XIII
Ruines grandioses du palais de César-Aiigviste. —C.ento camcrelle. — L'une des belles scènes de rantiquité. — Marcellus et Octavie. — Où Ton récompense noblement un poète. — Une mère et son fils. — Comment on oublie le monde présent pour vivre de la ménîbii'e des choses d'autierois. — Un autre fils et une autre mère. — Contraste dans ce palais de Buïa. — Agrippine et Néron. •—Hypocrisie du monstre. — Exécrable parricide. — Où et comment il s'accomplit. — La soupape de la galère impériale. — Deux femmes à la nage, en mer, pendant la nuit. — Commencé à Baïa, le cria:ie est mis à fin à Bauli. — Bauli, tliéâtrs du meurtre. — Burrhus et Sénèque. — Anicet et Agrippine. — Comment une mère punit ses entrailles d'avoir enf-mté uns bête féroce. — Où gît rinforlunée. — Chemin de Misène. — Villa de Pison. — Le danger d'un mauvais voisin. — Palais et piscines d'IIorterisius. — Amour des Romains pour les poissons. — Une murène favorite. — Ce que coûtait alors un habitant des eaux. — Tritons des piscines. — Ce qu'éla t v.n ncnienclateur. — Famille murena. —Villa de'Pompéï. — Vhci.ia, mlrabUls. — La flotte de Misène. — LeportJules. — La gaière de Pline-r.\ncicn. —Les îrois bassins du port Jules.
— Aspect luélancolique du port de Misène. — Mare morto. — Les Champs- Elysèi;s. ^ Ce que Ton voit et ce que l'on trouve dans ce séjour fortuné. — Ce qu'étaient en réalité les Champs-Élysèas. — Fouilles du cimetière de !a Hotte. — Ce que deviennent les choses en passant par la plume d'un poète. — Milhcota. — La ville de Misène. — Ses ruinas. — Sa plage. — La haute mei".
— Entre la Méditerranée et les golfes de Naples et de Baïa. — Paysages. — Théâtre antique. — Cap Misène. — Perspe-Miv.'^à des hauteurs du cap. — . liostes ïiu phare. — Tombeau du trompette Misène. — Déjeuner sur l'herbe.
— Les jeunes naturelles de Procida. — EfTroi des Procitancs. — Comment elles s'apprivoisent. — Adieux aux excursicnnistes. — Le cap Misène vu à dislance. — Villa de Cornélie. mère des Gra;-ques. — Comment celte villa devient la maison de plaisance de Marius d'abord, de LucuUus ensuite. — Comme quoi elle est le théat»'e de la movt de Tibère, en face de sa chère Caprèe. — L'a> mab!'? ilnlipula. — Proinen-'de Je lon;.r de la cMe de Misène.
Atleution ! (Quelques ciForls éncrijiques pour gravir le point culminant de la côte, et nous dominerons le i)lus beau site du golfe, le plateau sans pareil qui, au dire d'Horace et de Properce,
NAPLES, SON GOLFE ET SES RIV.VjES. 273
l'emportait sur les plus beaux rivages du monde, et où l'air, comme à Pœslum, portait avec lui un tel parfum, un si étrange enivrement, qu'il corrompait et compromettait tout ce qu'il y a de plus pur, un cœur jeune et vierge :
• - Littora castis inimica puellis !
. Quelles sont donc ces ruines grandioses, colossales?... allezvous me dire.
: Les ruines du palais de César, du palais d'Auguste, du palais
;"de Néron!... vous répondrai-je.
Oui, ces ruines immenses, magnifiques, envahies par les eaux du golfe et dont la vague détaclie'ohaque jour une sanglante parcelle, car l'édifice baignait son pied dans la mer, ont été le séjour favori de Julius Gœsar, de l'empereur Auguste et du farouche Néron... C'est là qu'ils se reposaient de leurs fatigues dans des plaisirs plus énervants ([ue les labeurs, môme du gouvernement ou de la guerre. Ce vaste palais, sur lequel planent encore leurs ombres, est bien défiguré; mais avec une imagination vive et ardente, il est facile de reconstruire ce domaine dont les cent chambres que voici, sous le nom de centtim camerelle, nous attendent et vont nous ouvrir soit la salle des gardes prétoriens, soit le triclinium impérial, soit les innombrables réduits à fleur de terre qui montrent leurs ouvertures béantes du côté de la mer...
