-^

brocher et de perforer vos visiteurs. Soyez donc assez aimable pour me domier le mot de rénigmc...

— Le Napolitain croit à Idijettatura et aux jettatori, me répond madame Sella. On n'entre plus dans une maison de Naples qui se respecte tant soit peu et qui veille au salut dô ses habitants, sans que Ton trouve à la porte principale une paire de cornes plus ou moins formidables. Or, c^est contre cette jettatura et contre le jettatore que ces cornes agissent. C'est le talisman le plus énergique pour repousser les maléfices, le mauvais sort, tout sortilège généralement quelconque dirigé contre la maison et ceux qu'elle abrite... ■ / "^ • S* '^: •' ^ ';

— Mais que signifient votre jettatura et vos jettatori ? demandai-je, très étonné, en face de Tassertion. parfaitement sérieuse de la dame du logis.

— Jettatura veut dire sort jeté, mauvais œil qui vous regarde et vous dévoue au malheur... réplique madame Sella; et jettatori s'applique aux misérables qui vous jettent un sort dont infailliblement vous devez être victime, en vous regardant de travers... , :.;

— Sardanapale!... m'écriai-je, tout effrayé et me palpant pour bien m' assurer que je n'avais rien de lésé dans le torse ou ailleurs.

— Eh bien ! qn'avez-vous?... demanda M. Sella.

— J'ai que..... tout-à-l'heure, en venant ici, et alors que

je traversais la Piazza Reale, un homme, tout de noir habillé

— Les lunettes vertes sur le nez ?... s'empressa de dire une des jeunes filles...

— Précisément!,.. continuai-je..«

— Il vous a regardé? fit mon voisin de table.

— De très mauvaise humeur, car je l'avais vigoureusement coudoyé... répliquai-je.

— Alors, mon très cher, gare à vous... riposta le banquier...

— Au plus vite, envoyez chercher des cornes.., ajouta l'uu de mes interlocuteurs émus...

— Il n'est plus temps !... dis-je, consterné.

— Peut-être... répondit madame Sella...

Une heure après, l'amulette en question se balançait à la chaîne de ma montre, en guise de breloque. Pour assurer mon salut corporel si CPla so pouvait, une des jeunes filles avait poussé le dévouement et la générosité jusqu'à me faire don d'une charmante petite corne montée en or... Je pouvais désormais braver et la jettatura et les jettatori...

Mais le regard du grand flandrin tout de noir habillé, et des lunettes vertes colossales chevauchant sur son nez, était là toujours devant mes yeux. Mon talisman aurait-il la vertu d'effacer l'impression de ce mauvais œil déjà subie? Là était la question...

Mes aventures y répondront amplement.

En rentrant à l'hôtel, je m'empressai de donner à Julien le conseil de s'armer contre le mauvais oeil : mais il partit d'un éclat de rire si vibrant et tellement sceptique, que je l'aLandonnai à son mauvais sort.

Julien avait employé sa matinée à visiter les églises de Naples. Il les jugeait en artiste consommé qu'il est, car il ne voyage que pour se livrer à l'étude de l'art. Ce qu'il m'en dit me fit sortir à l'instant même pour me mettre en quête des plus fameuses.

A tout seigneur tout honneur. Je commençai par la chiesa San-Gennaro, à l'heure même où on venait de l'ouvrir, car, dans le milieu du jour, en Italie, les églises sont toujours fermées.

San Gennaro ou saint Janvier est le patron de Naples. Un mot sur sa vie, car dans cette ville il n'est question que de saint Janvier.

C'était à l'époque terrible où le sang des nouveaux chrétiens coulait sous les haches et les pinces des bourreaux, où leurs corps étaient livrés à la dent cruelle des bêles féroces dans les arènes de l'empire et au Golysée de Rome. Le pieux évêquc Janvier gouvernait l'Eglise de Ravcnne, et Dioclétien et Maximien tenaient la verge de fer qui pesait sur cent peuples vaincus. Lors

de la persécution ordonnée par ces empereurs contre les adorateurs du Christ, Janvier fut conduit à Noie., non loin de Naples, pour y être présenté au tribunal de Timothée, préfet de la province de Gampanie. Le ministre d'un pouvoir despotique comprit bientôt, aux réponses énergiques du pieux évoque, qu'il lui serait impossible de l'engager à renoncer au christianisme et à sacrifier aux idoles. Aussi le fit-il soumettre aux plus cruelles épreuves pour arriver plus vile à le dompter. Le martyr passa tour à tour par les fournaises ardentes, les chevalets, les tenailles de fer et les bêtes fauves, auxquelles il fut jeté comme une proie, en présence d'une foule immense venue de fort loin pour jouir de cet affreux spectacle. Mais calme et serein au milieu de ces épouvantables supplices. Janvier ne craignit pas de confesser hardiment sa foi, et l'intrépide ath'èle fatigua la violence de ses bourreaux, en même temps que, par sa vertu puissante, il éloigna de lui les lions, les tigres et les panthères, qui se mirent à lécher ses pieds, sans vouloir lui faire le moindre mal.

Le cirque de Noie fut témoin de ce premier prodige.

Alors Timothée, transporté de colère, fit attacher Janvier à son char, et, comme dans l'amphithéâtre de Pouzzoles, on préparait des jeux en l'honneur des empereurs, et qu'on devait y verser le sang d'autres martyrs, le préfet de la Gampanie conduisit le saint évêque à Pouzzoles, là, à la porte de Naples.

Je ne vais pas faire la description d'un amphithéâtre. Tout le monde sait maintenant que c'était un immense édifice destiné chez les Romains à donner au peuple des spectacles, des combats d'animaux, de gladiateurs, des représentations dramatiques, des exercices nautiques, etc. L'amphithéâtre était de. forme ovale ou ronde. Dans le milieu était une vaste arène, arena, ainsi appelée du sable fin qui la recouvrait, et où avaient lieu les spectacles.

L'arène était entourée d'un large mur, haut de 4 à 5 mètres; sur ce mur était placé un premier rang de sièges, nomme podium. ,1

À partir du podium, des rangs de sièges, placés les uns audessus des autres, s'élevaient en gradins jusqu'au sommet de l'édifice. Ces sièges étaient divisés en trois étages, entre lesquels il y avait des allées circulaires, prœcinctiones.

De distance en distance étaient pratiqués des escaliers pour monter d'un étage à l'autre, scalaria.

Sous le premier étage de sièges, autour de l'arène, étaient des voûtes peu élevées, dans lesquelles on renfermait les gladiateurs, ou les bêtes féroces qui devaient combattre, ou l'eau qui devait changer l'arque en bassin pour les naumachies. Ces voûtes, crtt^eflPj, étaient fermées par des grilles de fer^ et audessous d'elles, entre le mur et l'arène, était un canal plein d'eau, euripus, qui empêchait les bêtes féroces de s'élancer sur les spectateurs.

Le peuple entrait et sortait par de vastes portes nommées vor.iitoria. - .. •' .. :

\ L'amphithéâtre était découvert. Mais quand il pleuvait, ou que la chaleur était trop forte, on étendait au-dessus d'immenses voiles.

Les hommes de chaque cônàition avaient un' quartier particulier, cuneus. Des maîtres de cérémonies, designatores, assignaient à chacun sa place. L'empereur, les sénateurs et les ambassadeurs étrangers se plaçaient sur le podium. Le siège de l'empereur, suggestum, était élevé comme une tribune et surmonté d^un dais. La place de celui qui donnait les jeux et celles des vestales étaient semblablement décorées. Derrière les sénateurs étaient les chevaliers sur quatorze rangs. Derrière ceuxci, enfin, Je peuple s'asseyait sur; des .degrés de pierre, pojmlaria.

J'ai visité dans tous leurs détails les divers amphithéâtres ([ui subsistent encore en Italie : j'ai parcouru avec un soin tout particulier celui dePouzzoles, théâtre de la passion de saint Janvier : or, j'y ai rencontré ce que l'on ne voit dans aucun autre aussi nettement, soit à Nimes, soit à Vérone, soit à Gapoue, soit à Cumes, et pas môme au Golysée de Rome, les parties souterrai-

nés de Tédifiee intactes, admirablement conservées, comme si «lies étaient encore en usage. . \

Ce fut dans l'une de ces caveœ que fut jeté l'évêque de Ravenne, saignant, brisé, épuisé par sa course à la suite du char «de l'infâme Timothée, deux jours avant les jeux.

Le martyr ne devait pas combattre seul pour la foi, en cette circonstance. Festus, diacre de son église; Didier, lecteui'; Sosie, -diacre de Misène, ville située en face de Pouzzoles, de l'autre côté du golfe; ProCule, diacre de Pouzzoles, et deux laïques, Euthychès et Aruntius, devaient être exposés aux bêtes avec saint

■Janvier. ^"v^- ■■/'..>■• ■'■■■;'"•

Je ne raconterai pas le drame funèbre' qtii se passa à Pouzzoles, en ce jour néfaste de la fête des empereurs. C'était le 49 septembre 305. Gomme les bêtes féroces de Noie, celles de Pouzzoles refusèrent de dévorer Janvier. Aussi, afin de ne pas exciter une trop longue émotion qui, aurait pu rendre le peuple favorable aux martyrs, Timothée ordonna-t-il à un habile gladiateur de trancher immédiatement la tête des victimes. On les fit donc s'agenouiller tour à tour sur une pierre de l'arène, et le gladiateur, s' approchant de Janvier, plaça la main gauche" sur sa tête vénérable, posa le tranchant du glaive en travers de son cou, et une fois, une seule fois, interrogea des yeux le préfet, afin de s'assurer qu'aucun remords ne l'avait saisi à cet instant i^uprême. L'ordre fatal ne fut pas changé. Aussitôt le glaive brillant dans l'air s'abattit, et le martyr roula sur le sable sans la moindre convulsion. On montra la tête au peuple, puis le corps fut entraîne hors de l'arène, par la porte dite de la moH, et jeté dans une cellule appelée le spoliarium. La terrible exécution continua ; mais pendant que la fête sanglante divertissait cette foule haletante, la dépouille mortelle de Janvier était mystérieusement enlevée par des fidèles dévoués, venus tout exprès de Bénévent, où on la transporta.

Après un long séjour dans cette ville, la précieuse relique du saint fiit apportée à Naples, il y a quelques siècles, et c'est là encore qu'elle se trouve déposée, dans une chapelle souterraine im-

médialemént placée sous le maître-autel de l'église dédiée au martyr.

Depuis celte époque, le culte de saint Janvier est devenu célèbre dans toute l'Italie, mais particulièrement à Naples et à Pouzzoles, où Ton signale une foule de prodiges opérés par son intercession. Les Napolitains, entre autres choses, disent que saint Janvier arrêta subitement une éruption du Vésuve, si effrayante qu'elle menaçait les pays environnants d'une ruine complète. x\ussi ne va-t-on nulle part, dans le pourtour du volcan, sans trouver la statue du saint couronnant les frontons des villas, des palais, des moindres demeures, et, le visage tourné vers la redoutable montagne, le bras tendu avec autorité vers le Vésuve, semblant lui défendre d'approcher jamais ses laves des habitations qu'il protège.

Sur le ponte délia Maddalena, qui couvre le Sebeto, près de Portici, on voit de même une haute et belle statue du saint, en regard de l'ennemi qu'il conjure.

A Pouzzoles, les souvenirs du drame de l'amphithéâtre revivent dans une foule de monuments pieux.

Non-seùlement le peuple de Naples considère le saint comme un patron et comme un protecteur, mais encore comme un ami familier qu'il comble de ses égards, qu'il comble de ses dons, et qui doit en revanche lui donner des marques non équivoques de son dévoûment. Je vous en présenterai la preuve lorsque je vais avoir à vous entretenir de la fête de saint Janvier.

Pour le moment, occupons-nous de la magnifique église qui lui est consacrée.

