LE COMTE BATHURST
assiduité continuelle à ses devoirs, par un formalisme qui lui impose la consigne comme une religion. D'une intégrité absolue,car il est sorti pauvre de places où bien d'autres se fussent enrichis, austère dans sa vie privée, sobre à table, ayant tout d'un presbytérien jusqu'à la débordante faculté de parler ou d'écrire, l'intarissable abondance d'un pasteur; par surcroît, pour garder Buonaparte, pour entrer dans son caractère, pour avoir raison de ses finesses, pour déjouer ses ruses, pour lui imposer « les restrictions », cet officier a, aux yeux de Lord Bathurst, une aptitude que nul autre officier anglais ne peut posséder au même degré ; une habitude de près de quatorze années à vivre avec des Corses, à en tirer parti et à les plier à ses ordres.
Aussi, dès le 24 juillet i8i5, Lord Bathurst, sans hésitation, ni délibération quelconque, a désigné cet olficier, le major général Sir Hudson Lowe, colonel des Royal Corsicaii Rangers.
Que le fait de donner pour gardien à l'Empereur un officier qui fit son avancement entier à commander des Corses rebelles à la France, ne soit point, dans l'esprit de Lord Bathurst, un outrage prémédité, ceux-là seuls le nieront qui n'ont pris aucune idée de son caractère. Pour lui, qu'il s'agisse de l'Empereur des Français ou de mercenaires ayant déserté leur pays pour servir l'ennemi national moyennant une solde plus forte, il n'importe, ce sont des Corses ; ils méritent
le même traitement et subiront le môme chef. Pour cet Anglais, si uniquement Anglais, que peut être Napoléon ? « Un aventurier corse » qui s'est révolté contre son roi, qui a lait une fortune inouïe, mais n'en reste pas moins un insurgé. Rien n'existe aux yeux d'un loyal Breton de ce qui s'esl passé en France depuis la Révolution. Les Anglais, — sauf quelques Whigs, très rares et nullement en faveur, — se sont fait des âmes d'émigrés. Ils ne savent point, ne veulent point que la France ait vécu, combattu, grandi, durant vingt-deux ans. Grades, titres, noms, fonctions, ils n'admettent rien. Lorsque Lord Bentinck, commandant des forces anglaises en Sicile, négocie, au nom de l'Angleterre et pour ses intérêts, avec Murât, roi de Naples, Grand amiral et prince français, à grande contrainte' il l'appelle maréchal et de quel air! 11 a pourtant fait un immense effort sur luimême et sur l'orgueil national. Pour Bathurst comme pour Lowe, pour quantité d'Anglais, — presque tous, — c'est déjà beau de reconnaître à Buonaparte le titre de général. Ne l'a-t-il pas reçu du Conseil exécutif de la République, donc des insurgés? Légalement, n'était la paix d'Amiens où l'Angleterre eut la faiblesse de lui donner du général, que serait-il ? — Capitaine. De ce grade-là, il reçut le brevet royal ; depuis 92, il eut de l'avancement, mais conféré par les révoltés, et qui ne compte pas. Ainsi, le comte de Provence ayant succédé à son neveu, qui « a régné dans les fers », a
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pris le nom de Louis XVIII et a daté son premier acte de la dix-neuvième année de son règne ; malheureusement, il n'a point été logique lors de la Restauration, parce qu'il s'est trouvé là un empereur russe imbu d'idées révolutionnaires ; il n'a donc pu efficacement rayer de l'histoire, il n'a pu abolir, en en détruisant tous les monuments et en en effaçant toutes les traces, les vingt-trois années écoulées depuis le triomphe des factieux et son heureux voyage. Un seul souverain a été logique, bien inspiré et conséquent : le roi de Sardaigne ; à son retour à Turin, il a remis toutes choses au point où elles étaient à son départ ; les colonels sont retombés pages ; les généraux, lieutenants ; celafutlaRestauration intégrale. Que si Louis XVIII avait remis Buonaparte capitaine avant de le faire fusiller comme rebelle, cela eût été pour plaire au descendant de l'alderman Bathurst comme au chevalier Lowe. Général, Buonaparte ! ce qu'il est lui, le colonel des Royal Corsican Bangers, c'est beaucoup lui donner et il faut que ce soit un ministre qui le commande. Mais enfin c'est la consigne, et il obéira. Seulement il sait la distance de lui à ce révolté.
Ce rapprochement, qu'eût évité tout homme ayant souci des convenances, a paru, du premier coup, sublime à Lord Bathurst. Ce fut un trait de son génie. Nul n'a recommandé Hudson Lowe, nul n'a intrigué pour lui ; lui-même n'a connu sa désignation possible que par l'ordre qu'il a reçu de
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rejoindre l'Angleterre en toute hâte. Le choix qu'on a fait de lui fut spontané et raisonné : proposé par le comte Bathurst, il fut délibéré et voté par l'administration dont le comte de Liverpool était le chef, dont étaient membres le comte de Harrowby, le comte de Westmoreland, Sir Vansitlard, le comte de Murgrave, Lord Melville, le comte Sidmouth, le vicomte Castlereagh et le comte Bathurst. Ces noms-là doivent être prononcés : ces hommes s'instituèrent les juges. Il convient qu'ils soient jugés.
Hudson Lowe était le fils de John H. Lowe, chirurgien du 5o® régiment à pied, et d'Eliza Morgan, fille de John Morgan, du comté de Galway. Il était né à Galway, en Irlande, le 28 juillet 1769, plus vieux ainsi de dix-huit jours que Napoléon. Dans sa première enfance, il fut emmené en Amérique par son père, qui y avait suivi son régiment, et, devenu vieux, il gardait encore le souvenir des belles manœuvres des troupes hessoises : jamais il ne retrouva des soldats ainsi dressés au bâton. Revenu d'Amérique, il fut placé à l'école de Salisbury, où il fit son éducation : « Il resta, dit-on, attaché à cette ville et à sa magnifique cathédrale jusqu'à la fin de sa vie. » Etant au collège, à douze ans, il reçut une commission d'enseigne dans la milice de East-Devon, ce qui lui permit, à dix-huit ans, en 1787, d'être nommé enseigne au régiment
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de son père, en garnison à Gibraltar. Il s'y distingua par son assiduité, son impeccabilité dans le service ; il se rappelait encore, dans les dernières années de sa vie, la réprimande qu'il avait reçue d'un supérieur parce que, faisant une ronde sur les remparts sous une tempête de vent et de pluie, il ne l'avait point interpellé à la distance réglementaire. Après cinq ans de services, il obtint un congé, mais ce ne fut point pour l'employer à de futiles plaisirs : avec très peu d'argent, il fit un long voyage à travers l'Italie, sans en savoir le moins du monde la langue. 11 apprit ainsi l'italien et le parla couramment, ce qui lui fut d'un grand secours pour sa carrière. De plus, il vit beaucoup de choses : entre autres, à Rome, tuer Bassville. De Gibraltar, où il était rentré, il vint en Corse avec son régiment, sous les ordres supérieurs de Sir David Dundas, qui avait commandé la garnison anglaise à Toulon. Il prit part aux opérations de guerre et, semble-t-il, au combat de Bocognano, où le 5o* subit des pertes. Il tint garnison à Ajaccio, capital de ce royaume avec lequel Paoli avait tenté la vanité anglaise pour qu'elle se rendit propice à la rapacité corse. Il s'y lia avec certains insulaires devenus employés anglais, tels Campi, celui-là même qui fut secrétaire général du département du Liamone en l'an VI, et mena une guerre implacable contre quiconque n'était point de son avis. Campi lui fit, sur Napoléon Buonaparte et ses services devant Toulon, des récits enthousiastes :
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les Corses, même ralliés à l'Angleterre, manifestaient vis-à-vis de ce nouveau général cet esprit d'acquisition qui les rend personnellement vaniteux de la gloire ou de la fortune de leurs compatriotes et les persuade que l'une ou l'autre devrait leur appartenir. Gampi, d'ailleurs, était un familier des Bonaparte, et il eut plus tard, dans des circonstances graves, la confiance entière de M™* Bonaparte et de Lucien. Il ne faut pas s'étonner de le trouver au service des Anglais. Le nombre des Corses qui siégèrent dans le Parlement anglocorse, qui occupèrent des places et reçurent des grâces du gouvernement britannique, fut tel que, lorsque la France eut repris possession de la Corse, l'on renonça presque aussitôt à appliquer le décret qui excluait des emplois publics les Corses ayant servi les Anglais. Hudson Lowe semble d'ailleurs avoir reçu de son ami Gampi des notions assez imprécises sur les Bonaparte, puisque, d'après lui, il affirme que, durant l'occupation anglaise, M""^ Bonaparte et certains de ses enfants étaient restés en Corse.
