‹ Naples, son golfe et ses rivagesChapitre 2 sur 6 · NAI>LE · texte numérisé non relu

NAI>LE

pière le veut ; il mange (juaud son estomac le demande; il boit quand son gosier a soif, et se repose du moment qu'il a gaguj quelques grains ; c'est pour lui que la mer déferle sur la plage ; c'est pour lui que le golfe a été creusé, que la création a été faite, que le soleil luit. Il l'absorbe par tous les pores. Il est paresseux, câlin, curieux au possible. Il est lier, il faut voir! Soudain, passant du nonclialoir à la virilité, il lutte avec énergie, témoin Tun de ces derniers jours que je m'avisai de jeter par la fenêtre, une à une, des chaussures avariées par l'eau de mer. Les lazzaroni du quai Sainte-Lucie qui virent tomber ces dons du ciel accoururent; malheureusement l'une des bottines échut à un rude jouteur, et l'autre à un lazzarone plus faible. Il s'agissait de réunir la paire. Bataille ! le faible, par attrait de la possession, triompha du fort, et ce fut un curieux spectacle de voir le droit; se fourrer les pieds dans une chaussure dont il allait faire usage pour la première fois de sa vie, et ensuite rire, causer, gesticuler, et nous télégraphier de lui expédier encore quelque défroque.

C'est ce lazzarone si humble, si doux, si patient, qui a pourtant fait, à Naples, les plus terribles révolutions, vingt ou trente pour le moins. Mais les lazzaroni disparaissent peu à peu tous les jours : d'abord nos Français les ont habitués à se vêtir d'un caleçon convenable ; ensuite, on a cherché à éveiller chez eux le sentiment de la propriété et l'amour du travail. De sorte que le vrai lazzarone s'efface; on en voit peu. Hâtez- vous, lecteurs, de venir à Naples, si vous tenez à voir les derniers débris de cette race, ne conservant de l'humanité que de belles formes et de magnifiques têtes.

Quand j'ai voulu visiter les monuments de la ville qui méritent examen, j'ai commencé par la cathédrale de Saint-Janvier, San- Gennaro. Cette église métropolitaine est située dans le vieux Naples, c'est-à-dire dans le milieu de l'inextricable réseau de rues étroites, serrées, anguleuses, que je vous ai déjà signalées. Là, comme partout à peu près, le peuple des travailleurs s'est emparé de la voie publique. Ainsi, au beau milieu du cUcmin

s'étale ]c serrurier avec son enclume, une forge portative, ses marteaux, ses pinces et le fer qu'il travaille au risque de brûler celui qui passe. Le menuisier couvre l'espace de ses établis, de ses planches, de ses rabots, de ses varlopes. Le cordonnier tient gravement ses assises en avant de sa porte et donne ses audiences aux matrones et aux servantes. L'épicier dispose toutes ses denrées, coloniales ou non, dans des boites et des caisses dont il émaille la devanture de sa maison. Le perruquier place son chaland sous le plus beau rayon du soleil et fait fondre la neigo de son savon sous les larges coups de son rasoir. Bref, tous les corps d'état, jouissant des mêmes droits, profitent des mémos avantages. Jugez alors de l'encombrement. Maintenant, vous figurez-vous l'infernal tapage qui résulte de cette étrange agglomération dans les rues, oii pas un pouce de terrain n'est perdu? Le ferronnier fait grincer sa lime sur l'acier, tandiy que ses aides battent l'enclume à coups redoublés. Les marteaux des ouvriers sur bois retentissent sans relâche. Le savetier chante à gorge déployée. Le barbier raconte, et de quelle voix, et avec quels gestes! Cent fois le nez du patient court danger de furieuses estafilades. Le boulanger crie son pain chaud, et les pâtissiers ambulants leurs rizze, galettes aux tomates, poivrées, pimentées à faire tomber un sauvage en attaques de nerfs. Enfin les bouchers, oh ! c'est ce qu'il y a de plus horrible ! l'un portant sur sa tête une moitié de bœuf saignant, l'autre un veau dépouillé, un troisième un mouton sanglant, s'avancent en braillant comme un Peau-Rouge poussant son cri de guerre. Celui-ci tient à la main le billot rouge de sang, celui-là les instruments du sacrifice. Si on les arrête, aussitôt, en pleine rue, le débit de la marchandise se fait à grande volée de couperet. Puis, voici le friturier qui fait siffler son huile bouillante en plongeant un merlan dans la poêle, en même temps que sa rude voix convie aux délices de sa cuisine. C'est un spectacle et un concert indescriptibles. Mille têtes remuent, mille corps grouillent, mille voix tonnent, dans cette cuve infernale qu'on appelle une rue de Naples... C'est un inconcevable et formidable imbroglio de gens et de choses.

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Vous croyez que j'en ai fini avec le roulement de tonnerre dont on est assourdi dans la bonne yille de Naples? Mais non." L'àne joue un grand rôle à Naples, et je dois vous dire que malgré celte foule qui obstrue toutes les rues, toutes les ruelles, tous les passages, des ânes courent au triple galop à travers le sillon humain pour aller emplir leurs barils à la fontaine voisine : un gamin, à califourchon sur Tun d'eux, accélère leur rapidité à grands coups d'élrivières; tant pis pour vous s'ils vous écrasent les pieds. En ^ outre des ânes, les corricoli, avec leurs pyramides d'hommes, de femmes et d'enfants, se lancent, comme nos chevaux de course, sur le turf des voies publiques.

Ce n'est donc pas dans les beaux quartiers de la ville qu'il Saut aller chercher les curiosités de Naples, étudier les mœurs des Napolitains, et même rencontrer les plus beaux monuments : non, c'est dans la Ville-Basse, c'est au lieu où fut jadis la vénérable Parthénope. Là, et là seulement, le peuple se dévoile, se fait connaître, .et, littéralement, se met à nu ! Peu importe à quelle heure vous l'y cherchiezj vous êtes sûr de le trouver toujours dans la rue. Le peuple, qui ne demeure que dans des bouges étroits et impurs, ne respire librement qu'en plein air. Couché vers niinuit, il est debout au point du jour, et aussitôt les rues fourmillent. C'est alors à qui gagnera quelques grains le plus vite possible, afin d'aller ensuite s'étendre au soleil, sur les quais ou le môle, et de ne plus rien faire de la journée. Le far-niente est le premier besoin de ce peuple tapageur.

— Faites-moi cette commission... dites-vous à un lazzarone couché su? les dalles de Santa-Lucia, en le poussant du pied et en lui montrant une pièce blanche.

— Non, esselenza, ho per manggiar... répond-il.

— Très bien ; tu as pour manger aujourd'hui, mais demain? ajouLez-vons.

— E Dio! fait ce lazzarone, en montrant le ciel d'un geste admirable.

Ainsi, vous le voyez, cet homme compte sur la Providence. En effet, comme je l'ai dit déjà, pourvu que le Napolitain ait du ; <

Icil, le grand air, des fruits et de la neige pour fabriquer son aoqua fresca, il est heureux. Son caractère se refuse au chagrin, et il lui faut uniquement son dolcd far-niente, c'est-à-dire le nonclialoir.

Un matin, j'étais à ma. fenêtre et je jouissais de l'aspect joyeux du quai, et j'écoutais la canzone marinaresca dont l'éternel re-^ frain est Santa-Lucia ! On s'éveillait dans toutes les maisons qui bordent le largo. D'un quatrième et d'un sixième étage, une dame qui n'aurait pas osé aller elle-même au marché, et une vieille matrone, la face grincheuse, afin de s'épargner la fatigue de l'escalier, descendaient à l'aide d*une longue corde un large panier que les fournisseurs, stationnant dans la rue, emplissaient de provisions. Les forçats commençaient leur balayage devant l'Arsenal. Des Calabraises, après un roulement préliminaire de leur tambour de basque, manoeuvraient des hanches et du torse pour exécuter leur ardente tarentelle. Les petits lazzaroni me criaient d'en bas : « Uno grano, signore, una piccola moneta, por manggiar di macaron.., » Et dans leur sourire, ils me montraient des dents qui n'avaient besoin ni de pierre .ponce ni d'opiat pour briller du plus bel émail. Remarquez que, dans' son patois, le Napolitain ne fait jamais sentir la dernière syllabe du mot italien : elle reste dans sa bouche. Ainsi, dit-il macaron pour macaroni. Les pêcheurs, arrivant de la haute mer, abordaient au rivage et amarraient à l'estacade leurs barques chargées de poissons encore frétillants et de mollusques qui bâillaient au soleil. ■ , '

Déjà de graves personnages, tout de noir habillés, montaient de laÇhiaja, et, pelotonnés sous le parasol blanc dont les Napolitains se protègent contre l'inexorable température de leur climat, se reridaient à leurs afifaires. Puis, défilaient, à grand bruit de grelots, de nombreux équipages à trois chevaux emplumés et pomponnés conduisant des touristes à Gumes, à Baïa, à Pœstum, aux antiquités de Pouzzoles et de Misène. Les carross^Ui, à un carlin la course, soit quarante-cinq centimes, et des calessine

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prenaient place en face de notre hôtel pour y attendre la pratique.

Dos bandes de professeurs, de tous ordres et do tous costumer, se mêlaient et se croisaient en tout sens, se dirigeant vers leurs écoles, leurs maiîsoTis ou des églises. Côte à côte avec eux, clicminaient de petits enfants dont la vue me charme depuis que je suis en Italie. Figurez-vous qu'ils sont vêtus d'une robe de bure moins belle que la tunique de nos collégiens, et, à l'entour de la taille, ceinture de cuir ou corde de chanvre. Que signifie cet habillement pour des enfants du plus bas âge ? Le voici : En France, il arrive à bien des mères, à beaucoup de familles, de vouer leurs enfants au blanc ou au bleu, jusqu'à un certain âge. C'est un sentiment pieux qui fait mettre ainsi ces petits êtres sous la protection de la sainte Vierge. C'est un même sentiment pieux qui anime les Napolitaines. Elles consacrent au Seigneur, jusqu'à six, dix, douze ou quinze ans, leurs fils, qui deviennent ainsi, pour un temps, de petits capucins, de petits camaldulcs, ou des franciscains en miniature ; ou leurs filles, qui sont admises alors chez les visitandines ou les annonciades. Rien de plus intéressant que ces jolies têtes de frais et joufflus amorlni affublés du hoqueton et de la cuculle. On serait tenté de les embrasser dans la rue.

Rien de plus original également que ces enfants de chœur de dix à douze ans qui pullulent dans Naples, portant iicrement leur mignon petit collet et se coiffant du tricorne d'une façon picaresque. Aux enfants succédaient des files de jeunes gens en soutanes violettes, bordées de lisérés rouges et ornées de boutons de même couleur. Ce sont des apprentis virtuoses composant les maîtrises des paroisses, et devenant petit à petit et plus ou moins vite des artistes de talent.

Donc, j'étais absorbé par cette scène panoramique, lorsque, tout-à-coup, des tintements répétés de sonnettes s'échappent de notre petite chapelle voisine, Santa-Lucia. Aussitôt le poste do l'Arsenal prend les armes et le tambour bat aux champs. Des matelots se détachent du corps de garde et se placent à la porte

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de Téglise. Eu môme temps, au son des clochelles, tous les cris stridents, et si variés, du quai, cessent comme par enchantement. Cent fenêtres des maisons s*ouvrent et laissent voir des visages recueillis. Tous les passants se découvrent; les voitures en circulation s'arrêtent; beaucoup de ceux qui les occupent descendent et leurs cochers mettent pied à terre. On s'agenouille de toutes parts, et il se fait pendant un temps un profond silence qui ressemble à de la prière. Alors, apparaît enfin, sortant de la chapelle, un homme enfoui dans une longue tunique rouge bordée de jaune, les mains portant deux énormes sonnettes qu'il vibre des deux bras, alternativement levés en l'air, puis retombant en mesure. Il s'avance majestueusement sur le largo, en imprimant à son corps le mouvement cadence exige par le poids de ses cloches. Il est suivi d'un enfant de chœur qui porte dans un sac très riche les objets pieux exigés par la circonstance. Enfin vient un prêtre, en habits sacerdotaux, qui porte le ciboire sacré. Des marins tête nue, couvrent le ministre de Dieu d'un dais de soie blanche, et des soldats en armes font la haie de chaque côté. C'est le saint Viatique que l'on porte ainsi généralement aux malades. Une foule, qui grossit à chaque pas, fait suite au cortège et semble prier avec ferveur.

J'aurais bien d'autres détails à vous donner sur les mœurs et la manière d*ê Ire des Napolitains. Mais l'espace me fait défaut.

D'ailleurs n'ai-je pas à vous entretenir de quelques-unes de mes excursions au-dehors de Naples ?

Par exemple, je suis allé à Capoue. Comment être aussi près de Capoue, 15 à 20 kilomètres peut-être, et ne pas aller voir cette vieille cité dont les délices firent la perte du grand Annibal et sauvèrent Rome affolée de terreur? Et puis on se rend à Capoue en chemin de fer, et la strada ferrata franchit si vite les distances. Mauvais wagons, les wagons italiens : mais faut-il être bien difficile? Les déhces de Capoue me dédommageront !...

La grande curiosité de Capoue, c'est l'amphithéâtre ancien qui faisait la gloire de celte superbe ville, maintenant complètement en ruines, à deux milles de la nouvelle Capoue. Cet amphithéâtre,

seul est resté. Il fut. le premier que l'on construisit en Italie., pour en faire une école de gladiateurs, quand l'amour, la volupté de Toir l'cfFusion du sang absorba tout chez les Romains. Cette écolo de gladiateurs devint en effet une nombreuse pépinière de combattants, prêts à verser leur sang sur toutes les arènes du monde soumis à l'impérieuse Rome.

Le soleil vient de se lever lorsque le squelette colossal de cet amphithéâtre de Gapoue m' apparaît au pied du coteau qu'arrose le Vulturne. Je commence à fouler une immense couche de ruines. Des ruines, au moment où la nature se réveille sous les premiers baisers du jour ! La résurrection et la mort! combien de pareils contrastes dans l'univers ! Si l'horizon empourpré de mille feux me sourit, cette vaste mer de décombres, si horriblement éparpillés sur le sol aride, impressionne tristement. Rien de plus saisissant que ce tableau dominé par l'amphithéâtre, debout depuis 3000 ans! Cherchez donc maintenant la demeure voluptueuse d'Annibal!

Cependant je m'achemine vers le gigantesque .édifice qui se profile sur la brume plombée de la plaine, et j dessine les vues de son propre pourtour et les franges pittoresques de ses guipures. Il est de style étrusque. Diamètre, 250 pieds; largeur, 150. Quatre étages de quatre-vingts grands arcs chacun, décorés d'un ordre d'architecture différent,- le composent, et il est orné de deux portes principales. Le sommet de l'amphithéâtre, dans toute sa circonférence, était couronné de statues admirables, témoins la Vénus Victrix, Y Adonis, la Psyché, que l'on y trouva, et qui font actuellement l'étonnement e.t l'étude des artistes au Musée degli Stndi. à Naples. Ses gradins pouvaient contenir 60,000 spectateurs. Après le Colyséede Rome, c'est le plus vaste amphithéâtre connu. Il montre, béants, les passages qui conduisaient les magistrats et les grands persounagcô à leurs places d'honneur^ etc. On y voit encore des restes de peintures, des débris de bas-relief,, en stuc, et différents ornements curieux. Les cellules des gladiateurs, les carceres des esclaves, les chambres réservées aux animaux féroces, le spoliarium, où on acbo-

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■vaitles blessés à coups de maillet, etc., sont très reconuaissables

Maintenant, quel calme, quel silence, quelle solitude dans cette enceinte majestueuse, et dans la plaine qui l'entoure, là où les passions humaines firent entendre autrefois leurs clameurs, où retentirent les accents de la joie mêlés aux gémissements de poignantes douleurs ! Aussi, vous ne sauriez croire combien vives sont ces émotions qui vous parlent, quand vous foulez aux pieds de telles ruines. L'imagination s'allume, vous ressuscitez tous les objets qui vous entourent; les scènes d'autrefois se reproduisent sous vos yeux. Vous devenez le témoin des drames que l'histoire vous a racontés, et il n'est pas jusqu'au gladiateur, laissé comme mort sur le sol rougi de l'arène, qui, étendu tout de son long avec une raideur . cadavérique, les prunelles déjà vitrées, ne vous apparaisse joignant péniblement ses mains sanglantes pour une prière suprême, consolateur et prêtre de sa propre agonie. Alors vient le soir. Le couchant s'éteint à l'horizon, et l'ombre de la nuit descend sur cette plaine muette, comme l'ombre éternelle sur les yeux des pauvres victimes. Au loin, vaguement estompés, des chevaux et des hommes tués, des maisons écroulées, des temples tombés dans la poussière, bossuent le sol. L'obscurité, le désert, le silence se font sur ce vaste cimetière de ville endormie pour jamais, mais que votre cerveau, tout-à-l'heure, rendait si tumultueuse, et Ton n'y entend plus que le très faible râle de l'agonisant, le frôlement d'ailes du vautour et les cris de l'engoulevent...

Quelques côtelettes, fort coriaces, un pain mal odorant, et un vin acre et acidulé, telles sont, pour moi, les délices de Gapoue.

J'ai visité aussi la célèbre et terrible île de Caprée. Ne pas aller à Gaprée, l'île du monstrueux Tibère, oh! c'eût été un crime de lèse-curiosité î

Le charmant petit bateau à vapeur la Comète- me conduit à Capri en moins de deux heures. La mer étincelle sous les fevui. du soleil, et l'immense zone des côtes nage dans une brume d'or de l'efîet le plus délicieux. Bientôt l'île de Capri se montre

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à mi, avec ses formes désordonnées, ses roches capricieuses, ses audacieux promontoires, ses anses ténébreuses, et enfin ses villes et ses villas encore endormies sous les palmiers de ses collines.

Vue de loin, Gaprée offre la forme d'une chèvre accroupie, mais levant la tête. Le dos, c'est la montagne du Solaro, située au sud-ouest, 1800 pieds d'altitude. La tête, c'est le promontoire qui regarde les rivages de Sorrente et de Campanella ; c'est là que se trouvent les ruines du repaire dans lequel le monstre romain, Tibère, abrita sa tyrannie et ses horribles cruautés.

Strabon nous apprend que Gaprée possédait deux villes : Caprl, à l'orient de l'île, Ana-Capri, à l'occident, qui existent encore.

L'empereur Auguste acquit l'ile de Gaprée des Napolitains, en échange d'Ischia. Il s.'y établit, car le climat y est très doux pendant l'hiver, et, voulant y séjourner pendant sa vieillesse, il y construisit douze palais, auxquels il donna les noms des douze j^rands dieux de l'Olympe.

Quand son successeur Tibère, dans la pensée de s'isoler du sénat de Rome, vint habiter Gaprée, avec Séjan, son terrible ministre, il agrandit d'abord les palais d'Auguste, seuls bâtiments qui existassent alors, puis il établit des bains sur une esplanade, eu face de Naples, à l'endroit de la plage qui a nom Marina d'Ana-Capri.

En même temps, au sommet du promontoire qui regarde le cap Campanella, jadis de Minerve, il fit élever l'énorme et colossal palais qu'il habita, et l'entoura de dépendances non moins colossales, phare, amphithéâtre, centum camerelle ou groupe de cent chambres, thermes, etc. Enfm il transforma les rochers de l'ile en jardins magnifiques, coupés dévoies commodes, ornés de fontaines, de viviers, d'édifices somptueux, etc.

Alors, une fois entouré de toutes les jouissances du luxe et des commodités de la vie, le tyran ne songea plus qu'à tracer des listes de proscription. Alors, le farouche bourreau, après avoir

avisé un rocher à pic, qui domine la mer de Sicile, à une hauteur do 600 pieds, et au-dessous duquel se trouvent des écueils aux pierres aiguës, prit goûta faire précipiter de cette pointe avancée les nombreuses victimes de ses soupçons et de ses fourberies.

Le steamer nous débarque dans une petite anse fermée de trois côtés par des rochers disposés en ravin et qui forment comme le diaphragme de l'île et U pli du ventre de la chèvre. Au travers de ce ravin est taillé un étroit et rapide sentier qui sert de communication entre le port et l'intérieur de l'île, Gapri à l'est, Ana- Gapri à l'ouest. Ces deux points culminants ne peuvent être atteints que par l'escalier, dont chaque marche compte 15 pouces d'élévation.

J'arrive à Gapri. Quelques maisons, d'effet assez pittoresque, lui servent de faubourg, et la petite ville est appuyée contre une montagne fort escarpée en même temps qu'elle est défendue par un mur crénelé, un castellione et un bastion, jadis occupés par le farouche Hudson-Lowe, dans la guerre de 1803, contre les Français.