Le royaume de Naj»les a passé par bien des mains. Evidemment je ne puis mettre sous vos yeux la nomenclature de tous ses rois ni vous rien dire des tragédies dont elle fut le théâtre. Seulement je vous apprendrai que plusieurs de ses princes appartiennent à notre nation française. De ce nombre, Charles P'" d'Anjou, ayant résolu de construire en l'honneur de saint Janvier une église digne de ses mérites, choisit comme emplacement le point précis où se trouvaient alors, à l'orient de la ville et au

centre de l'antique Parthénope, la ville tasse actuelle, les larges ruines d'un temple de Neptune. Mais son œuvre fut interrompue par le drame des Vêpres Siciliennes. Charles II la reprit, et Robert la mit à bonne fin, sur les plans et sous la direction du célèbre Masuccio.

C'est le Daomo actuel, la cathédrale de San-Gennaro, le bienaimé patron des Napolitains.

Cet édifice, placé entre quatre tours à sextcs aiguës, style alors appelé architettiira Angioina, et orné d'un frontispice superbe, ouvrage de Baboccio di Pipenio, affecte la forme d'une croix latine, à trois nefs, formées par 118 colonnes de granit oriental, de marbre africain, et du précieux et rare cipollino, provenant d'édifices païens. Sa voûte est décorée de peintures dues au pinceau de F. Santafede, V. Forli, et F. Impérata.

L'église est d'un grand effet religieux, auquel ajoutent encore ses ornements.

On y admire surtout les deux églises adjointes de Santa-Restiiuta et de San-Gennaro^ dont les entrées se montrent, la première à gauche, et la seconde à droite, dans les nefs latérales de la chiesa.

Le premier objet d'art que l'on remarque en entrant dans Saint-Janvier, est un vaste bassin de basalte égyptien, orné de masques bachiques, de thyrses et de festons de lierre, ayant certainement servi à contenir l'eau lustrale des anciens. Aujourd'hui ce bassin tient lieu de fonts baptismaux.

Au-dessus des deux portes latérales, à l'intérieur, deux superbes tableaux sur bois, peints par G. Vasari, représentent, l'un la Nativité de N.-S. ; l'autre, les saints protecteurs de la ville.

La porte principale a pour décoration les tombeaux de Charles /'"■ d'Anjou, de Charles-Martel, roi de Hongrie, et de Clémence, sa femme, érigés en 1599 par le vice-roi d'Espagne comte d'Olivarès.

Au lieu de candélabres, le maître-autel est flanqué de deux admirables colonnes du plus précieux jaspé sanguin.

Dans le transept de droite, chapelle des Minutoîi, fondée aa VIE® siècle par la famille de ce nom.

L'autre transept, celui de gauche, à côté du splendide tombeau du pape Innocent IV, laisse voir, en la cherchant quelque peu, encastrée dans le mur, à côté de la sacristie, une simple pierre tombale. Mais cette humble pierre porte le nom et cache le corps ensanglanté du malheureux André, frère du roi de Hongrie et époux de Jeanne 1""° de Naples. L'histoire gémit sur un pareil crime. Aussi saluons ce dernier gîte d'un grand dé la terre, et, parla nef latérale de gauche, allons visiter Santa-' Restituta.

Une petite porte fort modeste donne accès dans la basilique de Santa-RestitiKa, jadis temple d'Apollon, dont 17 colonnes antiques ont pu servir à composer les trois nefs de l'édifice actu^L C'est en cet oratoire que, au iv* siècle, se réunissaient les premiers chrétiens, à Naples, pour y célébrer les saints mystères, A ce titre, combien celte étroite enceinte n'est-elle pas vénérable ? Ce fut sous Constantin, et par son consentement, qu'en 324 on fonda la basilique sous le vocable dé sainte Restitute.

Nous y voyons en cubes c!e verre coloré l'image de la sainte Vierge, ayant à ses côtés saint Janvier et sainte Restitute. C'est un travail antérieur à 1329.

De la porte de la basilique de Santa-Restituta à la chapelle de Saint- Janvier, il n'y a que la largeur de l'église. Mais comme Je vous ferai bientôt assister au miracle du sang dans cette chapelle, ce sera le moment de vous la faire connaître.

A l'occasion des églises et du culte, à Naples, je vous dirai que le caractère napolitain s'y montre à nu, comme partout ailleurs.

Le peuple y arrive en foule. Il s'agenouille devant les Madones I)eintes de couleurs vives, devant les statues de Madones richement habillées surtout, car tout ce qui frappe les sens l'impressionne davantage. Alors il baise les pieds de la sainte image., et ceux du divin Bambiuo, comme il dit, et les fait baiser à ses èufauts. Des mères font faire de môme aux poujxjns qu'elles allaitent. On les voit mouiller leurs doigts de l'huile qui brûle

dans les lampes basses^ s'en frotter les yeux, le front, les bras, toute partie du corps qui peut être en saufTrance. Puis^ ils placent en ex-voto des masques en cire à Tentour des saints auxquels une guérison quelconque peut être due. Enfin, pères et mères parlent souvent à l'image ou à la statue qu'ils vénèrent, à laquelle ils demandent quelque faveur, et cela, comme on le fait à une personne que Ton rencontre, amicalement, familièrement; on bien les suppliants se prosternent, prient, gesticulent. Un jour, je passais dans le voisinage de la ehiesa deir Annunziata, une très belle église due à Luiffi VemviteUi, avec une eotilx^le très hardie, 44 colonnes superbes du plus beau marbre,^ d'ordre corinthien, soutenant la grande corniche aussi de marbre, et huit paires de colonnes doriques soutenant la Confession. La curiosité, Tamour de l'art, méfait entrer. On prêche; je m'assieds et j'écoute. A l'entour de la chaire sont groupés 2 à 300 hommes et femmes du bas peuple, dont les yeux brillants suivent tous les mouvements du prêtre. Parle-t-il avec plus de feu? gesticulé-t-rl avec plus d'énergie?* hommes et femmes décrier, de hurler, de sangloter, mais à froid, l'œil sec, la bouche béante. Notez qu'il est question de l'enfer, deV infer^wK,. Le prédicateur reproche aux chrétiens leur endurcissement ; il leur recommande d'éviter les flammes éternelles qui torturent tant de victimes, leurs amis peut-être, peut-être leurs parents-^ pères ou mères ! Sur ce, grincements de dents, poitrines meurtries, bras levés au ciel, clameurs sans nom, glapissements, vagissements, mugissements ! Vient un moment où le prêtre, saisissant le crucifix, rappelle que c'est pour ces fautes, dont nous sommes si prodigues, que le Fils de Dieu souffre de la sorte. Sa voix s'anime. Aussitôt, formidable rinfonanch dans le tapage de la foule, piaillements sans nom; Les poings et lesbrsts se lèvent, les visages slmteuf, !es yeux s'injeeten! de sang ; j'ai peur î B me semble que toutes' ces bonnes gens vont se livirer une bataille générale pour venger les géhennes de FTIomme-I)ieu, causées par le péché, et je me dispose à m^éelipser. Point. Le prêtre descend de sa tribune, et tous ces hommes, et toutes ces femmes de se lever.

de se sigiier, de s*eii aller, de se sourire, et. une fois dans la rue, de se répandre en causeries jubilantes, tout comme si de rien n'était.

Que dites-vous de cette étrange impressionnabilité ?

J'ajouterai ceci : que, nonobstant la magnificence des églises, le service sacré laisse un peu à désirer. Il tient de l'indolence et de la malpropreté des Napolitains. Ainsi le linge d'autel est sale, fripé, souvent même déchiré. Les ornements des célébrants sont fanés, usés, mal choisis, de mauvais goût. J'ai assisté à des messes servies par de petits lazzaroni en guenilles, et ces petits drôles oubliaient de répondre, oubliaient de servir, et contraignaient l'officiant à les rappeler à l'ordre, par un regard ou par un bruit de langue fort mal seyant en pareil lieu.

Qu'il y ait une foi vive chez le Napolitain, c'est un fait incontestable.

Les hauteurs pittoresques qui servent de toile de fond à l'immense et somptueux panorama de Naples sont couronnées par de splendides et massives constructions. C'est d'abord la grandiose Chartreuse de Saint-Martin, dont le cloître se compose de colonnetles de marbre blanc du plus délicieux travail, et dont aucune ne ressemble à ses soeurs. C'est aussi la citadelle Saint- Elme, forteresse inexpugnable, derrière laquelle passe un grand chemin qui conduit au couvent des Camaldules.

Au-delà, sur ces charmantes collines qui sont comme le commencement de la chaîne du Pausilippe, il se faisait chaque année, le jour de Pâques, une procession singulière qui avait pour objet de célébrer la résurrection du Sauveur.

Jésus-Christ, ressuscité, se mettait en roule de je ne sais plu« quelle paroisse. D'une autre paroisse voisine sortait aussi la Madorine, — Mater dolorosa, — suivie des saintes femmes toutes voilées de noir et cherchant le bien-aimé. Venait la foule. Hommes, femmes, enfants, jeunes gens, jeunes filles, tout chacun pleurait, gesticulait, se lamentait, en face de la désolation de la sainte Mère. Mais, après un temps consacré à la recherche du crucifié, la Madorine apercevait enfin son cher fils sauvé de la

mort. Aussitôt les deux cortèges se réunissaient, les pleurs cessaient, la joie reprenait le dessus, Jésus se jetait sur le sein de sa mère, et tout le peuple était dans le ravissement.

La représentation de ce mystère sacré est interdite désormais, à partir de cette année 1873.

Ilélas! c'est ainsi que s'effacent les plus grandes coutumes !

Ainsi, aux Ponticelli, sous le Vésuve, on ne donne plus Teffrajant spectacle de ces Flagellants qui, pour attirer la compassion du ciel, se fustigeaient jusqu'au sang.

A San-Juliano, près d'Aversa, il ne descend plus d'anges, sous la forme d'enfants, de la pointe du clocher, le jour de la Pentecôte.

La fête de la Madone de l'Arc a bien pâli.

De la fête de Montevergine, à peine reste-t-il autre chose que la rentrée en ville, au grand galop des chevaux bardés do fleurs.

On ne voit plus guère, dans toutes les formes de sa tradition, que la fête de Pié-di-Grotta, en face du fameux tunnel de Pausilippe, deux curiosités dont je serai heureux de vous entretenir.'

En sortant de la cathédrale de Saint- Janvier, par le grand portail, on voit devant soi, béante, une porte cochère qui donne entrée dans un couvent de Bénédictins, et permet de pénétrer dans la chiesa San-Domenico, qui peut passer pour un très bel édifice gothique.

Erigée en 1289, par l'habile architecte Mazuccio r% cette église fut restaurée, en 1416, par San-Lucano. Mais sa noble architecture disparut en partie pour faire place à un style fort capricieux.

La merveille de Saint-Dominique est le crucifix qui, selon la tradition, parla un jour à saint Thomas d'Aquin, en 1272, et lui dit :

— Dans vos œuvres, vous avez parfaitement parlé de moi, Thomas : quelle récompense désirez-vous?

A quoi le docteur angélique répondit :

86 XAPLES,

— Aucune autre que vous-même^ Seigm^url

En effet, c'est dans le cloître attenant que vécut, professa et très probaLlement composa son suLlime ouvrage Idi Somme mnlm les Gentils, l'illustre et savant Thomas d'Aquin.

J'y ai vénéré le crucifix, et visité la cellule du saint. On j voit encore un fragment du pupitre sur lequel il travaillait.

La sacristie de San-Domenico possède de magnifiques fresques de Bolimène. Mais elle offre aussi aux yeux un étrange spectacle, qui ne laisse pas de causer une certaine émotion. Elle est le Saint-Denis des princes de la maison d'Ai^agon.

Dans une galerie supérieure qui fait le tour de la sacristie, se trouvent rangés de nombreux cercueils décorés de crépines de velours, d'écus, d'armoiries et de bannières. On peut soulever le couvercle de ces cercueils, et alors on voit des cadavres d<ins toute leur horreur...

