AGGRAVATION DE L ÉTAT DE L'EMPEREUR
la distraction, une bonne fatigue; et, le 4 octobre, il imagine une excursion à Sandy-Bay, chez Sir William Doveton; Bertrand, Montholon, tout le monde l'accompagnera; on emportera le déjeuner, un bon déjeuner au Champagne. C'est loin ; l'Empereur, dont l'appétit s'est éveillé, mange un peu plus que d'habitude, boit trois flûtes de Champagne ; au retour, il est recru de fatigue, il atteint à grand'peine la route où stationne la calèche : il se met au lit, avec un très violent mal de tète. Désormais, seulement un peu de marche dans le jardin ou quelques tours de calèche ; le lit et des bains prolongés de deux et trois heures à haute température. Certains symptômes de décadence apparaissent. Il a peine à supporter la grande lumière ; il entend mal ; il a des vertiges. Lorsque la constipation, qui est obstinée, cède aux lavements, un affaiblissement extrême. Antommarchi propose de placer des vésicatoires aux deux bras. L'Empereur refuse : « Pensez-vous, dit-il, que M. Lowe ne me martyrise pas assez sans que vous vouliez en avoir votre part? » Enfin, devant les instances du Grand maréchal et de Montholon, le i5 octobre, il cède et livre ses deux bras: mais, Antommarchi ne sait pas poser un vésicatoire : il ignore qu'on y donne une forme, ronde ou ovale, et qu'on doit raser la place où on l'applique. Il coupe donc ses deux vésicatoires en carré, les met sur les bras et va se promener à la ville. L'Empereur, resté au lit, gêné et agacé, fait demander à plusieurs
reprises son médecin qui n'est pas rentré. Antommarchi arrive à la fin, se fait annoncer et demande à TEmpereur comment il se trouve : v. Je ne sais pas, lui répond brusquement Napoléon ; laissezmoi tranquille; vous me posez des vésicatoires qui n'ont pas de formes ; vous ne rasez pas la place avant de les appliquer; on ne le ferait pas pour un malheureux dans un hôpital ; il me semble que vous auriez bien pu me laisser un bras de libre sans me les entreprendre tous les deux. Ce n'est point ainsi qu'on arrange un pauvre homme. » Le docteur veut répliquer : « Allons, lui dit-il, vous êtes un ignorant et moi un plus grand encore de m'être laissé faire. »
Néanmoins, quand on lève les vésicatoires, ils ont produit de l'effet; et l'Empereur, durant quelques jours, retrouve un peu d'appétit, mais la vie qu'il mène est la moins faite pour qu'il en gagne. Il passe la plus grande partie de ses journées dans son intérieur dont il tient exactement fermées les portes et les fenêtres ; s'il sort, c'est pour monter en calèche ou faire un tour dans le jardin, s'y asseoir et y passer une heure en compagnie de Montholon ou de Bertrand, « Cet état d'atonie va en augmentant chaque jour ; s'il rentre de promenade, l'air lui fait mal, il passe au billard et fait tout fermer... L'appétit a disparu, rien ne vient plus piquer sa sensualité. Il ne prend du rôti qu'on lui sert que la partie rissolée dont il extrait le jus avec son palais, sans pouvoir en avaler la viande ; son
bouillon n'est bon qu'à l'état de jus, ce (|ui devient fort échauffant; il reçoit le docteur sans lui rien dire de ce qu'il éprouve, » et cette atonie générale accuse toute la gravité du mal.
Antommarchi imagine qu'un cautère aura des effets merveilleux: l'Empereur dispute longtemps contre le Grand maréchal et contre Montholon que le médecin a convaincus ; il finit par se rendre et, le 18 novembre, un cautère est appliqué au bras gauche. « Ce cautère semble répondre à l'effet qu'en attendait le docteur, l'appétit revient un peu ; les soupirs spasmodiques qui étaient fréquents le deviennent moins. » Mais tout empêche que l'Empereur prenne confiance dans son médecin : l'inexactitude de celui-ci, son infatuation, ses négligences; et tout cela provoque une mauvaise humeur que, chaque jour, la conduite de cet homme justifie davantage ; pour changer ou refaire le pansement du cautère, il n'est jamais là ; heureusement, Marchand a vu comme il s'y prend et le supplée très adroitement.
Tout à la fin de l'année 1820, « le gouverneur, dit Marchand, fit connaître que le bâtiment venu de l'Inde qui devait emmener le Grand maréchal et sa famille était en rade de Sainte-Hélène. Une détermination contraire à ce départ a été prise par le Grand maréchal, celle de ne point quitter l'Empereur dans l'état de santé où il était. Après quelques jours de stationnement dans le port, le bâtiment fit roule pour l'Europe. » 11 ne semble
même pas que Bertrand ait parlé à l'Empereur du sacrifice qu'il lui a fait.
1820 s'achève; Napoléon, à l'aurore de la nouvelle année, sait qu'il ne la verra point finir. Le matin, lorsque Marchand est entré dans sa chambre et qu'il eut ouvert les persiennes : « Eh bien, lui dit-il, que me donnes-tu pour mes étrennes? — Sire, répond Marchand, l'espoir de voir Sa Majesté se rétablir bientôt et de quitter un climat si contraire à sa santé. — Ce ne sera pas long, mon fils, ma fin approche, je ne puis aller loin. » Marchand s'empresse de lui dire que ce n'était pas ainsi qu'il le comprenait. « Il en sera, dit-il, ce que Dieu voudra. » Il ne reçoit point M""" Bertrand ni les enfants ; il reste, comme il disait, dans son intérieur. Le mois de janvier passe sans aggravation sensible, sans amélioration non plus. Les remèdes eussent vraisemblablement été impuissants, même pour le soulager, mais il n'en voulait prendre aucun, Antommarchi ne lui inspirant nulle confiance. La négligence et l'inexactitude de cet homme le frappaient plus encore que son infatuation et son ignorance, mais il ne le lui témoignait point, il ne lui parlait pas ; voilà tout.