Dans l'hôtel San-Salvador, tenu par le digne tavernicr de ce nom, un type fort original, on trouve des cailles exquises, arrivant d'xVfrique, dont Gapri sait faire d'abondantes razzias, de savoureux poissons, et de très agréable vin blanc qui porte encore audacieusement l'odieuse épithète de vino tiberiano. Mais à peine ai-je satisfait aux exigences d'un estomac rebelle qui battait vigoureusement la chamade, que, voulant visiter l'île, je suis assailli, enveloppé, enlevé par un tourbillon de femmes et d'ânes, qui s'emberlificotent avec tous les voyageurs, avec la prétention de disposer de nos personnes selon leur fantaisie. Je me débarrasse convulsivement de l'étreinte des mégères, et me voici libre.

Par un chemin pierreux, montant, tout en lacets, j'erre alors à l'aventure à travers les jardins bien négligés du terrible Gésar, et gravissant le fameux promontoire, j'arrive insensiblement au beau milieu des ruines grandioses du j)alais de Tibère.-

iâO NAPLES,

. Là, je rclrouYC, je parcours;, j'examine à loisir les portiques h. demi éboulés, les chambres éventrées, les celliers pei forés, des masses énormes de substructions que la dent du temps ne parvient pas à robger. L'amplii théâtre, dont une partie a glissé dans le golfe; le phare, massif énorme de briques en forme de tour encore émergeant du sol, au moins en partie; les centiim camerelle, qui servaient de cachots aux victimes de l'ogre toujours affamé de chair fraîche; les grottes de l'abominable débauche oïi eurent lieu les drames des Sellarii et des Spentriœ; les débris du temple de Mi thra; cL enfin la redoutable roche tarpéïenne de l'île, tels sont les vestiges qui restent et dureront longtemps encore du passage de l'homme exécrable que l'histoire n'a pas assez flétri.

Groirez-vous que j'ai failli piquer une tête dans la mer de Sicile et aller me briser sur les rochers, à l'endroit même où Tibère faisait précipiter les condamnés, et cela pour avoir voulu mesurer de l'œil la profondeur du gouiffre? Ainsi, avec le désir de, juger l'effet du saut périlleux, que Séjan fut l'un des derniers à expérimenter, je m'étais mis à plat ventre : mais je glissai contre toute attente, et sans la main d'un guide dévoué, qui me harponna, mes os blanchiraient au fond de la mer, en compagnie de L eau coup d'autres victimes.

Que de souvenirs dans cette île, et de quelles hallucinations n'est-on pas le jouet, en cheminant sous les rayons de feu d'un soleil tombant d'aplomb! Il me semblait voir l'ombre de Tibère me barrant le passage dans les chemins creux. Je tournais constamment les yeux vers les grandes ruines que je quittais, et qui, semblables à des squelettes gigantesques, s'estompent en gris sar l'éther bleu, comme si j'eusse voulu m'assurer qu'aucun centurion ou nul licteur ne me poursuivait par ordre de César.

On dit que notre illustre La Pérouse fut tué par les sauvages * de Vanikoro. Je doute que les naturels de cette île de l'Océanie soient plus âpres à la curée que les avides insulaires de Gaprée. Certes, ils ont du sang de Tibèro dans les veines, ou je me trompe fort...

J'ai cependant passé deux jours au milieu d'eux, mais grâce à la connaissance, rapidement faite, d'un très aimable Anglais qui voulut me recueillir chez lui, à ma descente des ruines. Ce que c'est que la sympathie! Un mot sur ce charmant gentleman. Condamné à mourir par trop peu de santé, mon Anglais vint se fixer à Oaprée. On lui avait laissé trois mois de vie, et il est dans cette île depuis quarante ans. Les cordes de ma lyre ne suffiraient pas à chanter son hospitalité digne des temps antiques. Je suis allé aussi à Pœstum, en plein royaume de la mal' aria. Mais ne pas voir Pœstum, ses roses et ses temples, que vous en semble? C'était ne pas être digne de voyager!... Je m'y suis donc rendu. Comment? Le voici : De Gaprée, après avoir admiré la gi'oite d'azur, véritable et magnifique palais de cristal d'une ondine, mais que je ne puis vous décrire, par une simple barque je me suis rendu à Sorrente, que l'on voit sur le rivage du golfe étaler ses charmantes villas.

Là, je loue nn cheval, je me fais renseigner, et d'ailleurs j'ai mes poches pleines de cartes, de plans et de livres sur la matière. A l'amble, sans me presser, le nez au vent, les yeux partout, je longe la côte, au cap Campanella, je tourne à gauche comme le rivage, et, la mer de Sicile à ma droite et se perdant à l'infini, je chemine jusqu'à ce que, d'abord, se présentent à moi, comme de blancs alcyons, trois petites îles, à la vue desquelles, comme dans un délire de poète, je m'écrie :

Jamque adeo scopuios Sirenum advecta subibat Difficiles quondam

Je traduis, c'est plus simple : « Déjà l'on cinglait à la hauteur des rochers des Sirènes, écueils jadis redoutables. »

A un voyageur qui passe, je suis tenté de dire :

— Vite, vite de la cire molle ! Fermez vos oreilles et contentezvous de regarder! Pour moi, je veux non-seulement voir les sirènes, mais aussi les entendre!...

Mais non, plus do sirènes. Depuis Homère, depuis Virgile, ces îlots rocheux sont complètement abandonnés de leurs enchante-

resses, et je ne vois pas la plus petite sirène montrer au-dessus de l'eau sa belle tête et son buste gracieux ruisselants de l'onde amère.

A Amaî/î, où je prends un léger repas, encore moins de sirènes r Combien est sale, nue, tuméfiée par la souffrance et la misère, combien est laide la belle moitié du genre humain. Et cependant quelle situation pittoresque que celle d'Araalfi, en face du golfe de Salerne! La nature se plaît souvent dans les contrastes! Une gorge sévère, abrupte, entre deux montagnes escarpées; dans l'échancure de la vallée, et sur les rampes de la gorge, ville antique, jadis république fameuse qui dompta Pise ; au pied de la cité, un port et la mer, avec ses prestiges, telle est Amalfi. Et puis, ô merveille! une église au porche byzantin, avec somptueux escaliers conduisant à une nef admirable, où les marbres les plus riches le disputent en élégance aux lustres de Venise les plus rares. En outre, une crypte mystérieuse qui recèle un prodige de l'art, la statue de bronze de saint Paul.

Amalfi est la patrie du macaroni. Il doit sa supériorité à la légèreté de l'eau filtrant à travers les rochers qui couronnent la ville.

Je couche à Salerne. Je ne vous dirai rien de cette ville si fameuse. Elle mériterait cependant que je vous parle de sa célèbre école, et que je vous cite quelques aphorismes de cette e'cole de Salerne, mais l'espace me manque. Sachez pourtant que, à Salerne, je trouve une famille composée d'un monsieur, d'une dame, et de leur fils do seize ans, qui me demandent de continuer avec eux le petit voyage" de Pœstum. On leur a dit que la route est infestée de voleurs, et ils pensent que ma présence pourra en imposer aux détrousseurs de grands chemins. Je ne me savais pas d'apparence si formidable; mais, pour rassurer ces braves touristes, et pour ôtre plus sûrs de ne pas nous égarer, je prends un guide, et nous voici chevauchant cahin-caha de Salerne à Pœstum.

Nous traversons une contrée presque plate, humide, malsaine, car, je vous l'ai dit, nous entrons dans le domaine de la mal, aria. Et maintenant, comme si cola ne suffisait pas, voilà qu'il

est question de brigands ! Du milieu de chaque bou([uet d*arbres, de derrière chaque ruine, au détour de chaque éminence, la pauvre dame, fort curieuse du reste, croit voir sortir des Calabrais au chapeau pointu, à la mine farouche, un arsenal de pistolets à la ceinture, et le tromblon à la main. Nous en sommes quittes pour la peur. Le jeune coq de combat aTair d'appeler une aventure de tous ses vœux, lui : il arme et désarme sans fin le revolver dont lui a fait don la tendresse maternelle. Il y a même un moment, panique épouvantable ! où, à un bruit de lièvre qui a fui de sa bauge à notre approche, le bouillant Achille, — il s'appelle Achille, — décharge les six coups de son arme, croyant avoir affaire à un Marco Spada. Mais point ! Plus de sirènes, et pas davantage de Fra-Diavolo, pas le plus léger Rocco del Pizzo! Mais, pour les remplacer, quelle quantité de serpents frétillant sur l'herbe brûlée et nous faisant les yeux doux !

Notre route s'avance entre la mer et des collines. Nous traversons les ruines de Picentia; nous franchissons le champ de b^.taille où quelques chevaliers normands, en 4016, battirent toute une armée de Sarrasins. Le Silarus des Romains, aujourd'hui le Sele, est passé, et nous foulons aux pieds un autre champ de bataille, celui où Grassus tailla en pièces l'armée de Spartacus.

Jusque-là, aspects assez maussades, peu ou prou d'horizons^ Mais alors la'nature devient plus riante. D'abord Monte AlburnOy avec des croupes pittoresques, des bois romantiques tout peuplés de cerfs et de sangliers. Enfin, une autre plaine, plus belle que les précédentes, et des pâturages se déploient, à notre droite, sur le bord de la mer. On y yait errer des troupeaux de buffles au poil hérissé, des chevaux de petite taille, mais pleins de feu, à en juger par leurs cabrioles, et des moutons, et des porcs, à n'en plus finir. \ . [ .'■ ^ ■■'.-.■,

— Pœstum! Voici Pœslùm!... m'écriai-je soudain.

En effet, au loin, sur la pâle verdure se détachent, en tons blancs et gris, de massives ccnsî raclions qui annoncent une ville antique. Ce sont des pas de remparts, c e sont des arcs.

des portes, ce sont des temples et des colonnades, le tout semé ici et là. Tel est le spectacle qui appelle le voyageur, et c'est pour en jouir qu'il brave le mauvais air de cette contrée marécageuse.

Nous sommes à Pœstum ! Nos chevaux s'arrêtent à peine que nous sommes e^tourés par de pauvres jeunes hommes .maladifs, des femmes pâles et tremblantes, de mièvres jeunes filles dont les yeux sont enfoncés dans leurs orbites, des vieillards grelottants, tous frappés par la fièvre que donne la mal' aria. Ces infortunés nous ofifrent leurs services. C'est une manière de nous demander les nôtres. Quelques piécettes d'or les rendent jubilants. Nous laissons nos montures au guide, à qui je recommande de nous préparer la couchée, si c'est possible, et, si c'est possible également, une table, car, pour le souper, j'ai fait prendre des provisions à Salerne. Pas d'hôtel; tout au plus une maisonnette, près du hameau de Capaccio.

Jamais, ami lecteur, je ne pourrai vous exprimer l'émotion que je suis venu chercher aussi loin de Naples, au milieu de ces ruines; jamais je ne pourrai vous rendre le sentiment de mélancolie qui s'empare de moi, au milieu de ce théâtre des vanités humaines, qui a nom Pœstum, jadis Phèstu, fondation des Pélasges- Tyrrhéniens. Il y a longtemps de cela.

Le soleil se plonge dans la mer, et déjà les grandes ombres du soir s'étendent dans la plaine. Ma.is, des sombres et malsaines vapeurs qui s'élèvent du sol inculte et humide, les frontons de trois grands temples, assis à l'écart l'un de l'autre, et le sommet de leurs colonnes sont encore empourprés des derniers rayons du jour. Moins exhaussés, les fragments d'arcades et les débris de' portiques se trouvent au contraire noyés dans l'obscurité croissante, et semblent des fantômes qui s'élèvent de terre. Les buffles et les cavales, errant dans le pourtour de ces ruines, me paraissent être les ombres de ceux qui ont habité cette ville morte, et qui, depuis bien des siècles, l'ont quittée. Aussi je vous laisse à compter combien de générations j'évoque mentalement : Pélasges, Grecs, Lucaniens, Romains, Lombards, Arabes

venus du midi, Normands accourus du nord ! Mais je me lais, car je ne vous fais pas un cours d'histoire : pour voyager en Italie, on doit la connaître à l'avance. Eli bien! tous ces peuples ont foulé ce sol, ils ont prié dans ces temples, ils ont arrosé ces remparts de leur sang, ils ont passé sous ces portes, ils dorment leur dernier sommeil sous cette poussière ! Les hommes sont tombés, les murailles restent...

Quels enseignements dans le muet langage du temps ! Un jour, ne serons-nous pas foulés aux pieds nous-mêmes par les générations futures, comme nous foulons les cendres des Pestaniens, cachées, oubliées à jamais !

Les Romains aimèrent beaucoup le séjour de Pœstum. C'était une ville de sybarites! Le dirait-on maintenant? Ils l'aimaient parce qu'on y respirait un air doux et parfumé, môme durant l'hiver. Leurs poètes célébraient les roses de Pœstum, dont toute cette plaine était couverte. Elles y fleurissaient deux fois l'an. C'était à l'éclat de ces roses, à leur parfum, à leur beauté qu'ils empruntaient leurs comparaisons.

Pœstanis rubeant aemula labra rbsis î Ce qui veut dire : Puissent les lèvres avoir la fraîcheur et le parfum des roses de Pœstum !

A l'invasion des barbares, Pœstum fut prise et détruite par les Lombards, qui, eux-mêmes, en une nuit, furent tous passés au fil l'épée, par le Normand Robert' Guiscard. Les eaux stagnantes envahirent alors la plaine, et on dut fuir des ruines devenues dangereuses. Pœstum fut oubliée longtemps ! C'est en 1745 seulement qu'un travail de J. Antonini la remit en lumière.

Dès-lors, Pœstum fut admirée, visitée, étudiée, et devint les colonnes d'Hercule, le bouquet final de toutes excursions de touristes. ^ -

Quelle horrible nuit passée dans la hutte de nos hôtes ! N'en parlons plus...

Enveloppés de nos manteaux, nous sommes debout au lever du soleil pour errer à l'aventure au miUeu des splendides richesses

de Pœstum. Ce qui m'impressionna si fort la veille, à l'heure du crépuscule, aux rayons du jour, revêt des teintes plus vives et plus gaiefî.

L'enceinte des murs de Pœstum décrit un polygogne de 2 à 3 milles de circonférence, interrompu en b.en des endroits. Quatre portes s*élevaient aux points cardinaux, d'où quatre rues se coupant a angles droits et quatre quartiers. Une seule de ces portes, celle au levant, est encore debout. A sa clé de voûte, on trouve encore le dessin d'une sirèite cueillant une rose, et un dauphin.

Tout près de là, un mur percé d'une porte signale le quartier des soldats. Pavé formé de polygones irréguliers, comme à Pompéïa. ■ -

On reconnaît aussi les traces d'un aqueduc. • .

Au-deliors de chacune des portes, tombeaux ^^Qixii?, à l'intérieur, et dans lesquels on trouva une quantité de vases historiés d'Une grande beauté, avec des armures^ etc. Inscriptions grecques, etc.

Du sud à Test, Agora, basilique, temple de Neptune, la divinité spécialement honorée par cette ville maritime.

Le temple de Neptune est le plus merveilleux des édifices encore debout de Pœstum. Toutes les cités maritimes avaient nécessairement un temple consacré à ce dieu. Celui de Pœstum, le plus ancien, et l'un des plus majestueux, possède un podium de trois grands degrés. La longueur du temple est de 192 pieds. Six colonnes, d'ordre dorique, cannelées, avec deux vestibules soutenus par des pilastres, entre lesquels se trouvent deux colonnes, le tout couronné d'un riche fronton, telles sont les deux façades. Un escalier décore chaque vestibule. Quant aux parties latérales du temple, elles sont formées de douze colonnes, supportant une architrave sans saillie, et une frise dorique. Dans l'ensemble, c'est donc trente-six colonnes qui entourent l'édifice, et chacune de ces colonnes est composée de six à sept pierres de taille d'un diamètre de 6 à 7 pieds à la base, avec chapiteau de 2 pieds de haul, à peu près.

'. La cella ou sanctuaire, de près de 85 pieds de long sur 40 de large, est élevée de 3 pieds sur le sol du portique intérieur. Quatre murs très bas l'entourent, et quatorze colonnes, placées sur un double rang, la décorent. Leur hauteur est de 16 pieds, sans le chapiteau. Une immense architrave repose sur ces colonnes, et, sur l'architrave se dresse un second rang de colonnes plus I)etites, destinées sans doute à soutenir la toiture du portique. Cette cella est pavée de larges dalles carrées. On reconnaît facilement, aux marques qu'il a laissées, l'emplacement de l'autel principal, et la place des autres autels qui servaient à l'immolation des victimes. Ces autels faisaient tous face à l'orient. Le railieu du temple était à ciel ouvert, et, par cette disposition des temples, les tribunes du second étage, auxquelles on arrivait par les escaliers des vestibules, se trouvaient parfaitement éclairées. Ce premier édifice traversa longtemps encore l'intempérie des saisons.

A l'ouest dii temple de Neptune, et tout à côté, se trouve la basilique. Ce n'est pas un sanctuaire, ce serait plutôt une vaste salle d'habitation royale, comme son nom' l'indique. Celte basilique compte 165 pieds de long sur 71 de large. Le travertin qui compose ce monument est d'un -ton plus blanchâtre. Ses deux façades sont ornées de neuf colonnes cannelées d'ordre dorique, sans base, et appuyées sur la troisième marche de la plate-forme.

: * Il n'y a pas moins de seize colonnes sur les côtés, avec une altitude de 19 pieds, en y comprenant le chapiteau. Vestibule à chaque façade, bien entendu. L'intérieur est divisé en deux portions égales, par un rang de colonnes qui se prolonge d'une porte à l'autre. Comme le point de départ de ces colonnes est plus élevé

' • que le reste du sol, on suppose que c'est entre ces colonnes que siégeaient les magistrats. La plate-forme ou podium de cet édifice est quadrilatère. Il y a un sanctuaire et des traces d'autels.-

Le temple de Vesia ou de Ce'rès, dans le quartier nord, est bien •plus petit et moins imposant que celui de Neptune, mais il est d'un style infiniment plus élégant. Le vestibule de l'entrée est

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soutenu par sei;îe colonnes. Quatre marclies font arriver à la cella. On y retrouve quelques sarcophages romains.

Entre les temples de Neptune et de Vesta, tout récemment on a découvert les ruines du temple desDioscures^ construit en marbre grossier, mais, pour l'étendue, ne le cédant en rien au temple de Neptune. Bas-reliefs des Argonautes. Jason, nu, derrière un bouclier. Pollux avec son cheval. Orphée, la lyre à la main. Ganéphore avec corbeille sacrée. Phryxus sur le bélier à toison d'or.

Je ne vous dis rien de V Amphithéâtre, au centre de la ville, et attenant au Théâtre, non loin du temple de Vesta. Dégradation complète.

Parmi les peintures des tombeaux, et sur des vases peints, on voit Hercule au jardin des Eespérides ; Electre et Oreste au tombeau d'Afjamemnon, etc. Dans certaines sépultures, récemment ouvertes, armures superbes en bronze, et, sur des vases de prix, jeune femme offrant à boire à un guerrier; combattants montés sur un char, etc. .

Ainsi les corps de ces infortunés Pestaniens, si longtemps assis dans les ténèbres de la mort, ont été rendus à la lumière et livrés au vent de la plaine et des marais, pour satisfaire notre désir de voir ! Le soleil calcine leurs ossements confondus avec la pierre des décombres. Et, quand passe un vivant, il foule indignement le cadavre... La mort elle-même n'est-elle donc pas encore le repos?...

Après adieux bien et dûment faits au bouillant Achille et à son aimable famille, je me sépare de' mes compagnons de voyage.

Le lendemain, j'arrive à Naples par Nola, Nocéra, etc.

Le premier spectacle qui m'est offert dans cette ville aux excentricités célèbres, c'est un incendie en mer. Le feu vient do se déclarer, à dix heures du soir, sur un vaisseau du port. Les flammes s'élèvent en gerbes brillantes et teignent bientôt de leurs reflets le golfe, la ville, les navires et les collines circulaires. C'est une vision de l'enfer. Pas un matelot à bord. Nul ne vient donner des secours, soit des quais, soit des autres navires. On ne peut comprendre une telle apathie. Le bâtiment brûle

jusqu'à sa ligne de flottaison. Tout Naples et là, sur la Marinella, pour jouir de la vue de cet horrible mais grondiose sinistre. On raconte qu'un mousse, grand amateur d'alcool, et resté seul sur le vaisseau, voulant sans doute se livrer à sa passion favorite, a mis le feu à quelque barrique. On n'a pas revu le pauvre petit être. De ma vie je n'oublierai cet incendie en mer!

