‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 28 sur 90 · LES PRÊTRES. — LE MKDLCIN · texte numérisé non relu

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trouvait, puis serait revenu pratiquer à Rome. L'on assure d'ailleurs que l'abbé Vignali était, en toute matière autre que la médecine, d'une ignorance qui taisait mal augurer des connaissances qu'il s'attribuait, et l'Empereur lui fit savoir qu'à Longwood il n'aurait à s'occuper que de ses fonctions sacerdotales. Il lui assigna un traitement de 8.000 francs, durant qu'il portait au double celui de l'abbé Buonavita.

Ces deux prêtres étaient ternes et ne furent d'aucune ressource pour rEmpereur, mais au moins ne furent-ils pas pour lui nuire. Il n'en fut pas de même du chirurgien, François Antommarchi : il était né en 1779, à Morsaglia, village du cap Corse, et prétendait que son père était notaire, — notaire dans un village corse de 673 habitants ! Il quitta, a-t-il dit, la Corse à 1 âge de quinze ans. Oii avait-il fait ses études ? Peutêtre à Bastia, qui n'était qu'à huit lieues ; il n'en dit rien. De Corse, il alla à Livourne, puis à Pise et à Florence. Il fut, dit-il, reçu docteur en philosophie et en médecine de l'Université de Pise en 1808, à l'âge de dix-neuf ans. C'était avant l'annexion du royaume d'Étrurie à l'Empire, au temps où il suffisait du paiement des droits de passage pour se coiffer du bonnet. De Pise, toujours à son dire, il vint à Florence, où il se serait livré à des études physiologiques et aurait été attaché à l'hôpital de Sainte-Marie-Xeuve. En 181 2, il aurait obtenu de l'Université impériale le diplôme du docteur en

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chirurgie, et le grand maître l'aurait nommé prosecteur d'anatomie attaché à l'Académie de Pise avec résidence à Florence. Ce qui paraît positif, c'est qu'il était devenu l'aide du professeur Mascagni pour ses travaux anatomiques et que, après la mort de ce savant, une « Société d'Amis des Arts et de l'Humanité », dont faisaient partie plusieurs Anglais, ayant entrepris de publier, au profit de la famille de Mascagni, ses œuvres posthumes, le chargea de surveiller l'impression et de corriger les épreuves. Antommarchi connaissait un certain Simon Colonna di Leca, qui avait été intendant à Aquila, sous Murât, et qui, depuis i8i4, s'était attaché à Madame mère, près de laquelle il faisait fonction de chambellan ou de chevalier d'honneur. Ce Colonna, étant Corse, avait l'entière confiance de Fesch ; et lorsque, pour diverses raisons, le cardinal résolut d'éliminer Foureau de Beauregard, qui s'offrait et que tous les fidèles de l'Empereur recommandaient, il fit écrire par Colonna à Antommarchi, lequel comprit aussitôt le parti qu'il tirerait de cette aubaine. Les scrupules lui étaient inconnus, comme la ligne de son devoir ; sa culture générale était au niveau de sa science médicale ; mais il ne doutait de rien et se tenait égal à tous, à Moniholon, au grand maréchal, même à l'Empereur, parlant à chacun sur un ton de familiarité choquante et s'arrogeant même la supériorité. Cet homme haïssable ne fut d'aucune ressource pour l'Em-

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pereur et lui causa d'extrêmes désagréments. Les prêtres et le chirurgien ne semblent avoir été invités à la table de l'Empereur qu'une seule fois: le i" janvier 1820 ; ils déjeunèrent quelquefois dans le jardin avec lui lorsque, durant les premiers mois de cette année, il s'éprit de faire travailler à son jardin, et mit à tous ses entours la bêche et la pioche en main.

Dans la vie courante, dès le début, les serviteurs ont joué des rôles importants ; par suite des circonstances, certains d'entre eux devinrent les témoins uniques et les confidents, se montrèrent les amis véritables, les seuls amis : qui sont-ils et d'où viennent-ils ?

