‹ Naples, son golfe et ses rivagesChapitre 6 sur 6 · APi · texte numérisé non relu

APi

Tout d'abord le triérarque décharge un coup de bâton sur la tête d'Agrippine... Puis le centurion lève son épée...

Alors Agrippine, majestueuse et terrible, écarte les voiles qui la couvrent...

. — Feri ventrum!.., s'écrie-t-èlle d'un ton presque viril.

Ce qui veut dire : Frappe le ventre qui a porté Néron!

Cinq coups d'épée percent son corps d'outre en outre, et Agrippine expire... sans pousser une plainte

Agérinus, cet affranchi envoyé par Agrippine à Néron, arrivait en cet instant même, au palais de Baïa, en présence duquel je vous ai placé, ami lecteur. Mais alors qu'il rend compte de sa mission au prince, attendant des nouvelles dans les ténèbres de la nuit, Néron jette un poignard dans les jambes de l'envoyé de sa mère, et pout^se des hurlements qui font aussitôt venir les gardes. Alors Néron accuse effrontément Agérinus d'avoir voulu l'assassiner...

L'exécrable parricide joignait ainsi la comédie au drame : il prétendait, par ce moyen, se préparer une justification habile. Mais personne ne devait y croire !

Cependant la nuit n'était pas encore arrivée à sa fin, et le cadavre d'Agrippine était chaud encore, lorsqu'il fut brûlé sur un lit de triclinium, sans la moindre pompe. Puis on enterra ses cendres sur le chemin de Bauli à Misène, — chemin que nous allons suivre tout-à-l'heure, — non loin du palais de Baïa, sous un bouquet d'arbres, où une fosse fut creusée en hâte...

Mnester, un autre affranchi d'Agrippine, soit par amour pour sa maîtresse, soit par crainte des bourreaux, se perça de son poignard sur la dépouille de cette misérable femme. Ce sépulcre resta longleinps sans honneurs; mais, à la mort de Néron, des serviteurs fidèles élevèrent eu cet endroit un petit tombeau leveni tumulum, dit Tacite, l'auteur latin qui vient de meservir de guide dans cette exploration funèbre.

Maintenant, croyez-vous qu'on puisse ne pas Ôtre ému, lecteur, quand ou se trouve aux prises avec de tels drames et les

fantômes des acteurs de ces mêmes drames, sur le théâtre même où ils se sont accomplis ?

Aussi, une sombre mélancolie s'empare de moi, lorsque, à l'aide de torches, je parcours les grandes salles sombres et solitaires de ce vaste palais, les centum camerelle, le labyrinthe, c'est le nom que leur donne le guide que j'ai dû prendre pour m'en montrer tous les . secrets. Elles sont taillées dans le tuf d'une façon qui rappelle, en effet, les couloirs nombreux et inextricables d'un dédale, véritables prisons, celliers peut-être, mais aussi appartements foulés par les pieds d'Auguste, d'Octavie, de Virgile, d'Agrippine, de Néron, dont, à chaque instant, au moindre craquement répété par l'écho funéraire, je crois entrevoir les grandes, ombres ou les spectres terribles se dresser devant moi...

Une heure après, plein d'émotions vibrantes, je suivais tout pensif le 6hemin de Misène, et je m'arrêtais sur le point le plus élevé de la langue de terre qui sépare, le golfe de la haute mer. D'après Tacite, c'est là que doit être le véritable tombeau d'Agrippine.

Mais c'est bien inutilement que j'ai cherché la moindre pierre tumulaire.,. Il ne reste rien de ce qui fut à la mère de Néron...

Demeure seul son exécrable souvenir!

Sur la voie qui conduit du palais de Néron à Misène, parmi l'inextricable tohu-bohu des décombres qui couvrent la plage, j'ai retrouvé bientôt les ruines plus apparentes de la villa de Pison, issu de Galpurnius, et ses» viviers, le tout parfaitement visible encore, quoique certaines dépendances aient été entraînées par les eaux.

Tacite nous raconte, à l'occasion de ce Pison et de cette villa, que Néron, son voisin de campagne, — quel mauvais voisin ! — charmé des agréments de la résidence de Pison, aimait à s'y rendre fréquemment, et s'y livrait alors aux plaisirs de la table, du bain, des Jeux, saus gardes, et débarrassé de l'attirail de la puissance. Aussi, vers l'aa 58, lors d'une conspiration qui comptait

des sénateurs, des chevaliers, des soldais, et jusqu'à des femmes, entre autres la courtisane E[)ichari3, il avait été question d'égorger le parricide empereur dans cette villa. Mais Pison s'y refusa, trouvant qu'il était odieux d'ensanglanter les autels des dieux hospitaliers. Pison, une fois la conspiration découverte, n'en fut pas moins contraint à s'ouvrir les veines, et à mourir presque lâchement, comme ses complices.

J'ai reconnu ensuite les beaux restes du palais et des piscines: (ïllortensius, dont les vagues ne cachent qu'à demi les énormes substructions.

Ilortensius, illustre orateur de Rome, était le rival de Gicéron, et, chose bien rare alors, son ami. Gomme tous les Romains de cette malheureuse époque, Hortensius fut dominé par une passion, mais cette passion était des plus innocentes : il aimait les poissons et l'éducation de l'habitant des eaux. Suivi de ses familiers, et accompagné du chef des piscinaires de son domaine, et des nomenclateurs des poissons de ses viviers, il se rendait chaque jour à ses piscines, — ces mômes piscines que voici, — où se trouvaient les poissons apprivoisés pour sou plaisir. Le nomenclaleur lesap{)elait par le nom qui leur avait été choisi, ainsi qu'un laquais annonce des visiteurs, et Hortensius présentait alors à ses amis et ses murènes, et ses dorades, etc. Il aimait surtout à faire manger dans sa main une énoroie murène dont les ouïes étaient ornées de grands anneaux d'or.

Il tenait ce favori de Tibère, qui l'avait acheté au i)rix de 60,000 sesterces, quelque chose comme 12,000 francs, et l'avait soigné pendant une maladie avec la plus tendre sollicitude.

Par compensation, ce grcdin tuait les hommes comme des mouches, sans le {dus léger scrupule.

Ge fut ici, en face de ces piscines, que Hortensius, un jour, pleura une de ses dorades, comme il eût pleuré une épou-c ou une fille.

Cette étrange passion des Romains pour le peuple muet des eaux était née de la mode et devenue une monoraanie monstrueuse, signe ordinaire des sociétés à leur déchn. On vit alors

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de nobles familles, les Licinius et les Sergius, substituera leurs noms illustres ce que nous appelons, nous, des sobriquets, à savoir Miiréna, Dorata, empruntés à l'espèce de poissons qui peuplaient leurs vivieps. Il y eut un citoyen, renommé pour sa science et honoré de la censure, Gaton, le grave Gaton, qui prit le deuil en apprenant la mort de Tune de ses murènes ; Gicéron se plaignit du soin que les grands donnaient à leurs piscines, au détriment des affaires de l'Etat. « Les insensés s'imaginent, écrivait-il à P. Atticus, qu'ils conserveront leurs viviers, alors qu'ils auront laissé perdre la République... » Depuis les empereurs, la folie générale n'avait fait que s'étendre, et presque tous les patriciens auraient mérité le titre de Tritons de piscines, dont quelques-uns avaient été stygmatisés par l'illustre orateur.

Succèdent les ruines de la villa de Pompée, dont les décombres couvrent au moins un arpent du sol qui fait face au rivage. Mais rien à signaler dans cet amoncellement de débris, si ce n'est le souvenir de personnages qui, passablement orgueilleux, n'avaient pas lionle de signer : Pompeïus magniis...

On atteint alors un vaste édifice qui a nom Piscina miraUliSy piscine merveilleuse. Pourquoi merveilleuse? Le voici : on descend une rampe assez rapide et l'on se trouve alors dans une immense enceinte souterraine, vaste comme une église, et, comme une église, comptant 43 pilastres gigantesques, que couvre une voûte majestueuse, qui, au-dehors, est de plain-pied avec le terrain. Ce réservoir antique, dont on ignore l'origine, était destiné à recevoir les eaux que lai amenait un aqueduc, dont j'avais remarqué le passage, rompu par les Barbares, à l'entrée de la grotte de Pausilippe. Gette eau appartenait à la tlotte de Misène, et on en octroyait aussi l'usage aux nombreuses villas des environs.

La flotte de Misène stationnait en effet tout près de là, et je n'ai pas fait cent pas, en sortant de la piscine, que je me vois en face du fameux port Jules, nom qui lui fut donné en l'honneur de Jules César. --■ : ^

Ce port est composé de trois bassins qui se tiennent comme trois

grains de chapelet. L'entrée de chacun de ces bassins était et est encore défendue par des piliers montrant leurs têtes audessus des eaux comme de vénérables tritons. Creusé et revêtu de quais en larges pierres, par Agrippa, gendre d'Auguste, le port Jules était destiné à remplacer le lac Lucrin, que la vase avait rendu inutile et que le phénomène du Monte-Nuovo combla en grande partie. C'était dans ce vaste port que la flotte romaine se tenait aux ordres d'un préfet, toujours prête à voler où l'envoyait la volonté du maître de Rome. Elle opérait sur la Méditerranée, comme la seconde flotte de l'empire, stationnant à Ancône, était en mesure d'opérer sur l'Adriatique.