De ce contact avec les Corses, Hudson Lowe, capitaine depuis 1795, garda non seulement des souvenirs, mais des relations, car ayant, après l'évacuation de l'île, tenu garnison d'abord à Porto- Ferrajo, où il fut désigné comme juge suppléant au conseil de guerre, puis à Lisbonne et à Minorque, il fut, à Minorque, chargé de recruter, d'organiser et d'instruire un bataillon de deux cents
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hommes composé de Corses et appelé Corsican Rangers. On a prétendu que raflluence des Corses réfugiés aux Baléares était telle qu'elle rendait ce recrutement des plus aisés. Il ne serait point impossible, en effet, que les persécutions du directoire du Liamone dont Cainpi, secrétaire général, était le chef effectif, eussent contraint à la fuite les adversaires du clan victorieux, c'est-à-dire, pour le moment, les catholiques; pourtant, en 1799, la plupart de ces fugitifs durent rentrer, le directoire du Liamone ayant été cassé et des élections, peutêtre plus libres, ayant changé l'administration. 11 n'est pas vraisemblable que Lowe recrutât parmi les proscrits politiques, bien plutôt parmi les réfugiés qui auraient eu affaire à la justice. Les guerres familiales, soit par les crimes qu'elles causaient, soit par la terreur qu'inspiraient les vengeances prochaines, peuplaient les îles voisines au moins autant que le maquis, et il fallait vivre.
Donc Hudson Lowe, soit qu'il eût trouvé ses recrues aux Baléares, soit qu'il les eût tirées de la Corse même, parvint à mettre sur pied un bataillon de deux cents hommes, dont il reçut le commandement avec le grade temporaire de major. A la tête de ces Corses, il prit part, en j8oi, à l'expédition de Sir Ralph Abercromby contre les Français occupant l'Egypte. Son corps était de la réserve que commandait le général Moore et fut engagé aux combats des 8, i3 et 21 mars; mais, malgré qu'il eût tenu au feu, ce fut surtout dans le
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service quotidien qu'il se distingua. « Lowe, lui disait Moore, quand vous êtes aux avant-postes, je suis sûr d'une bonne nuit. » Lors de l'évacuation de lÉgypte, Lowe vint à Malte, et, à la paix d'Amiens, les Corsican Rangers furent licenciés. Quelque temps en demi-solde, à la suite du 7® fusiliers, Lowe fut nommé l'un des assistants du quartier-maître général, au moment oi^i l'incertitude de la paix faisait naître des craintes d'invasion en Angleterre; puis, il fut employé à diverses missions secrètes, notamment en Portugal. Il parlait, en effet, le portugais, comme l'espagnol et l'italien ; mais sa science ne lui servit de rien au cas présent ; le Prince régent de Portugal, ayant conclu — de mauvais gré sans doute — un traité d'alliance avec la France, abandonna les projets de mise en défense du royaume par les Anglais et Lowe fut envoyé dans la Méditerranée « pour lever un corps étranger qui devait être composé d'hommes du même pays que celui qu'il avait ci-devant commandé ». « Il n'est point inutile de faire remarquer, écrit un de ses biographes, un de ses camarades officiers, que cette mission présentait beaucoup de difficultés, ce pays étant sous la domination de la France, et la Sardaigne étant neutre. » (Cette discrétion quant à nommer la Corse prouve que tout le monde ne partageait pas l'opinion de Lord Bathurst.)
Lowe fit un premier voyage en Sardaigne, en vue d'obtenir la permission d'y réunir les recrues
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qu'il parviendrait à faire, mais la Cour n'y ayant point officiellement consenti, il dut prendre ses mesures secrètement, et ce lut l'île de la Magdelaine qu'il adopta comme quartier général. Il expédia des agents qui parcoururent la Corse et qui, communiquant avec la Magdelaine par un système de signaux, assurèrent le passage des individus engagés. De sa personne, il courait la Méditerranée, de Naples en Sicile et en Sardaigne, provoquant l'enrôlement d'individus originaires des divers Etats d'Italie, en particulier du Piémont. Des officiers employés sous ses ordres, un des plus affidés semble avoir été un certain comte Rivarola, qui parvint, dans l'armée anglaise, au grade de major général. Le corps, ainsi constitué en i8o5 et appelé Royal Corsicnn Rangers, fut composé d'abord de cinq compagnies et il fut porté à dix après une année de service. Quel qu'eût été le nombre des compagnies, l'effectif ne paraît jamais avoir dépassé 700 hommes (709 au i" novembre i8o5, 656 au i" août 1806, 728 au i" décembre 1806, 700 au i" juillet 1807, 780 en juin 1809). Lowe en eut le commandement avec le grade de lieutenant-colonel (3i décembre i8o3). Le second lieutenant-colonel et le major étaient Anglais ; sur les dix capitaines, six, d'après YArmy List de 1810, étaient Corses (Domin. Rossi, A. Giuteria, P. A. Gerolami, Giovanni Arata, G. Panatieri, Giovanni Susini, M. Carabelli) ; sur treize lieutenants, dix étaient Corses (Bernardi
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Boccheiampi, Manfredi, Zerbi, Ciavaldini, Gaffori, Délia Giudara, Ordioni, Astuto, M. Scipioni) ; sur neuf enseignes, quatre au moins étaient Corses, ainsi que le quartier-maître. Le recrutement continua à s'opérer par des Corses, témoin les officiers nommés au corps de 1810 à 1812 (neuf lieutenants et six enseignes corses). De plus, les Royal Corsican Rangers fournirent, en 1806, la plupart des officiers d'un bataillon de cinq cents hommes, levé en Sicile à la solde anglaise et portant l'uniforme anglais. Cela dit pour montrer qu'il ne s'agissait point d'un ramas d'Italiens ou d'étrangers ; mais de Corses, au moins en grande majorité ; malheureusement on n'a point davantage de détails, les biographes anglais de Lowe étant muets sur le recrutement et l'organisation des Royal Corsican Rangers^ dont aucun historique ne semble avoir été rédigé.
Le première affaire à laquelle participa le régiment fut, en novembre i8o5, une expédition dans la baie de Naples. Il comptait dans l'armée combinée anglo-russe, — vingt-cinq mille hommes au total, — dont l'unique exploit fut d'avoir contraint Napoléon, victorieux à Austerlitz, à conquérir le royaume de Naples. Le général anglais, Sir James Craig, ne hasarda point de tirer un coup de fusil contre les Français et d'arrêter leur marche. Il se retira, avec son monde, en Sicile.
Lowe, avec ses Corsican Rangers, fut associé désormais à la plupart des opérations dirigées de
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Sicile, contre les Français, dans le royaume de Naples. C'est ainsi que deux ou trois cents de ses chasseurs figurèrent dans la descente dont le principal épisode fut le combat de Sainte-Euphémie ; Lowe n'y était point de sa personne. Avec cinq compagnies, que devaient bientôt rejoindre les compagnies détachées, il avait été désigné pour occuper l'île de Capri, où Sir Sidney Smith avait récemment résolu de s'établir et qu'avait emportée, avec une remarquable énergie, le capitaine de vaisseau Sir Charles Rowley.
Les Anglais, ayant dû principalement leur succès à l'absence de fortifications, s'empressèrent aussitôt de mettre l'île en état de défense, et Sir Charles Stuart, qui avait succédé à Sir James Craig dans le commandement des forces britanniques en Sicile, y utilisa une grande partie des ressources dont il disposait, de façon à rendre inexpugnable un site déjà singulièrement fortifié par la nature. Quant au gouverneur Hudson Lowe, il ne manqua point de déployer toute son activité pour répandre à Naples les nouvelles défavorables à la France et pour organiser un système d'informations et d'espionnage. Au mois d'août 1808, il fut renforcé par le Régiment de Malte, de dix compagnies. Ce régiment avait été en mauvaise réputation de bravoure, mais on assurait que, sous son nouveau commandant, le major Hammil, oflîcier respecté et aimé de ses hommes, il se conduirait mieux.
