‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 31 sur 90 · LA PRISON. — LE GEOLIER LES COMPARSES · texte numérisé non relu

LA PRISON. — LE GEOLIER LES COMPARSES

En l'année 1788, à Auxonne, le lieutenant Biionaparte, étudiant, d'après le livre de l'abbé de Lacroix, la géographie élémentaire, inscrivait sur un cahier les principales notions qu'il souhaitait retenir. Arrivé aux Possessions des Anglais en Amérique, Asie et Afrique, il écrivit : « En Afrique, Cabo Corso en Guinée, château assez fort, à côté est le Fort Royal défendu par 16 pièces de canon.

« Sainte-Hélène, petite île...

Et après avoir écrit : Sainte- Hélène, petite ile^ comme si la destinée eût arrêté sa main, il s'interrompit et laissa ensuite la page blanche.

Il y a ainsi des mystères de la prescience humaine, qui échappent à toute analyse et défient toute solution.

Petite île! C'est tout ce que Napoléon savait de

Sainte-Hélène en 1788 et, en i8i5, le public n'était guère mieux instruit. Pourtant, cette vigie que les Anglais avaient dressée sur l'Océan et où ils entretenaient tant de moyens de guerre n'a point été sans attirer et retenir l'attention de l'Empereur.

De Mayence, le 7 vendémiaire an XIII (3o septembre 1804), il écrit au ministre de la Marine pour ordonner trois expéditions ; l'une aux Antilles, la deuxième aux colonies hollandaises de Surinam, la troisième à Sainte-Hélène : « Prendre Sainte- Hélène, écrit-il, et y établir une croisière pendant plusieurs mois ; il faut pour cet objet 12 à i.Soo hommes... Quant à l'expédition de Sainte- Hélène, ajoute-t-il, je vous ai remis un mémoire à Boulogne. Faites venir l'auteur de ce mémoire qui est à Givet. Les Anglais ne s'attendent à rien moins qu'à cette expédition ; il sera très facile de les surprendre » ; il dit encore : « L'homme qui est à Givet sera retenu près de vous jusqu'au dernier moment. 11 partira en poste de Paris, se rendra à Toulon et s'embarquera immédiatement à bord du vaisseau de l'amiral qui doit aller à Sainte- Hélène. » L'expédition devait comprendre deux vaisseaux, quatre frégates, deux bricks, portant 2.100 hommes, aux ordres du général de brigade Reille. Tout le monde était à bord, lorsque l'Empereur renonça à Sainte-Hélène pour renforcer l'expédition de Surinam que commandait Lauriston, auquel Reille fut adjoint. On appareilla, mais, à peine sortie de Toulon, l'escadre subit un

coup de vent qui l'obligea d'y rentrer. C'était le commencement des faiblesses et des indécisions de l'amiral Villeneuve ; on renonça donc alors à Surinam comme à Sainte-Hélène. Aussi bien n'avait-on, semble-t-il, que les renseignements de l'homme de Givet, un Anglais ; car, àGivet, étaient internés nombre des Anglais arrêtés à la rupture de la paix d'Amiens.

Pour avoir échoué cette fois, Napoléon ne perd point de vue son dessein. Au début de l'an Xl\', lorsqu'il lance, contrôle commerce anglais, la croisière-brùlot de Willaumez, « croisière bizarre et incalculable », comme il dit, il ordonne que, du Cap, l'escadre se dirige sur Sainte-Hélène et s'établisse pour deux mois au vent de cette ile « très haute et très saine » ; la croisière échoue misérablement, et l'escadre, dont fait partie le Vétéran^ commandé par Jérôme Bonaparte, ne parvient pas même à reconnaître le pic de Diane.