Ce fut du port Jules que venait la galère qui porta Pline-1' Ancien, commandant alors la flotte de Misène, lorsqu'il voulut s'approcher du Vésuve pour en étudier la terrible éruption de 79, et qu'il mourut victime de sa docte curiosité, sur le rivage de Stabies.

L'abandon et la solitude entourent le port Jules. Rien de mélancolique comme ces trois immcrnses bassins qui miroitent au soleil, sur la presqu'île de Misène. La maVaria plane sur les eaux endormies, et comme j'ai la fantaisie de me promener en barque sur la surface du port, il me semble errer comme les ombres de l'ancien monde, conduites par Mercure, sur la nacelle de Garon, au travers des eaux stagnantes du Tartare.

Le troisième bassin du port Jules, ayant été séparé des deux autres par une chaussée pour la commodité de la circulation, est devenu une sorte de marais auquel les gens du pays ont donné le nom de mer Morte, mare Morto...

Voici venir les Champs-Elysées de Virgile, le poète des poètes.

Ces Campi-Elysœi occupent la plaine verdoyante et accidentée qui s'étend du port Jules à Bauli, village antique, déjà signalé par le meurtre d'Agrippine, et qui fait face à la Méditerranée.

A l'approche de ces champs de repos destinés aux âmes des philosophes, des sages de l'antiquité, des âmes pures des jeunes filles chastes, des âmes valeureuses des grands capitaines, des soldats héroïques, de tous ceux qui ont fait le bien en passant sur la terre, et que les poètes, Virgile le premier, nous représen-

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lent comme des lieux fortunés^ entoia?és de splendides paysages, arrosés par de charmants ruisseaux, capitonnés de bosquets toujours verts, d'arbres constamment en fleurs, entrecoupés de vallons ombreux, offrant ici et là de délicieuses prairies, je me sens saisi d'un recueillement pieux, et je m'approche à pas lents, livré aux émotions religieuses que peut inspirer la croyance d'un grand peuple.

V Enéide à la main, je lis avec enthousiasme les plus beaux passages du divin auteur, afin de me préparer à la contemplation de cette magnifique mise en scène du séjour des élus, au temps des Romains. -'-."7

« Bientôt, dit-il au livre vi, Enée et son guide arrivèrent dans des lieux charmants. C'étaient de frais bocages, des bois délicieux, de fortunées demeures. Là, un air plus pur est répandu sur les campagnes et les revêt d'une lumière de pourpre : ces beaux lieux ont aussi leur soleil et leurs astres. »

« Parmi les ombres bienheureuses, les unes sur le vert gazon s'exercent en se jouant à des luttes innocentes et combattent sur la molle arène; les autres, formant des chœurs, frappent la terre en cadence et chantent des vers... »

ft Enée, portant ses regards à droite et à gauche, vit d'autres ombres qui goûtaient sur l'herbe la douceur des festins... Elles étaient couchées au milieu d'un bois odoriférant de lauriers, où vient tomber, en roulant ses eaux abondantes, un divin Eridan. Là se trouvent ceux qui ont reçu des blessures en combattant pour leur patrie ; les prêtres qui furent chastes tant qu'ils vécurent; les poètes pieux; ceux qui par leurs bienfaits ont mérité de vivre dans la mémoire des hommes. Tous ont les tempes ceintes d'une bandelette blanche comme la neige... »

a. Cependant Enée voit dans une vallée profonde un bocage solitaire, plein d'arbrisseaux^murmurants, et le Léthé qui coule près de ces demeures tranquilles. » ~ N'oubliez pas que le Léthé n'est autre que le lac Fusaro. — « Sur les bords du fleuve voltigent des nations et des peuples sans nombre. Ainsi, par un jour serein d'été, les abeilles dans les prairies se posent sur mille

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et mille fleurs, et se répandent autour des lis blancs : toute la plaine résonne de leur murmure... »

Je n^étends pas davantage ma citation : elle suffit pour ouvrira l'imagination les plus merveilleux horizons et faire que le visi teur s'attend à trouver les plus splendides perspectives en des lieux destinés par les immortels à récompenser les vertus des hommes.

En effet, les Champs-Elysées, à la porte desquels je me présente, ont pour encadrement la mer bleue, les îles qui nagent à sa surface comme des mouettes légères, les deux golfes de Baïa et de Sorrente, le Grater tout entier avec le Pausilippe et les collines embaumées de Gastellamare pour bordures, ramphiîhtàt.c de Pouzzoles, et celui de Naples, avec le Vésuve debout et flamboyant comme un phare, pour toile de fond, et certes, il est impossible de rêver rien de plus admirable. , Mais quelle déception à l'endroit des Champs-Elysées proprement dits, c'est-à-dire la longue presqu'île, la bande de terre qui s'étend des dernières ruines de Baïa à la ville et au cap de Misène, entre la Méditerranée d'un côté et le golfe de Naples de l'autre !

L'âme poétique de Virgile les revêt des plus charmantes décorations de nature, et peut-être, à l'époque où il les peignait, était-il dans le vrai. Mais moi, dont l'imagination est plus froide et moins poétique sans doute, je m'avance indécis, craignant de me tromper, mais trop bien renseigné sur le site pour qu'il y ait erreur, et ma désillusion est à son comble.

Voici la vérité sans fard : Je foule aux pieds le sol d'un immense cimetière, peut-être aussi somptueux au point do vue de l'art et des décorations funèbres, au temps de Virgile, que, de nos jours, nous apparaît notre cimetière du Pôre-Lachaise. Mais, à notre époque, de ce champ de repos romain émergent ici et là, j)arlout, de misérables décombres de pierres sépulcrales. Ce sont tout simplement les tombeaux des soldats qui mouraient sur les galères de la flotte de Misène. En effet, je déchiffre sur les frontons de quelques édicules et le marbre de certains réduits funé-

raires les noms des navires sur lesquels servaient les soldats de Rome et des empereurs. Ainsi voilà des dénominations de trirèmes, la Vesta, le Neptune, la Concorde, la Fortune, le Rhin, le Danube, et tutti quanti.

Depuis longtemps déjà nombre de ces tombeaux ont été violés, profanés, éventrés. On en a retiré et les cadavres, et les armes, et les objets précieux qui se trouvaient accompagner les cendres de certains chefs. Souvent je me heurte à des fissures du sol, et, par ces ouvertures, je trouve des squelettes couchés dans leurs cercueils de pierre ou de marbre. Des têtes roulent sous mes pieds; des bras, des humérus, des tibias jonchent le terrain noir d'engrais humain. D'autres sépultures sont encore évidemment intactes. Aussi, dans un massif de verdure, je surprends un Anglais qui, sans vergogne, se livre à la piraterie sur ces sombres rivages. Armé d'une pioche, il a éventré quelques sépulcres, et il en exhume des urnes, des amphores, des fioles lacrymatoires. Je rencontre même certaines femmes qui spéculent sur la naïve crédulité des amateurs, car elles me font l'offre d'objets d'art, assurément modernes, mais très habilement copiés sur l'antique, et revêtus de cette patine naturelle que donne un long séjour au sein de la terre, par le talent dont certains trafiquants savent les couvrir : ce sont des statuettes, des lampes sépulcrales, des ex- - veto funéraires, des anneaux, des poignards, etc.

A part la déception dont mon poète favori serait la première victime s'il revoyait les Champs-Elysées qu'il a célébrés, alors qu'ils étaient sans doute dans toute leur gloire, vous comprendrez facilement que de tristes et amères pensées m'occupent en présence de ces profanations d'un lieu de repos transformé en un marché oii les vivants battent monnaie au détriment du res- 'pect dû aux morts. Aussi, après deux heures passées dans cette enceinte funèbre, où j'évoque en vain les âmes des héros, des vierges et des sages, je me retire l'âme oppressée et le cœur mal.' " \

Heureusement l'aspect d'autres sites change bien vite mes

dispositions maussades, et me rend à la contemplation de noiiveîlôs curiosités.

Entre la Méditerranée dont j'entends au loin le ressac, et la mer Morte, s'étend une plaine qui remonte jusqu'à la pointe du cap Misène. Milisçola, mot corrompu et abréviation de Militis schota, est donné à cette terre placée entre deux eaux.

C'est là que s'exerçaient à leurs manœuvres les soldats de la flotte romaine, d'où lui est venu ce nom de Militis schola, Ecole du soldat, ou champ de manœuvres.

L'histoire nous apprend que ce fat sur cette langue de terre qu'eut lieu la conférence de Sextus Pompée avec les triumvirs. Elle raconte, en outre, qu'Auguste, Antoine et Lépide, étant sur le point de signer le traité de paix avec ce vaillant capitaine, et les triumvirs étant réunis sur son navire. Menas, affranchi et amiral de Sextus, se penchant à son oreille, lui dit :

— Veux-tu que je coupe le câble qui retient ta galère au rL vage, et que je te fasse le souverain du monde?...

Sur quoi Sextus Pompée, après réflexion, lui répondit bien bas :

— Il fallait le faire sans me consulter... Maintenant, il est trop tardi...

Et, se retournant vers les triumvirs, le visage souriant, Sextus continua à discuter le traité qui accordait la terre à Octave, à Antoine et à Lépide; et, à lui, fils de l'Océan, la mer et ses îles...

