‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 27 sur 90 · LE GÉNÉRAL GOURGAUD · texte numérisé non relu

LE GÉNÉRAL GOURGAUD

iipprit tout de suite son exclusion et entra dans iine colère furieuse ; il employa tous les moyens, menaces et prières, pour obtenir que Bertrand fit revenir l'Empereur sur sa décision, et il parvint à être inscrit le troisième sur la liste des officiers qui devaient partir.

Cela fut un grand mal : entre Montholon et Planât, nulle rivalité n'eût été possible, et si Planât, comme on s'en assura par la suite, était ombrageux et inquiet, le dévouement l'eût assoupli et l'eût fait passer sur les contrariétés. Gourgaud, général, devait être en constante rivalité avec Montliolon, son ancien, mais de si peu, dont les actions de guerre ne pouvaient compter ; par bonheur, il était mal renseigné, — tout aussi mal que les autres et que l Empereur lui-même.

Par la carrière qu'il avait parcourue en moins de trois ans, de capitaine à général de brigade, ( omment n'aurait-il pas eu la tête échauffée, cet homme de trente-deux ans, si grand, si fort, si sanguin, qu'on vit, seul de toute l'armée, porter sa barbe coupée aux ciseaux, tant elle était épaisse et fournie ? Dès Moscou et sa nomination de baron < son orgueil n'avait plus de bornes « ; violent, brutal, « mauvais coucheur », brave en même temps et volontiers Tépée en main, il était né contradicteur, et ce n'était point son éducation qui Tavait réformé. Il eût pu se corriger au régiment, mais, s'il compta au 6' d'Artillerie, il y parut à peine. Vis-à-vis des supérieurs, il se contraignait, mais

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depuis (|u'il était de la Maison, connaissait-il des supérieurs ? S'il se laissait aller et qu'il parlât, c'était du mauvais ton déclamatoire ; il se montait, s'exaltait, perdait conscience des mots qu'il prononçait, du lieu où il se trouvait et des gens qui l'entendaient. Gela le mena loin. Il était très capable de travail, pourvu qu'on l'en fournît constamment, qu'il fût tout le temps contraint de s'appliquer à des tâches qui lui parussent utiles en lui procurant des agréments et des honneurs. Son intelligence réelle, mais spécialisée, avait été poussée dans ses travers par l'étude des mathématiques ; par l'esprit artilleur, qui est de critique et de dénigrement, par la rapidité d'un avancement tel qu'il autorisait toutes les ambitions, et que l'arrêt dans un tel essor, la chute d'une telle hauteur lui paraissaient, même en présence de l'Empereur, des attentats de la Destinée. De là, il se trouvait un mécontent. Bon fils et bon frère, il s'inquiétait de sa mère et de sa sœur qui, disait-il, allaient se trouver sans ressources; il le répétait très souvent. Cela le menait à des comparaisons, des jalousies et des convoitises. Tout lui était sujet d'ombrage, puis de discours, d'insolences et de provocations. Il en souffrait, mais les autres ! Il avait rêvé d'être le compagnon, l'ami, le confident de l'Empereur et au premier rang, tout au plus après Bertrand et à égalité avec lui. Or, déjà Montholon s'interposait avec des formes qui savaient plaire et un ton que Gourgaud ne pouvait

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prendre. Et puis un autre surgissait, encore plus redoutable.

De la façon dont on allait vivre, de conversations, de répliques destinées seulement à éveiller le discours de l'Empereur, d'égards, de complaisances, de flatteries même si l'on veut, — car, si elle est désintéressée, ici la flatterie est sacrée ; dans ces entours si peu nombreux et si médiocrement intéressants, Napoléon devait aller fatalement à l'interlocuteur nouveau, capable de l'entendre, même de servir sa parole et de la développer, instruit assez de toutes les choses extérieures pour rendre la conversation profitable, mais trop peu de l'histoire de l'Empire pour qu'il ne prît point un plaisir à la lui révéler et à se révéler lui-même. En M. le comte de Las Cases, il trouvait l'interlocuteur rêvé, et c'était un homme de cour, aux manières et à la façon de penser de l'ancien régime, — ce pourquoi, dès les premiers jours, Gourgaud le poursuivit de sa haine et de ses provocations, comme par la suite quiconque lui parut entrer davantage dans une faveur qu'il enrageait de ne point accaparer.

