CE QUE LES ROYAUX EUSSENT FAIT DE NAPOLÉON
et Baudia qui, de près ou de loin, s'étaient occupées de soustraire Napoléon à son sort.
Par ces exécutions auxquelles présida M. de Jaucourt, l'on peut juger à quel point certains membres du Conseil du roi s'étaient trouvés déçus par le départ de l'Empereur. Que prétendaient-ils donc faire de lui ?
D'abord, pour les Bourbons comme pour les Anglais, le point essentiel était d'empêcher que, en se livrant par un acte volontaire, en se plaçant spontanément sous la protection des lois anglaises, en réclamant de l'Angleterre un- asile, il ne parvînt à se soustraire à la condition de prisonnier. Etant pris, même désarmé, mais malgré lui et contre sa volonté, l'homme qui était au ban de l'Europe était justiciable soit de l'Europe — mais alors devant quel tribunal ? — soit de la monarchie que l'Europe venait encore de restaurer et qui, selon les opportunités, pouvait envisager Napoléon comme rebelle, en tant que sujet — ce qu'il n'était point — ou comme flibustier, cela en vertu du traité de Fontainebleau, dont elle avait violé chacune des clauses. Cela n'était point fait pour l'embarrasser, ni d'ailleurs l'Angleterre, laquelle avait d'abord adopté cette hypothèse.
« Si nous prenons Buonaparte, avait écrit le 7 juillet Lord Liverpool à Lord Castlereagh, nous devons le garder à bord du vaisseau jusqu'à ce que l'opinion des Alliés ait pu être recueillie, La mesure la plus commode sera de le remettre au
roi de France, mais alors nous devons être tout à fait certains qu'on lui fera son procès et qu'il n'a aucune chance d'échapper. J'ai eu quelques conversations avec les jurisconsultes et ils sont de l'opinion que telle serait, à tous égards, la mesure la moins sujette à objection. Nous aurons le droit de le considérer comme un prisonnier français et, comme tel, nous le rendons au Gouvernement français. »
Assuré de l'approbation de ses alliés, le roi Louis XVIII eût préféré s'emparer lui-même de l'Usurpateur plutôt que d'attendre que les Anglais le lui livrassent et c'est pourquoi M. de Jaucourt, ministre de la Marine, avait, par le baron Richard, expédié à M. de Bonnefoux l'ordre de mettre l'Empereur au secret sur la Saale.
Seulement, ce qui s'était ainsi trouvé retardé, c'est-à-dire l'exécution de l'Empereur sur la simple constatation de son identité, ne pouvait à présent s'accomplir sans inconvénients graves. Depuis que le roi de France avait remporté la victoire de Waterloo, Wellington, Gastlereagh et Pozzo di Borgo qui représentaient près de lui des alliés dont l'opinion valait d'être comptée, s'employaient à lui démontrer que la France n'était pas un pays qu'il eût conquis et où il pût impunément suivre le système de gouvernement qui avait rendu la révolution du 20 mars inévitable. Ils l'avaient contraint à chasser Blacas, à écarter Monsieur, comte d'Artois, et ses amis, à subir Fouché et Talleyrand
à tenter l'expérience d'un gouvernement constitutionnel.
Ils voyaient les conséquences d'un meurtre qui eût creusé un abîme entre la France et le roi qu'ils lui imposaient. Ils comprenaient quel soulèvement d'horreur eût secoué la nation et Tarmée et comme on la ferait payer, cette tète ! S'ils n'avaient pas peur de cette universelle révolte, au moins ne jugeaient-ils pas à propos de la provoquer.
Cette pression qu'ont exercée les représentants des Alliés à Paris est révélée par la lettre que Lord Liverpool répond le i5 au vicomte Castlereagh : « Si vous parvenez, écrit-il, à vous mettre en possession de sa personne (la personne de Napoléon), et que le roi de France ne se sente pas assez fort pour le livrer à la justice comme rebelle, nous sommes prêts à prendre sur nous la garde de sa personne au nom des Puissances alliées, et, en vérité, nous pensons qu'il sera mieux qu'elle soit confiée à nous qu'à aucun autre membre de la confédération. » Et, dès lors, Lord Liverpool annonce que le Ministère incline fortement à Topinion « que la meilleure place pour la prison [Custody] serait à une distance de l'Europe et que le Cap de Bonne-Espérance et Sainte-Hélène seraient les meilleurs endroits pour ce dessein ».