Au-delà du port Jules, mes pas errants mo portent au milieu de nouvelles ruines. C'est toute une cité tombée, évanouie, morte, dont les débris dépouillés et blanchis sur le sol, attestent encore la magnificence.

Cette ville est Misène, jadis composée de somptueux palais et de riches maisons de jilaisance, comme Baïa sa très proche voisine. Mais, plus encore qu'à Baïa, je me trouve en face de monceaux de ruines informes et sans nom. J'ai là sous les yeux le tableau le plus vrai de l'abomination de la désolation. Nonobstant le ciel azuré, nonobstant les rayons d'or du soleil, les bos-

quels du promontoire et les îles qui verdoient à l'entour de moi, je me sens centriste, et volontiers, ainsi que Jérémie, je laisserais tomber les larmes de mes lamentations sur ces masses de décombres qui prouvent une fois de plus l'inanité des grandeurs de la terre.

C'est de cette ville de Misène que s'enfuit, avec sa mère, Plinele-Jeune, le lendemain de l'éruption du Vésuve de 79, qui, la veille, avait fait mourir, suffoqué, Pline-l' Ancien, ou le naturaliste. Cherchez donc aujourd'hui la demeure de ces deux hommes illustres !

Toutefois, j'avise un théâtre antique, dont la forme encore facile à deviner et les gradins, assez bien conservés, font un constraste frappant avec l'immensité des ruines couchées qui l'entourent.

Bientôt je gravis le cap Misène, qui s'élève au-dessus de la mer comme une coupole gigantesque.

C'est le point terminal de la presqu'île de Baïa, dpnt j'achève de parcourir la plage orientale. - ".' V ' ■

Du sommet de ce promontoire, je vois en face le magnifique amphithéâtre des maisons et des palais de Naples qui étincellent des plus vives couleurs ; le Vésuve se cachant à l'ombre de son immense parasol de famée, et les courbes charmantes du charmant Pausilippe. Sur ma droite, je salue les ruines d'Hercula-. num et de Pompéï, Castellamare et la gracieuse Sorrente, le cap Minerve ou Gampanclla, et l'île de Capri, aux terribles souvenirs semés partout et dûs à l'infâme Tibère. N'était le bruit des vagues qui déferlent avec rage au pied de mon observatoire, je pourrais entendre les frais sourires des femmes de Procida, que je vois s'embarquer, sur le rivage de leur île, dans une barque de pêche.

Mon premier plaisir est de chercher alors et de trouver les restes du Phare dont les Romains avaient doté le point culminant du cap Misène.

Maisje suis moins heureux pour découvrir les vestiges du tombeau de Misène, l'écuyer du princ^^ troyen Hector,, le. compagnon

d'Eiice elle trompette de sa flotte. Ce fut au pied du promontoire qu'il fut inliumé, cependant; mais, comme l'avait prédit Virgile, la lame a fait disparaître le sépulcre, et le souvenir de Misèue reste seul attaché au cap auquel il a donné son nom.

A voyager ainsi, par de fraîches et délicieuses matinées, on gagne un robuste appétit. Or, comme j'ai quitté mon albergo de ïritoli dès l'aube, que je ne pourrai trouver de gîte que le soir, à riieure du crépuscule, à Gumes, pcut-ôlre, et que déjà le soleil est au milieu de sa carrière, je songe à déjeuner...

— Admirer du sommet du cap Misène la mise en scène radieuse du golfe de Naples, très bien ; mais déjeuner, c'est autre chose! Y a-t-il donc là quelque hôtel, une taverne, un restaurant?... allez-vous me dire, cher lecteur.

Vous avez raison, et je vous remercie de rintcrèt que vous voulez bien porter... à mou estomac. Eu effet, tout à l'entour de moi, rien que des ruines et des eaux ! Mais sacliez bien qu'un touriste précautionneux est toujours muni d'une cantine. Eh! parbleu, ce n'est pas pour rien que je porte au dos le sac du voyageur ; c'est la poche de Robert-Houdiu que j'ai là, et avec quelques chemises, des mouchoirs et aussi des livres, on y trouve quelques victuailles. Permettez-moi donc de l'ouvrir devant vous, et de déposer là, sur une pierre de l'ancien phare qui me servira de table, tandis qu'une touffe d'herbe me tiendra lieu de siège, d'abord ce poulet froid, puis quelques tranches de jambon, et enhn deux cailles cuites dans leur jus. J'y joins ces belles grappes de raisin noir exquis, dont les grains sont si gros, que les Italiens les appellent mamelles de vache, des figues d'Ischia très renommées à cause de leur chair rose et de leur saveur délicieuse. Pour arroser le tout, voici une fiasque de vin de Gaprée, et, qui plus est, un flacon de café glacé dont l'arôme est sans rival. (Juc dites-vous de mon festin? Vous voyez que j'ai songé à tout. Ah! dam! si je ne prends soin de moi, qui s'en occupera?,..

>■ Mais, serait-ce donc à mon cap Misène que viendrait attérir Tembarcation de ces femmes de Procida que je voyais entrer en

mer tout-à-l'heure, et viendraient-elles... prendre leur part de mon déjeuner?... Accepté! Mesdames, arrivez; vous serez les bien- venues... Oui-dà, c'est tout-à-fait cela, les voici... Je ne veux pas qu'elles me prennent pour un sauvage Robinson dans son île... Prouvons-leur que le. naturel du cap Misène est un homme civilisé de la plus belle espèce, et, afin de les rassurer, faisonsleur des s-ignaux de bonne amitié... \ ■• .

A merveille! ces dames sont... des jeunes filles, dans leur parure de fête encore, telle que la portent les Procitanes aux grands jours de Fannée : caftan de couleur vive sur une robe de nuance non moins sombre, et cheveux noirs, aux nattes épaisses, transpercées de très longues épingles d'argent aux têtes ciselées,- .:..'•":-■.,:,, .^ y. ...";•.• -.-■■V -.'"-■'■■' '

Allons! les voilà bien assurées que je suis un chrétien, par lo baiser que ma main a confié à l'espace. Après un moment d'hé- \ sitation, elles me sourient, elles abordent, elles gravissent le cap, nous sommes en présence. ■

En vérité, ces Procitanes sont jolies, mais leur embarras naïf les rend plus charmantes encore. Ce sont des ouvrières polisseuses de coraux, car, à Procida, les femmes travaillent le corail sous toutes formes pour les bijoutiers de Naples, qui en font un commerce très étendu. Boules, colliers, broches, bracelets, petites mains pour amulettes, et le fameux talisman que vous savez, — cornes de toutes grandeurs! — C'est fête à Procida, et les familles ont laissé leurs enfants venir se récréer sur tes pelouses du cap.

. A ces oiseaux échappés de leur volière, tout joyeux de leur liberté, et bien vite rassurés par des sourires et un accueil courtois, j'offre de partager mon repas, qui semble les attendre, dressé tout exprès par une fée, la fée des eaux; seulement une chose manque, le pain, dont je n'ai qu'une médiocre provision. Mais le ciel ne fait-il pas trouver sa pâture à la moindre créature des champs? La preuve, c'est que mes jeunes filles tirent d'une corbeille en sparterie, que je n'apercevais pas, « les dons de Gérés, « comme aurait dit Virgile, et en outre de petits fromages du pays,

des oranges, des limons, et surtout du frutti di mare, des fruits de la mer, c'est-à-dire des coquillages, dont les Napolitains sont très friands.

En face d'un pareil menu, je vous laisse le plaisir d'imaginer quel est le tableau pittoresque dont le plateau du cap Misène devient le motif. Rien de plus délicieux. Je regrette sincèrement qu'un artiste ne se soit pas trouvé là pour esquisser la scène, et mettre en groupe ces joyeuses physionomies de jeunes filles émerveillées, leur frais sourire aux dents blanches et aux lèvres empourprées comme le corail qui passe sous leurs doigts aux jours de labeurs, leurs causeries et leurs gestes si naturels interrompus à chaque instant par mes plaisanteries et ma pantomime d'homme heureux de se trouver le héros d'un banquet en plein air aussi étrange, aussi imprévu, aussi charmant, sous le beau ciel bleu de Naples, et en face de toutes les magnificences de la. terre et des eaux.

Lorsque mes jeunes Procitanes apprirent que j^'ctais de Paris, leurs visages se prirent à rêver, comme en face d'une pensée longtemps caressée.

— Pariji! Parî/i .^répétaient-elles à l'envi.

Et alors je cessai d'être laRobinson de l'île, pour devenir l'être par excellence, un phénomène vivant, le signore di Pariji! un monsieur de Paris !

Toute chose a unei fin. Mes compagnes d'une heure n'avaient que quelques kilomètres de navigation pour retourner à leur nid placé sous les pampres verts de la plage de Procida : moi, j'allais à Gumes, par le long versant occidental de la péninsule. 'La raison dut me faire mettre une limite à mon plaisir. Je dis donc adieu à mon aimable société, qui resta debout sur la sommité du cap, alors que je descendais sur le rivage de la haute mer. Quand je fus à distance, je vis mes Procitanes me regardant encore de loin et m'envoyant du bout de leurs doigts les mêmes signaux d'amitié que je leur avais adressés à l'arrivée. Puis, une dernière fois, à l'instant où j'allais disparaître derrière un bouquet d'yeuses, en me retournant, je pus être certain qu'elle^

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ne pensaient déjà plus à moi, caries folâtres exécutaient une tarentelle écîievelée du plus charmant effet, vue s'estompant sur les rayons d'or du soleil qui ruisselaient sur l'arête vive du promontoire. *

— Vanitas vanitatum, et omnia vanitas! m'ccxiai-je.