A la fin de janvier, Antommarchi écrivit à sir Thomas Reade pour demander à être rapatrié. Le gouverneur vint en faire part à Montholon et eut avec lui, le 27, une longue conversation relative aux personnes qu'on pourrait solliciter de venir remplacer Montholon et Bertrand, au prêtre qui
LA DEMANDE KAll E A LOUIS XYIII
ilevrait suppléer Buonavita que, vu son état de santé, on renvoyait en Europe, enfin, au médecin qui succéderait à Antommarclii. Pour le prêtre comme pour le médecin, l'Empereur se rapporta entièrement au gouvernement français. « Napoléon désirait particulièrement, dit Montholon à Lowe, que sa famille n'intervînt en aucune façon dans les nouveaux choix, il avait trop à se plaindre du choix fait par elle des personnes envoyées à Sainte- Uélène. Le ministère du roi de France étant presque entièrement composé de personnes qui l'avaient servi dans les mêmes places, était le mieux apte à choisir ceux qui pouvaient lui convenir. Quant aux remplaçants de Bertrand et de Montholon, l'Empereur eût préféré d'abord le général Drouot ; quant à l'autre personne, ce pourrait être un civil, même ayant été ecclésiastique, un ancien conseiller d'Etat, un ancien chambellan ou un ancien confident, un ami avec lequel il eût été lié intimement lorsqu'il était officier d'artillerie ; mais un homme lettré, un homme de talent et de gravité dont il pût faire un compagnon. »
Pour préciser cette conversation, Montholon fit tenir au gouverneur quelques notes « qu'il était chargé de lui adresser ». L'Empereur demandait que le choix du chirurgien fût remis à Desgenettes, à Percy ou à Larrey; qu'on le prît parmi les médecins de sa Maison ou les médecins en chef de corps d'armée. « Il recevrait avec plaisir, en remplacement du comte Bertrand, toute personne
qui aurait été attachée à sa personne, spécialement les ducs de Vicence ou de Rovigo, les comtes de Ségur, de Montesquiou, Daru, Drouot, Turenne, ou les hommes de lettres baron Denon et Arnault. •► C'étaient les mêmes noms qu'il avait crayonnés en juillet, lorsqu'il s'était agi du départ du Grand maréchal. La note, signée par Montholon, fut retournée à cause du titre iuipérial dont il s'était servi, mais Hudson Lowe en avait gardé copie et avait transmis aussitôt à son gouvernement les désirs de l'Empereur. Selon cette procédure tacitement convenue avec Montholon, l'expédition de la demande ne subit donc aucun retard. Le gouvernement de Louis XVIII s'employa avec le plus grand zèle à trouver un prêtre et un médecin : M^"" de Quélen, coadjuteur de Paris, s'offrit et il fallut l'état de santé de l'Archevêque, le Cardinal de Périgord pour qu'il renonçât à partir; à son défaut, l'abbé Deguerry, le futur curé de la Madeleine, le martyr de la Commune, fut désigné. Pour le médecin, ce fut M. Pelletan fils, un des hommes les plus considérables dans la science, médecin du roi. Au mois de juillet 1821, ils étaient en partance. Six mois avaient suffi pour qu'on reçût la demande à Londres, qu'on la transmît à Paris, que le Conseil du roi fît ses choix et que tous les préparatifs fussent terminés.
Ainsi, Antommarchi allait partir, mais Montholon et Bertrand étaient fort embarrassés pour le remplacer sur l'heure, l'Empereur ayant déclaré qu'il
mourrait plutôt que de se laisser soigner par le D' Baxter que Lowe avait voulu lui imposer ou par le D"" Verlingqui, depuis le départ d'O'Meara, avait occupé son logement jusqu'à l'arrivée d'Antommarchi. Si ignorant, si négligent, si mal élevé que fut celui-ci, il était médecin, ou tout au moins se disait tel, et le prestige d'un titre, même usurpé, suffisait pour qu'on dût s'imposer tous les sacrifices afin de garder à Longwood celui qui le portait. On fit donc effort près d'Antommarchi pour qu'il consentît à rester, près de l'Empereur pour qu'il consentît à le revoir.
A ce moment <f l'Empereur ne s'habillait plus que rarement. Il avait ordonné qu'on le forçât à sortir, mais quelque insistance qu'y mît Montholon, il ne parvenait pas toujours à vaincre la répugnance qu'éprouvait l'Empereur à s'exposerau vent du sud-est qui lui faisait mal et irritait ses nerfs. Les promenades en calèche et au pas devenaient de plus en plus rares et il ne rentrait jamais sans se jeter sur son canapé comme anéanti. Ses pieds étaient constamment glacés ; on n'arrivait à les réchauffer qu'au moyen de serviettes très chaudes dont il préférait l'emploi à celui des boules ou de toute autre chose. »
Pour suppléer à l'exercice qu'il ne voulait ou ne pouvait chercher au dehors, il imagina d'établir dans un salon une bascule supportée au centre par un pivot élevé de trois ou quatre pieds audessus du plancher; il se plaçait à une extrémité
du levier et un de ses officiers à l'autre. Il se donnait ainsi quelque mouvement. « Souvent, dit Arthur Bertrand, il faisait placer ma sœur et deux de mes frères ou moi à l'autre extrémité de la bascule et s'amusait à nous donner de fortes secousses qui parfois nous jetaient à bas. C'était en même temps de l'exercice et une petite distraction à ses peines. « Le mois de février passa ainsi. Sans qu'on parût y porter une grande attention, les vomissements devenaient fréquents, presque quotidiens. La fatigue augmentait, l'alimentation était presque nulle ; toutefois, de temps à autre, lorsque le vent était tombé et que le soleil paraissait, il faisait encore un tour en calèche, au pas.