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La garnison était donc composée de quatorze cents réguliers — Corses ou Maltais — à solde anglaise, plus d'un nombre d'habitants de Gapri armés et organisés, lorsque, le 9 octobre 1808, elle fut attaquée par seize cents Franco-Napolitains commandés par le général Max. Lamarque. Lowe était prévenu depuis la veille, où un bateau était arrivé de Naples avec des lettres, des journaux et une communication verbale d'un de ses agents l'avisant d'une attaque prochaine. Il avait donc pu prendre ses précautions; il n'en fut pas moins, après treize jours de siège, obligé de capituler. Toutefois, il obtint, malgré l'avis du roi de Naples, de retourner en Sicile avec ses hommes. A tout moment, il pouvait recevoir des renforts. L'ile était cernée par les frégates anglaises ; quatre cents soldats anglais étaient déjà débarqués, huit à neuf cents autres attendaient une accalmie; les troupes assiégées à Gapri étaient au moins égales en nombre aux françaises qui les attaquaient; il était d'une importance majeure que les fortifications, où des millions avaient été dépensés par les Anglais, restassent intactes, et que l'on fît vite. « J'ai donc consenti, écrit le général Lamarque, à ce que Monsieur le colonel Lew [sic) évacuât la place en nous abandonnant tous les magasins, qui sont très considérables, toutes les munitions et tous les effets appartenant au gouvernement. »
L'expédition avait été formée de détachements pris dans la plupart des régiments français et
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napolitains stationnés à Naples et de la portion principale du régiment Royal-Corse, ci-devant Légion corse, au service de Naples. « Parmi nos officiers et hommes et les leurs, écrit Lowe dans son rapport en date du i8 octobre, il y avait des frères, des cousins, des parents, et les uns furent, pendant douze jours, constamment en face des autres. Des proclamations, signées de M. Saliceti, étaient adressées à mes officiers et mes hommes, les pressant, par toutes sortes de promesses et de menaces, de quitter le service de Sa Majesté et de se joindre aux Français ; mais la tentative resta sans effet; durant tout le cours des hostilités, le feu le plus vif fut constamment entretenu entre eux, et l'on ne vit pas se produire le moindre cas de perfidie. »
Il parait certain, en effet, que durant l'action, les Royal Corsican Rangers demeurèrent fidèles à leurs drapeaux ; l'on veut croire qu'après la capitulation, le nombre de ceux qui passèrent aux Napolitains fut infime; mais, si Lowe avait sa police à Naples, Saliceti avait sa police à Capri, — peut-être les agents étaient-ils les mêmes. Saliceti avait préparé l'expédition, et un Corse, son agent préféré, Cipriani Franceschi, s'y était employé du mieux qu'il avait pu : lorsque ce même homme accompagna l'Empereur à Sainte-Hélène, sachant que Lowe, qui ne l'avait jamais vu, le connaissait sous le nom de Franceschi, il ne donna que son prénom de Cipriani.
A la tête de son régiment rentré en Sicile, Lowe prit part, en juin 1809, à cette expédition dirigée par Sir Charles Stuart, contre le royaume de Naples, qui aboutit à une descente dans les îles d'Ischia et de Procida. Lowe, avec quatre cents Corsican Rangers, était du détachement qui, sous les ordres du major général Mac Farlane, débarqua à Ischia : il semble même avoir signé la capitulation du fort avec le général Colonna qui s'y était réfugié. Mais à peine les Anglais étaient-ils maîtres de l'île qu'ils jugèrent prudent de l'évacuer. En septembre, Lowe fut embarqué avec son régiment pour l'expédition dirigée, sous les ordres du brigadier général Oswald, contre les îles Ioniennes. Les îles n'étaient pas en état de défense et les Anglais eurent raison, presque sans coup férir, des quelques hommes qui formaient les garnisons de Zante, de Céphalonie, d'Ithaque et de Gérigo. A Lowe, en compensation, semble-t-il, de la capitulation de Capri, fut réservé l'honneur de signer, au nom des vaiiîqueurs, les capitulations de Zante et de Céphalonie, comme ci-devant d'Ischia. Même en y joignant le gouvernement des deux îles conquises, c'étaient là de médiocres revanches. Il en eut une meilleure lorsque, à Sainte-Maure, le 10 avril 1810, après une série d'engagements des plus vifs et neuf jours de bombardement, le général Camus de Moulignon, dont les troupes albanaises avaient déserté, fut contraint de capituler. On peut se demander si le lieutenant-colonel Lowe,
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habitué aux pratiques policières, n'avait point préparé la conquête de Sainte-Maure, par l'intervention opportune des guinées anglaises.
A la suite de la prise de Sainte-Maure, Lowe fut appelé à la présidence d'un gouvernement comprenant aussi les îles de Céphalonie et d'Ithaque, il eut alors à traiter des affaires extrêmement complexes, tant avec le résident britannique et les diverses autorités des îles qu'avec Ali, pacha de Janina, et il poussa énergiquement à une attaque contre Corfou, quoi que Ton put penser de l'infériorité des forces britanniques. Le i" janvier 1812, ilfutnommé colonel, à vingt-quatre ans de services, sans perdre pour cela son régiment, qui. à l'effectif de 1. 160 hommes, était encore à Corfou en mars 181 5 et ne fut licencié qu'au début de 1817 ; il partit en février pour l'Angleterre, où il n'avait point paru depuis neuf armées. Avant de s'embarquer, il reçut du conseil administratif de Sainte-Maure, une adresse louangeuse et un sabre à poignée d'or, sur la lame duquel devaient être gravés ses hauts faits — monnaie habituelle des compliments septinsulaires.
Son congé dura plus d'une année. Au commencement de 181 3, il fut envoyé en mission dans le nord de l'Europe, avec le général Ilope, auquel il était attaché. Ils devaient former et organiser, sous le nom de Légion russo-germanique, des rassemblements composés tant de déserteurs et de prisonniers provenant des contingents de la
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Confédération du Rhin que de levées à faire sur les territoires que les Alliés comptaient conquérir. On prévoyait que cette légion pourrait atteindre l'effectif d'un corps d'armée. Le prince royal de Suède était désigné pour en recevoir le commandement, qui lui était naturellement dévolu. Mais à leur arrivée à Gothembourg, le 4 février, les émissaires anglais apprirent la convention de Taurogen et la défection du général prussien York, ce qui modifiait singulièrement leur négociation. Après un court séjour à Stockholm, Lowe fut expédié par le général Hope pour inspecter les détachements de la légion qui avaient reçu un commencement d'organisation et qui devaient prendre la solde anglaise. Il passa par Saint-Pétersbourg, où il retrouva Pozzo di Borgo, qu'il connaissait de la Corse et qu'il venait tout récemment de quitter à Londres. Il suivit les côtes de la Baltique jusqu'à Kœnigsberg, d'où il vint à Kalisz, quartier général de l'empereur Alexandre ; il rendit compte de ce qu'il avait vu à Lord Gathcart, lequel le présenta à l'empereur. « J'espère, lui dit Alexandre, que le peuple anglais sera satisfait de ce que j'ai fait. »
De Kalisz, il repartit pour continuer son métier de recruteur et d'organisateur, chargé surtout, semble-t-il, de contrôler les effectifs, en vue des subsides dont l'Angleterre payait l'Europe. En mai, il retourna au quartier général des Alliés et arriva à temps pour assister à la bataille de Bautzen. Ce fut là que, « grâce à sa bonne lunette anglaise ».
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il vit pour la première fois Napoléon et qu'il eut l'orgueil de le désigner aux souverains dans le voisinage desquels il se trouvait et à leur étatmajor. 11 accompagna l'armée alliée dans sa retraite en Silésie, où il resta durant Tarmistice ; puis il vint aux bouches de TElbe, où la Légion russogermanique, sous le commandement du comte Walmoden, était destinée à participer aux opérations contre le maréchal Davout et contre les Danois. Au mois de novembre, il revint au quartier général des Alliés, arriva juste à temps pour la bataille de Leipsick, et, sans qu'alors on lui connaisse de mission officielle, s'attacha, comme observateur officieux, à l'état-major de Blùcher. Il le suivit à la poursuite des Français, adressant des rapports très précis et très utiles à Sir Charles Stewart. Après la bataille d'Hanau, il retourna dans le Nord, où il s'occupa d'inspecter les levées allemandes et hanovriennes. Ce fut seulement au début de i8i4, la campagne étant commencée, qu'il reçut l'ordre l'attachant à l'état-major de Blùcher. La vie y était médiocrement facile pour les subordonnés, même pour les officiers étrangers; mais Lowe jouissait, paraît-il, de la faveur particulière du maréchal. Il le rejoignit sur le champ de bataille de Brienne et assista, à ses côtés, à la bataille de la Rothière ; il adressa le lendemain, à son chef Sir C. W. Stewart, une dépèche renfermant presque tous les faits signalés depuis lors dans les relations officielles.
Il serait intéressant d'avoir le texte intégral des rapports rédigés par Lowe durant la retraite de l'armée de Silésie ; d'après certains extraits qui ont été imprimés, il y aurait fait preuve d'intelligence politique et stratégique; et ses dépêches, où il a raconté les batailles de Laon et de Fère-Ghampenoise, ainsi que les mouvements de l'armée prussienne, fournissent des détails qu'on chercherait vainement ailleurs. Il raconte longuement, mais d'une façon précise et claire. A ce point, il était entré dans la faveur de Blûcher que celui-ci le chargea de porter au Prince régent la nouvelle de la capitulation de Paris. Soit que Lowe fût parti plus tôt, soit que les circonstances l'eussent favorisé, il arriva à Londres avant tout autre messager, fut introduit près du prince, qu'il trouva au lit, et cette action de guerre lui valut, avec la commanderie du Bain, le titre de knight et la qualification de Sir, le grade de major général (i4 juin i8i4).