Oui, l'Italie a quelque chose de féerique. On lui trouve un air de fête perpétuelle, quand on voit qu'elle se pare sans fin de festons de verdure courbés en arceaux, et que le moindre souffle agite. Ses montagnes capricieuses, entre lesquelles s'ouvrent de si belles vallées; ses blanches bourgades aux toits rouges, éparpillées le long de ruisseaux qui se donnent les grands airs de cascades ; les champs de maïs et les pampres de vigne qui courent d'arbres en arbres; tous les paysages qu'elle déploie, égaient l'âme, soulagent le cœur, et vous invitent à la joie. Le beau ciel bleu de son firmament, et la fraîche verdure du tapis dont elle se couvre, vous font rêver.

C'est sous de telles impressions que, à mon retour de Pœstum, et avant de faire l'ascension du Vésuve, je veux aller voir Gastellamare, son admirable position, et Sorrente, que j'ai à peine entrevue.

Donc, un matin, en attendant le départ du train pour Gastellamare, je me promenais dans le quartier de Naples le plus encombré, c'est-à-dire près du Mercato del Carminé, oii grouillent les descendants de Thomas Aniello, ou simplement Mas-Aniello. Les églises n'étant guère ouvertes qu'à l'heure des messes, je les visite. Or, je sortais de la petite chiesa cli San-Piétro ad aram^ où la tradition raconte que le chef des apôtres, accompagné de saint Marc, son disciple, étant venu d^Antioehe, la neuvième année après l'Ascension du Sauveur, éleva le premier autel de Naples et y célébra les saints mystères. Se présente à moi la longue strada Egiziaca Forcella, dans laquelle je pénètre, lorsque je vois venir, d'un côté, un grand troupeau de bœufs aux cornes menaçantes, et, de l'autre, un corricolo lourdement chargé. Comme vous le savez, toutes les rues de Naples sont remplies

d'ouvriers, d'hommes, de métiers, de marchands, de colporteurs. J*ai hâte d'échapper, et je me réfugie dans la rue voisine, la strada Lavinajo. Mais celle-ci est plus encombrée encore. Ensuite, par une étrange fatalité, le terrible et impétueux corricolo tourne, lui aussi,. et s'engage à fond de train derrière moi. Je me sens serré de si près dans le sillon à peine ménagé dans la rue par la foule, qu'il ne me reste d'autre moyen d'échapper à la poursuite du véhicule, que de me ranger contre des entassements de denrées coloniales et de sacs de légumes secs. Mais le corricolo fond sur moi ; ses chevaux vont m'atleindre, me fouler aux pieds. Je songe alors au péril qui me menace, et je pense à l'homme à l'habit râpé et aux lunettes vertes...

— Jettatiira! Mauvais œil, voilà de tes coups!... murmuré-je.

Tout en parlant, je m'appuie dos et jambes contre l'accumulation de sacs. Les sacs roulent soudain.; je perds mon point d'appni, et me voici roulant avec eux. Malheureusement, il ne m'est possible de plier que la jambe droite, la gauche s'allonge forcément en avant, et la voilà sous la roue de l'infernal vetturiuo, chargé, surchargé de dix-sept à dix-huit corps de lourds paysans, de grosses paysannes de Pocignano, de matrones de Ponticelli, que sais-je?

Le véhicule s'éloigne au grand trot. Mais quelque rapide que soit sa marche, il est suivi de... du bouillant Achille que vous savez, du bouillant Achille, que le hasard rend témoin du drame, ainsi que son père, tout-à-fait par bonne fortune, et qui de sa canne fait pleuvoir à tours de bras une grêle de horions sur le dos du cocher, sur les épaules des paysans, qui baissent l'échiné, sur les têtes des paysannes qui hurlent, mais sans que l'équipage s'arrête pour si peu...

Mon ex-compagnon de route de Prestum vient à mon secours, lui. Il lève le bas de mon pantalon. Un affreux sillon violacé, sanguinolent, aux lèvres béantes, se montre... A cette vue, je sens défaillir mon cœur. Je suis pâle, je m'évanouis. On me prend . à bras-le-corps. Je suis déposé sur un ignoble fauteuil délabré, dont un savetier, travaillant en plein air, me fait les honneurs.

■ : SON GOLFE ET SES RIVAGES. i41

et je reste là, à peu près à l'état de cadavre. Grand émoi dans la strada Lavinajo ! Un rassemblement se forme ; un capucin s'approche et me prend le bras droit; un soldat se présente et me saisit le bras gauclie. Le père d'Achille me frappe dans la main. Survient le savetier, qui, s'emparant d'un vase rempli d'eau, de sa grosse main noire asperse mon visage. Hélas! ses mains déteignent, il faut voir! sur mon front, sur mes joues, sur ma chemistî... Bref, l'eau fraîche me rappelle au sentiment et à la vie. Je reviens à moi et je me trouve, comme un criminel au pilori, entre le révérend Père qui représente la bonté de Dieu, et le soldat la justice des hommes." Mais le souvenir de l'équipée du corricolo se présente à mon esprit... Je me lève, j'essaie de marcher, je sens que ma jambe n'est pas fracturée, je me tiens debout sans effort. Donc, quitte pour la peur!

Tout chacun me félicite. Je remercie Achille, je remercie son père, je remercie le capucin, le soldat, la foule, et un carrossello m' étant amené, je m'installe sur ses coussins, et je retourne à l'hôtel de Rome...

Allez donc à Gastellamare, dans l'état de moricaud où m'a mis le brave savetier ? . . .

Il me souviendra du corricolo de la strada Lavinajo ! J'ai fait l'excursion de Gastellamare et de Sorreute, du reste, deux jours après.

Rien de délicieux comme Gastellamare, situé d'une façon charmante dans la profondeur de la courbe orientale que décrit le golfe de Naples. Cette ville aux maisons blanches, hautes et régulières, fut construite sur une partie des ruines de Stables, ensevelies dans le manteau de cendres vomies par le Vésuve, en l'an 79.

La ville moderne doit son nom à un castel avec tours et donjons, que l'empereur d'Allemagne, Frédéric II, fit construire sur les gracieuses coUines qui font face à la mer, et de l'autre côté de la mer aux collines de Pausilippe, tout aussi gracieuses.

Eli me promenant dans la ville, le soir, je me trouve soudain

i42 NAPLES,

en face d'un bâtiment immense, qui avance un de ses angles jusque sur la rue, et dont les murailles sont percées ici et là de larges grilles noires. Derrière ces barreaux, je crois être en face d'une vision d'enfer. On dirait des groupes de damnés ! Ces damnés ne sont autres, en effet, que de hideux forçats vêtus de rouge, se pressant contre les grilles pour jouir du mouvement de la ville, gesticulant, murmurant, beuglant, et s'agitant dans l'étroite enceinte qui leur est abandonnée, comme des frelons dans une ruche immonde. On se croirait en présence de l'un des cercles de l'enfer de Dante... Tout-à-coup, l'un de ces rouges démons> au visage bistre, à la poitrine velue, allonge un long bâton vers moi, Je recule, croyant qu'il veut me frapper. Point. C'est une pochette de toile que le drôle me présente à l'extrémité de sa gaule, et le forçat quête en faveur de. son aimable société. Je me suis éloigné de dégoût...

Mais tout le monde ne s'éloigne pas ainsi.

Il est, dans Naples, une prison qui a nom la Vicaria. Cette Vicaria n'est autre que l'ancien Castel-Capiiano, ainsi appelé Gapuano, parce qu'il est voisin de la porte de Gapoue, et devenu Vicaria parce qu'elle servait d'habitation aux t;ic^s-7'o/5 d'Espagne, alors que Naples appartenait à l'Espagne.

Impossible de se représenter ce qu'est la Vicaria : il n'y a rien au monde de plus sinistre que cet antique palais, vaste assemblage de' constructions noires, caduques, tatouées de balafre? et de cicatrices, et dont les fenêtres grillées, aux baies profondes, vous regardent de travers. Des souvenirs d'autrefois, plus de traces. La pioche du maçon a tout transformé.

Reste seulement la grande salle du Castel-Capiiano. Elle reçoit encore les joueurs qui veulent bien jeter leur argent dans la gueule du monstre que l'on nomme loterie ! Voilà une des plaies de Naples : mais je n'ai pas le temps d'en parler...

Malheur à qui entre à la Vicaria, il ne sait jamais quand il on sort.

La partie qui nous intéresse, parce qu'elle a trait à ce que je disais tout-à-l'heure, c'est le parloir de cette prison.

Séparés par une double grille, prisonniers et visiteurs s'interpellent brusquement, gesticulent avec animation, et se contemplent les uns les autres avec un air de tendre satisfaction. Autant on trouve peu Fexpression du remords sur le visage des condamnés, autant on rencontre peu celle du mépris ou de la pitié dans les yeux de leurs amis. Tout ce monde semble se dire : Hodie mihi, cras tihi! C'est ton tour aujourd'hui, ce sera le mien demain

En effet, à Naples, le séjour de la prison n'a rien d'humiliant, comme la présence des forçats dans les rues n'excite aucun dégoût. Au contraire, les petits vols, comme les grands crimes, vous posent en héros. On vous loue presque, on vous admire. En tout cas, on vous aime.

— Addio, caro mio!.,. Povero amicoL.- Poveretta sorellCy addio !...

A la patrie du Tasse, Torquato Tasso, à la patrie des orangers, à Survente, en quittant Castellamare, son cousin, j'ai porté ma carte, et de grand cœur !... , ,

A Sorrente, les orangers fleurissent toujours ; mais, comme jadis, on n'y entend plus les bateliers redire les stances du Tasse, ■âu bruit harmonieux et cadencé de leurs rames.

Après ma vision de l'enfer à Gastellamare, je jouis à Sorrente de la vision d'un "coin du paradis. Quelle belle contrée! A la splendide réalité du paysage, se joint la fantasmagorie. Site magnifique, accidenté, à pic au-dessus de la mer, abrité par des montagnes vertigineuses, aux vallons poétiques.

La curiosité de Sorrente, après ses délicieux paysages, c'est la maison du Tasse, Hélas ! ce qui restait de la demeure de l'illustre poète a glissé peu à peu dans le golfe. Il ne demeure sur la terre ferme que des pans de murs sans caractère.

Mais le souvenir reste, et en face de la mer qu'a contem- . plée le grand homme, assis sur les ruines de la maison qui fut la sienne, on rêve, on médite, et on admire encore et toujours

Heureux effets des orages dans Naples. — Coucher du soleil au couvent des Cantialdules. — Explosions et rumeurs. — Sillons lumineux, le soir. — Lueurs i.i*i.iLS, le matin. — Le volcan du Vésuve. — Perspective du volcan vu de Nap'es. — Aspects de l'ancien cône, tronqué en 79. — Symptômes d'éruption.

— De Naples au Vésuve. — Porlici, .ancien port d'IIerculanum. — Résina, Tanlique Herculanum. — Torre del Grœco. — L'Annunziata et Oplonte. — Pompèïd. — Slabies — Variations de température. — Tempête inimaginable.

— Où les éléments se déchaînent. — Ascension du Vésuve. — Description de la montagne. — Laves anciennes et nouvelles. — Marche et chaleur des laves — Atrio dei Cavalli. — Ravages de la lavç. — Aspects indescriptibles.

— Perspectives incomparables. — Retour de la sérénité. — Panorama de Naples, du golfe, des îles, etc. — Ermitage. — Observatoire. — Cône de scories. — Coucher de soleil. — La nuit. — Où le feu se montre. — Fleuve de lave. — [.acs de feu. — Bouches des fournaises souterraines. — Qatère supérieur. — Ascension du cône. — Bouillonnements et crépitations. — Descente dans les entrailles du volcan. — Explosions formidables. — Convulsions de la lave ea fusion. — Etranges aspects. — Effets d'ombres et de lumières. — Retour au sommet du cratère. — Ce que l'on voit de loin. — Descente rapide jusqu'aux bouches latérales. — Majestueuse procession des laves. — Cascade rutilante du Fosso-Grande. — Rivières de feu. — Excursions à travers la mer de lave. — Dîner sur un îlot de lave noire. — Œlufs cuits au volcan. — Vin de Lacryma Chrisli. — Obscurité sur toute la nature. -- Scintillements et radiations du volcan. — Une nuit au cœur du Vésuve. — Eblouissements et vertiges. — Craquements et sifflements de la lave. — Lever de la lune sur celle scène fantasmatique et grandiose.

A part les étrangelés et les défauts qui me semblent devoir être signalés chez ce peuple, Naples est un pays plus charmant que le plus beau des rôves, plus poétique que le meilleur des poètes, plus parfumé que le royaume des fleurs. Laissez-moi le répéter encore : Rien de plus ravissant que cet immense amphithéâtre de palais, de collines, de bois d'orangers et de citronniers,

embaumés par la mer; rien de plus délicieux que sou éternel ciel bleu.

Quand je dis éternel, peut-être me trompé-je quelque peu.

Un soir, j'avais pris un calessino pour me faire conduire aux curiosités du Pausilippe, et surtout au tombeau de Virgile. Le calessino est une petite voiture découverte dans laquelle on peut tenir jusqu'à deux, et que tire un pauvre petit cheval maigre, mais d'assez belle robe, qui va comme le vent. Ce petit cheval n'a pas de mors ; pour le remplacer, la bride garnie de cuivre lui serre le nez, le lui écorche et y fait une plaie toujours saignante : aussi suffit-il de cette cruelle pression pour diriger Tanimal, qui obéit sans hésiter jamais. Celte colline du Pausilippe, dont le nom grec signifie cessation de la tristesse, offre de si merveilleux aspects de nature qu'un touriste anglais, après avoir parcouru le monde entier, se trouvant attaqué du spleen et près de mourir à Naples, voulut y être enterré debout, sur la cime du monl, dans une sorte de guérite en marbre, avec une vitre en face du visage, afin d'avoir toujours sous les yeux le site le plus admirable de l'univers.

Or, après que, enivré de poésie, en regard du spectacle magique offert par le paysage baigné par une mer plus bleue que le ciel, par un ciel plus bleu que l'azur, éclairé par un soleil d'or qui' se couchait dans la pourpre, rafraîchi par des brises se jouac|; dans des feuillages de myrtes, de lauriers-roses et d'orangers, nous rentrions à Naples pour faire le corso sur la Ghiaja, voici que, sans que nous ayons rien vu venir au firmament, éclate subitement un coup de vent d'une telle violence que je vis le moment où notre trop léger calessino allait être emporté dans le golfe avec son cheval et son monde. Je fis toucher à Thôlel c'e Rome aussi vite que possible. C'était bonheur, car à peine pénétrions-nous dans notre appartement qu'un second coup de vent, plus véhément encore que le premier, enfonça l'une de nos fenêtres, fit battre nos persiennes avec rage, et secoua si rudement les volets de la ligne des maisons du quai, qu'il y eut pendant

quelques minutes un vacarme inimaginable. En même temps, un

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éclair ayant sillonné la nuo noire qui. avait inopinément caché lé ciel, une détonation de la foudre fit entendre une explosion formidable, et alors les cataractes d'en haut s'ouvrirent, versant ' leurs eaux en trombes et en cascades. Puis, tout-à-coup encore, après un effroyable déluge de quelques minutes, il ne fut plus' question de vent, d'éclairs, de foudre et de pluie, car le ciel reprit sa sérénité et redevint bleu, les derniers feux du soleil, couchant rayonnèrent, et on put jouir de la plus délicieuse soirée.

Ainsi se passent les choses, à Naples, et c*est d'un très grand avantage, puisque les forçats balayant certaines rues seulement, les autres rues en trop grand nombre seraient d'une saleté révol- . tante si le ciel, qui semble affectionner tout particulièrement les Napolitains, ne se chargeait de l'entreprisiî delà salubrité -publique. En effet, ces sortes de cataclysmes étant répétés de semaine en semaine ou à peu près, la ville est nettoyée. Mais il faut voir alors de quelle masse d'eau Naples est inondée et quel gigantesque balayage s'opère, rappelant celui des écuries d'Angias, l'un des douze travaux d'Hercule! La tourmente est parfois si violente, que tout mouvement d'hommes, d'animaux et de voitures cesse instanta:nément sur tous les points. Pendant une heure Naples ressemble à un tombeau : pas un être vivant dans les rues. Mais quelle résurrection, quand le beau temps reparaît !

Mes promenades m'ont aussi porté au couvent aérien des Gamaldules, d'où l'on domine la plus merveilleuse contrée et ses admirables paysages réduits à la délicate et poétique proportion de vignettes de keepseake. De la terrasse du cloître je vis le soleil se coucher dans les eaux : ce fut un speclacle sans pareil. Dans le vaste panorama que mes yeux embrassaient, les collines les plus basses s'éloignèrent successivement, et les derniers rayons de l'astre sautillaient de cime en cime en rétrogradant vers les plus hautes comme pour échapper à l'ombre qui s'élevait du fond des nombreux cratères et des anfractuosités du golfe

s'endormant soiisun doux crépuscule, noyant les. lames bleuàlres des eaux de ses blanches vapeurs.

Je réserve ma faconde pour vous parler de ce qui attirait irréastiblement mon regard depuis le premier moment de mon aéy[ûur à Naples, c'est-à-dire de la montagne qui se montre, an sud-est de la ville, et dont le vaste sommet pourfendu, effondré, déchiré comme par l'explosion d'une mine formidable, a dispersé ses décombres sur ses larges talus ; de cette montagne tronquée, décapitée, d'où' s'échappe une énorme aigrette de fumée^ en forme de pin colossal, dont les entrailles mugissent et tonnent, et qui,, par ses nombreux cratères vomit d'horribles traînées de laves incandescentes. Vous avez compris sans effort qu'il s'agit du volcan du Vésuve.

Dès le lendemain de mon arrivée à Naples,. sous les pâles lueurs du matin, j'avais observé de lumineux sillons de lave, s'éteignant à l'œil au fur et à mesure que venait le jour, courir comme des serpents de feu sur les pentes du Vésuve. Dans la brume empourprée de l'aurore, j'avais contemplé ce colosse se dressant, isolé, en un cône gigantesque,, mais dont la têts avait roulé à ses pieds. Situé à six kilomètres de. Naples, il semblait surgir du milieu de ses faubourgs, et détachait sa noire silhouette sur le fond d'or da ciel, qui en rendait parfaitement distinctes toutes les parties.

C'était d'abord l'ancien cône tronqué,, aux larges lèvres de tuf, évasées, abruptes, de couleur fuligineuse, qui fut effondré dan» l'éruption de l'an 79 de notre ère,, élevé encore de quatre cent trente toises, que l'on nomme la Somma,, et qui enveloppe le cône nouveau, composé d'uEe enceiate demi-circulaire.

C'était ensuite- la vallée séparant la Somma du cône nauveau, laquelle, sous le nom à'Atrio dei Cavalli^ — et ici atrium veut dire foyer, — a remplacé l'ancien cratère du volcan.

C'était enfin le cratère actuel, coînique, nouvelle cheminée die l'abîme de feux souterrains et sous-marins, élevé de douze cents. mètres, composé des cendres vomies par le volcan, surmonté d« sa bocca dd Pa/Oj Le. hdvà Le plus haut de sa lèvre, au nord, et

couronné de l'épaisse fumée qui, en s'élevant dans les cicux, prend la forme d'un pin-parasol colossal.

Aussi mon regard curieux ne quittait pas le Vésuve de jour et de nuit. Chaque soir, je m'arrêtais sur tous les points de la ville d'où Ton peut voir le volcan, et je restais en admiration devant ces énormes coulées de lave, qui changeaient en brasiers flamboyants les déclivités du géant, grises et ternes aux rayons du soleil. Or, voici qu'un matin, on me dit quelque part, qu'en outre du cratère ouvert depuis peu sur les flancs inférieurs de la "montagne du côté de Naples, il se forme encore deux autres bouches au-dessus de l'antique Somma. En effet, on voit s'élever dans cette direction deux colonnes de fumée.

D'ordinaire, les sources et les puits, quand ils tarissent subitement^ sont considérés - comme des indices précurseurs d'une éruption : les reptiles sortent de terre, et les animaux témoignent de l'inquiétude. En même temps la fumée du cratère augmente considérablement; elle s'épaissit et se mélange de cendres ; elle s'élève sous la forme d'une colonne perpendiculaire, jusqu'à une hauteur de trois cents mètres, et s'élargit davantage à son extrémité supérieure. Or, une partie de ces pronostics d'une éruption nouvelle se manifestent : il en est bruit dans la ville. Toutefois, paraît-il, la lave ne s'élève pas encore jusqu'à l'orifice du grand cratère : mais la montagne se crevasse , à son milieu, le vaste creuset du volcan se lézarde, et c'est par ces bouches ouvertes plus bas que le cratère supérieur que la lave fait éruption et pousse ses déjections dans tous les sens. Enfin, on ajoute que des explosions fréquentes se font entendre jusqu'à Naples. Sur ce, je prête constamment l'oreille, et, l'imagination aidant peut-être, je crois recueillir de ces bruits caverneux qui doivent ressembler au bombardement du volcan. Aussi je crois l'heure venue de faire mon ascension au Vésuve : il est urgent de profiter de l'heure où le monstre a ses tranchées et se ' trouve travaillé par des douleurs indescriptibles,. pour aller étudier ses brûlantes éruptions.

