‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 58 sur 90 · TERREURS EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

TERREURS EN ANGLETERRE

les meilleures dispositions. L'armée sera augmentée à 500. 000 hommes. La Russie travaille farmée, Davoust a été sondé par Pozzo di Borgo. Carnot est tout h fait russe. Si le gouvernement anglais vous fait des propositions, n'en dites rien à Stïirmer. Quoique Metternich a promis de vous être utile, il ne faut pas vous confier à lui. En tout cas, suivez le conseil qui vous a été donnée ne vous couchez pas la nuit. »

Des hommes qui eussent conservé leur sangfroid eussent vu dans cette annonce l'expédient d'un journaliste aux abois pour intriguer, par un scandale, quelques lecteurs et se procurer des subsides. Us se fussent demandé comment TEmpereur eût pu écrire à Lewis Goldsmith : comment il eût pu lire Y Anti-Gallican, qui regorgeait à l'ordinaire d'injures contre lui et d'insultes contre la France ; comment il eût pu y faire passer des annonces ; comment un Français eût pu s'adressera Goldsmith, et pour exprimer de telles niaiseries, sur un chiffre combiné tout exprès pour être deviné. Mais, loin qu'on prît la chose pour ce qu'elle était, on s'en émut dans toutes les ambassades; il y eut des notes que M. d'Osmond passa à M. de Lieven, et Lord Gastlereagh fît part de ses inquiétudes à Lord Bathurst, lequel conclut que si l'on pouvait communiquer au général Buonaparte les journaux qu traduisaient les inspirations du ministère, l'on devait bien se garder de l'autoriser à recevoir régu-

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lièrement, et surtout par abonnement, des journaux de Topposition où ses partisans ne manqueraient point d'insérer des avis en langage convenu qui mettraient l'Empire britannique en péril.

De là peut-on déduire comme on envisageait dans les cours d'Europe la pensée que l'Empereur pût entretenir des correspondances clandestines, et comme Hudson Lowe devait s'inquiéter à la pensée qu'un tel fait pût se produire. Et dans quel émoi fut-il jeté lorsqu'il apprit qu'il y avait eu, à de telles tentatives, un commencement d'exécution, et que, selon toute vraisemblance, il y avait eu déjà des communications échangées.

Las Cases avait pour domestique un mulâtre nommé James Scott, qu'il avait employé à des commissions que le gouverneur avait trouvées suspectes. Comme il n'y avait point de preuve que Sir George Cockburn eût autorisé Las Cases à engager ce domestique, Lowe lui « ôta sa place », le fit venir, l'interrogea avec sévérité sur les messages qu'il aurait pu porter, et le menaça des plus terribles châtiments, — soit, de la peine de mort — s'il était surpris en récidive. Le père de ce James, John Scott, blanc et libre, vint deux jours après trouver Lowe et lui révéla que Las Cases avait revu, à Longwood, son ancien domestique, engagé pour suivre un nouveau maître en Angleterre ;

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qu'il lui avait proposé (à moins que ce ne fût James Scott qui se fût offert; pour faire quelques commissions ; que Las Cases alors lui avait remis un certificat signé de son nom et scellé de ses armes, et un papier portant l'adresse ostensible de Lady Clavering. Puis, il lui avait donné un gilet rouge que Scott ne devait quitter qu'à Londres ; dans la doublure de ce gilet, étaient cousues deux bandes de taffetas blanc gommé, sur lesquelles le jeune Las Cases avait copié deux longues lettres adressées par son père, l'une à Lady Clavering et l'autre à Lucien Bonaparte, près duquel, aux Cent-Jours, Las Cases avait été détaché comme chambellan lorsque l'Empereur, se réconciliant avec son frère, lui avait constitué une sorte de maison.

Aussitôt prévenu, Hudson Lowe ordonna qu'on arrêtât James Scott, qu'on saisît les bandes de taffetas gommé et qu'on transcrivit l'écriture trop fine c!u jeune Las Cases. Puis, il se transporta à Longwood, fit arrêter Las Cases par Sir Thomas Reade, et, en présence d'Emmanuel, fit apposer les scellés sur ses papiers. Las Cases fut mis momentanément au secret à llut's Gâte.