Et, après avoir franeiii de nouveau la langue de terre qui a nom Miliscola, me voici, parmi les ronces et les broussailles remplaçant à cette heure les jardins piautureux qui l'entouraient, en présence des belles ruines de la villa de Cornéliej l'illustre mère des Gracqiics, cette femme énergique, digne des premiers temps de la République de Rome. Ce fut là que cette matrone célèbre pleura longtemps le fatal trépas de ses fils, non moins fameux qu'elle-même.

Marins, le farouche Marins devint ensuite l'acquéreur de ce domaine. Mais il en changea considérablement les dispositions, car le vieux soldat prit plaisir à y développer toute son expérience dans l'art des campements. Il fit de sa villa une véritable forteresse.

Enfin Lucullus remplaça Marins, et cette fois le castelliim se transforma de nouveau en une splendide résidence, oii bien souvent le noble patricien vint se reposer du luxe de la vie si agitée de Rome.

Sur une ruine que j'avise, imposante, grandiose, couronnant les hauteurs du versant, plane un déplorable souvenir.

Le vieil empereur de Rome, Tibère, était sorti de son île de Gaprée, pour s'avancer par la voie Appienne jusqu'à sept milles de Rome, sa capitale. Mais, à peine en face de cette ville, je ne sais quelle hésitation s'empara de luf. Il se contenta d'eu regar- . der de loin les murs de l'enceinte, puis il revint sur ses pas. Un prodige l'avait effrayé, paraît-il. Un serpent, de l'espèce des dragons, qu'il élevait pour son plaisir, et' qu'il nourrissait de sa main, se trouva mangé par des fourmis. Alors un augure avertit Tibère de reclouter les forces de la multitude. En conséquence l'empereur fataliste revint sur, ses pas; mais voilà que, rentré à Asture, aujourd'hui Terracine, il tombe malade.

Toutefois il continue sa marche, parvient à Gircé, et enfin, s« faisant porter en litière jusqu'à Misène, en face de son île chérie, il s'arrête dans cette maison de campagne de LucuHus, ne retranchant rien de ses débauches. II espérait que la vue de cette belle Gaprée, sa fidèle ,etraite, son inexpugnable forteresse, lui rendrait Ténergie d'arriver le lendemain dans son palais dénie. \-r:- ■ .

Mnis une fois couché dans la villa de Lucullus, les forces lui ' firent complètement défaut et il no put se relever. La maladie empira même au point que bientôt l'agonie commença. Elle fut longue et terrible. Le moribond se cramponnait à la vie, qu'il ne voulait pas quitter, même pour devenir dieu, car. vous n'oubliez pas que, après leur mort, on déifiait les empereurs.

CaHgula, son élève, son futur successeur, un instant le crut sans vie, et déjà lui enlevait son anneau, symbole de la puissance, lorsque Tibère, faisant craquer ses os, se dressa comme un fantôme. Je vous laisse à penser qui trembla de terreur... Furieux, Tibère veut poursuivre Galigula ; celui-ci détale, mais il tombe sur le marbre de la pièce. Alors Macron, le préfet des prétoriens, se présente...

— Donnez-moi l'anneau de l'empereur, lui dit Galigula, Tibère n'en a plus besoin... Avec un matelas, on fait et on défait celui qui a le pouvoir souverain...

A ces mots, Macron obéit. Il jette un matelas sur Tibère, le presse sous une longue et cruelle étreinte, et enfin, après une série de convulsions plusieurs fois répétées, Tibère ne bouge plus, il est étouffé!...

Tel est le souvenir que me rappelle cette villa de Lucullus. En voici un second, qui fait suite au premier :

A quelque temi)s de là, Galigula, proclamé empereur dans cette villa même, y donnait audience à Hérode et à la fameuse Hérodiade, venus tout exprès de Jérusalem à Misène, pour demander au nouveau souverain du monde la couronne royale de Judée.

Je ne vous parlerai pas des ruines de vingt autres demeures

historiques qui bordent le rivage : villas et viviers de L. Crassus, d'Irrius, de Gaton d'Utique, do l'empereur Domitien. et d'Alexandre Sévère, qui construisit sur ce versant de la presqu'île des palais admirables, et creusa des lacs dans leurs jardins, afin d'y laisser reposer et fortifier la santé de sa mère, l'impératrice Mammée.

Ces lieux de délices occupaient la partie méridionale du village de Bauli, le long de la Méditerranée, et à peu de distance de l'emplacement de la villa d'Agrippine.

C'est en vain que je me mets en quête des vestiges de celte résidence de la mère de Néron. Baignée par la mer qui en rongeait la falaise, elle fut engloutie par les vagues, lors du tremblement de terre occasionné par le soulèvement du Monte-Nuovo, dont je me rapproche. Il semble que le ciel n'ait pas voulu que ce théâlre d'un crime sans nom blessât davantage les regards de l'homme! Or, comme la mer est fort agitée sur cette côte, la moindre pierre a disparu. Cependant je reconnais parfaitement l'anse creusée sur le rivage par la chute de cette sinistre demeure, et des traces des jardins qui l'entouraient, dont Agrippine aimait à cultiver les fleurs de ses propres mains.

Chants et danses, le soir, dans les ruines. — La vi<^il1ess9 et la mort. — Méditations d'un touriste philosophe, — Amphithéâtre minuscule. — Repas dans une chaumière. — Une dernière incarnation de Sibylles. — Couchée sur le foin d'une étable. — Nuit fantasmatique. — Vision du plus terrible des drames. — Pétrone et Néron. — Le trépas d'un homme de cœur. — Les vases murrhins. — La vengeance d'un homme de lettres. — Un horrible cauchemar. — Cumes, Kumê, fM. — Acropole de Gumes, la plus ancienne ville de ïltalie. — Paysages au lever du soleil. — Voie des Géants. — Temple d'Apollon. — Sanctuaire des Géants. — Ce qu'on y trouva jadis. — L'antre delà Sibylle. —Ses souvenirs. — Temple de Diane. — Arco Felice. — Tombeau de Tarquin-le-Superbe. — Aspect général de Cumes. — Le clair d? lune sur ses ruines étranges. — Enée consultant la Sibylle. — Où l'on va suivre les pérégrinations du fils d'Anchise. — Les livres sibyllins. — Tunnel majestueux. — La sirène Parthénope. — Néapolis. —Fouilles de Cumes. —Découvertes. — Les Enfers des Anciens. — Descente dans le Tartare. — Le lac Averne. — Temple de Pluton. — Vestibule des Enfers. — Les représentants de Minos, Eaque et Rhadamaute. — Où se montrent six Erynnies. — Le noir Erébe. — Les ombres du Ténare. — Les Furies vengeresses. — Ce qui leur tient lieu de serpents. — Où et comment le curieux touriste traverse le Styx. — Un plongeon dans le Phlégéton. — Palais de Proserpine. — Rencontre dans les Enfers. —Difficulté de se reconnaître. — L'Achéron. —Le Cocyte. — Le nocher Charon. — Où le voyage coûte plus d'une obole. — L'antre de Cerbère. — Retour à la lumière. —Bonheur de respirer l'air pur. — Villa Gumana de Cicéron. — Canal dç Néron. — Projets, etc.

La nuit tombe déjà lorsque je suis errant encore sur le triste domaine de l'élève de Locuste, la célèbre empoisonneuse.

Mais comme la lune se lève bientôt derrière Sorrente, je m'engage sur une antique voie romaine, aux pierres polygonales, qui conduit certainement à Gumes, le long de la Méditerianée.

J'ai déjà dit que c'est fête dans le voisinage, ce jour-là; je retrouve les explosions de cette fête dans les chaumières éparscs que je rencontre sur mon chemin. On chante, on danse au milieu des ruines, parmi les tombeaux, sur cette môme langue de terre et parmi ces mêmes bouquets de bois qui ont vu Tibère, Gah-

- gula, Néron, Agrippine et bien d'autres terribles personnages. Combien sont étranges les pensées que je porte dans ma poi-

• trine, en marchant ainsi, seul, à cette heure de nuit, dans le crépuscule^ en regard de paysages rendus fameux depuis si longtemps par tant de lamentables tragédies. Combien de souvenirs! Pas une pierre, pas un pli de terrain, pas un site, qui ne soit marqué d'un fait enregistré par les annales de l'Histoire! ' " '\ ' ■

Je passe bientôt auprès d'un amphithéâtre antique, de peu d'étendue, celui de Cumes assurément. 11 est tout eu ruines. Je pressens que j'approche de cette vénérable cité grecque. Déjà la 'plage ne s'élève plus au-dessus de la mer; on voit que les eaux du littoral n'y trouvent pas d'écoulement, et je m'explique que la mal'aria règne dans ces parages, pendant l'été. Mais je brave le danger : une nuit passée dans une chaumière et un jour consacré à l'étude des ruines, qu'est-ce que cela ? je trouve même une ravissante poésie à côtoyer de la sorte le rivage ; le remous des vagues m'accompagne de son murmure monotone, et je me dis :

— Combien d'illustres citoyens, combien de redoutables personnages ont foulé ce même sol, avant moi !