Un chemin do fer, un vrai chemin de fer, conduit de Naples à

Portici, qui est au pied du Vésuve, et ensuite à Résina, l'antique Herculanum, à Torre del Grœco, l'ancienne Oplonte, puis à Pompcïa, et à Castellamare, assise sur la tombe de Stabies. Côtoyer les larges assises d'un volcan sur un rail-way entraîné par la vapeur ; aller contempler les phénomènes de la nature, tout comme on va voir Fontenay-aux-Roses et dîner à Robinson, c'est à prendre en horreur, en haine profonde, les chemins de fer et leurs abominables wagons. Laissez-nous donc le grand air et la vue, de grâce ! Ou bien partons à pied, le sac au dos, le bâton de l'explorateur à "la main !

Proclamons-le bien haut : Dieu semble protéger les innocents touristes ! Le landau qui me conduit au chemin de fer a sans doute reçu de Minerve des fils de Pégase, car ses chevaux ne courent pas, ils volent. Avec ce premier avantage se combine la possession d'un véhicule léger, fort commode, assez doux. Ajoutons qu'il permet de tout voir, le ciel, la terre et la mer. J'entre donc en pourparler avec mon cocher; je lui soumets le programme de mon voyage, en retour il m'expose ses exigences; bref, nous nous entendons. Noire phaëton se charge de moi pour tout le temps que durera ma pérégrination. Les nobles descendants de Pégase, qui bien certainement ont compris mon admiration pour leur ardeur, s'animent d'un feu nouveau et dévorent l'espace. Vive le landau et honte au rail-way !

Après avoir laissé à notre gauche le Fortino del Carminé, bastion qui défend Naples à l'orient, sur les bords du golfe, nous atteignons le Pente délia Maddalena. Gomme le cocher qui me conduit, je salue la belle statue du bien-aimé patron des Napolitains, saint Janvier, dont le bras levé bénit la mer, la Tille, la montagne, et adjure le Vésuve de respecter ses enfants. A celte marque de vénération de la part d'un forestière, d'un Francese, notre Napolitain ému, enchanté, reconnaît en moi un ami de son Dieu.

Après avoir dépassé les longues et hautes casernes délia Cavalleria, appelées Granits, sans doute à cause de la couleur de leurs murailles, nous entrons dans Portici.

Sous ce beau ciel napolitain, l'àme, comme l'ont observé les voyageurs de tout l«mps et de tout pays, comprend mieux la munificence de l'auteur de la création.

Oui, car la matinée est belle; ia mer resplendit au loin de teus les feux du jour; le ciel est bleu, la brise douce, l'air pur; les collines de Gastellamare et de Sorrente verdoient à ravir, légèrement couronnées de nuages floconneux qui s'éparpillent dans l'espace. Quant au Vésuve, le voici qui nous domine déjà de toute sa taille. Nous longeons sa base, dont la riche végétation est en mille endroits rayée de larges coulées de lave noire, vomies jadis paT le volcan, et dont l'effrayant volume amoncelé sur le Tirage a refoulé la mer, reculé la plage et permis à Portici d'étendre plus à l'aise la longue file de villas et de palais qui composent son immense, son unique, mais très belle rue.

Ce nom de Portici lui vient de celui à'Herculès Ponicus, que lui avaient donné les empereurs de Rome, et qui occupait l'emplacement du Palais-Royal actuel, bâti en 1736, sur des dessins de A . Cannevari, par ordre de Charles III. La cour de cet édific-i forme une enceinte en parallélogramme, faisant arcade sur notre roule.

Voici Résina, lo. Retina des Romains, l'ancien port d'IIerculanum, de cet Herculanum qui maintenant gît sous le tuf portant à cette heure la nouvelle ville, ville vivante assise sur une ville morte. Résina, longue et unique rue contournant la base du volcan, succède immédiatement à Portici. C'est là que l'on quitte la route qui suit les gracieux contours du golfe, et que commence Tascension du Vésuve. J'y laisse donc mon équipage, et je fais prix pour des mulets et des guides. Puis, mes dispositions prises, notre petite caravane tourne à gauche et commence à gravir les premières pentes de la montagne.

11 est onze heures à peine. Nous n'avons pas encore quitté les maisons de Résina, qu'un malaise indéfinissable nous saisit. Nous ne respirons plus que difficilement; l'air manque à nos poitrines ; la sueur nous découle du front. Serait-ce parce que nous foulons aux pieds les mystérieux et brûlants abîmes qui recèlent

SON. GOLFE ET SlîS IlIVAGESv 151

l€s fournaises du volcan, que nous nous mouvons si péniblement dans une épaisse atmosphère chargée de miasmes embrasés? Jel'ignore. Ce que je puis dire, c'est qu'un coup de tonnerre d'une ^ violence inouïe nous fait tressaillir et lever la tôte vers Ja crête de la montagne. Jugez de l'étonnante variation de la température sur le sol du Vésuve : il y a deux heures à peine, nous voyions le cône du volcan enveloppé de quelques légers nuages qui se confondaient avec la fumée, et voici que ces folles vapeurs se sont changées en une effroyable fourrure de nuées énormes, sombres, noires à faire peur, et cela presque en un clin d'œil. Le soleil brille partout ailleurs, à l'horizon, dans le pourtour du golfe, tandis qu'il semble se préparer une horrible tempête en face et au-dessus de nous. ;. " ; '

En effet, après ce premier coup de tonnerre, si violent, si peu attend j, de nombreux éclairs sillonnent le large bandeau de ténébreuses vapeurs dont s'est enveloppé le front du géant. En môme temps et à chaque minute, retentissent des détonations sourdes, bruyantes, effroyables. On dirait que le sol fléchit et se meut sur nos pieds... Gardez-vous, de croire que j'adopte une mise en scène de commande, pour rendre plus dramatique notre excursion ! Non. Je raconte, et mon tableau est la peinture de la réalité. Bientôt, un vent d'une inimaginable énergie s'élève et souffle avec un tel bruit, avec une telle violence, que nos montures s'a-iTêtent eifrayées et refusent de marcher. D'où vient ce vent ? De la montagne, de la montagne seulement, puisque, comme nous l'avons dit, la sérénité se montre partout ailleurs. Cependant nous pénétrons dans la rue qui monte vers le volcan : mais une horrible obscurité nous y enveloppe aussitôt de ses ténèbres. Au même instant, une pluie diluvienne se met à tomber avec un fracas auquel nos oreilles ne sont point habituées. Nous n'avons que le temps de faire entrer nos mules, sous un hangar et de nous réfugier nous-mêmes dans la dernière maison de Résina, oîi la femme d'un jardinier nous donne volontiers l'hospitalité.

Une fois à l'abri, nous contemplons le phénomène exhalant sa

i 52 NAPLES,

fureur avec une sauvagerie dont ma plume ne saurait donner une idée. Ce n'est plus la pluie qui tombe; c'est le ciel lui-même, avec ses cataractes, qui s'affaisse sur la montagne. Il semble qu'il veuille, dans un déluge concentré sur un seul point, la détacher de sa base et l'entraîner vers la mer dans ses tourbillons d'eaux furieuses. Une boue noire descend des pentes du volcan qu'elle creuse en profonds ravins avec une indicible rapidité, et forme des vagues qui ruissellent avec une telle furie que nous nous informons avec anxiété si la maison qui nous abrite est vraiment solide. Heureusement ses murs sont à l'épreuve d'un tremblement de terre, tant ils sont épais et appuyés de formidables contreforts. Avec ces torrents de boue noire, bientôt se précipitent et roulent d'énormes blocs de rochers, dont la chute est accompagnée d'un bruit sourd et lointain qui glace de terreur, et, plus près de nous, d'un fracas épouvantable et de soubresauts d'une violence qui nous terrifie. C'est la pâleur au front que nous contemplons ce déchaînement de la tempête et ces ravages de la rafale, auxquels nos yeux et nos oreilles de gens du nord ne sont nullement accoutumés. Le chemin qui passe devant la chaumière, creusé sur les scories et les laves de l'éruption de 1810, sonore et retentissant, couvert d'eaux mugissantes et de masses de rochers qui vont menacer Résina, semble vouloir s'ouvrir sous le poids trop lourd qui le charge. On entend des craquements sous le sol, et on dirait qu'il se fait d'affreux déchirements dans les entrailles de la terre. La foudre ne cesse pas un seul instant de faire entendre sa grande voix redoutable, tantôt en coups secs et stridents, tantôt en roulements saccadés très étendus, prolongés, comme si dans l'ébranlement la dissolution de la montagne allait se produire. L'obscurité se teint de mille nuances fauves, roussâtres, rutilantes, et des serpents de feux, d'incommensurables zigzags de flammes, la sillonnent en tout sens. C'est à croire que la montagne devient la proie d'un embrasement général. Je ne dirai pas que ce spectacle terrible, grandiose, a des charmes, mais j'affirme qu'il éveille l'imagination et rem[ilit l'esprit de ia puissance et de la grandeur du souverain Maître.

Toutefois cette indicible explosion d'omge, cet incendie fantastique, cette tourmente dont le Vésuve est la proie, qui a grandi et s'est développé avec la force la plus imposante, en quelques minutes peut-être, prend fm presque aussi rapidement. Ainsi, en quelques minutes aussi, le calme succède à la fureur désordonnée des éléments. Des lueurs bMfardes se montrent d'abord, puis, comme à l'aube du jour, la lumière reparaît peu à peu. Le vent, un vent plus doux, chasse les vapeurs; la brume s'éclaircit, se fond, se dissipe. Le tonnerre ne lance plus que des éclats plus sourds et plus rares : il s'éteint à son tour. Les rochers ne roulent plus ; l'eau s'égoutte 6t tarit. Un coin bleu du ciel p.pparaît, et la montagne profile sa silhouette debout sur sa base. Enfin les flancs du volcan, couverts de végétation partout oii n'ont point passé les laves des éruptions, reprennent leur verdoiement bronzé. Le sommet du cône s'élance au plus haut des cieux, et voici même le cratère qui lance sa spirale de fumée noircissant l'azur du firmament. En un quart d'heure l'affreuse avalanche de boue est lavée, le cataclysme n'est plus qu'un souvenir ; la sérénité revient, le soleil rutile, la nature resplendit.

Alors nous reprenons nos patients coursiers. Les guides, en invoquant saint Janvier, me rejoignent : la caravane se reforme, et incontinent nous gravissons la coulée de lave de 1810. Nous dépassons bientôt une chapelle consacrée à San-Vito, et nous nous dirigeons vers des ravins boisés, verdoyants et de l'aspect le plus pittoresque; leurs rampes ont pour décoration quelques maisons de plaisance. Sur l'un d'eux s'élève une tourelle rouge qui s'élance avec grâce d'épais massifs d'arbres verts. Du reste, autour de nous, la nature est si placide et si calme qu'on ne dirait pas qu'il y a quelques minutes des cataractes furibondes inondaient la terre de leurs torrents.

En tournant quelque peu vers la gauche, nous changeons de sillon de lave. Nous nous trouvons alors sur la coulée de l'éruption de 1856. Elle occupe une largeur de plus de cent mètres. Son noir aspect laisserait croire qu'elle est éteinte, depuis quatre

^5i NAI'L2;^,

ans qu'elle a cessé de couler : il n'eu est rien. Il s*en élève par des iissures, sur toute sa surfacC;» une fiiméc légère qui indique que sous la croûte supérieure, la lave est encore incandescente. En effet, ea mettant la main sur le sol, une chicJeur intolérable se fait sentir. Il ne faut pas moins de plusieurs années, paraît-il, pour que la lave ait entièrement perdu sa chaleur. On dit qu'après sept et huit ans, quelquefois, certaines coulées, à une pro- . fondeur minime, ne permettent pas à la main de les toucher. Couverte de scories à la surface, la lave reste ainsi brûlante, parce que ces scories, mauvais conducteurs de la chaleur, la tiennent renfermée et la conservent. Ainsi, on a observé, en 1819, sur l'Etna, un courant qui, neuf mois aprè»sa sortie du cratère, s'avançait encore sur une pente de la montagne, en parcourant environ un mètre par heure. Du reste, cette chaleur est variable, car on trouve dans la lave de certaines éruptions des arbres à peine carbonisés. II en est de môme de sa vitesse. Sa marche ordinaire, à la sortie du cratère, est de cent mètres par heure. C'est au travers d'une vigne qu'en l'année 1856 la lave porta ses ravages. Elle saisit par la base plusieurs villas blanches, dont elle brûla le pied, mais ces demeures se maintinrent en équilibre à l'aide de la masse noire qui se figea à l'entour. Cette coulée provenait d'^n ci'atère formé au flanc de la montagne, à une hauteur de six cents mètres à peu près.

Nous atteignons une belle route blanche qui monte de Résina et contourne le Vésuve jusqu'à l'Ermitage de San-Salvator. Mais nous nous contentons de la couper, car par le sentier capricieux que nous avons adopté, notre regard embrasse beaucoup mieux les fantaisies et les désordres des éruptions des diverses époques. Nous dédaignons ce chemin trop battu parles curieux et qui ne convient qu'aux touristes et aux dames qui préfèrent les commodités d'une calèche aux originalités d'un sol aussi tourmenté. Nous sommes arrivés aune telle hauteur que tout à la fois nous pouvons voir et les points de la montagne où la verdure se déploie dans toute sa splendeur, et ceux qui sont attristés par la hideuse couleur d'une lave morte et lugubre. En outre, Doiir oeu

que Von se tourne sur la seUe de sa monture, on découvre au loin les magnificences qui se déploient dans l'immense enceinte du golfe. Naples fail ombre au tableau, car Forage y sévit encore et on n'en voit que des fractions à travers des masses de nuages sillonnés par la foudre.

Il est deux heures. Nous avançons toujours, et bientôt nous apercevons à notre gauche l'antique et fuligineuse Somma; en

■ face l'Atrio dei Gavalli, et à notre droite le cratère supérieur et son parasol de fumée. Sur les pentes rapides de ce cône, à une lieue de distance de nous, et du cratère, nous distinguons enfin les bouches rouges et fumantes de l'éruption actuelle. Notre curiosité redouble, et une nouvelle ardeur s'empare de nous. , ' '■ ^^/ '' [ '

Peu après, un nouveau sentier que nous adoptons, sur la droite, nous fait passer devant une grande villa, charmante encore ii y a quelques mois, aujourd'hui enveloppée des crêpes funèbres d'une lave noire qui l'emprisonne jusqu'à la moitié de la hauteur du rez-de-chaussée. Elle a détruit les magnifiques jardins et les • plantations qui l'entourent. Naguère encore, ce retiro si poétique faisait l'orgueil et les délices de la grande bourgeoisie naj'olitaine,' qui ne le quittait pas. A cette heure, on prendrait ses débris, vus à distance, pour des groupes de nymphes vêtues de blanc faisant tous leurs efî'orts pour s'arracher aux cruelles étreintes de la lave qui monte comme une marée de feu afm de les saisir et de les dévorer.

On se demande comment il est au monde des créatures assez indifférentes pour leur vie, assez peu désireuses de repos, assez confiantes dans l'avenir ou assez avides d'émotions, pour oser planter leurs tentes aux côtés d'un ennemi redoutable et fantastique comme un volcan. Et, du plateau où nous stationnons un moment, près de la villa Eioretti, nous ne pouvons suivre de l'œil cette longue caravane de maisons de plaisance, de résidences princières, de riches villas qui, sur les talus de l'abîme toujours ouvert pour lancer le feu, les tortures et la mort, serpent à la base de la montagne et sur ses flancs, semblant s'ofi'rit p;

losophiqucment à la ruine, sous les noms fleuris de Portici, de Résina, de Torredel Grœco, etc., etc. Mais c'est en vain que Ton cherche à persuader aux amateurs de villégiature, comme aux habitants des villages voisins, de ne pas élever de demeures dans des endroits aussi couslammeiilii' lacés. La beauté du site, la fertilité des déclivités du volcan, {ui se couvrent avec une excessive rapidité de la plus luxuriante végétation destinée à être dévorée un jour ou l'autre, expliquent seules cette insouciance de l'homme devant les menaces d'une nature toujours en rébellion contre ses travaux. On nous dit môme que cette insouciance est telle qu'il y a une poudrière au village le plus voisin, à Torre dell'Annunziata. Une poudrière sur un volcan!

Notre halte nous a permis d'admirer Naples, qui commence à secouer les vapeurs qui la voilaient, et à mirer dans les eaux transparentes de son golfe ses dômes, ses châteaux-forts, ses collines et les beautés de son rivage circulaire. Le soleil perce la nue qui se fond sous ses brûlants rayons et forme sur les vagues endormies une île lumineuse de l'effet le plus magique. Puis, peu à peu, la scène change, l'aspect se modifie, et voici d'immenses flèches d'or qui s'échappent d'un centre commun, se partagent et se dispersent sur la mer qu'elles couronnent d'un rayonnement grandiose, gloire immense comme celle que les poètes nous décrivent autour de la tête de Jéhovah, assis sur son trône dans les profondeurs du ciel.

Nous continuons à gravir la montagne. En cent endroits divers apparaissent d'immenses coulées de laves, et à chaque pas se montrent des vallons mystérieux, d'exquises^-oasis, une admirable végétation. Notre chemin est bordé d'énormes aloès, à partir de la région moyenne où nous nous trouvons, et nous y voyons s'étaler à l'aise les plus belles plantes des contrées méridionales. Nous nous dirigeons vers le cratère principal en suivant l'un de ces magnifiques ravins.

En effet, à peine avons-nous achevé de remonter à la surface du sol que tout-à-coup, à notre droite, s'ouvre à nos pieds une effroyable déchirure de la montagne, dans laquelle est entassée

SON GOLFE ET SES WVAGrES. 157

et arrive à flots, ainsi que dans un gouffre large comme un vaste lac, la lave de l'éruption actuelle.

Le plus ordinairement, dans ses éruptions, la lave s*écliappe du côté de la montagne qui regarde Naples, comme elle fait aujourd'hui, et alors elle descend vers Résina, Torre del Grœco, Torre dell'Annunziata, etc., vers le golfe en un mot. Toutefois, en montant toujours, à peu près vers l'Atrio dei Gavalli, ou plutôt au-dessus de la Somma, nous trouvons sur un vaste plan incliné des coulées de lave de l'éruption de 1855 qui, se dirigeant au nord-ouest, vers les villages de la Cercola, de San-Sébastiano et de Massa, ont détruit une quantité de fermes, de chaumières et de villas qui ne s'attendaient guère à cette visite exceptionnelle du fléau. Que doit être cruel le réveil, lorsque, dans les épaisses ténèbres de la nuit, d'affreuses clameurs d'épouvante vous arrachent à un sommeil heureux et vous mettent en face de ces larges fleuves de feu qui viennent vous engloutir et supplicier sous vos yeux tout ce que vous avez de plus cher, femmes, enfants et amis î

Notre caravane marche en silence. Il est de ces émotions qui, pour être mieux savourées, demandent le calme et la méditation. Mais au moment où, l'âme ainsi repliée sur elle-même, nous gravissons un renflement du sol qui nous ferme tout aspect, subitement, à un détour du sentier nous nous trouvons en face, non pas d'un simple courant, mais d'un océan de lave incandescente dont la marche lente a permis de lui donner une dérivation vers un large bassin d'anciennes scories, que l'on nomme Fosso- Grande. Là, comblé par l'incessante accumulation de la lave en fusion, le Fosso-Grande déborde et produit une immense et imposante chute de feu. . . '-

Je vous dirais de suite la sublime horreur de cette vision fantastique et grandiose, si nos guides ne nous pressaient de les suivre, et sans égard pour la contemplation qui nous met en extase, ne nous arrachaient au sublime spectacle de celte mer de feu, en nous affirmant que le tableau sera beaucoup plus admirable encore quand viendront les ténèbres.

iS8 NÂPLES,

Il n'y a pas de temps à perdre en effet, car il est trois heures, et il s'agit de gravir le cône de cendres et de scories qua couronne, le cratère supérieur du Vésuve. Nous tenons à l'atteindre pour y étudier le volcan d'abord^ et voir ensuite de cette hauteur le coucher du soleil. Mais cette ascension ne pouvant être faite qu'à pied, nous laissons nos mulets et nos provisions à l'Ermitage.

