LE DRAME
Lorsque Napoléon aborda le Bellerophon^ ce fut en empereur qu'il fut traité; il reçut les honneurs royaux et prit partout la première place. Le gouvernement anglais s'avisa ensuite de lui refuser son titre impérial, se fondant, non pas sur la double abdication, mais sur ce qu'il ne le lui avait jamais officiellement reconnu. En eff*et, durant quinze années, il avait esquivé, avec une persévérance remarquable, toutes les occasions oij il aurait eu à qualifier le chef du Gouvernement français du titre que le peuple lui avait conféré, que le chef de la religion catholique lui avait confirmé et dont l'avaient salué tous les rois et tous les empereurs. Même traitant avec lui, comme à Châtillon, les plénipotentiaires anglais avaient évité de le lui donner : il est vrai qu'en ce dernier cas ils avaient
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trouvé d'étranges facilités de la part du représentant de l'Empereur qui, dans tous les protocoles, avait admis qu'on l'appelât « le plénipotentiaire de France ou « le plénipotentiaire français », et n'avait jamais réclamé les droits de son maître. Il y avait mieux : ratifiant, en ce qui la concernait, le 1 1 avril i8i4, le traité de Fontainebleau, la Grande- Bretagne avait une première fois présenté une rédaction qui ne fut point admise; elle y revint le 27 avril et elle envoya alors son accession au traité ayant pour objet d'accorder « à la personne et à la famille de Napoléon Buonaparte la possession en toute souveraineté de File d'Elbe, et des duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, ainsi que d'autres objets », sous cette réserve que « Son Altesse Pioyale ne devrait pas être considérée comme étant, par cet acte d'accession, devenue partie cocontractanle, au nom de Sa Majesté, à aucune, des autres stipulations qui y étaient contenues ». Sans doule, s'agissait-il d'abord des titres conservés à Napoléon et aux membres de sa famille.
Lorsque l'excès des violations du traité de P'ontainebleau par le gouvernement de Louis XVIll eut contraint l'Empereur, dans les conditions que l'on sait, à venir réclamer en France le droit qu'il avait à vivre, les Puissances alliées accusèrent « Napoléon Buonaparte d'avoir détruit le seul titre légal auquel son existence se trouvât attachée », et déclarèrent qu'il « s'était placé hors des relations civiles et sociales, et que, comme ennemi et per-
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tiirbateur du repos du monde, il s'était livré à la vindicte publique ». Sans doute se proposaientelles, d'après ces derniers mots, de mettre sa tète à prix; elles ne l'osèrent point — au moins ofliciellement. A partir de ce moment, l'Empereur ne fut plus pour elles que Napoléon Buonaparte, — lu étant pris pour une injure et une aggravation de peine. Les souverains légitimes régnant en Europe prononcèrent donc sa déchéauce « au nom de la Sainte-Trinité » et en vertu des droits qu'un souverain légitime a sur son peuple ; sous les mêmes autorités, ils avaient transformé en prisonnier l'hôte qui était venu s'abriter sous le pavillon britannique. Désormais, il serait interné dans une enceinte fortifiée, gardé à vue, traité comme un officier général presque régulièrement investi de son grade, et l'on comptait même qu'étant donné son point de départ, c'était là une faveur grande. Si cuisantes que fussent les blessures faites ainsi à sa dignité, Napoléon pouvait, à bord du Northumberland, se considérer comme un voyageur obligé de subir, dans une auberge flottante, les manques d'égards de son hôte ; d'ailleurs, si l'amiral avait marqué nettement qu'il entendait rester le maître à son bord, il avait des déférences ; il venait dans le salon, à cinq heures, dire à l'Empereur qu'on était servi ; il ne parlait et ne faisait parler que français, et, si les deux services prolongeaient le dîner pendant une heure ou une heure et demie, c'était une politesse qu'il
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fût le plus abondant et le plus luxueux possible, et présenté par quantité de domestiques civils. L'ami«'al s'efforçait à faire les honneurs ; il abrégea le repas que l'Empereur trouvait trop long; il ne se formalisa point qu'il quittât la table à son temps, et lorsqu'il se levait, tous les convives se tenaient debout jusqu'à ce qu'il fût sorti de la chambre. Aussi, l'Empereur s'était-il familiarisé jusqu'à jouer avec lui au Vingt et un. Tout ce qui était sur le vaisseau, du dernier des élèves de marine au colonel du 53% Sir George Bingham, lui témoignait un respect et une déférence qui s'attestaient par des gestes, des actes, l'attitude générale. L'amiral venait, au sortir du dîner, se présenter à l'Empereur, l'avertir de Thumidité, et, si l'Empereur prenait son bras et prolongeait la conversation, il en paraissait très honoré. Ainsi, ses préjugés s'étaient dissipés; devant le Grand Soldat, ces soldats avaient compris à qui ils avaient affaire ; tout ennemis qu'ils étaient, ils avaient admiré et ils avaient plaint celui que la fortune n'avait tant élevé que pour le précipiter de plus haut; ils avaient cédé à l'attrait de son génie, à cette séduction qu'il exerçait sur quiconque l'approchait et qui mettait l'éclair froid de ses yeux gris au service de la grâce irrésistible de sa bouche souriante. Ils avaient vu comme il était simple en ses mœurs et ses habitudes, sobre, sans exigences et sans besoins, et ils avaient pris pour lui cette forme d'admiration qu'inspire à tout homme qui
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pense le contraste entre la magnificence des dignités et le stoïcisme de celui qui en fut revêtu.