J'y ai vu de la sorte le squelette d'un Petrucci, encore vêtu du pourpoint et des chausses espagnols, à demi rongés parle temps. J'y ai trouvé les restes du célèbre marquis de Pescaire, mort à ti\ente-six ans, et si bien pleuré par sa veuve, Viltoria Golonna. Julien m'a fait signe d'aller à lui, et alors il m'a montré Ferrante I", d'Aragon, puis Ferrante II et la reine Jeanne, sa femme. Que la mort est hideuse, quand elle remplace la vie, même snr la figure d'une femme qui fut belle... L'effet de tous ces tomjbeaux, et de bien d'autres encore, ainsi placés sur une estrade aérienne, est des plus étranges et des plus bizarres.

A mon avis, l'église de Naples la plus intéressante après Saint- Janvier, c'est la chiesadi Santa-Gliiara, c'est-à-dire Sainte-Glaire. Elle est voisine de la rue de Tolède, sur les limites de la ville ancienne. Autrefois d'un gothique admirable tant il était pariait, et peinte par Giotto et son collaborateur Simone, on no pouvait que rester en extase en face de sa beauté. Aujourd'hui, modernée, ruisselante d'or, de cinabre et de vermillon, elle offre une grande ressemblance avec la salle de spectacle du palais de Versailles. Sainte-Glaire renferme les tombeaux des rois de la maison d'Anjou. Derrière le maître-autel s'élève le grand et beau

sépulcre du roi Robert, par Mazuccio le jeuno, 1350. Le vieux roi y est représenté sous le double caractère de prince et de moine franciscain. Tout le fond du sanctuaire est occupé par les tombeaux de Jeanne P% femm.e d'André de Hongrie, de sa sœur Marie, et quantité d'autres princes et princesses.

Puisque j'ai entamé le chapitre des églises de Naples, je dois vous signaler, cher lecteur, le bijou par excellence, le plus riche joyau d'entre tous les monuments religieux de cette ville.

Dans une ancienne rue qui avoisine le Castello-Nuovo, et qu'on tippelle strada délie Gorrege, actuellement Médina, se trouvait jadis le Palais-de-Justice.

Une chapelle étroite et sombre y était attenante. Mais cette petite chapelle était plus riche que la plus riche église, car Ciotia, le fameux Giotto, l'avait ornée des splendides couleurs de sîi merveilleuse palette. Ces fresques, divisées en huit compaiiiments, représentaient les sept sacuements et le triomphe delà religion.

Ces peintures étaient spécialement remarquables pour l'élégante beauté des têtes de femmes.

Dans le triomphe de la religion, on voyait le roi Robert î", par ordre de qui travaillait Giotto, et Charles l'illustre, portant, déployées, leurs royales bannières semées de fleurs de lis d'or.

Il advint ceci : Jeanne P% ayant donné la mort à son mari, André de Hongrie, par la main d'une Calabraise, et son cœur à Louis de Tarente, se fit couronner avec son complice, dans cette même petite chapelle, le 15 mai 1352.

Alors, en mémoire de cet événement, Jeanne fit élever une autre église dite Y In coronata, à laquelle on rattacha la chapelle du Giotto.

C'est ce trésor, égaré dans une rue populeuse, oublié par la foule qui passe ; c'est cette perle sans prix que j'ai vue, admirée, revue et admirée toujours, que je voulais vous signaler en quelques mots. Avis pour le jour on vous visiterez Naples !

Mais quelle magnifique litière passe donc ainsi fièrement au

milieu de la plèbe ébahie ? On admire la belle dame aux riches atours qui la remplit de l'opulence de ses falbalas. Serai t-co donc une reine se promenant incognito à travers les rues de la bruyante cité?... Pas le moins du monde ! Cette litière est tout bonnement un véhicule de louage, porté par deux lazzaroni, et qui renferme une sage-femme allant présenter pompeusement quelque nouveau-né aux fonts sacrés du baptême.

Telle est la rencontre que je fais, en me rendant à celle des églises de Naples qui, après Saint-Janvier, m'a inspiré le plus d'intérêt. C'est une simple petite chapelle, la chiesa del Purgatorio, sur ce largo del Mercato, le vaste théâtre où Mazanielio, le grand révolutionnaire de Naples, tint ses assises, d'alord, mais ensuite mit l'Espagne à deux doigts de sa ruine, en Italie.

Près de Fautel de cette modeste église, sur un tronçon do piperno, on voit deux fentes ensanglantées que l'on dirait produites par le tranchant d'une hache. En effet, ce tronçon do piperno servit de billot de justice à un bourreau de Naples, pour abattre deux nobles têtes d'enfants : Gonradin, fils de l'empereur d'Allemagne Conrad IV, et dernier rejeton de la famille do Hohenstaufen, né en 1252, qui, pour avoir disputé le trône à Charles d'Anjou, fut saisi à l'âge de 16 ans, emprisonné dans la forteresse de Naples qui a nom del Carminé, et décapité sur la place du Marché; et son cousin Frédéric de Bade, autre dernier rejeton de la famille de Hapsbourg, qui avait malencontreusement suivi son parti.

Puisse le Seigneur pardonner à ceux qui se servent de l'épée ! Mais, pour avoir souillé sa victoire par la cruauté, Charles d'Anjou fut puni par les Vêpres Siciliennes, et les deux victimes furent vengées par la main de Dieu.

J'ai visité cette chapelle aux dernières lueurs du jour, alorv^ qu'elle étaiti remplie de lazzaroni des deux sexes. Certes, si leur piété était véritablement éclairée, elle serait admirable. On donnait la bénédiction du saint Sacrement. L'orgue faisait entendre de mélancoliques symphonies, et j'aimais à en suivre les derniers soupira qui allaient s'éteipnant. Mais alors la voix criarde.

tovrentneiise et glapissante des femmes couvrait le cîiant sacré de si furibondes clameurs de litanies, que je dus fermer les oreilles et m'enfuir au plus vite.

Je veux vous parler aussi du magnifique clocher ciel Carminé, qui, vu de la piazza del Mercato, ou de la mer, produit le plus bel effet, tant il est gracieux, svclte, aérien. Il surmonte la chiesa del Carminé maggiore.

C'est dans ce sanctuaire qu'est enterré Mazaniello, sans qu*on puisse désigner l'endroit oîi il repose. A celte occasion j'interrogeai un vieux prêlre qui, au nom de Mazaniello, s'écria mystérieusement :

— Chut! vous dites là un nom que l'on ne doit jamais prononcer à Naples!...

C'est là' aussi que sont inhumés Conradin et Frédéric de Bade, les deux ennemis do Charles d'Anjou.

La chiesa del Carminé fut fondée et reçut sa dénomination de quelques Carmes, à leur retour du mont Carmel, d'où ils apportèrent une Madone peinte en noir et la dévotion à cette Vierge. J'ai vu, en effet, la Vierge noire, en bois, placée sur un autel qu'Elisabeth d'Autriche fit décorer lorsqu'elle vint ensevelir la dépouille de Conradin et de Frédéric de Bade. C'est sous cet autel que reposent ces infortunés princes, dont le tombeau porte simplement ces trois lettres R. C. C. Mais le roi de Bavière, Maximilien II, en 1847, fit aussi placer dans, l'église une fort belle statue du jeune prince vêtu de la pourpre, la couronne sur la tête et l'épée à la main. Cet ouvrage est Tœuvre du célèbre Thorwaldsen.

Cent vingt-deux églises, à Naples! Et je vous parle à peine do six à huit !

Je termine ma revue par Santa-Maria délia Pieta, placée dans le plus interlope des îlots de maisons du vieux Naples. Cette église minuscule est décorée de statues allégoriques, de l'école du Ue/'nm; qui témoignent à la fois d'une grande perfection technique et du goût le plus dépravé.

Mon cicérone recommande particulièrement à mon admiration

90 NAFLES,

le Vice convaincn, rjpré-oiilô dans un filet dont il ne peut se débarrasser. On remarque aussi la Pudeur, et le corps mort du Sauveur, enveloppé d'un linceul adhérent au cadavre par la sueur de la mort. Ces ouvrages sont d'il w£. Corradini.

Permettez-moi donc de passer sous silence la cMesa San-Giovannià Carhonnara, où l'on rencoîilrc de magnifiques tombeaux, si tant est que l'on puisse appeler 'magnifiques ces palais de la mort. Cette église, adossée ,à un couvent d'An gustins et surmontée d'une coupole grise, n'a rien de remarquable que son autel principal, composé de marbres précieux, décoré de statues, etc., et d'un somptueux mausolée de Sergiani Garacciolo. On est triste quand on rumine le vanitas vanitatum de l'Evangile, en face d'une tombe aussi grandiose et aussi riche que celle du beau Garacciolo, étoile tombée^ grandeur déchue, gloire éteinte et puissance oubliée! Ce n'est jamais jjIus qu'un cercueil et de la poussière...

Et la Ceriosa di San-Martino, près du château Saint-ELmc! Cette forteresse domine la Chartreuse^ mais la Charlrouse domine, bénit la ville, et prie pour elle.

Quel cloître ravissant, quelles fines colonnettes, et quelles sculptures délicates ]

Eglise splendide, dont Lanfranc a peint la coupole.

Dans l'église. Adoration des Bergers, l'une des plus cliarmantes compositions du pinceau de Guido Reni;

Gène, ^a.vRibera;

Baptême deN.-S., chef-d'œuvre de Carlo Maratta;

Peintures latérales, par Solimène, le grand artiste de Napl«s.

Et, dans la sacristie, le Reniement de saint Pierre, par M. A. Caravage ; .

Puis la Descente de Croix, de YEspagnolet;

Et enfin, exécuté en 48 heures, à l'Age de 72 ans, le Triomphe de Judith^ suivi d'un nombreux cortège, par le très illustre Giordano.

Il n'y a que les monastères pour avoir l'intelligence, le goût et l'adresse de faire construire d'aussi admirables édifices, eu

face d'aussi merveilleuses perspectives que le cloître et les perspectives de la 'Certosa de Naples, et puis d'y recueillir et d'y entasser les œuvres de l*art les plus considérables, signées des plus grands noms. Ce qui n'empêche pas les sots de courir sus aux moines ! Et à qui donc devons-nous la conservation des trésors de l'antiquité, la renaissance des lettres, sinon à ces moines si patients, si éclairés, si modestes ?

Je descendais de Jà Glmrtreuse, et, pour me livrer aux douces brises du soir, j'allais droit au golfe, lorsque, près du port Militaire, mon attention fut appelée par de vibrantes détonations d'artillerie.

-c<§'^(gyoo^7§g>o.

Sur le quai de la Marinella. — Spectacle militaire. — La grande voix du canon. — Obsèques d'un amiral. — Infanterie et cavalerie napolitaines. — Les Frères de la Mort. — Tombée de la nuit. — Aspects fantastiques de la rue de Tolède, aux flambeaux. — Le mort vivant. — Campo-Santo de Naples. — Œuvres d.'AngeIi7ii. — Cours du cimetière. — Inscriptions et tombeaux. — Chapelles des Confréries. — Coutumes napolitaines à l'endroit des morts. — Les femmes des Galabres. — Ce que l'on fait des cadavres. — Effets de lune sur le Campo- Santo. — Catacombes de Naples. — Peintures et Chapelles. — Albergo de' Poveri. — Casa degli Incurabili, — Capo di Monte. — Un vœu de la ville de Naples. — Le miracle de la liquéfaction du sang de saint Janvier. — Récits préliminaires. — Tableau de la chapelle où s'opère le prodige. — Ce que Ton appelle les cousins et les cousines de saint Janvier. -— Places réservées aux étrangers. — Solennité incomparable. — Détails sur la cérémonie. — Le clergé. — La foule. — Attente du miracle.— Ce que disent les cousines du saint. — Mobilité du caractère napolitain. — Scènes étranges. — Portraits d'après nature. — Où s'opère le prodige. — Ce que l'on voit de très près. — Te Deum. —. Les oiseaux sous les voûtes du sanctuaire. — Canon en rade. — Fête dans la ville. — Immense foule de pèlerins. — Excursions à Pouzzoles. — Liesse des paysans de toute la contrée. — Illuminations générales. — Fêle militaire et religieuse de Piédigrotta. — Défilé de 50,000 hommes. —Cortège royal. — Magnifique escorte de vingt voitures à huit chevaux. — Le quai de la Mergellina. — Fêtes de nuit. — Gala au Palazzo-Reale. — Gala au théâtre de San-Cai-lo. — Soupers chez Frisi. — Le petit théâtre de San-Carlino et le Pulcinc'Uo.