L'on dit que vers la fin du xi* siècle, lorsque Henri de Bourgogne franchit les Pyrénées pour combattre les Maures et conquérir un royaume, il avait avec lui un porte-étendard d'une éton-

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nante bravoure qui, en plusieurs occasions, l'aida à fixer la victoire. En l'un de ces combats, l'étendard fut porté si avant dans la mêlée, il reçut tant de coups des Maures acharnés à le prendre que, le soir, seule une bande bleue à bordure rouge pendait à la hampe. Henri, roi de ce Portugal conquis, fît largesse à celui auquel il attribuaitpart à sa gloire, de toutes les maisons — todas las casas — qu'on apercevait du champ de bataille. Cela fit son nom : Las Casas, et il eut pour armoiries : cVor à la bande d'azur^ à la bordure de gueules. Passée plus tard en Andalousie et établie à Séville, la lignée du porte-étendard suivit — au moins partiellement — Blanche de Castille en France. Les Las Cases y achetèrent de grandes terres, se fixèrent en Languedoc, subirent des fortunes diverses, mais, par leurs alliances et leurs services, se maintinrent constamment au premier rang.

Marie-Joseph-Emmanuel-Auguste-Dieudonnéde Las Cases naquit au château de Las-Cases, paroisse de Belle-Serre en Languedoc, le 20 juin 1766; il était le fils aîné de François-Hyacinthe, marquis de Las Cases, seigneur de La Caussade, Puylaurens, Lamothe et Dournes, chevalier de Saint- Louis, et de dame Jeanne Naves de Ranchin. Il fit ses études au collège de Vendôme, tenu par les Pères de l'Oratoire et passa de là à l'Ecole militaire de Paris. On a dit que sa taille exiguë et la faiblesse de sa constitution l'avaient déterminé à

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servir dans la marine : ce fut surtout la protection escomptée du grand amiral, le duc de Penthièvre, près duquel ne pouvaient manquer de l'appuyer ses cousins de la branche cadette, le marquis et la marquise de Las Cases-Beauvoir, celle-ci née Budes de Guébriant, dont la mère était Kergariou- Coëtilliau ; le marquis de Las Cases-Beauvoir, colonel en second de Penthièvre-infanterieen 1776, colonel de Languedoc en 1782, devint, en 1786, premier gentilhomme du duc de Penthièvre, et la marquise, depuis 1782, était dame de la princesse de Lamballe. Garde-marine en 1782, et tout de suite embarqué sur V Actif, commandant de Cillart, il assista ainsi aux dernières opérations de la guerre contre les Anglais et il fut même blessé, le 20 novembre, au siège de Gibraltar. Débarqué de r.^c//7'en 83, il embarqua sur le Téméraire, commandant Puget-Bras, à destination de Saint-Domingue, où il passa trois années, de 83 à 86; il fit deux campagnes sur le Patriote, sous le commandement de M. de Beaumont, avec lequel il devait rembarquer comme élève après un court séjour sur YAlouette . Le 7 novembre 1787, il fut nommé élève de première classe sur V Achille. On le loue d'avoir navigué ensuite sous diverses latitudes et d'avoir sollicité d'être de l'expédition de La Pérouse. Il semble avoir été un officier ambitieux, se poussan' fort, réclamant, à peine lieutenant de vaisseau, des commandements d'importance et mettant en avant sa qualité, ses protecteurs, ses

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parentés et. ses alliances, car il s'était encore rapproché de sa cousine Las Cases en aspirant à la main de sa nièce, Mademoiselle de Kergariou- Coëtilliau, et il n'avait point négligé ses présentalions : le i3 juillet 1790, le sieur Emmanuel de Las Cases avait été présenté à Leurs Majestés ; s'il n'était point monté dans les carrosses, c'est que le roi n'y montait plus, et s'il n'avait point chassé, c'est que le roi n'avait plus le droit de sortir de Paris, même pour aller à Saint Cloud.