Le 17 mars, au matin, il avait reçu l'abbé Buonavita auquel les médecins avaient ordonné de retourner en Europe et qui allait s'embarquer. 11 était au lit ; l'abbé, qui marchait avec une peine extrême, s'approcha, mit un genou en terre pour baiser la main que lui tendait l'Empereur ; celui-ci l'invita à se relever et à s'asseoir. Il lui donna ses instructions sur ce qu'il aurait à dire à Madame et à la Famille. L'abbé, qui ne l'avait pas vu depuis plusieurs semaines, sortit consterné du ravage que la maladie avait exercé sur ses traits et en même temps profondément ému de son calme et de sa résignation. Un peu plus tard, Montholon, suivant l'ordre qu'il avait reçu de l'Empereur de lui faire même violence pour le décider à sortir, vint, selon
Ihabilude, lui demander de faire un tour en ( alèche : le docteur était présent, insistant aussi; l'Empereur, dans son lit, résistait. « Je me sens si mal quand je rentre chez moi, dit-il, et je me trouve si bien dans mon lit ; enfin, Montholon, puisque vous le voulez, voyez si la voiture est avancée. » Le général vint aussitôt dire qu'elle était là et qu'il n'y avait presque point de vent. L'Empereur prit un peu de gelée de viande, passa un pantalon à pied, mit ses pantoufles, une cravate, une redingote verte et un chapeau rond et sortit s'appuyant sur le bras de Montholon. Arrivé à la voiture, il ne put y monter et rentra secoué par un frisson glacial. Il se mit au lit ; Marchand le couvrit de deux couvertures; Noverraz et Saint-Denis firent chaufl'er des serviettes que Marchand renouvelait constamment à ses pieds. — Il se plaignit d'avoir le ventre « pâle ». on y mit aussi des serviettes chaudes ; la moiteur arriva, puis des sueurs telles qu'il fallut plusieurs fois le changer de flanelle. Il congédia le docteur, dit à Montholon d'aller déjeuner et se fit lire par Marchand les campagnes de Dumouriez. Lorsque Bertrand vint dans l'aprèsmidi, il causa avec lui de cette campagne de 93, et, se sentant mieux, il voulut se lever, aller jusqu'à son chêne et s'asseoir à l'ombre pendant qu'on aérerait sa chambre. A peine y était-il depuis quelques minutes qu'une nouvelle crise se déclara ; il rentra soutenu par Montholon et par Noverraz, gagna son lit; son corps était glacé; on demanda
45o NAPOLÉON A SAINTE-HÉLÈNE
le médecin ; il était allé à la ville pour conduire Buonavita. Quand le médecin rentra, l'accès était passé. La nuit fut assez bonne, et, au matin, l'Empereur voulut sortir ; il prit un verre de malaga et un biscuit, se fit conduire à son banc, mais là rendit ce qu'il avait avalé et une crise nouvelle se déclara ; ses traits étaient décomposés, ses membres froids. Désormais, tel sera presque quotidiennement le bulletin. Comme pour aggraver les souffrances par l'agacement de leur susurrement continuel et par la cuisson de leurs piqûres, les cousins ont envahi Longwood. Il faut porter le flambeau couvert dans la chambre voisine, battre la cousinière où, à chaque instant, des moustiques parviennent à rentrer ; c'est un nouveau supplice ajouté à tant d'autres.
Antommarchi, presque à chaque fois qu'on a besoin de lui, est absent; peut-être est-ce préférable ; ses prescriptions sont de nature à amener les plus grands désordres. On ne saurait dire sur quelles indications il ordonne l'émétique. L'Empereur y montre la plus grande répugnance, mais, à la fin, le 22, vaincu par l'insistance de tous ses entours, il le prend en deux doses ; les efforts qu'il fait l'épuisent sans aucun résultat ; chassé de son lit par l'alternative de manquer d'air sous la cousinière ou d'être piqué par les cousins, il passe la nuit dans son fauteuil, sans lumière, le flambeau couvert placé dans la chambre voisine. Il y a, le 23, une sorte de répit dont il profite pour faire sa barbe
LA DERNIERE MALADIE 45t
et se laver les dents. Antoiumarchi, qui triomphe, propose une seronde fois rémétique; l'Empereur consent, mais les efforts qu'il doit faire pour vomir le rebutent; il refuse désormais tl'en prendre, ne veut plus boire que de l'eau de réglisse anisée, d'une petite bouteille qu'il garde près de lui. Anlommarrhi, pourtant, insiste. « Vous pouvez aller vous promener et vous radmiaistrer à vousmême, lui dit l'Empereur. » Il ne réplique pas, mais il tente d'obtenir de Marchand qu'il émétise les boissons qu'on présentera à l'Empereur; Marchand refuse, mais une indiscrétion de Bertrand fait croire à Napoléon que son valet de chambre exécute ce qu'a conseillé le médecin et il entre dans une grande colère contre Marchand ; il est un peu calmé, lorsque Antommarchi revient deJamestown et qu'il demande à être introduit. Le chirurgien cherche à s'excuser sur ce que l'Empereur, en se refusant aux remèdes, met sa vie en danger. « Eh bien. Monsieur, lui répond Napoléon, vous dois-je des comptes ? Croyez-vous que la mort pour moi ne soit pas un bienfait du ciel ? Je ne la crains pas ; je ne ferai rien pour en hâter le moment, mais je ne tirerais pas la paille pour vivre. » Il le congédie et reste deux jours sans le voir.
Au surplus, Antommarchi s'en félicite peut-être ; depuis le i8, Marchand veille toutes les nuits, assisté de Noverraz et de Saint-Denis couchés dans la pièce voisine. Le 24, Noverraz, sous une attaque
de foie des plus violentes, a dû prendre le lit; Marchand, récemment atteint d'une attaque de dysenterie, est menacé d'une rechute ; la maladie de l'Empereur peut être longue; il faut organiser le service. Montholon, Bertrand se proposent: l'Empereur décide que Montholon veillera de neuf heures à deux ; que Marchand le relèvera : Antommarchi ne s'est pas même offert.