Malgré « l'homme de Givet », Napoléon n'était vraisemblablement pas mieux informé que ses contemporains du climat, de la faune, de la flore, de la population de Sainte-Hélène et, en vérité, l'on n'avait guère de moyens pour s'en mieux instruire. Le Dictionnaire géographique portatif \q plus répandu, celui de Vosgien, chanoine de Vaucouleurs, « traduit sur la treizième édition anglaise de Laurent Eckard », en donnait cette description : « Les montagnes qui se découvrent à vingt-cinq lieues en mer sont couvertes la plupart de verdure et de

toutes sortes de grands arbres comme l'ébène, etc. Les vallées sont fort fertiles en toutes sortes de fruits excellents, légumes, etc. Les arbres fruitiers y ont en même temps des fleurs, des fruits verts et des fruits mûrs. Les forêts sont remplies d'orangers, de limoniers, de citronniers, etc. Il y a du gibier et des oiseaux en quantité ; de la volaille et du bétail qui est sauvage. On n'y voit aucun animal vorace ni venimeux. La mer y est fort poissonneuse. »

Vosgien, chanoine de Vaucouleurs, était en personne un sieur Jean-Baptiste Ladvocat, né à Vaucouleurs, censeur royal, docteur, bibliothécaire et professeur en Sorbonne, lequel compila son dictionnaire à Bagneux, près Paris, et en publia, en 1747, la première édition. Mais il n'avait guère fait qu'abréger le Grand Dictionnaire géographique^ historique et critique de M. Bruzen de la Martinière, géographe de S. M. le roi d'Espagne Philippe V, ce qui reportait à 1726 cette notion communément adoptée sur Sainte-Hélène; et comme Bruzen de la Martinière avait copié la Description de V Afrique contenant les noms, la situation et les confins de toutes ses parties, par Olivier Dapper, dont une bonne traduction du flamand avait été imprimée à Amsterdam en 1686; comme Dapper s'était inspiré de la Description générale de V Afrique, par Luis Marmol Garjaval, datant de 1073, l'on peut dire qu'il y avait là une tradition que les géographes se repassaient bénévolement depuis plus de deux

siècles sans la vérifier et qui, vraisemblablement, provenait de voyageurs ayant visité Sainte-Hélène moins d'un demi-siècle après sa découverte par Jean de Nova, en i5o2. Selon cette tradition, le territoire de l'île, naturellement fort sec, étant arrosé par des pluies fréquentes, était rendu propre à produire toutes sortes de fruits; la plupart des montagnes étaient couvertes de verdure ; on y trouvait, en particulier, des ébéniers, a puis d'autres grands arbres qui produisent de belles fleurs incarnates et blanches, à peu près comme les tulipes, qui font un très bel ornement ». Et il y avait de bonnes oranges, des grenades, des limons assez pour servir de rafraîchissements aux équipages de cinq à six vaisseaux. Et il y poussait toutes sortes d'herbes qui guérissent en huit jours du scorbut. Et il y avait des chèvres et des sangliers, quantité de cabris et de boucs très gras, et de pourceaux de diverses couleurs. Et il y avait des perdrix, des pigeons, des tourterelles, des paons, mais point de bêtes dévorantes, d'oiseaux de proie, ni de serpents venimeux. Tout eût été parfait n'étaient de grosses araignées, des mouches aussi grosses que des sauterelles et surtout les rats, lesquels, au dire d'Owington, voyageur anglais, se rendaient singulièrement incommodes.

En 1808, à la vérité, avait paru à Londres, sous le titre History ofthe Island of Saint Helena, la première monographie de l'île. L'auteur, T. H. Brooke, appartenait à une famille habituée dans le pays

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depuis roccupation anglaise; il y avait personnellement résidé quinze années, il avait rempli les fonctions de secrétaire public et ainsi avait eu accès à tous les dépôts d'archives ; mais, sauf l'introduction descriptive, singulièrement optimiste, l'ouvrage de Brooke était uniquement historique ; on y trouvait détaillé jusqu'au moindre accident dans l'administration, et ce récit était singulièrement fastidieux et plat : d'ailleurs, aucun exemplaire n'en avait, à ce qu'il semble, traversé la Manche et, en Angleterre, on ne paraissait guère mieux renseigné qu'en France.