Cette dépêche de Lord Liverpool supplée à la lettre non retrouvée de Castlereagh dont elle résume l'esprit. Ainsi se trouve expliqué dans
6o NAPOLEON A SAINTE-HELENE
quelles conditions le i3 juillet, M. de Jaucourt, agissant par ordre du roi, a dépêché à Rocheforf un capitaine de frégate, son aide de camp, M. de Rigny, accompagné d'un lieutenant de vaisseau, M. Fleuriau. M. de Rigny, qui n'avait point vingtneuf ans lorsque l'Empereur l'a promu à son grade, a reçu pour instructions de s'assurer que Napoléon est à bord de la Saale : il n'y est plus un passager, il est un prisonnier dont le commandant de la frégate est responsable devant le roi. La frégate ne doit point sortir de la rade sans un ordre du roi. « Napoléon Buonaparte n'est pas même prisonnier du seul roi de France ; il est celui de tous les souverains garants du traité de Paris, et tous les princes envers lesquels il a violé ses propres engagements en portant la guerre et la révolte en France ont un droit égal sur sa personne.
« Dans de telles circonstances, il est donc d'une conséquence naturelle que les moyens (quel que soit le souverain qui peut en faire un prompt usage) propres à s'assurer de Napoléon Buonaparte soient déployés immédiatement ; et ce serait en vain que le roi de France tenterait de faire prévaloir la générosité naturelle à son cœur ; il ne s'agit pas aujourd'hui de sa cause personnelle seulement ; il s'agit de celle de toute l'Europe que Napoléon a contrainte à s'armer.
« En conséquence, le commandant des forces anglaises qui bloquent les rades de l'île d'Aix est chargé par son gouvernement de sommer le com-
MISSIO.X DE M. LE COMMANDANT DE RIGNY 5i
mandant du bâtiment sur lequel se trouve Napoléon Buonaparte de le lui remettre immédiatement. »
A cet elïet, le capitaine de frégate français de Rigny est porteur d'une lettre de J. W. Croker, secrétaire de l'Amirauté, à l'adresse du comnuindant de la station anglaise. Le ministre de la M;iiiiie y a joint ses ordres pour le commandant Philibert ; le ministre de la Guerre, maréchal Gouvion- Saint-Cyr, les siens pour le commandant de l'Ile d'Aix. Ces officiers doivent remettre le prisonnier au commandant anglais. « Les ordres dont vous êtes porteur, écrit M. de Jaucourt, sont donc dictés par le sentiment de l'humanité. Ce sentiment a seul déterminé dans cette circonstance l'intervention des ministres du roi, puisque les souverains alliés pourraient agir sans le concours de la France. »
M. le ministre de la Marine règle ainsi les détails d'exécution : lorsque M. de Rigny aura eu, avec M. de Bonnefoux. des conférences sufTisantes et qu'il aura recueilli des notions bien positives sur la situation des bâtiments et sur la présence de Napoléon Buonaparte, il se rendra à bord du commandant de la station anglaise ; il remettra à cet officier les pièces dont il est chargé ; il lui fera part, dans le plus grand détail, de tout ce qu'il aura appris à Rochefort et il lui communiquera la dépêche du ministre « dont les dispositions ont été concertées avec le ministre de S. M. Britannique » (Castlereagh).
Et ensuite ?... Ce que l'on fera ensuite, si lo commandant Philibert se refuse à livrer, sur la première sommation, au commandant des forces anglaises, le souverain proscrit qui est venu librement se réfugier à son bord, ce que l'on fera? — « Toutes les forces qui attaqueront Napoléon Buonaparte seront des forces françaises et européennes ; elles agiront au nom du roi de France comme au nom de leurs souverains respectifs, et, conséquemmenl, les Français qui ne veulent pas se constituer en état de rébellion contre leur roi et contre leur patrie, doivent traiter en alliés, en amis, les commandants des forces de terre et de mer qui combattraient pour s'emparer de Napoléon Buonaparte. » Le commandant Philibert ne doit point voir un oflicier anglais dans le commandant des forces navales anglaises. « Il est celui de tous les souverains alliés de Sa Majesté, il est celui du rôi de France. » Et en terminant, M. de Jaucourt revient aux menaces : « Si vous étiez assez coupable et assez aveugle, écrit-il, pour résister à ce que je vous prescris, vous vous établiriez en rébellion ouverte contre le roi et votre patrie. Vous seriez responsable du sang qui aurait coulé, de la destruction d'un bâtiment et d'un équipage que vous devez conservera votre pays. Vous compromettriez même l'existence du prisonnier que vous auriez hésité de remettre. »
De telles objurgations et de telles menaces montrent assez que le conseil du roi était conscient de
rignomînie qu'il imposait au commandant de la Saule. Elles prouvent à quel point il redoutait que le préjugé de l'honneur militaire ne l'emportât sur le devoir envers le souverain légitime. M. de Jaucourt n'avait de celui-ci qu'une révélation récente ; pour celui-là, il en avait oublié les lois, ce maréchal de camp de 92, qui, pour ses campagnes au Trrbunat, dans la maison de Joseph, au Sénat, mais surtout au Gouvernement provisoire, s'était l'ait promouvoir lieutenant général le 25 octobre 18 14.