Nous partons bravement alors, en tournant sans cesse les yeux vers l'incommensurable nappe de feux, deux touristes qui me rejoignent, et moi : mais nous ne pouvons apercevoir les bouches qui la vomissent, placées qu'elles sont sur un. flanc de la montagne qui nous est caché.

Nous remarquons à notre droite, un peu au-dessus de l'Ermitage, une construction pittoresque, dont la présence en un tel lieu excite notre surprise : c'est l'Observatoire que fiL élever Ferdinand II pour abriter les savauts qui visitent le volcan, et les mettre plus à portée de faire avec succès des observations météorologiques et de pouvoir étudier et expliquer les phénomènes volcaniques dont- ils seraient les témoins. Cet observatoire est UBi élégant petit édifice dû au talent de l'architecte Gaelana Fazzini,

Le cône de cendres et de scories du Vésuve est à l'élévation totale de la montagne comme 1 est à 3. C'est donc encore un tiers de notre voyage qui nous reste à faire. La montée présente une inclinaison de cinquante degrés : c'est-à-dire qu'elle n'est pas précisément commode. Néanmoins nous l'escaladons avec une ardeur sans égale. Un de nos guides ouvre la marche, les deux autres assistent mes nouveaux compagnons et moimôme. D'abord, pendant quelque temps, nous marchons sur la terre ferme; mais arrive bientôt la région des cendres,, région d'horreur, de désolation, d'effroi. Toute trace de végétation a disparu. On ne voit plus que des scories; on n'est plus entouré que des déjections du volcan, déjections de tous les âges et de tous les calibres. Ce sont des sillons de pierres brûlées, des masses de fer rougi par le feu, des éminences de lapilli, des coulées

SON GOLFE ET SES RIVAGES. .. .^ 1i39

de bitumej de verre, d'alun, de nitre, de cuivre, dé terre cuite, amalgame inimaginable fondu, pétri, écumeux encore, crasses qu'on ne saurait analyser, surte de mâchefer, d'épongés de pierres noires, blanchâtres, dures au pied, raboteuses à la main. Çà et là, des crevasses béantes menacent de vous engloutir, et appellent votre attention sur les sinuosités de ces lézardes infernales dont l'œil cherche inutilement à sonder la profondeur. Toutes les pluies et tous les soleils de quinze siècles' ont passé sur ces fragments et ces détritus des entrailles dé la fournaise souterraine, et, à leur teinte plus ou moins prononcée, on distingue les anciennes déjections des nouvelles. Rien de plus sinistre à l'œil que ces affreux dégorgements. Ce sol étrange, presque perpendiculaire, composé de mille éléments divers, roule perpétuellement sous vos pieds et vous fait descendre dix pas, quand vous voulez en gravir un. Souvent on pénètre dans la croûte de cendres, et il faut lutter avec un certain effort ppur s'arracher à cette étreinte. Heureusement, pourvus de chaussures solides, nous bravons la difficulté de l'ascension, et, cherchant le plus possible les scories et les laves, sur lesquelles on trouve un point d'appui résistant, nous gagnons peu à peu du terrain, de sorte que l'un aidant l'autre, celui-ci poussant celui-là, quelques lazzis joyeux donnant du cœur et des jambes, tantôt vigoureux et fiers, tantôt haletants, épuisés, n'en pouvant plus, parfois regardant timidement en arrière, tantôt portant nos yeux plus résolument en avant, irrésistiblement entraînés, hissés, fascinés par le désir de voir et de connaître, après une bonne heure de vaillant assaut, nous atteignons enfm les larges lèvres de la gueule du monstre. " . .

Ma montre marque quatre heures et demie, quand nous attdgnons le bord de la coupe, rorifioe du cratère, le sommet pourfendu du terrible volcan... Nos cœurs battent à lézarder la poitrine; nos yeux sortent de leurs orbitqs et" s'écarquillent pour mieux plonger dans l'abîme. Pas ime parole! Nous sommes recueillis comme en présence de Dieu...

Le cratère du Vésuve ne présente point à rintérieur une sorte

de muraille à pic penne Itant immédiatement de plonger le regard dans ses profondeurs. Non. Cette bouche effrayante du volcan montre tout d*abord une énorme circonférence, irrégulière dans son pourtour et dans sa hauteur, et compte plusieurs kilomètres de développement. Donc, lorsqu'on atteint sa lèvre, c'est-à-dire le rebord ou bourrelet qui le forme, et dont le point le plus élevé, sis au nord, porte le nom de hocca di Paîo, on voit en avant de soi de larges pentes de scories noires, fendillées, lézardées, crevassées et béantes, dans tous les sens. Toutes ces fissures vomissent une fumée qui, réunie au-dessus du gouffre, produit ce gigantesque parasol qui le surmonte. Pour voir dans les profondeurs de la fournaise, il faut s'avancer précautionneusement sur ces pentes noires, brûlantes, qui craquent sous vos pieds et qui souvent cèdent à la pression, comme si elles allaient s'ébouler et vous entraîner avec elles dans les entrailles du volcan. Le danger est grand, mais la curiosité, plus grande encore, l'emporte, et, soutenus par des cordes dont nos guides sont pourvus et qu'ils nous attachent au dos en les faisant passer sous les bras, nous descendons peu à peu, petit à petit, vers les profondeurs et le centre de l'horrible précipice qui s'ouvre devant nous, et, au travers de la fumée qui nous aveugle et des jets de flammes bleuâtres qui nous brûlent, nous allons à la découverte. Grâce à Dieu, le ciel est calme et pur : aucun vent n'amoncelle cette fumée en nuage et ne nous enveloppe de ses tourbillons. Par moments, nous nous arrêtons pour regarder, et alors aussi nous prêtons l'oreille.

Vous dire les bruits mystérieux qui s'échappent des profondeurs de ce gouffre dont Dieu seul connaît les arcanes, ses étranges murmures, ses rumeurs souterraines, ses crépitations violentes, les sourdes et vives détonations de ses fécondes entrailles, les prodiges de ce volcan, qui depuis tant de siècles brûle dans une telle immensité de profondeur et de largeur, que ses feux passent sous les eaux du golfe, qu'elles rendent bouillantes en mille endroits, notamment à Baïa, au-dessous des Etuves de Néron, communiquant avec ceux des Champs-Phlégréens et de la

Solfatare, qui occupent le côté opposé du môme golfe, et même s*étendent sous la mer de Sicile pour se confondre avec les brûlantes fournaises des îles Lipari et de l'Etna, comme le prouve la chaîne des îles qui relient les deux volcans, serait au-dessus de la puissance de ma plume.

On ne peut que balbutier, en face de ce phénomène dont rien ne résoud les problèmes; et quand, on entend avec stupéfaction les mugissements de cette grande voix caverneuse qui gronde et tonne, de ces déchirements intérieurs qui ébranlent la terre, de ces éboulements gigantesques qui révèlent qu'à des profondeurs incommensurables et à des distances infinies le Créateur des mondes a mis le feu au sein de notre sphère et allumé des torrents de flammes dont la combustion sans fin est alimentée par la sphère elle-même qui s'effondre et se dissout sous la morsure cruelle de l'incendie qui la convulsionne, la dévore, et la contraint à regimber avec véhémence comme une puissante cavale indomptée qui se cabre, on frissonne d'épouvante et d'horreur.

Toutefois, je puis au moins essayer de raconter que, dans le profond et solennel silence qui règne au-dessus de nos têtes, notre ouïe recueille, montant des abîmes, des beuglements semblables à des tempêtes déchaînées dans des gouffres sans limites, à des chutes de grandes eaux, à des crépitements de flammes : on dirait comme un bouillonnement, comme une fermentation colossale d'éléments ennemis et confondus. Et, dans cette inexprimable agitation qui ébranle le sol, on perçoit des sifflements aigus, des chocs de masses qui se heurtent, des ébranlements immenses et des cataractes dont la grande voix mugit, gronde et tonne, enfin de ces cataclysmes de choses sans nom. Ce que nous voyons, écoutez-le : Parmi les noires vapeurs qui montent, tourbillonnent dans lés profondeurs et se dégagent lentement, lourdement, et dans cette affreuse convulsion de tourmente et de soulèvement de matières ignées, on entrevoit de larges nappt^.s de lueurs rougedtrcs, qui s'amoncèlent en cônes, qui éclatent et s'affaissent, qui se relèvent et retombent, (jui

brillent d'un éclat plus vif sur des lueurs de feux plus sombre?,

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qui s'éteignent et se rallument encore, qui s*apaisent et s'irritent, qui beuglent et rugissent, et qui enfin se taisent poar de nouveau faire succéder à un silence horrible des bruits sans nom plus effrayants encore. C'est la lave en fusion qui monte de Tabîme et s'échappe par les cratères inférieurs qu'elle a formés violemment, comme les parois d'un creuset que la véhémence du feu et l'intensité de la chaleur font crever inopinément. Aussi, à un moment donné, la chaleur devient telle sous nos pieds, notre sang martelle nos tempes de battements si précipités, nos yeux éblouis sont tellement aveuglés, que le vertige commence à s'emparer de nous. Il devient indispensable de nous cramponner aux cordages dont les guides nous ont ceint les reins et avec lequels ils nous soutiennent penchés sur le vide. Il nous devient impossible d'aller plus loin. D'ailleurs les longs bâtons sur lesquels nous nous appuyons prennent feu : nous devons remonter en toute hâte au sommet du cratère.

Il est des éruptions tellement violentes, qu'elles amènent leur lave incandescente jusque sur les lèvres de ce cratère, Alors cette lave déborde, tombe comme d'un vase trop plein qui déborde, et s'écoule sur les flancs de la montagne avec une rapidité d'autant plus grande que le cône est plus abrupte. De ce que le volcan du Vésuve est peu élevé, son action se concentre principalement dans le sommet, de sorte que ce sommet ou cône change constamment de forme. Le cratère reste toujours cratère^ mais il renouvelle perpétuellement sa forme, et la physionomie des phénomènes volcaniques est toujours variable. Dans la promenade trop courte qu'il nous est donné de faire sur son bourrelet, nos guides nous font remarquer les grandes coulées qui jadis inondèrent les flancs de la montagne, à l'orient surtout, à partir de Torre del Grœco, sur les bords du golfe, jusqu'à Otlojano, à Topposé de Naples. Elles se présentent dans l'ordre suivant : Eruption du 17 septembre 1731 ; puis éruption du 14 mai 1771 ; du 16 décembre 1766; du 26 octobre 1751 ; du 8 mars. 1766 ; du 2 décembre 1754 et de septembre 1776.

Cependant les cavités du cratère commencent à briller d'un

éclat plus vif : des lueurs, bleuâtres au grand jour, blancliissent et peu après rougissent et semblent devenir plus actives. L'immense cuve s'allume et rend ses vastes et hautes parois rutilaittes. C'est la nuit qui tombe, et dont les premières atteintes crépusculaires font resplendir plus énergiquement les feux souterrains de la fournaise.

En effet, du sommet du cratère qui nous sert de piédestal, nous voyons le soleil qui se couche dans les vagues de la haute mer en l'inondant de ses longues traînées de lumière : les îles de Gaprée, de Procida, d'Ischia, les collines de Pausilippe, Naples et son amphithéâtre radieux, sans.. tempêtes à cette heure du soir, à notre droite, et, à notre gauche, les montagnes de Gastellamare et de Sorrente ; puis le long rideau de palais qui se nomment Portici, Résina, Torre del Grœco, à nos pieds; enfin le golfe et ses mille baies, anses et criques, nagent dans les plus belles teintes de pourpre et d'or et resplendissent d'un éclat flamboyant qui charme et qui ravit.

Dieu est grand, et ses œuvres sont belles! Prosternons-nous donc pour l'adorer... J'ai prié l'Eternel au sommet du Mont Blanc, sur la Pic-du-Midi dans les Pyrénées, sur les volcans éteints du Puy-de-Dôme : mais je le prie avec plus de ferveur en Italie, sur le cône du Vésuve, parce que là, plus qu'ailleurs encore, j'apprends à l'admirer et à le craindre !

Je ne vous dirai rien de notre descente rapide. Gendres et pouzzolanes à mi-jambes, ici ; là, scories et pierres ponces qui nous déchirent les mollets. Ghutes plaisantes par derrière, moins lisibles par devant. Bons mots et calembours. Néanmoins notre gaîto n'est que factice. Nous sommes fort impressionnés du spectacle que nous quittons, et celui qui nous attend, cette mer de feu à -laquelle les ténèbres de la nuit permettront tout-à-1'lieure de rutiler et dont nous voyons les reflets embrasés qui font nager la montagne et toutes les aspérités dans un air ambiant tout de feu, nous livre à mille sentiments et désirs d'inexprimable Cttriosité.

Le dernier rayon de soleil déployant ses ailes d*or s'était en-

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volé dans les profondeurs de riiorizon depuis une demi-heure, et la nuit était venue. L'obscurité s'était faite complète quand nous fûmes au pied du cône : mais la réverbération de l'océan de feu mettait en danse de toutes parts nos ombres grimaçantes sur les parois des accidents de terrain. Plus nous approchions, plus distinctement nous entendions se tordre et siffler en dardant leur sève en jets de toutes couleurs les arbustes et les plantes que le fleuve de lave atteignait dans sa marche lente, mais inévitable. Enfin nous touchâmes à l'immense nappe de feu qui embrasait l'air et lui donnait au loin les vives teintes d'un formidable incendie.

Au point culminant de l'éruption actuelle, cette lave ne se partageait pas : mais elle tombait lourdement dans un vaste bassin creusé par la nature et y formait un lac incliné aussi étendu que les deux nappes d'eau de notre bois de Boulogne, lac de feu qui faisait lucioler ses rivages de reflets rouges, du plus bel effet dans les ténèbres. Etrange contraste! cette fournaise grandiose était circonscrite dans une zone de hauts arbres toufl'us de la plus riche verdure, dont les plus avancés étaient emprisonnés déjà et brûlés par la lave. Nous ne pouvions voir sans tristesse leur beau feuillage couvert du deuil de la mort se pencher sur le brasier, comme ces pau\Tes victimes que la cruauté des hommes li\Tait jadis au supplice du feu. L'Observatoire et l'Ermitage, eux aussi, étaient dorés par les lueurs de la lave et faisaient image dans l'ensemble du tableau. Il n'était pas jusqu'aux pentes abruptes de la Somma qui ne se montrassent dans un lointain vaporeux et chaud, illuminées des tons de flammes les plus variés et servant d'encadrement à la scène majestueuse qui nous occupait. C'était comme un rêve fantastique qui nous hallucinait, et à certains moments je me demandais si je n'étais pas le jouet d'une vision bizarre et d'un cauchemar sans égal.

Cependant nos guides s'élancent par-dessus la lave brûlante sur des îlots noirs de lave refroidie, et nous engagent à les suivre. Nous répondons à leur appel eu les rejoignant sans re lard. Ges îlota fléchisi^ent sous nos yàs : ils s'agitent et se balancent,

car ils reposent sur la lave nouvelle, liquide et coulant par larges lames. Une horrible chaleur nous étreint ; malgré tout, nous avançons bravement. D'îlots en ilôts, nous pénétrons ainsi fort avant dans l'océan de feu, parmi les mille accidents que forme sa marche vers les pentes de la montagne. La sueur ruisselle de nos tètes, nos pieds brûlent, et nos bâtons s'enflamment. Survient alors l'un de nos hommes, qui était allé chercher nos provisions à l'Ermitage. Il nous présente des œufs, que nous faisons cuire sur la lave; il suffit d'une minute. Il nous remet ensuite un flacon de lacryma-christi, cet excellent vin des vignobles du Vésuve : nous en faisons incontinent une libation à notre profit, mais à la gloire de la France. Certes, ce vin généreux participe de la chaleur du volcan qui le produit : il rend à nos âmes l'énergie, et la gaîté à nos esprits. Vient une poularde prise le matin au Mercato del Carminé, qui est sacrifiée sans merci. Comme les Hébreux à la veille du passage de la mer Rouge, nous mangeons debout, le bâton sous le bras, les reins ceints de l'ccharpc du voyageur. Enfin, le café, improvisé sur un mamelon de laves qui s'appuie à notre îlot, complète notre festin. Après quoi nous regardons sans trop d'efî'roi le foyer sur lequel nous voguons, et nous voici escaladant, sautant, circulant de plus belle au travers de la vaste coulée, et nous enivrant des étranges et magiques aspects de ce spectacle unique au monde.

Partout des crépitements furieux se font entendre : c'est la nouvelle lave qui saisit et rallume les couches de l'ancienne lave : c'est le feu qui rugit en étreignant la végétation, et qui la dévore. On dirait des feux d'artifice qui rasent le sol. Des sifflenients horribles se croisent dans l'espace et feraient croire volontiers à la présence de démons invisibles dansant une sarabande infernale au milieu des flammes. Des crevasses des îlots que nous parcourons jaillissent des flammes violettes et des fumerons. De longs et sourds craquements agitent l'air : des bruits de riiousqueterie répondent do l'intérieur. Il pétille dans l'air comme des jets continuels de lances à feu. C'est une mise en &c':m d'iiîie f '.nta^^T.r.^r'ri? rv^ rien au monde ne saurait repro-

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duirc. Pour la compléter, nous entrevoyons dans le lointain, ainsi que des ombres errant sur les rives du Styx et du Phlégétan, la noire sîlliouelte, s'estompant sur des nuances de feu, de voyageurs qui, moins liardis que nous, observent du regard notre ayentureuse expédition. Plus près de nous, dans la brumo scintillante qui se dégage du lac de feu, yont et viennent des curieux vêtus de costumes étranges, dames encapuchonnées debout sur les bords des cratères, jeunes amazones galopant sur fes poneys fantastiques, vieilles douairières sortant à demi leurs t^tes de chaises à porteurs qui les pTomènent lentement.

Bref, nous atteignons l'extrême limite de Tinvasion de Téruptioîi. Là, nous observons la -marche de la lave. Sa progression est des plus lentes : tout au plus est-elle de un mètre par dix minutes. Puis, contournant la fournaise, nous atteignons le point où se trouve un vallon à demi comblé par les scories et la pouz- Kolane, et vers lequel du a dirigé, comme dans le lit desséché d'un fleuve, le courant de laves qui s'échappe du lac sous forme d'une large rivière de feu, s'y déverse, s'y accumule et compose le Fosso-Grande, dont nous avons parlé. Mais comme le Fosso- Grande est rempli à cette heure, la lave qui s'y est amoncelée déborde en nappes immenses, semblables à des Cataractes silencieuses, et descend majestueusement vers les parties basses de la montagne. Cette cascade grandiose, continue, rutilante, sous laquelle le sol frissonne et frémit, est d'un effet tel que jamais an monde plus merveilleux spectacle ne peut être offert aux regards de l'homme en quête de phénomènes.

Quand enfin, saturés de voir et d'admirer, enivrés de prestiges, épuisés de fatigue, hrûlés, rôtis, haletants, n'en pouvant mais, nous portons les yeux vers le côté opposé au volcan, nne autre vision merveilleuse nous offre un contraste frappant. La lune se lève, limpide et pure, sur les hauteurs de Gastellamare, et teint le golfe de ses longues et mobiles traînées d'argent. En môme temps, Naples resplendit sous les brillants reflets du gaz de ses quais, des constellations de ses phares, et des vives lumières des lanternes de ses môle-; .

Co que je viens de retracer ici, lecteur, est bien loin de la majesté des aspects que j'aurais voulu placer sous vos yeux. Mais ayez égard à ma bonne volonté, et que ces pages servent simplement de préface au voyage que vous ferez sans doute un jour sur cette terre admirable.