A ce moment, rendu, par la captivité même, plus libre de ses mouvements vis-à-vis des personnages de sa suite, l'Empereur montrait ses préférences et presque uniquement vivait avec le Grand maréchal et Las Cases. Celui-ci lui fournissait Tinteriocuteur qui lui plaisait, car presque tout de sa vie et de son histoire lui était nouveau. Las Cases lui donnait la réplique juste ce qu'il fallait pour qu'il rebondît ; il lui suggérait des dates, lui rappelait les noms, établissait le rapport de parente ou d'alliance entre les familles souveraines, fournissant des notions sur ce qui était d'ancien régime, sur la France de l'Emigration dont il avait été. Enfin, il témoignait une admiration dont son dévouement, sa volontaire expatriation attestaient la sincérité.
L'Empereur savait qu'il tenait un journal, et il avait paru l'approuver; seulement, les récits qui s'y trouvaient rapportés étaient faits à bâtons rompus, et Las Cases rêvait d'écrire l'Histoire ou les Mémoires de l'Empereur. Napoléon, de son côté, avait de longue date formé un pareil projet : « Je veux, avait-il dit aux soldats de sa Vieille-Garde en leur faisant ses adieux à Fontainebleau, je veux écrire les grandes choses que nous avons faites ensemble. » Il fallut donc peu d'instances pour le déterminer, et, sans attendre qu'il fût débarqué à Sainte-Hélène, qu'il eiit des livres où trouver des
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dates, des indications de faits et un contrôle pour sa mémoire, il commença à dicter à Las Cases, et bientôt ce travail le passionna au point qu'il devint !e seul auquel il se livrât. Il avait bien essayé d'apprendre l'anglais de Las Cases qui, à ce qu'il semble, le savait assez mal, — car les traductions de pièces anglaises qu'il a données, dans ses mémoires, sont singulièrement fautives; mais, après quelques leçons dont il subsiste de curieux devoirs^ il s'était rebuté, le parler ne correspondant point à l'écrit, et d'ailleurs son inaptitude aux langues étrangères étant un des phénomènes caractéristiques de son cerveau. Il semble n'avoir jamais parlé correctement l'italien ; malgré les rapports forcés qu'il eut avec les Allemands depuis la campagne d'Ulm jusqu'à celle de Leipsick, pendant près de neuf années, il n'a jamais eu le goût ni la patience de chercher à entendre l'allemand. Pour l'anglais, bien qu'il eût d'abord marqué quelque zèle, il ne s'y était point attardé, et si, par intermittences, il s'y reprit, on ne voit pas qu'il y ait jamais assez réussi pour consulter VAnnual Register ou lire un jeurnal. Seule, de fait, son histoire ou ce qui se rapportait à son histoire, ou ce qui avait avec elle une relation qu'il pût établir, était pour l'intéresser. Il n'était pas- un spéculatif, et l'Histoire même était pour lui son histoire. Tout ce qui était d'autres études ne le retenait point à présent. La seule façon qu'il eût d'agir encore était de se souvenir de son action, d'en repasser les