Aussi bien, vu cette compétence spéciale, M. de Jaucourt avait pris la haute direction de toute l'affaire. Ainsi avait-il rédigé l'ordre signé par le ministre de la Guerre, Gouvion-Saint-Cyr, et expédié au commandant de l'île d'Aix. Il y était formellement défendu à celui-ci de seconder par les forces sous ses ordres, le commandant de la frégate, et le ministre ajoutait : et Je vous ordonne dans le cas où Napoléon Buonaparte tenterait de s'évader en abordant à lile d'Aix, de vous emparer de sa personne et de la remettre au commandant anglais. » Le général du Coëtlosquet — nommé à trente ans général de brigade par l'Empereur — avait été délégué par le ministre de la Guerre pour accompagner M. de Rigny.
Ces officiers arrivent à Rochefort le 18. Grâce à Bonnefoux, à Richard, à Philibert et à Beker, l'ordre de M. de Jaucourt en date du 10 n'a point été exécuté. L'Empereur est embarqué, il est à bord du
Bellerophon ; il n'a point été pris, il n'a point été livré ; il est venu librement réclamer l'hospitalité britannique et se placer sous la protection du pavillon anglais.
M. de Rigny envoie alors à bord du Superb^ mouillé dans la rade des Basques, le lieutenant de vaisseau Fleiiriau porter à l'amiral Sir Henry Hotham, avec la lettre de M. Groker, une lettre par laquelle il lui fait connaître qu'il a gardé par devers lui les dépèches qui lui avaient été remises pour le commandant de la Saale et le commandant de l'île d'Aix, sa mission étant désormais sans objet.
Sir Henry Hotham approuve cette suppression des dépèches : « Je vous demande la permission, écrit-il, d'exprimer mon opinion que vous avez bien agi en gardant les dépèches dont vous étiez chargé pour le capitaine de VAmphitrite et les commandants de l'île d'Aix. »
Ainsi, pour l'honneur des deux pays, les officiers qui auraient été chargés d'exécuter une telle mission, s'entendirent pour en supprimer les traces ', mais il s'en était fallu de quelques heures que les ordres du roi Louis XVIII contraignissent un com-
I. Ils avaient compté sans les minutes écrites par Jaucourt sur du pa|)ier à registre, rayé de quatre raies rouges, formant un catré long et marquant des marges ; sans une copie des instructions et de la lettre de 1 amiral Hotham trouvée par un imprimeur de Chartres ; sans une lettre passée sur un catalogue d'autographes. Le r;ipport de M. de Rigny parut dans le Moniteur du 24 ; il renfermait un historique succinct de ce qui s'était passé à Kochefort du 3 au 17 juillet, mais ne renfermait que cette allusion à la mission essentielle : « Mes instructions me prescri-
mandant de navire à livrer un proscrit, hier son souverain, librement réfugié à son bord — ou, pour peu que cet officier eût d'honneur, contre cette frégate, sur le signal donné par M. de Rigny, le Bellerophon et le Superb, la Méduse et VÉpervîer se fussent mis en ligne au même signal ; les batteries de terre et de mer eussent ouvert à bout portant le feu sur le navire rebelle à la trahison, jusqu'au moment où il eût coulé à pic, où il eût péri, rival du Vengeur, laissant encore à la conscience humaine un plus admirable exemple et une leçon plus haute.
Lorsque le Bellerophon ayant l'Empereur à bord arriva à Torbay, l'amiral Lord Keith écrivit au capitaine Maitland : « Vous pouvez dire à Napoléon que je lui ai la plus grande des obligations personnelles pour l'attention qu'il a eue pour mon neveu qui fut pris et amené devant lui à Belle- Alliance et qui fût mort, s'il n'eût ordonné à un chirurgien de le panser imm édialement et ne l'eu envoyé dans une chaumière. Je suis heureux que cela soit tombé entre vos mains en ce moment (/ am glad it fell into your hands.) parce qu'un Français avait été envoyé de Paris pour la mission,
Tant d'avoir des communications officielles avec M. l'amiral Hotham, commandant la station anglaise, je m'empressai de lui écrire en lui adressant en même temps les dépèches de M. Croker, secrétaire de l'Amirauté d Angleterre, dont j'étais porteur. Ces lettres furent remises à M. l'Amiral par M. le lieutenant de vaisseau Fleuriauque Votre Excellence avait bien voulu m'adjoindre. »
un monsieur Drigni. » Ce parallèle dit tout. Si Napoléon a sauvé la vie à son neveu, William- George Keith-Elphinstone, Maitland a sauvé la vie de Napoléon.