•>,^)^S)oc<^'S.'. -

Comment on découvrit Herculanura. — Fouill'^s de 1733. — Explication du drame. — Ce que Ton savait du Vésuve au temps des Romains. — Tremblements de terre en l'an 63. — En 64, ébranlements de la montagne, — Physionomie paterne du volcan jusqu'alors. — Le 23 août 79, ce que l'on voit sur le Vésuve. — Lettre de Pline-le- Jeune. — Pline-l' Ancien à Stables. — Description du phénomène. — Mort du célèbre naturaliste. — Cendres portées jusqu'à Jérusalem et Constantinople. — Obscurité dans Rome. — Herculanum englouti par la lave brûlante. — Oplonte, Stabies et Pompéïa enfouies dans undélui,'ede boue, pouzzolane, etc. — Angoisses et désespoir. — Drames intimes. — Fuite des victimes rendue impossible. — Autre lettre de Pline racontant les péripéties de cette cruelle tragédie. — Après deux mille ans de mort, oubli d'IIerculanum et de Pompéïa. — Et pourtant les sommets de certains monuments percent leur suaire. — Herculanum rendue en partie à la lumière. — Pompéïa exhumée de son tombeau. — Fouilles mal dirigées d'abord. — Mouvement donné par l'occupation française. — Succès de li. FiorcHi. —Méthode de dégagement. —Ce que l'on découvre chaque jour. — Femme esclave et jeune fille. — Un géant pompéïen. — Ce que l'on devine par induction. — Comment on moule les momies. — Entrée dans Pompéïa. — Porte de la Marine. — Basilique. — Forum-Civile. — Temple de Jupiter. — Arcs de triomphe. — Ecole publique. — Edifice d'Eumachia. — Temple de Mercure. — Panthéon. — Temple d'Auguste. — Poecile. —Temple de Vénus Pompéienne. — Impressions en face du Forum-Civile et de la ville entière.

Cependant la nuit achevait son «ours. Déjà l'aube teintait d'argent le sommet du Vésuve, et les nappes de feu du lac et du fleuve de lave blanchissaient. Quand l'aurore parut, nous nous trouvâmes encapuchonnés de nuages. Mais alors le jour croissant peu à peu me permit de remarquer que le visage de mes compagnons avait pris la couleur écarlate d'un homard cuit à point. Ils firent du reste sur ma face une observation analogue, et nous en vînmes simultanément à nous toucher les joues

pour nous bien assurer qu'elles ne se détacliaieut pas des mandibule>, comme les chairs d'une volaille qui a reçu un coup de feu trop vif.

Puis, nos guides ayant amené nos montures, nous enfourchâmes ces braves mules, et, tout d'une traite nous descendîmes vers 16 golfe, le corps rejeté en arrière pour établir l'équilibre sur les bêtes, dont le cou plongeait en avant sur les talus rapides et menaçait à chaque pas de nous faire piquer une tête jusqu'à Résina.

Comment découvrit-on que, sous cette ville vivante, gisait une ville morte? Le voici :

C'était vers 1690. Un homme de Résina, un boulanger, creusant un puits pour son usage, parmi les laves qu'il retirait de l'excavation, ramena un bras en marbre du plus beau travail. En homme sensé, le boulanger comprit qu'il ne devait pas y avoir de bras sans corps : il descendit alors avec les plus grandes précautions dans la bouche béante du puits, et découvrit, à moitié ensevelie encore, une statue admirable. Heureux de sa trouvaille, il en fit part au prince d'Elbeuf, qui explora les lieux, paya fort cher la maison et commença des fouilles qui mirent des merveilles au grand jour. Pendant plusieurs années, le prince recueillit de la sorte quantité d'objets d'art : mais, du lieu de les collectionner, il en faisait don tantôt au prince Eugène de Savoie, tantôt à notre roi de France, Louis XIV.

Charles III, qui régnait à Naples, fit suspendre bientôt ces recherches et celles qu'entreprenaient plusieurs particuliers, et il ordonna ensuite des fouilles qui commencèrent en 1738.

Alors toutes les richesses de l'antiquité qui sortirent de terre furent religieusement conservées dans les appartements royaux de Portici, et donnèrent ensuite origine au musée Bourbon, de Naples, où elles furent transportées et réunies pour former une collection unique en son genre.

D'où provenaient ces trésors, et quelle était la ville qui se trouvait ainsi enterrée à une profondeur considérable dans les CTi1rn'''l^- f^cli lon'^?

Au moyen-âge, les désordres et les guerres, plus terribles peut-être en Italie que partout ailleurs eu Europe, avaient fait tomber un voile si épais sur les événements dont le Vésuve avait été l'auteur et le théâtre, qu'à grand'peine, dans le pays, savaiton que des villes avaient été enfouies dans les décombres amoncelés par les éruptions du volcan.

Les notions les plus anciennes de l'antiquité, sur cette montagne isolée de la plaine orientale de Naples, et debout à une hauteur de mille deux cents mètres, la représentaient bien comme un volcan, mais comme un volcan éteint depuis des siècles, dont on n'avait jamais connu les ravages, et dont il semblait qu'on n'eût pas à redouter le réveil. En effet, Strabon parle du Vésuve comme offrant sur toute sa surface, excepté vers la cime, un sol très agréable. D'après lui, cette cime semblait n'être qu'un monceau de cendres, et l'on y rencontrait de longues cavités, toutes de couleur fuligineuse, comme si elles avaient été calcinées par le feu.

Mais voici que, en l'an 63 de notre ère, de nombreuses oscillations du sol avaient jeté l'épouvante et causé de cruels ravages dans les villes d'Herculanum, de Pompéïa, d'Oplonte et de Stables» les plus voisines de la montagne.

Puis, en 64, un jour qu'il y avait fête au théâtre de Naples, et que Néron, comme un acteur, chantait sur la scène en exigeant d'être aplaudi par la foule, un second tremblement de terre avait agité la Gampanie tout entière. Le théâtre s'était écroulé, et l'empereur et le peuple avaient à peine eu le temps de s'arracher aux ruines de l'édifice. '

Et cependant le cratère du cône était fermé, froid, sans apparence aucune d'éruption, car, en 73, dans la guerre des Esclaves contre Rome, Spartacus se réfugia sur la plate-forme de ce paisible Vésuve, avec soixante-dix esclaves en armes. Là, ce chef Je rébellion s'était retranché dans le creux du cratère, entouré, ow plutôt formé d'une muraille naturelle, taillée à pic. Glodius Glober, envoyé à sa poursuite, avait avisé Taire du vautour, et s'était élancé pour le saisir. Mais Spartacus, avec des lianes de

vigne sauvage qui croissait sur les scories antiques, se fit une sorte d'éclielle de cordes, s'échappa de son repaire, et, tombant sur Glober, extermina ses troupes et força le général romain à s'avouer vaincu.

Mais tout-à-coup, en l'an 79, un habitant de Misène, ce cap qui, de l'autre côté du golfe, fait face au Vésuve, est témoin de ce qui suit et le transmet à &on ami Tacite, l'un des écrivains de l'époque :

« Mon oncle — Pline-l'Ancien, — était à Misène, où il commandait la flotte.

» Or, le 23 août, environ une heure après midi, ma mère l'overtit qu'il paraissait un nuage d'une grandeur et d'une figureextraordinaires. Il se lève et monte en un lieu d'où il pouvait aisément observer ce prodige. Il était dificile de reconnaître de loin de quelle montagne sortait ce nuage : l'événement a prouvé plus tard que c'était da Vésuve. Sa forme était celle d'un arbre, d'un pin plus que d'aucun autre, car après s'être élevé fort haut en forme de tronc, il étendait une espèce de feuillage. Je m'imagine qu'un vent souterrain, violent, le poussait d'abord avec impétuosité et le soutenait; mais, soit que l'impulsion diminuât peu à peu, soit que ce nuage fût affaissé par son propre poids, ) on le voyait se dilater et se répandre. Il paraissait tantôt blanc, ; tantôt noir, et tantôt de diverses couleurs, selon qu'il était plus chargé ou de cendres ou de terre. Ce prodige surprit mon oncle, qui élait très savant, et il le crut digne d'être examiné de plus près. Il commanda donc qu'on lui apprêtât sa frégate légère, et me laissa la liberté de le suivre. Je lui répondis que j'aimais mieux étudier. Il sortait de chez lui, ses tablettes à la main, lorsque les troupes de sa flotte, qui étaient à Résina, effrayées parla grandeur du danger, envoyèrent le conjurer de les garantir d'un si affreux péril. Il fait alors venir ses galères, monte dessus et part pour voir quels secours on pourrait porter non-seulement à Résina, mais à tous les autres bourgs de cette côte. Il se presse d'arriver au lieu d'où tout le monde fuit et où le péril paraît le plus grand, mais avec une telle liberté d'esprit qu'à mesure qu'il

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apercevait quelque chose, mouvement ou figures extraordinaires, il signalait ce prodige. Déjà sur ses vaisseaux volait la cendre plus épaisse et plus chaude à mesure qu'il approchait; déjà tombaient autour d'eux des pierres calcinées et des cailloux noirs, tout brûlés, tout pulvérisés par la violence du feu ; déjà la mer semblait refluer et le rivage devenir inaccessible par des morceaux entiers de montagnes dont il se couvrait, lorsque, après s'ôlre arrêté quelques moments, incertain s'il retournerait, il dit à son pilote :

» — La fortune favorise le courage! Tournez du côté de Pomponianus...

» Pomponianus était à Stabies. Pomponianus, son ami, à la vue du péril qui était encore éloigné, mais qui semblait s'approcher toujours, avait retiré ses meubles sur les galères et n'attendait pour s'éloigner qu'un vent moins contraire. Mon oncle, à qui ce même vent venait d'être favorable, l'aborde, le trouve tout tremblant, l'embrasse, le rassure, l'encourage, et, pour dissiper par sa sécurité la crainte de son ami, se fait porter au bain. Après s'être baigné, il se met à table, etc.

» Gependan-t on voyait luire de plusieurs endroits du Vésuve de grandes flammes et des embrasements dont les ténèbres augmentaient l'éclat... La cour de la maison commençait à se remplir si fort de cendres, que bientôt on courait le danger de ne pouvoir plus sortir. Ses deux amis délibèrent donc s'ils se renfermeront dans la maison, ou s'ils iront en rase' campagne. Ils sortirent en se couvrant la tcto avec des oreillers attachés par des mouchoirs. Le jour recommençait ailleurs, en ce moment; mais, à Stabies, continuait la nuit, la nuit la plus sombre, la plus affreuse de toutes les nuits, et qui n'était un peu dissipée que par la lueur d'un grand nombre de flambeaux. On trouva bon de s'approcher du rivage et d'examiner de près ce que la mer permettait de tenter : on la trouva fort grosse et très agitée d'un vent contraire. Là, mon oncle ayant demandé de Teau et bu deux fois, se coucha sur un drap qu'il fit étendre. Ensuite des flammes qui parurent plus grandes et une odeur de soufre qui

annonçait leur approche, mirent tout le -monde en fuite. Il se lève alors, appuyé sur deux esclaves, et dans ce moment même... retombe mort. Je m'imagine qu'une fumée trop épaisse le suffoqua d'autant plus facilement que sa respiration était très souvent embarrassée. Lorsqu'on commença à revoir la lumière, ce qui n'arriva que trois jours après, on retrouva au môme endroit son corps entier, couvert de la même robe qu'il avait quand il mourut... »

C'est ainsi que, endormi depuis des siècles, le volcan du Vésuve se réveille... plus violent sans doute qu'il n'a jamais été. Il ouvre de nouveau son cratère et lance ses feux dans les airs, que sa noire fumée a obscurcis; il fait entendre dans ses cavités de formidables détonations ; il répand de toutes parts des matières incandescentes qui, roulant comme d'immenses cataractes flamboyantes, inondent les rampes de la montagne, descendent dans les plaines voisines du golfe et les enflamment, glissent vers la mer qu'elles forcent à reculer, et sillonnent tous les talus pour aller remplir les vallons et les campagnes.

Puis s'élevant en gerbes éblouissantes, la fournaise déchaînée lance à des hauteurs prodigieuses des masses de cendres qui vont retomber jusqu'à Jérusalem et à Gonstantinople, en même temps qu'elles répandent l'obscurité sur la ville de Rome. Elle projette des tourbillons de pierres chaufl'ées à blanc par la violence et l'intensité de ses feux, et leur faisant décrire d'immenses paraboles, elle les envoie tomber en pluie et en grêle de cailloux ardents sur les toitures des maisons, les terrasses des édifices, les plates-formes des palais, les frontons des temples, et les galeries des portiques des villes d'Herculanum, d'Oplonte, de Pompéïa et de Stables, qui tremblent à la base du mont. Un affreux incendie s'allume de toutes parts; un océan de flammes saisit la contrée dans ses horribles étreintes.

Alors des fleuves de laves dévorantes s'acheminent vers Herculanum, qu'ils noient dans les flots impétueux de sa brûlante Irachyte.

Aux torrents de feux, le volcan fait succéder des avalanches

de boue mêlée de lapilli ou pierres ponces, qui engloutissent à tout jamais Opionte, Pompéïa, Stabies.

Pendant que la lave se fige à une affreuse épaisseur sur la cité d'Herculanum, de manière à Temprisorner dans d'éj-ouvantables bancs de granit, la cendre et la pouzzolane s'amoncellent sur les trois autres villes et effacent à tous les regards remplacement qu'elles occupaient jusqu'à ce moment sur les rivages delà mer.

Qui pourra jamais dire les drames intimes, les cruelTes tragédies, les scènes déchirantes, les horribles tressaillements, les déchirements inimaginables dont ces cités infortunées sont le sanglant théâtre, quand fleuves de laves et torrents de feu, grêle de lapilli et pluie de boue pénètrent dans leurs rues, envahissent leurs maisons, montent, montent sans relâche, remplissent les divers étages, saisissent les habitants, les noient, les asphyxient, les brûlent, les dévorent, et submergent toutes choses dans cet indescriptible déluge? Qui pourra jamais peindre l'indicible épouvante qui saisit les familles désolées, quand elles reconnaissent que le Vésuve, jusque-là si calme, rompant ses digues, ouvrant les arsenaux de sa colère, faisant sauter dans une inexprimable ' explosion le sommet du cône du volcan, rejette ses entrailles qu'il ne peut plus contenir, et impuissant à maîtriser les tiraillements et les soubresauts de ses gouffres souterrains, vomit des cataractes'de feux, crève les parois de ses flancs en vingt cratères, fait couler des lavanges detrachyte brûlante et liquide, véritable granit en fusion qui aussi se précipite de toutes parts sur les rampes du mont, et, comme jadis à Ségor, à Séboïm, à Sodome et à Gomorrhe, répand la destruction, la ruine, les tortures et la mort sur toute la plaine qui l'entoure?

Qui pourra représenter les hommes cherchant à s'enfuir avec leurs objets les plus précieux; les femmes, blanches de terreur, appelant leurs enfants qu'elles ne trouvent plus ; les filles échevelées appelant leurs mères d'une voix lamentable ; et les fils d'un œil hagard contemplant le supplice qui s'avance? Loin de prier les dieux, ils maudissent l'Olympe et le Tarlarc; ils'mau-

dissent Jupiter, qui arrache les entrailles de la montagne, les soulève jusqu'au firmament, et les fait retomber au loin sur leurs villes, leurs demeures, leurs familles !

Quel dut être l'aspect de cette côte fortunée, jusqu'alors si pittoresque, si verdoyante, si riche encore quelques jours auparavant, quand le regard effrayé des rares habitants qui s'étaient enfuis d'abord, osant enfin revenir près de leurs villes, reconnut avec effroi qu'Herculanum, Pompéïa, Oplonte et Stables, noyées, englouties, dévorées par le volcan, n'existaient plus!...

Voici ce qu'écrit encore Pline-le-Jeune, le lendemain de l'éruption du Vésuve, alors que ses fureurs se déchaînaient avec plus de violence encore :

< Pendant toute la nuit, le tremblement de terre continua avec une telle violence, que l'on eût dit que toutes choses étaient non pas agitées, mais renversées. Il était déjà sept heures du matin, et ils ne paraissait encore qu'une faible lumière, comme une sorte de crépuscule. Alors les maisons furent ébranlées par de si fortes secousses, qu'il n'y eut plus de sûreté à demeurer dans la ville de Misène, lieu découvert, il est vrai, mais fort étroit. Aussi prenon.s-nous le parti de nous éloigner. Le peuple épouvanté nous suit en foule, nous presse, nous pousse ; et, après que nous sommes sortis de la ville, nous nous arrêtons. Là, nouveaux prodiges, nouvelles terreurs. Les vo-Itures que nous emmenions avec nous étaient à tout moment si fort secouées, quoique en rase campagne, qu'on ne pouvait, même en les appuyant avec de grosses pierres, les faire rester en place. La mer semblait se renverser sur elle-même, et être comme chassée du rivage par l'ébranlement de la terre. Le rivage, en effet, était devenu plus spacieux et se trouvait couvert de toutes sortes, de poissons demeurés à sec sur le sable. De l'autre côté du golfe, à l'entour du Vésuve, une nuée noire et horrible, crevée par des feux qui s'élançaient en serpentant, s'ouvrait et laissait échapper de longs ' jets de flammes semblables à des éclairs, mais qui étaient beaucoup plus grands. La cendre commençait à tomber sur nous quoique en petite quantité. Je tourne la tête et j'aperçois derrière

nous une épaisse famée qui nous suit en rampant sur la terre comme un torrent.

» — Pendant que nous y voyous encore, quittons le grand chemin, dis-je à ma mère, de peur qu'en le suivant la foule de ceux qui marchent sur nos pas ne nous étouffe dans les ténèbres...

» A peine étions-nous écartés qu'elles augmentèrent de telle sorte qu'on eût cru être, non pas dans une nuit noire et sans lune, mais dans une chambre où toutes les lumières auraient été éteintes... Il parut alors une lueur qui nous annonçait, non le retour du jour, mais l'approche du feu qui nous menaçait : il s'arrêta pourtant loin de nous. L'obscurité revint, et la pluie de cendres recommença plus forte et plus épaisse. Nous en étions réduits à nous lever de temps en temps pour secouer nos habits, car, sans cela, elle nous eût accablés et engloutis... Enfin, cette noire vapeur se dissipa peu à peu et se perdit tout-àfait, comme une fumée ou comme un nuage... Bientôt après parurent le jour et môme le soleil, jaunâtre toutefois, et tel qu'il a coutume de luire dans une éclipse. Mais tout se montrait changé à nos yeux encore troublés, et nous ne trouvions rien qui ne fût caché sous des monceaux de cendres, comme sous une neige. »

En effet, puis-je ajouter, quand il devient possible de revoir le Vésuve rendu à la lumière et débarrassé de ses nuages de fumée, quel ne fut pas l'étonnement des gens de la contrée : dans leur effort pour s'ouvrir un passage, les feux souterrains du volcan avaient fait sauter tout le cône de la montagne, désormais décapitée. Cette énorme calotte roula, convertie en lave brûlante et en pouzzolane, sur les malheureuses villes qu'elle acheva d'enterrer et de dérobera tous les regards

Depuis ce fatal événement, près de deux mille ans se sont écoulés.

Quelques habitants de Pompéïa, échappes au désastre, parce qu'en ce moment môme ils assistaient à une fôte donnée hors de la ville, dans l'amphithéâtre, essayèrent bien de construire un

SON GOLFE ET SES KIVA(ÎK3. 177

pauvr.' village qu'ils appelèrent aussi Pompéïa : mais il disparut à sou tour, dans une autre éruption, car depuis cette première inondation de feu, le Vésuve les répéta trop fréquemment, hélas! Néanmoins, on se demande comment Ilerculanum, Pompéïa, Oplonte et Stables, citées par tant d'auteurs de l'antiquité, Strabon, Diodore de Sicile, Pline et beaucoup d'autres, purent rester enfouies ainsi pendant dix-huit siècles, quand la cendre et la pouzzolane cachaient à peine le sommet des édifices de Pompéïa, par exemple, où l'on voyait le faîte de l'amphithéâtre et de certains temples? Gela eut lieu, cependant.

Au moins, après la découverte d'Herculauum par le 4)oulanger de Résina, chercha-t-on à réparer le temps perdu.

Les fouilles commencées en 1736 par Charles III ayant été arrêtées, le général Ghampionnet, pendant l'occupation française du royaume de Naples, en 1799, les fit reprendre avec une ardeur toute nouvelle.

On ne les étendit pas seulement à Herculanum, dont le gisement était révélé désormais, mais aussi partout où l'on avait motif de supposer que d'autres villes avaient été enfouies.

Une circonstance étrange aurait dû guider ou plutôt inspirer depuis longtemps les investigations : c'était que, sur divers points du sol aux alentours du volcan, dispersés à sa base, sortaient de terre des extrémités supérieures de monuments, des frontons, des arêtes de murailles, des acrotères de temples et des couronnements d'amphithéâtres... Gomment se fait-il que l'incurie, l'indifférence fussent telles qu'on ne s'occupât point de fouiller à l'entour de ces monuments? Depuis longtemps déjà on fût arrivé à de curieuses et intéressantes découvertes.

On se doutait donc à Naples, et dans tout le voisinage du Vésuve, que, il y avait bien longtemps, une ville, des villes anciennes, avaient été englouties par l'une des catastrophes dont était trop coutumier le volcan d'Italie. Certains monuments, qui n'étaient qu'aux trois quarts ensevelis sous les décombres, en affirmaient l'existence. Un amphithéâtre, par exemple, ou du

moins les gradins supérieurs d'un amphithéâtre, formaient un

cirque au-dessus du sol. Le peuple même, les paysans de Ycndroit, appelaient cet endroit du nom quasi-latin de la Civita, ce qui dénotait certaines traditions confuses.

