LES TRAVAUX DE JARDINAGE
ici odieuse : elle a peut-être une excuse, l'incapacité où il est de reconnaître la maladie. Il recommande l'exercice, mais l'Empereur a naturellement le dégoût de l'équitation, l'horreur de ces promenades qui lui font mieux juger l'étroitesse de sa prison ; et quel exercice alors? Sans doute, plus tard, essaierat-il de la bascule, mais dans les derniers temps, et faudra-t-il l'abandonner presque aussitôt; il y a le jardinage, et s'il est vrai qu'Antommarchi, comme il s'en vante, ait été pour quelque chose dans le goût qu'y prit l'Empereur, on pourrait lui en être reconnaissant; mais l'idée ne vint-elle pas de Napoléon lui-môme ? « L'Empereur, dit Marchand, depuis quelque temps, parlaitd'agrandir les jardins qu'il avait sous ses fenêtres ; il sentait le besoin de se préserver, par un mur de gazon élevé, des vents alises ; non seulement il y voyait un moyen de distraction pour lui et la colonie, mais il y trouvait aussi l'avantage de repousser de la maison le cordon de sentinelles qu'on y posait chaque soir à neuf heures. » Antommarchi donc n'imagina rien, mais il encouragea l'Empereur à persévérer, et, comme toute la colonie, il prit sa part de l'entreprise.
Dès que Pierron, le maître d'hôtel, eut acheté en ville bêches, pelles, pioches, brouettes, et que chacun fut armé, — l'Empereur même, mais il se servait de son râteau et de sa bêche comme de cannes, — on commença, du côté sud, à élever un talus gazonné ayant neuf pieds de largeur à la base
et quatre-vingts pieds de développement. Tous les matins, à la pointe du jour, le valet de chambre, de service, averti par une pierre que l'Empereur jetait dans la persienne de sa chambre, allait éveiller tous les habitants de Longvood : Montholon, les prêtres, le médecin, les domestiques, français, anglais ou chinois. L'Empereur, vêtu — comme Saint-Denis et Noverraz — d'une veste de nankin sur le col de laquelle était rabattu le col de la chemise, et d'un pantalon de même étoffe, chaussé de pantoufles rouges, coiffé d'un chapeau de paille à larges bords, dirigeait le travail et le surveillait, en compagnie de Montholon et de Bertrand, lequel n'arrivait guère avant huit heures. Il essaya même de manier la pioche, mais les ampoules l'obligèrent à y renoncer. A dix heures, on quittait le travail et Napoléon déjeunait dans un bosquet d'orangers de l'un des petits jardins. Montholon, régulièrement, déjeunait avec lui; parfois Bertrand; le docteur et les prêtres, rarement : c'était là leur pourboire ; médiocre au surplus. Le déjeuner impérial se composait d'un potage, d'un plat de viande, — poulet, gigot ou poitrine de mouton grillée, — d'un plat de légumes et de café. L'Empereur restait volontiers à table et causait; lorsqu'il rentrait à la maison, souvent il se couchait; de deux à trois, il prenait son bain, il dictait ou il causait avec l'un des généraux qu'il avait fait demander; s'il se sentait bien, il faisait sa toilette en grand et s'habillait : veste et culottes