Par les strade Médina, Monte-Olive to, le largo du Gastel-Niiofo, le Môle, etc., j'arrive au quai de la Marinella. Places et rues sont encombrées de régiments, artillerie, cavalerie, infanterie italienne, infanterie napolitaine, uniformes bleus et uniformes rouges, plumets de toutes couleurs, aigrettes de toutes nuances. Toute celte armée, rangée en ordre, massée, silencieuse, resle

iaimoLile, rarme au pied elles casques et les fusils reflétant les derniers feux du jour.

Une seconde fois, le canon retentit sur le golfe, et Farlillerie du port et des forteresses répond à ce signal. Un bateau à vapeur décoré de drapeaux et d'insignes funéraires ^st en panne, en face de la ville. C'est un amiral napolitain, mort à Iscliia, cette île charmante, l'une des beautés du Grater, qu'amène le steamer de l'Etat, et auquel on rend les honneurs militaires pour le conduire au Gampo-Santo.

En effet, les tambours, voilés de crêpes, battent aux champs, et les trompettes sonnent une fanfare funèbre. Puis les troupes se mettent en mouvement, les marches lugubres jouées par leurs musiques n'étant interrompues que par les pas cadencés des soldats.

A l'arrière des dernières lignes de la cavalerie, s'avance lentement, tiré par six chevaux blancs, un immense corbillard couvert de draperies noires, décoré de drapeaux, et portant, couché sur un lit de parade, le corps de l'amiral, vêtu de son plus riche uniforme, ganté, rasé, musqué, fardé, comme s'il allait se dresser soudain pour commander une manoeuvre aux officiers, soldats et matelots qui forment son cortège. On croirait endormi seulement ce vaillant homme de guerre ! Hélas ! il dort, en effet, mais du dernier sommeil!

Toute une légion de Frères de la Mort, couverts d'amples manteaux noirs, le visage masqué, ce qui fait courir un certain frisson le long du corps, et armés de hampes à l'extrémité desquelles flotte une banderolle blanche aux initiales du défunt, vient à la suite du cortège, composé de hauts et graves personnages, appartenant tous aux tribunaux, aux diverses administrations de la ville, aux ministères, à l'armée, à la flotte, innombrable état-major de tous les corps qui constituent un gouvernement. Enfin un long défilé d'artillerie ferme la marche.

La nuit tombe peu à peu ; l'obscurité, ou plutôt les teintes sinistres du crépuscule remplacent le jour. Alors s'allument instantanément d'innombrables torches qui flamboient dans les

rues et sur les places. La strada di Toledo, le largo del Pigiu\ et la strada Foria, qui se font suite, ruissellent de feux mouvants produisant Feffet lo plus étrange au milieu de cet immense appareil militaire et de la foule, compacte et serrée, que traverse le cortège funèbre. Oui, c'est un spectacle fantastique, qui im- . pressionne tristement, car, au milieu de cette mise en scène brillante, de près comme de loin, on voit le corps de Tamiral, raide, immobile, glacé, dominer çon entourage d'abord, mais aussi tous ces Frères de-la Mort qui, noirs comme des ombres, s'agitent à l'entour et semblent les Frères servants du trépas.

C'est pour moi l'occasion de connaître les usages des Napolitains à l'endroit des funérailles ; ce doit être pour vous, ami lecteur, l'occasion de l'apprendre. Veuillez donc me suivre.

Le défunt, pieux chrétien, a eu les prières et le service des morts à Tile d*Ischia, oii il est décédé. A Naples, on lui rend uniquement les honneurs de la sépulture dus à son rang.

Je me mets en marche, à la suite du convoi, et le plus près possible du char funéraire. On pénètre dans le Gampo-Santo, — le cimetière, — à l'orient de la ville, alors que la lune fait son apparition au-dessus des collines qui l'entourent. Le champ du repos de Naples, vaste, accidenté, placé en pente sur les rampes ({ui dominent la strada Regia Ferrata, — chemin de fer, — de Na[)les à Gapoue. Il est d'un aspect religieux des plus dignes. Avant d'entrer dans les petites allées qui entourent mystérieusement les tombes, comme pour les dérober aux regards profanes, on passe dans la cour d*un cloître très vaste et fort imposant. Au centre de son portique, d'ordre toscan, se dresse, montée sur son piédestal de marbre, la statue symbolique de la religion, tenant ' une croix, un calice, et, du doigt, montrant le ciel. Sur sa base sculptée se détache, en bas-relief, l'Ange du Jugement réveillant les trépassés, au son de sa terrible trompette. Go magnifique ou- . vrage est dû au burin d'un artiste napolitain du plus grand mérite, Angelinî.

Sous les dalles de cette vaste cour, s'étendent d'immenses caveaux appartenant aux diverses confréries de la ville. En quil-

tant la cour, on eiilPO dans le dédale des allées du Campo-Santa. Il n'y a pas dans tout le royaume de Naples, dans toute ritalie-, de jardin, qui soit mieux tenu et plus richement orné de fleurs. Les roses surtout y aJjondent et y sont admirablement belles. Ce sont les mains pieuses des familles napolitaines qui entretiennent ainsi ces délicieux parterres, autour des tombeaux renfermant des êtres toujours aimés et regrettés à jamais.

Puis, ce que nous n'avons pas chez nous, ce qu'on aime, c'est la simplicité des épitaphes. Pao;/ ce qui veut dire /?ffi^.' ai-je lu sur un tombeau. N'est-ce pas là un souhait renfermant tous les autres ? •

Nous noua sommes trouvé en face, sans la chercher, de la tombe de A. Nourrit, notre artiste français bien pleuré. Une croix, quelques roses, et "une inscription rappelant son nom et celui de ses amis de France, voilà tout ce qui signale le lieu de repos de notre célèbre artiste.

Fn peu plus loin que Naples, dans les Galabres, les femmes . s'arrachent les clieveux et les jettent dans la tombe de leurs maris; puis, pendant la première année, de leur veuvage, à l'heure de minuit, elles se mettent à la fenêtre de leur chaumière et poussent d'horribles gémissements, comme expression de souveraine douleur.

Que j'aimo bien mieux la coutume des Napolitaines, de semer la tombe de leurs enfants de fleurs et de dragées !

Lorsque le convoi de l'amiral fut arrivé au cimetière, l'armée de terre et de mer lui rendit les honneurs par des décharges successives. Le canon tonna une dernière fois, et les musiques jouèrent une symphonie finale. Pendant quoi l'on plaçait le cadavre dans une chapelle spéciale, où il devra rester quelque temps, afin de constater sa mort. Puis, la terre, une vaste portion de terre placée sous une sorte de halle, et saturée de mixtures chimiques dissolvantes qui en deux mois rongent les chairs dti corps, s'^ouvrira pour le recevoir. Et,, alors, tout seïa dit et fait à jamais !...

La lune brille de tout son éclat lorsque j'achève de parcourir

le Gampo-Santo, à l'entour duquel, au-deliors, il y a toute une nécropole formant son enceinte, composée de chapelles vastes comme des églises, et appartenant aux confréries des tailleurs, ', des charpentiers, des tapissiers, des Lonchers, etc., et dans les-" quelles on enterre exclusivement leurs morts. Rien ne porte à la rêverie comme la lune de cette belle contrée, qui a nom Terre de Labour. Elle est si pure et si brillante! Aussi, combien j'avais l'âme émue en parcourant ces allées sinueuses, ombragées d'arbres parmi lesquels des rayons argentés se jouaient mollement. Le recueillement et le mystère de ce dernier asile étaient en ce moment d'une incomparable poésie. Aussi je me rejetais en arrière de l'époque, et retournant en esprit dans ma patrie, je songeais à ceux que j'ai tant aimés, mais qui ne sont plus !

Plus tard, c'est-à-dire un autre jour, j'ai visité les Catacombes de Naples, qui, près du Gampo-Santo, s'étendent au nord sous les collines. Elles sont plus belles et plus spacieuses que celles de Rome. Des quatre entrées principales qu'elles possédaient jadis, on n'a conservé que celle qui est voisine de l'église San-Gennaro de' Poveri. Ges Gatacombcs forment trois étages. L'étage inférieur a été comblé ou fermé par des éboulements, et peut-être bien aussi avec intention, car ce fut là qu'on déposa des milliers de victimes de la peste de 1636. Ges galeries souterraines sont creusées dans une pouzzolane durcie : les principales ont une vingtaine de palmes de haut et une largeur variable. Les parois latérales présentent des excavations ou niches formant autant de tombeaux. D'après leurs inscriptions, ces tombeaux appartiennent tous à des chrétiens.

On s'est livré à bien des hypothèses sur l'origine de ces vastes excavations, qui semblent bien antérieures à la domination romaine. La moins probable était certainement de supposer qu'elles avaient été creusées par les premiers chrétiens. Ils ne liront que les apphquer à l'usage de leur culte, à leurs réunions secrètes et à l'inhumation des membres de leur société naissante. ])u reste, les inscriptions et les peintures assez grossières

recueillies dans ces Catacombes ont été l'objet de publications importantes. ;

Assez près des Catacombes se trouve YAlbergo de' Poveri, asile ouvert aux indigents des deux sexes, jeunes et adultes, qu'on y exerce à différents travaux. Ce vaste édifice, qu'on voit en entrant à Naples, par la porte de Rome, fut fondé en 1751, par Charles III, d'après le plan de Ferd. Fuga. ' ; ; r v ; • v ;. • • - '

Et San-Gennaro de' Poveri, que j'ai signalé' plus liant, est un autre asile pour les vieillards infirmes, au nombre de 420, et de 320 pauvres filles.

Je passe sous silence l'Hôtel-Dieu, Casa degli lucurabili, qui est le principal hospice de Naples. Cet établissement peut, au besoin, recevoir jusqu'à 2000 malades. - '.[ , . ; ■ . '

Il est réellement intéressant de voir Comme le peuple de Naples rachète ses égarements passagers par l'ardeur et la sincérité de sa foi. Il ne passe jamais devant la moindre image ou statuette de la sainte Vierge, ou de Janvier, son cher patron, sans saluer aussitôt, sans se signer; et quand il vous voit saluer avec lui, son bonheur est complet. ; ^ ■

A Pouzzoles, on a depuis bien longtemps construit un monastère tout près de l'amphithécUre où le saint évèquè de Ravenne reçut la couronne du martyre. Des pères capucins y montrent la pierre, conservée dans un tabernacle, sur laquelle Janvier fut décapité : on y retrouve parfaitement les empreintes du sang. ^ o- - ■ ■

De Naples à Pouzzoles, une quantité d'oratoires t'ont consacrés au souvenir du bien-aimé patron de la contrée.

J'ai oublié de vous dire que, dans les Cat iccmbes de Naples, dont l'entrée est à mi-côte du Capo di Monte, — la crête de -la colline, — on voit une église antique taillée dans le roc vif par la piété des premiers chrétiens. Là aussi, l'image du saint a été tracée sur les parois de l'enceinte. Cette peinture a cela de fort intéressant, que l'on y reconnaît encore la noble simplicité du style antique. Elle paraît dater du V ou vi° siècle, et nous montre saint Janvier dans toute la pompe de ses habits pontificaux.