Du très nombreux personnel que le Grand maréchal avait emmené de Malmaison, les Anglais ne permirent d'embarquer que douze domestiques : Marchand, premier valet de chambre de Sa Majesté ; Saint-Denis et Noverraz, ses chasseurs ; Cipriani Franceschi, qui faisait fonctions de maître d'hôtel ; Pierron, chef d'office ; Rousseau, ferblantier-bougiste ; Lepage, cuisinier; les deux Archambault, sortant de l'Ecurie et pris comme valets de pied, ainsi que l'Elbois Gentilini. On passa encore le Corse Santini, qui avait été, aux Gent-Jours, garde du portefeuille ; deux domestiques — Bernard et sa femme — pour servir le général Bertrand,

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sa femme et leurs enfants ; une femme de chambre, Joséphine Brûlé, à M"'° de Montholon, et ce fut tout. On dut renvoyer Nicolas Gillis, qui servait l'Empereur de longue date comme valet de chambre ; Toutain, maître d'hôtel, un garde dofiice, un garçon d'olTice, sept valets de pied, deux garçons de garde-robe, un courrier, un charron, plus les deux secrétaires du grand maréchal et huit domestiques aux Bertrand, aux Montholon et à Gourgaud. Gourgaud était parvenu à embarquer son valet de chambre François : arrivé à Sainte-Hélène, on le renvoya.

De ces gens de service, aucun n'est sans intérêt; un surtout mérite une particulière attention : personnage romanesque sur lequel on ne saurait espérer des renseignements formels, carsa profession même exigeait qu'il échappât aux regards et déroutât les curiosités; mais, par ce qu'on entrevoit de sa vie, il a joué un rôle bien plus important qu'on ne le penserait: c'est Cipriani Franceschi. On a dit que, républicain de caractère et d'opinions, il s'était surtout attaché à l'Empereur depuis ses revers ; au fait, peut-être ce Corse connaissait-il Napoléon depuis toujours et était-il des patriotes qui se réfugièrent sur le continent en 1793. On a dit qu'il avait servi dans un des bataillons corses ; cela est possible, quoiqu'on n'ait point retrouvé son nom ni son dossier; mais ce n'était guère dans le militaire que Saliceti recrutait ses hommes, et Franceschi fut toujours très avant dans la confiance de

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ce personnage si intéressant, si mystérieux et si peu connu. Cipriani semble avoir été employé, en 1808, à pratiquer les Corses à la solde anglaise qui formaient, avec un bataillon maltais, la garnison de l'île de Capri, et cette intrigue ne nuisit point à l'escalade du rocher. On a dit qu'en i8i4, ayant rejoint TEmpereur à Tile d'Elbe, il eut mission de se rendre à Vienne et d'y recueillir des inl'ormations ; que ce fut lui qui avertit l'Empereur du plan que les Alliés avaient formé de le transporter dans une île des mers africaines Cipriani ne figure point sur les registres de la Maison impériale antérieurement aux Cent-Jours, où il y est qualifié maître d'hôtel ; comme tel son service pouvait avoir des lacunes, mais ce ne fut point là son emploi principal à Sainte-Hélène, et l'on peut bien penser qu'il ne l'avait pas été davantage à Paris. Il fut chargé de prendre des informations, d'obtenir des nouvelles, et lui seul — ou presque — constitua le service des renseignements. L'Empereur avait en lui une confiance entière et il le lui témoignait de façon à provoquer la jalousie de certains de ses compagnons : « Il nous donnerait tous pour Cipriani », dit Gourgaud. Sans doute, ce Corse avait avec les Donaparlc une liaison ancienne, une de ces liaisons familiales, à la romaine, où le client se trouve agrégé pour jamais à la maison, ainsi que sa femme et ses enfants. La femme de Cipriani, Adélaïde Chaînant, était à Rome avec ses enfants: son fils chez le cardinal Fesch, sa fille chez Ma-

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dame mère. Leur fortune était assez notable, et ils étaient loin d'être dénués de moyens, Cipriani ayant des fonds considérables placés à Gènes.

Près de lui, à un rang très inférieur, un autre Corse, Giovan-Natale Santini, vingt-cinq à vingt-six ans, tirailleur corse jusqu'en 1812; depuis lors, employé comme estafette au Grand quartiergénéral. En 1814, il avait volontairement suivi l'Empereur à l'île d'Elbe où, pour l'occuper, on l'avait nommé garde du portefeuille et huissier. Maintenant, on ne savait trop que faire de lui, mais Napoléon n'avait point pensé à le remplacer par quelque autre qui pût se rendre utile: il était Corse.

