‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 76 sur 90 · L'AMÉNAGEMENT DE LA MAISON · texte numérisé non relu

L'AMÉNAGEMENT DE LA MAISON

pièce. « L'Empereur avait à Sainte-Hélène, a écrit Marchand, deux petits lits de campagne; la nuit, il allait de Tun à l'autre en passant d'une pièce dans une autre; il m'avait dit plusieurs fois que, s'il tombait malade, ces lits seraient trop étroits; le comte de Montholon en avait un en cuivre doré qu'il avait acheté en ville ; il me le proposa pour mettre dans la seconde chambre... Des rideaux verts furent achetés pour ce lit. J'avais dans la toilette de l'Empereur des dentelles et un large point d'Alençon, j'en fis garnir le couvre-pied et je fis garnir aussi la taie d'oreiller de dentelles, ce lit ne devant en réalité être qu'un lit de parade. » Une glace, de quatre pieds de haut sur trois et demi de large, et deux petites bibliothèques complétèrent l'ameublement, L'Empereur parut fort satisfait ; seulement, à son coucher, il dit à Marchand : « Je ne veux pas que Montholon se prive de son lit. il faudra le lui rendre. » La nuit, selon son habitude, il changea de lit, se mit au lit de cuivre et s'y trouva très mal couché. « Toutes ces dentelles, dit-il à Marchand, le lendemain matin, sont bonnes pour Madame la maréchale », et il fit remplacer le beau lit par son second lit de campagne.

Ces attentions plaisaient à l'Empereur, auquel elles fournissaient un semblant d'occupation. Ainsi avec Fontaine et Desmazis, Duroc et David s'occupait-il de l'ameublement des Tuileries, de Gompiègne ou de Fontainebleau ; de même avec les chefs de service faisait-il ses comptes pour quel-

ques shillings comme jadis pour des millions; sans doute comptait-il avec M. de Montholon ; certainement il comptait avec Gourgaud et l'on a le livre de son maître d'hôtel Pierron avec les additions refaites de sa main et le change des monnaies établi ; on a le livre de son valet de chambre, Marchand, dont il a fait son trésorier et qui cherche à économiser sur le courant des dépenses pour augmenter de quelques milliers de francs la caisse de réserve : ainsi, jadis, avait-il, en rognant sur les dépenses de la Maison, mis de côté ce trésor de trois cents millions avec lequel, durant la Campagne de France, il soutint la défense nationale. Ainsi le trouve-t-on pareil dans les grandes choses et les petites, et son caractère n'a pas plus de variation que ses habitudes. Dans ce microcosme on étudie de plus près celles-ci et celui-là et l'on saisit plus exactement certaines façons qu'il a de penser et d'agir.

L'Empereur n'admet point que les quatre grands événements de l'existence humaine s'accomplissent sans l'intervention de la religion et l'assistance du prêtre. C'est lui qui, aussitôt après la mort de Cipriani, a réclamé, « pour ne pas mourir comme un chien », un prêtre catholique; le prêtre, les prêtres que Fesch a choisis sont stupides, mais ils sont des prêtres et, parce qu'ils sont des prêtres,

ils sont en mesure de faire pour lui ce que nul homme ne saurait faire.

Gela peut surprendre seulement ceux-là qui, différant de race, d'atavisme et de religion avec les Latins catholiques, jugent ceux-ci à leur mesure. Napoléon n'avait jamais fait profession d'incrédulité; il avait une horreur prononcée contre l'athéisme. « C'est la maladie à craindre », disaitil, et il la combattait même avec des arguments peu convaincants; déiste sans conteste, il ne répugnait point à la solution catholique : on ne trouverait pas de lui un acte ou une parole par quoi il ait contesté un dogme. Il avait un atavisme exclusivement catholique; dans les deux lignes de sa famille, il avait des prêtres ; sa mère était très pieuse, elle était devenue dévote. Il avait eu une enfance catholique, une éducation catholique. Qui dira par quels liens mystérieux et secrets, l'homme reste attaché à la religion de ses ancêtres, à la religion que sa mère lui a enseignée, dont, avec ses premières paroles, il apprit à balbutier les prières-? Ce qui le tient peut n'être ni la connaissance, ni l'intelligence de la religion, ni la foi. mais c'est sa vie même et la vie de tous les siens; ce sont eux qui s'éveillent en lui quand il entre dans certaines églises, qu'il entend certains chants, qu'il perçoit certaines odeurs : cela sans doute est physique, par des côtés; de cet extérieur des choses à leur substance comme le pas est vite franchi! Ne Ta-t-il pas fait? Il y a une religion dans