98 NAPI.I'I.Î,

qui> pour le dire en passant, diflèrent de beaucoup de ceux de notre époque^ et sont infinimont pins gracieux et de meilleur goût.

Maintenant, puisque nous venons de parler encore de saint

■Janvier, et que, hier 19 septembre, yai assisté, à la cathédrale

de Naples, au fameux miracle annuel de la liquéfaction du sang

de C3 pieux tnartyr, je vais tenir ma promesse et vous mettre

sous les yeux les moindres circonstances de celte cérémonie.

Lors de la peste de 1526,1a ville de Naples avait fait vœu d'employer dix mille ducats — à Naples, le ducat a une valeur de 4 francs — à l'érection et à la décoration d'une nouvelle chapelle en l'honneur de son illustre patron. On se mit à l'œuvre, et, sur le côté droit de la cathédrale actuelle, on éleva l'édifice en question, qui est d'une grande magnificence. Or, la dépense payée, on se trouva avoir employé un million de ducats.

Sept autels et quarante-deux colonnes de brocatelle, dix-neuf statues colossales de bronze, un maître-autel avec des candélabres gigantesques, vingt-sept bustes de saints en argent massif, des tableaux des meilleurs, maîtres de l'école napolitaine, et une coupole entièrement couverte des fresques admirables du Dommtçttm, fresques qui furent l'occasion de tant d'intrigues et de rivalités, telles sont Icsniervcilles qui frappentles yeux des visiteurs. Oertes, on peut bien appeler cette chapelle le trésor de saint Janvier!

Ce trésor, outre le buste du saint en vermeil, outre les buires de cristal qui ; contiennent le sang desséché du martyr, ])ossède et exhibe d'innombrables présents provenant de princes, soit de Naples, soit de différents Etats de l'Europe.

J'y ai remarqué spécialement lo magnifique collier de ijerles fines qui orne le buste de saint Janvier;

La croix de diamants Cft de saphirs offerte par la reine Garobne ;

Et une autre croix, de diamants et d'émeraudes, offerte par le roi Jose[)h Bonaparte.

Or, c'est dans celte riche chapelle que s'opère le prodige de la liquéfaction du sang, recueilli par des fidèles de Ravenné qui

SON GOLFE ET SES RIVAGES. 9î^

avaient suivi leur évêque captif, et qui dérobèrent le cadavre du supplicié au spoliarum de l'amphithéâtre ' de Pouzzoles. Et cependant, d'ordinaire, ce sang demeure à l'état de la plus, complète dessication et forme une masse fendillée, pulvérulente, friable : et puis voilà que, le jour de la fête du saint, subitemeut il se liquéfie, sous les yeux de tous, et devient frais et rouge comme à l'instant môme où il coula sous le glaive du bourreau.

Trois jours avant le 19^ septembre, la fête avait été annoncée par des illuminations. Dans la rue de Tolède spécialement, chaque soir on ne voyait que guirlandes de feux, transparents avec scènes bibliques, devises religieuses, lanternes chinoise.^ ou vénitiennes, etc. Dé la rue de Tolède à la place du Château- Neuf, deux arcs de triomphe, reliés par une avenue éblouissante de pylônes et de lignes de candélabres, brillaient de ger- ' l3es de feux de toutes les couleurs, et attiraient des masses de curieux. ,, ^ ■ ^

Enfin arriva le jour de la fête. . ' ' * ".*' ' ^ "V"

Vous pouvez croire que j'arrivai, l'un des premiers, au petit jour, à la cathédrale de San-Gennaro. Oh ! je n'étais pas encore le plus empressé : quelle cohue déjà!

Ou a dit souvent qu'à cette fête de la liquéfaction du sang, les fidèles et témoins sont tenus à distance et ne peuvent voir et juger le miracle que de très loin. Je sais à quoi m'en tenir, maintenant, et voici la vérité : La foule, au fur et à mesure de son arrivée, remplit la chapelle, qui heureusement est très vaste, et, quand elle est comble, les survenants remplissent la cathédrale, sur la nef de laquelle s'ouvre la large et magnifique grille de la chapelle. '

Seulement, il est un espace spécialement réservé à des hommes et à des feïnmes du peuple que l'on désigne, à Naples, sous le nom de cousins et de cousines de saint Janvier. Leur parenté serait sans doute difficile à établir;. mais ces braves gens ne sont que des témoins désignés par le peuple pour assister au miracle. On les place près de la balustrade de marbre qui ferme io

iOJ NAPLE3,

chœur, les Napolitaines à gauche, et les Napolitains à droite.

Quant au choeur, il est réservé aux étrangers. C'est vous dire que j'y occuj>e une excellente place, au premier rang, et le plus rapproché de l'autel. Les étrangers — foresHeri — ont ici un privilège, celui d'être les plus voisins du prêtre entre les mains de qui se produit le miracle; et il leur est accordé certainement afin de ne laisser aucun prétexte à leur scepticisme. En se présentant dans la sacristie, une demi-heure avant la solennité, les San-Gennarini, gardiens du trésor, les introduisent dans le chœur ou dans les tribunes qui les dominent. Les personnes ainsi admises ne se contentent pas de se tenir autour de l'autel à une certaine distance de l'officiant, elles montent sur les marches mêmes, et jusqu'à la dernière, de sorte qu'elles touchent le prêtre qui tient le reliquaire. Alors, aucun de ses mouvements ne peut leur échapper, et les yeux les moins clairvoyants peuvent tout suivre et tout observer dans les péripéties de ce mystère sacré.

A mes côtés, en face de moi, un peu partout, se trouvent des officiers étrangers, des généraux, des personnages que, à leur teint, nous avons pris pour des Brésiliens, etc., puis des Russes, des Espagnols, etc. Quant aux Anglais, ils occupent les tribunes, car il arrive souvent, paraît-il, que si le miracle tarde trop à s'accomplir, le peuple les accuse, comme entachés d'hérésie, d'être cause du relard rpie saint Janvier met à accomplir le prodige.

Huit heures sonnent. Le clergé, peu nombreux, se présente, et la cérémonie commence. Pour la solennité du jour, les chanoines de la cathédrale portent le costume de cardinal, et le doyen du chapitre, avec une escorte cardinalice, est appelé de droit à l'honneur de tenir le premier le reliquaire. Mais comme ses forces peuvent le trahir, il est suppléé par un ou plusieurs de ses collègues.

Tout d'abord, le doyen, vieillard cassé par l'àgc, d'une figure douce et dans une attitude recueillie, aidé de plusieurs prêtres, lire du taljcrnacle le chef de saint Janvier. Je vous ai dit quel-

SON GOLFE ET SES RIVAGES. lOi

que part que la tête du saint est renfermée dans un buste en arj gent doré, qui reproduit les traits attribués par les monuments anciens, et par la tradition, au patron de Naples. Ce buste est revêtu des ornements pontificaux et orné de joyaux superbes. La mitre est brodée de perles. Un collier d'énormes perles, à • plusieurs rangs, et d'un prix inestimable, entoure son cou, et retombe sur les épaules et la pcritrine.

Ensuite on voit apparaître un coffret, en argent ciselé et doré. C'est dans ce coffret que se. trouve le reliquaire qui contient le sang du martyr. Ce reliquaire est en argent. Il est rond, et par sa forme ressemble à une énorme montre, qui aurait un verre de chaque côté. Le pourtour de la boîte, ainsi que le manche ou anneau, sont couverts d'ornements, repoussés au marteau, et portant des traces de dorure. C'est évidemment une œuvre de l'orfèvrerie d'autrefois. Au centre, enfermées entre les deux verres ou plaques de cristal, on voit deux buires ou fioles , rondes et aplaties, avec un col étroit et court, placées l'une de face, l'autre de côté. Ces fioles sont exactement semblables à celles que l'on trouve dans les tombeaux antiques, que l'on connaît sous le nom de lacrymatoires, et telles que j'en ai vues dans les Catacombes de Rome et aux Musées du Vatican, du Capitole, etc.

Tandis que le célébrant expose le reliquaire, un prêtre met derrière une torche flamboyante, qui permet de voir très nettement comment il est fait et ce qu'il renferme.

La buire placée de face est pleine, aux deux tiers, d'une matière brune, solide, et cependant fendillée, mais parfaitement desséchée. La même matière remplit environ le tiers de la buire placée par côté. Dans l'une et dans l'autre fiole, la dessiccation semble remonter à une époque très reculée.

Après avoir exposé le reliquaire dans cet état aux yeux de la foule muette, silencieuse, recueillie, profondément émue, le doyen descend de l'autel, se place devant la balustrade, et l'élevant dans ses mains, il le fait voir, toujours éclairé par la torche, à tous les assistants qui se tiennent au dehors du chœur.

Puis, remontant à l'autel, il commence à haute voix des prières auxquelles répondent les fidèles. Ensuite, il fait baiser le reliquaire, en l'appuyant alternativement sur les lèvres et sur le front de chacun, par tous ceux qui se présentent et qui sont à l'entour.

Au bout de vingt minutes, épuisé de fatigue, le vénérable vieillard remet le reliquaire à un autre chanoine, aussi vieux et tout aussi débile, et il va s'agenouiller sur les degrés de l'autel. Neuf heures sonnent; sonnent ensuite dix heures. Onze heures! Il se fait un murmure sourd dans la foule; une sorte de frémissement d'impatience agite l'assemblée. Il y a de la fatigue; on peut même dire qu'il y a quelque peu de colère. On ne prie plus, on murmure. Ces murmures vont croissant, tel que le flot de la marée qui bat la grève. Ils éclatent soudain. • Notre attention est alors appelée sur les cousines de saint Janvier.

On a dit que ces femmes appartiennent aux classes les plus • pauvres do la cité napolitaine. Gela n'est pas exact. Leur costume, par sa décence et sa propreté, prouve déjà que ces femmes ne sont pas déshéritées des dons de la fortune. Mais ce qui le dé- ' montre mieux encore, ce sont les bijoux dont elles sont couvertes, sans mesure et sans goût. Ces femmes doivent être ce que nous appelons, à Paris, les Dames de la Halle. Presque toutes ont atteint l'âge mûr. Plusieurs se distinguent par de.s traits d'un grand caractère. Une seule est jeune et belle : mais son visage, creusé par la souffrance, ses yeux fatigués, son front pâle, révèlent que, pour assister à la solennité, la pauvre enfant a dû quitter son lit de douleur. Elle fournirait, aux inspirations d'un artiste, un admirable motif, avec sa figure naïve et touchante, son attitude penchée, sa coiffure qui se compose d'un simple linge blanc tourné autour de sa tôte et retenu par une large bandelette. Tel était l'ajustement de l'infortunée Béatrix Genci, d'après le magnifique portrait qu'en a fait le Guide, portrait dont j'ai retrouvé tant de fois la copie, â Venise, à Florence, à Naples, mais surtout à Rome. Oh! elle prie de tout son cœur, la chétive

malade, et certainement elle conjure saint Janvier de lui obtenir une saiité meilleure !

Je l'ai dit : les Napolitains composent une population vive, mobile, impressionnable à l'excès. Sa dévotion n'a rien de triste

• . ni de sombre : elle est l'image de ce ciel resplendissant, de cette, mer brillante, de celte nature fortunée qu'elle a constamment sous les yeux. Le Napolitain est plein de confiance et d'abandon, dans sa piété. Il traite les objets sacrés du culte avec la familiarité naïve et joyeuse d'un ejifant. Ge n'est pas lui qui comprendrait nos églises si graves et si mélancoliques ! Il lui faut, à lui, des sanctuaires pleins de lumière, de marbre et d'or.

Voilà ce qui fait que, impatientes d'attendre le bon plaisir du saint pour produire son miracle, ces femmes, debout devant la balustrade du chœur, se mettent à couvrir les sourds murmures de

■ la foule avec des cris, avec des gestes, avec des paroles dont aucun récit ne peut rendre la physionomie extraordinaire et frappante.

