‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 60 sur 90 · LE DOCTEUR O'MEARA · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR O'MEARA

naux et des brochures; il restait à sa place, montrait une discrétion qui plaisait et, dans l'exercice de son art, indiquait, sans l'imposer, le traitement qu'il estimait utile. Pour Napoléon, dont la santé n'avait eu besoin qu'en des cas fort rares et tout à fait accidentels, d'un révulsif, et qui, de là, tirait une incrédulité affichée et quelque peu méprisante pour la médecine, il s'était rendu supportable et l'on ne pouvait qu'en être surpris. Que son assiduité tinta ce qu'il enregistrait avec soin tout ce que l'Empereur disait devant lui, d'abord pour en faire son rapport, ensuite pour en composer un journal dont il tirerait parti, nul ne le savait à Longwood, et Napoléon constatait seulement que le chirurgien était toujours là, pour lui donner ses soins et s'efforcer de le soulager. Les souffrances qu'il éprouvait provenaient vraisemblablement du développementd une affection au foie, peut-être héréditaire, car Madame était venue de Corse pour prendre les eaux à Bourbonne, et, à diverses reprises, elle fit des saisons à Vichy. Le climat avait contribué à lempirer, comme eût fait tout climat tropical; lEmpereur était matériellement dans l'impossibilité de suivre le seul traitement qui eût pu l'enrayer, celui des eaux minérales; toutes les conditions matérielles de l'existence portaient à l'aggraver, et, devant la méconnaissance absolue des lois d'hygiène les plus sévèrement imposées aujourd hui, on s'étonne que quelqu'un des habitants de Longwood ait résisté à la captivité.

En l'absence de tout autre praticien qui eût été appelé à en connaître, le diagnostic de la maladie de TEmpereur ne relevait que d'O'Meara, ne dépendait que de lui, et nul que lui n'attestait sa réalité et sa gravité. Cette maladie était gênante pour Lowe et contrariait ses mesures, O'Meara lui devenait par là même de plus en plus antipathique, la guerre s'accentuait et le médecin mettait comme une taquinerie à embrunir les nouvelles. D'ailleurs, cela servait l'Empereur, qui, ne fût-il point malade — et il l'était — avait tout intérêt à passer pour être atteint d'une maladie causée par le climat et qu'atténuerait, s'il ne la guérissait pas, un changement de prison. Un jour ou l'autre, l'opinion serait saisie, les bulletins d'O'Meara feraient foi et il faudrait bien que, devant le fait, on s'inclinât.

Las Cases, s'il en avait eu le dessein, n'eut point l'honneur d'être le premier à porter en Europe ces plaintes retentissantes. Elles éclatèrent avant qu'il eût quitté le Cap de Bonne-Espérance et elles reçurent alors toute la publicité dont elles étaient susceptibles, étant donné le temps où elles se produisaient et l'assemblée qui dut en juger. Pour rendre moinscoûteux l'établissement de Longwood, Lord Bathurst, on l'a vu, avait ordonné qu'on en distrayât quatre personnes : ce capitaine Piontkowski que nul n'avait regretté, Santini dont les fonctions étaient peu définies, Rousseau l'argentier, moins utile depuis qu'une partie de l'argenterie était vendue, et Archambault jeune, sous-piqueur.

Page 1