En i8i5, l'opinion générale sur Sainte-Hélène restait telle que l'avaient formée les manuels et les dictionnaires. Les descriptions à l'infini qu'on publia pour satisfaire la curiosité publique à l'annonce de la déportation de Napoléon — descriptions que propagea la police ou que répandit la spéculation — ne firent que reproduire ces notions datant de deux cents ans pour le moins. Et voici quelles : « Quoique cette île ne paraisse être de lous côtés qu'un amas de rochers volcaniques et stériles dont les moins élevés ont huit cents pieds de hauteur, les montagnes qui s'élèvent au milieu de cette enceinte escarpée sont couvertes d'une excellente terre végétale d'un pied et demi de profondeur, qui produit naturellement toutes sortes d'herbes, de racines et d'arbustes... Des grandes forêts d'arbres d'ébène, de bois de rose et d'aloès s'élèvent sur le penchant des monts... Les forêts

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sont toutes remplies de bètes fauves, comme chèvres, boucs sauvages dont plusieurs sont aussi gros que de petits veaux, sangliers de diverses couleurs, etc. On n'y trouve aucune bête féroce et carnassière, aucun oiseau de proie, ni loups, ni lions, ni ours, ni éperviers, ni milans, pas même d'animaux venimeux comme les serpents, mais, en revanche, une multitude incroyable de rats... Les volatiles sont beaux et nombreux à Sainte-Hélène; on y trouve des perdrix, des poules d'Inde, des tourterelles, des pigeons, des gelinottes des bois, des paons, des faisans, des pintades en quantité.

« Lorsque les Portugais eurent pris possession de Sainte-Hélène, ils y apportèrent plusieurs arbres fruitiers de leur pays, des pêchers, des citronniers, des orangers, des grenadiers. Tous ces arbres ont singulièrement prospéré... Les fruits sont en si grande quantité qu'on pourrait en charger tous les ans six vaisseaux.

a La vallée de la Chapelle ressemble à un véritable paradis terrestre. De tous côtés, ce ne sont que de charmantes allées de citronniers, d'orangers, de grenadiers, de palmiers, de figuiers, de bananiers, d'ananas. La plupart de ces végétaux sont, en même temps, couverts de fleurs, de fruits qui mûrissent et de fruits prêts à couper. »

Et partout coulent des ruisseaux à travers d'admirables vallées qui nourrissent deux mille quatre cents à trois mille bœufs, dont la chair est du goût le plus succulent et le plus délicieux. Outre les

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bœufs, il y a un grand nombre de cochons et de moutons d'Angleterre et l'on y trouve aussi des chevaux qui sont petits, mais qui marchent bien, et sont d'une grande utilité pour les dames.

Et ce n'est pas assez des fruits, il y a une immense quantité de graines et de légumes. Les fleurs ne peuvent manquer, sous un climat qui leur est si favorable. On en trouve qui sont originaires de toutes les parties du monde. La mer est très poissonneuse et, pour comble de bonheur, les femmes sont charmantes. Si quelques-unes sont galantes, toutes sont rigidement attachées aux règles de rhonneur. Elles ont une austère probité et ne se livrent point à l'intérêt.

On peut regarder le séjour des Hélénois comme un coin du Paradis terrestre. « Puisse, dit l'auteur delà Description^ le spectacle de leur félicité n'être pas pour Napoléon un supplice encore plus cruel que son exil. »

Ce n'est pas seulement par ces Descriptions à bon marché, destinées au populaire, que sont accréditées ces notions. Il est des livrets pour toutes les bourses. M. Toulouzan de Saint-Martin, un des auteurs de ['Essai sur l'Histoire de la nature^ écrit : « On dirait que Le Tasse a puisé dans ce paysage (de Sainte-Hélène) les couleurs dont il s'est servi pour peindre le séjour délicieux que l'art magique d'Armide sut préparer à Renaud au milieu des rochers arides des Iles Fortunées... L'intérieur de nie est un paradis terrestre. Le rocher, inacces-

