‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 16 sur 90 · LE BEI.LEROPIIOX A TORBAY · texte numérisé non relu

LE BEI.LEROPIIOX A TORBAY

parce qu'il « finirait probablement ses jours au milieu des Anglais ».

En arrivant à Torbay, le capitaine Maitland trouva l'ordre d'y attendre les ordres des Lords commissaires de l'Amirauté : nul ne devait monter à bord sans une permission expreSv"»e signée d'eux ou de l'amiral. Cela eût pu passer pour une sorte de quarantaine, mais il y avait bien d autres symptômes : Gourgaud avait reçu défense de débarquer, et rapportait la lettre qu'il devait remettre aux mains du Prince régent; les journaux, que Maitland avait fait venir déterre, annonçaient ouvertement» qu'on ne permettait à aucun passager de débarquer en Angleterre ». Certains parlaient de la Tour de Londres ou d'un château perdu en Ecosse, où l'Empereur serait confiné ; d'autres disaient : « dans le cas où Ton croirait devoir lui conserver la vie, il sera certainement séparé de toutes les personnes de sa suite, que l'on distribuera dans diverses forteresses » ; enfin, le bruit s'accréditait que le lieu de sa destination ultérieure était fixé et que ce serait Sainte-Hélène. Sans doute, au Congrès de Vienne, ce nom avait déjà été prononcé, mais avec d'autres ; à présent, le ministère anglais y revenait, pour des raisons qui n'étaient point toutes diplomatiques. « Nous sommes tous décidément d'opinion qu'il ne faut point résoudre pour le confiner dans ce pays-ci, écrit Lord Liverpool à Lord Castlereagh, le 21 juillet. Des questions légales 1res délicates se trouveraient soulevées à

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ce sujet et seraient particulièrement embarrassantes. Mais, indépendamment de ces considérations, vous connaissez assez les sentiments du peuple de ce pays-ci pour ne point douter que Buonaparte ne devînt immédiatement un objet de curiosité, Qt sans doute, après quelques mois, un objet de compassion, et la circonstance de son séjour ici, ou n'importe où en Europe, contribuerait à maintenir un degré de fermentation en France. » C'est pourquoi on s'arrêtait à Sainte- Hélène, d'abord parce que ce qui était illégal en Angleterre était légal dans cette île, domaine de la Compagnie des Indes; que cette île, hors de toute route, était comme Vin pace de l'Océan; qu'on pouvait d'autant plus facilement y garder un prisonnier que la nature avait tout fait pour rendre ses côtes inabordables ; qu'aucun mouvement d'opinion n'y était à craindre, puisque la population entière y dépendait du gouverneur, — la blanche à cause des places, la noire ou la jaune à cause du fouet et de la vie ; bref, une prison naturelle et qui avait l'avantage de passerpourun agréable lieu d'exil ou de déportation. L'on s'empressa de recueillir des renseignements, car ce point des possessions de la Compagnie était singulièrement négligé, et le seul ouvrage qu'on eût jusqu'alors écrit en anglais sur Sainte-Hélène, YHistory ofthe Island of St.IIelena, que T. H. Brooke avait publié en 1808, semblait inconnu aux ministres de Sa Majesté; tout le moins y préféraient-ils des témoignages directs.

SAINTE-HELENE. LIEU DE LA DEPORTATION Gi

Le même jour où Lord Liverpool écrivait ainsi à Lord Castlereagh, le 21, le comte Bathurst, ministre des Colonies, demandait au major général, Sir Henry Torrens, qui avait longtemps résidé dans l'île, un rapport détaillé qui lui était remis le lendemain; le aS, tous les arrangements étaient pris par le comte de Buckinghamshire avec les directeurs de l'East India Company pour la remise de l'île à la Couronne pendant le temps nécessaire ; les détails les plus complets sur la force naturelle de la place et les moyens d'en assurer la garde étaient fournis par le major général Beatson et le lieutenant général Mann ; le 29, enfin, Lord Castlereagh annonçait à Lord Liverpool que les Puissances alliées accédaient à la proposition d'interner Buonaparte à Sainte-Hélène ; mais, avant qu'on put agir, le traité devait être mis en forme et signé.

Jusque-là, il fallait empêcher que Napoléon invoquât, sur territoire anglais, la loi anglaise, ohtint d'un juge un « writ d'Habeas Corpus » et le fit signifier à ceux qui le tiendraient en captivité, car alors ils risqueraient de graves peines. C'était là, on Ta vu, une des préoccupations de Lord Liverpool. — Le remède : garder Napoléon à vue et l'empêcher de communiquer avec qui que ce fût.

Par ailleurs. Lord Liverpool avait prouvé qu'il connaissait bien ses compatriotes. L'arrivée de l'Empereur à Torbay avait provoqué une curiosité qui n'attendait qu'un moment pour se muer en

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enthousiasme. De partout affluaient des demandes pour être admis sur le Bellerophon ; la mer, tout alentour, était couverte de barques, remplies de curieux à couler ; il n'était que temps de soustraire l'Empereur à ces démonstrations. Dans la nuit du 25 au 26, ordre de mener le Bellerophon à Plymouth. On y arrive dans la journée. L'Empereur demande aussitôt à voir l'amiral Lord Keith, qui commande la flotte. Keith allègue qu'il n'a point encore reçu d'instructions et qu'il ne saurait comment le traiter. Mais les ordres qu'il a en mains et qu'il transmet à Maitland suffiraient, s'ils étaient communiqués à l'Empereur, pour ne lui laisser aucun doute sur le caractère de prisonnier qu'on veut lui imposer : défense à qui que ce soit du vaisseau de communiquer avec la terre ; défense de recevoir qui que ce soit à bord, de laisser approcher ou rôder des barques à moins d'une encablure ; deux frégates, la Lissey et VEurotas, viennent mouiller à chaque bord du Bellerophon « pour prévenir l'évasion de Buonaparte », et marins et soldats y montent les quarts comme en présence de l'ennemi. Le soir même, des barques de ronde, les matelots tirent des coups de balle pour écarter les embarcations des curieux. Le 27, sur l'ordre des Lords commissaires de l'Amirauté, on enlève du Bellerophon, pour les faire passer sur la Lissey et le Myrmidon, les officiers de la suite de l'Empereur, au-dessous du grade de général. Il est enjoint de « considérer et de traiter Napoléon

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