L'antipathie qu'il a conçue contre son chirurgien milite avec d'autres considérations pour qu'il accepte de voir un médecin anglais proposé par Lowe : non que Lowe croie à la maladie; il esl convaincu qu'elle est encore une simulation et, presque jusqu'à la fin d'avril, il en paraîtra certain ; mais que l'officier d'ordonnance chargé de constater chaque jour la présence du prisonnier, ne l'a point vu depuis quinze jours et que le général Buonaparte pourrait bien s'évader. Au moins le médecin s'assurera-t-il qu'il est présent. Il est urgent que l'Empereur consente, l'officier de garde ayant ordre de forcer au besoin la porte. Montholon obtient de Lowe quelques jours de répit et tout Longwood s'emploie à persuader l'Empereur qu'il voie le docteur Arnott, chirurgien du 20° régiment. Si peu qu'il tînt à la vie, Napoléon pouvait souhaiter que, par quelque moyen, on allégeât ses souffrances; ses forces diminuaient journellement, et puis il se doutait de quelque chose. « Ce calabrais de gouverneur, disait-il, nous laisse bien tranquilles. Que cela veut-il dire ? 11 sait sans doute,
par les Chinois, que je suis malade. » Le i" avril, il dit à Bertrand: « Votre médecin anglais ira rendre compte à ce bourreau de l'état où je me trouve. C'est vraiment lui faire trop de plaisir que de lui faire connaître mon agonie. Ensuite, que ne me fera-t-il pas dire si je consens à le voir? Enfin, c'est plus pour la satisfaction des personnes qui m'entourent que pour la mienne propre qui n'attends rien de ses lumières. » 11 admet qu'Arnolt confère chez le Grand maréchal avec Antommarchi, que celui-ci expose à celui-là la marche de la maladie, et qu'on l'amène le soir même, à neuf heures. Arnolt, introduit en effet, à neuf heures, dans la chambre à peine éclairée par le flambeau couvert dans la pièce voisine, s'approche du lit dont Marchand lève la cousinière, tâte le pouls, palpe le ventre et demande la permission de revenir le lendemain matin à neuf heures.
11 arrive donc le 2 avril, amené par le comte Bertrand qui sert d'interprète et accompagné par Antommarchi pour qui a été levée la consigne. L'Empereur le reçoit gracieusement, « lui dit que c'est sur l'estime dont il jouit dans son régiment qu'il a consenti à le voir et sur la promesse de ne point rendre compte au gouverneur de son état ». Après qu'Arnott a fait son exploration, il lui pose diverses questions sur les fonctions de l'estomac, l'entrée et la sortie des aliments dans le pylore : « J'ai, lui dit-il, une douleur vive et aiguë qui, lorsqu'elle se fait sentir, semble me couper, comme
avec un rasoir; pensez-vous que ce soit le pylore qui soit attaqué ? Mon père est mort de cette maladie à l'âge de trente-cinq ans ; ne serait-elle pas héréditaire ? » Arnott s'approche, fait une seconde exploration, dit que c'est une inflammation d'estomac, que le pylore n'est pas attaqué, que le foie n'y est pour rien et que les douleurs dans les intestins proviennent des gaz qui s'y sont introduits. L'Empereur insiste, se débat, parlant de l'excellence de son estomac, disant que toute sa vie, sauf quelques vomissements accidentels, ses digestions se sont régulièrement faites. Ainsi, seul, sans connaissances médicales, en dépit des médecins qu'il a vainement mis sur la trace, il détermine sa maladie ; puis, ayant vainement parlé des sensations qu'il éprouve, vo3'ant qu'on ne l'écoute point, il passe à d'autres sujets : sachant qu'Arnott a participé à l'expédition de sir Ralph Abercromby, il lui parle de l'Egypte avec une entière sérénité.
Désormais, il attendra à quatre heures le docteur Arnott qui lui a paru « un brave homme » ; c'est l'heure qu'il adopte pour son dîner. Le Grand maréchal entrera avec Arnott et Antommarchi : l'Empereur gardera les deux médecins une demiheure ou trois quarts d'heure ; le Grand maréchal restera jusqu'à six ou sept heures. Montholon, durant ce temps, ira prendre l'air et dîner. Il rentrera entre neuf et dix heures chez l'Empereur et restera jusqu'à deux ou trois heures du matin, où Marchand le relèvera.
LA DERxMÈRE MALADIE ^'^
Tout concourt à affermir l'Empereur dans la conviction de sa mort prochaine jusqu'à l'apparition d'une comète : « Ah ! dit-il, ma mort sera marquée comme celle de César ! » Aussi, le lendemain, lorsque le docteur Arnott parle de l'exiguïté de la chambre où est couché l'Empereur, des avantages qu'il trouverait à se laisser transporter dans la nouvelle maison dont les appartements sont grands et aérés est-il nettement repoussé. A quoi bon? Sans doute pourrait-il y trouver plus dair, mais puisqu'il va mourir? Peut-être aurait-il eu quelque distraction jadis à s'y installer, mais il n'est point de Lowe comme de Cockburn et si l'un a, en quelqu«^s semaines, mis Old-Longwood en état d'être habité, l'autre a employé plus de cinq années pour installer New-Longvood.
