‹ Napoléon à Sainte-Hélène, 1815-1821Chapitre 84 sur 90 · LES OBSÈQUES · texte numérisé non relu

LES OBSÈQUES

à coucher, transformée en chapelle ardente. On l'a tendue de drap noir, acheté soit dans les magasins de la Compagnie, soit chez les marchands de la ville, et c'est même Tachât de cette quantité de drap qui a appris aux habitants la mort de l'Empereur. On y a réuni tout le luminaire de la maison. Un autel a été dressé à la tête du lit. Sur un des lits de camp, on a déployé le manteau bleu que l'Empereur portait à Marengo, et, sur ce manteau, on a déposé le corps, chapeau en tête. Un crucifix est placé sur sa poitrine. Un aigle d'argent soutient les rideaux blancs, relevés aux coins par quatre aigles. Sur une petite table, près du lit, on a placé les vases d'argent renfermant le cœur et l'estomac; à la tête du lit, se tient le prêtre en surplis ; aux quatre coins, les serviteurs de l'Empereur; entre l'autel et le lit, Bertrand et Montholon. Les domestiques forment la haie, entre la porte et la croisée, pour laisser le •passage libre.

On ouvre les portes : le capitaine Crokatt, officier d'ordonnance à Longwood, règle la marche; les officiers supérieurs, les officiers, les sous-officiers, puis les soldats et les marins ; plusieurs sous-officiers ont amené leurs enfants. « Regarde bien Napoléon, dit un de ces soldats à son petit garçon, c'est le plus grand homme du monde. » Telle est la voix du peuple.

A cinq heures du soir, le gouverneur, répondant à la lettre que Montholon lui a écrite la veille, fait connaître que, « depuis 1820, il a l'ordre de ne

point laisser sortir de l'Ile la dépouille mortelle du général Buonaparte, mais qu'il lui est indifférent qu'elle soit dans tel ou tel lieu ». L'Empereur a prévu le cas : cette suprême persécution des Anglais, la captivité infligée à son cadavre ; à défaut des* « Rives de la Seine », de l'île près de Lyon, de la cathédrale d'Ajaccio, il a désigné la Vallée du Géranium, la Fontaine Torbet.

Il n'y est pourtant venu qu'une seule fois, dans les premiers temps de son séjour à Longwood. Un soir qu'il avait été à Hut's Gâte, il descendit assez difïicilementdans la vallée qui se creusait au-devant, et il parvint à un petit plateau d'où l'on apercevait la mer. Trois saules, au pied desquels coulait une source fraîche, donnaient à ce coin de l'Ile un air de mélancolie française. Il goûta l'eau de la source et la trouva excellente ; mais il se faisait tard, et il craignait de n'avoir plus assez de jour pour remon ter; il dit à Las Cases d'entrer chez le docteur Kay, qui avait sa maison à côté, et de faire connaissance avec lui. Désormais, tous les jours, un Chinois vint prendre à la source l'eau que buvait l'Empereur. Plus tard, comme il craignait qu'on ne lui changeât son eau, il envoya Archambault la chercher dans ses flacons de campagne. En remontant, il avait dit à Bertrand : « Bertrand, si, après ma mort, mon corps reste entre les mains de mes ennemis, vous le déposerez ici. » 11 l'avait répété durant sa maladie ; le gouverneur s'inclina devant cette volonté ; mais, de même qu'il s'était opposé à l'embaL'me-

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ment, il exigea que le cœur fût placé avec le corps dans le cercueil ; il voulut imposer Tinscription qu'on graverait sur la dalle funéraire. Les compagnons de l'Empereur voulaient son nom : Napoléon et deux dates; Lowe voulut Blonaparte. A défaut d'un accord, la dalle resta fruste.

Le soir, le capitaine Crokatt fut expédié à bord de VAcheron pour porter au roi d'Angleterre la nouvelle de la mort de Napoléon et le procèsverbal d'autopsie.

Le 7 au matin, dans la chambre mortuaire, le défilé continua par les officiers et les soldats qui n'avaient pu venir la veille, puis par les habitants notables ; on ne permit point d'entrer aux gens du peuple qui s'étaient assemblés en foule devant la première enceinte.

Cependant le docteur Burton, au péril de sa vie, s'était procuré le plâtre nécessaire pour le moulage. On rasa exactement la tête, on recueillit les cheveux, qui, destinés à la Famille, furent mis sous scellés par Montholon et confiés à Marchand. Ensuite Burton et Antommarchi, aidés d'Archambault, procédèrent au moulage, qui réussit bien. « C'est la figure du moment, dit Marchand,, mais non celle de six heures après la mort, qui était celle du Consul. »

Dans l'après-midi, le cercueil arriva. 11 était de fer-blanc doublé de satin blanc, avec un oreiller et un matelas de même étoffe. On y déposa le. corps ; faute d'espace, on ne put laisser sur la tête le cha-

peau, qui fut placé sur les cuisses ; on mit dans le cercueil* le vase d'argent surmonté de l'Aigle impérial, qui renfermait le cœur, et la boite qui contenait l'estomac ; plus un vase d'argent aux armes impériales, un couvert d'argent (couteau, fourchette et cuiller), une assiette d'argent, six doubles napoléons d'or de France, quatre simples, un double napoléon d'argent, un simple, un demi, deux doubles napoléons d'or d'Italie.

Le premier cercueil, soudé par le plombier anglais qui avait soudé les vases d'argent, fut mis dans un deuxième cercueil en acajou, lequel fut placé dans un troisième cercueil en plomb, soudé comme le premier, et enfin dans un quatrième, en acajou, fermé par des vis à tête d'argent. On replaça ensuite le cercueil sur le lit de campagne; on le recouvrit d'un poêle de velours violet, sur lequel on étendit le manteau de Marengo. On disposa le luminaire comme la veille; au-devant du cercueil.

I. Marchand affirme que le docteur Arnott fut chargé jusqu'au bout de surveiller le corps et les vases dans lesquels avaient été placés le cœur et l'estomac ; selon Sir Th. Reade (Forsitt III, 290, Angl.), ce fut à laide-chirurgien Rutledge que ce soin fut confié, et Forsitt publie un rapport adressé par ce Rutledge à Reade, où il prétend : 1° avoir fermé l'ouverture du vase d'argent contenant lo cœur en y plaçant, un shilling d'argent à l'effigie de George III ; 2° avoir mis lui-même dans la bière les divers objets que les Français voulaient y déposer et avoir gravé son nom {My Adress) sur l'assiette d'argent, comme étant le dernier officier . anglais qui l'eût vu. Ce trait, tout à fait conforme au caractère anglais, doit-il être tenu pour vrai, si invraisemblable qu'il soit? Le procès-verbal d'ensevelissement, signé des exécuteurs testamentaires, porte partout : «Nous avons », etc.

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