Elles s'adressent a Dieu et à saint Janvier, non pas comme à des êtres invisibles, que la pensée humaine peut atteindre avec les ailes de la foi seulement, mais comme à des personnes pré-

' sentes, qu'elles voient, qu'elles touchent, et qui vont leur répon-

^ dre. Les prières de l'église ne leur suffisent plus. Des paroles de

- supplication s'échappent de leur bouche, avec une verve, avec une véhémence inimaginables. Je remarque surtout l'une d'elles, petite femme brune et pâle, au front bas et large, aux yeux percés à la vrille mais brillants, au nez court brusquement relevé, à la bouche serrée par les coins, parfaitement laide, mais d'une physionomie pétillante d'intelligence, et offrant une vague ressemblance avec l'esclave antique qui se tient derrière la Fortune, dans ce fameux tableau de Télèphe nourri par une bkhe, trouvé naguère à Herculanum. A chaque instant, cette femme se

' répand en discours enflammés. Elle est intarissable dans son dire; sa voix vibrante ne se fatigue pas. Elle supplie, elle

. exhorte, elle exige tour à tour, et cela avec une gesticulation passionnée, avec une faconde entraînante.

'Î0> NAl-LES,

— Allons, San Gennaro, dit-elle, écoule tes amis, ne te montre pas récalcitrant, aide-nous, et fais bien vite ton miracle! N'attends pas davantage, beau saint à face verte, et songe que nous sommes ici à t'attendre ! Vois donc ces étrangers qui veulent bien assister au prodige, s'en retourneront-ils donc chez eux sans l'avoir vu? Que dira-t-on de toi dans leur pays? Voyons, nous sommes fières de toi; ch bien! ne nous fais pas honte! Est-ce que nous t'avons oublié, cette année, hein? N'as-tu pas reçu nos dons avec plaisir? Nous te les offrons pourtant de bon cœur, va ! Ça, nous t'en offrirons encore, et de plus beaux, si tu n'as pas été content! Mais, pour le moment, ne nous fais pas attendre davantage ! Allons, hâte-toi !

Je renonce à retracer l'expression de la physionomie, l'accent de la voix, et les gestes inimaginables de cette femme, pendant que ces paroles, et celles de ses compagnes, se pressaient sur leurs lèvres. Il y avait là, sous une forme triviale, une éloquence naturelle vraiment saisissante.

C'est ainsi que devait parler Mazaniello, quand il transformait en héros les indolents lazzaroni de la Marinella, de la Mergellina et de la strada del Porto...

— Nous t'aimons pourtant bien!... dit une autre femme : pourquoi ne nous aimes-tu donc pas, toi?...

Soudain, sa voix est interrompue, car, midi moins un quart -sonnant, le vieux chanoine qui a remplacé ses confrères dans l'exhibition du reliquaire sacré élève haut, bien haut, ce reliquaire au-dessus de sa tète.

— A la bonne heure ! s'écrie une des cousines du saint, à la bonne heure, san Gennaro, tu nous a entendues et tu nous exauces. Très bien! Aussi nous t'aimerons toujours, car tu. es bon !

Sans doute un signal est donné au-dehors du haut des tours de la cathédrale, car, à l'instant môme, la grande voix des canons tonne, tout à la fois, des remparts du château Saint-Elmc, du Château-Neuf, du Môle, du château do l'Œuf, et sur tous les

S0\ GOLFE liT SïïS RIVAGES. lOo

navires du port, planant sur le golfe, et répercuté parles anfractuosités de ses rivages.

En môme temps, au-dedans de Féglise, le chant du Te Deum, entonné par les assistants clectrisôs, s'élève, imposant et grave, sous les voûtes de la chapelle et les vastes arceaux de l'immense cathédrale. Une pluie de fleurs tombe sur l'autel, et on donne la volée à des centaines d'oiseaux qui voltigent dans le temple, en poussant des cris joyeux

Bien que cette scène put exercer sur le cœur et l'imagination une impression profonde, je puis vous affirmer, cher lecteur, que j'étais en possession de tout mon sang-lroid. Je juge en outre qu'il en est de même de toutes les personnes qui, comme moi et avec moi, entourent l'autel.

Or, c'est avec l'attention la plus scrupuleuse et la mieux éveillée que je regarde, de très près, non pas une fois, mais cent fois, et de continuité, avec persistance, même avec le secours d'une jumelle, dans le reliquaire éclairé par le feu de la torche.

La transformation de la matière brune, solide, desséchée, "se 'produit rapidement, devient complète, et rien de plus évident : les buires offrent au regard un liquide, tout ce qu'il y a de plus liquide, un liquide, dis-je, ayant la couleur, la consistance, la fluidité d'un Êang qui vient de sortir de la veine d'un homme.

Certes! les sceptiques vont crier à l'imposture. A leur aise, nous savons ce qu'ils disent ! Depuis dix jours, et ce sera de môme dans les jours qui vont suivre, j'entends, à Naples môme, les esprits forts répéter que celte transformation est impossible, qu'il y a là-dessous du charlatanisme, une jonglerie, que sais-je? Ils affirment que par mille moyens physiques, chimiques, on peut arriver à pareil résultat. En attendant, nul ne peut produire un fait analogue.

Laissons-les donc se battre les flancs et se mettre en colère contre une religion qu'ils veulent démonétiser à tout prix, et que

Le ciel reiid plus lumineuse que jamais, envers et contre tous le« efforts de leur impiété.

Que voulez-vous? ces gons là sont hypocondres. Tout ce qui est pur, grand et divin, les blesse, les offusque, les offense, les met en fureur. Ils ne veulent pas reconnaître l'existence de Dieu, si bien écrite et prouvée par les œuvres pourtant bien palpables, bien saisissables, bien évidentes, de la création. A plus forte rai- ; son les mystères de la religion ne vont pas à leur orgueil. Estce que Dieu peut et doit avoir plus de connaissances et de pouvoir qu'eux-mêmes? Ils nient tout, c'est plus commode. Ils seraient si heureux si tous les hommes ne croyaient à rien, comme eux! Ils seraient plus rassurés dans leur délire. Ils auraient moins peur de la mort, et de la vie qui doit suivre cette mort ! car, dans le fond, ils sont inquiets, sans en avoir l'air. Plus d'un se dit dans l'intimité de sa pensée :

— Mais, pourtant, si c'est vrai qu'il y ait un Dieu ; si c'est vrai que j'aie une âme... immortelle; si c'est Vrai que la religion soit nécessaire ici-bas pour être bien reçu là-haut, à l'heure de la mort, que deviendrai-je donc, moi impie?...

Encore une fois, laissons-les livrés à leur triste folie, et soyons heureux, nous, d'être du nombre de ceux qui croient, qui espèrent et qui aiment !...

De toutes les parties de la ville, pendant le reste du jour affluent dans la chapelle de Saint-Janvier des habitants, des visiteurs, des fidèles, des paysans de vingt lieues à la ronde, et des' masses d'étrangers qui. vénèrent tous le sang du martyr, lequel, pendant un temps, restera liquéfié, et demeurera exposé sur le maître-autel de la cathédrale.

Mais ceux-là croient, ils espèrent un meilleur avenir, et ils aiment Dieu, dont ils reçoivent les dons avec reconnaissance.

La cérémonie mise à fin, je quitte la chapelle, et, dans le voisinage, je prends un carossello qui rao conduit rapidement à Pouzzoles. La route de Naplcs à Pouzzoles, par le Pausilippc^ est encombrée de corricoli, de calessine, de vctturiui, de chaises de poste, de voyageurs pédestres de toutes les catégories. Car il

■.'.■•■■■ SON GOEFL; ET SES RIVAGES. Mil

faut que vous sachiez que*, à l'heure môme où la liquéfaction du sang de sau (^onnaro s'opère à Naples, elle s'accomplit en même temps à Pouzzoles, où la pierre du couvent des capucins, sur laquelle le martyr reçut le coup de la mort, est couverte d'un sang frais et vermeil. Je l'ai vu, de mes propres yeux vu, ce qu'on appelle vu !

Je trouve Pouzzoles en rumeur de fête. Toute la population est dans les rues, en habit de réjouissance. Devant l'église des capucins, près de l'amphithéâtre, témoin du supplice, on fient une foire. Là aussi, à l'heure du prodige, et pendant l'office qui le suit, on tire ces petites boîtes si tapageuses et si retentissantes, dont on fait tant usage chaque jour, à Naples. C'est un bruit de tempête, une trombe répétée par tous les échos de la montagne. Cette pauvre ville morte de Pouzzoles semble alors vivante comme aux jours" où Galigula traversa le golfe de Pouzzoles à Baïa à cheval, sur le pont que ce fou royal y avait fart construire, comme aux jours où Néron faisait de la villégiature à Baïa, comme aux somptueuses funérailles de l'infâme Sylla.

J'ajoute, pour mettre fin à ce qui touche à saint Janvier, que le sang du martyr ayant été renfermé dans trois fioles, par les iidèles de Ravenne, l'une de ces buires fut portée en Espagne par le roi Charles III. Or, on dit encore que le miracle du sang s'accomplit en Espagne au moment où il s'opère à Naples.

Je m'arrête et me tais. Puissé-je avoir réjoui votre âme chrétienne, cher lecteur, par l'exposé fidèle de cette fête religieuse et nationale de Naples, dont on parle à peu près dans tout l'univers.

D'une fête religieuse et nationale, passons à une autre fête également religieuse et nationale.

Depuis quelques jours, dans le courant de: septembre encore, je voyais arriver à Naples des régiments de toutes les garnisons du royaume, des étrangers par milliers, et puis des montagnards des Abruzzes, des Calabres,'de la Pouille, delà Sicile, etc., dans les costumes les plus curieux, surtout ceux des femmes. Nos brigands d'opéra-comiques et de mélodrames, en culottes courte:,

chaussures d'espadrilles à lanières zébrant la jambe, vestes décorées de boutons brillants, chapeau pointu avec rubans et boucles d'oreilles comme des roues de voiture, peuvent vous donner une idée des hommes. Quant aux femmes, elles portent l'ancien costume dont l'origine se perd dans la nuit des temps, costume superbe tout à la fois de forme, d'étoffés et de richesst; : justaucorps écarlate galonné d'or, ample jupon plissé à franges d'argent, linge fin plié en carré crânement posé sur leur têle à cheveux noirs, boucles d'oreilles à rosettes de perles, et enfin bijoux sur la tête et au cou, absolument semblables à ceux que l'on déterre avec les squelettes de Pompéï, d'Herculanum, etc. Malheureusement les oripeaux de ces femmes sont peu propres, car on nettoie peu, dans ce bienheureux pays; et puis, comme les vêtements passent de génération en génération, ils portent avec eux la poussière des siècles.

Alors, la foule la plus bariolée circule dans toute la ville et i^e coudoie en flots pressés. Pour permettre à toute cette populace du dehors qui afflue d'avoir asile et de dormir, on lui ouvre le jardin du quai de la Ghiaja, la Villa-Reale, qu'on lui abandonne, et elle y couche, elle y mange, elle y boit, elle en foule aux pieds les pelouses et les parterres, au point de rendre le tout méconnaissable.

Chaque soir, et pendant toute la nuit, nuit pittoresque au possible, les quais, les strade, les carrefours, les vicoli, flamboient a giorno. On danse la tarentelle au son du tambourin et des castagnettes, ici ; là, on chante aux accords de la guitare de ces airs napolitains qui ont un étrange caractère. Ils tiennent un peu des mélodies arabes, des boléros espagnols, et beaucoup de la fantasia italienne. Tout ce mélange produit un efl*et aussi agréable que bizarre. Les jeunes Napolitaines ne dédaignent pas de se môler aux villageois pour danser et chanter, et si la lune veut bien se mettre de la partie, comme elle fit certains soirs, ces nuits joyeuses deviennent des nuits charmantes pleines de poésie excentrique.