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sible dans sou contour, est agréablement diversifié au centre par des monticules et des coteaux couverts d'habitations et de jardins; des eaux abondantes et limpides coulent des rochers et arrosent le fond des vallées aujourd'hui métamorphosées en prairies ; là croissent les plantes des deux mondes, les fruits les plus exquis et les fleurs les plus suaves ; l'air est si pur et le climat si égal que les malades y recouvrent la santé en peu de temps... L'air, toujours pur et serein, n'est momentanément obscurci que par des nuages qui se dissipent aussitôt qu'ils ont versé les pluies dont s'alimentent des sources nombreuses. On n'y connaît pas non plus ces insectes destructeurs qui anéantissent l'espoir du travailleur... On brûle beaucoup de charbon de terre à Sainte-Hélène ; il y a, du côté de l'ouest, une mine considérable de houille. »

S élève-t-il dans ce concert une dissonance, Malte-Brun s'indigne et il terrasse l'imprudent : « L'enthousiasme unanime des voyageurs qui ont admiré les vallées pittoresques de l'intérieur de nie de Sainte-Hélène doit, écrit-il, faire écarter l'assertion hasardée d'un savant, d'ailleurs estimable, M. Bory de Saint-Vincent qui, avec trop de légèreté, prétend avoir eu, dans ses conversations avec les officiers anglais, la preuve que l'intérieur de l'île est couvert de cendres, de scories et d'une végétation languissante. » Faudrait-il penser que ce fut pour avoir imprimé, dix années plus tôt, le

Voyage aux îles (F Afrique que Bory de Saint-Vincent fut placé, en i8i5, par la clémence du roi, sur la deuxième liste des proscrits — ceux dont on ne réclame pas encore la tête, mais qui sont exilés à perpétuité?

Bory de Saint-Vincent ne saurait compter pour Malte-Brun, mais voici que J. Cohen, ancien censeur royal, publie un extrait du livre de Brooke par quoi l'on sort des descriptions enthousiastes. A la vérité, de cet ouvrage déjà singulièrement optimiste, Cohen atténue les termes, et même les chiffres. Ainsi, Brooke fournit un tableau des prix maximum et minimum des objets de consommation usuelle. Cohen ne cite que quelques articles et le prix le plus bas. Ici toutefois on approche des réalités, mais c'est par un livre relativement cher, qui échappe au populaire, tandis que les Descrip' lions se vendent quelques sous ; elles se rencontrent encore par centaines, usées, dirait-on, par les mains calleuses qui en ont tourné les feuillets salis, et par là, comme sanctifiés.

Ce que concèdent les pessimistes, c'est qu'il y a des rats, quantité de rats ^ mais ce n'est là, aux yeux du populaire, ni un supplice, ni un danger, tout au plus une incommodité. Il s'attache à cette vermine une sorte de prestige comique qu'atteste l'infinité des proverbes ou des locutions où l'on en fait entrer le nom. Peut-être n'est-il pas noble d'en parler, le rat ayant été inconnu des anciens et n'étant arrivé en Europe, le noir qu'au xiv'' siècle

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et le brun qu'au xviii*. Ce qui est pour beaucoup un objet de dégoût et d'horreur; ce qui est, pour le savant, l'habituel propagateur des grandes épidémies, provoque le rire des sots; qu'il y ait des rats à Sainte-Hélène, qu'importe ? Sans être un danger pour la vie de Bonaparte, c'est un ridicule. Vraisemblablement par les matelots anglais qui seuls, depuis vingt ans, ont relâché à Sainte- Hélène, cette notion s'est extraordinairement répandue en Angleterre. Tout Anglais sait qu'il y a des rats à Sainte-Hélène, Napoléon va dans l'île aux rais ; il y est déporté et c'est très drôle. Quelle veine pour les faiseurs de caricatures ! D'Angleterre les images arrivent au continent où on les contrefait et on les copie. Voici l'Empereur au milieu de ses nouveaux sujets : il leur propose un Acte additionnel ; il entre triomphalement dans ses Etats; il fuit devant ses sujets révoltés; il les combat, monté sur un bouc ou sur un chat ; il a des rats pour valets de chambre et pour courtisans; il en fait manœuvrer une armée; nouveau Robinson, il les apprivoise et les dresse; lui-même est devenu rat et, pris au piège, il prononce un discours. On trouve de cette sorte, tant en Ansfleterre qu'en France et en Allemagne, une trentaine de composition qui obtiennent un tel succès que certaines sont reproduites dans les trois pays. Tant est populaire cette réputation de Sainte-Hélène que, lors du départ de l'Empereur, des avis manuscrits répandus à Chester et aux environs annoncèrent