11 avait accueilli avec un calme surprenant son arrestation. « Ainsi, avait-il dit, je suis arrêté en conséquence de la dénonciation de Scott? Je savais bien que le gouverneur me l'avait envoyé. » S'il le savait, comment avait-il eu recours à lui.^ N'était-il pas averti, depuis le Bellerophon, de ce quil ris- (juait à ouvrir une correspondance clandestine? Ne

s'était-il pas, par deux fois, soumis par écrit aux restrictions que l'Angleterre imposait à ceux qui voudraient demeurer auprès de l'Empereur? En violant la consigne, ne connaissait-il pas la peine qui l'attendait ? Et c'était à un mulâtre esclave — et esclave d'un père anglais et loyaliste — qu'il avait eu l'idée de remettre des documents signés de son nom, copiés par son fils, dont le texte n'avait pu être rédigé que par lui, et dont l'un au moins ne pouvait qu'être destiné à la publicité ?

La lettre au prince Lucien renfermait le récit des événements depuis le départ de Malmaison jusqu'au mois d'août 1816. Ce récit avait la forme d'un pamphlet plutôt que d'une narration ; il était déclamatoire et peu exact. La lettre à Lady Clavering était compromettante pour elle, pour Lord Rolland, auquel Las Cases annonçait avoir adressé ci-devant un paquet, pour le prince Lucien, pour tout le monde. Las Cases y justifiait les craintes exprimées par les ambassadeurs au sujet des journaux. « Que n'auriez-vous, disait-il à Lady Glavering, quelqu'un pour m'écrire sous votre dictée ?. . . . . 11 pourrait faire insérer des articles dans le Times et le Morning Chronicle^ dont la lecture nous apprendrait que ma lettre vous est parvenue. » Enfin, il révélait que des billets, cachés dans des efïets d'habillement, étaient ainsi parvenus entre les mains des prisonniers.

On eût dit que Las Cases avait réuni sur cette bande de taffetas tous les griefs qu'on pût former

ll: renvoi de las cases

contre lui. D'ailleurs, tout était invraisemblable dans cette histoire : la proposition de James Scott, la confiance que Las Cases lui avait témoignée aussitôt, l'impossibilité matérielle que Scott remît à Lucien Bonaparte, à Rome, la lettre qui lui était destinée, le peu d'urgence et le médiocre intérêt de ces documents pour lesquels Las Cases risquait son renvoi et la pendaison de son ancien domestique.

Sans doute, Las Cases annonce qu'il a déjà, sur une bande de ce même taffetas gommé, fait passer en Europe la protestation de l'Empereur contre le traité du 2 août; il révèle même qu'il Ta adressée à Lord Holland, mais on ne saurait croire que c'ait été par cette voie que Lord Holland en a eu connaissance. D'ailleurs, ce qui a pu réussir, dans des conditions différentes, avec la connivence d'un Anglais, pour un intérêt majeur, sous le bon plaisir et par ordre de rsapoléon, devait-il être tenté, avec toutes les chances contre soi, sans l'autorisation ni l'agrément de l'Empereur, pour expédier en Europe un document qui n'importait ni à Ja politique, ni à la gloire, ni à la vie de Napoléon, et qui ne pouvait avoir pour objet que de mettre en relief la pei*sonnalité de Las Cases?

C'était là la plus favorable hypothèse, celle où les lettres parviendraient aux mains de Lady Clavering et de Lucien Bonaparte, et que celui-ci donnerait au factum qui lui était adressé la plus large publicité... dans le Dlario romaiio. dans les

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journaux des Deux-Siciles ou dans ceux du Royaume lombard-vénitien ! Mais l'autre hypothèse, celle très vraisemblable, où Scott, même s'il n'était point agent provocateur, serait pris avec ses bandes de taffetas, Las Cases ne l'avait-il pas envisagée ?

Depuis qu'on était réuni à Longwood, l'existence y était intenable pour lui. Aux Briars, il avait été Tunique compagnon de l'Empereur, travaillant et causant avec lui, passant la journée entière et souvent la nuit à écouter le récit de sa surprenante fortune. Lorsque Gourgaud était venu rejoindre l'Empereur aux Briars, le charme de cette intimité avait été diminué, mais il n'avait été définitivement rompu que lors de l'installation à Longwood. Si peu de place que prissent les deux Las Cases, si accommodant que se montrât le père pour ce qui était des fonctions, du rang, des prérogatives, si peu gênant que fût le fils, presque constamment absorbé par des écritures sans fin, où eût succombé un homme plus âgé et où il avait presque ruiné sa santé, ç'avaient été, de la part de Gourgaud et des Montholon, pour cette unique fois alliés, des attaques, d'abord cachées, puis ouvertes, de continuelles contradictions, enfin des offenses qui eussent mis à un homme moins résolu d'être calme l'épée à la main. A Longwood, les pires coins avaient été assez bons pour le père et le fils. On avait voulu faire manger celui-ci avec Piontkowski, le Polonais suspect. Plus de travail