Il avait pourtant rendu des services aux Alliés, si l'on en croit le général von Gneisenau, qui, comme chef de l'état-major de Blùcher, avait tout fait pour réparer les fautes que commettait le maréchal. « C'est avec la plus grande satisfaction, mon très cher et honoré général, écrivait-il à Lowe, le aS novembre 1814, que j'ai reçu votre lettre du i5 septembre, qui me dit que vous avez encore conservé le souvenir d'un homme qui vous est infiniment attaché et qui, dans le cours d'une campagne mémorable s'il en fut jamais, a appris
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à apprécier VOS rares talents militaires, votre jugement profond sur les grandes opérations de guerre et votre sang-froid imperturbable dans les jours de combat. Ces qualités et votre caractère de lovauté me lieront éternellement à vous. » Il lui rappelle qu'il a constamment « opposé à des conseils timides une fermeté à l'épreuve des revers et qu'il ne s'est jamais départi de la conviction que, pour ramener l'Europe à un état d'équilibre juste et équitable, et pour renverser le gouvernement du Jacobinisme impérial, il fallait se saisir de sa capitale. Sans cela, point de salut. »
Le major général Lowe semblait en passe d'arriver à tout. Durant Tété de i8i4, il avait été nommé quartier-maître général de l'armée dans les Pays-Bas, et, sous ce titre, examinait et inspectait l'état des forteresses à établir comme barrière contre la France. Il était encore dans cette position lorsque Napoléon revint de l'Ile d'Elbe. Le prince d'Orange commandait en chef, avec Lowe comme chef détat-major. De curieuses négociations furent ouvertes alors entre lui et les généraux prussiens pour amener ceux-ci sur la Meuse; elles furent presque aussitôt désavouées par le roi des Pays-Bas ; un extrême désordre, une terreur panique régnaient partout ; si l'Empereur avait pris une offensive immédiate, les événements eussent sans doute tourné différemment.
En avril, le duc de Wellington vint prendre le commandement de l'armée : les perpétuelles inquié-
tildes et les hésitations de Lowe, « qui était, dit Lord Seaton, un grand agité », le mirent hors de lui. Lowe ne pouvait répondre sans s'être longuemen Iconsulté et avoir pris toutes les précautions pour se prouver à lui-même qu'il ne se trompait pas. « Où mène cette route, Sir Hudson ? », lui dit un jour le duc. Lowe commença par tirer sa carte de sa poche et l'examina longuement. Wellington, à mi-voix, dit à un officier : « Sacrée vieille bête » {Damn'd old fool) et il piqua.
Ce n'était nullement son genre à lui, très grand seigneur et ne tolérant guère de parvenus, ni d'officiers de fortune dans ses entours ; aussi s'empressa-t-il de demander le changement de Lowe, lequel, en mai, fut envoyé à Gênes pour commander les troupes destinées à s'embarquer sur la flotte de Lord Exmouth et à faire une descente dans le Midi. En rejoignant son poste, au commencement de juin, il passa par Heidelberg où il eut, le lo, avec l'empereur Alexandre, une conférence secrète, et il arriva à Gênes lorsque le sort de la France et de l'Empereur avait été décidé à Waterloo. Les navires de Lord Exmouth virent, sans coup férir, Marseille et Toulon arborer le drapeau blanc. Cette campagne fut signalée seulement par le massacre des Mamelucks à Marseille, l'assassinat de Brune à Avignon, les meurtres commis par les Verdets dans le Midi. Ce fut à Marseille que Sir Hudson Lowe reçut la proposition d'aller à Sainte-Hélène pour y être le geôlier de Napoléon.
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Pour cette mission, on lui donnait (9 novembre 181 5) le rang [Local rank) de lieutenant général ; le Local rank était accordé à plus ou moins d'officiers généraux exerçant au dehors un commandement indépendant (74 en 1821 — 61 en 1827), et n'entraînait, pour aucun, le grade effectif [Army rank) que Hudson Lowe obtint seulement après quinze ans, le 22 juillet i83o; mais il y avait les avantages pécuniaires qu'on a vus et qui étaient pour tenter un officier sans fortune, sans famille, et sans relations.
Telle fut la carrière d'Hudson Lowe; pour le désigner à l'attention du ministère, on ne saurait compter ni ses services à l'armée de Bliicher, si réels soient-ils, ni ceux à la flotte de Lord Exmouth, si peu brillants. Reste que, de 1799 à 18 12, il a commandé les Corsican Rangers, n'a commandé qu'eux, car il n'eut point le moindre rapport avec un régiment régulier de l'armée britannique et c'est pourquoi le ministre de la Guerre, qui se remémore ses états de service, s'est proposé d'utiliser son expérience pour la détention du Corse Buonaparte. Si l'on n'alléguait point ce motif, il faudrait penser que, en désignant cet officier, le ministère s'est proposé de faire à l'Empereur, considéré comme révolté contre son souverain légitime, la plus sanglante des injures. On ne voudrait point le croire. Pourtant c'est l'époque où l'empereur Alexandre choisit pour le représenter à Paris, un Corse tel que Pozzo di Borgo qui, ayant,
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depuis dix-huit ans, déclaré la vendetta à Napoléon, les a passés à lui susciter des ennemis et à lui tendre des embuscades, et il fait ainsi triompher Pozzo sur Napoléon. N'est-ce pas l'époque où le duc de Wellington, prince de Waterloo, écrivant à l'amiral Sir Pulteney Malcolm, rappelait que lui aussi avait relâché à Sainte-Hélène et qu'il avait occupé aux Briars la maison de M. Balcombe, où l'Empereur était logé et, en ces termes : « Dites à Boney que je trouve ses appartements, à l'Elysée Bourbon, très convenables, et que j'espère qu'il aime les miens chez Balcombe. » Pourquoi ne voudrait-on pas que, par manière d'épigramme en action, Lord Bathurst ait choisi Hudson Lowe, parce qu'il avait commandé à des Corses, mercenaires anglais, et, par là même, excellents royalistes?
Peut-être est-ce chercher loin ? Pourtant, par ailleurs, quelle raison, sinon que, dans l'aristocratie des Trois-Royaumes, qui seule fournissait aux hauts grades, on n'eût trouvé personne pour accepter une telle mission? Pour quoi l'on eût pris ce major général, qui avait fait sa carrière militaire hors de l'armée régulière, dans un corps de mercenaires étrangers [foreign service), et qui, bien que revêtu du grade et pourvu d'un titre, n'était pas plus un général aux yeux des généraux de l'Armée qu'il n'était un noble aux yeux des nobles du Royaume-Uni.
Il était, dit un jour Wellington à Lord Stanhope, « un homme manquant d'éducation et de juge-
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ment »; un autre jour, il dit : « Il était un homme stupide ; il n'était pas méchant de nature, mais il ignorait tout du mondey et comme tous les gens qui ne savent rien du monde, il était soupçonneux et jaloux. » Cela suffit et cela exprime tout. Il eût pu être (f stupide » et être « du monde /> ; cela n'a rien d'incompatible ; il eût pu manquer de jugement, même d'éducation et être.« du monde »; mais « ne point être monde », cela, qui est impalpable, indéfinissable, explique toutes les sottises, toutes les impropriétés de mots, de termes, d'actes et de démarches. Et cela n'est point comme un. grade ou une décoration, rien ne saurait faire qu'on l'acquière.
Tel est l'homme que, par un warrant à la date du 12 avril 1816, le secrétaire d'Etat à la Guerre, comte Bathurst, a préposé à la garde de l'Empereur : « le lieutenant général Sir Hudson Lowe, chevalier commandeur du très honorable ordre militaire du Bain, est nommé lieutenant général de l'armée de Sa Majesté à Sainte-Hélène et gouverneur de ladite lie de Sainte-Hélène pour avoir la garde dudit Napoléon dans ladite île, le détenir et le garder comme prisonnier de guerre et le traiter et considérer comme un prisonnier de guerre, sous les restrictions et de la manière qui lui auront été ou qui lui seront, d'un temps à l'autre, signifiées à cet égard par Sa Majesté, sous la signature d'un des principaux secrétaires d'État de Sa Majesté ».