Partout des boutiques sont improvisées, et l'on v vend do

tout, mais nolamineiit des thijrses, les tliyrses des anciennes bacchantes. C'est une lance ornée de feuillages, de fleurs, de fruits, de flûtes de Pan, de tambours de basque, etc.

Le calme ne se fait guère que vers trois heures du matin, si tant est qu'il puisse y avoir un semblant de calme et de repos dans Naples ! Mais à peine cinq heures sonnent-elles, que la ville entière est debout, car il s'agit de reprendre la vie un moment interrompue.

Vous le voyez, Naples est toujours en fêtes, et quand il n'y en a plus, le Napolitain trouve moyen et motif d'en faire de nouvelles. La fête dont il s'agit en ce moment n'est autre que la tant renommée fêls du Pèlerinage de Notre-Dame du Pied-de-la- Grotte.

Tout le monde y prend part. Mais à l'épocpie où il me fut donné d'assister à la fête de Piédigrotta, Taricienne cour de Naples, celle du roi Ferdinand II, occupait encore le cœur du peuple et les palais de la ville, et la fête n'en fut que plus belle, ainsi que je vais vous montrer. Depuis, il a plu au fantoche Garibaldi de chasser les Bourbons de Naples, et de livrer le royaume des Deux-Siciles à l'ambitieux Victor-Emmanuel. Grand bien leur fasse! Mais attendons la fin, car le doigt de Dieu est partout...

Le quai de la Ghiaja, à son extrémité occidentale, se divise en deux branches :

1** Celle qui longe la plage du golfe et qui compose la Mergellina et le Sannazaro, endroit fort agréable chanté par le poète Sannazar, qui l'a habité. De Mergellina, une route nouvelle s'élève sur lo promontoire de Pausilippe et le contourne en passant devant nombre de villas modernes capitonnant ce site délicieux, planté de cactus, d'orangers, d'aloès, de palmiers, etc. Que de fois, le soir, je suis allé sur cette crête des collines, pour y jouir de l'admirable vue du golfe et des îles.

2** L'autre branche, à droite, par la strada di Piédigrotta conduit à la grotte de Pausilippe, cet admirable promontoire qui s'avance dans la mer, entre les golfes de Naples et de Baïa.

Des hauteurs du Pausilippe, le spectateur a sous les yeux les

ÎIO NAPLES,

plus admirables perspectives, et notamment les lieu, "llustréspar les deux plus grands poètes de l'antiquité, Homère c! Virgile.

Toutes les gloires du monde romain ont passé là. L'aristocratie de Rome s'y disputait de petites portions de terre pour y élever des villas, ainsi que nous l'avons vu déjà, en arrivant de Cumes à Misène, ainsi que nous le verrons lorsque nous ferons l'exploration de ces collines et de celles de Baïa. Pour voir les énormes substructions de ces villas, il faut suivre, en barque, les sinuosités des collines.

Or, c'est au pied du Pausilippe, à quelques mètres de l'extrémité-occidentale de la Mergellina, que se trouve la chiesa délie Maria di Piédigrotta. C'est une église des plus simples, mais elle possède une statue de la Vierge qui a . le f enom d'exaucer les vœux des pèlerins qui lui rendent hommage, et la foule de ceux qui viennent l'honorer est des plus grandes.

Vous dire l'affluence énorme de curieux qui, dès le matin du 8 septembre, jour de la Nativité de Marie, encombrent la ville de Naples, est impossible. Gomme le cortège royal et les pèlerins doivent nécessairement passer sur le largo di Santa -Loutbhia, je reste à la fenêtre de mon appartement de Phôtel de Rome. Là, je suis aux premières loges.

De cette fenêtre, je domine une mosaïque de têtes, de vêtements, de coiffures, à nulle autre pareille. Prêtres, moines et religieuses ne font pas défaut. Vers midi, on peut signaler à rœil nu les sergents de ville, en uniforme, le fusil en bandouillère, s'embusquant à l'entrée des voies les plus passantes. C'est la première fois, depuis deux mois, que je vois les hommes de la police napolitaine se montrer avec leurs insignes.

Quant à la strada di Toledo, elle est occupée tout entière par une armée d'au moins 30,000 hommes. Aussitôt que le signal lui est donné, elle se met en marche et défile sous les balcons du Palazzo Realc, habitation du roi, de la reine, et de toute la famille royale, et elle se rend lo long du quai Sainte-Lucie et de celui de la Cliiaja, pour y former deux haies immenses.

Je ne vais pas vous décrire régiment par régiment, artillerie.

SOX GOLFE ET SES RIVAGES. Ht

^ cavalerie, infanterie. Toutes les armées du monde ne se reêsem- Dlent-elles pas à la parade ? En vérité, les troupes du royaume

. des Deux-Siciles, dont les Suisses font partie, sont belles et bien tenues. Ce que j'admire le plus, ce sont les musiques et les chevaux. Les premières se distinguent par une charmante mélodie qui les rend peut-être moins guerrières que les nôtres, mais qui

•les fait trouver plus agréables à entendre. Quant aux seconds, ce sont de petits chevaux siciliens, noirs comme l'ébène, dont l'œil

■ et les naseaux sont tellement rosés, qu'on croirait volontiers qu'ils imitent nos Parisiennes, en aidant la nature avec du carmin.

, J'ajoute qu'ils piaffent d'une façon si gracieuse qu'on en reste émerveillé.

Le défilé mis à fin, et toutes les troupes ayant pris leurs positions respectives, les ministres, les ambassadeurs, le roi, la ' reine, les princes montent dans leurs voitures, et commence le • Pèlerinage. , • ■ -"

Franchement, je n'ai jamais rien vu, à Paris, d'aussi beau, ; d'aussi majestueux, d'aussi imposant et d'aussi splendide.

Des logions de gardes-du-corps, culottes blanches, guêtres noires, bonnets à poils, et hallebardes au bras sous tuniques bleues, sont "formés en carrés, et, précédés de leurs tambours, ouvrent la marche.

Sijit un carrosse royal, glaces et tout or, attelé de huit chevaux blancs, avec harnais or et velours cramoisi, plumes blanches, et quatre valets de pied tenant l'attelage en laisse. On nomme cet équipage la. Voiture du Respect, Elle est destinée au roi et à la reine, ..u-cas où leur voiture subirait quelque accident. Vous ne sauriez imaginer les mille drôleries que le peuple aime à répéter à l'endroit de ce carrosse, toujours vide, et, en toute occasion, précédant à distance la voiture de LL. MM.

Après la Voiture du Respect, une, deux, trois, quatre, cinq, six autres carrosses, plus riche l'un, plus somptueux l'autre, tous attelés de huit chevaux, quelques-uns conduits à H Dau-

mout, s'avancent à leur tour et renferment la maison du roi, aides-de-camp, chambellans, serviteurs de tous les grades, etc.

Mais voici venir des gardes-du-corps, casqués, le panache ondoyant, cuirassés, au poing le mousqueton. Ils s'avancent en lignes majestueuses, suivis de hérauts d'armes et de coureurs. Je dis des coureurs, tout comme au moyen-âge. Ces derniers, en veste de soie bleue brodée d'argent, ont des culottes blanches, des bas couleur de chair, et, sur la tète, le petit toquet à plumes avec une plaque d'or aux armoiries royales. Semblables en tout aux anciens coureurs de noa gentilshommes, il ne leur manque même pas la longue canne à grosse pomme d'argent.

Carrosse en argent, de forme grandiose, couronné de hautes plumes d'autruche agitées par la brise de mer, traîné par huit chevaux blancs de la plus belle encolure, et tenus en laisse par de nombreux valets en livrée de gala. Cette fois, c'est S. M. le roi Ferdinand II, haut de taille, figure avenante, tenue militaire. C'est aussi S. M. la reine, en riche toilette blanche, le visage sérieux. Hélas ! par les temps fâcheux que l'on ne prévoit que trop, rois et princes, reines et princesses, n'ont pas bien envie de rire. On les acclame chaleureusement cependant, car le peuple de Naples aime la famille royale.

Mais il est d'autres gens pour qui la haine des souverains est un besoin. Il leur faut le trône des monarques. Ils ne s'appelleront pas rois, quand ils seront au pouvoir, ceux-là : ilâ se nommeront tyrans. Et sous le prétexte de donner toutes les libertés aux peuples, ces dictateurs sans vergogne seront les plus exécrables des despotes.

C'est le dernier pèlerinage h Piédigrolta que lit alors la cour de Naples, celui dont je suis témoin, et que je raconte. En effet, l'année suivante, le vent de la révolution passe sur ces têtes couronnées et l'arrache au trône qu'elle occupait. Mais ils doivent trembler, ceux qui ont pris la place du Bourbon, car ils savent qu'il est dit quelque part : Celui qui se servira de Vépée périra par l'épe'e.

Se «présentent ensuite, d'abord un bataillon des gardes-du-

corps à pied, puis un escadron des guides, dont la musique fait entendre d'exquises fanfares, puis une neuvième voiture à six chevaux, avec escorte de gardes-du-corps, dans laquelle je reconnais le prince héréditaire. Bref, vingt auli^s berlines, dans lesquelles on aperçoit les fils et les frères du roi, ses filles, dont la toilette simple et surtout le visage modeste charment tous les regards, et des dames d'honneur et d'atours à n*en plus finir.

Enfin, la marche du cortège est terminée par un dernier escadron de hussards, précédé de sa brillante musique.

Pendant ce long et solennel défilé, tonnent et rartillerie des forts et des châteaux, et le canon du Port, et les couleuvrines des navires en rade. Les clochers des deux cent vingt-sept églises de Naples font retentir leurs joyeux carillons. Le peuple s'égosille et pousse des clameurs formidables. Les collines circulaires du rivage répètent avec fracas les explosions et les bruits de la ville et du golfe. Il y a dans l'air, planant avec majesté, de ces grandioses exhalaisons de fête que la plume ne sait exprimer.

La famille royale et sa suite descendent en face de la modeste église de Notre-Dame du Picd-de-la-Grotte, et prient pendant un quart d'heure en face de la sainte Madone. Puis le cortège rejjrend sa marche entre la haie rouge des Suisses et la haie bleue des Napolitains.

Enfin la festa di Piédigrotta se termine, le soir, par la joie bruyante et expansive d'une foule immense qui ondule dans toute la cité, et, au Palazzo Reale, par le gala somptueux qui lui est propre.

On appelle gala, à Naples, la fête de table, le banquet que donne le roi dans son palais, et qui, d'ordinaire', est suivi d'une . grande représentation dramatique au théâtre de San-Garlo, attenant à la demeure royale, et quelquefois, en hiver, d'un bal très brillant, paré, masqué et travesti. Les ministres, les ambassadeurs, les généraux, les officiers supérieurs, tous les personnages de la machine gouvernementale, et quelques rares privilé-

gies, sont admis à ces galas. Ils ont lieu particulièrement à la Saint-Charles, le 4 novembre, et aux jours gras. G'est San- Caria qui est la scène de ces fêtes.

Ce théâtre de San-Carlo, qui passe pour le plus vaste de tous les théâtres de l^urope, après celui de la Scala, de Milan, fut construit en 1737, puis consumé par un violent incendie, en 1816.. On le réédifia incontinent et avec plus de magnificence encore. L'habile architecte Nicolini fut chargé des travaux, et le mena à bonne fin. En 1817, le'nouveau théâtre était ouvert. Il contient six rangs et 32 loges, et chaque loge peut recevoir douze spectateurs. Un salon est annexé aux loges, et, pendant les entr'actes, tout chacun peut se donner la jouissance de prendre des glaces ou des sorbets, délicieux rafraîchissement sous un ciel aussi brûlant. Cette salle admirable ofTre cependant un inconvénient : la voix des auteurs arrive difficilement aux extrémités. Il faut un grand et profond silence pour les bien entendre. Or, obtenez donc du'silence de la population napolitaine.