laquelle ont vécu ses ancêtres, dans laquelle il est né et il a été élevé, une religion qui revêt le déisme et la croyance à l'immortalité de l'âme, de son culte traditionnel, de sa noblesse liturgique, de la mystérieuse poésie de ses exorcismes sacramentels; il l'estime la meilleure et il n'a aucun doute à cet égard, puisque, entre elle et la protestante que tant de gens si hardis et si remuants avaient prétendu qu'il imposât à la nation, il l'a choisie; il l'a restaurée ; il a assuré le sort matériel de ses prêtres; il lui a accordé, sinon des privilèges politiques, du moins des honneurs et des exemptions civiles ; il s'est efforcé de la préserver par ses lois du péril de n'être plus nationale; il a, par sa présence assidue à la messe dominicale et par son attitude durant l'ofiice, marqué une adhésion que ceux-là seuls discutent qui se révoltent à l'idée d'entrer dans une église et d'y participer à certains gestes traditionnels. A l'heure où il devra donner des preuves plus efficaces de sa confiance en l'Eglise catholique, il n'y manquera point, mais, en attendant cette heure, n'est-il pas des détails qu'on peut relever?

Les abbés Buonavita et Vignali ont apporté à Sainte-Hélène une malle contenant des ornements d'église et des habits sacerdotaux « d'une très grande beauté » et ils disent chaque dimanche la messe dans le salon sur une table quelconque. L'Empereur décide que la salle à manger, dont il ne se sert plus, sera convertie en chapelle « d'une

façon permanente » et qu'il mangera dorénavant dans le salon. Il s'agit que la chapelle soit digne de TEmpereur; toutLongwood se met à la besogne; Noverraz, aidé d'un menuisier chinois, élève un autel sur deux marches; Pierron, qui. dans son métier d'officier, a appris à « cartonner », fait un très beau tabernacle or et blanc pour placer le Saint-Sacrement; Marchand et Saint-Denis garnissent le mur du fond et six pieds en retour sur le côté, d'une draperie de satin rouge qui se détache du plafond et est relevée par des patères dorées ; un tapis de velours vert avec un N couronné, en galon d'or, et des N plus petits dans les coins couvre les marches de l'autel et s'étend jusqu'au prie-Dieu de l'Empereur. Les galons manquaient pour les couronnes, et les serviteurs tenaient absolument que tous les N eussent leur parure impériale. M. de Montholon retrouva fort à propos dans ses malles, sa veste-uniforme d'aide de camp du prince vice-connétable ; les galons n'y manquaient point, et l'on en tira, outre quatre couronnes pour le tapis, une grande croix pour le soubassement de l'autel, lequel fut couvert d'une nappe ornée de larges guipures et de dentelles anciennes. Sur une petite estrade, des deux côtés du tabernacle que surmontait une croix d'ébènt avec un beau christ d'argent, on plaça des giran doles d'argent à six branches et des vases de porcelaine de la Chine, que l'on garnit dès plus belles fleurs du jardin. Le dimanche suivant — car