C'est un vaste corps de bâtiment entourant une cour allongée ; pour préserver les habitants du vent du sud-est, on a imaginé d'entailler le sol à une certaine profondeur, en reportant les terres un peu en avant sur la pente, de sorte qu'arrivant par l'autre côté, l'on se trouve à la hauteur des toits et qu'une balustrade a dû y être placée pour empêcher les accidents. La façade principale, tournée vers le nord, se compose de deux avant-corps, formant chacun une grande chambre, reliés par une véranda sur laquelle ouvrent les portes et les fenêtres des pièces situées en retrait ; celles-ci prennent jour aussi sur les façades est et ouest et sur la cour intérieure. Le quatrième côté est des-
tiné aux cuisines, aux écuries et au logement d'une partie des domestiques et il communique avec les cours de service et les hangars. Étant donné l'emplacement, la construction paraît bien comprise ; plusieurs fois, sur des indications de Moniholon, dont le gouverneur connaissait l'inspirateur, des modifications ont été apportées au plan primitif; si, officiellement, l'Empereur a voulu paraître désintéressé, il n'en a pas moins suivi les travaux avec attention ; et, plus d'une fois, lorsqu'il pensait que l'officier anglais ne le voyait pas, il s'est promené de ce côté. « Docteur, dit-il à Arnott, il est trop tard. J'ai fait dire à votre gouverneur, lorsqu'il m'a fait soumettre le plan de cette maison, qu'il fallait cinq ans pour la bâtir et qu'alors j'aurais besoin d'un tombeau. Vous le voyez, on m'en fait offrir les clefs et c'est fini de moi. » Antommarchi, d'ailleurs, déclare qu'un tel dérangement pourrait causer de graves accidents et que, si l'Empereur manquait d'air dans sa chambre, on n'aurait qu'à le transporter dans le salon. Les Anglais se rendaient compte à présent que l'Empereur, mourant dans l'espèce d'étable où leur gouvernement l'avait relégué, serait à jamais un opprobre pour eux. Aussi attachaient-ils une importance majeure à ce qu'il fût transporté dans la nouvelle maison, pour qu'ils pussent la présenter par la suite comme l'habitation qu'ils avaient assignée à l'Empereur. Bien que Napoléon n'y fût jamais enti-é, ils ne manquèrent point de montrer New-Longwood
comme son palais, alors qu'ils laissaient tomber en de lamentables ruines et appliquer aux plus vils usages la maison où il avait vécu et la chambre où il était mort ',
Plusieurs jours passèrent ainsi ; le docteur Arnott venait avec une grande régularité, chaque jour il proposait des pilules ou d'autres médicaments. L'Empereur répondait « qu'il n'y voyait pas grand inconvénient, détournait la conversation et arrivait toujours à ne rien prendre ». Un jour que le docteur Arnott lui tàtait le pouls et lui demandait comment il se trouvait : « Pas bien, docteur, répondit-il, je vais rendre à la terre un reste de vie qu'il importe tant aux rois d'avoir. » Comme le docteur insistait pour qu'il fit des remèdes : « Docteur, c'est bien, nous en ferons ; quelle maladie règne dans vos hôpitaux ? » Il lui parlait
I. A cette date, Marchand place un fait qai serait de la plus hante importance s'il ne se trouvait contredit d'une façon absolue, 1° par le journal d Arnott, publié par M. Freuieaux, Dans la chambre de Napoléon mourant, p. 196 et 216 ; •2'^ par les rapports de l'oflicier d'ordonnance ibid.,p. •j'i et iSg; 3<*par Antommarchi dont le contrôle devient possible grâce à Marchand. Marchand écrit : <i En parlant de chez Sa Majesté il [le docteur Arnoltj examina les vomissements à matière noirâtre qui, parleur nature, lai firent dire qu'il y avait ulcération dans 1 estomac. 11 en prévint le Grand maréchal et le comte de Monlholon, prescrivit diverses ordonnances, mais l'Empereur reste aussi rebelle à la médecine avec eus qu'avec le docteur Antommarchi. » Ainsi, selon Marchand, ce serait le 2 avrilqu aurait été acquise la preuve du cancer; selon Arnott et Antommarchi, le 23 ou le 26 seulement. Partout ailleurs les témoignages s accordent: ici, je ne puis m empêcher de penser que ce tut par une erreur dans la copie de son manuscrit que Marchand a interverti ces dates.
parfois italien ; mais, le plus ordinairement, le Grand maréchal servait d'interprète : il avait pris Arnott en gré ; il pouvait parler avec lui de l'Egypte, un des sujets qui lui plaisaient le mieux, et c'était une distraction.
Les nuils étaient très pénibles : à certaines, la transpiration était telle qu'il fallait le changer cinq ou six fois de flanelle. Dans l'après-midi, parfois une délente permettait qu'il fît sa toilette, se levât, passât une robe de chambre, s'assît dans son fauteuil devant la fenêtre ouverte, et alors il envoyait Bertrand ou Montholon cueillir dans le jardin une fleur qu'il tenait dans ses mains et qu'il respirait longuement. Autrement, il restait dans les deux chambres, dont les persiennes étaient hermétiquement fermées ; et, quand les douleurs du côté étaient trop vives, il se faisait appliquer des serviettes brûlantes.
Le ïo avril, il commença à parler de dispositions testamentaires. Il en entretint Montholon dans la journée. En présence de Marchand, il lui demanda si deux millions suffiraient pour racheter les biens de sa famille en Bourgogne.