Du reste, le trajet n'est pas long. L'acropole de Cumes, blanche d'ordinaire, mais rendue plus blanche encore par les rayons de la lune, m' apparaît bientôt, située sur un rocher trachytique isolé, qui domine la plaine à droite, et, à gauche, la mer, dont la vague déferle à sa base.

Il est l'heure de me choisir un gîte, à moins de coucher parmi

■ les décombres. J'avise enfin une misérable hutte, et je frappe à

la porte. On ouvre cprès un long temps et des pourparlers qui

n'en finissent pas, et je me trouve alors en présence d'une femme

dont une misérable lampe éclaire en plein la physionomie. Je recule de quelques pas, je l'avoue. Cette femme, inimaginable spécimen de la belle moitié du genre humain, est si vieille, si ridée, si décrépite, si étrangement échevelée, agencée dans des lambeaux de vêtements si sordides, que je la soupçonne immédiatement d'être la Sybille qu'Enée consulta jadis, alors qu'elle comptait déjà 700 ans, d'après Heraclite, ce qui lui donnerait pour le quart d'heure, en additionnant bien, quelque chose comme 3759 ans!...

Je pénètre cependant dans son taudis, d'où s'échappe une acre odeur indéfinissable, tellement nauséabonde que mon cœur se révolte. Il y a des émanations de fièvre sous ce toit ; je suis en pleine maVaria. Mais que faire? Déjà la vieille a mis un pain noir et une eau saumâtre passablement suspecte sur sa table, boiteuse comme elle-même. Heureusement quelques reliefs de provisions me restent dans ma cantine, et je puis même en faire largesse à ma... compagne.

Je m'informe ensuite de la couche que je puis trouver en une telle tanière, et j'apprends, non sans satisfaction, qu'il m'est loisible de partager avec un berger le foin d'une étable voisine. J'eusse préféré me promener à travers les ruines et sur le sable de la plage; mais certains hurlements de bêtes fauves échappées du fond des cavernes voisines,. ou des décombres des tombeaux, me forcent à me trouver bien sur la couche rustique de l'inconnu, dont j'entends, non loi de moi, les ronflements sonores. En voilà un dont le sommeil formidable n'est pas interrompu par des rêveries rétrospectives sur les événements qui ont illustré la contrée qu'il habite!...

Je m'endors cependant, moi aussi; mais alors je suis la victime d'un affreux cauchemar. Un des drames dont Gumes fut le théâtre, jadis, se reproduit dans mon hallucination, avec les moindres détails consignés par l'Histoire. Il s'agit de la mort de Pétrone, poète élégant et spirituel, épicurien par excellence, l'un des amis deNéron*.. Ami de Néron!... aussi paya- t-il cher ce titre!

Un jour, Pétrone, qui avait à Gumes une villa charmante,

reçoit, dans sa résidence même, l'ordre de..... mourir!... Néron le veut ainsi. Seulement, en qualité d'ami du prince, on lui accorde la faveur de choisir le genre de... mort... qui lui plaira

Pétrone est accusé, peut-être même est-il coupable, d'avoir trempé dans la conspiration de Pison, dont je vous ai déjà . parlé. /. - • . ' .., :.

A la lecture de cette gracieuse invitation... à la mort de la '. part de son ami, Pétrone se résigne...

Or, dans mon rêve, je suis près de cet infortuné Pétrone, et je . le vois se plaçant dans une baignoire de marbre, y faisant verser dans l'eau chaude des parfums et des baumes, appelant ensuite ses amis àl'entour de sa baignoire, et leur disant :

— Assistez au trépas d'un homme de cœur !

Alors le poète, l'homme de cœur, saisit résolument des ciseaux, et, sortant du bain les jambes, l'une après l'autre, il coupe les veines de ces deux membres, d'abord, puis ensuite il fait de môme au bras gauche, et enfin au bras droit... Peu à peu l'eau de la baignoire devient rosée, puis rouge; et plus l'eau devenait rouge, plus le visage de la malheureuse victime devenait blanc... Il blanchissait à faire peur... Et, cependant, il causait avec ses amis, il parlait même plus qu'eux... Mais bientôt, ne me reconnaissant pas pour faire partie de sa société, et trouvant sans doute étranges mes vêtements de touriste, qui bien entendu ne ■ ressemblent en rien à la toge romaine, il fixait sur moi ce visage blanc, d'où s'échappait un regard vitreux, atone, blafard, sinistre, qui me remplissait d'épouvante.

Heureusement la conversation des hôtes de Pétrone s'animant, le poète eut l'idée de se faire clore les veines, un moment, et alors il cessait de me regarder, pour prendre-lui-même la parole. Mais l'entretien languissait à peine, que, de nouveau, les veines étaient ouvertes, et le sang s'en échappait...

Une fois, il passa la main sur son front, et je vis le sang jaillir de son bras, couler sur ses épaules, et s'épancher autour de son cou. C'était horrible! En ce moment, le moribond éleva la voix.

— A[>portoz-moi. les vases murrliins!... fit-il d'un ton sourd.

Ces vases murrliins, d'tine matière rare, d'une forme admirable, étaient enviés de tous ceux qui les connaissaient, et particulièrement de Néron, Quand ils furent à sa -portée, Pétrone prit

* son poignard, et, de la garde de bronze, il donna un grand coup sur chacun des vases, et les brisa...

— Je ne veux pas que Néron hérite de ces trésors ! fit-il.

Aussitôt il se mit debout, sortit de la baignoire, le sang coulant de ses membres, et ce fantôme blanc zébré de rouge se prit à se promener dans les thermes de la villa, en laissant derrière

'lui une longue traînée de sang... C'était à en froiiiir!

— Je suis libre!... disait-il en marchant... 11 ne sera pas affirmé au tyran que je meurs par son ordre... Ma mort est absolument volontaire î. ^.

Et, comme il chancelait déjà, Pétrone se remit dans la baignoire, fit signe à ses amis de lui apporter un rouleau de papyrus qu'il désignait du doigt, et dit encore :

— Voilà mon Trimai cion... Cet écrit me vengera de Néron! Mais, aussitôt qu'il eut parlé, ses yeux se fermèrent... Pétrone

fit une affreuse grimace, en me fixant une dernière fois de ses yeux glauques, et il expira...

A cette vue, je me jetai de côté et je saisis par le cou un des amis de Pétrone, qui me montrait à ses compagnons. Le Romain se débattait très fort, ce qui me réveilla... C'était une des chèvres de la vieille femme que je tenais parles cornes, et qui s'agitait sous mon étreinte../

Fort heureusement le jour commence à faire pénétrer de pâles lueurs dans l'étable. Je me lève en hâte et je sors de ma prison sans tarder. En efi"et, un large diadème de rayons blancs et rosés annoncent l'aube, et l'aube précède le soleil, c'est-à-dire la vie, le bonheur de voir, de chercher, de trouver, de contempler, de satisfaire la curiosité, ce qui est l'existence du touriste.

Je m'avance aussitôt vers Cumes. Quel admirable spectacle! comme il me repose agréablement du drame de la nuit ! La mer et ses lames se déroule à l'infini, sous les premiers feux du so-

leil; la côte baignée par les eaux fait émerger de la plage Téminence antique de Tacropole, mettant en saillie sur son arête aiguë, sur ses flancs, et me montrant à sa base le Temple d'Apollon, celui des Géants, la Grotte de la Sibylle, puis un incommensurable semis de ruines qui ne sont autre chose que. la vénérable Cumes des temps antiques, la plus vieille cité de la péninsule italique !

Une voie grandiose, remontant aux premiers âges de Tltalie, voie qui a reçu le nom de Voie des Géanta, se présente. Je m'empresse de la gravir, car elle me conduit à Tacropole.

Le ciel bleu, le jour naissant, la fraîcheur du matin et ses brises, la vue de la mer dans les profondeurs de rhorizon, des ruines intéressantes à demi cachées dans la verdure d'innombrables bosquets, tout est charmant, délicieux, plein de poésie; tout parle'à l'imagination, tout la ravit...

Je m'avance au milieu du plus absolu silence; le ressac même du flot semble s'être amoindri", afln de ne pas troubler mon recueillement. Pas un être vivant dans tout le paysage !... Partout la mort, mais quelle mort! Celle d'une cité qui fut grande et frimeuse, celle de ruines incomparables... .

J'atteins Y Acropole, c'est-à-dire la forteresse primitive de Cumes, la citadelle imprenable que les Grecs plaçaient toujours sur les points les plus ardus, les plus escarpés. Il m'est facile de reconiiaître que je ne suis plus en face de constructions latines, romaines, mais dé constructions helléniques. En eflet, de véritables et solides murailles pélasgiques et cyclopéennes profilent hardiment devant moi la silhouette de leurs masses colossales sur l'azur du firmament. Aucun ciment ne les relie, et comme à Argos, à Thèbes, à Tyrinthe, et dans toute la Grèce, ces murs gigantesques se composent de blocs de roches brutes, superposées, mais jointoyées par leurs aspérités mêmes dans les angles rentrants des assises qui les forment.