Là, un soir, après que César avait été poignardé à Rome, alors qu'Octave était devenu Auguste, dans une des salles de ce môme palais qui ouvrait sur le golfe les mille fenôtres flamboyantes do sa façade, une femme jeune, belle et vertueuse, Octavie, sœur d'Auguste, prêtait l'oreille à une voix douce et timide, celle de Virgile, lisant des vers tels que le génie de l'homme n'en produit que trop ,peu souvent.
C'était à une mère qu'il s'adressait, et, à cette mère, il chantait le trépas de son fils, de son Marcellus, adopté par Auguste, son oncle, qui lui avait donné sa fille Julie en mariage et l'avait désigné pour son successeur.
Mais Livie, la seconde femme d'Auguste, qui, d'un premier lit
avait un fils, l'infâme Tibère, qu'elle voulait meltre sur le trône, avait empoisonné le jeune et tendre Marcellus.
Or, c'était ce drame funèbre que redisait, à Octavie, le jeune Virgilius Maro. Affectant de ne point connaître le crime, le poète disait :
« Ah! malheureux enfant, si tu peux vaincre un jour les destins cruels, tu seras Marcellus !... »
Et il ajoutait déjà :
« Donnez, donnez des lis, donnez des fleurs que je les répande à pleines mains, que je couvre au moins de ces frêles offrandes les mânes de ce cher petit fils, que je m'acquitte de ce vain et dernier devoir... »
Mais la pieuse mère, le cœur brisé par la douleur, n'écoutait plus le poète; oui, Octavie, blanche comme le marbre de Paros, était évanouie!... Quant à Virgile, il sut bientôt ce qui lui valut de fortune et de gloire cet heureux :
Tu Marcellus eris !
Dites que nous ne vivons pas de la vie de l'antiquité, quand nous évoquons de pareils souvenirs aux lieux mêmes où les drames se sont passés. Non, certes! en foulant le sol de ces contrées historiques oir chaque pas rappelle un fait, où chaque pierre évoque une tragédie, ou ne vit plus dans son siècle, mais ou se trouve porté par un saut en arrière de très nombreuses années dans la sphère d'action des héros qui occupent la mémoire en ce moment; on respire Tair qu'ils ont respiré ; on s'assied où ils se sont assis; on va, on vient où ils sont allés, où ils sont venus; et Ton contemjile les sites que tant de fois ils ont contemplés ; et on sent presque vibrer autour de soi les passions qui les ont animés, qui les ont inspirés, qui en ont fait de grands personnages ou de misérables criminc's...
De ces ruines du palais d'Auguste, je viens de mettre en saillie l'un des beaux souvenirs de la piété maternelle.
Allons droit à un autre souvenir, dans ce môme i)alais, transmis à Néron par héritage !
Un soir encore, dans la môme salle peut-être, un autre prince
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soiipait face à face avec une autre femme. Kéron était en présence d'Agrippine, le fils avec la mère, le lionceau déjà repu du sang de son frère Britannicus en regard de la tigresse rouge du sang de Claude, son mari.
Alors que Néron célébrait, à Baïa, les fêtes de Minerve, il avait convié sa mère, d'Antium oii elle était en villégiature, à Bauli, un palais qui tourne le dos au palais de Néron, sur la même langue de terre de Misène, et regarde la mer Tyrrhénienne tandis que Je palais de Baïa regarde le golfe.
En appelant ainsi sa mère à lui, alors qu'ils étaient en un grand refroidissement, ce n'était point pour fêter Minerve que Néron désirait Agrippine : hélas ! le fils faisait venir sa mère pour mourir!
Défiante, Agrippine quitte cependant sa villa d'Antium et arrive en litière à Bauli d'abord, puis de Bauli à Baïa. Néron vient à sa rencontre et lui fait les honneurs de son palais. Ils se mettent à table ensemble, en tête' à tête, comme aiix beaux jours de leurs tendresses mutuelles. Pendant le repas, les caresses du fils dissipent les terreurs de la mère, qui occupe la place de choix et que Néron entretient avec abandon.
Le souper mis à fin, Agrippine veut retourner à Antium, mais Néron s'y oppose. Agrippine n'a-t-elle pas une villa à Bauli, à deux milles de là, sur le rivage de la haute mer ? C'est bien le moins qu'elle aille y passer une nuit! D'ailleurs, elle ne s'y rendra point par terre, Néron ne le permet pas. Une galère, décorée tout exprès, attend la mère du prince, qui veut lui épargner la fatigue. Néron conduit donc sa mère du palais au rivage, en descendant avec elle les escoJiers du palais, au milieu de nombreux esclaves munis de torches ardentes.