Lowe choisit ses subordonnés à son image ; il exige d'eux la même assiduité que de lui-même, et il leur impose le même zèle dans le service. Il compose son état-major de soldats auxquels il accorde justement sa confiance, mais qui manquent autant que lui des formes et de l'usage du monde. Il y a le lieutenant-colonel Sir Thomas Reade, vice-adjudant général, le major Gorrequer, aide de camp, le lieutenant-colonel Lyster, inspecteur de la milice, le major Emmet, du corps des Ingénieurs royaux, le lieutenant Basil Jackson de l'étatmajor, le docteur Baxter : celui-ci vient certainement des Corsicaii Rangers ; d'autres aussi sans doute. Ces hommes, ce sont des masques que revêt Lowe ; on ne saurait leur attribuer d'autre personnalité que la sienne. D'ailleurs celle-ci est si dominatrice qu'il l'imposera à la plupart des officiers généraux ou supérieurs résidant à Sainte- Hélène. Ils deviendront, sous ses ordres, tout différents de ce qu'ils étaient avant son arrivée ; ils subiront son ascendant, non seulement dans le service, mais dans leurs rapports avec le prisonnier et avec les officiers de sa suite ; ils perdront avec lui le sens des égards ; ils ne seront plus « du monde ». Et, s'il en est ainsi des officiers de troupe, qu'est-ce des officiers de l'état-major .^^ Ce sont autant de Lowe ; ils se tiennent solidaires
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de leur chef, fùt-il retraité, fùt-il mort, et ils acceptent la responsabilité de tous ses actes. Pourtant, comme il les lit aller, virer, courir, comme il les reprit à la moindre faute, et comme il exigea d'eux qu'ils fussent constamment alertes ; car son activité est égale à son inquiétude, il est toujours debout, toujours pressé, toujours galopant, plein de sa responsabilité, pénétré de son devoir, exalté de son importance qui, en même temps, le terrifie ; il est enivré par un avancement qui dépasse ses rêves les plus ambitieux, par un titre qui, à son compte, l'a fait entrer dans la hiérarchie sociale, bien autrement fermée que la militaire, par son tout récent mariage (3i décembre i8i5) avec la sœur du colonel Sir William Howe de Lancey, un des héros de Waterloo, veuve avec deux filles, deux enfants, — l'aînée à dix ans — du lieutenant-colonel William Johnston. Par là s'est ouvert devant lui le paradis aristocratique et il tremble de le perdre ; il tremble pour cet énorme traitement qu'augmentent toutes sortes de redevances, d'ailleurs légales, — car il est probe, — toutes les aises que la Compagnie des Indes accorde à ses employés et qui lui permettent d'assurer à Lady Lowe et à ses deux filles les agréments d'une existence somptueuse, sans lesquels ses quarante-six ans eussent paru médiocrement tentants à une femme que chacun s'accorde à dire charmante, infiniment désirable, tout à fait distinguée et du meilleur monde.
Il ne faudrait pourtant pas croire qu'il fût disgracié de la nature, ni surtout qu'il ressemblât à ces portraits qu'on publia de lui pour mettre son visage en accord avec les actes qu'on lui prêtait. « De sa personne, a écrit un de ses amis, Sir Hudson Lowe était plutôt au-dessous de la taille moyenne, constitué non en force, mais en souplesse. Son front était large et un peu haut ; le derrière de sa tête large ; ses yeux, enfoncés dans l'orbite et abaissés à l'angle externe ; ses sourcils, très longs et épais, son nez plutôt aquilin ; sa lèvre supérieure avancée, son menton pointu. Il était haut en couleurs et ses cheveux étaient clairs ; il tenait sa tête droite et n'eut jamais, même à soixante-dix-sept ans, aucune tendance à se courber. Sa marche et ses gestes étaient généralement rapides et parfois « saccadés ». En parlant, il était souvent embarrassé pour trouver ses mots et, dans la société, il alternait d'une extrême taciturnité à une véhémente animation pour discourir. » Il n'avait point été sans avoir des bonnes fortunes ; d'une liaison formée « dans les pays de la Méditerranée », il avait ramené deux enfants naturels, et de Lady Lowe, il eut, à Sainte-Hélène, deux fils et deux filles. Ce n'était donc ni un monstre ni un barbon, et il faut le voir tel qu'il fut.
Il fut, avant tout, — et ceci on est loin de le lui reprocher, — un loyal Breton, un Breton qui s'est encore mieux convaincu, à commander des étrangers, de la prééminence non seulement de l'An-
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gleterre sur toutes les nations, mais de l'individu anglais sur tout individu d'une autre nationalité. Nationalité n'est pas même le mot propre : l'Irlandais, pour lui, n'est pas Anglais.
Il est l'adorateur émerveillé de la hiérarchie dont il a franchi le premier degré et où, très haut, là où il n'atteindra jamais, planent les hommes et les femmes titrés; il ne les envie, ni ne les jalouse; il s'en pare et s'en glorifie et, par cet admirable sentiment national qui se trouvait alors chez tout Anglais, il se rehausse de leur élévation et s'enorgueillit qu'il y ait, dans sa patrie, des êtres ainsi faits, auxquels tout de même, il est relié par sa nationalité d'abord, puis par son grade, enfin, et surtout, par son knighthood.
Tout ce qui est de l'étranger lui est indifférent, il n'y attache aucune importance, et n'y reconnaît aucune valeur. Il y a l'Angleterre, il y a le roi d'Angleterre, les pairs du Royaume-Uni dans l'ordre de leur préséance, les titulaires de dignités, de places, selon leur hiérarchie. Et puis, très loin, très bas, il y a les étrangers dynastiques et loyalistes, les empereurs, les rois, les princes, qu'il tient tous plus ou moins pour des mercenaires anglais. Quant aux Français, il les place naturellement après tous les autres peuples, et ce n'est point sa faute s'il agit ainsi.
L'homme a donc des œillères doubles, triples. Rien ne peut les lui enlever ; rien ne fera qu'il ne reste pas tel qu'il est. Il a l'étoffe, l'éducation, le
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caractère, l'instruction, même la manie écrivassière d'un portier-consigne qui fut adjudant, et l'Angleterre a fait de lui un lieutenant général pour l'établir le geôlier de l'Empereur.
Tout vient de là, de ces divers éléments qui ont constitué sa mentalité et formé son caractère. Il peut, comme le disent ses apologistes, avoir été dans son intérieur et dans sa vie privée, un excellent homme — quoique prodigieusement ennuyeux; il a des vertus et, à un haut point, celles-là qui constituent l'admirable subalterne. Il a la religion du devoir militaire ; il est toujours debout et attentif ; il ne vit que pour sa consigne ; il ne rêve que d'elle au point qu'il en perd la tête. De cette consigne, il n'est pas responsable ; il a juré de l'exécuter, il l'exécute ; une ou deux fois, il prend sur lui de la suspendre, et, de sa part, c'est un triomphe de sa conscience de gentleman sur sa conscience de soldat; il a rougi pour ses maîtres des ordres qu'ils lui donnaient, de leur lésinerie et de leur vilenie, mais, sauf ces cas, il porte dans le courant de la vie une raideur, un manque de formes, une absence de manières, une méconnaissance de ce qu'est son prisonnier qui semblent justement autant d'outrages. C'est qu'il n'est pas « du monde ».
Le fond n'appartient pas à Hudson Lowe, mais au ministère anglais ; la forme est de Lowe et c'est assez; mais le ministère a su qui il prenait; il a choisi Lowe entre tous parce que Lowe était tel,
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qu'il savait qu'il reste lait tel et que rien ne ferait qu'il ne fût pas tel ; il a constamment approuvé Lovse d'avoir été tel ; il lui a recommandé expressément de demeurer tel; pas une fois, durant cinq années, il ne lui a reproché d'avoir aggravé ses instructions ; au contraire, il l'a repris avec une extrême violence de ne pas y avoir porté assez de raideur et d'avoir eu trop de ménagements.
En donnant à Hudson Lowe un rôle majeur, on a faussé l'histoire de la captivité, et, pour ce dessein, l'Empereur, ses compagnons et les écrivains français ont, sans en avoir conscience, uni leurs efforts avec les ministres et les écrivains anglais. On a attiré sur Lowe toutes les haines et on l'a présenté tel qu'il n'était pas. Les Français, à Sainte-Hélène, ne voyaient que lui, subissaient à tout instant son inquisition, étaient l'objet de ses fébriles inquiétudes, souffraient par lui et lui attribuèrent les persécutions dont ils avaient été les victimes. Les ministres anglais, de leur côté, rejetèrent sur cet homme qui ne tenait à rien, qui n'avait ni nom, ni fortune, et qu'ils brisèrent ensuite comme un outil hors d'usage, la responsabilité des ordres qu'il lui avaient donnés ; il plut aux historiens britanniques de sacrifier un concitoyen obscur pour sauver le prestige de la dynastie, de l'administration et de la nation. Lowe est l'effet ; on a mis l'effet en lumière et ainsi a-t-on noyé d'ombre la cause. C'est la cause qu'il faut chercher et la lutte alors vaut d'être racontée ;
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non cette lutte mesquine qui rabaisse l'empereur Napoléon le Grand au niveau de ce pauvre diable, le colonel des Royal Corsicaii Rangers,, mais la lutte héroïque qui grandit et ennoblit encore celui qui la tente, lutte qui dure depuis vingt-cinq ans et qui trouve là son suprême épisode ; où Napoléon, champion de la France et de la Révolution, seul, moribond, sans communication avec le monde extérieur, sans nouvelle de ce qu'il aime plus que sa vie, sans espérance ailleurs que dans la mort, tient tète à l'oligarchie d'Europe, dont les Oligarques anglais se sont institués les bourreaux.