Le Temple d'Apollon, placé sur le point culminant de l'acropole, est d'ordre dorique primitif, et d'un aspect imposant. Il est l'œuvre de Dédale, l'architecte fameux qui construisit le famaux

labvriullie de l'île de Crète. Vu de la haute mer, ce monument doit être d'une majesté sans égale.

Sur Tune des rampes de l'acropole se dresse aussi le Temple des Géants, faisant face à la voie antique que je vous ai signalée. On y a trouvé une statue colossale de Jupiter, maintenant aux Studi de Naples, et qui a fait donner ce nom de Géant au temple qui la renfermait.

Au pied même de l'acropole, un point noir qui se change en une excavation profonde, quand on en approche, n'est autre que la Grotta Cumana, séjour de la Sibylle, et sanctuaire où elle rendait ses oracles tant recherchés et si redoutés. L'entrée principale se trouve du côté de la mer. Narsès, faisant le siège de l'acropole, remplit cette caverne sombre de matières combustibles, afin de faire écrouler la montagne; mais il ne réussit pas dans ses projets.

Parmi les autres ruines de monuments qui émergent des édilices à demi tombés, capitonnant la verdure à la base de l'acropole, je dois citer le Temple de Diane, découvert en 1752 par le prince de Salerne, qui y rencontra une superbe statue de cette déesse et de magnifiques colonnes corinthiennes, en cipollino.

A l'entrée orientale de la ville, se voit aussi une porte antique, ([ui a nom YArco Felice; elle est construite en briques et percée d'une arcade.

Près de cette porte, se trouvait naguère encore le Tombeau de Tarquin-le-Siiperhe, qui, banni de Rome, vint mourir à Cumes. Pétrarque vit ce sépulcre dans son voyage à Naples. On assure qu'il a été transporté au musée de Naples; en effet, j'y ai remarqué un sarcophage que l'on désigne sous le nom de Tombeau de Tarquin.

Partout ailleurs, dans l'immense périmètre de ruines qui entourent l'acropole, parmi des décombres sans nombre confondus avec des tombeaux, des débris de maisons, sous les ronces et les broussailles de bocages abandonnés à la nature, je rencontre <les celliers effondrés, des sépulcres crevassés, des puits, des puits effrayants dans l'un desquels j'ai faiUi m'engouffrer i)our avoir regardé de trop près certaines sculptures fort belles, des

SON GOLFE Eï SES RIVAGES. 301

voûtes, des arcades, des pilastres, des colonnes, et mille curiosités indescriptibles. Mais rien ne peut me mettre sur la trace de la villa de Pétrone, dont ma vision nocturne a ravivé, en moi un souvenir par trop tenace.

Senèque et Varon, comme Pétrone, avaient, à Cumes, des résidences princières; mais je n'en dirai rien, attendu que leurs débris sont confondus dans Tinextricable dédale des ruines.

Certes, c'est bien un vrai labyrinthe que cette ville jetée bas et dispersée sur le sol par la main du temps; mais il n'est au monde aspect plus curieux et plus romantique que le tableau qu'elle présente, vue surtout au clair de lune, comme hier soir, ou, comme ce matin, dans la pénombre du crépuscule du matin.

Cumes est la plus ancienne ville de l'Italie, et il n'est pas étonnant qu'elle ne soit, plus qu'une nécropole abandonnée.

Il y a de cela 3070 ans, alors que le monde entier retentissait du bruit des combats épiques qui se livraient sous les murs de Troie, une flotte de colons grecs, venus de l'île d'Eubée et de Cumes, la ville de Cumes gloire de l' Asie-Mineure, jetait l'ancre, près du rocher trachytique que voici debout encore, supportant l'acropolis, le temple d'Apollon, et recouvrant la sombre caverne, séjour de la Sibylle.

Mais les Grecs qui montaient cette flotte trouvèrent les Osques déjà en possession de la roche de trachyte qu'ils convoitaient. Aussi une guerre eut lieu. Le peuple aborigène des Osques fut expulsé par la violence, et les Grecs de l'Asie-Mineure prenant sa place, fondèrent la nouvelle ville de Cumes.

Ce nom de Cumes lui fut donné à cause des vagues, qui se brisent avec violence au pied de l'éminence, Kwnê, flot, et aussi en souvenir de Cumes d'Asie, la mère-patrie.

Là, au pied de cette même éminence, dans une grotte sauvage taillée dans le rocher, les nouveaux débarqués trouvèrent une femme ridée par une excessive vieillesse, les cheveux blancs en désordre, les yeux enfoncés dans leurs orbites, les dents tombées, une femme dont le grand âge pouvait se deviner, qui, exaltée par la solitude, les privations et le jeûne, et possédée

d'uiio sorte de frénésie, annonçait l'avenir à. ceux qui se présen- • taient à elle. C'était sur des feuilles volantes que cette pythie traçait I^'oracle qu'elle vendait. Elle rangeait en ordre ces feuilles, à rentrée de sa caverne. Heureux celui qui s*en saisissait promptement, avant que la brise de mer les mélangeât et les fît disparaître. Bientôt Dédale, échappé du labyrinthe de Crète, ayant élevé un temple à Apollon, sur le rocher de Cumes, cette femme en devint la prêtresse. Comme on allait consulter, en Grèce, la pythie de Delphes, de toutes les contrées on accourut à Cumes conëulter la Sibyllef et quoique cette pythie fût la dixième des dix Sibylles dont l'histoire fasse mention, la renommée la plaça au premier rang.

Dès-lors, il n'est pas étonnant que Virgile, voulant chanter l'origine de Rome, sa patrie, et la rattacher aux suites de la guerre de Troie et à la race d'Enée, ait fait aborder ce prince, son héros, à Cumes, pour y recueillir les oracles de sa pythie. Celle-ci, munie du rameau d'or exigé par ses propres révélations, conduit aussitôt le prince troyen dans les Enfers, et des Enfers aux Champs-Elysées.

Là, Anchise se présente à Enée, son fils, et lui prédit la gloire future de sa racé, et l'avenir de l'Italie. Il fait même passer devant lui les ombres qui doivent animer un jour les corps de ses descendants.

C'est Silvius qu'Enée aura de Lavinie, et qui régnera dans Albe-la-Longue;

C'est Procas, c'est Numitor, puis Romulus, fils de Mars et de .Rhéa-Silvia; c'est ensuite Numa, Ancus, les Tarquins, Brutus, l'inflexible Torquatus, Camille, Câton, les Gracques, les Scipions, Fabricius ;

C'est enfin César-Auguste, le fils d'un dieu, Auguste qui ramènera l'âge d'or dans le Latium...

Puis, c'est une autre ombre dont Virgile chante les admirables qualités et dont il dit le fameux Tu Marcellus eris! ■*

que je vous ai signalé, en visitant le palais des Césars, à Baïa.

- SON GOLFE ET SE& ,lUVAGi:3.- 303

Cette Sjbille de Gumes aurait écrit, paraît-il, les destinées futures de Rome, et livré à l'un de ses rois les pages contenant ses oracles. Confiés à la garde de quinze citoyens recommandables, et connus sous le nom de quindecemvirs, ces oracles étaient enfermés dans les sous-sols du temple de Jupiter Capitolin. On ne les consultait' que dans les événements importants, et a;yec le plus grand appareil.

Cumes devint une importante et belle cité. Elle eut son amplii théâtre, ses théâtres, ses temples, ses thermes^ ses monuments, et lin très grand nombre de palai$,- à juger l'impaensité et la splendeur de ses ruines. Des voies grandioses; la rattachaient aux points principaux de son voisinage.

A Cumes, comme nous avons vu la chose pratiquée dans le Pausilippe, les premiers habitants de la contrée, soit les Osques, soit les Guméens, pour éviter d'escalader les collines qui entouraient leur ville, percèrent ces éminences et y creusèrent des tunnels conduisant dans toutes les directions.

Cependant les fondateurs de Cumes s'aperçurent bientôt que, à quelques lieues de leur ville, se trouvait une baie profonde et riante, où une ville, à l'abri des tempêtes, quoique à la limite des flots, dominerait toute la mer de Tyrrhène et la Méditerranée. Déjà- même quelques demeures s'étaient élevées autour d'un tombeau creusé sur cette plage. C'était une prétendue' sirène •qui, séduite par les charmes enchanteurs du golfe, était venue mourir sur les sables de ces rivages. , .

On le nommait le tombeau de Paiihe'nope, '' •

Autour de ce dernier séjour de la sirène Parthénope, les Guméens s'empressèrent de venir jeter les fondements d'une ville opulente. . ^. ,

De leur langue grecque, cette ville reçut la dénomination de Neapolij qui veut dire nouvelle ville.

Naples est le nom français de cette Neapoli.

Mais les Cuméens n'abandonnèrent pas pour cela leur ville de Gumes, où les retenaient leurs pénates, leurs dieux et leurs temples. Soumise dans la suite par les Campaniens, Cumes,

avec ces derniers, passa sous la domination des Romains. Plus tard, abandonnée pour Baïa, qui se faisait le rendez- vous des riches et des voluptueux de la maîtresse du monde, Gumes devint déserte. -

En 1207^ elle n'était; plus qu'un nid dé pirates ; aussi la détruisit-on de fond en comble... '•" •• ,

J'ai passé deux jours entiers à Gumes. Le cliamp des ruines est fort étendu d'abord, et, puis un heurçux hasard me fit arriver auprès d'ouvriers qui pratiquaient des fouilles dans des tombeaux et ailleurs. L'occasion était belle, j'en profitai. Le prince de Salerne, qui dirigeait ces fouilles, deux ingénieurs et quelques artistes qui l'accompagnaient, m'accueillirent d'une façon charmante, comme touriste parisien. Ils poussèrent l'amabilité jusqu'à me faire partager avec eux les vivres dont ils étaient pourvus, ce qui me rendit grand service, ma cantine étant complètement épuisée. Je les divertis beaucoup en leur racontant mon tête à tête avec la Sibylle de Gumes...