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que le gouvernement, pour détruire les rats qui infestaient l'île, était résolu d'y envoyer une cargaison de chats ; un officier du roi devait passer à Chesler à jour dit, payer seize shillings un chat adulte, dix une chatte, deux et demi un chaton. De tous les coins du comté, les paysans arrivèrent au jour indiqué avec des paniers pleins de chats et, lorsqu'ils apprirent que c'était là une plaisanterie des joyeux compères de Ghester, ils entrèrent en fureur, lâchèrent leurs chats par les rues, saccagèrent l'hôtel de ville et blessèrent plusieurs bourgeois. Dans les trois semaines qui suivirent, on tua plus de quatre mille chats à Chesler et aux environs.

Les rats et l'aspect rébarbatif de File, forteresse inexpugnable, voilà ce qui frappe le peuple, voilà ce que lui apprennent des images multipliées à grand nombre; mais toujours, entre les murs à pic qui ferment l'entrée de Tunique port, Jamestown, on aperçoit, dans les gravures, une vallée d'une miraculeuse fertilité, telle que l'a annoncée Bruzen de la Martinière.

Par ces descriptions, par ces estampes et ces caricatures, la police des Bourbons s'efforçait-elle d'accréditer en France l'opinion que Napoléon allait être aussi heureux matériellement qu'il pouvait l'être dans un séjour enchanté ; par suite, de détruire par avance l'efTet que pourraient produire ses plaintes, si l'écho en parvenait en Europe ? La police, après quelque temps, jugea opportun d'ar-

rêter les caricatures, vu que le silence est préférable à la satire, si mordante soit-elle, mais on peut presque croire qu'elle n'avait point eu à intervenir ; dès que le public demandait des renseignements sur Sainte-Hélène, les compilateurs lui fournissaient ceux qu'ils avaient trouves dans des livres qui, n'ayant point été composés à dessein, devaient être pris pour véridiques.

Le Gouvernement anglais n'était guère mieux informé que le public, car, sauf quelques officiers du génie envoyés pour organiser un système de fortifications, il n'entretenait pointa Sainte-Hélène, colonie de la Compagnie des Indes, d'agents capables de le renseigner. Les officiers qui avaient averti Bory de Saint-Vii cent avaient dû faire leurs rapports, mais ne leur avait-on pas demandé du technique et non du pittoresque? D'ailleurs, rien n'est tenace comme une légende et les ministres, sans doute, s'en tenaient à la légende.

Aussi bien cette légende n'était point entièrement fausse ; il est à Sainte-Hélène des coins de verdure sous les montagnes pelées et arides ; il est des plateaux où prospèrent les arbres de la zone tempérée, aussi bien que ceux des tropiques; des jardins où mûrissent les légumes d'Europe en même temps que les fruits d'Amérique ; à la vérité, ces coins bénis ne sont pas nombreux et si, dans certaines anfractuosités du rocher où ne pénètre pas la brise de mer, la chaleur est excessive, au moins y a-t-il de l'ombre, des eaux jaillissantes et

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courantes, des sources glacées, des cascades qui, de si haut tombant, apportent en même temps qu'une fraîcheur diamantée, les arcs-en-ciel prometteurs. Au moins y a-t-il le repos entre les fleurs joyeuses, une nature qui sourit aux yeux et apaise l'esprit; il semble qu'on pourrait y être heureux.