Aux jours de gala, l'éclairage du théâtre est féerique, et le service de la livrée très attentif. D'excellents rafraîchissements sont distribués avec profusion, et, paraît-il, c'est dans ces réunions splendides que l'on peut juger de la politesse et de la bonhomie qui distinguent les hautes classes de la société napolitaine.

En général, éula sortie de l'opéra, pendant la belle saison, le beau monde va souper au largo de Sainte-Lucie, à l'hôtel de Rome. Alors les tables se dressent sur la terrasse qui fait face au golfe et dont les flots de la mer baignent le pied. On fait cette partie, surtout quand brille le clair de la lune, afin de contempler le ravissant spectacle que présente la rade, dans laquelle £Cr reflètent l'éclat argenté des rayons de l'astre et les lumières des. barques des pécheurs, tandis que le Vésuve étincelle ou. répaad sa. fumée rougie, qui^ teinte d'azur par la-lunCy, dessina un aro-^a-ciel dans;la nuit sombre.

La; fksliion. soupe aussi chez Frisi, sur Les hauteurs de Pausi-

SON GOLFE ET Si:S RIVAGES. - 116

lippe. On s*y rend en calèche, ou en barque illuminée, au son de la musique. Jadis, la cour même se donnait ce plaisir dans le mois d'août ; elle se rendait à la Pointe delta Cajola, où attendait le repas, tandis cpe le peuple mangeait, buvait et chantait, dans des nacelles, le long du rivage, auprès du palais de la reine Jeanne, une ruine splendide qui se baigne dans les ilôts.

Enfin, il est de grand ton, le soir, à Naples, de faire arrêter son équipage à l'entrée de Tolède, chez Douzelli, le célèbre glacier, et là on vous sert, dans votre voiture même, glaces et sorbets*^ Parfois on compte une file de cinquante à soixante voitures qui se livrent de la sorte à la jouissance des meilleurs rafraîchissements de toute l'Europe. '

Il est, dans Napks, un petit théâtre éminemment populaire, c'est le théâtre San-Carlino, qu'animent et récréent les exploits et les lazzis de Polichinelle, — Pulcinella. — Go personnage comique national, dont la verve moqueuse sert en quelque sorte de charivari à l'opinion publique, a tant de succès, que le théâtre donne deux représentations par jour.

Je ne vous parle pas des autres scènes. Ole que j'ai dit suffit pour vous donner, à ce point de vue, l'idée de la cité napolitaine.

Chapitre des accidents. — Naples vu de la fenêtre d'un hôtel. — Le largo di Santa-Lucia. — Le Napolitain marchand, pêcheur et gargotier. — Chevaux et cochers. — La belle moitié du genre humain, à Naples. — Lazzaroni passés, présents et futurs. — La loi suprême du lazzarone. — Ses qualités et ses défauts. — Le type se perd. —Aspect général des rues de Naples. — Comment et par qui les strade sont obstruées. — Rôle de Tàne dans les carrefours de Naples. — Pourquoi le peuple vit en plein air. — Le lazzarone en commission. — Sa confiance en la Providence. — Rues, piazze et largi, le matin. — Comment les ménagères envoient leurs paniers en provision. — Forçats et Calabraises. — La tarentelle. — Capucins et Camaldules de 10 à 12 ans. — Où le tambour bal aux champs, et pourquoi les corps de garde fournissent escorte. — Capoue. — Amphithéâtre de Capoue. — Poésie des ruines d'un amphithéâtre des temps antiques. — Ce qu'on trouva sur renlablemcnl de cet édifice. — Les édifices de Capoue, en nos temps modernes. — Ile de Caprée. — Le steamer la Comète. — Capri et Ana-Capri. — La Marina. — Souvenirs de l'empereur Auguste. — Tibère et ses orgies. — Ruines des palais de Tibère. — L'Anglais généreux. — Les Grottes de Caprée. — Le Phare. — Grottes d'azur. — .V Pœstum. — Poestum et ses roses. — Une autre ville morte. — La Mal' aria de Pœstum. — L'Ile des Sirènes. — Amalfl. — Salerne. — Encore un amphithéâtre. — Temples de Neptune et de Cérès. — Basilique. — Retour à Naples. — San Pietro ad Arum. — Suite du chapitre des accidents. — Un second tour de la jettatura. — Le corricolo maudit. — Castellamare. — Sorrente. — La casa di Torquato Tasso. — La Vicaria ou Castel-Capuano. — Mœurs et usages de la prison délia Vicaria.

Un certain soir, afin de prendre quelques noies avant de me coucher, je dus me servir d'une l)ougie, et, i)ar inadvcrtence, je négligeai de fermer la fenêtre de ma chambre, qui donne sur le golfe. Dix mille moustiques firent- alors invasion dans l'appartement, *el, pendant toute une nuit, ces horribles petites bôtci prirent leurs ébats sur mon pauvre individu, que ne protégeait pas la moustiquaire, oubliée sur un canapé.

NAPLES, SON GOLFE ET SES RIVAGES. • ;. , iil

Quand je me réveillai, le lendemain, je me sentis pris de je ne sais quel malaise, et dans la pensée d'interroger ma langue, je me mis en face d'une glace. En toute vérité, je crus que s'interposait entre moi et le miroir fidèle un intrus quelconque. Je ne me reconnaissais pas, et cependant j'étais seul, oh! bien seul... Quel visage ! Dix-sept collines sur ma face ! Dix-sept mamelons du plus beau rouge signalant dix-sept piqûres de ces affreux moustiques! Et sur mon nez donc! un véritable Vésuve, un Vésuve flamboyant, juste au beau milieu du promontoire nasal!

Ainsi donc me voici captif, reclus, paria pour quatre jours au moins ! Oui, quatre jours sans pouvoir aller au dehors ! Quatre jours, sinon cinq, avant d'oser reprendre mes courses à travers la ville! v

Premier déboire ! cruelle malencontre !

Serait-ce un tour de la jcttatura, par hasard? Au moins que j'en sois quitte pour cette taquinerie du mauvais œil! Mais... Oh! j'ai bien peur qu'il n'y ait un... mais !

Et dire que l'ami Julien, qui a fait fi de toute amulette, qui se rit de tout talisman, va, vient, visite en ce moment même Noie, Salerne, Amalfi, que sais-jc? et tout cela sans le moindre dommage pour sa peau ! Tandis que moi, avec mes cornes et mes mains de corail, me voilà!... Fallait-il donc que je rencontrasse ce damné jettatore!... Après tout, que je prenne ou non mon parti, je suis pincé... Attendons! „ < \^ :

Je vais passer les longues et lentes heures de ma réclusion à la fenêtre de mon appartement qui ouvre sur le quai de Sainte- Lucie. Après la strada del Porto, dans tout Naples, il n'est pas de carrefour plus animé, plus varié, plus grotesque, plus amusant et récréatif... Donc, à ma fenêtre! '. ■■.■ ; . ' '

Quel peuple singulier que le peuple napolitain ! Impossible de saisir et do bien faire comprendre tout ce qu'il a de bouffonnerie, de gaité, de finesse, d'astuce, de pénétration, d'esprit même. C'est une sorte de Grec dégénéré qu'un climat heureux, une nature toujours riante, et la vie en plein air mettent en perpétuelle joyeuse humeur. Je parle du bas peuple.

ils NAPI.ES,

Glioz le Napolitain, i;ctit marcliand, gargotier, pôclicur, lazzaroue, peu importe, le caractère semble d'une facilité sans égale : il est tolértxnt au possible. On voit des masses de gens s'avancer dans les rués les plus étroites, à travers vingt, cent, caille obstacles de tout genre, et cependant rester calmes quant, à Tàme : c'est en vain que la foule se heurte, se pousse, se presse, se cogne, se froisse, et que l'on piétine l'un sur l'autre : elle rit, elle bavarde, elle lance des bordées de lazzis et s'amuse de ce tumulte. C'est la nation la plus bruyante qui soit sous le soleil; quand la voix fait défaut à la poitrine, la gesticulation et la pantomime remplacent la parole. Seulement, dans tout cet amalgame d'hommes et de femmes dépenaillés, dont les lambeaux qui les couvrent inspirent dégoût ou pitié, les mendiants pullulent, et un peu... les voleurs. Gare à l'étranger qui circule parmi cette tourbe populaire î qu'il veille bien sur sa montre et sur ses bijoux, car à peine a-t-on vu le bout de son nez qu'il est ; entouré, assailli, foulé, "et souvent fouillé. On hurle, on beugle sans vergogne autour de lui. Gelui-ci le brosse; celui-là frotte E-es bottes ; cet autre veut porter la canne; et il n'est pas jusqu'à son mouchoir dont on ne prétende lui ôter la fatigue. Il faut qu'il se fasse faire jolace, et, au besoin, qu'il frappe. Du moment qu'il aura joué du poing, on le respectera comme un prince des Deux- Siciles. Les cochers,- de leur côté, vont droit à lui, et, pour le décider à se servir de leur véhicule, ils le serrent du cheval et des roues contre la muraille. El cependant, dans le fond, ce peuple est bon est honnête; mais il ne résiste pas à l'occa-sion de gagner ou de prendre quelque chose, dans le but de ne plus rien faire ensuite, le reste du jour, si ce n'est de s'étendre au soleil; de grignoter ses cazagncs ou de manger son cher cocomero. Il aime le far-niente par-dessus tout.

Généralement, l'homme est fort sale, mais il a une belle tôte, très expressive : l'intelligence brille dans son regard. Les femmes ne sont pas plus propres, et on leur fait une réputation de laideur qu'elles méritent, mais à un certain âge seulement. Jusqu'à trente-quatre ans, elles sont douces de traits réguliers,

OTïl un jeu de physiouomie très varié et luie grande vivacité dans les yeux. La plupart ont porté de beaux cheveux noirs qu'elles perdent de bonne heure, pour lès avoir trop fatigués dans leur jeunesse.

Eh bien! de ce peuple, il est une énorme portion à laquelle je m'intéresse: c'est le lazzarone. /: , . ;, . '

Anciennement, à Naples, il y avait à peu près quarante mille individus des deux sexes, vêtus plus que pauvrement^, qui- vivaient dans des paniers d'osier, d'où ils ne sortaient que pour Admirer le soleil ou pour travailler quelques rares instants de la journée. Beaucoup d'entre eux, dédaignant la mollesse des paniers, se couch.aient sur les dalles des quais et de la rue de . Tolède, et presque tous vivaient paresseusement à faire des commissions. Une autre portion de ces lazzaroni, attachée aux maisons puissantes de Naples, se faisant les instruments aveugle's des haines et des vengeances de leurs maîtres. Enfin, il y avait encore- d'autres de ces Napolitains, à la Mergellina et à la Marinella, qui vivaient du produit de leur pêche. Ces derniers restaient dans un état à faire honte. On aurait dit des Sioux, des Pawnies, des Navajœs, de véritables sauvages. La peau cuivrée, le visage barbu, ces misérables faisaient peur à voir. Belles ' formes du reste, gaillards taillés en Hercules. Les uns et les autres, oubliaient facilement le passé, et insouciants de l'avenir, ne pensaient qu'à satisfaire les besoins du moment. La facilité d'y pourvoir, la douceur du climat, la fertilité du sol, la nonchalance et la sobriété, propres aux méridionaux, enfin la négli- " gence du gpuvemement, étaient les causes de cette apatliie. Ces enfants de la nature tombaient-ils malades? on les envoyait à Saint-Lazare, c'est-à-dire à l'hôpital, où peut-être trop de charité les accueillait. Quand ils sortaient de l'hospice, -on les affublait d'une chemise courte, d'un caleçon plus court encore, et d'un chapeau de paille. Cet accoutrement donné par Saint-Lazare leur valut à tous le nom de lazzaroni. Ces lazzaroni étaient la grande curiosité de Naples. . ''-• - - :

Le lazzarone n'a pas de lois connues : il dort quand sa pau-

Page 1