Vers le mois de septembre de cette même année, il émigra : d'abord à Worms, dans le rassemblement du prince de Condé. puis à Mayence et à Cologne, à la cour de Monsieur et du comte d'Artois, à Aix-la-Chapelle, à la cour de la princesse de Lamballe; il y vit naître et grandir toutes les espérances d'une rentrée triomphale. Dans l'Armée des Princes, il prit part à la campagne d'invasion, fut licencié comme ses camarades, parvint à gagner Rotterdam et l'Angleterre. Comment y vécut-il? En donnant des leçons, a-l-il dit ; en enseignant l'après midi ce qu'il avait appris le matin. Faut-il ajouter une foi entière à ce qu'il raconte des occasions de fortune qui se seraient alors présentées à lui et qu'il négligea volontairement, telles que la direction d'un grand établissement à la Jamaïque ou une place des plus lucratives aux Indes ? Que d'événements se fussent alors pressés dans sa vie» outre « une entreprise infructueuse dans la Vendée », l'expédition de Quiberon, « où il n'échappa

que par une espèce de miracle » : sans compter la conception — au cas qu'elle soit vraiment de lui, ce qu'on a nié — et, en tout cas, l'exécution k d'un atlas historique et généalogique où, par des procédés ingénieux, il rendait parfaitement claires la succession des dynasties et les révolutions des empires ». Las Cases, qui avait adopté le pseudonyme de Le Sage, « n'en livra d'abord qu'une esquisse, et cette entreprise fut couronnée du plus heureux succès. Elle lui procura la jouissance d'une petite propriété, d'un cercle d'amis estimables et de connaissances dont l'intimité était pleine d'agréments. »

Quelque plaisir qu'il éprouvât ainsi à vivre en Angleterre, vers la fin de l'an X. il se présenta, ainsi que son frère, ancien officier au régiment d'Auvergne, devant le commissaire de Calais, auquel il fit les déclarations et soumissions requises par la loi. Il obtint ainsi sa (i surveillance » sous le nom d'Emmanuel de Las Cases, dit Le Sage, et il profita des loisirs qui lui étaient faits pour « donner plus d'étendue et une forme nouvelle à son atlas historique », qui eut, dit il. un succès extraordinaire et dont le produit remplaça avantageusement ses propriétés patrimoniales vendues révolutionnairement. Le 22 septembre 1806, il écrivit à l'Empereur une lettre des plus déférentes pour lui en faire hommage. Le souvenir de cette lettre était sorti de son esprit lorsque, plus tard, il affirma n'avoir jamais sollicité de roffrir.

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De même la lettre en date du lo mars 1808, par laquelle il demandait la décoration de la Légion d'honneur, qui eût agréablement suppléé, en France, la croix de Saint-Louis qu'il avait, en 96, reçue en Angleterre des mains du duc d'Angoulème. Il n'obtint la croix d'honneur ni alors, ni plus tard ;,mais, le 28 janvier 1809, il reçut l'autorisation de constituer un majorât au titre de baron, et il fit régler ses armoiries où, bien qu'il ne fît point partie de l'Institut, on lui concéda le franc quartier des barons tirés des corps savants. Le 10 février, témoignant, à cette occasion, sa reconnaissance à Sa Majesté, il se mit à sa disposition tout entier, « de cœur et d'action ». Pour le prouver, lors de la descente des Anglais à Flessingue, il s'empressa, dit-on, de partir comme volontaire; l'on a même assuré qu'il avait alors été employé à l'état-major de Bernadotte, ce qui n'eût point été une recommandation auprès de l'Empereur. 11 trouva sans doute d'autres répondants, car, à la fin de l'année 1809, il fut recommandé à l'Empereur, pour une place de chambellan, par cette note : « Le baron de Las Cases, ancien officier de marine, auteur de l'Atlas historique publié sous le nom de Le Sage, jouissant de trente mille livres de rentes, tant de son chef que de celui de Mademoiselle de Kergariou, qu'il a épousée ; homme fort instruit, de fort bonne compagnie, sollicitant depuis longtemps l'honneur d'être attaché à la Maison de Sa Majesté, lui ayant été présenté et jouissant de la

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meilleure réputation. » Il fut donc compris dans l'immense promotion du 21 décembre, mais, comme la plupart de ses collègues, iFne fut appelé à aucun service ; au moins utilisa-t-il son titre pour solliciter un emploi plus actif, et, six mois plus tard, le 27 juin 1810, fut-il en effet nommé maître des requêtes au Conseil d'Etat, section de la Marine. La même année, il fut envoyé en Hollande pour prendre possession de tous les objets utiles à la marine et aux constructions navales. L'année suivante, il présida la Commission de liquidation des dettes des Provinces illyriennes. « Chargé de ce service spécial », le 6 juin, il obtint, le 4 juillet, que le prince archichancelier demandât pour lui la croix de la Légion. Elle fut encore refusée. Par contre, comme tous ses collègues chambellans, il reçut, le i5 août, le titre de comte, et, sur son écusson, il échangea le franc quartier de baron tiré des corps savants contre celui de comte fai sant partie de la Maison impériale: D. A. Domus Aiigusii. Il a dit que, dès la naissance du Roi de Rome, TEmpereur, vu son atlas, avait pensé à lui pour quelque place près de son fils : vanité d'auteur qui, à toute occasion, proclame et atteste l'immense succès de son livre et qui profite de la moindre ouverture pour passer une réclame. Cela, chez Las Cases, fait pendant à la vanité nobiliaire, qui n'est pas moindre; mais celle-ci est improductive, tandis que de l'autre il entend tirer de palpables avantages. On sait que, vers Tan-