Il convenait que l'Europe assistât au supplice, au moins par ses délégués. C'est ce qu'elle était convenue de faire par les traités du i août i8i5, à l'article III desquels il était dit : « Les cours impériales d'Autriche et de Russie et la cour royale de Prusse nommeront des commissaires qui se rendront et demeureront au lieu que le gouvernement de S. M. B. aura assigné pour le séjour de Napoléon Buonaparte et qui, sans être chargés de sa garde, s'assureront de sa présence»; et à l'article IV : « Sa Majesté Très Chrétienne sera invitée, au nom des quatre cours ci-dessus mentionnées, à envoyer également un commissaire au lieu de détention de Napoléon Buonaparte ».
L'Angleterre, qui s'était retirée derrière l'Eu-
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rope, pour violer ses propres lois et garder hypocritement les apparences de la générosité, de l'hospitalité et du libéralisme ; l'Angleterre qui, par Lord Castlereagh, avait ouvert l'opinion que l'Europe, en lui abandonnant la garde de Napoléon, pourrait tout de même le faire surveiller, ne se fut nullement souciée, ce point acquis, que l'Europe entrât dans ses arrangements à l'égard d'un prisonnier. Avant même qu'on se fût emparé de lui, le i5 juillet. Lord Liverpool écrivait à Lord Castlereagh : « Dans le cas où nous le prendrions, nous préférerions qu'il n'y eût point de commissaires appointés par les autres puissances, mais qu'il fut entièrement remis à notre propre discrétion ». Le 21, il écrivait : « Nous sommes extrêmement peu portés à admettre des commissaires de la part des autres puissances ; un tel arrangement pourrait être admissible pour quelques mois, mais, lorsque des personnages d'un tel caractère résident dans un endroit où ils n'ont rien à faire, ils sont bientôt fatigués, se querellent vraisemblablement entre eux et ces disputes peuvent devenir un embarras sérieux pour la garde exacte du prisonnier. » L'idée des commissaires ayant été suggérée, au début, par Castlereagh lui-même, il pouvait reconnaître, après examen, qu'elle ouvrait la porte à beaucoup d'objections, mais il se sentait embarrassé pour la retirer. Liverpool insinua alors que, pour sauvegarder le principe, et, en même temps, ménager des économies aux Puissances
alliées, il serait simple, moyennant un arrangement entre elles, qu'elles envoyassent alternativement, durant une année, un commissaire, ce qui donnerait moins de tracas et produirait moins d'intrigue que trois ou quatre. Le principe de l'envoi des commissaires n'en fut pas moins adopté, le 28 juillet (dix-septième séance), par les délégués des quatre puissances (Autriche, Grande-Bretagne, Prusse et Russie) — la conférence à Quatre qui réglait alors les destinées de la France — et Lord Gastlereagh ne fit aucune difficulté pour signer, quatre jours plus tard, la convention du 2 août. 11 est vrai que Lord Liverpool en tira aussitôt cette conséquence que, Napoléon étant le prisonnier de l'Europe, l'Europe devait contribuer à son entretien et à sa garde; que l'une et l'autre coûteraient cher — trois millions ou tout près (2.946.350 francs) rien que pour les charges militaires et civiles et plus de trois millions (3.280.875 francs) pour l'escadre; au total, 3oo.ooo livres sterling, soit 7.506.000 francs sans parler de son entretien. C'était de l'argent et, si l'empereur de Russie n'eût point hésité à payer sa part, le roi de Prusse eût assurément refusé son écot, Blùcher ayant offert des façons bien autrement expéditives de le régler. Lord Liverpool ne poussa point toutefois sa menace jusqu'à en faire un objet de négociation : il aurait eu trop à y perdre, tant par la diminution de prestige que par des complications que n'eussent pas manqué de susciter le contrôle et Tapure-
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ment des comptes, les prétentions des uns et des autres à assurer la garde du captif, les rivalités d'influence et jusqu'aux préséances. Il subit donc les commissaires, mais il trouva fort opportune la résolution du roi de Prusse de ne point en entretenir, et, à mesure qu'une des trois puissances rappela le sien, il n'eut garde d'insister pour qu'elle le remplaçât. Pour l'instant, la Russie, l'Autriche et le roi de France ne manquèrent pas d'user d'un droit qui consacrait leur triomphe.
Ce n'était point que l'empereur de Russie se proposât d'intervenir pour procurer un traitement plus favorable à l'homme qu'il avait si souvent assuré de son amitié ; ce n'était pas qu'il prétendît être tenu régulièrement au courant de ses besoins physiques, de ses souffrances morales, afin d'intervenir pour soulager les unes et satisfaire les autres ; mais il entendait avoir, à Sainte-Hélène, quelqu'un qui écoutât et qui regardât, qui lui rapportât le moindre geste que ferait le prisonnier et amusât ainsi son ennui ; à présent que le fauve avait été pris au piège et qu'il était enfermé dans la cage de fer, ne fallait-il point aposter quelqu'un pour noter ses bonds, ses rages, ses cris et ses appels? Xulle pitié, mais l'insultante joie de retrouver abaissé, vaincu, misérable et gémissant l'être qu'on vit superbe, glorieux et terrible, et dont on eut si grand'peur. Rien d'autre.
L'homme que l'empereur Alexandre a désigné pour l'envoyer à Sainte-Hélène, se nomme
Alexandre Antonovitch de Balmain ; il descend de la famille Ramsay de Balmain, éteinte en Ecosse dans les mâles, le 21 février 1806, à la mort de Sir Alexander Ramsay de Balmain, sixième baronet de son nom et membre du Parlement, mais perpétuée en une branche qui, demeurée fidèle à Jacques II, l'a suivi dans sa proscription, et dont un membre s'est établi à Gonstantinople d'où il est passé plus tard en Russie avec Bruce, destiné à une si grande fortune.
Bogdan Andrianovitch Ramsay de Balmain, le premier qui entra au service russe, parvint au grade de colonel commandant du régiment de la Trinité et fut tué à la bataille de Vilmanstrand, en in^i. Il semble avoir pris le titre de comte. On avait connu, dans la famille Ramsay, un titre de comte de Holderness, créé, en 162 1, par Jacques P"" d'Angleterre (Jacques VI d'Ecosse) en faveur de Jacques Ramsay, son ancien page, mais ce titre s'était éteint en 1625 par la mort sans hoirs de ce Jacques dont un frère fut seulement créé baronet cette même année 1625, et la branche russe n'avait point même de rapport avec celui-ci.
Le fils de Bogdan, Antoine, fut gouverneur général de Koursk et d'Orel et prit une part remarquée aux guerres du Caucase, car, à sa mort, en 1790, l'impératrice Catherine gratifia sa veuve de cinq cents feux et de quelques milliers de déciatines de terre. Alexandre Antonovitch avait alors neuf ans ; il fut promu cornette, inscrit dans un régiment de
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cavalerie de la Garde et placé, jusqu'à terminaison de ses études, dans le Corps des Cadets; l'impératrice y nomma de même son frère cadet Karl, connu plus tard par son extraordinaire bravoure et ses succès mondains, qui, couvert de blessures, mourut, à vingt-six ans, général major ; son troisième frère entra aux pages; ses deux sœurs, dont la plus âgée fut demoiselle d'honneur de Sa Majesté, furent placées aux frais du Trésor au monastère de Smolna.
Alexandre Antonovitch était capitaine en second dans un régiment de cavalerie de la Garde lorsque, au mois de mars i8oi, « ayant suivi un camarade qui faisait beaucoup de folies », il frappa au visage un commissaire de police. L'empereur Paul ordonna qu'il fût dégradé, avec privation de tous les droits de la noblesse, et qu'il fût incorporé, comme simple soldat, dans un régiment d'infanterie caserne à Pétersbourg. Il n'y passa que trois jours ; l'empereur Paul ayant été tué le 23 mars et le premier soin de l'empereur Alexandre ayant été de rapporter toutes les décisions prises par feu son père.