J'assistai donc aux travaux, et je fus témoin des découvertes de squelettes, bien anciens assurément, mais aussi d'urnes en bronze, de statuettes, de vases grecs, d'armes et de différentes curiosités dont je ne puis vous faire ici ni l'énumération ni la monographie.

Le troisième jour, vers midi, ma société reprit le chemin de Naples, et je me retrouvai seul, au beau milieu des ruines. Mais, jusqu'au soir, j'avais à opérer ma descente aux Enfers.

Descendre dans les Enfers, ce n'est certes pas une excursion ordinaire ! Gependant je ne veux pas éveiller votre imagination plus qu'il ne convient, cher lecteur. Je tiens simplement à vous instruire, et, dès le début, pour vous enlever toute illusion, si l'illusion était possible, je vous dirai :

Ce sont les tunnels, excessivement anciens, dont je vous parlais tout-à-l'heure, creusés par les Osques ou les Guméens, dans les environs de leur ville et sous les hautes collines qui l'entourent, dans le but d'éviter la fatigue de les gravir et de faciliter les communications avec le voisinage, qui donnèrent au poète

Virgilius Maro l'idée de les utiliser dans son poème de l'Enéide^ et d'en faire l'entrée, la sortie, et les diverses stations- du Tartare ou Enfer des païens.

Rien n'était plus propre à cet emploi par un homme doué d'une imagination poétique et charmante, que ces tunnels béants offrant des aspects sombres, des sinuosités mystérieuses, des angles obscurs, et ouvrant leur entrée ténébreuse non loin de l'antre de la Sibylle de Gumes, qui a réellement existé, elle, pour déboucher la plupart en face de lacs en entonnoirs étranges, comme l'Averne, ancien cratère de volcan, bordés de forêts impénétrables, dont l'approche était entravée par une formidable végétation et des lianes inextricables.

Donc, mes nouveaux amis m'avaient à peine quitté, que je m'enfonçai dans l'antre de la Sibylle, le sanctuaire où la pythie rendait ses oracles. C'est une longue caverne, passablement élevée, effrayante à voir à cause de l'obscurité dans laquelle se joue capricieusement un rayon lumineux venant du côté de la mer, car cette grotte est également ouverte sur la côte. On reconnaît sur les parois l'action de l'incendie qu'y alluma Narsès...

J'ai invoqué l'ombre de la pythie, qui n'a pas eu la politesse de me répondre, et j'ai vainement ramassé quelques feuilles sèches que lutinait le vent de mer; aucun caractère cabalistique n'y était tracé.

Alors je suis entré, près de l'Arco Felice, dans un bosquet de vignes et d'orangers. Le raisin noir y était si appétissant, et les oranges si parfaitement dorées, que, comme notre Eve, j'ai succombé à la tentation et j'ai cueilli les fruits... du prochain. Mais ce prochain se dressa subitement devant moi sous la forme d'un rustre armé d'un gourdin... respectable.

J'imaginai fort à propos que c'était peut-être le nouveau Garon des Enfers, le nocher moderne qui en fait parcourir les détours, et, une pièce blanche à la main, je m'avançai résolument vers lui. Séduit à cette vue, mon homme me sourit de la façon la plus attrayante et me dit :

— M anggiare quanto voleté

Mais ma dignité eût été offensée, de me rendre à son invitation. Je lui répondis q;ue de môme qu'Enée n'avait pu pénétrer dans les Enfers sans avoir cueilli le rameau d'or^ à défaut de celui-ci je m'étais emparé d'une branche d'oranger> Puis j'ajoutai que si, lui, habitant du voisinage, presque citoyen des Enfers, il voulait m'en faire les honneurs aux lieux et place de la

défunte Sibylle, je l'en récompenserais largement Le pacte

est conclu, et nous voici cheminant droit à la bouche du premier tunnel, qui précisément fait face aux ruines de Gumes.

Appuyé sur son gourdin, mon guide me précède clopin-clopant. Le très long tunnel antique, peu obscur celui-là, nous conduit droit au lac Avertie.

En efifet, à l'extrémité du tunnel, je me trouve tout-à-coup dans un gouffre profond, inondé de la vive lumière des cieux, et rempli d'une large nappe d'eau, jusqu'au niveau du sol, mais les bords du cratère, disposés en entonnoir très évasé, montent 4 l'entour à une altitude de cent mètres, et sont hérissés de bois de châtaigniers^ de figuiers, d'arbustes et de buissons d'un vert bronzé dur à l'œil. Rien de plus pittoresque, rien de plus sauvage, rien de plus sinistre. Tel est l'Averne, dont le nom grec aornosj sans oiseaux, et dont le site solitaire, silencieux, devaient inspirer en effet une terreur religieuse incomparable.

A l'extrémité orientale de ce premier lac, d'une circonférence de deux milles, ancien cratère de volcan, fort profond, mais de nos jours entouré d'un air pur, et par conséquent peuplé d'oiseaux, et renfermant des poissons dans ses eaux, se dresse la ruine d'un temple de Pluton. D'après l'histoire, Annibal, le terrible général carthaginois, vint à ce temple, et offrit un sacrifice au dieu des Enfers...

Ge fat Et aussi qu'Enée immola des taureaux noirs, en l'honneur des spectres errants.

Pas une âme, pas une ombre, ne voltigent en ma présence sur les rives désertes de l'Averne. On n'y voit plus, assis sous le sombre vestibule, ni les Chagrins, ni les Remords vengeurs.

Les pâles Maladies, la triste Vieillesse, la Crainte et la Faim, non plus que la hideuse PauTreté, n'y font plus leur séjour...

Après avoir visité les Tuines du temple de Pluton, et fait le tour deTAverne, en faisant un angle droit avecla sortie du premier tunnel, on voit s'ouvrir une autre bouche des Enfers. Cest une seconde caverne qui est creusée dans le flanc d'un rocher, enveloppé de ronces et d'arhrisseaux épineux, cliargés de la garde de cette autre portion des Enfers.

Donc, nous quittons le vestibule des Enfers, et nous voici prêts à pénétrer dans le Tartare, cette fois, dans le fameux et très obscur Erèbe antique, lorsque je reconnais que l'entrée n'en est pas livrée sans certains préliminaires.

En effet, le portier du sombre séjour se présente à moi sous le titre d'un guide spécial, breveté, patenté, et qui tend la main... Et puis, voici venir cinq ou six divinités infernales, paysans des environs noircis par les torches qu'ils allument et éteignent sans cesse pour le plus grand agrément des touristes curieux de faire connaissance av^c Proserpine, Minos, Eaque et Rhadamante...

En conséquence, et nonobstant ma Sibylle au gourdin, me voici, précédé de cinq ou six Euménidés en blouse, pénétrant enfin pour de bon dans le Tartare, fort obscur celui-là, et accomplissant le même pèlerinage que le prince troyen Enée, fils d'Anchise.

On descend dans l'abîme, et, bientôt plongé dans le très noir Erèbôy à la lueur de quelques torches qui projettent dans le lointain des reflets sinistres, fantastiques, effrayants, je commence à comprendre que je suis précédé dans les entrailles du- Tartare par un autre touriste aussi curieux que moi. Mais que se passet-il dans ce lointain mystérieux?... Il me semble qu'on use de violence, car j'entends des gémissements... Les ombres du Ténare feraient-elles donc une émeute et. . . des barricades devant les envahisseurs de leur domaine ?. . . Ce qu'il y a de plus étrange, c'est... que je crois ouïr, et... j'entends en effet une voix connue, la voix d'un ami que j'ai laissé parfaitement portant, la veille

de mon départ, sur l'asphalte de ses chers boulevards... Le bravo Georges G*** aurait-il donc rendu l'âme depuis que je suis hors de Paris ?... Serait-il, par contre, descendu aux Enfers?... Pauvre ami, de quelles faiblesses s'est-il donc rendu coupable sur terre, pour avoir mérité d'être envoyé sur les sombres bords, à la fleur de son âge?... Mais, positivement, c'est lui, lui que les divinités infernales s'arrachent, qu'elles se disputent... Je vois très bien que l'une d'elles s'empare de sa personne, de vive force, et qu'elle

le... hisse sur ses épaules

— Que faites-vous, misérables?... suis-je obligé de m'écrier à mon tour, car, soudain, les mains des noires Harpies qui m'entourent usent des mêmes procédés vis-à-vis de moi.