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née 1810, l'Empereur avait imaginé un système de licences accordées à des navires qui, moyennant l'exportation de telle quantité de produits français, étaient autorisés à importer telle quantité de denrées coloniales. Les produits de l'imprimerie française étaient compris parmi ceux de l'exportation ; mais les livres ainsi expédiés ne cherchaient point des lecteurs, ils étaient jetés à la mer et remplacés par du sucre, du café ou de l'indigo. On ne choisissait donc point pour l'ordinaire ceux dont le débit était le plus courant. Aussi la Commission de librairie fixait-elle la somme que les porteurs de licence devaient payer aux auteurs et aux éditeurs, et déterminait-elle le rabais sur le prix fort. Las Cases n'admit point que le prix de son atlas pût être minoré. Le 12 février 1812, il écrit au ministre du Commerce et des Manufactures, M. Collin de Sussy, qu'il a profité du système des licences pour expédier en Angleterre de nombreux exemplaires de son Atlas historique et généalogique ; or, la Commission de librairie a frappé son ouvrage d'un rabais de 5o p. 100. C'est là une manœuvre de rivaux jaloux de son succès, et il invite le ministre à retirer la mesure prise par ses subordonnés, car son atlas trouvera en Angleterre vingt mille acheteurs pour le moins. Vingt mille exemplaires rien que pour l'Angleterre ! L'exemplaire se vendant 120 francs, cela eût fait 2.400.000 francs. 11 est vrai qu'en France il y avait eu l'édition de i8o3-i8o4, celles de 1806, 1807,1809.

II devait y en avoir en 1814, 1820, 1823, 1824, 1826, et ainsi indéfiniment. Cela grise: Las Cases se considéra sérieusement comme ayant fait le livre du siècle.

En 181 2, il obtint une mission pour inspecter les établissements publics de bienfaisance, prisons, hôpitaux, fondations pieuses et dépôts de mendicité, et tout aussitôt — car il était un homme modeste — il fit graver en tête de son papier : Le Chambellan de V Empereur, maître des requêtes en son Conseil d'État, en mission spéciale dans les déparlementsde l'Empire. Ses rapports témoignent d'un extrême contentement de soi, d'une grande inexpérience, de bonnes intentions et d'un goût peu administratif pour la littérature. Certains détails surprennent.

Au moment où la Garde nationale de Paris fut organisée, M. de Las Cases obtint le commandement en second de la 10* légion, dont, durant la crise, il fut le chef unique. 11 ne semble pas s'être distingué, mais ces fonctions l'empêchèrent de se conformer aux ordres de Tarchichancelier et de suivre la Régente sur la Loire. Qu'advint-il de lui ensuite ? Faut-il croire qu'il se fit oublier et que, loin de rien demander, il partit pour l'Angleterre afin d'éviter des spectacles qui choquaient son patriotisme ? Ce ne fut pourtant pas, semblet-il, sans avoir été nommé capitaine de vaisseau et conseiller d'Etat. Toutefois, dès le retour de l'Empereur, il s'empressa près de lui; sa nomina-

