‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 79 sur 90 · LES DERNIERS JOURS · texte numérisé non relu

LES DERNIERS JOURS

entre les deux fenêtres, en face de la cheminée ; un paravent couvre la porte ; près du chevet du lit est une petite table. L'Empereur demande si tout est prêt; à grand'peine, il sort de son lit, passe sa robe de chambre, chausse ses pantoufles; refusant de se laisser porter, soutenu par Montholon et par Marchand, il parvient jusqu'à son lit, disant : « Je n'ai plus de forces, me voilà sur la paille! » On lui enveloppe les pieds et les jambes de serviettes brûlantes, comme on fait chaque fois qu'on craint une défaillance et presque constamment ; et l'on se hâte d'apporter « le second lit de campagne dans Tangle du salon, près de la porte communiquant au billard, sur le même côté que la cheminée ». Car, même dans les derniers temps, l'Empereur, soutenu par Montholon ou Marchand et par Saint- Denis, allaitla nuit, d'un lit à l'autre, espérant trouver un repos qui fuyait toujours.

Durant cette nuit du 28 au 29 où l'Empereur ne dormit point, il dicta jusqu'à trois heures à Montholon ; et, quand Marchand eut relevé Montholon, il continua avec lui. Ces dictées étaient intitulées : Première Rêverie; Seconde Rêverie. La seconde concernait « une organisation des gardes nationales dans l'intérêt de la défense du territoire ». Il dicta ainsi durant une heure et demie : et, en terminant, il ordonna à Marchand de mettre au net le brouillon et d'en joindre la copie à celle qu'aurait faite Montholon. Celui-ci égara ces dictées, la dernière pensée politique qu'on eût de

l'Empereur : elle était pour la France et sa grandeur.

On assure que, dans la matinée du 29, il aurait eu la pensée de rédiger un huitième codicille et que la faiblesse l'en aurait empoché; il n'en a pas moins ensuite dicté à Montholon les deux lettres quil adressait à Laffitte et au baron de La Bouillerie, invitant celui-ci, son ancien trésorier, à remettre à M. de Montholon le compte et le montant de son trésor privé et celui-là, le banquier, à liquider le compte des six millions d'accord avec Montholon, Bertrand et Marchand et, en échange du reçu, à en solder le montant. Ces deux pièces, quoique rédigées le 29, portent la date du 25 ; Marchand qui les copia en fit l'observation. On n'en tint pas compte.

Ces quatre heures de travail avaient épuisé l'Empereur qui, dans la soirée, parla beaucoup, d'une parole à des moments embarrassée ; occupé uniquement de son fils, il voulut dicter à Marchand, dans la chambre sans lumière, des dispositions nouvelles : ainsi léguait-il à son fils « sa maison d'habitation d'Ajaccio aux environs des Salines, tous ses biens dans le territoire d'Ajaccio pouvant lui donner cinquante mille livres de rentes... » Imaginaires fortunes qui avaient hanté sa jeune imagination au temps où, d'Auxonne, les Salines et Candie lui apparaissaient tels qu'un royaume.

Le 3o, on parla d'un vésicatoire à poser sur l'estomac; le cautère ne jetait plus ; Antommarchi comprit à la fin que l'Empereur mourait; il demanda

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à porter son lit et à coucher dans la bibliothèque. Napoléon qui lui avait pardonné, lui enjoignit « de bien examiner, lorsqu'il l'ouvrirait, l'état de son estomac, pour préserver son fils d'une maladie qui avait entraîné son père et lui au tombeau ». Il eut des instants comme d'assoupissement; mais au réveil, l'esprit parfaitement net ; il permit que M*"" Bertrand vînt le voir le lendemain : c'était une grande faveur; depuis qu'elle avait manifesté le désir de quitter Sainte-Hélène, l'Empereur n'était plus allé chez elle et ne l'avait point reçue : il fit venir le maître d'hôtel qui était allé à la ville, demanda quelle sorle^d'oranges il avait rapportée, s'informa de ce qu'on disait de lui. « Dans la journée, ses yeux se portaient le plus souvent sur un petit tableau à l'huile : le portrait du Roi de Rome, »

M"^ Bertrand fut introduite le i*"" mai, à onze heures. L'Empereur la fit asseoir au chevet de son lit, lui parla de la maladie qu'elle avait traversée : « Vous voilà bien maintenant, lui dit- il; votre maladie était connue; la mienne ne l'est pas, et je succombe. » Il demanda des nouvelles des enfants, pourquoi elle n'avait pas amené Hortense. — Elle prit congé, et, lorsqu'elle fut sortie de la chambre, ses sanglots éclatèrent : « L'Empereur, dit-elle, a été bien cruel pour moi en se refusant à me recevoir; je suis bien heureuse de ce retour, mais je le serais bien davantage s'il avait voulu de mes soins. » Depuis lors, elle vint chaque

jour passer quelques instants au chevet de l'Empereur.

On attendait la mort : Arnott et Antommarchi couchaient dans la bibliothèque ; Bertrand fut admis à veiller avec Marchand; Montholon étaitassistépar Saint-Denis. Deux hommes n'étaient pas de trop : dans la nuit du i au 3, « l'Empereur, qui, malgré sa faiblesse, avait toujours voulu se lever pour le plus léger besoin, prétendit sortir de son lit : le comte de Montholon et Saint-Denis s'en approchèrent. Resté debout un instant, les jambes fléchirent sous le poids du corps, et il serait tombé si l'un ou l'autre ne l'avait retenu. » On le remit dans son lit; il était si faible qu'on crut le dernier moment arrivé ; Antommarchi et Arnott parvinrent à le ranimer.

Le 3, il ne prend plus que de l'eau sucrée avec un peu de vin : chaque fois que Marchand lui en offre, il lui dit, en le regardant d'un œil presque gai : « C'est bon ; c'est bien bon ! y> Le gouverneur vient demander qu'Arnott et Antommarchi consultent avec deux médecins Shortt et Mitchell : ceux-ci ne voient point le patient; ils délibèrent avec leurs confrères en présence du comte Bertrand et de Montholon. Le Grand maréchal vient rendre compte à l'Empereur du résultat de la consultation : c'est qu'il se laisse frotter les reins qui s'entament avec de l'eau de Cologne mitigée d'eau naturelle et qu'il prenne une potion calmante. — « C'est bien dit-il au Grand maréchal, nous verrons » ; et, quand

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