Là, furent construites les quelques habitations qui pussent, à Sainte-Hélène, paraître propres à loger des Européens : Rosemary Hall, au colonel Smith; Sandy Bay, à M. Doveton ; The Briars, à M. Balcombe et le chalet de Miss Mason ; mais la plupart de ces maisons pouvaient loger tout juste une famille médiocrement fortunée; elles avaient toutefois de bons jardins, des promenades abritées, delà verdure et des ruisseaux, en particulier, Rosemary Hall, que l'on devait par la suite proposer d'acheter pour y loger l'Empereur.

Aucune comparaison pourtant entre Rosemary Hall et Plantation House, la résidence de campagne du gouverneur. Située à trois milles de la ville, Plantation House est une belle habitation, bien construite et de grand air, bâtie entre les années 1791 et 1792. L'art a été combiné avec la nature pour rendre ce lieu le plus beau de l'île. On y a réuni, près des plantes indigènes, des plantes et des arbres des contrées les plus éloignées et des climats les plus divers; le mimosa de la Nouvelle Galles du Sud y croit avec la même luxuriance qu'au pays d'origine, près du pin du Nord et du bambou de l'Inde. Abrité par les

chaînes des montagnes dont se détachent le pic de Diane (2.700 pieds) et le mont de Halley (2.467 pieds). Plantation House est garanti du vent du sud-est, funeste à toute végétation.

Dans cette maison, qui était un palais et où abondaient les serviteurs chinois et nègres, les gouverneurs nommés par la Compagnie des Indes étaient tenus d'héberger les passagers de distinction venant des Indes ou s'y rendant. C'était vraiment là une belle demeure au milieu d'un admirable parc; sans doute les voyageurs, en traçant leurs relations, ne s'étaient souvenus que de l'hospitalité grandiose qu'ils y avaient reçue et, d'après elle, ils avaient jugé l'île entière.

A mesure qu'on s'élève, le sol se fait plus âpre, la végétation plus pauvre, le vent plus violent. Par étasres successifs, l'on arrive à des hauteurs où règne, entretenu par les vapeurs qui montent de l'Océan, un brouillard pénétrant. On y passe sans transition d'une chaleur moite qui imbibe les vêtements à une froidure qui oblige à entretenir du feu constamment. Les arbustes, les arbres chétifs qui parviennent à croître s'inclinent tous du même côté, sous le vent du large et donnent une impression d'instabilité et de désordre. Point d'ombre à en attendre, leur feuillage, comme desséché, est rare et misérable. De petits bois de gommiers qu'on a plantés sont morts et leur nom reste seul pour fiçrurer un bois : Deadu'ood.

A cinq cents mètres au-dessus du niveau de

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l'Océan, s'étend du côté exposé au vent et assez près de la mer, un plateau assez vaste; sur la mer, de Sugar Loaf Hill à Prosperous Bay, les côtes en sont inaccessibles, le flot y brise constamment; et, sauf une route qui, suivant les ressauts de la montagne entre le gouffre et le roc, débouche sur le plateau, après des lacets compliqués, la terre n'est pas moins inhospitalière que l'Océan.

Là s'élevait, en i8i5, une sorte de grange construite en 1755, au temps où le gouverneur Dunbar, ayant imaginé que ce plateau devait être fertile, l'avait mis en culture. La première récolte d'orge, d'avoine et de blé avait donné do telles espérances qu'on avait construit cette grange et qu'on avait édifié quelques bâtiments que devaient habiter les fermiers de la Compagnie ; mais, les récoltes suivantes ayant été nulles, on convertit la grange en maison de campagne pour le lieutenantgouverneur. Cet insuccès dans la culture avait été attribué au climat, à quelque particularité du sol et l'on avait olTiciellement démenti que les semences eussent été mangées par les rats. Pourtant ces rats étaient si nombreux que, « en 1756, faute d'autre nourriture, ils écorcèrent les gommiers de Longwood ».

Malgré cet échec, on était dans l'Ile si fort à court de terre arable ou prétendue telle, que, en 1777, on imagina, pour utiliser Longwood en y créant des pâturages, d'y amener de l'eau moyennant un travail qui eût exigé des sommes considé-

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