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tion de conseiller d'État fut confirmée, et il fut nommé président de la Commission des pétitions. Après Waterloo, il fut, avec Montholon, seul à prendre le service de chambellan que, jusque-là, il n'avait jamais rempli. Il le continua à Malmaison, et ce fut là qu'il résolut d'accompagner l'Empereur où qu'il allât. Napoléon, qui le connaissait à peine, le regarda avec étonnement lorsqu'il « le supplia de lui permettre d'attacher à jamais sa destinée à la sienne ». « Savez-vous où cela peut vous mener? lui dit-il. — Je n'ai, à cet égard, fait aucun calcul, répondit Las Cases, mais le plus ardent de mes désirs sera satisfait si vous m'accordez ma demande. — Bien, bien ! » fit l'Empereur. Et Las Cases, prenant ces mots comme un assentiment, courut à Paris pour préparer quelques bagages ; pour se munir d'argent, dont il emporta assez pour n'être nulle part embarrassé ; pour faire sortir du Lycée son fils aîné âgé de quinze ans, mais d'une raison, d'un tact et d'un développement bien supérieurs à son âge, et qu'il voulait emmener; pour embrasser enfin sa femme et ses autres enfants qui, pensait-il, ne tarderaient pas à le rejoindre, — il y a, en eff'et, quantité de demandes que forma pour cet objet M""* de Las Cases-Kergariou.

Celle-ci avait eu une existence singulièrement traversée. Son fiancé l'avait quittée en 1791 pour rejoindre l'Armée des Princes, et ne l'avait revue, assure-t-on, qu'en 1799, où, au risque de sa vie, il

vint d'Angleterre en Bretagne la retrouver et faire bénir leur union par un prêtre insermenté. Il ne renouvela son mariage dans les formes légales qu'en 1808.

Las Cases emportait dans sa malle un uniforme de capitaine de vaisseau, qu'il revêtit pour paraître sur le Bellerophon^ et il demanda alors à l'Empereur à se décorer de la Légion d'honneur; cela doit être remarqué, car les mobiles qui déterminèrent Las Cases à s'attacher à Napoléon demeurent obscurs. Il n'obéissait point à un devoir étroit comme Bertrand ; il ne cherchait pas, comme Montholon ou comme Gourgaud, l'occasion de rétablir sa fortune ou d'échapper à une proscription probable ; il n'était point si jeune, à cinquante ans, que l'enthousiasme l'emportât à des actes irréfléchis, et il savait fort bien régler sa conduite ; il avait à peine approché l'Empereur durant son règne. « De tous ceux qui lavaient suivi, a-t-il écrit, j'étais celui qui le connaissait le moins. » Qu'était-ce donc ? Le caractère de Las Cases ne ressort-il pas de sa carrière antérieure, et, de là, ne peut-on essayer une explication ? Sans doute, M. de Las Cases est convaincu que l'Empereur est un grand homme et, peut-être le plus grand des hommes; sûrement il a voulu dévouer sa vie à partager l'infortune de ce grand homme ; il n'entend tirer de ce sacrifice aucun avantage pécuniaire ni matériel; c'est volontairement qu'il s'est présenté, et, malgré qu'il eût servi aux Cent-Jours,

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les Bourbons ne lui eussent point tenu rigueur; mais quelle gloire il s'assure, et, à rendre son nom inséparable de celui du Héros, ne serait-il point déjà payé par-dessus ses mérites ? Et si la vanité d'homme de lettres qu'on a vue paraître à propos de l'atlas de Le Sage allait trouver à s'exercer en quelque journal de la vie de TEmpereur, en quelque récit où se trouveraient rapportées les explications que donnerait celui-ci des principaux actes de sa vie, les justifications qu'il invoquerait des crimes dont on le charge ; bref, si M. de Las Cases s'instituait le porte-paroles de Napoléon, l'interprète autorisé de son verbe, alors ce ne seraient plus pour l'Angleterre les vingt mille exemplaires de l'atlas, mais des millions et des millions de volumes qui, dans toutes les langues, jusqu'à la consommation des âges, porteraient aux extrémités du monde le nom de Las Cases uni au nom de Napoléon. Cela n'était point si mal raisonné, et M. de Las Cases est tombé juste.

Outre qu'il était instruit de quantité de choses qu'ignoraient ses compagnons ; qu'il offrait à l'Empereur un interlocuteur nouveau, avide de l'entendre, heureux de l'écouter, fier de relater ses paroles et de paraître en scène aux côtés d'un si glorieux compagnon; outre qu'il avait été marin, ce qui, pour un voyage au long cours, le rendait intéressant; qu'il avait vu se dérouler bien des événements et d'un côté opposé à celui d'où l'Empereur les avait pu juger; qu'il appartenait seul à