Le 12, il consentit à prendre une potion calmante ; il s'en trouva un peu mieux et commença à dictera Montholon ses dernières volontés; le i3, il continua de dicter, — « le comte de Montholon reste enfermé seul au verrou avec l'Empereur qui lui dicte jusqu'à trois heures ». A quatre heures, quand les médecins sont introduits, l'Empereur
demande au docteur Arnott si l'on meurt de faiblesse. Il ne conserve jamais, pour ainsi dire, le peu de gelée ou de soupe qu'il parvient à avaler ; les vomissements se renouvellent, même sans ingestion d'aliments. Le 14, il continue ses dictées ; le i5, de même, et il fait dresser par Marchand l'état de son argenterie, de sa porcelaine de Sèvres, de sa garde-robe et de ses effets. Ce jour-là, lorsque le docteur Arnott vient le voir, il lui parle des généraux qui ont commandé les armées anglaises et il fait l'éloge de Marlborough, dont il a eu l'intention de commenter les campagnes, comme il a fait pour César, Turenne et Frédéric et comme il eût voulu faire pour Annibal. Il demande au docteur Arnott si la bibliothèque du 20' régiment possède l'histoire de ce général ; Arnott ayant répondu qu'il n'en est pas sûr, l'Empereur envoie Marchand prendre l'ouvrage ? >a bibliothèque. C'est un exemplaire, relié avec îuxe, de cette « Histoire de Jean Churchill, duc de Marlborough, etc., etc., imprimée par ordre de Sa Majesté Impériale » (à Paris, de l'Imprimerie impériale, l'année 1806), hommage singulier et rare que son génie militaire s'était plu à rendre à celui d'un émule. Comme tous les livres que l'Empereur possédait à Longwood, chaque volume portait au recto du faux-titre ces mots : UEmp. Napoléon écrits à l'encre par Saint-Denis et l'empreinte, à l'encre, d'un cachet sur lequel étaient gravées en creux, les armoiries impériales, a Tenez, docteur, dit-il à
46o NAPOLEON A SAINTE-HÉLÈNE
Arnott, j'aime les braves de tous les pays. Mettez ce livre daas la bibliothèque de votre régiment. Si j'ai consenti à vous voir, ajouta-t-il, c'est pour la satisfa ction des personnes qui m'entourent, que vous êtes un homme d'honneur et que vous avez l'estime des olfîciers de votre régiment. » Puis, il prit texte de l'estime qu'il portait « aux habits rouges », pour flétrir le gouvernement anglais : « Je vais, dit-il, écrire au Prince régent et à vos ministres ; ils ont voulu ma mort ; ils sont au moment de l'obtenir, après m'avoir assassiné à coup d'épingles. Je désire que mes cendres reposent en France ; votre gouvernement s'y opposera, mais je lui prédis que le monument qu'il m'élèvera sera à sa honte et que John Bull sortira de dessous mes cendres pour abattre l'oligarchie anglaise. La postérité me vengera du bourreau commis à ma garde et vos ministres mourront de mort violente. »
Arnott parut profondément touché du présent de l'Empereur, mais l'Histoire de Jean Churchill, duc de Marlborough ne parvint point à sa destination. Le capitaine Lutyens, officier d'ordonnance à Longwood, avait adressé les volumes au major Jackson, commandant du 20®, lequel écrivit : « Je ne comprends vraiment pas comment un officier du 20*" a cru pouvoir transmettre, comme présent du général Buonaparte au régiment, un ouvrage sur lequel se trouve la mention manuscrite : « L'Empereur Napoléon, » Et, en même temps, Lowe écrivit à
Arnott : « Cette tentative pour faire de vous un instrument de communication en pareille matière va contre les devoirs de votre profession. Ils le savent bien et Ils n'agissent pas sans arrièrepensée. »
La remise de ce livre provoqua d'autres histoires. Antommarchi avait ri, et l'Empereur l'avait regardé d'un œil sévère; il lui adressa le lendemain « de vifs reproches sur la légèreté de son caractère. Le docteur chercha à s'excuser sur le souvenir qu'avait fait naître en lui une chanson avec laquelle il avait été bercé ». Sur le moment Napoléon n'insista pas. Pourtant, il était peu vraisemblable qu'on chantât en patois corse Malbrouk s'en va-t-eii guerre.
Après la visite d'Antommarchi, l'Empereur reste enfermé avec Montholon et se met à écrire. Deux fois, Marchand est appelé pour des vomissements; il enveloppe les pieds de son maître de serviettes chaudes. L'Empereur demande de ce vin de Constance, que Las Cases lui a envoyé du Cap de Bonne- Espérance; on essaie vainement de le lui déconseiller : il persiste, s'en fait donner un verre, y trempe un biscuit, et, à Montholon qui lui dit que rien ne presse : « Mon fils, répond-il, il est temps que je termine ; je le sens. » Assis dans son lit, il tenait d'une main une planche en carton et écrivait de l'autre sans être appuyé sur rien. Le comte de Montholon debout, près du lit, tenait l'encrier. »
Quand Arnott vint, à quatre heures, l'Empereur
lui dit que, pour se donner du ton, il avait pris du vin de Constance avec un biscuit. « C'est absolument de l'huile sur le feu », répondit le docteur. L'Empereur demanda alors « dans quelle chance il était placé » et comme Arnott répondait qu'il en avait beaucoup, que son état n'était point désespéré, « Docteur, lui dit-il, vous ne dites pas la vérité; vous avez tort de vouloir me cacher ma position : je la connais. » Et il parla de Larrey et de Corvisart; il révenait souvent à Larrey. « Si l'armée, disait-il, élève une colonne à la Reconnaissance, elle doit l'élever à Larrey.»
Il passa encore les matinées du 17 et du 18 enfermé avec Montholon; le 19, Bertrand étant venu beaucoup plus tôt que d'habitude, il lui dit de lui lire la suite des campagnes d'Annibal. Dans la matinée, il avait réglé avec Montholon tous les détails du retour de ses compagnons en Europe; « il avait passé en revue les provisions existantes et qui pouvaient être transportées à bord pour servira leur traversée; les moutons qu'on tenait à l'écurie n'étaient même pas oubliés ».
La nuit du 19 au 20 avait été mauvaise; dans l'après-midi, quand Bertrand vint, l'Empereur fit chercher VIliade et dit au Grand maréchal de lui lire un chant. « Homère peint si bien, dit-il, les conseils que j'ai tenus souvent la veille d'une bataille que je l'entends toujours avec plaisir, » Plus tard, Marchand se trouvant avec lui, il lui dit qu'il le nommait, conjointement avec les comtes
Montholon et Bertrand, l'un de ses exécuteurs testamentaires. « J'ai chez le Grand maréchal, lui dit-il ensuite, un testament pour être ouvert par lui après ma mort, dis-lui de te le remettre et apporte-le-moi. » Marchand se rendit chez le Grand maréchal, et lui fit la commission. Tout surpris qu'il parût, Bertrand alla prendre le pli dans son secrétaire et le remit à Marchand qui le rapporta à l'Empereur. Ille décacheta, en parcourut les pages, les déchira en deux en disant à Marchand de mettre les morceaux au feu.