En ejBFet, dans le siècle dernier, alors que les esprits rendus plus calmes et plus avides de connaissances commençaient à se reporter vers les choses du passé pour les étudier elles connaître, la résurrection d'Herculanum. vint rappeler à l'attention des hommes qui pensent, que, peut-être, la civilisation, elle aussi, cachait une autre cité dérobée aux regards par les déjections du Vésuve en éruption.

Où se mit donc à Teeuvre. D'ahofd les fouilles furent très mal exécutées, mais néanmoins elles produisirent des résultats tellement heureux, que la curiosité fut surexcitée au dernier point. Ces. fouilles, lentes et pénibles, ne prirent toutefois un véritable essor que quand les Français furent maîtres de Naples. Une vérité fort curieuse, c'est que la mise au jour de Pompéï suivit exactement la fortune de Naples. La ville morte revint en faveur toutes les fois que la ville vivante fut bien régie. On pourrait dire que l'histoire moderne de Naples est racontée par les fouilles de Pompéï.

« Si Ton interroge un plan de Pompéï, dit M. Marc Monnier, on y verra comme un œuf partagé en deux par une ligne à moitié tracée. Cette ligne s'appelait autrefois le carrefour de la Forlune; elle s'appelle aujourd'hui rue de Stables, du nom de la |)orte méridionale oiî elle aboutit.

» A droite de celte ligne, on ne trouvera sur le plan qu'une immense place blanche couvrant les deux tiers de la ville ; c'était un coteau de terres labourables, vignes, vergers ou jardins plantés de légumes et amoncelés sur l.'.s matières qui avaient enseveli Pomj)éï.

» A l'extrémité du coteau, comme dans un ravin, se creusait Tamphithéàtre.

))-A gauche de la rue de Stables et jusqu'à cent mètres du Foritm, on remarque de nouvelles places blanches... »

Toutes ces parties blanches sont les points de Pompéï qui n'ont

.encore été sondés ni explorés.

M. Fiorelli, un antiquaire éminent, est à cette heure chargé de la direction des fouilles. Sous ses ordres, les hommes bêchent la terre, et des nuées de jeunes filles transportent sans interruption

'les décombres assez loin de là, à l'aide de paniers pleins, sur leurs têtes, à un chemin de fer qui va les jeter aune plus grande distance. Cinq à six cents ouvriers sont occupés à creuser le sol et à rendre la lumière et la vie à cette ville ensevelie dqins les ténèbres depuis maintenant dix-huit siècles. Pratiquées avec le soin le plus scrupuleux, les fouilles « ont

; amené, continue M. Marc Monnier, d'excellents résultats. Les étages supérieurs des maisons ont annoncé leur existence par des pans entiers de murs encore debout. On a découvert môme des balcons, ou plutôt des galeries extérieures, avançant sur la rue et régnant au premier étage de plusieurs façades. Ils étaient en maçonnerie et soutenus par une forte charpente qu'on rétablit maintenant pour les restaurer. Ces galeries,, qui formaieM des couloirs percés de fenêtres, nous donnent le spécimen de ce que l'on appelle mœniana.

■>•> Quand les ouvriers arrivent aux couches inférieures du sol, la surveillance redouble. Les plus habiles écartent ou grattent la terre avec leurs mains, furetant autour d'eux avec des précautions infinies. Le moindre objet est aussitôt mis à part et noté sur un registre. Ce sont des meubles, des ustensiles de ménage, des instruments et des outils de toute sorte, des ferrières en bronze dont les anciens se servaient pour affermir les talons de leurs chaussures, et qui trahissent des pieds énormes ; ce sont des fourneaux, des cuisines portatives, des portes en fer; ce sont des fours... Quatre-vingt-un pains, qu'on avait mis cuire dans l'un d'eux, le 23 novembre de l'an 79, en ont été retirés un à un

, en 1852, tous intacts, un peu durs, un peu noirs, momifiés pour ainsi dire, mais d'une conservation parfaite, ronds et drus comme des bourrelets. » On trouve aussi des noix, des noisettes, des écailles et des arêtes de poissons, des grains de blé, des^fîg'ues.

180 ' NAPLKS,

des olives, des oignons, des haricots, des lentilles. « Je passe une foule d'objets en verre et en terre cuite : plals,-coupes et soucoupes, tirelires, verres et fioles, flacons, carafes assez pareilles à celle des cantiniers napolitains; des tessères ou billets de spectacle, des poids de marbre ou de plomb, des hameçons pour la pêche, des ciseaux, tranchcts, tenailles, marteaux, haches, pioches, bêches et faux de labeur, des couleurs dans des pots, des serrures et des clés, des bancs à deux places ou hisellia, on bronze, marquetés d'or et d'argent. » On trouve aussi des ■ squelettes d'hommes, de femmes, de chevaux, d'ànes, de chiens, de brebis, en nombre considérable, des casques-et des armes de soldats. Plusieurs de ces casques conservent encore la tête de l'infortuné qui le portait au moment de la mort subite imposée par le volcan.

« Si les lecteurs encore étrangers à l'étude de la construction antique veulent se faire une idée d'une maison romaine, qu'ils se figurent une disposition intérieure pareille à celle du Palais - Royal, à Paris, c'est-à-dire une cour et un jardin, la cour devant et le jardin derrière, l'un et l'autre entourés de galeries. Qu'on diminue maintenant toutes les proportions en abaissant les étages, en rapprochant les murs, en changeant le style, en subctituant une colonnade aux arcades, en perçant de petites chambres à la place des boutiques, enfin qu'on égaie tout cela de vives peintures éclatant au soleil, et l'on aura les maisons pompéiennes.

» Ce qui les distinguait surtout, c'étaient les deux cours, l'atrium et le péristyle, séparés l'un de l'autre par une grande chambre, le tablinum, qui servait de galerie pour les tableaux de famille, de bibliothèque pour les archives, quelquefois môme de salle à manger. Le tablinum étant ordinairement fermé au fond par une draperie, une porte et quelquefois môme par un mur, un ou deux petits couloirs, fauces, menaient d'une cour à l'autre.

» Vatrium était la partie publique et en quelque sorte Tantichambre de la maison. Il ne s'y trouvait guère d'autre pièce que

SON GOLFE ET SaS RIVAGES. 181

le tablinum et les alce, littéralement les ailes, où le patron recevait les clients. La cour pouvait d'ailleurs servir de salle d'audience, quatre toits en appentis l'abritant presque toute et ne laissant à découvert que la partie centrale, où la pluie tombait dans un bassin nommé V impluvium.

» Le péristyle était la partie privée de la maison, l'habitation de la famille : il se composait en général d'un jardin entouré d'une colonnade formant un portique autour duquel s'ouvraient les cabiciila, le triclinium, et Vœcus ou Yexedra, c'est-à-dire les chambres à coucher, la salle à manger et le salon; ce dernier faisait face au tablinujn, régnant au fond du péristyle. Toutes les maisons des anciens Romains étaient à peu près construites sur ce plan. »

Qui pourrait redire les drames terribles dont Pompéïa fut le théâtre, en l'an 79, au moment de l'éruption du Vésuve, qui l'effaça de la surface de la terre ? On peut s'en rendre compte, maintenant qu'on a soulevé le linceul de cendres et de pierres qui la couvrait. Mille squelettes que l'on retrouve à chaque pas dans les fouilles trahissent les angoisses et les épouvantes de cette heure sinistre et cruelle. Ce fut là que l'on retrouva ce soldat fidèle surpris dans sa guérite, une main sur sa bouche et l'autre sur sa •lance. « Il y a cette mère et ses trois enfants réfugiés dans un autre sépulcre que le volcan mura aussitôt sur eux; il y a la famille de Diomède, dix-sept morts étouffés dans une cave, où l'un d'eux laissa la forme de son corps dans la cendre humide ; il y a ces deux squelettes qu'on découvrit un jour étroitement embrassés dans une boutique près des thermes y>

On a moulé un certain nombre de ces cadavres, et à l'aide du plâtre on a des corps humains moulés jadis par ce volcan.

« L'un de ces corps est celui d'une femme auprès de laquelle on a relevé quatre-vingt-onze pièces de monnaie, deux vases d'argent, des clés et des bijoux. Elle fuyait donc, emportant ces objets précieux, quand elle tomba... On la voit encore couchée sur le côté gauche. On distingue fort bien sa coiffure, le tissu de ses vêtements, deux anneaux d'argent qu'elle porte au doigt ;

l'une de ses mains est cassée; le bras gauche se lève et se tord, la main droite est crispée, on dirait que les ongles sont entrés dans la chair; tout le corps paraît enflé, contracté; les jambes seules, très fines, demeurent étendues : on sent qu'elle s'est débattue longtemps dans d'horribles souffrances. Son altitude est celle de l'agonie, non celle do la mort.

» Derrière elle étaient tombées une femme et une jeune fille. La plus âgée, la mère peut-être, était d'humble naissance, à en juger par l'ampleur de ses oreilles; elle ne portait au doigt qu'un anneau de fer; sa jambe gauche, levée et ployée, montre qu'elle a aussi souffert, lutté, moins pourtant que la noble dame; les pauvres perdent moins à mourir. Tout près d'elle est couchée la jeune fille, comme si elles dormaient toutes deux sur ce même lit, l'une à la tête, et l'autre aux pieds ; leurs jambes se croisent. Cette jeune fille, presque une enfant, produit une étrange impression. On voit très exactement le tissu, les mailles des vêtements, les manches qui descendaient jusqu'au poignet, et la broderie des petits souliers dans lesquels elle marchait. Elle était tombée en courant, la face contre terre... L'une de ses mains est ouverte, cùmme si elle c.vait tenu quelque chose. Le crâne est luisant et p>oli... Elle n'avait pas quinze ans!... »

Je ne parlerai pas d'un autre cadavre, grand, colosse véritable, couché sur le dos comme pour regarder et affronter la mort, ayant encore ses braies visibles, ne possédant plus d'yeux, mais ayant, toujours ses dents et une formidable moustache, en un mot offrant encore un air belliqueux et martial que dix-huit siècles n'ont pas effacé...

Parmi les édifices les plus récemment rendus à la lumière du jour à Pompéï, il en est un d'une magnificence extraordinaire, tant à raison de son' étendue que du style de ses décorations, telles que pavés en mosaïque, peintures à fresque d'élégantes figures dansantes, sur un fond noir, dans des compartiments divisés par de riches arabesques.

Plusieurs particularités signalent cette résidence comme ayant été habitée par un des plus illustres dignitaires de Pompéï. Les

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colonnes des péristyles; car il y eu a deux au lieu d'un, sont beaucoup plus élevées que d'ordinaire, et les cours intérieures plus spacieuses ; les salles de repos destinées aux hommes, autour de l'atrium, au lieu de tirer leur jour exclusivement de la portCy comme d'habitude, ont chacune une sorte de fenêtre étroite, dans plusieurs desquelles on voit encore des carreaux de verre un peu opaque, qui fermaient dans l'origine les ouvertures existant dans les murailles.

Le propriétaire de cette demeure paraît avoir été quelque peu souffrant de douleurs rhumatismales, à en juger par les précautions prises pour empêcher l'humidité de préserver les murs. On reconnaît que des feuilles de plomb ont été clouées sur les côtés intérieurs des murailles, avant qu'on y eût appliqué la couche épaisse de stuc sur laquelle ont été peintes les décorations à fresques des chambres. Quand on enlève le stuc, le plomb, en partie décomposé, et les clous en fer oxydés apparaissent sur la grosse maçonnerie.

, On a mis à découvert une autre habitation qui appartenait à ' une personne douée d'une vénération particulièi'e pour Bacchus. Les murailles sont décorées de peintures qui représentent les - actions de ce dieu, et sur un piédestal, dans l'atrium,^ on a trouvé une petite statue en bronze de deux pieds et demi de hauteur, représentant aussi Bacchus, et exécutée dans le style le plus pur de l'art grec. Ce chef-d'œuv.re, qui est dans le plus parfait état de conservation, a été transporté à la salle des bronzes du musée national, où on le regarde à juste titre comme une des plus belles choses de la galerie. L'artiste ancien a donné à la tête penchée du dieu, ceinte d'un bandeau et de pampres, la beauté pensive d'Antinoiis ;' l'attitude est tout-à-fait gracieuse, le pied gauche avance, la main gauche repose sur la hanche, et la main droite indique le commandement. Les sandales sont ornées avec un goût infini.

Voici ce que l'on découvrit, l'un des jours d'octobre 1862 : Les directeurs étaient occupés à travailler dans une petite maison d'apparence fort modeste, quand leurs voix indiquèrent

i84 NAPLES,

qu'ils venaient sans doute de faire une exhumation de grand intérêt. : '

En effet, dans le coin d'une petite pièce intérieure, nos travailleurs étaient en face de quelques ossements humains. Puis, un instant après, quelques autres coups de pioche ayant été appliqués, on aperçut se dessiner peu à peu et sortir des cendres le groupe de squelettes de cinq personnes, — quatre femmes et un enfant, — tous blottis dans un coin... ' ,

Le sexe et 1 âge des victimes, la disposition même dans laquelle on les trouvait, tout indiquait des incidents et des souffrances qui fourniraient matière à un récit très émouvant.

Femmes et enfant n'étaient pas exactement à l'état de squelettes ; c'étaient plutôt des momies, car la peau et les chairs desséchées étaient adhérentes aux ossements.

Les bras des femmes composant ce groupe étaient enlacés comme si, après de terribles inquiétudes, d'affreuses angoisses, devant le fléau toute espérance avait été abandonnée et que ces infortunées victimes fassent venues là... pour mourir. Leurs jambes étaient pliées sous le poids des souffrances.

La bouche de l'une des femm^es était toute grande ouverte, et bien douloureuses avaient dû être les dernières angoisses de la pauvre créature !

L'enfant gisait dans le coin le plus reculé, où l'amour d'une mère, peut-être, l'avait placé dans l'espoir sans doute de le mieux protéger contre les cendres qui s'amoncelaient autour d'eux et envahissaient peu à peu toutes les parties de la pièce.

Pauvres faibles femmes, la force leur avait manqué pour fuir, et père, mari, frère, tous les avaient abandonnées!

Il y avait des brassards ou bracelets de bronze autour de leurs bras desséchés, et auprès d'elles, à terre, étaient évidemment les restes d'une bourse qui avait contenu vingt pièces de monnaie ' romaine en argent, et deux pièces de monnaie de cuivre; naturellement la matière dont la bourse avait été faite était altérée et réduite à l'état d'amadou; toutefois le tissu était perceptible.

Il y avait aussi des traces nombreuses d'étoffes dans le pour-

tour des cadavres, c'est-à-dire que l'on voyait comme des lambeaux d'étoffes brûlées par le feu. Selon toute probabilité, c'étaient les vêtements des malheureuses femmes, car dans ces lambeaux on retrouvait encore comme des empreintes de plis.

Plus récemment encore, en février 1863, une découverte des plus intéressantes était faite par le savant inspecteur dès fouilles de Pompéï, M. Joseph Fiorelli.

Pendant qu'on creusait sous ses yeux, à la profondeur de dix palmes, la pioche d'un travailleur heurta contre un petit amas de monnaies et de bijoux. M. Fiorelli fit poursuivre la fouille avec le plus grand soin, en enlevant la terre presque solidifiée grain par grain. Après quelques heures de travail, on découvrit le moule intact, fait par la cendre, d'un homme couché par terre, dont la chair s'était desséchée, mais dont le squelette était entier. M. Fiorelli eut l'heureuse idée de couler en plâtre — scagliolo — la forme du Pompéien. Le moulage réussit à ravir, sauf à deux fragments du bras et de la jambe contre lesquels les lapilli de l'éruption du Vésuve avaient pénétré, au lieu de la cendre, et n'avaient conséquemment pas retenu l'empreinte des membres.

Ce Pompéien, ainsi inoulé, est d'une précision de formes vraiment extraordinaire. Les moustaches, les cheveux, les plis de l'habillement, Ja chaussure sont d'un fini merveilleux.

Les archéologues vont trépigner de joie en découvrant la manière dont les anciens attachaient les sandales, et ils ne seront pas médiocrement étonnés quand ils verront un talon de chaussure complètement ferré...

Le 20 mars de la même année 1863, on trouva une grande lampe d'or très pur, du poids d'environ trente-cinq onces et un tiers; objet unique extraordinaire.

Je vous laisse à deviner, à comprendre, à juger les réflexions, l'impatience, l'ardeur, le besoin de voir qui saisissent le voyageur et s'emparent de lui, lorsque, sortant de l'ancienne Oplonte, maintenant la turbulente Torre del GrœcOy il traverse et dépasse Torre delV Annwniata, le dernier village avant Pompéïa, le long

de, la côte, et que sa voiture, quittant subitement le rivage, tourne à gauche, et le met en face de liants et immenses bourrelets de pouzzolane, décombres de lapilli et de cendres exhumées de la ville antique, tandis que son guide lui dit :

— Ecco le.Rovine di Pompeia! ■

Vous l'embrassexiez volontiers, le digne homme, s'il n'était... Napolitain !

Impossible d'essayer de vous rendre l'aspect de cette ville morte... rendue à la lumière... L'espace me manque.

Quelle splendide vision!

Après avoir franchi quelques broussailles, on se trouve soudain en face de la porte de la Marine, C'est un simple passage voûté, pavé d'antiques polygones de lave. En le quittant, on pénètre dans une rue étroite, inaccessible aux char3, qui longe un premier édifice splendide, qui a nom la Basilique. Lorsqu'on en fit la découverte, on trouva son nom écrit, et on peut l'y voir encore, sur une colonne voisine de la porte du nord et sous' une tuile gui la préserve. Basilîca, ce mot est gravé à la pointe d'un stylet, par quelque gamin d'alors. Certes, son auteur ne se doutait pas qu'il travaillait pour la postérité, en traçant ainsi sur un mur, ce nom Basilica.

Ce monument compte 68 'mètres sur 27. Il est isolé par trois rues et ruelles. Il ouvre sur le Forum, auquel se raccorde son vestibule. L'entrée devait être splendide, à en juger par les socles et les débris de statues de bronze que l'on retrouve partout.

En sortant de la Basilique, on descend sur le Forum.

Au nord, avec le Vésuve pour perspective, sanctuaire et autels du temple de Jupiter, placé sur un vaste podium.

A gauche de ce temple, arc de triomphe, composé d'une seule arcade, avec pilastres cannelés, le tout en marbre blanc.

A sa. droite, autre arc de triomphe, orné de quatre colonnes cannelées, décoré de statues placées dans des niches profondes revôtues de stuc, dont la base faisait jaillir l'eau d'un réservoir caché dans le monument.

Au sud, avec la mer et ses rivages pour liorizon, portique formé d'un double rang de colonnes.

Au levant et au couchant, c'est-à-dire sur les deux côtés longs du Forum, autres portiques dont les colonnes d'ordre dorique ro- ' main, sveltes, cannelées dans leur partie supérieure, polygonales dans le dernier tiers, supportent un second portique aérien, auquel on arrive par des escaliers étroits dont l'entrée se trouve en-dehors. ^

Au centre du Forum, immense Area pavée de dalles en travertin, cette pierre grise du Vésuve si fréquemment employée, et portant ici, là, un peu partout, de nouveaux piédestaux, dont les statues, absentes, étaient celles des plus illustres citoyens de la cité, les Pansa, les Lucrétius, etc., et un Salluste qui, pour plus d'honneur sans doute,- est à l'écart sur un énorme dé de marbre africain.

En outre, sur le même Forum, vingt monuments consacrés au culte mythologique, à l'éducation de la jeunesse, au commerce, aux exercices du corps, aux réunions populaires, etc., sont là debout, tout autour des portiques, ayant eux-mêmes des péristyles, des pronaos, des colonnades, des salles magnifiques, des autels, des statues, toutes sortes de richesses artistiques.

Ce sont : FEcole publique, salle immense réservée aux études de la jeunesse pompéienne ;

V édifice d'Eumachia, enceinte imposante, sorte de tribunal ou de halle de commerce;

Le temple de Mercure, édifice irrégulier, avec autels enrichis de délicieux bas-relifs, sanctuaire étroit et logements de prêtres ;

La Curie, salle rectangulaire fort grande, splendidement décorée, terminée par un hémicycle et ornée de nombreux piédestaux;

Le Panthéon, ou' temple d'Auguste, dont la destination est fort incertaine. On l'appelle Panthéon parce que le milieu de son enceinte est rempli par un podium dodécagone peu élevé, mais ayant \m développement de plus de 12 mètres, qui supporte

lo3 NAPLE3,

12 piédestaux rangés en cercle, et l'on suppose que ce sont les douze grands dieux qui les occupaient : on l'appelle aussi temple d'Auguste, parce que l'on sait que Pompéï entretenait des prêtres appelés augiistals, préposés au culte d'Auguste déifié. Cet édifice, dont les murailles sont enrichies de marbre précieux, de fort belles fresques et de cellules peintes en rouge, est voisin du temple de Jupiter.