cette caste où Napoléon s'était plu à recruter ses confidents momentanés, dont il recherchait les suffrages et dont il appréciait l'éducation et les manières, il avait cette supériorité de comprendre la langue anglaise, et cela sans que les Anglais sussent qu'il l'entendît. Ils se méfiaient de Madame Bertrand, Anglaise par son père et apparentée à des Anglais, mais comment penser qu'un Français de la suite de Bonaparte eût appris à parler anglais ? Las Cases, agréé comme secrétaire, en sus des trois officiers concédés par le gouvernement anglais, considéré en inférieur par Montholon et par Gourgaud, brimé dès les premiers jours par celui-ci, qui croyait trouver une victime résignée, allait se relever au premier rang et devenir en peu de temps le seul homme dont la conversation — mieux, dont la façon d'écouter — plût à l'Empereur. Il est celui qui, sans vanterie ni fracas, rend des services essentiels ; car Madame Bertrand, bien qu'elle ait en Angleterre des parents proches, des mieux placés pour la servir, n'a pu, su ou voulu établir avec eux des communications qui fussent utiles à l'Empereur, tandis que Las Cases, par une certaine Lady Clavering qu'il a connue en France, a, dès l'entrée en rade du BelLerophon, formé une correspondance dont le premier résultat semble avoir été l'apparition du terrible porteur duwrit. Cette Lady Clavering est Française : on dit chez les Dillon qu'elle fut marchande de modes à Orléans et que sa réputation n'est pas brillante.

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Marchande démodes peut-être, bien qu'elle figure au Barouetage comme Clara, fille de Jean de Gallais de la Bernardine, comte de la Sable, en Anjou, — noms et titres qui laissent rêveur, — brave fille pour sûr, car, si l'amitié qu'elle portait à Las Cases lui inspira ses démarches, celles-ci n'en furent pas moins adroites, désintéressées et compromettantes. Par la suite, Las Cases obtint par elle de moindres succès, mais l'on peut croire qu'elle demeura toujours aussi disposée à le servir.

Les Bertrand, les Montholon, Gourgaud, Las Cases, tels étaient les éléments sociaux qui allaient entrer en contact et forcément en frottement : ils étaient les plus disparates qu'on pût imaginer, et rien, peut-on dire, ne pouvait rendre à ces êtres une cohabitation supportable. Dès que s'atténueraient les formes de l'étiquette ; dès que, n'étant plus contraintes par l'ambition, par le prestige du trône ou par la discipline militaire, les natures véritables se feraient jour, la bataille s'engagerait et ce seraient alors les meilleurs ou tout au moins les plus sincères qui succomberaient.

L'Empereur, quoi qu'il fît pour maintenir la balance égale entre ses compagnons, ne pouvait trouver le même agrément aux uns qu'aux autres t il eût fallu pour les contenter qu'il dosât les mots qu'il leur adressait avec une précision scientifique ; il avait ses raisons pour exiger de ses compagnons des formes telles qu'aux jours les plus éclatants de sa puissance ; il devait à lui-même de protester

LE DOCTEUR MAINGAULT

solennellement ainsi contre l'abus de la force dont il était la victime ; il le devait à son fils, à la dynastie qu'il avait fondée et dont il empêchait les droits d'être prescrits; il le devait enfin « au peuple, sans qui rien ne se fait que d'illégitime », au peuple qui lui avait confié ses destinées et qui, vaincu avec lui, prisonnier comme lui, livré par ses vainqueurs de hasard à des geôliers couronnés, verrait au moins le droit qu'il avait eu de disposer de lui-même affirmé par celui quil avait rendu légitime et contre lequel nul n'aurait prévalu. Mais, n'eùt-il point eu des raisons si hautes et si graves, il n'avait qu'un moyen de maintenir ses compagnons au moins dans une concorde apparente, c'était de leur imposer autour de lui des formes de vivre, une attitude, des égards qui prévinssent autant que possible les heurts.

Ce qui amena encore de graves complications, ce fut l'absence d'un médecin français. Le médecin que Gorvisart avait amené à Malmaison pour suppléer le docteur Foureau de Beauregard, auquel l'Empereur avait ordonné de rester à Paris pour remplir son mandat de représentant, avait, à bord du Bellerophon, en rade de Spithead, déclaré qu'il ne voulait point partir. Il avait consenti à aller aux Etats-Unis, où il avait des affaires, nullement à Sainte-Hélène. Aussi, ce Maingault déclara-t-il que

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s'il avait donné parole, il n'avait rien signé. On partait. Nul moyen de faire venir de France un médecin, ni même d'en engager un qui rejoindrait l'Empereur. On comptait alors sur Foureau. Il fallut prendre ce qu'on avait sous la main. On s'adressa donc au chirurgien du Bellerophon, Barry-Edouard O'Meara, dont certains des passagers avaient reçu des soins. Il stipula qu'il resterait officier anglais, serait payé par l'Amirauté et ne dépendrait en rien de Napoléon : par là on ouvrit la source de difficultés sans nombre, de contrariétés évitables et de souffrances inutiles.