Néanmoins, les trois jours que Balmain avait vécus dans la caserne d'infanterie, l'avaient dégoûté du service militaire et il s'empressa de le quitter. Dès le 20 août 1801, il entra au département des Affaires étrangères ; il fut d'abord attaché à la légation près le roi de Sardaigne, d'où il passa, le 3 janvier i8o3, à celle près le roi de Xaples. Le
3o juin 1810, il fut nommé secrétaire d'ambassade à Vienne; en 1812, avant l'ouverture des hostilités, il fut envoyé en mission secrète à Gratz et à Triéste ; et, après le passage du Niémen par les Français, à Prague, à Garlsbad et à Dresde ; le 3 octobre, il fut nommé secrétaire d'ambassade à Londres. Le 23 mars 181 3, il rentra au service militaire avec le grade de lieutenant-colonel et partit de Londres, avec des dépêches, pour le quartier général impérial à Dresde. Jusqu'à l'armistice, il fut à l'avantgarde des troupes commandées parle général Walmoden; il passa ensuite à l'armée du prince de Suède et assista aux combats de Gross-Beren, d'Uterborn, de Wittenberg et à la bataille de Dennevitz — pour quoi il fut décoré de Saint-Vladimir, 4^ classe, avec ruban. Détaché en septembre près de Czernitcheff, il prit part, sous les ordres du colonel de Benkendorff, à l'échauffourée de Gassel, ce qui lui valut Sainte-Anne, 2° classe. Il suivit Czernitcheff dans la poursuite de l'armée française jusqu'au Rhin ; puis, fut chargé de diverses missions près de Wintzingerode et près de Bernadette, lequel lui conféra l'ordre de l'Épée ; mais il tomba gravement malade à Brème et lorsque, le i" mars 1814, complètement rétabli, il essaya de rejoindre le détachement du général comte Vorontzov, il ne put y parvenir, les communications étant interrompues par les Français. Il dut donc rester à Nancy jusqu'à l'entrée des Alliés à Paris. Le 4 avril, il vint annoncer au Gouvernement fran-
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çais la reddition des forteresses de Metz et de Luxembourg, ce qui lui valut, du roi de Prusse, l'ordre du Mérite. Le n juin i8i5, il fut, par ordre de l'empereur, envoyé au duc de Wellington, près duquel il resta jusqu'à la seconde occupation de Paris ; il remplit encore, non sans danger, plusieurs missions importantes, qui témoignaient de la confiance particulière de son souverain ; en diverses occasions, il fut choisi, à l'exclusion de ses anciens, à cause de sa grande activité, de son exactitude, de son intelligence, de son tact, mais, en le désignant pour Sainte-Hélène, l'empereur Alexandre montra mieux encore comme il l'appréciait, et à des points de vue fort divers.
M. de Balmain était un homme d'esprit; il gardait sous l'uniforme russe quelque peu de l'humour écossais ; les plaisantes imaginations qu'il glissait parfois dans ses dépêches officielles faisaient le bonheur des employés des Affaires étrangères ; il était la coqueluche des salons, où les femmes l'entouraient, car il excellait à provoquer le fou rire et à le pousser « jusqu'à l'hystérie >j. Sans doute les sujets qu'il aurait à traiter avaient besoin d'être égayés et l'on comptait qu'il les présenterait de façon à en souligner le pittoresque et à y insérer des détails qui déridassent l'auguste destinataire. Malheureusement pour la chronique, le comte de Balmain trouva à Sainte-Hélène des séductions qui lui firent peu à peu perdre de vue le but de sa mission ; il s'en désintéressa à propor-
tion que Miss Johnston l'aînée devenait bonne à marier et il finit par l'épouser. Elle plût d'ailleurs à l'empereur Alexandre, qui fut plein d'attentions aussi bien pour elle que pour son beau-père, Sir Hudson Lowe.
Le comte de Balmain n'avait point été favorisé pour le traitement ou plutôt, on ignorait, aussi bien à Pétersbourg qu'à Vienne et à Paris, la somme qu'il fallait allouer aux agents envoyés à Sainte-Hélène. Le ministère impérial avait cru être généreux en accordant 1.200 livres sterling (3o.ooo francs) et 2.000 ducats pour frais de voyage. Dès les premiers jours, Balmain prouva qu'il ne pouvait vivre à ce compte et demanda plutôt son rappel. Après un an il avait fait mille livres de dettes ; son souverain lui accorda donc un traitement annuel de 2.000 livres sterling (So.ooo francs) et un fonds de 1.600 livres sterling (40.000 francs), pour payer l'arriéré. Il s'en déclara satisfait.
Le collègue autrichien de M. de Balmain, le baron Stûrmer, n'avait point reçu des instructions analogues aux siennes. Durant que le Russe devait s'informer de tous les détails, se prêter aux confidences et s'efforcer d'abord à satisfaire la curiosité de son souverain, l'Autrichien ne devait s'immiscer dans quoi que ce fût, et, après avoir dressé un procès-verbal qui constatât la présence de Napoléon à Sainte-Hélène, renouveler seulement chaque mois ce procès-verbal. « Vous éviterez avec
le plus grand soin, lui était-il dit, tout rapport avec Napoléon Buonaparte et les personnages de sa suite. Vous repousserez, d'une façon claire et nette, toutes les propositions que ces personnages pourraient vous faire et, s'ils se permettaient des démarches directes, vous auriez à en avertir surle-champ le gouverneur. » A moins que l'empereur d'Autriche, certain que ces instructions confidentielles ne seraient jamais publiées, ait voulu, par l'envoi d'un commissaire, fournir à l'opinion une sorte de trompe-l'œil, faire croire qu'il s'intéressait au sort de son gendre et que, en postant près de lui un agent, il entendait assurer sa sécurité et son bien-être, on peut se demander quel but il se proposait. Sans doute n'en avait-il d'autre que d'acquérir à tout instant la certitude que Napoléon ne sortirait point de sa prison. Ou bien, sachant pertinemment qu'on n'avait nul besoin de leur secours, les oligarques autrichiens prétendaient-ils se donner l'intime satisfaction de faire croire que, eux aussi, gardaient le prisonnier de l'Europe?
Le commissaire nommé par l'empereur François I" appartenait, comme Balmain, à la carrière diplomatique. L'élévation, toute récente, de sa famille était due aux connaissances que son père, Ignace-Laurent, avait acquises dans les langues orientales. Les publications qu'il avait faites l'avaient désigné pour un poste d'interprète à l'internonciature de Constantinople et il y avait acquis une autorité analogue à celle qu'exerçait Ruffin
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pour les intérêts français, si bien qu'il parvint à être lui-même nommé internonce. Anobli en 1800, il fut créé baron en 181 3, Son fils aîné, Barthélémy, était né à Constantinople en 1787; rentré à Vienne avec ses parents, il fut placé à l'Académie des Langues orientales, ce qui lui ouvrit la carrière du drogmanat. Mais il travailla d'abord dans les bureauxdu haut commissaire comte Wrbna qui l'employa à la correspondance avec les Français durant l'occupation ; il vint de là drogman à Constantinople, et, en 1811, fut envoyé commis de légation à l'ambassade impériale à Saint-Pétersbourg. En 1812 et i8i3, il accompagna le prince Schwarzenberg en Galicie, en qualité de secrétaire de légation, détaché comme secrétaire particulier « pour aider le prince dans sa correspondance avec les ministres ou les généraux des puissances alliées ou dans d'autres cas semblables ». Il continua le même service en 18 14 et assista au congrès de Châtillon. Après un assez long séjour à Paris, il fut nommé secrétaire de légation à Florence; mais, avant de rejoindre son poste, il épousa une jeune fille française dont il était devenu amoureux. On a dit qu'elle avait été femme de chambre, ce qui n'est pas, mais il n'est pas vrai davantage que son père eût le moindre droit à un titre de baron dont, selon la mode allemande, on eût généreusement donné la monnaie à la fille. Celle-ci se nommait Ermance-Catherine Boutet, et avait à peine dix-sept ans. Son père, employé à la direction du génie au
ministère de la Guerre, était fils d'un nommé Jacques Boutet, chapelier à Loches; il devait obtenir, en 1824 (i5 juin), des lettres d'anoblissement, ce pourquoi jusqu'à sa mort il se fit appeler le baron de Boutet. Il le fut en Autriche.
Lorsqu'elle arriva à Sainte-Hélène, la baronne Stiirmer ne produisit point de telles illusions : « Il y a deux ou trois ans, dit Las Cases à l'Empereur, qu'un commis au bureau de la Guerre, très brave homme pour ce que j'en connais, venait chez moi donner des leçons d'écriture et de latin à mon fils. Il avait une fille dont il comptait faire une gouvernante et nous priait de la recommander si nous en trouvions l'occasion. M""* de Las Cases se la fit amener : elle était charmante et de l'ensemble le plus séduisant. A compter de cet instant, M°^ de Las Cases l'invitait parfois chez elle, cherchant à lui faire faire quelques connaissances dans le monde qui puissent lui être utiles. » Et c'était elle, la petite Boutet, dont le mari avait été nommé commissaire de S. M. I. et R. A., le 3i octobre i8i5 ; et elle eut le plus grand soin de ne point reconnaître Las Cases, lequel avait fondé sur sa venue des espérances immédiatement déçues. Cette jeune et jolie femme était pleine de prudence et certes le baron Stiirmer ne manquait point davantage de cette vertu diplomatique ; mais, sur l'ordre de son souverain, il avait amené avec lui un jardinier de la Cour, nommé Philippe Welle, chargé de recueillir ce que l'île de Sainte-Hélène pouvait fournir
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d'intéressant pour Thistoire naturelle et en particulier pour la botanique. De quels drames ce botaniste fut la cause innocente !