parlioulier. Chacun réclamait sa tranche d'histoire, qu'il fût ou non capable de la traiter. Au lieu de dictées réitérées, formulant peu à peu la rédaction définitive, au lieu d'une suite ménagée où la mémoire se retrouvait et s'exaltait, le dispersement entre des époques, si fort éloignées qu'il fallait, à chaque fois, un effort considérable pour se retrouver, se reprendre et arriver à quelque précision ; au lieu d'une rédaction où il était impossible de méconnaître la touche du maître, et où la collaboration du secrétaire ne se révélait qu'à la mise au point de certains détails, à l'unité des vues et à l'enchaînement du récit, quatre différentes façons de recevoir la pensée et d'en suggérer l'expression. La dictée, si précise soit-elle, implique toujours un travail de revision, et à ce travail chacun s'applic| liait à sa façon, y portant ses qualités ou ses défauts, au détriment de la pensée initiale et de l'unité de l'œuvre. Le plus grand défaut de cette quadruple collaboration, c'est qu'elle avait dégoûté l'Empereur d'un labeur suivi et que, avant même qu'il eût abordé son règne, il devait interrompre son récit pour n'en reprendre que les dernières péripéties, en vue d'expliquer comment il n'était point responsable du désastre de Waterloo. Las Cases n'avait donc plus, dans ce travail collectif, qu'un quart de confiance, et c'était là assurément la désillusion la plus pénible qu'il pût éprouver. Ne se mêlant en quoi que ce fût aux intrigues des commensaux de l'Empereur, dédaignantaussi bien

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les manœuvres des Montholon que les colères de Gourgaud, ne pouvant, comme le Grand maréchal, chercher un peu de paix dans son intérieur ; n'ayant point eu d'autre but que d'entrer dans la confidence de l'Empereur et n'ayant point cherché d'autre emploi à son activité que de recevoir ses dictées et recueillir ses paroles^ il pouvait penser que s'il avait réussi dans le premier cas, il échouait présentement dans le second, et qu'il n'avait point à poursuivre une œuvre qui appartiendrait à Napoléon et nullement à Las Cases. 11 n'en était point de même dans le cas de son journal : là, il s'était si étroitement mêlé à l'Empereur qu'on ne pouvait les séparer; Napoléon parlait, mais il avait un interlocuteur, et c'était Las Cases. Las Cases donnait la réplique, mais il ne s'abstenait pas d'émettre ses idées, de raconter sa vie, de vanter son Atlas, de faire valoir son dévouement. Il tenait registre de ces propos, mais le manuscrit se gonflait et devenait énorme. Si, pour un peu moins de deux années, quatre mille pages étaient noircies, que de pages pour dix ans, au cas que la captivité et la vie de l'Empereur se prolongeassent dix années ? Il y avait le dégoût, la lassitude, l'ennui. On ne va pas jusqu'à penser que Las Cases a préparé sa sortie en se faisant prendre ainsi en flagrant délit, mais qu'il a sciemment risqué d'être déporté pour un si médiocre profit et avec d'aussi médiocres chances ; autrement faudrait-il douter que cet homme de cinquante ans fut de bon sens. Or, malgré l'obscur-

cissement momentané de sa faveur, il était le compagnon le plus utile à l'Empereur, le seul dont la conversation lui agréât, le seul qui occupât son oisiveté et fournît un aliment à son esprit. Seul avec Bertrand, — lui de 1766, Bertrand de 1773, — il était d'âge à se rappeler les événements qui intéressaient l'Empereur, et, tandis que Bertrand, absorbé entre sa femme et ses enfants, ne paraissait chez l'Empereur qu'à heures fixes et pour un travail donné, Las Cases était toujours là, et sa parole n'était point enchaînée, comme celle de Bertrand, par le lien d'une discipline subie depuis vingt ans. Cela, tout le monde le sentait et le savait à LongAvood et hors de Longwood, et l'espèce de rage qu'éprouvaient, contre Lias Cases, les Montholon et Gourgaud, suffisait à le montrer. Las Cases était pour l'Empereur le seul homme nécessaire, parce qu'il était le seul qui pût encore l'intéresser à la vie, fût-ce à sa vie passée, et, par là, à sa vie présente.