Dans une cour aussi peu nombreuse, les figurants devenaient des personnages. Certains n'apparurent que plus tard et ne jouèrent presque aucun rôle. On les mentionne ici que pour n'être point obligé d'expliquer leur venue au cas où leur nom traverserait le récit. D'autres jouent un rôle d'importance et mériteraient une étude particulière.

On ne saurait compter le mystérieux officier polonais Piontkowski, lequel, après avoir accompagné l'Empereur de Malmaison à Rochefort, le suivit en Angleterre et, alors que tous ses compagnons — ceux auxquels on avait refusé Sainte- Hélène — étaient déportés à Malte, obtint, on ne sait sur quelles protections ni par quelles in-

LES PRÊTRES. — LE MÉDECIN lâ;

Aliénées, d'être envoyé à Napoléon, trouva le moyen de se rendre suspect à la fois aux Anglais et aux Français,- et, après quelques mois d'un séjour qui demeure une énigme, fut ramené en Angleterre ; puis, en récompense de son hypothétique dévouement de six mois, reçut des pensions et des secours moyennant lesquels il vécut largement près d'un demi-siècle en parcourant l'Europe en tous sens.

A Sainte-Hélène, nul ne l'avait demandé, nul ne l'attendait, nul ne le regretta, et c'est en vérité un mystère qui s'attache à cet homme devant qui, sans aucune raison que l'on perçoive, s'abaissent les barrières, se lèvent les consignes, qui apparaît devant l'Empereur sous un uniforme auquel il n'a aucun droit, qui s'installe, se fait tolérer, ment à l'heure, ne sert à rien, repart sans qu'on en sache mieux la raison que celle de sa venue, et qui probablement n'est, cet individu qui a joué sous jambe le gouvernement anglais, l'empereur Napoléon, la Sardaigne, l'Autriche, la Russie et le reste de l'Europe, qu'un chevalier d'industrie.

Attendus, par contre, même attendus avec une impatience fiévreuse, le prêtre que le cardinal Fesch, sur la demande de l'Empereur, obtint d'envoyer à Sainte-Hélène et le médecin qui dut remplacer O'Meara.

Fesch, sans consulter qui que ce soit de la Famille, avait choisi trois Corses, les plus impropres àcoupsùr elles moins préparés à une telle mission:

le chef, si l'on peut dire, était un certain abbé Antonio Buonavita, âgé de soixante-cinq ans, natif de Pietralba, anciennement curé en Espagne et au Paraguay, protonotaire apostolique à présent, que Madame avait trouvé à Rome, lors de son séjour en i8i4, et qu'elle avait emmené comme aumônier à l'île d'Elbe et à Paris. C'était un fort saint homme assurément, qui, après avoir quitté Madame, avait été recueilli parla princesse Pauline; mais, outre que son intelligence avait toujours été médiocre et qu'il ne parlait que l'italien et l'espagnol, il avait subi récemmeikt deux attaques d'apoplexie qui lui avaient laissé un continuel tremblement, et « parfois il ne pouvait pas s'exprimer m. Il iaut reconnaître que, d'abord, Fesch avait pensé à un abbé Parigi, dont l'archevêque de Florence avait dénoncé l'immoralité et auquel « le Saint-Père ordonna qu'on retirât les pouvoirs dont il avait été revêtu sur la demande du cardinal Fesch ». M. le duc de Blacas n'avait pas nui à cette exclusion, tandis « qu'il ne fit aucune démarche pour empêcher qu'on conférât à Buonavita — qu'il tenait pour octogénaire — les pouvoirs nécessaires ». Vu son âge et son infirmité, Fesch lui adjoignit un prêtre plus jeune, Ange-Paul-Vignali, né en 1789, à Bilinchi, canton de Morsaglia, lequel avait, semble-t-il, passé par le séminaire de Saint-Sulpice, et, après avoir terminé à Rome ses études théologiques, aurait fait des études de médecine; il aurait passé quelque temps à l'île d'Elbe durant que l'Empereur s'y

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