Le baron Stiirmer n'avait, comme son collègue de Russie, qu'un traitement de 1.200 livres sterling; ce traitement ne fut point augmenté et la mission de Sainte-Hélène le ruina, au moins pour un temps, car il se trouvait dépenser plus de 4.000 livres sterling, par an. Pourtant, sauf à deux ou trois reprises, il s'abstint de parler de son réel dénûment, tandis que ce fut presque l'unique motif sur lequel son collègue de France brodait ses dépêches.
Ce collègue de France, hélas ! c'est, pour Balmain et Stiirmer, Lowe et Reade, Malcolm et Gorrequer, pour tout ce qui est dans l'île, du plus superbe Anglais au plus humble Chinois, l'objet de risée, le fantoche que les enfants montrent au doigt; c'est, en chair et en os, l'Emigré, tel que l'ont chanté Déranger et Debraux. Ce commissaire s'est appliqué à inscrire dans ses dépêches et dans ses placets, la matière des couplets que poursuivait le parquet royal. Il est là pour prouver que rien n'y fut exagéré et que rien n'en saurait être contredit. C'est Claude-Marin-Henri de Montchenu ^ ; son père, Joseph de Montchenu, se qualifiait simplement
I, Je ne saurais entrer ici dans les détails nécessaires pour peindre en pied le personnage. Je me permets de renvoyerà mon livre : Autour de Sainte-Hélène, 'i^ série, p. i à 120.
seigneur de Thodure. Lui, le 22 mai 1789, pour présenter son contrat de mariage à Leurs Majestés, se trouva le baron de Montchenu, et, après avoir flotté, une année au moins, de comte à marquis, il se fixa définitivement à ce dernier titre comme plus sonore et congruant à sa personne. Né en 1757, inscrit à quinze ans aux chevau-légers de la Garde, lieutenant au régiment Mestre de camp-généraldragons en 1775, il y fut capitaine en 79 et mestre de camp en second en 83. La Cour, comme on sait, avait imaginé ce grade qui, sans qu'on en pût connaître Futilité, doublait le nombre des colonels de Versailles, afin d'ouvrir plus tôt l'accès des hauts grades à cette noblesse. Montchenu était en effet de fort ancienne famille et il eût cousine, bien que de loin, avec la Maison de France, celle de Savoie et celle d'Espagne.
Le baron de Montchenu, réformé en 1788, épousa en 1789 une Maupeou d'Ableiges, émigra en 1792, fut de ce corps du duc de Bourbon qui ne parut nulle part et qui, prêta agir le i" septembre 1792, fut dissous le 22 novembre. Puis il s'abstint de toute démarche oîi il eiit pu compromettre sa personne et, après huit ans de séjour en Westphalie, il rentra en France, un mois à peine après Brumaire, en présentant un certificat du maire de Versailles, délivré sur le serment de huit témoins, attestant que le citoyen Montchenu avait résidé à Versailles depuis le i*"" mai 1791 jusqu'au 20 fructidor an V. Malgré certaines difficultés provenant de l'abon-
dance de Montchenus en instance de « surveillance », Claude-Marin-Henri, protégé des consuls Gambacérès et Lebrun, obtint d'être radié. Il vécut à Paris, puis à Lyon et, dans les cafés où il fréquentait, il disait volontiers : « Quand cet homme sera tombé, je supplierai le roi de me rendre son geôlier. » C'était en 1811, M. de Montchenu flairait de loin les désastres et ses ambitions étaient généreuses. On ne les comprit point d'abord. Malgré ses campagnes, son nom et ses services, il ne fut point, à la première Restauration, traité selon ses mérites. Aussi vint-il réclamer à Vienne! Quoi? Une indemnité, a-t-on dit, pour des fourrages consommés lors de la guerre de Sept Ans. C'était un insupportable bavard, le gobe-mouches important, espèce redoutable ! Talleyrand l'avait vu et apprécié; et ce fut Talleyrand qui proposa le marquis, lequel avait rejoint le roi à Gand, pour la place de Sainte-Hélène. Avait-il cédé, comme on a dit, à Mesdames de Jaucourt et de Laval qui s'étaient instituées les protectrices des Montchenu ? cela se peut, il n'avait rien à leur refuser. Toutefois, après avoir promis, il ne se décidait point à faire signer une nomination qui devait sembler une épigramme en actions. Il s'y résolut la veille de sa chute et ce fut là son testament; le 22 septembre, « le sieur de Montchenu, colonel, fut nommé par le roi son commissaire à Sainte-Hélène ));le 28, le prince de Talleyrand n'était plus ministre, mais il avait procuré ses maîtres à la risée de l'Europe,
Le duc de Richelieu tenta vainement d'obtenir de Montchenu qu'il acceptât en échange de Sainte- Hélène une place de chargé d'affaires ou même de ministre dans une petite cour d'Allemagne. Mais l'autre tenait que « sa commission était de la plus haute importance pour la France », et, outre qu' « elle le mettait à 2.000 lieues de ses créanciers », elle luiassurait un traitementde3o. 000 francs qu'il espérait bien voir augmenter, qui fut en effet, en 1817, porté à 60.000 francs avec effet rétroactif et qu'il demanda ensuite qu'on relevât à 100.000, à quoi on n'acquiesça point. De plus, on le fit maréchal de camp le 22 novembre 181 5, et il en toucha les appointements de 10.000 francs. Moyennant quoi, il ne donna pas un verre d'eau à qui que ce fût et s'institua pique-assiette chez le gouverneur, les commissaires, les officiers anglais et les négociants, si bien qu'il fut surnommé le Marquis de Monter~chez-nous. « C'est, dit un de ces officiers, une parfaite représentation de l'Ancien Régime. » Cela est trop; Montchenu n'en fut que la caricature; il était tel par ses naïvetés, sa sottise, son inexpérience delà vie contemporaine, par sa haine furieuse contre Buonaparte, par son avidité et sa goinfrerie, un caractère, dirait-on, de convention, un personnage irréel, tant il poussait à l'extrême tous les ridicules dont il semblait uniquement composé et que personne n'eût osé imaginer accumulés ainsi sur un seul homme.
En formant sa suite, il avait amené un aide de
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camp singulièrement hâve, car il devait le nourrir. C'était un garde du Corps, Jean-Claude Gors, fils de feu Philibert Gors, instituteur à la Croix-Rousse, et de Claudine-Joseph Cochet. Parvenu, au mois de juin i8i4, à se faire inscrire dans la compagnie Raguse, il avait fait le voyage de Gand, et, en septembre, était du guet du roi. Pourquoi le prit-on là pour lui allouer 6.000 francs de rentes, en l'affublant de la particule, nul ne le sut. Il devait obtenir que son traitement fût porté à 12.000 francs, et il vécut toute sa vie, même sous le second Empire, de la pension qu'on lui fit pour être allé à Sainte- Hélène. Au surplus, sans être aussi ridicule que Montchenu, moins estimable, car il passait son temps à dénoncer son chef.
Voilà l'Europe, — France, Autriche, Russie, — qui, par commissaire, doit à chaque heure constater la présence du prisonnier et chaque mois en envoyer le procès-verbal; témoins qui pourraient être précieux et que l'Angleterre réduira à ne rien voir, ne rien entendre, ne rien savoir. L'Europe est bonne pour verser son sang au profit de l'Angleterre ; auxiliaire et mercenaire, c'est son rôle; mais la pensée, le but, la domination, l'Angleterre se les réserve, même aux heures où un empereur de Russie imagine, sous les auspices d'une voyante hy lérique, les « Sainte Alliance ». Elle fait mieux; laissant aux rois d'Europe les vaines déclarations de principes, les prières et les mômeries, elle s'est
LES COMMISSAIRES aï?
assuré la réalité : le pouvoir de la mer, pour quoi elle a, sous d'ingénieux vocables, fait combattre la France par toute l'Europe à ses gages. Et, comme un symbole de cette définitive victoire, par laquelle, pour un siècle et peut-être d'autres siècles, elle s'est rendue la maîtresse du monde, elle est seule et entend rester seule à garder l'homme — l'homme unique entre les hommes — qui menaça sa fortune et balança ses destinées. Ainsi convient-il qu'il en soit pour enseigner aux idéalistes le respect de la brutalité du fait et aux Européens une fable : Bertrand et Raton, mais ils l épèlent toujours et ne la comprendront jamais.