Lord Keith n'a point le droit d'en dire davantage ; cela montre pourtant qu'il sait tout. Il a réalisé ce que présente d'horreur cette alternative infligée à un soldat : livrer l'Empereur ou sacrifier avec lui son équipage entier. Si, dans cette rade désastreuse, ce drame s'était accompli, qui en réalisera les conséquences ! Chaque boulet tiré sur la Saale eût ricoché sur les Bourbons et, au moment même où la frégate eût sombré, le trône, que les étrangers relevaient à si grand'peine, se fût écroulé pour jamais.
L'Empereur a échappé aux Royaux ; il est aux mains des Anglais, lequel est pire ?
Monté à bord du Bellerophoii et arrivé sur le gaillard d'arrière, il s'est découvert et il a dit à Maitland : « Je viens me mettre sous la protection de votre prince et de vos lois. » D'une âme qui semble parfaitement sereine et d'un air qui impose à tous, il s'est fait présenter les officiers, il a visité le vaisseau, il s'est informé de toutes choses avec cette curiosité appliquée qui est un des secrets de son génie; il a posé des questions sur les habitudes des Anglais. «Il faut maintenant, a-t-ildit,que j'apprenne à m'y conformer, puisque je passerai probablement le reste de ma vie en Angleterre. »
LE BELLEROPHOy ET LE SVPERB 57
Le Superb étant à portée, le capitaine Maitland alla rendre compte à l'amiral : « Je pense, lui dit-il, que j'ai bien fait et que le Gouvernement approuvera ma conduite, ayant considéré qu'il était de beaucoup d'importance dempècher le départ de Buonaparte pour l'Amérique et de prendre possession de sa personne. » Sir Henry Hotham répondit : « Gagner de le prendre, en quelque condition que ce fût, était de la plus grande conséquence ; mais, comme vous n'êtes entré avec lui dans aucune condition quelconque, il ne peut y avoir aucun doute que vous n'obteniez l'approbation du gouvernement de Sa Majesté. »
Ainsi Maitland considérait non seulement possible, mais probable, que l'Empereur eût passé en Amérique ; ainsi n'était-il pas sans s'inquiéter du rôle qu'il avait joué ; et l'amiral n'approuvait sa conduite que sous la réserve qu'il n'eût stipulé aucune condition ; il lui indiquait même une nuance qui eût pu lui sembler inquiétante.
Invité par Maitland d'abord, puis par le général Bertrand, à venir voir l'Empereur, Sir Henry Hotham est retenu à dîner à bord du Bellerophon. C'est TEmpereur qui traite ; ce sont les gens de l'Empereur qui servent ; et l'Empereur « se considère comme personne royale ». prenant partout la première place. Cela étonne Maitland. L'Empereur est bien mieux reçu par Hotham lorsque, le 16, étant venu déjeuner abord du Superb^ l'amiral lui rend, sauf le canon, les honneurs souve-
rains : l'équipage entier dans les vergues et le gréément, les soldats sous les armes. A ce déjeuner, il fut convenu qu'on embarquerait, outre les deux voitures et les chevaux que Maitland avait accepté de recevoir, six voitures et quarante-cinq des chevaux restés à Rochefort. L'ordre fut adressé au capitaine Philibert, qui, même s'il en avait eu la volonté, n'avait aucun moyen de l'exécuter.
On revint au Bellerophon vers midi. Par ordre de l'amiral, tous les bâtiments anglais en rade avaient envoyé les équipages dans le gréément et sur les vergues. Comment penser que ce fût à un prisonnier et non à l'hôte impérial que fussent rendus de tels honneurs ? A peine à bord, on leva l'ancre : le Belleropkon, accompagné du Myrmidon^ sur lequel étaient embarquées les personnes de la suite qui n'avaient point trouvé place sur le vaisseau, devait se rendre en toute diligence à Torbay ; un officier du Superb et un officier du Bellerophoii y prendraient la poste pour porter à Plymouth et remettre à l'amiral Lord Keith les dépêches de Hotham et de Maitland.
La traversée fut belle, mais longue : le Bellero' phon n'arriva à Darmouth que le 24. L'Empereur, persistant dans sa confiance, faisait « quantité de questions sur les mœurs, les coutumes, les lois de l'Angleterre, et répétait souvent ce qu'il avait dit le premier jour qu'il avait passé à bord : savoir qu'il fallait qu'il prît tous les renseignements possibles sur ces objets, afin de pouvoir s'y conformer,