L'après-midi, il sortit de son lit, alla jusqu'à son fauteuil et, à Arnott, venu à quatre heures selon son habitude, il tint un discours violent contre le gouvernement anglais. Bertrand traduisait phrase par phrase ; il énuméra les offenses dont il avait été victime : « Voilà, docteur, dit-il en terminant, Ihospitalité que j'ai reçue de votre gouvernement. Je suis assassiné, longuement, en détail, avec préméditation, et l'infâme Hudson Lowe est l'exécuteur des hautes œuvres de vos ministres. Vous finirez comme la superbe république de Venise et moi, mourant sur cet affreux rocher, je lègue l'opprobre de ma mort à la Famille royale d'Angleterre. »
Nul n'a mieux peint son état, à ce moment, que Montholon, lequel dit à l'officier d'ordonnance : « Toute sa force semble être passée de son corps dans sa tète. Il se rappelle maintenant toutes les choses des anciens jours. Il n'a plus de stupeur, sa
mémoire est revenue et il parle continuellement de ce qui aura lieu à sa mort. »
Le testament qu'il vient d'écrire — d'écrire, en entier, deux fois, de sa main, à l'exception des états rédigés et copiés par Marchand — le testament, résultat d'une méditation profonde, œuvre la plus grave qu'il ait accomplie depuis sa captivité, devient, dès qu'on en analyse les dispositions, le plus étonnant résumé de sa vie ; il y raconte son enfance et sa jeunesse entières; il dit les hommes qu'il a aimés, ceux qu'il a estimés, ceux qu'il plaint et qu'il immortalise parce qu'ils furent sacrifiés pour sa cause et qu'ils furent persécutés pour l'avoir servi. Il dit l'ardeur de son amour pour les vétérans de ses armées et pour le Peuple dont la grandeur fut inséparable de sa gloire : Tout cela. — Mais il dévoile aussi le fond de son cœur ; Celui dont il ne parlait pour ainsi dire jamais, dont il ne souffrait point qu'on lui parlât, dont il avait constamment sous les yeux les portraits enfantins, celui-là, c'est lui qui emplit ce testament, comme il emplissait le cœur de son père. Non qu'il lui lègue les trésors qu'on lui attribue. ...Pauvres trésors! Mais tout ce qui le représente ou l'incarne, ce qui Ta touché, ce qui l'a vêtu, ce qui garde sa forme périssable et qui en témoigne, les souvenirs qu'il a reçus des souverains, les présents qu'il tient de sa mère et de ses sœurs, l'insigne suprême de son commandement et la représentation de sa gloire.
Le testament raconte, explique, commente Napoléon tout entier : il renferme la doctrine qu'il a apportée aux Français ; et l'opinion qu'il a voulu qu'ils gardassent de lui. Il exige une étude qui ne saurait être faite en quelques pages et les étranges péripéties qui en accompagnèrent l'exécution devront aussi être rapportées, sans aucune complaisance, quelque graves que soient les faits qui seront ainsi mis au jour.
Pour la rédaction du testament, les dates importent : jusqu'à la veille de sa fin, Napoléon fut assurément en pleine possession de ses facultés : il envisagea la mort avec une entière lucidité, de la façon dont il la regardait sur le champ de bataille ; mais, à mesure que la vie se retire, que l'afTaiblissement augmente, ne se laisse-t-il pas entraîner par quelque rêve ou quelque prestige d'imagination? Le testament proprement dit et le premier codicille, visant exclusivement les sommes déposées chez Laffitte et dont l'existence est certaine, sont en date du i5 avril : L'Empereur dispose, par un codicille annexe, des deux cents millions de son domaine privé ; il les lègue à ses compagnons d'armes et aux habitants des villes qui ont le plus souffert par l'une ou l'autre invasion : il sait que les Bourbons ne rendront point ce qu'ils ont pris, mais il élève ainsi une protestation à laquelle il associe « les officiers et soldats qui ont combattu depuis 1792 à i8i5 pour la gloire et l'indépendance de la nation » et « les villes et campagnes d'Alsace,
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de Lorraine, de Franche-Comté, de Bourgogne, de rile-de-France, de Champagne, Forez, Dauphiné »; il rend ainsi la France de la Révolution, la France' « bleue » solidaire de ses griefs : puisque c'est à elle qu'il partage ses trésors, c'est à elle qu'il appartiendra de se faire rendre justice.
Cela se rattache à la partie politique du testament et l'Empereur n'a point d'illusion sur l'efficacité présente d'un tel legs. En a-t-il sur les fonds qu'il destine à payer les legs énoncés dans les codicilles datés des 24 et aS avril ? Des capitaux qu'il possède réellement, dont il est à peu près certain de pouvoir disposer, il passe à des propriétés infiniment moins certaines : créances irrecouvrables, rappels de dons anciens et de générosités passées, billets tirés sur la reconnaissance... Mais n'est-ce pas que, par rapport à ce qu'il voudrait donner à ses fidèles, il se sent tellement pauvre qu'il s'efforce à grossir, au moins en imagination, ce misérable pécule qu'il leur destine, qu'il croit constituer sa fortune et dont on saura lui voler la moitié.
Alors, de même que, pour son fils, il va glanant des souvenirs de lui-même chez tous ceux qui ont été mêlés à ses travaux, qui ont été chargés par lui de quelque entreprise ou de quelque travail, de même il va quêtant pour ses soldats quelque partie des millions dont il gratifia Eugène ou qu'emporta Marie-Louise. Ni pour son fils, ni pour les siens, un denier de ces trésors, mais pour ceux qui lui ouvrirent les voies et se montrèrent les protecteurs
de sa jeunesse, pour ceuxqui, dans radversité, sont demeurés fidèles, pour les enfants de ceux auxquels leur dévouement a coûté la vie...