Je me sens enlevé de terre et lancé par-dessus la tête de la plus vigoureuse de mes Furies, qui me met à califourchon sur ses épaules, jambes de ci, jambes de là, retenues sur sa poitrine par ses bras de fer. Alors, dans ces positions grotesques, voici que notre grotesque caravane tourne à droite et s'enfonce dans un troisième souterrain dont la pente est fort inclinée. Afin de compléter le tableau, la Sibylle à mes gages me place entre les mains une torche dont la flamme me brûle les sourcils et les cheveux, et dont la fumée m'aveugle. Je remarque toutefois que la lueur de notre luminaire se reflète comme dans un lac aux eaux mortes, et que les porteurs et mes satellites pataugent dans une onde noire et bourbeuse.

G'est le Shjx!

Là, sur le bord du fleuve sacré des Enfers par lequel les dieux ne juraient jamais en vain, la société qui me précède s'est arrêtée... Je me trouve, en effet, en face de Georges G***. Oui, c'est bien lui ; je crois le reconnaître, quoique, tout spécimen magnifique de la race blanche que je le sais, il soit devenu une mauvaise contrefaçon de la race nègre, grâce- à l'épaisse fumée de la torche dont il est armé, qui l'a amplement fardé. Aussi, en l'abordant, je lui décoche en plein nez un éclat de rire homérique, auquel il répond par un épanouissement de rictus non moins btndents et dignes de Pantagruel...

— Vous, ici, dans le Tartare, en Enfer, mon pauvre Georges? Si jeune encore, habiter déjà les rives du Slyx ! lui dis-je d'un ton larmoyant bien en harmonie avec la situation...

— Ah ça ! qui êtes-vous donc, vous qui riez de mes prétendus malheurs?... me répond-il gaîment, sans me reconnaître, car, paraît-il, de moi aussi le visage pâle est mué en une figure de jais...

— Albert Dauriat ! parbleu... dis-je.

— Albert Dauriat !... Qui Teût deviné, carajo?...

Et nos mains de se chercher et de se serrer avec bonheur et une affection d'autant plus expansive que nous nous attendions moins à nous rencontrer en pareil lieu.

— Je vous savais parti pour la belle Italie, mio caro, et je vous ai suivi... Je vous cherchais et je vous trouve... Vive la sainte amitié qui nous ménageait cette surprise!... fait-il avec emphase.

Mais ce n'est pas trop l'heure de causer, d'autant que, de nouveau quittant les bords du Styx, notre procession comique s'avance et côtoie je ne sais plus quel cours d'eau de l'Erèbe... Ah! si, le fameux et terrible Phlégéton!...

Nous atteignons alors le centre du Tartare, et nous sommes en face du Palais de Pluton. Mais Pluton s'ennuyait sans doute dans cette demeure souterraine, et il a disparu. Des splendeurs de sa résidence restent tout au plus quelques parements de stuc, des peintures murales à demi effacées, et même de légers filets d'or... Toutefois on trouve encore les trônes des deux souverains, antiques baignoires creusées dans le rocher.

A cette heure, grand démêlé entre Georges et moi.

— J'ai couru après vous, me dit-il; je me suis mis à votre recherche, je vous ai trouvé, vous m'appartenez désormais. Voici le calessino que j'ai loué tout exprès dans l'espoir de vous rencontrer. Partons donc pour Naples, et, de là, nous irons ensemble voir le Vésuve et Pompéïa...

— Très cher, lui répondé-je, il est convenu que nous ferons ensemble l'intéressante expédition du volcan et que nous expie-

ferons Herculanum et Pompéï. A merveille ! Mais voire calessino va vous porter à rhôtel de Rome, et mes jambes, à moi, sur les bords de VAchéron. Je ne puis laisser incomplètes mes investigations sur tout ce qui touche aux Enfers des anciens. Je pars donc seul, et je vais coucher à une certaine osteria que je sais confiner aux rives du lac, dont, entre parenthèse, les huîtres sont exquises, dit-on. Demain, je serai de retour à Naples, et nous partirons ensuite oii et quand vous voudrez...

Sur ce, nous nous séparons après une dernière accolade.

Le soleil est à peine sur son déclin. Je gravis l'un des côtés de Tenlonnoir formidable de TAverne, et du milieu de ses talus j'aperçois le calessino de Georges qui fait poudroyer la route, et les grelots de ses coursiers qui jettent au vent leurs grappes sonores. J'ai bientôt atteint le sommet du plateau, d'où s'étend à ma vue une vaste plaine, au milieu de laquelle brillent deux miroirs; ce sont les lacs en question.

En vérité, l'Achéron n'est qu'une mauvaise plaisanterie ; Virgile a beau- emboucher la trompette épique pour le chanter, c'est une simple petite pièce d'eau. Ce n'est plus le marais de douleur autour duquel errent à l'aventure des légions d'âmes éplorées, conjurant l'inflexible Garon de les recevoir dans sa funèbre nacelle. Gracieux à l'œil, l'Achéron offre la figure d'un étang découvert, au milieu de la plaine qui descend en pente douce vers la mer. Assurément, ses rivages ont été dépouillés des forêts ténébreuses qui devaient les rendre plus poétiques et plus sombres. Les mères, les époux, les héros magnanimes, les vierges mortes avant l'hymen, et les jeunes gens placés sur le bûcher sous les yeux de leurs parents, toute cette mise en scène de poète s'est évanouie. 11 ne reste que le lac de Fusaro actuel, et, sur le lac, un balelet pour se faire conduire sur un îlot où se trouve Tosteria qui me donnera des huîtres, ce soir, à mon dîner, et une chambrette pour mon coucher de cette nuit.

J'avise le Garon du batelet et je lui donne le mot d'ordre pour le coucher du soleil, heure précise de mon retour. Le bonhomme ne ressemble plus en rien au vieux nocher des Enfers. On ne lui

voit pas cette barbe épaisse, inculte, q^ui chargeait son menton. A ses épaules une souquenille sordide ne reste pas suspendue à l'aide d'un nœud grossier. Il n'a plus le mauvais regard de son aïeul, mais il lui demeure une de ses vertus, c'est l'exactitude impitoyable à demander l'obole, quand il vous fait passer l'eau. Du reste, par son costume actuel et sa désinvolture, le Caron moderne est un lazzarone sur le retour.

Le Cocyte est un infâme petit laquet, à l'est de l'Achéron, dont il reçoit toujours les sables; mais qui, en plus de cet avantage remontant aux temps anciens, conserve celui de puer... à faire indignement souffrir les pauvres ombres qui auraient encore la fantaisie de voltiger parmi les roseaux de ses bords, mais plus particulièrement les touristes assez fanatiques pour vouloir le visiter.

Certes! je n'oublierai pas de vous parler de Y Antre de Cerbère, ce formidable chien à trois têtes, gardien farouche de ce terrible royaume de l'Erèbe.

Cet antre est situé à l'extrémité du canal qui fait communiquer l'Achéron avec le premier Cocyte. C'est une caverne sauvage, taillée par la nature, à la base d'un amoncellement de roches. Rassurez-vous : le cou du monstre ne s'est pas hérissé de serpents à ma vue, et je n'ai pas été obligé de lui jeter en hâte un gâteau soporifique, pétri de miel et de pavots. Toutefois, sans doute pour entretenir l'illusion, j'ai été reçu dans la caverne par un petit coquin de roquet qui s'est précipité sur mes jambes et a marqué ses crocs dans mes mollets. C'était une façon de me faire donner un ou deux carlins en faveur d'un aveugle qui sert de custode; car on barricade tout ici, afin de faire vider l'escarcelle le plus possible.

J'en ai fini avec les Enfers, et je suis heureux de n'avoir rencontré nulle part la Discorde en fureur, les Songes vains, les Scylles à double forme, Briarée aux cent bras, l'Hydre de Lerne poussant d'horribles gémissements, et la Chimère armée de flammes, les Harpies, les Gorgones, et Géryon au triple corps, Ixion sur sa roue, Pirithoûs sous son rocher, ni l'infortunée Di-

don, ni la triste Eryphile montrant la blessure qu'elle reçut d'un fils dénaturé, etc.

Aussi laissé-je désormais les fictions de la poésie pour la réalité du voyage. C'est ainsi que, par la coupure de la colline qui sépare Gumes de Baïa- je vais saluer la villa Cimiana, de Gicéron, et voir la tranchée antique qui devait être le canal de Néron, que ce désireux de l'impossible, comme l'appelle Tacite, voulait creuser de Baïa jusqu'à Ostie, dans une longueur de vingt lieues et une largeur telle que deux galères à cinq rangs de rames pussent facilement y naviguer de front. Suétone nous apprend que ce canal devait remplacer la navigation des côtes de la Méditerranée, qui, alors comme aujourd'hui, était fort dangereuse. Mais la révolution dont Galba fut le héros, contraignant Néron à se couper la gorge, jamais le canal ne fut

achevé

Il en est ainsi de bien des choses de la vie, tant est vrai le proverbe : L'homme propose et Dieu dispose!

C'est ainsi que, pour rejoindre mon ami Georges C***, je fis un détour pour aller le chercher à Naples; mais en poussant une

reconnaissance dans les Abruzzes, je tombai entre les mains

des brigands de la montagne

Dans cette situation, mes aventures ne furent pas sans intérêt. Je vous les raconterai quelque jour, cher lecteur. Pour le moment, contentez-vous de savoir que dix jours après ce sinistre, car ce fut un sinistre qui me dépouilla complètement, nous nous embarquions à la Marinella, Georges et moi, pour regagner la France, où nous rentrions à sec d'argent, mais riches en sou-

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