NOVERRAZ. — LES ARCHAMBAULT
Son frère, Joseph-Olivier, avait, comme lui, passé par l'Ecurie avant d'être valet de pied. Tous deux étaient des cochers d'une incroyable habileté, telle qu'il la fallait à Sainte-Hélène, menant vite comme l'Empereur voulait qu'on menât, aussi bien à grandes guides qu'en postillons. Quant au dévouement, ces deux hommes étaient de ceux qu'on ne saurait louer, tant leur caractère passe l'éloge qu'on en ferait.
Dans la Maison, Rousseau avait été ferblantierbougiste. On le destinait à présent à tenir l'argenterie, ce qui ne serait point une sinécure, vu les quantités qu'on avait emportées, car, lors du départ, Colin, contrôleur de la Maison, ne s'était pas arrêté au service d'argenterie de douze couverts, tel que la Commission du Gouvernement avait ordonné qu'on en délivrât un. Il y avait joint toute l'argenterie venue avec le service de l'Empereur à l'Elysée à celle apportée des Tuileries, en sorte qu'il se trouvait ainsi un triple ou quadruple service, avec nombre de grandes pièces, et un service complet à dessert, en vermeil. Un nommé Gentilini, canotier-chef à l'île d'Elbe, qui avait suivi à Paris comme valet de pied, était encore valet de pied à Sainte-Hélène.
Tous ces serviteurs avaient donc au moins passé par lesTuileries. Le cuisinier Lepage venait, au contraire, de la maison du roi Joseph. A Rochefort, le nommé Ferdinand Rousseau, chef de cuisine à Tile d'Elbe, puis aux Tuileries durant les Cent-Jours,
était entré en discussion avec le Grand maréchal et avait refusé de partir, disant qu'on ne lui avait pas payé ce qu'on lui avait promis pour aller à l'île d'Elbe. On se trouva donc dans un grand embarras. Joseph offrit son cuisinier, Michel Lepage, un garçon de Mortefontaine, qui l'avait suivi et devait passer avec lui en Amérique. Lepage consentit par grâce à accompagner l'Empereur; mais il était médiocre en son art, peu débrouillard, d'un caractère difficile et d'un dévouement problématique. On dut le renvoyer en 1818.
Il y eut dans cette domesticité, certaines mutations : Cipriani mourut à Sainte-Hélène; Archambault jeune, Rousseau, Santini furent nominativement contraints par les Anglais de quitter leur maître ; Gentilini malade fut rapatrié. En remplacement de Cipriani et de Lepage, la Famille impériale envoya le chef d'office Jacques Coursot et le cuisinier Jacques Chandelier. Coursot venait de Madame mère, dont il avait été un des valets de chambre; Chandelier, né à Melun en 1798, était entré, en i8i3, page-rôtisseur dans la Maison, et, après i8i5, était passé chez la princesse Pauline. 11 était de médiocre santé, mais sincèrement dévoué. Ces deux hommes étaient de même formation que les autres serviteurs, et ne les déparaient pas.
De plus, le général Bertrand avait pour valet de chambre un nommé Bernard Hayman, natif de Gand, dont la femme était femme de chambre de
la comtesse ; ils avaient avec eux leur fils, âgé de quinze ans ; Bernard, qui s'enivrait et cherchait alors querelle à ses compagnons, fut congédié par le général et renvoyé en Europe ; il fut remplacé, au milieu de 1819, par un nommé Etienne Bouges, tils d'un petit fermier de la famille, qui s'était offert pour rejoindre son maître, qui se montra dévoué et intelligent et dont les Souvenirs présentent quelque intérêt. La femme de Bernard fut remplacée par la femme d'un soldat de la garnison ; mais, pour ses enfants, M"^ Bertrand demanda à Lady Jerningham, sa tante, de lui choisir une gouvernante dont elle obtiendrait l'admission à Sainte- Hélène. Lady Jerningham lui envoya une jeune fille, Betzy Hall, dont la joliesse fit grande impression sur les reclus de Longwood, — une telle impression que Saint-Denis l'épousa. Aussi bien, toute fille eût trouvé mari parmi ces célibataires énamourés, et Joséphine Schouter, la femme de chambre de M""" de Montholon, épousa Noverraz, un peu malgré l'Empereur, qui « ne trouvait pas ce mariage dans les intérêts d'un homme à qui il voulait du bien ». Dans ce climat, sous cette latitude, une sorte de folie d'amour emportait les êtres : bonne d'enfant, femme de chambre, fille de cuisine, métisse ou négresse, il n'importe, c'était une femme, et il se livrait des batailles autour de Tévier pour ces Hélènes graillonneuses.
Voilà, au complet, l'entourage : autant les personnages du premier plan sont divers d'origine,
i-j-i NAPOLÉON A SAINTE-HELENE
d'éducation, de milieu, impuissants à former entre eux des relations amicales et même incapables de se plier, pour plaire à leur maître, à dissimuler leurs hostilités ; autant devront s'exaspérer entre eux les rivalités, les ambitions et surtout les cupidités; autant les figurants, domestiques de tous ordres, sortis de familles pareilles, ayant reçu une éducation analogue, rompus par la même discipline, se trouvent, bien sûr avec des nuances dans le caractère et plus ou moins d'affinement dans l'esprit et dans les manières, unis par le dévouement qu'ils portent à l'Empereur, le culte qu'ils lui ont consacré. Ils éprouvent de sa part les effets continuels d'une bonté qui, au milieu des plus atroces souffrances, se retrouve toujours pareille, reparaissant après les crises qui parfois ont entraîné un moment de colère, s'attestant par un mot, un sourire, un regard, et pénétrant ces cœurs simples d'une religion à laquelle on trouve, à présent encore, leurs races obscurément fidèles.