On ne saurait croire qu'il se figure en disposer cfTecti veinent, mais il prend de lillusion ce qui peut lui paraître consolant; toutefois, il sait à quoi s'en tenir et Ton en est convaincu à voir la façon dont il procède et la gradation de ses libéralités : il n'a d'elTectif à Sainte-Hélène que le collier de chatons que la reine Hortense lui remit comme suprême ressource lors du départ de Malmaison, et la petite réserve dissimulée aux Anglais et augmentée de certains prélèvements sur les fonds envoyés de Londres. Le collier, il ordonne à Marchand de le lui apporter, et il lui dit en le lui remettant : « Cette bonne Hortense me Ta donné pensant que je pourrais en avoir besoin. Je crois sa valeur de deux cent mille francs. Cache-le autour de ton corps; je te le donne; j'ignore dans quel état sont mes affaires en Europe, c'est la seule valeur dont je puisse disposer. Il te mettra à même d'attendre le sort que je te fais par mon testament et mes codicilles... »
11 assure ainsi, par un don manuel, le sort de riiomme qui l'a constamment entouré des soins les plus attentifs et les plus délicats ; il distribue les 3oo.ooo francs qu'il possède entre ses compagnons selon leur rang, comme pour leur servir de viatique; ce sont là encore des espèces tangibles; ensuite, et, c'est là la matière du premier codicille,
il dispose « des six millions qu'il a placés en parlant de Paris et des intérêts à raison de cinq pour cent depuis juillet i8i5 ». Il doit penser que ce fonds s'élève entre sept et huit millions ; mais il n'emploie alors positivement que cinq millions cinq cent mille francs et, par là, estime-t-il qu'il aura mis les legs imputés sur ce fonds à l'abri de toute réduction.
Il se tient encore essentiellement dans la réalité le 22, lorsqu'il signe tous les états qui lui ont été présentés. Les boîtes et les tabatières restent à inventorier. Il demande à Marchand la cassette qui les renferme et il en dicte la liste. Il met une boîte de côté pour Lady Holland : cette boîte, ornée d'un très beau camée, lui a été donnée par Pie VI, après le traité de Tolentinb. Il écrit lui-même, de sa main, sur une carte : « Napoléon a Lady Holland ; TÉMOIGNAGE d'eSTIME ET d'aFFECTION. » Il
charge le comte de Montholon de la remettre, en exprimant sa gratitude à Lord et à Lady Holland. Il sort une autre boîte qu'il destine au docteur Arnott ; M. de Montholon y joindra 12,000 francs en or. La boîte, d'or, porte sur le couvercle un cartouche allongé figurant des grappes de raisin ; au centre était un écusson vide : l'Empereur, tout en disant à Marchand qu'on eût à y faire graver l'initiale de son nom, a pris des ciseaux et, de la pointe, a tracé un N malhabile : Cet N autographe parut bien autrement précieux au docteur Arnott que s'il avait été dessiné par le plus habile orfèvre.
Après l'inventaire des boîtes, TEmpereur demande à Marchand l'état des objets qui ont été déposés chez le comte de Turenne, maître de la garde-robe. Il en dispose, donnant la plus grande partie à son fils et partageant le surplus entre l'Impératrice, Madame, Fesch, Eugène, la princesse Pauline, la reine de Naples, la reine Hortense, Jérôme, Joseph et Lucien. Il ordonne qu'avec ses cheveux on fasse un médaillon pour chacun des membres de sa famille, un bracelet pour l'Impératrice, une chaîne de montre pour son fils : rien de plus positif, de plus réaliste que ces dispositions.
Or, le même jour, il a employé la matinée à écrire ses codicilles : celui où il dispose des deux millions restant « des fonds remis en or à l'impératrice ^larie-Louise, sa très chère et bien-aimée épouse, à Orléans en 1814 » ; et celui où il emploie deux millions restés aux mains d'Eugène de la liquidation de la liste civile d'Italie : il tient, sans doute, ces quatre millions pour aventurés, mais il ne juge pas à propos d'indiquer, pour les legs qu'il y impute, un autre mode de paiement, tandis que, lorsqu'il dispose ensuite de six cents, puis de quatre cent mille francs affectés sur des rentrées plus ou moins probables, il donne à ces legs la même valeur qu'aux legs du premier codicille, c'est-à-dire que, défaillant les ressources qu'il a escomptées, il entend qu'ils soient payés sur les fonds déposés chez LalTitte ; mais alors, ces fonds
Laffîtte sufliront-ils à payer six millions huit cent dix mille francs? Il en doute si fort qu'il allège son débit de deux cent vingt-cinq mille francs d'une part et d'une pension de vingt mille francs de l'autre. Ainsi mélange-t-il de la façon la plus curieuse, à la puissance Imaginative, un réalisme qui ne néglige aucun détail, qui calcule tout et s'applique à tout, prévoit jusqu'aux frais qu'exigera l'administration d'une telle succession et règle comme on y pourvoira. Il y a mieux : il y a les instructions pour les exécuteurs testamentaires, entièrement dictées ce matin-là à Marchand, et où la netteté des chiffres, la précision des allégations, l'étonnant effort de la mémoire, la prodigieuse énumération, en trente-sept articles, de faits sans relation des uns des autres, avec, pour chacun, une décision, un ordre, une indication qui suffît à la direction de tous les êtres qu'il nomme, à la solution de toutes les affaires qu'il prétend qu'on encfag'e.
Et ce n'est pas tout : ayant dicté ces instructions, qu'il signera seulement le 26 quand Marchand les aura remises au net, il veut encore fermer luimême les trois boîtes contenant ses tabatières ; il les entortille de faveur verte, les scelle de ses armes et en remet les clefs à Marchand, qu'il en établit dépositaire, et ce travail est interrompu à chaque instant par des vomissements. Se sentant extrêmement fatigué, mais « voulant en finir », il a exigé qu'on lui donnât un verre de vin de Cons-