" Voici ces mêmes escaliers, remarquez-les bien, cher lecteur.
Là, le fils embrasse tendrement la mère; il la baise sur le cou et les yeux, l'Histoire signale cette circonstance, puis il demeure les pieds sous la lame, attendant qu'on lève l'ancre. Agrippine s'installe dans la cabine. Grépéréius, son esclave favori, se tient
debout près d'elle; Aiirouie, sa suivante, se couche à ses pieds. La galère se met en mouvement ; elle s'éloigne.
Le ciel est bleu, les étoiles flamboient, la mer est calme.
On voit à distance Néron sur le rivage, parmi le reflet rouge des torches, debout comme le sceptre de la haine... Il attend!.,.
Tout-à-coup, un craquement se fait entendre sur la galère... Elle semble devoir s'ouvrir... En effet, une poutre dorée se détache du plafond de la cabine; elle écrase Grépéréius... A soù tour, le parquet du pont s'effondre au-dessus de la tête des deux femmes; mais les rebords du lit, sur lequel repose Agrippine, le soutiennent et empêchent qu'Agrippine et Auronie ne soient écrasées comme Grépéréius. La maîtresse et l'affranchie se glissent avec effort, en rampant, jusqu'au bordage du navire, d'où elles se jettent dans les flots...
- Sauvez, sauvez la mère de l'empereur!... s'écrie Auronie.
Mais les matelots ont reçu dés ordres de Néron... Des coups d'aviron, des épieux ferrés, immolent l'imprudentejeune fille, dont le cadavre est soudain englouti.
Agrippine elle-même est blessée à la tête...
Néanmoins, elle garJe le silence, et nage avec adresse aussi loin de la galère qu'elle le peut. Par fortune, elle rencontre alors des barques de pêcheurs. On la sauve. Elle est transportée jusqu'au lac Lucrin, d'où on la conduit à sa villa de Bauli.
Là, elle se fait reconnaître de ses esclaves. Puis elle expédie son affranchi Agérinus à Baïa, vers Néron, pour lui faire part que la bonté des dieux l'a fait échapper à un grand péril...
Enfin, elle se met au lit épuisée...
Pourtant, elle commence à soupçonner qu'elle a failli périr victime de la haine de sou fils.
Cependant, Néron, qui a suivi le drame du regard, autant que l'obscurité de la nuit le permet, n'est point rassuré. Il craint que la soui)ape disposée par ses soins dans la galère n'ait mal joué et que le golfe n'ait pas englouti sa proie.
Il consulte Burrhus et Sénèque. Grand embarras de la part de CCS sages ministres !
— Que celui qui a conseillé la noyade termine sa tâche!... répondent-ils.
Aussitôt Anicet, commandant de la flotte à Misène, celui même qui a fait fabriquer la galère à soupape, est appelé...
— Cours à Baoli, et tue, si elle vit!... lui dit le monstre. Anicet, qui a conseillé au fils le meurtre de la mère à Taide
d'une ruse, s'empresse de l'exécuter par violence. Il se fait suivre d'une escorte de soldats.
Dans ce moment môme, au bruit du danger qu'a couru Âgrippine, les habitants de Bauli se précipitent vers le rivage de la haute mer. Ils entourent la villa : toute la côte retentit de leurs plaintes, de leurs vœux, des rumeurs confuses de cent voix qui interrogent ou qui répondent... Soudain, une troupe en armes dissipe le rassemblement, le silence remplace les cris.
C'est Anicet qui arrive. Il fait briser les portes closes; on met tous les esclaves aux fers. Puis, le commandant de la flotte se rend à l'appartement d'Agrippine.
La mère de Néron est seule dans sa chambre à coucher, avec une jeune esclave. Une faible lumière les éclaire. L'esclave se lève pour s'éloigner. Elle veut voir pourquoi le silence a remplacé le tumulte.
— Toi aussi, tu m'abandonnes?... lui dit tristement Agrippine.
Mais une porte s'ouvre et Anicet paraît incontinent, un glaive à la main. Il est suivi d'Herculeus, un triérarque de la flotte, armé d'un bâton, et d'Oloarite, un centurion, qvji tient une épée , ' --^ ■'■ ■'''■■
Agrippine, blanche de terreur, se dresse à demi sur sa couche.
— Si mon fils vous envoie pour, me visiter, annoncez-lui que je suis bien portante... dit-elle. Mais si vous venez pour me tuer, je ne pu'S croire que Néron vous ait commandé un parricide !
Les assassins ne répondent pas... Ils entourent le lit...