Mais, Las Cases avait entrevu une autre mission qui n'était pas pour flatter moins son amour-propre, son zèle et son dévouement, ni pour procurer moins de retentissement à son nom. Il rêvait d'être en Europe le porte-paroles de Napoléon : arrivant de l'île maudite, couvert d'un prestige que lui assuraient son désintéressement, la noblesse de sa conduite et la pureté de son caractère, il porterait au tribunal des rois les i)laintes du proscrit, il agiterait l'opinion des peuples, il obtiendrait des

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adoucissements à la captivité, il prouverait que la sanlé de l'Empereur se trouvait compromise par le séjour à Sainte-Hélène et qu'il fallait au moins changer le lieu de la relégation.

Si ferme était sa détermination que, dès le premier jour de son arrestation, il s'était mis personnellement en conflit avec l'Empereur pour obtenir qu'on lui remît le manuscrit de son journal, que l'Empereur de son côté réclamait comme lui appartenant; sans s'inquiéter si la chose conviendrait ou non à l'Empereur, il avait pris sur lui d'adresser à Hudson Lowe un réquisitoire où il s'établissait, avec une audace tranquille, l'avocat d'office et le porte-paroles de Napoléon et ne faisait en réalité que creuser le fossé et élever la bairière. Devant de tels documents, où il sacrifiait si largement à la littérature, s'inquiétait si peu des conséquences, on ne peut que se demander si Las Cases, ayant constamment en vue un autre public et, si l'on veut la postérité, n'excitait point l'Empereur comme le disaient les agents anglais, aux protestations écrites, aux manifestations de toute espèce qui devaient donner du dramatique à l'histoire de la captivité et du piquant au livre qu'il préparait.

Rien ne pouvait faire qu'il restât à Sainte-Hélène, vu que, disait-il, « il avait été flétri par son arrestation ». Vainement le Grand maréchal lui écrivit et lui dit que l'Empereur souhaitait qu'il restât; vainement Hudson Lowe lui proposa de retourner

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à Longwood pourvu qu'il en fit la demande par écrit; Lowe, par égard pour les convenances de l'Empereur, acceptait ainsi de tenir pour non avenue l'infraction la plus grave qui eût pu être faite aux règlements; il ne manqua point de rendre compte au ministre, lequel, par retour du courrier, approuva cette indulgence : mais Las Cases n'entendait point retourner près de l'Empereur et, au milieu des fleurs de rhétorique dont il l'entourait, cette résolution, le plus nettement du monde, se faisait jour.

L'Empereur couvrit son départ en lui adressant une lettre qui contenait une approbation positive : « Votre conduite à Sainte-Hélène, lui disait-il, a été, comme votre vie, honorable et sans reproche. . . Votre société m'était nécessaire. Seul, vous lisez, vous parlez et entendez l'anglais... Cependant, je vous engage, et au besoin je vous ordonne, de requérir le commandant de ce pays de vous renvoyer sur le continent : il ne peut point s'y refuser puisqu'il n'a d'action sur vous que par l'acte volontaire que vous avez signé... » Et il terminait ainsi cette lettre où il avait réuni les plus fortes imprécations contre le gouverneur : « ... Consolezvous et consolez mes amis. Mon corps se trouve, il est vrai, au pouvoir de la haine de mes ennemis : ils n'oublient rien de ce qui peut assouvir leur vengeance; ils me tuent à coups d'épingle; mais la Providence est trop juste pour qu'elle permette que cela se prolonge longtemps encore. L'insalu-

brité de ce climat dévorant, le manque de tout ce qui entretient la vie, mettront, je le sens, un terme prompt à cette existence dont les derniers moments seront un acte d'opprobre pour le caractère anglais; et l'Europe signalera un jour avec horreur cet homme astucieux et méchant : les vrais Anglais le désavoueront pour Breton. »

Las Cases allait donc partir avec les honneurs de la guerre : non seulement l'Empereur ne paraissait plus se souvenir d'avoir blâmé son imprudence, mais il semblait admettre que, comme le disait Las Cases, « il serait plus utile en Europe qu'à Longwood ». Si son départ pouvait surprendre, surtout après la déclaration qu'il avait donnée le 20 avril 1816, où il affirmait en même temps que son dévouement, sa volonté de « demeurer auprès de l'empereur Napoléon », il y devait donner une excuse qui expliquerait tout : l'état de, santé de l'Empereur, la nécessité de le rendre public, et l'impulsion qu'une telle révélation donnerait à l'opinion.

Depuis que le gouverneur avait, de son chef, restreint les limites de l'enceinte tracée par l'amiral Cockburn pour les promenades de l'Empereur et qu'il s'était ingénié à multiplier les sentinelles, rêvant même une grille continue pour clôture aux jardins de Longwood, Napoléon avait cessé de

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