Viennent ensuite les Prisons; édifice peu vaste, qui est composé de chambres étroites et de salles voûtées, dans lesquelles on a retrouvé des cadavres enchaînés;

Le Pœcile, nom emprunté à la langue grecque et voulant dire Long Portique, servant de promenoir : O'r, sa destination était parfaitement choisie, car il abritait tout à la fois contre les rayons du midi et contre les vents du nord.

IvC palais des Mesures publiques, construction insignifiante, dont on n'aurait jamais pu deviner l'usage, si Ton n'avait trouvé des poids et des balances révélant l'utilité de cette construction.

Le temple de Vénus avec penbole ou enceinte sacrée, présentant sur le Forum, non pas sa façade, mais son côté droit, et possédant trois nefs intérieures de 28 colonnes faisant le tour de l'édifice, et couvert des plus vives peintures dans toutes ses parties.

Enfin, la Basilique dont j'ai parlé et qui, comme toutes les basiliques, dont l'appellation veut dire maison royale, était destinée sans doute aux grandes réceptions de personnages illustres, aux réunions des magistrats ou des édiles, etc., une sorte d'Hôlel-dc-Ville, en un mot.

On ne peut bien comprendre Pompéï qu'en le voyant. Avant d'avoir le mot de l'énigme de sa découverte, je me figurais que cette ville morte, enfin découverte, était sous terre et qu'on la parcourait la torche à la main. Mais non. C'est ainsi que l'on voit une ])artie d'Herculanum, enfoncé dans la lave devenue pierre. Mais Pompéïa étant cachée seulement sous la boue du Vésuve et la pouzzolane vomie par le volcan, au fur et à mesure que l'on

enlève boue et pouzzolane, la ville re|.aiviU au i^rand jour .sur le plateau dominant la mer qu'elle occupait jadis, et elle redevient une ville comme les possédait l'antiquité. Seulement ses toits ont disparu et le faîte de ses édifices est décapité.

A ce que j'ai dit déjà sur le Forum, j'ajouterai que cette place publique compte sept entrées, autrefois fermées par des grilles dont on voit partout des traces.

La première de ces entrées, la seule qui pût servir aux chars et aux cavaliers, est le premier arc de triomphe qui . se montre à la droite du temple de Jupiter. Elle met le Forum en communication avec la rue du Forum, qui lui est perpendiculaire.

Le second arc de triomphe forme la seconde entrée et communique avec la rue des Thermes, qui lui est également perpendiculaire.

Rue des Augustals, rues de la Fortune, de Nola, des Orfèvres, de la fontaine d'Abondance, du Théâtre, etc., sont les autres voies qui prennent au Forum le point de départ de leur rayonnement.

Maintenant veuillez vous rendre compte des impressions que je subis en voyant devant moi, à mon entrée dans Pompéïa, dans le sol entr'ouvert, toute une ville d'une physionomie inconnue, avec des édifices de toutes formes, temples, théâtres, thermes, palais, portiques, arcs de triomphe, colonnades majestueuses, Forum grandiose, comme aussi de simples demeures, des maisons plus modestes, des rues immenses comme aussi d'autres ruesétroites, et jusqu'à des boutiques, ayant encore leurs enseignes, édifices et aspects de toutes sortes, dont tout ce que j'ai vu jusqu'à ce jour ne m'a jamais donné ni la notion ni l'image.

Debout sur cette large fosse d'une ville âgée de peut-être cinq mille ans, qui a été couchée dans la tombe, mais qui ressuscite peu à peu, en face de ce même Vésuve qui l'a frappée, en présence de cette mer brillante et de ce même ciel témoins de son ensevelissement et de son long sommeil, mille étranges hallucinations obsèdent mon esprit. Le sang me martelle les tempes,

m • NAPLEo, '

j'ai le cœur serré; il se lliit en moi comme une transformation. , Je cesse d'appartenir au siècle présent, car, en regard du passé, je vis de la vie antique^ le sang romain passe dans mes veines, je me métamorphose eu Pompéien, en sujet de Titus. Alors mes pensées reculent de vingt siècles. En voyant ce Forum-Civile, jadis si bruyant, je cherche du regard les toges des plébéiens, les laticlaves, les angusticlaves, les trabées aux vives couleurs des patriciens, toges et vêtements qui flottaient tout le jour sous ces portiques. Je cherche les voiles et les stoles des femmes, cachant à peine leurs longs cheveux, nattés avec des perles Ct des coraux, le léger péplum des jeunes filles, dont les groupes émaillent l'Aréa de cette place publique. Sous les colonnades des temples, je m'attends à voir paraître les Flamines, vêtus de blanc, le flammeum en tête, amenant des victimes à l'autel. La robe brune du marchand me semble se dissimuler derrière les rayons de son comptoir. Je me figure entendre sonner l'or des banquiers dans le coffre de fer près duquel ils font le change des monnaies.

Oui, en toute vérité, ce Forum semble vivant encore. On dirait qu'il attend les trossuli, les gandins d'autrefois, les femmes élégantes, les sénateurs, les consuls, les édiles, les prêtres, le peuple. On se persuade qu'ils sont occupés dans l'intérieur de la Basilique, peut-être, ou dans le temple d'Auguste; ou bien encore qu'il est l'heure dji repos, mais que bientôt les Pompéiens reparaîtront; que la vie, l'animation, le commerce, les promenades, les causeries, les chants, les accords de flûte, les pyrrhiques des danseurs, les cris de la foule vont se reproduire d'un moment à l'autre.

Dans les qurtiers plus excentriques, dans le voisinage du temple d'Isis, du grand Amphithéâtre, des Casernes, etc., les ombres des promeneurs et des touristes qui passent, vous les prenez pour les affranchis dont regorgeait le monde romain, pour ces innombrables affranchies ennemies de tout travail, et qui n'avaient plus d'autre occupation que de se faire peindre les sourcils, les cils, les lèvres, les veines de leur tête, de leur cou, de leurs

bras, et cela par d'autres esclaves achetée-s à Délos, ce grand bazar de la vente humaine. On croit les voir, dans les boutiques des tonsores, empressées au milieu de boîtes à parfums en ivoire surmontées d'un génie en bas-relief, ces pauvres esclaves arrachées à leurs familles. Sur la chevelure teinte de ces coquettes d'alors, elles appliquent de magnifiques peignes de bronze incrustés de pierres de couleurs, des aiguilles d'or ou d'argent, terminées par la petite statuette d'une déesse quelconque, une naïade par exemple, sortant de l'onde et tordant ses nattes ruisselantes. Puis, ces femmes, toute matière, se regardent dans un de ces grands miroirs de métal poli où elles peuvent se voir des pieds à la tôte. Ainsi armées en guerre, elles se mettent à. errer à travers les promenades, sur les remparts, sur les quais, sur le port, partout où elles peuvent trouver la foule. Et tout chacun de contempler leur front constellé de pierreries ; leurs bras, leurs poignets, les chevilles de leurs pieds serrés dans des bracelets de serpents d^or incrustés d'émaux; leurs oreilles ort'ées de grosses perles blanches arrachées aux pêcheries du golfe Persique ou de l'océan Indien; leurs doigts chargés de bagues où brillent les diamants, les émeraudes, les pierres gravées ; leurs cous et leurs poitrines sur lesquels scintillent des colliers à plusieurs rangs, composés d'étoiles d'or, de vipères entrelacées, de feuilles de lotus auxquels est suspendue quelque pendeloque renfermant un talisman contre le mauvais œil...

Or, tous ces bijoux, tous ces bracelets, et les cadavres de ces personnages si dévoués à la richesse, se retrouvent dans les fouilles de Pompéï. Je les ai vus adhérents encore aux corps qui s'en étaient ornés !

Dites, lecteur, cette coquetterie des Pompéïens et des Pompéiennes, n'est-elle pas la même de nos jours?

Les Grecs et les peuples d'autrefois ont péri, se sont éteints, vaincus, déshonorés, et leur pays et leur nom ont été effacés du catalogue des nations. N'est-ce pas vers le môme abîme que nous courons? Avec leurs grands yeux vagues, avivés à l'aide d'antimoine; avec leurs toilettes absurdes, l'échafaudage de Icv.v

tê le, n'est-ce pas là que nous conduisent nos vestales françaises? Et nous ne changeons rien à ce desordre intime, nous, pauvre génération écloppce!...

Mais que je suis loin du Forum-Givile do Pompéï, et où m'entraînent donc les visions qu'il inspire ?

Donc, sur ce Forum, j'attends que la foule revienne, et nul ne se montre. Vous levez les yeux : Téternel ciel bleu de la Gampanie rutile sur votre tète. Mais, sur ce ciel bleu, les édifices qui se profilent, tristement décapités, décollés, rasés, disjoints, leurs frontons écroulés, leurs toits effondrés, leurs portiques aériens couchés sur le sol, tout met un terme à l'illusion. Vous revenez à la réalité, et, tout autour de vous, plus rien ne vous apparaît que la ruine et la mort ! La mort plane partout. Oui, de Pompéï, il n'y a plus que le cadavre. La vie a disparu. Alors une inexprimable mélancolie s'empare de vous, et, sous l'empire d'une lièvre brûlante, inconnue, vous vous prenez à errer dans ce désert de porphyre, de marbre, de jaspe et de bronze, comme dut le faire jadis le prophète Jéréraie, parmi les décombres de Jérusalem.

Intérieur du temple de Jupiter. — Flamine écrasé par une colonne, — Ce qu'était Tédifice d'Eumachia. — Décoration splendide. — Riche hémicycle. — Statue de la Concorde. — Statues coloriées. — Simulacre de porte. — Ce qu'est un album. — Affiches peintes et ce qu'elles annoncent. — Gomraerce dans les dépendances du temple d'Auguste. ~ Porte du temple de Vénus. — Son portique et le cinabre des colonnes. — Peintures. — Vasques d'eau lustrale.

— La celladela déesse et sa statue mutilée. — Aspect général des rues de Pompèï. — Comment elles sont pavées. — Traces des chars antiques. — Margines ou trottoirs. — Marches en pierre pour monter à cheval. — Terrasses des maisons avec plantes, fleurs et arbustes. — Peu de fenêtres. — Vitres.

— Deux étages. — Boutiques. — Thermopoles. — Volets pour fermeture. — Peintures. — Inscriptions. — Enseignes. — Annonces. — Caricatures. — Fontaines et autels. — Intérieur des maisons. — Vestibule ou ijrothyrum. — Atrium, Bivec cubiculœ, tlialam et chambre du portier. — Dans l'atrium, al<B, cavœdium, imphirimn et cor,ip2imum. — Les Penetralia. — Corridor des esclaves ou fauces. — Tablinxim ou salon. — Salle à manger ou triclinium. — Œc%s, cabinet du maîlre. — Péristyle autour du jardin. — Exedra, autre salon d'été. — Oynécée, habitation des femmes. — Pinacotheca ou bibliothèque. — Jysthus et viridarimn ou verger. — Cucina ou cuisine. — Les... indispensables. — Posticum, sortie dérobée. —Maison de Lucretius. —Labyrinthe de Dédale dessiné par un petit Pompéien. — Maison du Faune. — Le Faune courant. — Splendide mosaïque. — Temple de la Fortune. — Thermes des hommes. — Thermes des femmes. -^ Maison de Pansa. — Croix latine. — Moulins à moudre le blé. — Charmante statuette de Bacchus. — Maison des Vestales. — Maison des danseuses. — Maisons des cinq squelettes. — Maison de Diomède. — Drames funèbres de ce palais. — Ses caves. — La rue des Tombeaux. — Ses monuments.

Malgré l'état fâcheux où les tremblements de terre de 63 et

64, et réruptiou du Vésuve de 79 de J.-G. ont réduit le Forum

de Pompéï, état si déplorable que, pour vous le faire comprendre,

je vous dirai qu'il était en pleine réparation et reconstruction

lors de la catastrophe qui Tengloutit, le touriste reste encore en extase devant les monuments qui le composent. Ainsi, les arcs de triomphe ont perdu les beaux marbres qui les révêtaient et les quadriges qui les. surmontaient, leurs statues et leurs colonnes. Les portiques supérieurs qui couronnaient les portiques inférieurs n'existent plus : et, par la présence d'autres colonnes plus précieuses, ébauchées déjà, on devine qu'on allait remplacer celles de tuf grossier qui composaient ces galeries. On retrouve même, dans les souterrains du temple de Jupiter, les pièces de leur entablement mises à l'écart.

Mais si la tête et les décors de ces édifices font défaut, comme la base reste débout et que la forme, le corps et les plans sont conservés, l'imagination n'a que peu d'efforts à faire pour les faire revivre.

Voici, par exemple, le temple de Jupiter qui, flanqué des deux arcs de triomphe que vous savez, ferme la partie septentrionale du Forum. Bâti en lave et en pierres, le tout recouvert de stuc; élevé sur un podium; divisé en trois nefs, à l'intérieur; peint de panneaux rouges alternant avec d'autres panneaux jaunes bordés de vert; ayant pour frise une grecque où se mélangent le rose, le brun et l'amaranthe, et pour soubassement de larges bandes noires semées de fleurs et rechampies de filets blancs ; enfin se terminant par une ceJla pavée dé marbre et possédant encore une bordure en mosaïque noire et blanche, cet édifice majestueux produit à l'œil l'effet le plus imposant.

Lorsqu'on rendit à la lumière cette magnifique enceinte, en 1816 et 1817, on trouva un squelette, celui de quelque flamine, écrasé par l'afiaissement d'une colonne. Un groupe en bronze représentant un vieillard servant de guide à un adolesceot, et 5ine mendiante portant un enfant; un bouclier, un cadran solaire et une tête énorme, en marbre, avec la barbe et les cheveux teintés de rouge, furent ^gaiement trouvés dans la cella. De là le nom de Jupiter donné à l'édifice. Mais, d'autre part, un pulpitum ou tribune se dressant sur le pronaos, on supposa que c'était poul-étrc le sénaciilum de Porapéï.

Après ce temple de Jupiter, le monument le plus remarquable du Forum est certainement Yéclifice d'Eumachia.

En 1818 et 1819, on découvrit cette construction, sans pouvoir lui donner un nom. Enfin, une légende décorant le linteau d'une poterne, qui ouvre sur la rue des Orfèvres, et une autre inscription identique surmontant rentrée principale, on conclut que, composé d'un ciialcidique, d'une crypte et de portiques, c'était un don fait à la ville par la prêtresse publique Eumachia. Mais quel avait été ce Gbalcidique, ou maison d'airain, que signifiaient cette crypte et ces portiques? Un jour, parmi les décombres, après avoir exhumé le squelette d'un soldat, la tête encore enfermée dans son casque d'airain, et un autre squelette affreusement mutilé, on fît sortir de terre une affreuse statue de marbre, peinte, selon l'usage antique. Cette statue, c'était un portrait : pâle figure maladive, expression suave de douce mélancolie, regard voilé, etc., et puis pose élégante de draperies rouges et vertes, retombant pudiquement jusque sur les pieds de l'eftigie, et enfin ces mots explicatifs :

EVMAeHIiE. L. F. SAGERD. PVB. FVLLONES.

Ce qui voulait dire : A Eumachia, fille de L., prêtresse publique, les Foulons,

Ainsi cet édifice n'était autre qu'un ouvroir de Foulons, la Bourse des marchands de laine de Pcmpéï. Quel luxe dans la Basilique des Foulons! Vaste portique ; piédestaux et statues; seuil et pavé de marbre blanc; etc. Au fond du portique, le Ghalcidique, avec des décorations artistiques admirables, dont je ne puis donner le détail. Qu'il vous suffise de savoir que peintures, mosaïques, marbres les plus rares, rien ne manque à l'intérieur de ce palais. Autre portique, de cinquante colonnes du plus beau marbre de Parcs, décorant le dedans de l'édifice; impluvium et bassins ornés de superbes margelles. Entre les deux bassins, escaliers conduisant à un hémicycle cou^'onné d'un riche fronton. Brillantes peintures rouges et vertes dans l'hémicycle, et, au fond, socle colossal servant de support à une statue vêtue de la latidave. Concorde ou Piété, dont la

splendide draperie laisse retomber ses franges d'or et de carmin.

A pareil bijou, un écriu est indispensable. Or, ce monument est renfermé dans une enceinte de murs, de manière à laisser entre deux l'espace d'une galerie, sorte de promenoir ou de crypte. Eclairé par le jour que donnent dix fenêtres de chaque côté, cet écrin est revêtu de stuc, et, sur ce stuc, s'étalent des peintures à faire envie à un Raphaël. Enfin, à la partie de cette crypte qui répond à la convexité de l'hémicycle, parmi des filets d'azur, de cinabre, de cobalt, et des paysages, des arabesques, etc., niche ou colla, peinture des tons les plus chauds de rouge et de -vert, et image de la belle Eumachia, c'est-àdire son portrait, ce portrait si pâle, si souffreteux, si poétique.

Tout près de là, deux curiosités :

La première est un simulacre de porte peint en camaïeu jaune, et donnant une idée des portes en bois en usage à Pompéïa, dont, bien entendu, on ne trouve de traces nulle part. On y retrouve même le fac-similé du petit anneau en cuivre destiné à tirer ou à fermer la porte.

La seconde se rencontre dans la rue des Orfèvres, en descendant l'escalier qui est adroite delà portraiture d'Eumachia. C'est un album.

On appelait album, chezles anciens, un enduit de stuc blanc appliqué sur une muraille, dans plus ou moins de largeur, et destiné à recevoir des inscriptions rouges ou noires, etc. Il y a plusieurs de ces albums dans Pompéï. Le plus curieux est celui d'Eumachia, que je signale. Il ne compte pas moins de 23 panneaux, teintés de blanc, couleur qui leur donne le nom qu'ils portent. Certains panneaux portent encore des annonces de spectacles et de jeux de l'amphithéâtre. D'autres, selon l'usage des temps, expriment des vœux à l'adresse des édiles. Par exemple :

LIVINEI REGVLI FAMILIA GLADIATORIA PVGNA. PVGNA. XVI K. IVN. VENAT. VELA.

Ce qui veut dire : La troupe des gladiateurs de Livineius Regu-

lus combattra le 17 des haJendesde juin. Il y aura chasse, combat. Le velarium sera tendu.

Ce velarium était une toile immense que Ton tendait au-dessus des amphithéâtres, en Itahe, afin de préserver de l'ardeur du soleil.

SABINVM ET KVFVM /ED. R. 1>, D. VALENTINVS CVM DISCENTES SVOS ROGAT.

Sabinus et Rufus, dignes édiles de la République, sont invoqiiés par Valentinus et ses disciples.

Cum discipulos suos est charmant delà part d'un maître d'école. Il paraît que la grammaire d'alors avait des règles différentes de celle de nos jours.

A. VETTITVM. ^D. SACCARI ROG.

Les portefaix se mettent sous la protection de Védile A. Vettitis.

J'en passe, et des meilleures : mais il n'est pas possible de signaler tout ce qui se rencontre et se voit dans Pompéï.

Rentrons un moment dans le Panthéon ou temple d'Auguste, dont je vous ai déjà entretenu. En pénétrant dans son enceinte, les yeux sont immédiatement attirés par la vue de paysages, de marines, de chasses, de courses de char, peints en miniature pour ainsi dire, mais d'une exquise finesse de dessin et des plus heureux coloris. Ici et là, arabesques plus gracieuses encore que celles d'Eumachia, et qui servent d'encadrement à des trophées de gibier, de chairs de victimes, à des pyramides de fruits,' etc. Mais ce qui frappe davantage, ce sont les belles figures d'Ulysse et de Pénélope ; puis celles de Thésée retrouvant l'épée de son père, ici ; là, d'une femme jouant de la lyre, etc.

On suppose, par suite de la découverte d'un bras portant le globe du monde, et provenant d'une statue impériale qui devait occuper le piédestal de la cella, que ce temple était dédié à Auguste. On trouva aussi dans le sanctuaire, au fond de l'area, où elles gisaient sur le sol, tombées de quatre niches qui l'entourent, deux statues, l'une de Livie, femme d'Auguste, et l'autre de Drusus, ce qui confirme dans cette opinion.

Dans les dépendances du temple, on voit une sillc qui semble

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