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tout a été fait en secret, dans une seule semaine — à midi, on ferme soigneusement la porte par où seulement la pièce élait éclairée, on allume les bougies des candélabres ; et Ton pose des lampes à globe sur des consoles des deux côtés de l'autel. Au-devant, se tient l'abbé Buonavita, revêtu de ses plus beaux ornements, assisté de l'abbé Vignali et du jeune Bertrand qui fait l'enfant de chœur. Derrière le fauteuil impérial, la petite colonie s'est groupée dans l'ordre hiérarchique. L'Empereur entre suivi du Grand maréchal et de M. de Montholon et vient se placer devant son prie-Dieu. L'abbé Buonavita le salue comme le saluait le Grand aumônier dans les chapelles impériales et commence la messe. Ce jour-là, à Sainte-Hélène, il. y eut des cœurs en joie et, de cette petite chapelle où se sont ingéniés, en leur simplicité, des braves gens, se dégage une effusion tendre vers la Patrie comme vers le Culte qu'ont pratiqué les ancêtres. Et l'Empereur n'est point le dernier à l'éprouver; il veutparticiper à l'ornementa lion de la chapelle, il donne des dentelles pour garnir les nappes et les aubes, et fait présent à l'abbé d'aubes en batiste. Tous les dimanches, il est fidèle à ce cérémonial; lorsque sa santé décline, il entend la messe de son lit, la porte de sa chambre étant entr'ouverte; il n'y manque point jusqu'à son dernier jour.

L'exercice qu'il avait pris et l'occupation que lui avait donnée le terrassement des jardins l'avaient entretenu, jusque vers le mois de juillet 1820, dans

un état physique qui pouvait faire illusion. L'air lui avait fait assez de bien pour qu'il pût même tenter des promenades à cheval, et Lowe, pour lui faciliter les moyens de reprendre ainsi quelque activité, avait de lui-même étendu les limites où

I Empereur pouvait aller sans être accompagné.

II s'imaginait que, de la sorte, sa santé s'améliorerait tout à fait et il pouvait s'entretenir dans cette croyance qu'avait répandue Gourgaud, puisque telle était l'opinion d'Antommarchi, lequel n'avait pu manquer de la professer à Jamestown et peut-être à Plantation. Sans doute. Napoléon avait paru fatigué la première fois qu'il était sorti, mais n'avait-il pas perdu l'habitude de tout exercice, de l'équitation en particulier, et ne fallait-il pas qu'il s y remît?

En réalité, aucun de ceux qui entouraient l'Empereur ne montrait d'inquiétude sérieuse au sujet de sa santé: le Grand maréchal, quelle que fût sa faiblesse pour sa femme, n'eût point envisagé une absence qui, à la vérité, ne devait être que de neuf mois — mais ^it-on jamais? — s'il avait eu des craintes. Montholon même n'eût point appuyé avec cette cruauté sur son départ, s'il eût pensé que la maladie de l'Empereur eût un caractère alarmant.

En l'absence de tout témoignage valable, il faut se tenir à des indices. Durant les premières années du séjour, l'alTeclion que l'Empereur a ressentie du côté du foie a été relativement bénigne et elle

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eût cédé à un traitement raisonné, à une cure d'eaux appropriée, ainsi qu'il était arrivé à Madame qui, elle aussi, avait eu des inquiétudes de ce côté. Que cette affection se fût aggravée par l'absence d'exercice, par une hygiène détestable, par des médicaments contre-indiqués, cela est vraisemblable, mais elle n'eût point inspiré des craintes pour la vie de l'Empereur. Ce n'est point à cette maladie qu'il devait succomber, mais à une autre.

On a voulu faire remonter cette seconde maladie au mois de juillet 1820, de façon à établir un rapport avec l'annonce par Lowe du départ de Bertrand ; cela est absurde. Tout au plus, peut-on penser que la nouvelle amena une crise de foie, comme le fait une contrariété vive sur tout être atteint de cette affection ; mais cette crise céda rapidement. A la fin du mois, Napoléon reprit un semblant d'activité qu'il garda pendant le mois d'août et la première moitié de septembre. Alors, ses forces diminuent, le moindre exercice le fatigue, l'air même lui fait du mal. 11 prétend lutter : il monte à cheval, il veut jouir des libertés que Lowe lui a données, se promener hors de l'enceinte : il rentre extrêmement fatigué, est obligé de prendre le lit: il ne supporte plus la calèche qu'à grand'peine. Pourtant, il ne sent pas encore qu'il soit si profondément atteint ; ce qu'il croit une indisposition, le résultat de son inactivité prolongée, se dissipera, il en est convaincu, par du mouvement, de

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