Le service personnel de l'Empereur était assuré par son premier valet de chambre, Louis Marchand, qui, tout jeune, avait fait ses preuves d'intelligence, de dévouement et de discrétion. Il était entré dans la Maison en 181 1, à l'âge de dix-neuf ans, dans une fournée de garçons d'appartement recrutés dans la petite bourgeoisie, ayant reçu une certaine instruction et présentant de sérieuses garanties morales. Sa mère était berceuse du Roi de Rome et se montrait parfaitement dévouée. Cette année 181 1, Marchand suivit l'Empereur dans le voyage de Hollande. En 181 2, il devait tirer au sort, et M'"" de Montesquiou, gouvernante des Enfants de France, avait sollicité de l'Empereur qu'il l'exemptât du service militaire ; Napoléon refusa, mais, de sa cassette, il paya un remplaçant. Pourtant, il ne connaissait point cet humble (igurant, qui fut du

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voyage de Dresde et rentra ensuite à Paris. Marchand se trouva à Fontainebleau lors de l'abdication. Constant, le premier valet de chambre, et Roustam, le mameluck, s'étaient enfuis devant l'infortune du maître. Aux autres valets de chambre, l'Empereur paraissait peu habitué ; peut-être avaitil des raisons pour n'en pas vouloir au premier rang, bien que certains fussent dévoués et que plusieurs eussent reçu de l'instruction; surtout, ils étaient dispersés avec les Services envoyés sur divers points et qui n'avaient pu rejoindre. Marchand fut choisi par le grand maréchal pour remplacer Constant, et, durant que sa mère suivait à Vienne le Roi de Rome, il suivit l'Empereur à l'île d'Elbe. Ses soins plurent par l'activité, l'adresse et la discrétion qu'il montra. L'Empereur lui marqua une confiance entière et n'eut jamais à s'en repentir. Tel à Paris qu'à Porto-Ferrajo, Marchand ne fui point enivré aux Cent-Jours par sa subite fortune — les gros gages, 8.000 francs, et i.Soo francs d'habillement, la table de quatre couverts, le cabriolet, l'entrée aux Théâtres impériaux, — et il se trouva pareil à lui-même, aussi respectueux, aussi dévoué, aussi attentif à Rochefort et sur le Bellerophon qu'aux Tuileries et à l'Elysée. C'était un homme d'une santé admirable et d'une incroyable résistance; c'était surtout un homme de cœur. On le voit bien dans ses Mémoires.

Après Marchand et avec lui, l'homme qui approchait le plus près et le plus souvent l'Empereur,

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était Louis-Etienne Saint-Denis, chasseur ou, si l'on veut, mameluck. Fils d'un piqueurdes Ecuries du roi, il était né à Versailles en 1788, et, après des études assez complètes et un stage de petit clerc dans une étude de notaire, il était entré, en 1806, dans la Maison comme élève piqueur. Il fit campagne en Espagne et en Allemagne, et fut du voyage de Hollande en 1 8 1 1 . A la fin de cette année, Napoléon voulut avoir un second mameluck. Saint-Denis fut choisi, prit le costume oriental et reçut le nom d'Ali — cet Ali ramené d'Egypte comme Roustam, qu'on n'avait pu, à cause de ses violences, garder dans la Chambre et que l'Empereur avait relégué garçon d'appartement à Fontainebleau. Désormais, il remplit, dans un des Services, les mêmes fonctions que Roustam dans un autre, comme valet de chambre, chasseur et aide-porte-arquebuse ; il suivait donc en campagne, portant la lorgnette et le flacon d'argent rempli d'eau-de-vie. Ainsi fit-il la campagne de Russie et la campagne de Saxe ; mais, étant du Service laissé à Mayence, il s'y trouva bloqué et ne put prendre part à la campagne de France. Après la reddition de Mayence, il rejoignit son maître à l'île d'Elbe, où il lut seul mameluck; il revint avec l'Empereur à Paris et ne le quitta point de la campagne de Belgique. C'était un homme qui, avec une bonne instruction primaire, avait le goût des livres et, comme Marchand, une écriture très nette, qu'ils perfectionnèrent et rapetissèrent, durant la captivité, de façon à tracer lisi-

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